Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629604
148 pages

p. 859 à 885
doi: en cours

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Vol. 53 2003/6

2003 Revue française de science politique Articles

La réactivité aux préférences collectives et l’imputabilité de l’action publique

Jacques Gerstlé Jacques Gerstlé est professeur de science politique à l’université Paris-I Panthéon Sorbonne. Il est l’auteur de différents ouvrages sur les relations entre le politique, l’information et la communication, tels que « La communication politique » (1993), et « Les effets d’information en politique » (2001). Ses recherches portent sur les implications de ces processus tant en conjoncture électorale qu’en situations plus routinisées. Il a publié en ce sens dans la Revue française de science politique, Politix et Pouvoirs. Ses contributions régulières aux Chroniques électorales ou l’article publié en 1996 à la RFSP sur « L’information et la sensibilité des électeurs à la conjoncture » relèvent du premier groupe. D’autres recherches portent sur les mécanismes d’élaboration de l’agenda, de construction des problèmes publics, de mécanismes persuasifs de l’information et de la formation des perceptions publiques dans différents secteurs, tels que les affaires européennes, la santé publique, l’antipolitique, les effets politiques de la presse écrite, la mondialisation (cf. « La mondialisation à usage interne », communication au congrès de l’IPSA, Durban, 2003). Il est membre du Centre de recherches politiques de la Sorbonne (Université Paris-I/CNRS, CRPS, Département de science politique, Université de Paris-I, 1 rue Victor Cousin, 75231 Paris Cedex 05, <gerstle@univ-paris1.fr> ).
En démocratie représentative, la façon dont les gouvernants répondent aux attentes des gouvernés est une manifestation du gouvernement par le peuple. Qu’on étudie la consistance, la congruence ou la représentation dynamique, il faut analyser différentes formes prises par l’opinion publique : tantôt agrégée, latente, perçue ou mobilisée. Les distorsions des préférences collectives justifient le diagnostic de réactivité imparfaite, qu’elle soit contingente, anticipée ou simulée. Les gouvernants cherchent à conformer les publics à leurs propres préférences davantage qu’à s’aligner sur une opinion sondagière. Le brouillage dans l’attribution des responsabilités politiques permet le déclin de la réactivité aux préférences collectives qui pourrait avoir partie liée au désenchantement démocratique. In a representative democracy, the way in which politicians are responsive to citizens expresses the government by the people. Whatever consistency, congruence or dynamic representation are studied, it is necessary to analyze various forms taken by public opinion : sometimes aggregate, latent, perceived or activated. The distortions of collective preferences justify the diagnosis of imperfect responsiveness, whether it is contingent, anticipated or simulated. Politicians seek to more conform mass opinion to their own preferences than to pander to a polling opinion. Accountability’s avoidance allows the decline of responsiveness to collective preferences, which could have part related to the « democratic disenchantment ».
« Est-ce que les gouvernements démocratiques répondent aux demandes de leurs citoyens ? Est-ce que les institutions formelles et informelles de la démocratie (élections, partis politiques, mouvements sociaux et groupes d’intérêt, les autres organisations volontaires, la presse libre) permettent d’assurer cette réponse ? Ou bien le peuple n’a-t-il gagné le combat pour la citoyenneté et le suffrage seulement pour découvrir que l’acquisition légale de ces droits ne lui a transmis qu’un pouvoir limité ? » [1] Peu de questions en politique, ajoute Paul Burstein, ont une importance supérieure à celle-là. Et pourtant, seulement quarante-neuf articles dans la littérature américaine (à travers six revues reconnues), des années 1980 à 1997, sont consacrés à cette relation des préférences aux politiques publiques, et encore, la livraison de PS : Political science and Politics [2] consacrée au problème a-t-elle stimulé la recherche américaine. Cependant, ce nombre, qui conduit Burstein à la déploration, paraît élevé aux yeux du politiste français, ce d’autant qu’il concerne un spectre très large d’enjeux allant de la protection sociale à la croissance économique en passant par la défense, les droits civiques, des enjeux multiples et des enjeux spécifiques. Toutes ces études, à l’exception d’une seule, concluent à l’influence (avec variation d’amplitude) de l’opinion publique sur la politique publique. Il serait peut-être largement temps de faire sortir ce type de recherche du seul domaine américain. Comme le remarque Brooks [3], « presque toute la recherche empirique sur l’articulation entre opinion de masse et politique gouvernementale est concentrée sur les États-Unis ». En effet, Burstein [4], dans une méta-analyse de 30 études d’impact concernant 52 situations analysées, dénombre 28 situations touchant le gouvernement fédéral américain, 19 études portant sur les États fédérés, 4 sur des pays européens et une seule sur un autre pays industriel avancé. Le bilan est meilleur, si l’on en croit Burstein et Linton [5], lorsque sont étudiés les déterminants des politiques publiques de façon comparative. Certes, la variable de l’opinion n’y est pas considérée comme centrale face aux partis politiques, groupes d’intérêt et mouvements sociaux, mais lorsqu’elle est prise en considération, elle semble pourtant réduire l’impact des premiers.
Les relations entre l’action publique et les représentations des citoyens forment, par contraste, une curieuse zone d’ombre dans la sociologie politique française, dont il faudrait sans doute rechercher les causes multiples : s’agit-il de la suspicion qui entoure la notion d’opinion publique et des difficultés d’opérationalisation des questions qu’elle suscite ? S’agit-il de la perte de centralité de l’État et de l’émergence de la gouvernance, qui rendent la question moins pressante ? S’agit-il de la concomitance des deux aspects avec d’autres ? Quoi qu’il en soit, la reconnaissance des dimensions cognitives de l’action publique n’a, pour le moment, stimulé l’intérêt que des décideurs ou, plus largement, des élites associées ou parties prenantes à la décision. On conviendra qu’il y a là une situation curieuse qui met en porte-à-faux soit la théorie de la démocratie représentative et ses postulats, soit la théorie de l’État. Car, lorsqu’on parle d’opinion publique ici, on ne désigne pas des ressortissants de politiques publiques, des groupes-cibles, ni même des groupes d’identification, des groupes attentifs ou des groupes intéressés au sens de Cobb et Elder [6]. On désigne le grand public, la masse des citoyens indifférenciée, quitte à la désagréger par la suite. Cette indifférence au public général paraît aussi paradoxale dans le temps. Aujourd’hui, la référence à une démocratie du public [7] ou l’appel à une démocratie délibérative [8] impliquent un minimum de considérations pour cette masse de citoyens ordinaires [9] dont on convient, de plus en plus, qu’ils ne sont pas aussi dépourvus de connaissances ou de représentations politiques. Hier, ce public ignoré par l’action publique se trouvait au centre de la théorie démocratique dans la mesure où, par définition, le gouvernement démocratique était celui qui était guidé par les préférences des citoyens. Rares sont ceux qui ont abordé la question : Jean Leca [10], à plusieurs reprises, a réitéré l’utilité de la distinction entre politique-problème et politique de l’opinion ou politique électorale. Claude Gilbert [11] a relevé, à propos de l’analyse des risques, le défi lancé par l’irréductibilité des approches empiriques et constructivistes des problèmes publics. En montrant comment les électeurs pouvaient se montrer sensibles aux effets de la conjoncture [12], nous avions effleuré, par ailleurs, l’hypothèse qu’il pouvait en aller de même dans les périodes routinisées de la vie politique. De même, avons-nous affirmé le lien entre gouvernance, l’attention aux enjeux et la perception des enjeux [13].
Repartons de la dichotomie établie par J. Leca, qui prend place dans le premier des deux processus de gouvernement, l’agrégation des demandes et la direction imprimée par la collectivité. Politique des problèmes et politique de l’opinion s’opposent terme à terme comme deux types d’arènes dans les processus d’agrégation. D’un côté, il s’agit d’une politique aux publics spécifiques, capables de mobilisation, qui a des préférences incertaines, qui est incluse dans des chaînes de causalité courte et dispose d’une information maximale : c’est la politique sectorielle avec ses rôles spécialisés et son souci de l’efficacité, du problem solving. De l’autre côté, c’est une politique à la masse indifférenciée, à mobilisation très limitée, qui dispose d’images globales et floues et qui substitue les raccourcis cognitifs aux attributions complexes. À la limite, on y trouve l’illustration de l’ignorance rationnelle pour évacuer les coûts exorbitants d’information : c’est la politique globale où tout citoyen est concerné, la survisibilité posant inévitablement la question de la conformité aux attentes et, donc, de la réactivité des gouvernants (responsiveness). Dans le premier cas dominant, l’étude des politiques sectorielles oriente vers les groupes cibles, les intérêts et les rôles. Dans le second cas délaissé, ça n’est rien moins que la question de l’imputabilité (accountability) qui est en cause, pourtant centrale dans la théorie du gouvernement démocratique.
C’est donc sur le deuxième axe, celui de la politique de l’opinion, que nous allons travailler, à partir de l’hypothèse d’un public massif de citoyens ordinaires, d’où émerge une opinion collective, à géométrie variable, à laquelle les autorités publiques seraient censées être sensibles et réactives. Cette hypothèse nous conduira à examiner successivement trois niveaux d’analyse : le premier concerne la mesure d’un éventuel impact des préférences collectives sur l’orientation des politiques publiques, le second s’attache aux processus pathologiques de la délibération qui remettent en cause les présupposés du niveau antérieur, le troisième porte sur les imperfections de la réactivité, notamment le renforcement du contrôle symbolique de l’opinion, et leur lien avec la question centrale de l’imputabilité des résultats.
 
L’impact des préférences collectives sur l’action publique
 
 
Le gouvernement du peuple implique ce que Fritz Scharpf [14] dénomme une légitimité d’input : c’est un prérequis normatif autant qu’une question empirique. Quel est le poids des citoyens dans la détermination de l’action publique ? Cette question se dédouble : dans quelle mesure les dirigeants sont-ils sensibles aux préférences des citoyens ? Leur réactivité suffit-elle à donner un caractère démocratique au gouvernement ? La non-réactivité à des demandes d’exclusion, par exemple xénophobes, ne peut être considérée comme d’inspiration démocratique. On voit bien que réactivité aux préférences collectives et démocratie ne sont pas synonymes. La simple évocation du populisme suffira, pour l’instant, à retenir une réponse négative à la seconde question, concentrons-nous donc sur la première. Il convient alors d’examiner trois situations possibles dans la relation causale [15] entre les deux variables : l’opinion collective détermine l’action publique, c’est une contrainte ; l’opinion collective influence l’action publique, c’est une pression ; l’opinion collective et l’action publique sont indépendantes. Mais avant même de se lancer dans de fastidieuses opérations de mesure, le politiste peut exploiter un stock de connaissances à statut théorique ou quasi-théorique concernant les processus impliquant une forme ou une autre de responsiveness.
Ainsi peut-on concevoir des processus catalyseurs de réactivité. La théorie de la représentation politique prévoit que les élections constituent des mécanismes périodiques dans lesquels les candidats sont bien obligés d’anticiper la sanction de l’électorat, ce qui les incitera sûrement à suivre davantage les propensions de ce dernier. Le lien représentatif, lorsqu’il fait appel à l’identité, favorise de même la correspondance entre l’action des représentants et les souhaits des représentés. Hanna Pitkin [16] a clairement établi la distinction entre le délégué, défini par sa réactivité, et le trustee, défini par son leadership plus ou moins sensible aux attentes publiques. Le trustee agit librement parce qu’il est censé avoir la confiance des citoyens, alors que le délégué oriente son action dans la direction que lui dicte le public. Cela ne change rien au fait que, pour certains [17], « suivre le public constitue fréquemment l’essence du leadership ». Mais il n’est pas indifférent que le représentant agisse soit à la place du représenté, soit dans l’intérêt du représenté, soit en conformité avec les préférences du représenté. De même, le pluralisme [18], lorsqu’il assure son respect, ouvre des voies de réactivité. Par ailleurs, l’information croissante permet aux systèmes d’alerte [19] de mieux répondre aux besoins sociaux, même si l’ambiguïté n’est pas absente en ce cas pour interpréter, dans la lignée de Foucault, la surveillance comme un système de contrôle généralisé [20].
À l’inverse, les processus inhibiteurs se caractérisent par leur entrave à la réactivité. Les groupes de pression se spécialisent selon les intérêts ou les valeurs qu’ils défendent et toutes les opinions, loin de là, ne sont pas munies de ressources équivalentes pour se faire valoir. D’une manière plus macrosociologique, la théorie de l’élite du pouvoir rend douteuse la réactivité aux attentes du public général, par la concentration ou la monopolisation qu’elle suppose. Du point de vue de l’action publique, de nombreux mécanismes renvoient à la clôture du pouvoir, ou sa tentative, dont le principe varie suivant les auteurs selon qu’ils mettent en avant telle ou telle facette de la clôture, en parlant de communautés de politique publique, de réseaux, de forums, d’arènes, de sous-gouvernements, de triangle de fer, de coalition de cause, etc. La temporalité même qu’évoque la path dependence, chère à Pierson, se présente comme un principe de clôture virtuellement inhibiteur d’une réactivité au public. La non-décision de Bachrach et Baratz, le défaut d’expansion du conflit chez Schattschneider, le déni d’agenda de Cobb et Ross [21] s’apparentent tous à des entraves à la réactivité au public.
Ces considérations ne dispensent pas de la tentative de mesure. L’évidence empirique va dans le sens d’un public qui n’a pas toujours le dernier mot, mais qui est souvent capable de faire évoluer ou de maintenir la politique gouvernementale dans certaines directions, donc en faveur de l’hypothèse d’une influence du public général sur l’action publique. Mais comment comparer ? Dès 1978, Weissberg [22] opère la distinction entre les études dites dyadiques et les analyses collectives : les premières concernent la correspondance entre une autorité (par exemple, le législateur) et l’état des préférences dans sa zone de représentation politique, le travail de référence étant ici celui de Miller et Stokes [23]. La variable essentielle de la réactivité y est la saillance de l’enjeu dans la zone considérée. Dans le deuxième type d’études, l’analyse collective porte, à des fins comparatives, sur des décisions de politique publique dans des systèmes entiers, tels que plusieurs États. Sur le plan méthodologique, aussi, la distinction va se faire entre consistance et congruence pour mesurer la relation entre politique et opinion.
Les relations de consistance et de congruence
La consistance concerne la correspondance synchronique entre les états des préférences collectives et l’orientation de l’action publique. Alan Monroe a soumis à examen l’hypothèse de la consistance sous trois périodes différentes : 1960-1979, puis 1980-1991 et enfin 1992-1999. Il a ensuite considéré l’ensemble des 40 années couvertes en agrégeant les données obtenues. Sur l’ensemble, Alan Monroe [24] examine sur 9, puis 8 enjeux (guerre du Vietnam oblige), à travers 1380 observations, le lien entre l’opinion majoritaire et un changement de politique publique aux États-Unis. Dans 327 cas, entre 1960 et 1979, il relève 63 % de consistance, c’est-à-dire de correspondance entre la distribution des opinions et les nouvelles orientations adoptées. La prudence est toutefois de rigueur sur l’inférence causale directe, d’autres études localisées ailleurs ne confirmant pas ces résultats [25]. Par ailleurs, Monroe [26], travaillant sur 566 cas répartis sur ces 8 enjeux entre 1980 et 1993, trouve un déclin de la consistance (l’accord synchronique), qui tombe à 55 % pour la période 1980-1991, les années 1980 formant une sorte de seuil à partir duquel s’affaiblit la correspondance entre opinion et politique publique. Lorsque la période concernée est 1992-1999 et que la comparaison porte sur 487 cas répartis sur les 8 enjeux, selon Monroe [27], le taux de consistance baisse encore à 53 %. L’explication retenue de cette baisse de la responsiveness réside dans la difficulté accrue, au cours des années récentes, de modifier la politique publique. Au total, entre 1960 et 1999, le niveau de consistance s’élèverait à 56 %. En termes de domaines de politique, c’est la politique étrangère qui connaît la plus forte correspondance entre décideurs et public, surtout pendant la première période, alors qu’elle aussi a tendance à s’affaiblir ensuite. On notera également que la seule étude consacrée exclusivement à la France [28] procède de la logique de la consistance, puisqu’elle compare les préférences majoritaires et la politique gouvernementale à propos de 256 enjeux, en tenant compte du changement institutionnel de la Quatrième à la Cinquième République, du gouvernement socialiste ou pas, de l’ampleur de la majorité, de la dichotomie enjeux redistributifs/non-redistributifs et de l’opposition entre enjeux extérieurs et intérieurs.
Alternative à la consistance et plus fréquemment pratiquée, la congruence caractérise un changement de politique consécutif à un changement des opinions. Elle suppose donc deux mesures espacées dans le temps relatives aux préférences et à l’orientation de l’action publique. Le problème n’est pas de savoir si un niveau majoritaire est atteint, mais de savoir si on est en présence de changements parallèles ou convergents : en d’autres termes, la direction prise par les décisions publiques est-elle identique à celle que préfère l’opinion ? C’est le critère central chez Page et Shapiro [29] : travaillant sur 231 enjeux de politiques publiques, ils identifient 357 cas de changement de l’opinion sondagière américaine sur un enjeu particulier, entre 1935 et 1979, et examinent l’évolution de la politique publique concernée un an plus tard. Dans 43 % des cas, il y a congruence, mouvement convergent en somme, entre la politique et l’opinion, dans un tiers des cas, on n’observe aucune modification de la politique et dans 22 % des cas, il y a changement de politique, mais sans congruence. En tenant compte des politiques sectorielles où la congruence était impossible, ils concluent à un niveau de congruence de 2/3 entre le changement désiré et le changement effectif : c’est la « règle des 2/3 » qui caractériserait, dans la version optimiste, le rapport de la politique suivie à l’opinion publique. Autrement dit, sur les enjeux qui ont connu un changement des préférences, le changement de politique s’est opéré dans 66 % des cas : là aussi, la saillance est un facteur de congruence. Lorsque l’enjeu est saillant, le niveau de congruence dépasse les 85 %. Il faut aussi signaler que, lorsque leurs données sont recalculées à la façon de Monroe (1979) [30], le score de consistance obtenu (68 %) est très proche de celui présenté par Monroe (63 %).
De plus, Page et Shapiro confirment l’assertion de Monroe s’agissant de l’effet de l’intensité du changement d’opinion : plus le changement d’opinion est important, plus la convergence est probable. Ils ajoutent que la congruence est plus probable pour les enjeux les plus saillants (on retiendra au passage cet argument qui souligne l’impact virtuel de la visibilité médiatique). Les séries chronologiques exhibent des parallélismes manifestes entre tendances de l’opinion et politique publique selon des domaines particuliers : entre autres cas, citons le retrait des troupes du Vietnam et le soutien aux dépenses militaires dans la période 1973-1989, avec un pic en 1980. Les conclusions de ces deux auteurs les amènent à considérer qu’il existe, au niveau agrégé au moins, des préférences de politique publique sur 50 ans ; que l’opinion collective est normalement stable, mais connaît des changements spectaculaires rares ; que l’opinion collective répond aux conditions changeantes et à l’information intelligible. En d’autres termes, les mouvements d’opinion ne sont pas erratiques : le soutien aux dépenses militaires s’accroît avec les tensions internationales ; le soutien au programme de lutte contre la pauvreté s’intensifie avec l’augmentation du chômage. L’agrégation convertit donc « l’ignorance individuelle en sagesse collective », pour reprendre leurs propres termes. Cela ne suffit pourtant pas à qualifier le public de rationnel. Converse [31] en convient aisément et suggère de substituer « cohérence » à « rationalité » pour désigner la réaction intelligible du public aux événements. Page et Shapiro représentent le courant « exténuationniste », selon l’appellation de Luskin [32], celui qui, avec Popkin, Sniderman, Brody et Tetlock, Lupia, entre autres, tend à s’appuyer sur les effets d’agrégation pour compenser, donc justifier, les insuffisances individuelles du citoyen. La connaissance du politique peut être minimale, cela n’affectera pas le fonctionnement d’ensemble : le minimalisme s’accommode du dépérissement du politique.
La représentation dynamique
Sans doute l’entreprise la plus ambitieuse, en termes de modélisation, portant sur quinze années d’impact de l’opinion sur la politique publique américaine, est-elle mise en œuvre par MacKuen, Stimson et Erikson [33], dont on trouvera un article dans cette livraison de la Revue. La notion de « représentation dynamique » [34], antérieurement développée par les mêmes auteurs, indique bien le sens général de leur diagnostic et cette notion doit être, en amont, reliée à une conception de l’opinion publique présentée par Stimson [35], il y a déjà une dizaine d’années, selon laquelle existe une « public mood ». Stimson et ses associés trouvent une « relation forte et résiliente entre le public et la politique publique » : « L’opinion publique bouge de façon significative avec le temps, le gouvernement sent ce mouvement et les autorités changent leur comportement en réponse à ce mouvement ressenti. C’est la représentation dynamique, une idée simple et ancienne. Le sentiment public change. Les acteurs politiques sentent ce changement et modifient à la marge leur conduite de la politique. » [36]
Page et Shapiro avaient procédé à une recherche quasi-expérimentale selon le principe de congruence : si l’opinion change entre deux moments, assiste-t-on à une évolution des politiques dans la même direction ? MacKuen et ses co-auteurs procèdent, en revanche, à une authentique analyse de covariation entre deux séries temporelles. La seconde innovation importante consiste à ne pas isoler les centaines d’enjeux examinés, mais à considérer qu’ils sont liés par deux « cadres » (frames) en compétition, qui génèrent, en quelque sorte, la position des répondants : qu’il s’agisse du contrôle des armes à feu, de l’éducation ou de la politique étrangère, la position va dépendre de la préférence entre le libéralisme et le conservatisme qui structure le débat continu. Cette dimension droite-gauche est retenue comme critère de public policy mood et combine des opinions sur des enjeux spécifiques pour évaluer l’ampleur souhaitée de l’activité fédérale américaine. L’un des avantages de ce choix est d’éluder la question du degré d’information sur des questions spécifiques, au profit d’une orientation idéologique générale. On est donc mis en présence de deux niveaux d’observation de la sensibilité des autorités : réponse à des enjeux isolés ou réponse globale à un sentiment public (mood) [37]. La deuxième hypothèse fonctionne comme une sorte de valeur par défaut d’informations plus précises sur les préférences publiques, un peu comme un raccourci cognitif chez le citoyen ordinaire. Au niveau des États américains [38], la corrélation est forte entre l’opinion (par auto-identification idéologique) et le libéralisme des politiques suivies [39]. Au niveau fédéral, l’indice d’humeur montre un public conservateur dans les années 1950, libéral vers le début des années 1960 et conservateur à nouveau au moment de la révolution reaganienne. Quant à la réponse des autorités, les auteurs distinguent les ajustements courants (policy activity) de la fabrication de la loi (policy). La représentation peut être reconnue dynamique en ce sens que les deux niveaux sont affectés par l’état de l’opinion lorsqu’on contrôle la composition ou l’influence partisane des principales institutions américaines (Congrès, Sénat, présidence, Cour suprême). Deux mécanismes principaux assurent la représentation dynamique : les changements électoraux qui affectent la composition du Congrès ou bien la présidence, d’une part, et l’anticipation rationnelle des représentants qui s’ajustent à ce qu’ils ressentent des changements de mood dans l’électorat, d’autre part. Les différentes institutions sont marquées par des degrés de sensibilité variables : la Chambre des représentants, puis la présidence se montrent plus réactives que le Sénat et la Cour suprême. De plus, le public réagit aux changements des autorités et cette interaction entre gouvernants et gouvernés donne sa dynamique à la représentation [40], même s’il n’y a pas de synchronisation parfaite entre mood et policies à l’observation des choix publics réalisés sur des enjeux isolés très saillants. Les politiques gouvernementales reflètent les changements idéologiques de l’opinion, mais donc pas forcément toutes les préférences publiques domaine par domaine. L’examen de ce que MacKuen, Stimson et Erikson appellent « electoral connection » conduit à un diagnostic positif sans ambiguïté quant à l’impact des électeurs sur le contenu des politiques, qu’on rapprochera avec profit des analyses d’André Blais dans ce numéro de la Revue. D’autre part, il y a une relation de rétroaction entre policy et mood et le système de gouvernement fonctionne comme un thermostat (hypothèse déjà explorée par Durr [41] ou Wlezien [42]) : Pour eux, « une politique libérale provoque une mood conservatrice et vice-versa… Parce qu’une loi libérale populaire affaiblit la nécessité perçue pour plus de libéralisme et inversement pour une loi conservatrice » (p. 47) [43]. La Grande Société de Johnson était populaire, mais n’a pas appelé plus de libéralisme que la révolution conservatrice inspirée par Reagan n’a appelé plus de conservatisme. Ce qui frappe au total, c’est l’ampleur de l’impact qu’Erikson et ses collègues attribuent à l’opinion publique sur les choix des autorités : ils estiment qu’un accroissement d’une unité de mood libéral va se traduire par un changement législatif immédiat de 0,77 et, qu’entre 1953 et 1996, pas moins de 5,85 nouvelles lois libérales sont passées tous les deux ans. Cet optimisme sur la nature dynamique de la représentation est partagé sur un autre terrain, celui de l’intégration européenne selon Schmitt et Thomassen [44] et de l’influence réciproque des électeurs et des élites politiques.
Les critiques de l’analyse d’impact de la covariation
De nombreuses critiques ont été adressées à ces approches qui concluent à un impact fort des préférences collectives. La voie de la congruence est impraticable en l’absence de changement dans la distribution des opinions ; la consistance doit-elle s’apprécier au cas par cas ou globalement ? On surestime la réactivité par focalisation sur des enjeux saillants susceptibles d’être mesurés. Stimson et ses co-auteurs ne peuvent travailler qu’avec des propositions de politique qui sont reconnaissables comme conservatrices ou libérales : que faire des autres ? Pour l’essentiel, les arguments tournent autour des biais créés par la sélection des cas, l’agrégation des réponses, l’omission d’autres variables indépendantes [45] dans la formation de l’action publique, qui rendent fallacieuse la relation opinion-politique. Notamment, est le plus souvent ignorée toute possibilité d’intercession à caractère manipulatoire dans la dynamique. Il n’est pas possible ici de reprendre tout ce débat, pourtant très instructif, non seulement sur le plan méthodologique, mais surtout sur le plan théorique.
L’hypothèse de l’impact faible est cependant retenue par différents types d’approche. La plus ancienne est certainement celle qui prolonge les conceptions de Converse à propos de l’incapacité du public de masse [46]. Celui-ci avait pointé, premièrement, la faiblesse de la conceptualisation idéologique du citoyen ordinaire, deuxièmement, la faible consistance idéologique de ses attitudes et, troisièmement, il montrait l’instabilité des opinions et l’absence de continuité dans les réactions suscitées par les événements. Converse en concluait que « de larges fractions de l’électorat ne disposent pas de croyances significatives, même à propos d’enjeux fondamentaux dans les controverses politiques entre élites dans la durée ». Il est évident que cette analyse dévastatrice des attitudes de masse réduit à peu de choses la question de la réactivité gouvernementale : si le public n’a pas de préférences suffisamment stables, il n’y a pas de sens à rechercher une quelconque sensitivité à des attentes fluctuantes. La discussion très documentée de Converse et les analyses récentes n’ont pas renversé l’image du citoyen américain ordinaire comme peu informé et peu sophistiqué [47]. Certes, l’importance du déni de sophistication, représenté par Converse, est aujourd’hui atténuée par le courant « exténuationniste » déjà évoqué, dont l’idée centrale est que la rationalité à faible information suffit au citoyen pour jouer son rôle et que l’agrégation compense collectivement les différences individuelles à cet égard. Au plan comparatif, là aussi, on est bien démuni : Klingemann [48], par exemple, a reconnu avoir été « très généreux » en évaluant à 40 % la moyenne de cinq publics nationaux capables de définir les notions de « droite » et de « gauche » de façon raisonnablement développée et portant à conséquence en termes de politique publique.
Après celles de Converse, la deuxième série de critiques relatives à l’impact des préférences collectives sur l’action publique concerne la manipulation par les élites des préférences du public. C’est, bien sûr, une question décisive que celle de « l’authenticité » des préférences collectives : l’une des solutions qui lui fut apportée était celle de la « circularité des préférences », invoquée par Lindblom [49] dans une sorte de vision systémique, où il est pour le moins difficile de faire la part entre l’origine et la destination. C’est donc toute la question de la manipulation de l’opinion qui est en cause, à laquelle il sera fait un traitement particulier dans la deuxième partie de cet article. Toutefois, Manza et Lomax Cook [50] font remarquer que cette hypothèse renforce la thèse de l’impact fort des préférences sur l’action : comment, sinon, justifier les efforts fournis par les élites pour persuader le public du bien-fondé des décisions ? Il y a aussi l’incertitude concernant l’interprétation que les dirigeants font des attitudes du public et l’on verra plus loin (avec S. Stokes et H. Védrine) que les erreurs, plus ou moins suggérées, font partie du processus. La dernière série de critiques sur la réactivité concerne son impossibilité pure et simple en l’absence d’une opinion publique avérée sur un fondement sondagier. Le lieu n’est pas ici de reprendre le débat sur l’existence de l’opinion publique, mais il n’est pas opportun d’en écarter tous les termes, car il permet de progresser dans les mécanismes de jugement en affinant ses catégories. Il est, en effet, possible de distinguer entre différentes formes d’opinion dont le degré de publicité varie. Dès 1888, Bryce [51] sépare « la classe active des entrepreneurs politiques » et la « classe passive des citoyens ordinaires ». En 1961, V. O. Key ne partage pas de vision autrement plus unanimiste ou harmoniste de l’opinion publique, puisque, selon lui, il s’agit « des opinions défendues par des particuliers que les gouvernements jugent prudent de prendre en considération ».
Plus récemment, la sociologie de l’agenda politique développée par Cobb, Ross, Elder, Baumgartner et Jones a considéré nécessaire de ne pas confondre le public d’identification qui est à l’origine d’une revendication – par exemple, le public attentif, qui se caractérise par sa vigilance générale à l’égard de l’environnement politique et social ; le public intéressé, pour qui les progrès de la cause peuvent être une source de bénéfice, et le grand public, celui qui correspond à la masse indifférenciée des individus agrégés dans les enquêtes d’opinion. C’est ce public-là qui est au centre des préoccupations des recherches examinées dans la première partie, qu’il s’agisse de Monroe, Page et Shapiro, Erikson, MacKuen et Stimson, entre autres. La question devient donc de savoir si, en spécifiant mieux la définition de l’opinion, on parvient à des corrélations différentes entre les préférences et l’action publique. Par exemple, Entman et Herbst [52] ajoutent à l’idée de « mass opinion », résultat de l’agrégation des préférences individuelles, trois nouvelles conceptions de l’opinion publique désagrégée : « activated public opinion », « latent public opinion » et « perceived majorities ». La première, l’opinion publique activée, correspond aux opinions des citoyens engagés, informés et organisés, mobilisables rapidement, même hors campagnes électorales. Cette opinion ressemble beaucoup au groupe du public attentif précédemment cité. La seconde, l’opinion publique latente, reçoit, de la part de ces auteurs, une définition plus flottante et peu satisfaisante puisque ceux-ci évoquent « les préférences publiques fondamentales qui sous-tendent les opinions plus fluctuantes et superficielles… C’est l’état final de l’opinion publique à l’issue d’un débat ». Larry Bartels [53] en propose une définition plus fonctionnaliste lorsqu’il y voit « les préférences et croyances auxquels les professionnels de la politique s’attendent à être confrontés lors des prochaines élections, alors que les politiques en cours ont produit leurs effets et que les promesses des opposants se sont faites entendre ». Cet énoncé est proche de Page [54], selon qui l’opinion latente n’est rien d’autre que l’opinion publique anticipée (p. 90), et différent de Stimson [55], pour qui « l’opinion publique existe largement à l’état latent et passe à l’état activé seulement lorsque les politiques publiques sollicitent un secteur quelconque d’acceptabilité publique » (p. 95). Mais c’est Zaller [56] qui revient de la façon la plus stimulante sur la conception de l’opinion latente chez Key, comme on va le voir dans la dernière partie.
Les majorités perçues (« perceived majorities ») sont des sortes de mythes essentiellement produits par les médias, qui alimentent « le sens général de l’opinion du public soutenu par la plupart des observateurs, des journalistes aux politiques en passant par les membres du public eux-mêmes » [57]. Lorsque Raúl Magni Berton (cf. article de ce numéro) parle de « polarisation perçue », c’est bien ce type de représentation qu’il envisage. Cette notion de majorité perçue est, d’ailleurs, l’un des thèmes majeurs sur lesquels des efforts de recherche doivent porter, comme le montre Diana Mutz [58] (curieusement ignorée par Entman), en ce que la conformation et l’influence sociales trouvent un vecteur privilégié dans une opinion putative [59]. Tous les mécanismes dits de falsification des préférences, pour reprendre l’expression de Timur Kuran, et de ce qui était appelé « pluralistic ignorance », sont ici mobilisables (spirale du silence, effet de troisième personne, etc.) pour actualiser cette influence impersonnelle dont les médias sont si puissants à véhiculer les effets. Le travail de Robert Entman s’est prolongé dans la contribution de 2000 [60], plus spécifiquement orientée vers les questions de politique extérieure, mais cela n’a aucune importance quant à l’appareil conceptuel. Il distingue, en effet, quatre notions connexes (referents) au concept d’opinion publique : les préférences individuelles authentiques, l’opinion sondagière, l’opinion publique perçue et les priorités. Cette dernière notion est nouvelle et désigne « l’arbitrage que l’individu fait entre des préférences incompatibles quand il est placé devant l’obligation de faire un choix politique sommaire, qu’il s’agisse d’un vote ou d’une réponse à un sondage de popularité ». La priorité est fortement dépendante de mécanismes de persuasion par l’information, en l’occurrence l’amorçage du jugement (priming) que les médias effectuent en insistant lourdement, dans leur couverture de l’actualité, sur tel ou tel thème. Ces mécanismes, nous confirme Entman, opèrent tant pour l’opinion sondagière que pour l’opinion perçue ou les priorités. En d’autres termes, il y a lieu de distinguer entre les préférences authentiques de l’individu et les trois autres, qui sont fortement calibrées et orientées par le traitement de l’information courante.
En désagrégeant l’opinion publique, les travaux d’Entman, de Herbst, de Mutz, de Zaller, de Althaus, de Bartels, de Luskin (dont le sondage délibératif atteste le lien entre public informé et mobilisé et jugements), entre autres, ouvrent la voie à des analyses plus fines de la relation entre préférence et action publique, qui autorisent de penser la variété, l’intercession et la simulation dans la réactivité.
 
La réactivité distordue et ses déterminants
 
 
Pour cela, nous disposons donc maintenant d’un certain nombre de figures de l’agrégation des préférences qui, sans être nécessairement exhaustives, permettent de progresser dans l’ordre de la délibération. En effet, comme l’écrit Jon Elster [61], « l’idée que la démocratie tourne autour de la transformation plutôt que de la simple agrégation des préférences est devenue un des principes majeurs de la théorie démocratique ». Nous disposons de formes alternatives d’agrégation, il faut alors, premièrement, mettre au jour des processus délibératifs qui entravent la réactivité aux préférences et, deuxièmement, faire place aux acteurs qui peuvent jouer à cet égard un rôle décisif. Nous terminerons enfin par une typologie des formes de réactivité et leurs relations aux prérequis de la théorie démocratique.
Les processus de distorsion de la réactivité
Pour qualifier ces scénarios dans lesquels la délibération produit des résultats pervers par rapport à la théorie démocratique, Susan Stokes [62] parle de « pathologies de la délibération » : elle y entrevoit des possibilités pour la communication publique d’induire les préférences des citoyens et/ou de faire pression sur les dirigeants. Cinq séquences lui permettent d’illustrer de tels mécanismes. La séquence 1 est conforme au modèle dominant du parti responsable, déjà évoqué par Fritz Scharpf, selon lequel les citoyens ont des préférences qui leur permettent de choisir les dirigeants les plus proches de leurs propres positions. Les représentants élus souhaitent rester au pouvoir et mettent en œuvre les politiques attendues par les représentés. Pour l’essentiel, cette séquence 1 est corroborée par les travaux empiriques américains examinés dans la première partie – Miller et Stokes, au niveau de l’État fédéré, Page et Shapiro, au niveau national, Erikson, MacKuen et Stimson, pour la représentation dynamique. S’y ajoutent même les travaux menés depuis une vingtaine d’années, ayant donné lieu à plusieurs publications sous la direction de Budge et Klingemann [63] (Comparative Manifestos Project), qui comparent une dizaine de démocraties industrielles avancées, où les préférences des électeurs sont incluses dans les programmes des partis qui inspirent les politiques gouvernementales. Malgré tout, ce modèle ne parvient pas à rendre compte d’un certain nombre de résultats contraires ou non conformes, qui appellent donc une représentation moins ascendante des préférences des citoyens.
La séquence 2 correspond à ce modèle « top-down » que défend bien John Zaller [64] : le débat des élites construit l’opinion publique en formatant les problèmes publics et en contrôlant l’intensité de l’exposition aux problèmes sélectionnés. À la différence de la séquence 1, les préférences des citoyens ne sont pas exogènes au débat politique et c’est pourquoi, ici, la question centrale n’est plus de répondre à des attentes, mais bien de cadrer l’information de façon opportune pour qu’elle résonne avec les prédispositions du public. Ainsi, un environnement d’information homogène (où l’opposition ne s’oppose pas) génère un effet de « courant majoritaire (mainstream) » dans l’opinion publique, alors qu’un environnement hétérogène va générer des effets de polarisation. Ce mécanisme s’applique fort bien au phénomène du ralliement au drapeau en cas de crise internationale, quand tous les citoyens semblent unidimensionaliser leur identité politique en réagissant de façon exclusivement nationale, lorsque l’opposition ne fait pas entendre de voix discordante.
La séquence 3 correspond à une déviation induite par la délibération avec un degré de perversité supérieur, selon S. Stokes. Des intérêts particuliers, par l’intermédiaire de lobbyists, diffusent une croyance causale erronée, qui génère une préférence publique et provoque une modification de l’action gouvernementale. On est donc en présence d’une manipulation manifeste des préférences qui sont donc induites. Une variante de ce détournement des préférences par la délibération, qui constitue la séquence 4, consiste à tromper les représentants sur l’état des préférences publiques plutôt que de modifier ces dernières. La séquence causale est alors la suivante : les intérêts concernés s’efforcent d’accréditer une perception fausse de la situation imputée au public (par exemple, l’hostilité à une mesure particulière), qui entraîne chez les gouvernants un changement de cap. On est ici en présence de pseudo-préférences : au passage, on voit comment la majorité perçue peut s’articuler avec des pseudo-préférences. Le public large peut très bien percevoir (majorité perçue) une pseudo-préférence comme majoritaire et s’aligner sur elle. La séquence 5 se présente comme une sophistication de la précédente, qui, selon Jacobs et Shapiro (voir plus bas), s’est révélée particulièrement efficace pour bloquer le processus de réforme du système de santé projetée par Bill Clinton au début de son premier mandat. Susan Stokes résume ainsi la séquence totale : « Un candidat prend position pour une réforme pendant une campagne, en suscitant quelque écho ; le candidat est élu et la proposition gouvernementale concernée ne déclenche qu’une opposition partisane molle et l’acquiescement public ; des intérêts particuliers, avec l’appui des médias, interviennent pour accréditer la représentation erronée selon laquelle le public s’est retourné contre la proposition gouvernementale ; en réponse à ces pseudo-préférences, l’opposition critique vigoureusement la proposition de réforme ; de larges segments du public, suite à la confrontation partisane [conformément à l’effet de polarisation chez Zaller], retirent leur soutien ; la proposition de réforme est défaite. »
Il se peut que la formulation la plus synthétique de ces formes d’opinion publique plus ou moins contrôlée consiste en la notion d’« opinion publique efficace » proposée par Lemert [65]. Il s’agit de « l’opinion qui atteint les décideurs lorsqu’ils cherchent à discerner les contours de l’opinion publique et décident de leur réaction » (p. 42). Cette opinion publique efficace ne doit être confondue ni avec l’opinion majoritaire, ni avec l’opinion de masse, qui, selon lui, présente trois propriétés : elle repose sur une coïncidence, sur l’ignorance ou l’indifférence à la majorité perçue et sur le désengagement politique.
Il est manifeste que nous pouvons articuler des formes d’opinion avec des processus de distorsion (séquences) pour obtenir des images contrastées de la réactivité. S’en tenir à une conception exogène des préférences des citoyens évacue l’hypothèse des pathologies de la délibération. Cela ne signifie pas l’inexistence de préférences authentiques. Les tenir pour endogènes au débat politique ouvre la possibilité d’un formatage des préférences par le débat des élites (Zaller), la possibilité de la manipulation des préférences publiques par des intérêts particuliers, c’est-à-dire d’une « opinion activée », la possibilité de pseudo-préférences, qu’il s’agisse d’opinion sondagière, d’opinion latente – au sens d’anticipée (Bartels) – ou de majorités perçues et d’opinion putative (Mutz).
Opinions et déterminants de la politique publique
Nous avons vu l’utilité du lien établi entre formes d’opinion (latente, activée, perçue, etc.) et processus de distorsion de la réactivité tels que S. Stokes les décrit : essayons d’aller plus loin en examinant le rôle d’acteurs spécifiques dans ces mécanismes. En d’autres termes, est-il possible de répondre directement à la question de la réactivité de l’opinion sans considérer l’activité des forces et organisations politiques, économiques et sociales qui en constituent l’environnement et/ou le moteur ? La mobilisation des soutiens, le lobbying « extérieur » qui mobilise dans le public les contributions de campagne, l’influence sur la couverture médiatique, la gestion de l’agenda politique sont autant de moyens à la disposition des groupes d’intérêt et des élites politiques pour s’opposer aux préférences collectives. Les partis politiques peuvent aussi s’appuyer sur les franges extrêmes de leurs militants pour opérer de tels blocages ou, au contraire, promouvoir des positions encore peu répandues. À propos de l’enjeu de la mondialisation dans les campagnes électorales françaises de 2002, nous [66] avons observé que « les discours en conjoncture électorale peuvent être considérés comme représentatifs de l’état d’une politique de l’opinion ; en effet, soit ils adoptent une stratégie de calibrage susceptible de satisfaire des segments critiques de l’électorat assimilés à l’électeur médian conforme à la conception d’Anthony Downs, soit ils correspondent à des choix de politiques publiques inspirés par d’authentiques orientations partisanes des candidats (et donc moins dépendants des préférences collectives mesurées), mais que les candidats cherchent à faire avaliser par les électeurs en les agrégeant stratégiquement à des propositions mieux admises par le public ». Il ne suffit donc pas d’établir une relation entre préférences collectives et choix public, mais de vérifier aussi le poids des premières dans les décisions adoptées, qui peuvent fortement varier, selon qu’on s’attache à des enjeux particuliers (criminalité, pression fiscale, etc.), que l’on observe des domaines larges de politiques publiques (intérieur ou extérieur) ou que l’on couvre l’ensemble du travail gouvernemental [67] pour évaluer sa conformité aux sentiments des citoyens. Les études de cas donnent des résultats très variables. La seconde distinction porterait certains spécialistes [68] à voir, en matière de relations extérieures, qu’« un nombre croissant d’études empiriques atteste l’impact de l’opinion publique sur la politique publique. […] Dans le passé, on a, au mieux, assimilé l’opinion publique à une contrainte de politique publique. Aujourd’hui, la contrainte est devenue le minimum et le maximum, c’est que l’opinion est devenue le facteur déterminant ». Le troisième niveau (le travail des institutions) invite à adopter l’approche macropolitique d’Erikson et de ses collègues pour apprécier la conformité idéologique globale de l’action gouvernementale et des préférences collectives.
Récemment, Burstein [69] a renouvelé son étude de 1998, fondée sur des analyses secondaires, avec un corpus scientifique légèrement différent, à savoir six principales revues de sociologie et de science politique publiées entre 1999 et 2000, auxquelles il ajoute l’ouvrage de Jacobs et Shapiro [70] publié en 2000. Dans les trente études retenues, 52 effets d’opinion sur des politiques publiques sont mesurés et un impact statistique est relevé dans les trois-quarts des cas. La démocratisation du régime et la saillance de l’enjeu sont des facteurs d’amélioration de la réactivité. Mais qu’en est-il des groupes d’intérêt, des partis politiques et des élites, notamment économiques ? Burstein constate le faible nombre d’études consacrées à l’influence de ces acteurs, eu égard à leur vocation et leur réputation. D’autre part, lorsqu’on tient compte de leur influence, les résultats sont ambigus : les apparences statistiques ne montrent pas que l’activité des groupes d’intérêt surpasse en influence le poids de l’opinion de masse, mais il faudrait pouvoir mieux faire la part de la significativité statistique et de l’impact substantiel réel. S’agissant des partis politiques, ils ont davantage attiré la recherche, mais l’ambiguïté persiste dans la mesure où l’opinion publique reste significative et son influence substantielle. Elle a tendance à s’accroître quand on tient compte de l’équilibre partisan, ce qui est compatible avec les arguments de Zaller précédemment évoqués. Enfin, les élites (faiblement étudiées quant à leur impact), comme les deux précédents groupes d’acteurs, ne rendent pas artificielle la relation causale entre opinion et politique. Lorsqu’on intègre l’interférence des élites dans la formation des politiques, tous les coefficients statistiques qui mesurent l’effet de l’opinion restent malgré tout positifs. Burstein avoue qu’il y a insuffisance de recherches concernant la réactivité comparée selon la nature des enjeux et selon les pays concernés, compte tenu de la concentration sur les États-Unis, pour tirer des conclusions générales. Si les analyses secondaires de Burstein n’illustrent pas sans équivoque les scénarios de S. Stokes, les études de Arnold se révèlent plus conséquentes en ce sens. Est-ce parce qu’elles sont moins dépendantes de la démarche quantitative ? Arnold [71], en effet, attribue aux groupes d’intérêt un rôle central dans l’imputabilité de l’action publique, parce qu’ils alertent les citoyens sur les errements éventuels des gouvernants. La réactivité des gouvernants est bien liée à l’imputabilité de leur action : si les citoyens ne sont pas en mesure de leur attribuer causalement certains résultats, les dirigeants seront moins incités à développer la réactivité de leurs décisions aux préférences publiques. Tout le poids de l’information, de son étendue et de sa qualité est ici en cause. Or, comme le signale Arnold, « la littérature soutient davantage l’hypothèse d’un contrôle limité des citoyens ordinaires sur leurs représentants élus ». L’information ordinaire y serait-elle pour quelque chose ? Les travaux les plus récents montrent, en dépit de l’hypothèse « exténuationniste », son importance, aussi bien pour l’orientation du vote (Bartels [72]) que pour les préférences de politique (Luskin [73]). Et Arnold de remarquer que deux conditions sont nécessaires pour qu’on puisse attester un contrôle, selon le modèle classique, des représentés sur leurs représentants : les premiers doivent afficher des préférences fortes et ils doivent disposer d’une information satisfaisante sur leur activité. Cependant, un modèle alternatif est concevable, qui évite les écueils du modèle classique. Dans celui-là, le législateur devient un agent contrôlé au lieu d’être un « délégué instruit (instructed delegate) », parce que ses efforts pour être réélu le conduisent à suivre les préférences connues des « publics attentifs » et l’opinion latente des électeurs inattentifs.
Dans le cadre d’une autre recherche avec des données (53 articles, qualitatifs et quantitatifs) et des hypothèses sensiblement différentes, les résultats de Burstein et Linton [74] consolident les précédents travaux de Burstein. En inversant le statut hypothétique central de la variable « opinion publique » et des autres acteurs, « partis, mouvements sociaux, groupes d’intérêt », ces deux auteurs parviennent à une conclusion contraire à l’hypothèse centrale (les organisations politiques ont un impact direct substantiel sur le changement de politique) : « Quand l’opinion publique est prise en considération (y compris dans l’importance qu’elle accorde au sujet), les organisations politiques voient leur impact direct se réduire substantiellement, voire disparaître. » C’est l’hypothèse de l’impact direct de l’opinion, pour reprendre l’expression de Burstein [75]. Mais, sur les 230 effets observés, essentiellement de nature statistique et non substantielle, trop peu intègrent la variable d’opinion pour conclure de façon univoque. Les résultats ne valident pas non plus l’hypothèse de l’impact relatif selon laquelle les partis politiques pèsent davantage que les groupes d’intérêt et les mouvements sociaux.
Introduisant la variable institutionnelle à travers l’activité législative du Congrès américain, Burstein, Bauldry et Froese [76] sont conduits à conclure que l’opinion publique a un impact faible sur la politique publique, en raison notamment du volume d’enjeux pris en charge par l’agenda législatif, de la complexité de la procédure législative et de la quasi-invisibilité sociale de l’activité législative. La première raison s’explique par l’éclatement des publics concernés ou intéressés, pour parler comme Cobb et Elder. Les autres sont largement reliées à la saillance et aux difficultés que rencontrent les problèmes sociaux à être publicisés et politisés. Or, on sait que la saillance, qui passe souvent par l’attention des médias [77], est une condition nécessaire à la réactivité ou, au moins, à la pénétration d’un problème sur l’agenda formel. Il se peut fort bien que des effets forts de l’opinion publique sur les politiques, identifiés dans des études antérieures, soient imputables à des choix d’enjeux saillants et à des moments de la procédure législative plus visibles que d’autres. Travaillant sur un échantillon stratifié de 60 « public bills » examinés par le Congrès entre 1989 et 1990, les auteurs de l’étude s’assurent de contrôler toutes les phases de la procédure législative. Ils combinent des mesures d’opinion (préférences d’enjeux spécifiques, préférences générales par domaines et policy mood) et des mesures de saillance. La plupart des propositions de loi restent sans données publiques d’opinion ou de saillance et ils en concluent, estimations chiffrées en main, qu’une moitié de la production législative est restée en dehors des analyses d’impact de l’opinion publique aux États-Unis (pays où elles sont de loin les plus développées). Sur un grand nombre de problèmes, il n’existe pas d’opinion qu’on puisse considérer comme publique. Ce fait est interprété comme le signe d’une faiblesse de la réactivité démocratique classique : en l’absence d’opinion publique, la loi constitue donc une réponse à d’autres forces. Une nuance est néanmoins apportée, selon laquelle le Congrès va rarement agir dans un sens contraire aux préférences du public. Les auteurs concluent que « les membres du Congrès agissent comme s’ils disposaient d’une grande liberté pour soutenir de nouvelles politiques, même en l’absence de soutien de l’opinion publique, mais sous réserve que celle-ci ne leur soit pas directement opposée ». Leur bilan, pour le Congrès, est cependant assez éloigné de l’optimisme chiffré des études précédemment citées. Dans ces conditions d’incertitude empirique importante, il y a lieu de s’interroger sur les vicissitudes de la réactivité des représentants, en essayant d’identifier les formes prises par ses imperfections et leurs causes.
 
Les formes de la réactivité imparfaite
 
 
La sensibilité que les dirigeants montrent à l’endroit des demandes publiques, on l’a vu plus haut, est relativement aléatoire. Différents diagnostics, d’ailleurs non nécessairement exclusifs les uns des autres, actualisent trois figures de la limite à la réactivité : la contingence, la liberté de manœuvre et la manipulation, qui sont ainsi présentées dans un ordre d’éloignement croissant par rapport aux prérequis démocratiques.
La réactivité contingente
Manza [78] parle d’impact contingent pour signifier que des facteurs singuliers attachés à l’enjeu ou à la controverse politique expliquent cette caractéristique aléatoire. Il se réclame pour cela du Key de 1961, dans Public Opinion and American Democracy, pour lequel l’opinion peut être soit permissive, soit déterminante. Dans le premier cas, on pense inévitablement au « consensus permissif » qui a présidé au début de la construction européenne. L’accord sur des mesures où l’opinion a été déterminante serait certainement plus délicat à trouver. Différents modes de détermination peuvent, néanmoins, être imaginés. Cinq modalités au moins sont à distinguer : la crise, avec réponse immédiate par inscription à l’agenda (par exemple, incendie dans le tunnel du Mont-Blanc) ; la réponse donnée par des élites à une demande sociale pour des motifs stratégiques (réformes giscardiennes au début du septennat, comme l’IVG) ; l’existence de « valence issues », c’est-à-dire de problèmes qui n’ont qu’un bon côté et que décident de prendre en charge les dirigeants (vieillesse, maladie, criminalité, etc., encore faut-il soigneusement construire l’enjeu comme axiologiquement unidimensionné) ; l’opinion peut aussi être déterminante par sa capacité de blocage et pas seulement sur le versant positif de la promotion d’un enjeu sur l’agenda public ; on peut, enfin, penser que son influence concerne davantage la hiérarchisation des priorités à l’usage des décideurs que l’imposition de mesures particulières. Cependant, on verra plus bas que la référence à Key peut être utilisée également pour justifier une réactivité non plus contingente, mais discrétionnaire ou anticipée, avec l’interprétation de J. Zaller. Cette variabilité des situations est assez bien schématisée, côté décideurs, dans les propos d’Hubert Védrine [79]. De surcroît, cette analyse a le mérite de bien souligner le rôle des médias d’information dans la réalisation d’un impact ou son absence. Parmi les facteurs singuliers relevés par Manza, les institutions voient leur influence ressortir des analyses comparatives et institutionalistes, de telle sorte qu’on peut ici parler de contingence structurée. Selon qu’il s’agit d’un organe législatif, exécutif, judiciaire ou administratif, il est évident que la réactivité change, ne serait-ce qu’en raison des modes de dévolution du pouvoir (élection/nomination) et de leur rythme, qui conditionnent l’imputabilité de l’action. Manza fait une place importante également à la saillance de l’enjeu pour le public, à la cohérence et à l’intensité des attitudes des citoyens à son égard, qui sont aussi sujets à fluctuation, comme le montrent Page et Shapiro [80]. De même, les coûts budgétaires liés à la satisfaction des demandes publiques sont de nature à faire largement varier la réactivité des gouvernants. Enfin, il est relevé que la structure de chaque domaine de politique publique pèse lourdement, à savoir le nombre des organisations intéressées, la taille du public attentif, l’ancienneté de l’enjeu et nous pourrions ajouter tous les « principes de clôture » du domaine, que nous évoquions dans la première partie (réseaux, communauté de politique, coalitions de cause, arènes, path dependence, etc.).
Revenant sur la conception contingente de l’impact de l’opinion publique, Manza et Cook [81] modifient légèrement leur présentation des facteurs impliqués. Ils plaident la cause de l’impact contingent au motif que la thèse de l’opinion puissante est surestimée, en raison de la sélection des cas étudiés ou bien d’un effet d’agrégation, et que la thèse inverse sous-estime la réactivité, par ignorance des effets de saillance des enjeux ou bien en se déplaçant sans contrôle suffisant du niveau individuel au niveau agrégé. Ils recensent, cette fois, cinq facteurs de contingence. Le premier est la variation de l’opinion dans le temps et suivant les domaines de politiques publiques, qui impose la comparaison. Les auteurs y associent les facteurs institutionnels, qui distinguent entre niveau local et national, mais aussi entre « branches » du gouvernement. Le second facteur de différenciation entre les degrés de réactivité concerne la saillance des enjeux et les attitudes qui s’y rapportent. Cependant, l’argument de la réactivité simulée ou de la manipulation, examiné plus loin, exclut, selon nous, que ce deuxième facteur puisse être considéré comme un facteur de contingence : dans les mains des décideurs, la manipulation des préférences relève non plus du hasard, mais bien du calcul stratégique pour la conquête ou l’exercice du pouvoir. À ce titre, donc, nous contestons la qualification de ce facteur comme contingent. Le troisième facteur de contingence est constitué par le coût budgétaire et fiscal de la satisfaction des préférences publiques. Le quatrième consiste dans la structure du domaine de politique concerné, avec, notamment, sa densité en groupes d’intérêt et mouvements sociaux qui font pression sur les dirigeants et leurs actions. Le dernier facteur de contingence est la durabilité du processus de fabrication d’une politique publique, avec les effets de path dependence et de visibilité qu’elle produit.
Les innovations principales de cette seconde analyse de Manza et Cook ne concernent donc pas les facteurs de contingence, qui correspondent à ceux exposés dans leur ouvrage, mais elles portent sur deux aspects particuliers : l’introduction des processus d’élaboration de l’agenda, d’une part, et la variabilité de la réactivité dans le temps, d’autre part. J. Kingdon, par exemple, est considéré, avec ses trois courants convergeant pour le changement de politique publique, comme un représentant de la thèse de la contingence. Son « national mood » est un élément du courant politique qui vient rencontrer le courant des problèmes et celui des policies pour ouvrir une fenêtre d’opportunité. Manza et Cook ajoutent à cette perspective, désormais classique, les apports concernant la contribution des médias à la formation de cet agenda, non seulement en termes de saillance, mais aussi en termes de cadrage ou de construction des problèmes. Pour eux, le lien entre médias, opinion publique et politique publique n’est pas univoque et donc, l’interprétation en termes de contingence s’impose. Ils indiquent que les médias peuvent jouer des rôles alternatifs : pourvoyeurs « neutres » d’informations au public, prescripteurs pour le public autant que les décideurs dans le choix des problèmes prioritaires à régler, réactifs aux agendas des publics et des dirigeants.
Leur seconde nouveauté, donc, vise à introduire la variabilité de la réactivité dans le temps en se rapprochant des études empiriques consacrées à la consistance et à la congruence entre préférences et actions publiques. Selon Manza et Cook, le diagnostic de déclin de la réactivité, observé notamment par Monroe, d’une part, et Jacobs et Shapiro, d’autre part, n’est qu’une trace de cette variabilité historique de la réactivité. La polarisation idéologique, le rapprochement des institutions américaines d’un système majoritaire, l’importance croissante de l’argent dans le financement des activités électorales sont autant de changements qui affectent le régime de réactivité au public. Page [82] y ajoute la mondialisation, le déclin du syndicalisme et le développement des organisations de surveillance de l’opinion publique. Manza et Cook se montrent donc plutôt optimistes quant à la capacité globale du public d’influencer le cours de l’action publique. Néanmoins, ils ne disconviennent pas que des marges de manœuvre existent pour mettre hors de la vue du public des aspects de la politique, réduisant ainsi l’étendue de la sensibilité aux demandes publiques, et ils reconnaissent la capacité croissante des élites à manipuler l’opinion. Ce qui, au total, laisse une impression d’ambiguïté que d’autres analyses des limites à la réactivité des représentants au public vont aider à lever.
La réactivité anticipée
On sait que, dans la démocratie représentative [83], l’un des principes fondamentaux est constitué par la marge d’indépendance des gouvernants, qui est un trait non démocratique du gouvernement représentatif, puisque ceux-ci ont la liberté de ne pas mettre en œuvre la volonté du peuple. Cela correspond bien à ce que nous appelons ici la réactivité anticipée, que V. O. Key et les prolongements que lui donne John Zaller [84] permettent de mieux comprendre. Key a présenté la notion d’« opinion latente » que Zaller a mieux exploitée récemment. Pour le premier, l’opinion latente est celle qui pourrait apparaître, à un moment donné dans le futur, en réponse à l’action des décideurs et se traduire par des difficultés politiques, voire une défaite électorale. Zaller interprète Key en affirmant que « la tâche des professionnels de la politique ambitieux consiste à activer les opinions latentes qui leur sont favorables et de s’écarter de celles qui pourraient leur porter ombrage » (p. 315). Le problème « pratique » est donc de préciser les conditions dans lesquelles l’acteur politique peut ignorer l’opinion, telle qu’elle est par exemple enregistrée dans les enquêtes par sondages. L’observation de la conduite du président Clinton permet à Zaller de tenter une généralisation à cet égard. Quatre situations sont examinées où le président agit en contradiction avec l’opinion sondagière : le candidat Clinton, en 1992, fait des propositions en matière sociale et fiscale qui ne sont pas populaires ; il en est de même avec l’accord sur le traité commercial de l’Atlantique nord (NAFTA) ; de même encore en va-t-il pour l’intervention militaire en Haïti, ainsi que l’envoi de troupes au sol en Bosnie. C’est la conviction d’avoir les moyens de satisfaire à terme l’opinion latente qui incite le président à ne pas satisfaire l’opinion immédiate. « L’idée centrale est que les présidents disposent des leviers de politique suffisants pour peser sur les conditions du monde réel à partir desquelles le public jugera finalement son action au moment de l’élection. » Cette généralisation n’est pas réfutée par les épisodes concernant la discrimination des homosexuels dans l’armée ou bien la réforme de 1996 sur la protection sociale. Dans ces deux cas, le président ne contrôlait pas les instruments de politique publique qui allaient affecter les attitudes publiques. Ainsi, « quand les sondages montrent une opposition publique aux positions présidentielles, le président s’efforce de sauver la face avec les leaders au Congrès et se déplace sur d’autres problèmes » [85]. C’est ce que l’on désigne, dans le contexte français, par l’expression de « solution foyer » : l’échec sur un terrain politique est suivi d’un déplacement du front (par exemple, en 1983, l’échec du projet Savary visant à intégrer l’enseignement privé dans le service public de l’éducation est suivi d’une proposition de référendum par François Mitterrand, ou bien, en 1988, les scandales politico-financiers sont suivis d’un débat législatif qui débouche sur les lois du 11 mars 1988 relatives à la transparence financière de la vie politique). Dans son article, Zaller mentionne d’autres auteurs américains dont les résultats lui paraissent convergents, notamment sur la réactivité du président américain, tels les travaux de Cohen [86], de Erikson, MacKuen et Stimson (cf. cette Revue). D’autres aussi, comme Canes-Wrone, Herron et Shotts [87], examinent la relation entre le terme (court et long), la conduite présidentielle et l’état de l’opinion. Ceci les amène à s’intéresser aux situations dans lesquelles l’acteur n’anticipe pas la satisfaction différée, mais s’aligne sur la préférence immédiate du public, ce qui engendre des choix de « pandering », de soumission à l’opinion. Terminant une analyse du leadership dans la crise et la guerre du golfe de 1991, Zaller livre, peut-être en une phrase, une vision synthétique de la réactivité anticipée liée à l’opinion latente : « Rendre compte, au mieux, du leadership d’opinion des élites n’implique pas un public qui répond aux signaux de l’élite de façon complètement mécanique, bien qu’un soutien à des initiatives soigneusement préparées par l’élite puisse être généralement attendu. Le leadership d’opinion des élites correspond plutôt à la situation suivante : les élites ont leurs propres idées, elles surveillent constamment le public pour vérifier qu’il les suit et elles s’efforcent toujours d’anticiper ce que le public dira, lorsque la poussière sera retombée, à propos de ce qu’il a souhaité pendant toute la période écoulée, autrement dit, les élites tentent de diriger et de suivre en même temps. » [88] C’est aussi l’avis de John Geer, pour qui, en démocratie représentative, les représentants doivent conduire et suivre l’opinion publique en même temps [89].
Parler de réactivité discrétionnaire ou anticipée est donc, en un sens, redondant dans la démocratie représentative eu égard à cette marge d’indépendance structurelle des gouvernants. Il n’en demeure pas moins que le rapport à l’opinion latente, tel que l’a énoncé Key, constitue une avancée dans la compréhension des choix stratégiques des décideurs, qui donnent à penser que la démocratie du public est davantage une apparence qu’une réalité et qu’en tout cas, elle ne peut s’apprécier uniquement dans le terme court de l’activité politique. La contingence s’accommodait d’une réactivité aléatoire ; la réactivité anticipée introduisait la stratégie des acteurs et notamment leur gestion du temps ; la réactivité simulée complète ce tableau par l’hypothèse de la manipulation des préférences.
La réactivité simulée et la manipulation des préférences
« Politicians don’t pander » : les acteurs politiques ne s’alignent pas sur l’opinion publique, telle est non pas la réponse, mais l’affirmation sans ambiguïté de Jacobs et Shapiro [90] : la croyance commune, selon laquelle les professionnels de la politique suivent dans leurs décisions l’opinion publique telle que la leur révèlent les enquêtes, est tout simplement fausse et ils diagnostiquent pour les États-Unis, au contraire, une baisse récente de la réactivité aux préférences collectives. Ce qu’ils nomment la réactivité simulée, qui signale le déclin du poids de l’opinion publique, est une tendance qui se développe depuis la fin des années 1990. Monroe, on l’a vu, a mesuré la baisse de la consistance entre politiques gouvernementales et opinion majoritaire en comparant les périodes 1960/1979 et 1980/1993, puis 1993/1999 : la consistance déclinerait de 63 % à 55 %, puis 53 %. Jacobs et Shapiro montrent, quant à eux, que les professionnels de la politique utilisent les enquêtes d’opinion non pour s’y conformer, mais pour mieux changer l’opinion. Ils cherchent à développer des arguments particuliers, justifier des choix impopulaires et formater les alternatives ou l’espace de choix du public. La réactivité est simulée puisque les préférences du public ne sont plus authentiques, mais construites. Pour reprendre les termes utilisés par André Blais dans cette Revue, les politiciens se conduisent, en effet, davantage en policy seekers qu’en office seekers – et donc, au passage, le postulat de Downs ne tient plus.
La tentative de réforme du système de santé et l’épisode de l’impeachment promis à Clinton illustrent parfaitement cette tendance lourde. Les républicains n’ont tout d’abord pas tenu compte de l’opinion publique sur l’impeachment parce que leur objectif de policy était plus impérieux que leur but de politics. Depuis le milieu des années 1970, la polarisation idéologique a augmenté les bénéfices retirés de la réalisation des politiques souhaitées par les plus partisans. Satisfaire l’opinion immédiate au détriment des politiques publiques aurait déçu les militants et les soutiens financiers virtuels pour les campagnes à venir. Ensuite, les professionnels de la politique ont recours à des stratégies de discours calibrés (crafted talk) pour modifier l’opinion publique et ainsi ne pas payer le coût qu’implique de s’écarter des préférences des électeurs ordinaires. Ainsi, les préférences formatées par les professionnels ne peuvent plus être considérées comme authentiques. En somme, les professionnels souhaitent à la fois être réélus et mettre quand même en œuvre leurs politiques publiques. Les études du public, dont les aspects techniques et la quantité se développent pour produire une information croissante sur l’état de l’opinion à la disposition des gouvernants, leur servent non pas à ajuster leurs politiques publiques, mais à ajuster leurs discours pour faire accepter leurs représentations des problèmes et, par suite, leurs façons de les traiter.
Les stratégies électorales confirment d’ailleurs cette évolution. En matière d’enjeux prioritaires, les choix des candidats peuvent suivre grossièrement deux directions : une direction, établie par Downs, qui produit des messages visant l’électeur médian. Dans ce cas, le candidat a tendance à suivre la pente la plus commune dans l’opinion sondagière pour agréger le maximum de soutiens. La deuxième direction consiste à mener une campagne fondée sur le mécanisme de l’amorçage (priming). L’amorçage du jugement passe, sur le plan cognitif, par la mise en acceptabilité publique de certaines considérations comme critères décisifs d’évaluation de tel ou tel objet politique (individu, plan, parti, programme, etc.) [91]. Par l’insistance dans sa communication sur un ou des enjeux particuliers qui ne sont pas reconnus comme prioritaires et qu’il peut exploiter dans le « background news » (l’information générale), le candidat peut faire accepter des positions de politiques publiques qui, loin de correspondre à un électorat flottant, sont, au contraire, inspirées par d’authentiques orientations partisanes et qu’il peut ainsi faire admettre avec les positions plus communément admises [92]. La stratégie downsienne consiste à mettre l’accent sur le choix du candidat qui suscite une perception de proximité d’attitudes chez les électeurs. La stratégie de priming consiste à « augmenter le volume » (pour être métaphorique) de saillance d’enjeux considérés comme plus marqués par leur origine partisane et de les faire agréer avec le reste. En somme, deux manières de répondre aux préférences collectives sont à distinguer : d’une part, la soumission à l’opinion publique, stigmatisée dans l’expression « pandering » en lieu et place de « responsiveness » ; d’autre part, le façonnage des préférences qui conduit le public à adopter des opinions qu’il n’aurait pas choisies si la meilleure information avait été disponible [93]. C’est bien pourquoi Jacobs et Shapiro parlent de réactivité simulée dans la mesure où les préférences sont inauthentiques, c’est-à-dire fabriquées pour satisfaire les intérêts des élites et faire baisser leurs coûts de subordination des buts de politics aux objectifs de policies. Les consultants politiques américains confessent que les gouvernants n’utilisent pas les sondages pour modifier les propositions d’action publique, mais pour reconfigurer une argumentation susceptible de susciter le soutien public. La confiance des acteurs politiques dans les sondages comme ressources pour les aider à emporter le soutien public explique, selon Jacobs et Shapiro, aussi bien l’échec des républicains sur l’impeachment que celui de Clinton en 1993-1994 dans sa réforme du système de santé, ou encore l’échec des républicains de Newt Gingrich en 1995-1996 avec leur campagne sur « le contrat avec l’Amérique ». Donc, loin de se soumettre à l’opinion, les dirigeants la créent et cela permet d’avancer le diagnostic du déclin de la réactivité aux préférences collectives. Jacobs et Shapiro estiment que réactivité et manipulation ne sont pas mutuellement exclusives, puisqu’il y a recherche du discours en résonance avec le public. Cet argument ne nous paraît pas tenable, car il confond les moyens utilisés et les fins recherchées : on peut très bien s’ajuster au premier niveau pour faire accepter des objectifs contraires au « national mood » ou à des groupes particuliers, ou à des formes d’opinion publique (latente, mobilisée, perçue, par exemple).
De plus, cette mutation de la réactivité au public s’est répercutée sur les médias, qui ont été sensibles à la polarisation idéologique et qui livrent aujourd’hui une couverture de l’actualité plus « politisée », au sens où le « cadre du jeu (game frame) », qui met en avant la stratégie et le conflit, l’emporte sur le « contenu du jeu (issue frame) » centré sur la substance. Là encore, cet argument nous paraît très fragile, car on sait bien que parler de politique en termes de jeu hypertrophié et d’enjeux atrophiés est de nature à dépolitiser le débat public au profit d’une information spectacle [94]. En un sens, les auteurs l’admettent puisqu’ils reconnaissent que l’accent placé sur les phases et les objets de conflit a ruiné les efforts de réforme du système de santé, notamment ceux de Clinton au début de son premier mandat (cf. la séquence 5 décrite plus haut par S. Stokes dans les pathologies de la délibération [95]). Au total, et malgré les réserves faites sur tel ou tel aspect discutable de l’argumentation, le diagnostic du déclin de la réactivité démocratique est particulièrement intéressant au regard de celui de la baisse de confiance dans les institutions et, plus généralement, de la désaffection du politique. Si une relation causale pouvait être établie, elle serait riche de sens sur la qualité des perceptions politiques du public ordinaire, qui, sans avoir nécessairement une connaissance « scientifique » de l’univers politique, serait en mesure de percevoir que ses préférences sont formatées, que les capacités de manipulation augmentent et que, d’une manière générale, les pathologies de la délibération sont bien efficaces.
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La question de la réactivité aux préférences collectives peut être examinée à partir de la dichotomie entre « équilibre de politique pluraliste » et « équilibre de politique populiste » suggérée par Bryan Jones [96] : d’un côté, « la somme hypothétique des politiques appliquées dans les sous-systèmes parallèles », de l’autre, « la correspondance hypothétique entre les préférences des citoyens et les outputs de politique » (p. 228). Si on part du premier équilibre, il semble que l’examen de la recherche concernant la réactivit&eac