2003
Revue française de science politique
Lectures critiques - Comptes rendus
Comptes rendus
Lordon (Frédéric) – La politique du capital. – Paris, Odile Jacob, 2002.
L’ouvrage de Fr. Lordon, publié l’an dernier, est un ouvrage essentiel, tant pour la perspective adoptée que pour l’analyse qui y est développée sur les modes de fonctionnement et les évolutions actuelles du capitalisme français. Chercheur au CNRS, Fr. Lordon est membre du CEPREMAP et, à ce titre, souvent associé à la théorie de la régulation attachée notamment aux travaux de Robert Boyer
[1]. De cette influence, Fr. Lordon garde une posture critique à l’égard de l’économie classique, dont il récuse, après et avec d’autres, un certain nombre de présupposés (essentiellement la rationalité pure et parfaite et le caractère autorégulateur des marchés), ainsi que la prétention à l’hégémonie en sciences sociales. Mais, depuis déjà plusieurs livres
[2], Fr. Lordon se singularise par une approche analytique plus critique encore, influencée notamment par la sociologie de Pierre Bourdieu et par des travaux qui portent plus directement sur les caractéristiques contemporaines du capitalisme français.
Dans
La politique du capital, cette perspective se décline autour de trois entrées principales, qui rythment l’ouvrage. La plus générale porte sur la présentation de plusieurs postulats fondamentaux sur les interactions sociales, spécialement au sein de la sphère économique. S’appuyant sur Spinoza, F. Lordon « réactive » la notion de
conatus, définie comme la pulsion essentielle qui voit les acteurs sociaux animés par la volonté de persévérer dans leur être
[3], toute interaction sociale s’apparentant à une lutte mettant aux prises plusieurs agents qui tentent de sauvegarder ou d’étendre leurs « territoires ». Cette lutte est alors définie par Fr. Lordon comme essentiellement politique, au sens ici du « système de relations que les hommes nouent entre eux autour d’enjeux de pouvoir et de souveraineté » (p. 269). Dans la sphère économique, cette pulsion essentielle se décline et doit composer avec une autre tension, constitutive du capitalisme, la pulsion acquisitive, déjà isolée par Marx, Weber ou encore Polanyi. F. Lordon montre alors que ces forces sont au principe d’une division du capitalisme en deux formes principales, associées à des
conatus distincts : le
conatus entrepeneurial, qui voit les agents rechercher la réussite autour de projets industriels et promouvoir ainsi « l’image d’un « faire » capitaliste qu’on ne peut entièrement réduire à la maximisation du profit » (p. 29) ; le
conatus patrimonial, caractéristique essentielle des agents financiers, dont le
conatus est ici nourri par la pulsion acquisitive dans sa forme presque pure.
Sur cette base, Fr. Lordon s’attache ensuite à montrer que les évolutions contemporaines du capitalisme français se caractérisent par la mise en place d’une structure qui valorise les agents financiers et donc, le
conatus patrimonial, au détriment du
conatus entrepreneurial, typique de phases antérieures du capitalisme. Fr. Lordon retrouve ici des hypothèses et des analyses faites notamment par Robert Boyer, qui tendent à montrer que la période actuelle est caractérisée par une nouvelle hiérarchie des capitalismes au profit de la forme financière. Le soubassement de cette transformation est complexe, mais Fr. Lordon y voit comme sources principales la déréglementation et la libéralisation des marchés, ainsi que l’expansion des techniques et des agents financiers. Contrairement à d’autres travaux, c’est cependant moins ici les institutions ou les structures générales qui forment le cœur de l’analyse, que les comportements qui découlent de ces transformations au niveau micro des agents économiques. Empruntant, ici, beaucoup à Bourdieu, Fr. Lordon montre comment les échanges, les identités et les croyances des individus
[4] sont déterminées par les structures du champ considéré, affirmant, par exemple, que « ce sont ces contraintes structurales-là et non le libre choix éthique des agents qui déterminent la forme que vont revêtir leurs actions et leurs interactions » (p. 280).
Justement, la forme que revêtent ces actions et interactions s’est manifestée, selon Fr. Lordon, de manière emblématique et presque paroxystique dans un cas précis, qui constitue la troisième dimension de l’analyse et le fil rouge de l’ouvrage, à savoir le conflit bancaire de 1999 entre la BNP, la Société générale et Paribas, qui vit la BNP prendre le contrôle de Paribas et contribuer ainsi à une restructuration bancaire sous l’égide des marchés. Au-delà de la restitution précise de cette crise, ce qui intéresse Fr. Lordon, c’est surtout de montrer que cette opération, qui aurait dû être l’incarnation, par excellence, de la rationalité économique, s’est peu à peu « dégradée » en conflit « politique », dans lequel chacun des acteurs va constituer des alliances, tenter des coups et des parades, tout en faisant campagne auprès des acteurs étatiques et de l’opinion financière pour légitimer ses projets. Parce que les agents économiques sont aussi des êtres sociaux, animés par leurs
conatus, et parce que leurs opérations se déploient dans un cadre qu’ils ne maîtrisent pas et dont la complexité rend impossible tout exercice de la rationalité pure et parfaite
[5], leur conflit devient alors « politique », expression encore une fois d’agents qui ont, comme pulsion essentielle, cette volonté de persévérer dans leur être.
À la lecture de cette analyse, on retire l’impression que
La politique du capital est un ouvrage tout à la fois brillant, stimulant et frustrant. La finesse de l’analyse et la perspective critique sont servies par un style, un sens du récit et de l’humour (car c’est un livre souvent drôle) tout à fait réjouissants et qui emportent le plus souvent la conviction. Stimulant, cet ouvrage l’est notamment pour les politistes, car il incite à des perspectives croisées entre disciplines et à compléter, voire infirmer certaines des démonstrations de l’auteur. Sur ce dernier point, on peut signaler notamment que la part réservée à l’État
[6] et au politique est marginale. L’acception même du politique que retient Fr. Lordon est problématique, tout à la fois trop étroite et trop abstraite pour être pleinement satisfaisante. Enfin, c’est aussi un livre paradoxalement frustrant à certains moments, en raison, notamment, de certaines généralisations excessives (une étude de cas pour une analyse qui se veut universalisable, c’est peu …), d’une révérence souvent trop systématique aux théories d’inspiration structuraliste et d’une certaine faiblesse des matériaux empiriques, qui se fondent beaucoup sur la presse et sur quelques notes des acteurs financiers, mais peu sur des sources alternatives (archives et entretiens, etc.). Au-delà de ces restrictions, à lire l’ouvrage de Fr. Lordon, on a cependant le sentiment qu’est remplie la double prescription posée par Jean Leca : « Nous devons, comme savant, comprendre mieux les regroupements qui sont susceptibles de se faire et, en tant que citoyen, ne pas se tromper d’ennemis. »
[7] On a également, et peut-être surtout, le privilège de lire l’un de ces livres qui interrogent nos perceptions et invitent à la réflexion et à la discussion.
Yves SUREL
Institut d’études politiques de Grenoble
Nay (Olivier), Smith (Andy) dir. – Le gouvernement du compromis. Courtiers et généralistes dans l’action politique. – Paris, Economica, 2002 (Études Politiques).
Le gouvernement du compromis est une contribution importante à l’analyse de l’action politique comme champ de recherche visant à concilier l’étude de l’action publique et la sociologie politique.
Le livre s’ouvre sur un texte de O. Nay et A. Smith qui présente le concept « d’intermédiaires en politique », concept ensuite mis à l’épreuve dans sept chapitres portant sur des objets très différents. L’ouvrage se termine par une conclusion de J.-P. Gaudin d’une portée plus générale. Il s’agit d’un livre qui peut faire l’objet de plusieurs lectures.
Une lecture théorique, tout d’abord. L’objectif est, en partant du constat d’un espace public devenu fragmenté, fluide et complexe, d’analyser les échanges qui s’opèrent entre institutions comme autant d’occasions au cours desquelles se définissent des règles d’action collective, s’établissent des interdépendances entre acteurs publics et privés, se forgent des équilibres entre groupes organisés et se cristallisent des conflits d’intérêt ou de valeur. Loin des approches privilégiant l’analyse des formes de coordination plus souples au détriment des institutions, jugées rigides et dépassées, les auteurs insistent, au contraire, sur le rôle des institutions dans l’établissement de configurations souples d’acteurs. En somme, ils nous proposent une ligne originale et stimulante qui combine les apports des différents courants d’analyse dans le champ de l’action politique, qu’il s’agisse des approches néo-institutionnalistes, de l’analyse des réseaux, de la sociologie de l’action organisée ou encore des approches cognitives, tout en en dépassant leurs limites respectives. Le choix de cette ligne et, surtout, les résultats auxquels elle aboutit sont rendus possibles par une posture méthodologique privilégiant une lecture « microscopique », pour reprendre les termes de F. Sawicki, qui s’intéresse aux jeux des acteurs individuels dans des contextes d’action qui leur procurent à la fois ressources, opportunités et contraintes.
L’ouvrage peut aussi faire l’objet d’une lecture conceptuelle. Les auteurs étudient les « échanges politiques » qui s’engagent entre différents univers institutionnels. Ces échanges présentent la caractéristique de ne plus être dominés par la figure tutélaire de l’État mais, au contraire, rendus nécessaires par la nature intersectorielle des problèmes publics. Ils sont ici saisis à travers la figure « d’acteurs intermédiaires », c’est-à-dire « des acteurs individuels dont la position et les ressources les conduisent à jouer un rôle important dans les lieux variés où s’opèrent des échanges transversaux ». Plus précisément, les auteurs distinguent deux idéal-types : l’acteur généraliste, qui contribue à la construction d’un sens commun entre des milieux institutionnels qui ne partagent pas les mêmes savoirs et représentations ; le courtier, qui recherche des solutions acceptables entre des groupes d’intérêt qui n’ont pas les mêmes objectifs. Par définition, les acteurs étudiés sont toujours un croisement de ces deux figures. Mais ces idéal-types mettent l’accent sur ce qui s’échange ou, en l’occurrence, sur ce qui se construit. Si les différents concepts proposés n’emportent pas forcément la conviction quant à leur portée explicative, ils permettent, en revanche, de travailler sur des situations contrastées qui justifient le choix du cadre théorique initial.
Une dernière lecture est d’ordre empirique. Les sept études de cas constituent chacune des contributions de tout premier plan dans leurs domaines respectifs – qu’il s’agisse des professionnels de la politique, de la politique de la ville, des institutions régionales, des institutions européennes ou de la réforme de l’État. La qualité des matériaux et des analyses réunis est tout simplement remarquable.
Un regret doit toutefois être exprimé : le titre ne reflète pas le contenu de l’ouvrage. De compromis, il n’est question que dans son sens habituel et la notion ne fait jamais l’objet d’une définition, ni même d’une justification, alors que le titre pouvait laisser espérer une réflexion théorique plus approfondie sur cette notion de compromis et l’importance qu’elle revêt aujourd’hui dans l’action publique. On peut en effet concevoir différentes formes et natures de compromis – les chapitres en proposent diverses figures – et il serait intéressant de savoir s’il existe un lien entre les idéal-types utilisés ou les processus décrits et des formes de compromis. On aurait aussi aimé savoir si le compromis constitue un impératif dans l’action publique telle qu’elle est décrite et, si oui, quelles exigences elle fait peser sur les acteurs en termes d’argumentation ou de production de sens. On peut enfin s’interroger sur l’effet en retour de ces compromis sur les différents univers institutionnels – un point abordé par J.-M. Eymeri dans son chapitre consacré au SGCI, mais qui n’apparaît pas dans les autres chapitres.
Au-delà de ce regret, il s’agit d’un ouvrage qui, par la qualité de son contenu empirique et la pertinence du cadre théorique proposé, est appelé à faire date dans l’analyse de l’action politique.
Olivier BORRAZ
Centre de Sociologie des Organisations
CNRS/Fondation nationale des sciences politiques
SPANOU (Calliope) – Citoyens et administrations. Les enjeux de l’autonomie et du pluralisme. – Paris, L’Harmattan, 2003 (Logiques Politiques).
Les recherches sur les démocraties et sur l’action publique se sont largement développées de façon indépendante. Aujourd’hui, la compréhension de problèmes majeurs de nos sociétés passe par leur rapprochement. La désaffection des démocraties n’a-t-elle pas à voir avec la désillusion des citoyens face à l’action publique ? C’est dire l’opportunité d’un ouvrage qui s’engage sur ce front pionnier, comme celui que nous présente C. Spanou. Son livre précédent s’interrogeait sur les rapports entre administrations et mouvements sociaux
[8]. Celui-là se situe sur un registre résolument théorique. Il s’agit de montrer l’articulation entre des modèles de démocratie et des programmes d’action contrastée d’organisation administrative. Dans son entreprise, C. Spanou mobilise une masse impressionnante de recherches comparatives au service d’une analyse rigoureuse.
Le cadre d’analyse proposé se développe autour de deux axes : le premier vise à définir le degré d’autonomie ou d’hétéronomie dans la relation citoyens/administration, le second délimite le degré d’uniformité imposé ou de reconnaissance de la diversité dans cette même relation : il en résulte les quatre types idéaux du citoyen abstrait, de l’administré assujetti, du client et du partenaire. Chacun de ces types renvoie à un modèle de démocratie, la démocratie libérale, l’État providence, le néolibéralisme et la démocratie participative. Ils sont développés successivement dans la deuxième partie de l’ouvrage.
La critique du « paternalisme » de l’État providence souffre sans doute d’une absence de référence aux différentes facettes de la démocratie sociale et de la cogestion dont il a été le siège. N’aurait-il pas fallu discuter l’hypothèse selon laquelle la relation citoyen-administration varie selon les régimes de Welfare State ?
Mais l’analyse des paradigmes concurrents qui veulent se substituer à l’État providence constitue l’apport le plus original de ce livre. En effet, C. Spanou nous convie ici à une discussion très stimulante des thèses qui inspirent nos réformateurs de l’État (souvent convertis au nouveau management public) et de leurs critiques les plus radicaux.
C. Spanou développe ainsi une forte argumentation sur les limites du modèle du client dans les relations administratives. Celles-ci sont de deux ordres. Une telle approche privilégie indûment la défection sur la prise de parole. En conséquence, elle fait l’impasse sur le caractère politique de ce qui n’est perçu que comme une relation de service. Au total, la liberté de choix qui est censée justifier ce modèle est très circonscrite et maintient le client dans une situation de forte extériorité par rapport à l’administration.
À contre-courant des thèses dominantes, elle démontre ensuite comment l’idée du partenariat et de la coproduction passe par la reconnaissance d’un rôle actif nouveau des agents publics. C’est sans doute cette piste qui est la plus séduisante dans ce livre. Le rapport du citoyen à l’administration n’est pas forcément un jeu à somme nulle. Mais l’implication du premier implique une nouvelle conception du rôle du second.
Il s’agit là d’un travail exigeant qui emporte la conviction. Il permettra également aux lecteurs de prendre la mesure d’un champ de controverses scientifiques, dont des pans entiers ont été peu balisés par la recherche française.
Bruno JOBERT
CERAT-Institut d’études politiques de Grenoble
Roussel (Violaine) – Affaires de juges. Les magistrats dans les scandales politiques en France. – Paris, La Découverte, 2002. 310 p. (Politique et sociétés).
Comment expliquer le développement des scandales politico-financiers en France dans le courant des années 1990 ? C’est par l’examen minutieux des comportements des magistrats spécialisés dans la lutte contre la corruption que V. Roussel apporte une réponse à cette question, qui organise l’ensemble de son livre. La démarche se fonde sur une critique des modèles d’interprétation les plus souvent avancés à ce propos – notamment l’hypothèse que l’auteur qualifie de « pathologique », selon laquelle l’intervention des juges sur la scène politique résulterait mécaniquement de l’augmentation des pratiques déviantes des élus. Ces pratiques existaient bien avant qu’elles ne soient divulguées par la justice ; leur constitution en « affaires » est avant tout le produit de cette divulgation. Dès lors, l’analyse se porte sur les acteurs de la révélation plus que sur ce que ces derniers révèlent ; sur les magistrats plus que sur la corruption. Et l’énigme à résoudre se modifie : il s’agit d’éclairer les processus qui ont rendu possibles des entreprises judiciaires auparavant improbables, qui ont transformé la poursuite des illégalismes politiques de conduites exceptionnelles et risquées en activités habituelles (et même valorisées) de certains magistrats. Ces processus procèdent d’abord des transformations structurelles qui ont affecté la magistrature. Depuis la fin des années 1950, la professionnalisation du corps, les modifications de son recrutement, la syndicalisation, etc., ont contribué à réduire la proximité sociale entre les juges et les hommes politiques, à affaiblir les solidarités et les collusions entre ces deux mondes. Une nouvelle conception du métier de magistrat s’est affirmée dans le même temps, fondée sur l’indépendance et la valorisation de savoir-faire proprement juridiques. Mais ces processus de longue durée ne sauraient à eux seuls expliquer l’investissement de plusieurs magistrats dans la dénonciation des malversations politiques et encore moins, la diffusion de ce type d’investissement chez un nombre croissant de leurs collègues. Il faut y ajouter les dynamiques conjoncturelles qui, à partir du début des années 1990, ont amené ces magistrats à agir contre la corruption. La réussite d’entreprises localisées (par exemple, l’affaire Urba) leur a permis d’expérimenter des capacités d’action nouvelles ; les dispositifs qu’ils ont mis en place ont été réutilisés par d’autres, multipliant, par un effet d’entraînement, les révélations scandaleuses. La croyance dans la possibilité de combattre efficacement les déviances politiques s’est ainsi diffusée, aboutissant à la répression de ces déviances ainsi qu’à la revalorisation symbolique de l’identité sociale et professionnelle des magistrats. L’ouvrage offre une série de réflexions originales sur des processus complexes, qu’il refuse d’interpréter dans les termes généralisants de la « judiciarisation de la politique » ou de « l’expansion du pouvoir des juges ». Il est, pour cela, une contribution critique stimulante aux débats sur ces questions et une invitation à une réflexion élargie sur les rapports entre justice et politique dans l’ensemble des pays européens.
Jean-Louis BRIQUET
Centre d’études et de recherches internationales
Fondation nationale de sciences politiques
CNRS
Tsebelis (George) – Veto Players, How Political Institutions Work. – Princeton, Princeton University Press, 2002.
Beaucoup des travaux anglo-saxons ne sont pas repris par la science politique française en raison de la méthodologie fondée sur le choix rationnel qu’ils utilisent, ce qui coupe parfois la réflexion hexagonale de pistes de recherches partagées internationalement.
Certains ouvrages, comme celui de G. Tsebelis, Veto Players, How Political Institutions Work, méritent cependant d’être lus. De nombreux auteurs s’accordent sur le fait que la répartition conventionnelle des régimes politiques entre système présidentiel et parlementaire ne fait plus sens dans le contexte actuel des démocraties occidentales. Le livre de G. Tsebelis présente à la fois une autre façon d’envisager le fonctionnement des régimes occidentaux et une classification alternative de ceux-ci. Tout le raisonnement est ordonné autour de l’idée que la production législative doit être considérée comme un élément d’étude central d’un système politique. Partant de ce postulat, le concept de veto player devient le cœur d’une approche unifiée et systématique pour la comparaison des institutions politiques. Dans un régime donné, les veto players – classés en deux grandes catégories, institutionnels ou partisans – sont les acteurs individuels ou collectifs qui doivent s’accorder pour changer les politiques ou, plus exactement, les statu quo législatifs en vigueur. Selon G. Tsebelis, l’avantage d’une telle démarche est de contourner les apories des classements habituels. Ainsi, deux pays très éloignés selon les critères « classiques » (systèmes partisans, systèmes électoraux, type de partis, etc.) peuvent-ils avoir une répartition de veto players identique.
La recherche de G. Tsebelis est développée en trois points. L’auteur se livre d’abord à une théorisation du concept de veto players – que ceux-ci soient individuels ou collectifs – en utilisant les outils habituels du choix rationnel (y compris représentations graphiques et formalisations, ce qui nécessite un minimum de familiarité avec ces différents outils). Cela lui permet, ensuite, d’intégrer sa réflexion dans une perspective d’analyse institutionnelle, pour identifier les veto players, ce qui autorise un réexamen critique des idées prévalant en politique comparée. La troisième partie est centrée sur les effets sur les politiques (le dernier chapitre étant consacré à l’application de la théorie à l’Union européenne).
Sans nier les simplifications inhérentes à la modélisation proposée – conversion des « gains législatifs » en gains électoraux, sous-estimation de la place occupée par des acteurs comme les juges –, la démonstration de G. Tsebelis vaut la peine que l’on s’y attarde. Ainsi, le fait de mesurer plutôt que d’inférer les préférences des acteurs semble particulièrement fécond et contourne l’une des faiblesses des précédentes analyses en termes de veto players. Certains problèmes de démonstration demeurent toutefois, comme celui du manque de distinction entre préférences sur les issues et préférences sur les politiques, alors même que ce point est essentiel pour réintroduire, dans l’analyse, des variables non institutionnelles cruciales (comme les valeurs et croyances des acteurs). Au final, cet ouvrage constitue néanmoins une brillante relance du débat sur le fonctionnement et la classification des régimes occidentaux.
Éric KERROUCHE
CERVL-UMR 5116
CNRS
Costa (Olivier) – Le Parlement européen, assemblée délibérante. – Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 2001.
Depuis l’ouvrage de Marc Abélès, paru en 1992
[9], il manquait un travail de référence en langue française sur le Parlement européen. O. Costa vient combler cette lacune. D’une écriture limpide, son livre démontre, avec force, que la conceptualisation en science politique, dès lors qu’elle est l’expression d’une pensée claire, peut parfaitement échapper aux amphigouris.
L’analyse de O. Costa s’inscrit dans la tradition institutionnaliste. À partir d’une étude de terrain menée pour sa thèse de doctorat, l’auteur s’interroge sur le processus progressif de conquête de pouvoirs par le Parlement européen depuis son élection au suffrage universel direct en 1979. Il existe, en effet, un intéressant paradoxe entre la splendide ignorance que témoignent les citoyens au Parlement européen et le fait que ce dernier n’a cessé d’accroître ses pouvoirs législatifs. Il est dommage que O. Costa se limite parfois à une pragmatique minutieuse de la conquête des pouvoirs par le Parlement européen, sans chercher à définir plus globalement les variables idéologiques qui l’expliqueraient (référent démocratique, assimilation parlementarisme-démocratie). Il l’a fait cependant par la suite dans un article co-rédigé avec Paul Magnette pour le numéro 9 de la revue
Politique Européenne, intitulé à « Parlementarismes et construction européenne », sous la direction d’Olivier Rozenberg et Yves Surel
[10].
Le travail de O. Costa revient aussi sur l’invention des métiers politiques européens, à travers, notamment, la figure du député européen, et sur l’émergence de pratiques délibératives dans une institution qui, par essence, est marquée par le multiculturalisme et qui est privée de tradition historique.
Sur le premier point, O. Costa montre combien, en l’absence d’une nation ou d’une république européenne qui fonderaient la représentativité des députés européens, ces derniers sont tentés de construire leur légitimité autour d’une « démarche managériale » les amenant à devenir les spécialistes d’un dossier précis, en lien avec les experts et les groupes d’intérêt. O. Costa ne tombe pas pour autant dans le travers de certains travaux sur la gouvernance européenne affirmant que l’expertise serait le principal facteur guidant les choix des acteurs politiques européens. Il montre, au contraire, que l’appartenance partisane ou le lien avec la politique nationale restent des éléments de la politique au sein du Parlement européen.
Sur le second point, c’est la capacité du Parlement européen – en l’absence de traditions solidement établies – à inventer de nouveaux modes de délibération qui ressort de l’étude de O. Costa. Pour ne prendre qu’un exemple, l’auteur montre comment la proximité des groupes d’intérêt a amené les parlementaires européens à créer des intergroupes, c’est-à-dire des structures qui permettent aux députés de débattre autour d’un thème (langue et cultures minoritaires, fédéralisme) ou d’un problème (avenir du Tibet, place des handicapés dans la société) en marge du travail parlementaire formel et en association avec des acteurs extérieurs
[11].
La conclusion du livre contient un passage, certes court, sur le rapport entre la délibération au Parlement européen et les citoyens. O. Costa constate, en effet, lucidement que, « quelles que soient les vertus de la délibération du Parlement européen, elles restent inconnues des citoyens qui ne voient pas dans cette institution le champion de leurs intérêts et aspirations » (p. 486). Voici une invitation pour les politistes à poursuivre leurs recherches, en montrant notamment les conséquences de l’inadéquation entre la conception que se font les citoyens de la représentation politique, empruntant notamment la voie des simplifications partisanes, et une délibération au sein du Parlement européen qui échappe complètement à cette grille d’analyse.
Christian LEQUESNE
Centre d’études et de recherches internationales
Fondation nationale des sciences politiques
Bizeul (Daniel) – Avec ceux du FN. Un sociologue au Front national. – Paris, La Découverte, 2003. 298 p. (Enquêtes de terrain).
Publié dans la collection « Enquêtes de terrain », l’ouvrage de D. Bizeul met à l’épreuve la posture du chercheur face à un objet d’enquête dont les acteurs vivent l’« expérience du désaveu ». À partir d’observations directes et d’entretiens semi-directifs menés auprès des bénévoles et des responsables de l’Entraide nationale – une association proche du FN, fondée en 1996 par le pasteur Blanchard –, le sociologue se propose de pénétrer, à sa façon, dans l’univers frontiste et de donner une vision de l’intérieur de cet espace partisan « à part ». Il s’est investi comme bénévole de cette association et a côtoyé, de 1996 à 1999 (durée d’existence de l’association), ses sympathisants, ainsi que des militants et responsables locaux et nationaux frontistes. Il se livre à un travail réflexif, analyse les réactions de ses proches, ainsi que la posture de « dédoublement » et d’humilité nécessaires pour conserver un regard distancié, non emprunt du regard normatif jeté sur le FN. De fait, une de ses motivations premières réside dans la volonté de rompre avec un schéma d’analyse manichéen du militantisme frontiste, souvent adopté, selon lui, par certains scientifiques étudiant le FN, réduit à un bloc monolithique, et qui se fonde souvent sur les questionnaires, insuffisants pour étudier les représentations des acteurs. Ainsi, D. Bizeul décrit et analyse le travail de propagande effectué par les dirigeants frontistes en direction des sympathisants, souvent sensibles à l’initiative caritative, mais pas nécessairement imprégnés de la culture frontiste. Cette « base » hétérogène, qualifiée d’« auberge espagnole » par D. Bizeul, et constituée de différentes strates est appréhendée par le biais de la focale générationnelle par l’auteur, qui montre également les influences des différents courants présents au FN. travers l’étude de l’Entraide nationale, il indique comment la création d’associations satellites s’inscrit dans une stratégie de conquête de tous les milieux par le FN et l’enjeu qu’elles constituent lors de la scission de l’hiver 1998-1999. D. Bizeul s’attarde sur le rôle des figures bénéfiques et répulsives respectivement incarnées par les tandems SDF/harkis, que l’on doit soutenir, et juifs/immigrés responsables du complot mondialiste et légitimant la préférence nationale. Outre l’étude classique des thématiques frontistes (ethnicisation des rapports sociaux, stratégie d’affrontement), le sociologue observe la mise en œuvre d’une activité caritative médiatisée. Enfin, la contribution de l’ouvrage à la connaissance de l’espace frontiste réside essentiellement dans l’approche méthodologique et scientifique de l’auteur. L’observation directe permet d’étudier des actions réelles à trois niveaux : celui des interactions entre individus, celui de l’organisation complexe, celui des agrégats socio-historiques qui justifient l’existence d’un esprit de parti frontiste entretenant un climat d’avant-apocalypse, à prétention de vérité et visant à réhabiliter les identités blessées de ceux qui ont perdu en statut.
Magali BOUMAZA
GSPE
Institut d’études politiques de Strasbourg
Dumoulin (O.) – Le rôle social de l’historien. De la chaire au prétoire. – Paris, Albin Michel, 2003.
Les historiens sont une corporation soucieuse de son utilité sociale. Paradoxalement, ils ne craignent pas tant que l’histoire n’ait plus de sens, mais plutôt que la recherche de leur utilité conduise la société à instrumentaliser cette discipline. Dans ce contexte, l’ouvrage de O. Dumoulin tombe à point pour prendre un peu de distance avec cet aspect d’une « crise de l’histoire », liée au déplacement de l’historien de la chaire vers le prétoire et alors que « l’irruption de l’historien comme expert dans le prétoire bouleverse son image » (p. 83). En effet, le point de départ de l’ouvrage est le constat d’interventions croissantes des historiens dans les questions judiciaires, interventions qui suscitent des interrogations nombreuses sur les finalités de l’histoire
[12]. O. Dumoulin détaille le débat qui s’organise, notamment lors du procès Papon et au cours duquel trois postures s’esquissent. D’abord, les historiens qui, tels R. Rémond et F. Bédarida, acceptent la demande d’expertise historienne au nom d’une nouvelle fonction sociale faite de civisme, critique et éthique (p. 123). Ceux, ensuite, qui, comme G. Noiriel, craignent que cette instrumentalisation ne mette en péril l’image de l’historien et le discours historique devenu auxiliaire du discours juridique, voire simple point de vue qui trouverait dans le prétoire une tribune. Enfin les historiens qui, à l’instar d’H. Rousso, se récusent comme experts, refusant d’utiliser le discours historique comme recours judiciaire
[13], ou n’acceptent, comme D. Cordier, de témoigner qu’en tant qu’acteurs. Parallèlement, l’historien est appelé à soutenir la mémoire et l’identité nationale en participant à la « commémora-tivite »
[14] et en la légitimant.
Ces postures constituent des avatars du problème plus général d’un rôle social qu’aurait à jouer l’historien. Pour le comprendre, O. Dumoulin propose de décentrer le regard, de quitter les débats passionnés en cours pour se pencher sur deux situations éclairantes. Décentrement géographique d’abord, qui passe, dans un premier temps, par la Suisse, où la question de l’expertise historienne se pose dans la difficulté : les historiens ne disposant que d’un accès très limité aux sources et aux archives, leur travail ne peut pas se prévaloir avec certitude de la vérité ; de l’aveu même des « experts », cette expertise est tronquée. Passage par les États-Unis ensuite, où la relativité du discours historien constitue une évidence depuis le
Linguistic Turn
[15] des années 1960-1970 et – alors que se développe toute une expertise historienne privée – la
Public History qui emporte les historiens dans la querelle des experts juridiciaires et en fait des « historiens à gages », pour lesquels objectivité et scientificité passent après la performance du service. L’historien quitte le monde universitaire pour celui de la « thérapie de la perte de mémoire » individuelle et collective (p. 96 et suiv.) ou le
consulting pour individus et entreprises en mal de respectabilité ou d’identité
[16].
Le décentrement est également historique et O. Dumoulin montre, avec le talent du fin connaisseur de l’historiographie
[17], comment la tension actuelle entre historien chercheur, citoyen et expert reprend la distinction faite sous la Troisième République entre historien expert, enseignant et chercheur. Ce dernier émerge tardivement, en réponse à l’engagement politique des deux autres : l’historien-expert qui met son savoir au service du politique – que ce soit le chartiste qui authentifie le bon qui accuse Dreyfus ou le spécialiste de diplomatie qui, au sein de la Commission d’étude, tente de résoudre la question des réparations à la fin de la Première Guerre mondiale. L’enseignant est sciemment du côté de la collectivité sociale qu’il instruit – E. Lavisse, l’« instituteur national », en est l’archétype et Seignobos, le penseur. La figure médiane du professeur devient centrale quand la transmission de l’histoire assure son transfert du chercheur vers la société et la charge d’une dimension civique. Enfin, le chercheur est un historien qui, comme L. Febvre ou M. Bloch, tient à rester citoyen en proposant de comprendre le monde (à l’encontre d’une histoire érudite fondée sur la curiosité déconnectée des enjeux sociaux) tout en s’éloignant des pouvoirs politiques, en restant « au-dessus de la mêlée » (p. 231). Cette posture explique le choix fait par l’École des Annales de ne pas s’intéresser à l’histoire politique, chère aux historiens nationalistes de la génération précédente, mais à une histoire totale qui assure « la circulation à double sens entre le présent et le passé » (p. 267).
Les passerelles entre historiens et politiques ne manquent pas non plus dans la France d’après-guerre
[18], mais ne sont pas l’objet de ce livre, qui explore avant tout la tension du travail scientifique : comment être « acteur civique sans engagement dans la cité » ? La posture professionnelle choisie, faite de distanciation et d’impartialité, est compensée, dans les faits, par la tendance à l’« ego-histoire », qui fait ressurgir « l’homme sous l’historien » et la place à défaut du rôle, confirmant à quel point la posture du savant n’est pas toujours évidente à tenir. La tendance récente de l’irruption de l’historien dans le prétoire n’est ainsi dangereuse que lorsqu’elle entretient une confusion entre le vrai et le juste, qui elle-même brouille l’image de l’entreprise historique. Cet ouvrage dense et intelligent montre comment, dans la variété des contextes, les enjeux de position dans les champs disciplinaire, médiatique et politique modifient les règles admises du travail historique.
Alexandre BOZA
Institut d’études politiques de Paris
[1]
Dont on aura une perspective assez complète et actualisée dans R. Boyer, « Variété du capitalisme et théorie de la régulation »,
L’Année de la régulation, 6, 2002-2003, p. 125-194.
[2]
Les quadratures de la politique économique, Paris, Albin Michel, 1997 ;
Fonds de pension, piège à cons ?, Paris, Raisons d’Agir, 2000.
[3]
« Chaque chose autant qu’il est en elle s’efforce de persévérer dans son être », Spinoza,
Éthique III, proposition 6, cité p. 18.
[4]
Fr. Lordon accorde ici une place centrale à la notion de « création de valeur », en s’appuyant sur des travaux antérieurs, cf. « La création de valeur comme rhétorique et comme pratique. Généalogie et sociologie de la valeur actionnariale »,
L’Année de la régulation, 4, 2000, p. 115-164.
[5]
Fr. Lordon montre, ici en particulier, à quel point est incertaine et fluctuante (dans tous les sens du terme) la notion de création de valeur.
[6]
Ce thème fait l’objet d’un ex-cursus intitulé : « L’effondrement mental de l’État ».
[7]
Cité dans G. Lachapelle, « Jean Leca, un mondialiste social-démocrate », dans P. Favre, J. Hayward, Y. Schemeil (dir.),
Être gouverné. Études en l’honneur de Jean Leca, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 355.
[8]
Calliope Spanou,
Fonctionnaires et militants, Paris, L’Harmattan, 1991.
[9]
Marc Abélès,
La vie quotidienne au Parlement européen, Paris, Hachette, 1992.
[10]
Olivier Costa, Paul Magnette, « Idéologies et changement institutionnel dans l’Union européenne. Pourquoi les gouvernements ont-ils constamment renforcé le Parlement européen ? »,
Politique Européenne, 9, hiver 2003, p. 49-75.
[11]
Cf. Laurent Dutoit, « L’influence au sein du Parlement européen. Les intergroupes »,
Politique européenne, 9, hiver 2003, p. 123-142.
[12]
L’ouvrage fourmille de références aux différents points de vue, le lecteur pourra s’y reporter avec profit. Cf. également D. Dammame, M.-C. Lavabre, « Les historiens dans l’espace public »,
Sociétés contemporaines, 39, 2000.
[13]
Signalons également l’avis nuancé de J.-N. Jeanneney, qui, dans
Le passé dans le prétoire. L’historien, le juge et le journaliste, Paris, Le Seuil, 1998, fait le lien entre les points de vue en rappelant que, dans le prétoire, l’historien est confronté à d’autres professionnels qui utilisent le discours historien sans objectifs historiques ; il est, en fait, de la responsabilité de l’historien de maintenir l’équilibre dans cette interaction, en gardant à l’esprit que la décision lui échappe.
[14]
A. Prost,
Douze leçons sur l’histoire, Paris, Le Seuil, 1996, p. 302
[15]
Cf. G. Noiriel,
Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996, p. 126 et suiv.
[16]
Sur les circonstances sociales d’émergence de l’expert aux États-Unis, cf. S. Brint,
In an Age of Experts. The Changing Role of Professionals in Public Life and Politics, Princeton, Princeton University Press, 1994, et Th. Haskell (ed.),
The Authority of Experts. Studies in History and Theory, Bloomington, Indiana University Press, 1984.
[17]
O. Dumoulin est l’auteur d’une thèse sur ce thème : « Profession historien 1919-1939, un métier en crise », thèse de l’EHESS, 1983, ainsi que d’une belle biographie de M. Bloch (
Marc Bloch, Paris, Presses de Sciences Po, 2000), dans laquelle il s’intéressait déjà à la figure de cet historien « idéal » et à son rôle social, qui consistait aussi à abandonner l’ascèse et l’érudition pour l’action.
[18]
F. Dosse,
L’histoire en miettes. Des « Annales » à la « nouvelle histoire », Paris, Pocket Agora, 1997, p. 212 et suiv.