2003
Revue française de science politique
Articles
Responsabilité des élus devant l’électorat et efficacité du système politique américain : une analyse contrefactuelle
Michael Mackuen
Michael B. MacKuen est Burton Craige Professor de science politique à l’Université de Chapel Hill en Caroline du Nord. Il est l’auteur notamment de (avec Steven L. Coombs) More than News, Beverly Hills, Sage, 1981 ; (avec George E. Marcus) Affective Intelligence and Political Judgment, Chicago, University of Chicago Press, 2000, et de (avec Robert S. Erikson et James A. Stimson) The Macro Polity, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
James Stimson
James A. Stimson est Raymond Dawson Professor de science politique à l’Université de Chapel Hill en Caroline du Nord. Il est fellow de l’American Academy of Arts and Sciences, ex-president de la Political Methodology Society et rédacteur à Political Analysis. Il est l’auteur notamment de (avec Donald Matthews) Yeas and Nays : Normal Decision-Making in the US House of Representatives, New York, Wiley Interscience, 1975 ; (avec Edward G. Carmines) Issue Evolution : Race and the Transformation of American Politics, Princeton, Princeton University Press, 1989 ; Public Opinion in America : Moods, Cycles and Swings, Boulder, Westview Press, 1991 ; (avec Robert S. Erikson et Michael B. MacKuen) The Macro Polity, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, et de Tides of Consent, Cambridge, Cambridge University Press à paraître en 2004.
Robert Erikson
Robert S. Erikson est professeur de science politique à l’Université de Columbia. Il était rédacteur à l’American Journal of Political Science et l’est actuellement à Political Analysis. Il a aussi bien publié dans les principales revues de science politique que collaboré à leurs équipes éditoriales. Il est notamment l’auteur de (avec Gerald C. Wright) Statehouse Democracy : Public Opinion and Policy in the American States, Cambridge, Cambridge University Press, 1994 ; (avec Kent L. Tedin) American Public Opinion : Its Origin, Contents, and Impact, New York, Longman, 2001, et de (avec Michael B. MacKuen et James A. Stimson) The Macro Polity, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
Nous examinons comment l’intérêt manifesté par les citoyens pour la chose publique façonne la politique présidentielle. Notre outil d’analyse consiste en un macro-modèle de la politique américaine fondé sur des données empiriques et des évaluations économétriques tirées de la deuxième moitié du 20e siècle. Nous procédons à des simulations stochastiques pour déterminer dans quelle mesure une variation de l’attention du public influe sur la responsabilité des élus devant l’électorat et sur l’efficacité du système de représentation dynamique. D’un point de vue qualitatif, une plus grande réactivité du public génère une responsabilité et une efficacité accrues. Néanmoins, les résultats quantitatifs laissent à penser que l’impact d’une augmentation de la réactivité des citoyens pourrait être plus modeste que spectaculaire.
We consider how citizen attentiveness to public affairs shapes the character of presidential politics and policymaking. Our analytic tool is an empirically-grounded macro model of US politics, one rooted in data and econometric estimates taken from the second half of the 20th century. We conduct stochastic simulation experiments to determine how varying attentiveness affects electoral accountability and the efficiency of dynamic representation. Qualitatively, attentiveness yields greater accountability and efficiency. However, the quantitative estimates indicate that the effect of altering citizen attentiveness may be more modest rather than dramatic.
Depuis un certain temps, la science politique s’intéresse au degré d’attention du public au processus de prise de décisions politiques. Il est clair, depuis les années 1960 au moins (en particulier, Converse, 1964), que les citoyens ordinaires ne portent qu’un faible intérêt à la politique en général (politics) et aux décisions politiques (policy) en particulier. Cette indifférence a été amplement étudiée et commentée, les analystes se demandant, non sans inquiétudes, dans quelle mesure une telle apathie pourrait distendre le lien démocratique au-delà de ce qui est souhaitable. Pour le dire simplement, nombreux sont ceux qui pensent que le peu d’intérêt manifesté par les citoyens pour la chose publique affaiblit considérablement leur capacité à contrôler les décisions prises par les hommes politiques.
Avec le temps, les politistes ont appris à appréhender les rapports existant entre souhaits des électeurs et actions des politiciens. En revenant plusieurs décennies en arrière, on trouve des études explorant les liens entre les préférences des électeurs d’une circonscription donnée et l’attitude de leur représentant (par exemple, Miller et Stokes, 1963, pour les États-Unis, Converse et Pierce, 1986, pour la France). Plus récemment, nous avons tous trois étudié la dynamique qui relie les changements de préférences des électeurs aux changements de politiques publiques et nous avons découvert que les hommes politiques sont évidemment sensibles aux fluctuations de l’opinion et qu’ils modifient leurs politiques publiques en conséquence – tandis que les citoyens, à leur tour, ne sont pas sans remarquer l’existence de ce lien (bien qu’ils modifient rarement leur attitude les uns envers les autres : Poole et Rosenthal, 1991 ; Asher et Weisberg, 1978). Cependant, au niveau macropolitique, nous avons pu observer l’existence d’une relation dynamique (Erikson, MacKuen et Stimson, 1995 ; Erikson, MacKuen et Stimson, 2002 ; Page et Shapiro, 1992 ; Bartels, 1991 ; Brady et Sinclair, 1984). Ce lien entre préférences des citoyens et politiques publiques existe en dépit de l’indifférence générale du public envers les questions de politique (Delli Carpini et Keeter, 1996).
Mais reconnaître l’existence de ce lien ne fait que poser davantage de questions. Étant donné le niveau actuel d’intérêt du public envers la politique, dans quelle mesure les hommes politiques sont-ils contraints dans leurs actions ? Jouissent-ils d’une grande latitude ou bien sont-ils, au contraire, soumis aux préférences des électeurs ? Et quelles seraient les conséquences d’une augmentation ou d’une diminution de l’intérêt manifesté par l’électorat envers la politique ? Supposons que l’intérêt du public double, cela empêcherait-il les hommes politiques de poursuivre leurs plans d’action ou bien ne s’agirait-il que d’un minuscule changement dans le système ? En d’autres termes, dans quelle mesure le degré de responsabilité des élus devant l’électorat est-il fonction de l’intérêt du public pour la chose politique ?
Par ailleurs, nous voulons en savoir davantage sur l’efficacité du système dynamique de représentation politique. Lorsque le système politique répond aux demandes du public en matière de politiques publiques (policy), avec quelle efficacité le fait-il ? Les responsables politiques réagissent-ils trop lentement ? Ou bien vont-ils trop loin dans leur action politique, entraînant un changement de majorité ? Dans quelle mesure l’intérêt du public envers la politique modifie-t-il l’efficacité du système de représentation dynamique ?
Il est plus facile de poser ces questions que d’y répondre. Elles appellent une forme d’expérimentation qui doit être mise à l’épreuve de contre-exemples. Il faudrait pouvoir comparer un autre état de fait avec la situation réellement observée. En un sens, il est impossible de connaître les réponses. Cependant, on pourrait obtenir un début de réponse en examinant la façon dont des hommes politiques et des électorats hypothétiques se comporteraient s’ils étaient légèrement différents de ceux que nous observons et connaissons. Un tel projet s’appuie sur une méthodologie qui permet l’étude de contre-exemples tout en gardant les yeux rivés sur la réalité observée.
Nous proposons ici une telle expérimentation à l’aide de simulations informatiques. Nous suivons les traces des spécialistes de la modélisation macroéconométrique qui élaborent des représentations empiriques de la macroéconomie, puis analysent des contre-exemples. Ces tests, appelés expérimentations de politiques (policy experiments) dans un contexte macroéconométrique, permettent aux scientifiques de manipuler une réalité connue (quoique parfois complexe) pour voir ce qui pourrait se passer en fonction de divers scénarios. Par exemple, un macroéconomiste peut définir la représentation à plusieurs équations d’une économie nationale, puis tester les conséquences d’un changement dans les taux d’imposition ou dans la réglementation des réserves bancaires, ou de tout autre changement de « politique » (policy). Il s’agit d’une approche assez classique (cf., par exemple, Fair, 1984, 1994, ou Whitley, 1994).
Dans cet article, nous utilisons un modèle macropolitique que nous avons déjà expérimenté pour étudier les conséquences de l’existence supposée d’un type légèrement différent d’hommes politiques et d’électeurs dans des mondes semblables à celui que nous observons. Notre expérimentation de politique consiste à observer ce qui se passerait si l’électorat manifestait plus (ou moins) d’intérêt envers les politiques publiques. Les résultats expérimentaux, commentés ci-dessous, tendent à montrer qu’un regain d’attention pourrait améliorer le lien entre préférences du public et politiques publiques, mais que cette amélioration serait probablement modeste. Ces inférences sont bien sûr fondées sur notre modèle macropolitique initial et sont donc sujettes à caution. Néanmoins, l’intérêt des réponses à notre question théorique ne réside pas tant dans les résultats quantitatifs que nous mesurons finalement que dans le fait même de pouvoir effectuer de telles mesures.
Un modèle de la politique américaine
Lorsque nous nous sommes lancés, il y a des années de cela, dans notre ambitieux projet de recherche sur la politique américaine, nous avions envisagé d’intégrer toutes les connaissances ainsi accumulées dans un modèle unique où des équations multiples rassembleraient, par le biais de théories causales, tous les morceaux du puzzle. Ce projet fit long feu car nous nous sommes rapidement aperçus que cette tâche était hors de notre portée ou tout simplement irréalisable.
Il y a une histoire des modèles à grande échelle en macroéconomie, histoire sans doute contrastée, mais il nous semblait naturel de penser qu’il était possible de faire la même chose dans le domaine de la science politique. Cependant, notre discipline se révèle plus compliquée que l’économie, nos concepts clés mettant en jeu des échelles de temps extrêmement différentes.
Après avoir passé plus de dix ans à mettre au jour des relations empiriques morceau par morceau et ayant abandonné l’idée d’un modèle unifié, nous fûmes fort surpris de constater que tous ces morceaux s’emboîtaient les uns dans les autres, comme s’ils répondaient à un plan préconçu. Et, alors que la mathématique des systèmes d’équations multiples fonctionnant selon des horloges différentes continuait à nous échapper, il nous est rapidement apparu qu’un tel système pouvait être modélisé informatiquement. Nous avons mis sur pied un modèle, version bricolée d’une théorie unifiée au chapitre 10 de The Macro Polity (Erikson, MacKuen et Stimson, 2002). Nous donnons ici un aperçu de nos dernières avancées et de ce que nous avons appris concernant le comportement du système au cours des deux années écoulées, depuis sa création.
L’une des choses que nous avons apprises est qu’aucun public ne peut intégrer la complexité inhérente à l’exposition d’un modèle comprenant autant de données. Nous nous concentrerons donc sur un petit sous-système qui soulève des questions centrales concernant notre vision de la démocratie
[1].
Macro-hypothèses
Nous commençons, suivant la méthode de la macroéconomie, avec une hypothèse à un seul acteur. Même si cela ne rompt pas totalement avec la convention, cela pourra paraître surprenant pour un article traitant de l’opinion publique : nous traitons chaque aspect de la politique américaine comme s’il s’agissait d’un acteur unique variant au cours du temps. Ainsi, au lieu d’avoir des électeurs avec des préférences individuelles différentes envers les politiques gouvernementales, nous considérons un seul électorat, qui déplace ses préférences de la droite à la gauche et inversement, au cours du temps. Au lieu de considérer un Sénat américain constitué d’individus démocrates et républicains, nous avons un Sénat unique où les répartitions partisanes varient suivant les élections. Au lieu d’un électorat constitué d’individus démocrates et républicains, notre électorat unitaire consiste en une proportion démocratique (Macropartisanship) qui change en fonction de ses réactions face aux résultats économiques et de ses évaluations de l’action présidentielle. Nous nous demandons alors comment les changements au sein d’un quelconque de ces agrégats affectent les changements au sein de n’importe quel autre de ces agrégats. Nous construisons une structure à partir de nos macro-théories, qui nous disent quels acteurs influent sur quels autres acteurs. Cette structure consiste en l’association de la théorie avec des paramètres estimés. La théorie nous dit quelles associations structurelles possibles seront considérées comme nulles. La modélisation dynamique conventionnelle par régression fournit des estimations pour les associations considérées comme non nulles. Afin de représenter fidèlement à la fois notre théorie et nos observations empiriques, la théorie et les paramètres sont tirés de notre travail
– plus précisément, des régressions exposées dans The Macro Polity. Nous ne souhaitons introduire aucune nouveauté, dans la mesure du possible, parce que nous ne voulons pas que le modèle du système apparaisse de manière isolée, mais qu’il reste enraciné dans l’ensemble de notre travail.
Presque tout dans notre structure théorique est endogène, résultat d’un changement dans quelque chose d’autre en amont de notre réseau causal. Ainsi, il ne peut y avoir ni début ni fin dans ce modèle : il s’agit d’un système, pas de séries de relations isolées. Comme nous allons le voir bientôt, il s’agit d’un système pratiquement circulaire, un modèle où des variables engendrent d’autres variables, qui reçoivent en retour un nouvel élan un peu plus tard.
Il s’agit là d’un problème d’évaluation statistique relativement classique. Si l’on souhaite modéliser, par exemple, l’effet de la popularité présidentielle sur les résultats de l’élection présidentielle, cela ne pose pas de problèmes particuliers. Mais, bien sûr, les élections présidentielles aboutissent au choix d’un vainqueur et, donc, influencent nécessairement la mesure de la popularité présidentielle subséquente. Nous laissons cela de côté lorsque nous évaluons les paramètres dans les analyses conventionnelles. Nous avons à notre disposition une série de mesures de la popularité présidentielle, ainsi qu’une série de résultats aux élections présidentielles connues, toutes deux fixées par l’histoire. Mais lorsqu’on met sur pied un modèle, de nouvelles questions surgissent. Nous devons désormais faire face à des questions dynamiques, telles que savoir comment le taux de popularité présidentielle affecte ses propres évaluations futures à travers son effet sur les élections. Il ne s’agit pas de confondre cela avec un simple phénomène d’autocorrélation. On a affaire ici à un système causal endogène dans sa forme la plus accomplie.
Parce que ce qui suit repose sur un minimum de compréhension de la structure de notre modèle, nous allons en présenter une version abrégée et simplifiée. Puis, parce que la complexité de ses différents circuits empêche toute présentation simple, nous porterons notre attention sur un sous-système, qui sera manipulé et observé dans les analyses à suivre.
La structure complète
La structure abrégée est représentée dans le graphique 1. Dans un système aussi endogène, il n’y a pas de point de départ exogène. Donc, afin de structurer un tant soit peu notre présentation, nous ferons comme si notre modèle de représentation du lien entre opinion publique et action politique était le modèle central. Afin que le lecteur puisse s’y retrouver, nous numéroterons les enchaînements causaux (bien que cette version abrégée laisse énormément de choses de côté).
Graphique 1
Un modèle macro de la politique américaine
Nous commençons avec l’opinion publique (
Public Policy Mood), une série qui représente la dimension gauche-droite fondamentale de la politique américaine : (1) l’opinion publique affecte les résultats aux élections, le « libéralisme »
[2] étant en faveur des démocrates et inversement ; (2) les résultats des élections ont, à leur tour, un effet sur l’activité politique. L’activité politique est définie comme étant l’action au jour le jour du gouvernement, les votes au Congrès, les actions de la présidence et les décisions de la Cour suprême. Il s’agit, en d’autres termes, des prises de décisions politiques, quelque chose comme le premier niveau de variation politique (
policy), qui est lui-même cumulatif au cours du temps.
L’activité politique a un caractère contingent : (3) elle peut aboutir à un choix de politique lorsqu’elle est associée à des activités dans d’autres organes, mais pas nécessairement. Ainsi, le président peut faire une proposition ou bien le Congrès voter un projet de loi (bill), puis plus rien ; sans actions coordonnées, ce projet n’a aucune conséquence dans la réalité. Nous disposons de multiples indicateurs de l’activité politique. La proportion de tous les votes à la Chambre remportés par le camp « libéral » chaque année constitue un indicateur typique.
(4) L’opinion publique a aussi un effet direct sur l’activité politique. C’est ce que nous pouvons rationnellement attendre du fonctionnement de la politique américaine. Nous pensons que les hommes politiques anticipent le rôle de l’opinion publique dans les futures élections et qu’ils agissent dans le présent en fonction de cette connaissance. Inversement, ils n’attendent pas de perdre des élections pour capter les signes d’un changement dans l’opinion publique.
(5) L’activité politique aboutit parfois à de nouvelles politiques. Nous passons l’activité politique à travers un filtre qui simule l’impact global des exigences constitutionnelles nécessaires à l’établissement des lois. Ce filtre traduit la transformation de l’activité politique en décisions politiques effectives de manière non-additionnelle, mais – afin de représenter la nécessité d’avoir des majorités concurrentielles dans les différents organes – comme une fonction multiplicative du libéralisme ou du conservatisme dans les organes (élus) et en introduisant un délai/retard qui représente le délai induit par les freins et les droits de veto pouvant jouer dans ces différents organes représentatifs
[3].
(6) Les décisions politiques effectives jouent en retour sur l’opinion de manière négative. Pourquoi ? En l’absence de partis, nos hommes politiques cherchant à être élus offriraient un mélange de positions qui optimiseraient collectivement l’adaptation aux préférences du public, évitant tout effet de retour négatif. Mais les partis ne réagissent pas seulement en fonction des préférences de l’électeur médian, mais aussi en fonction de leurs propres critères idéologiques et de leurs bases électorales, qui tendent à avoir des opinions plus tranchées que la norme. Par conséquent, la politique suivie par un parti donné produit des résultats qui diffèrent des préférences de l’électeur médian.
Dans ce système, le parti au pouvoir finit par aller trop loin dans la direction de la demande publique, au-delà de ce que réclame le public. Les hommes politiques vont toujours trop loin. Par conséquent, les électeurs n’étant pas satisfaits du parti en exercice ont tendance à réorienter leurs préférences et à s’éloigner des positions soutenues par le parti au pouvoir. Ce modèle emprunte et ressemble au modèle thermostatique d’opinion publique élaboré par Wlezien (1995).
(7) Les élections et le contrôle exercé par le parti aboutissent à des politiques économiques différentes. Chaque parti a tendance à satisfaire sa base électorale, les démocrates soutenant un faible taux de chômage et une inflation forte, les républicains, l’inverse. C’est en accord avec la théorie et les découvertes de Hibbs (1977, 1987), d’Alesina et Rosenthal (1995) et largement confirmé par les données historiques sur la performance économique.
Ce qui suit est en dehors de notre système théorique, mais est nécessaire afin de boucler la boucle de notre modèle : (8) les résultats économiques ont des effets sur l’opinion publique. Un fort taux de chômage produit du « libéralisme », une forte inflation du conservatisme. Cela constitue un complément naturel aux tendances des partis politiques que nous venons de présenter. Il en résulte une nouvelle boucle de feed-back où les choix politiques typiques d’un parti finissent par engendrer le soutien au parti adverse. (9) Les démocrates réduisent le chômage (et augmentent l’inflation), entraînant conservatisme et soutien pour les républicains ; les républicains font l’inverse. Ainsi, l’alternance régulière des partis au pouvoir constitue une caractéristique intrinsèque du modèle.
Les résultats économiques se combinent pour donner lieu à un autre résultat, (10) le revenu disponible, qui a une conséquence sur la réélection du parti au pouvoir à la Maison blanche. (11) Les données économiques, cette fois-ci en mesurant les résultats nets de la période, ont aussi un effet sur la popularité du président en exercice. Il s’agit là d’une vision économique plus conventionnelle.
(12) Ces mêmes résultats jouent aussi sur la Macropartisanship, c’est-à-dire la proportion de démocrates et de républicains dans notre électorat unitaire. Il existe aussi un effet économique indirect relatif à la popularité du président en exercice.
(13) Les partis choisissent une plate-forme électorale et celle-ci, combinée à la mobilité de l’électeur médian, produit des variations de proximité entre les deux partis. Nous traitons les choix de plates-formes comme des facteurs exogènes, bien que nous ne pensions pas particulièrement qu’ils le soient. Si nous devions modéliser ce phénomène pour lequel nous n’avons que douze cas pour chaque parti, il apparaîtrait que les partis s’éloignent de l’électeur médian après un succès prolongé et s’en rapprochent après un échec aux élections. Cela montre le jeu entre pragmatisme électoral, d’un côté, et nécessité de satisfaire les préférences idéologiques des militants, de l’autre.
La popularité présidentielle a un effet sur les élections (14) à la présidence et (15) au Congrès, selon le parti au pouvoir à la Maison blanche. (16) La macropartisanship a un effet sur tous les types d’élections dans la direction attendue. (17) La proximité entre les partis affecte les résultats de l’élection présidentielle dans la direction attendue, conformément au modèle downsien, le parti le plus proche de l’électeur médian gagne des voix.
Implémentation : Le modèle consiste en une série d’équations, une pour chaque concept ; les équations sont en termes de différences, les prédictions au temps t sont (généralement) estimées à partir des valeurs retardées t-j des variables indépendantes. Les paramètres de ces modèles sont définis à l’aide de régressions dynamiques.
Bien que cette distinction ne soit pas intégrée au modèle, nous pouvons simplifier le modèle complet en le considérant comme l’association de deux sous-systèmes, l’un d’entre eux ayant trait aux résultats obtenus par le parti au pouvoir, l’autre aux préférences du public, aux propositions et aux actions des responsables en vue de décisions politiques.
« Performances » du gouvernement
La plupart des textes traitant d’économie politique se concentrent sur le rôle joué par les « performances » du gouvernement et, en particulier, ses performances en matière économique, en tant qu’elles influencent l’attitude et l’appréciation des citoyens. Dans notre modèle, les partis suivent des politiques économiques distinctes, définies à partir des données historiques, ce qui entraîne un effet de feed-back lorsque les électeurs sont confrontés aux effets de ces politiques. De bons résultats économiques génèrent un surcroît de popularité présidentielle et viennent grossir la proportion des partisans du parti au pouvoir. Le degré de popularité et la proportion de partisans viennent à leur tour influencer les résultats des élections à la Chambre des représentants, au Sénat et à la présidence. Certains de ces effets se stabilisent relativement rapidement. La proportion de partisans ne se stabilise pas du tout. Elle influe en permanence sur tout ce qui concerne la performance (et d’autres choses encore), portant son message jusque dans l’avenir lointain.
Puisque les deux partis cherchent à réaliser de bonnes performances économiques, l’alternance des partis au pouvoir n’est pas inhérente au modèle. Mais une macroéconomie soumise à des cycles tend d’elle-même à induire cette alternance, forçant les responsables au pouvoir sur une période longue à réviser leur politique pendant les phases de récession. Les analyses habituelles établissent un lien entre les résultats économiques et les élections futures, mais sans vraiment tenir compte du critère de choix démocratique. La réussite est récompensée, l’échec sanctionné. Mais, ces théories ne prennent pas en compte le fait que les citoyens puissent avoir des préférences différentes et incompatibles. Ces facteurs apparaissent dans le volet « préférences politiques » de notre modèle.
Préférences politiques
Tous les citoyens préfèrent les bons résultats économiques aux mauvais, ce qui constitue l’essence même du système fondé sur la performance (performance system). Mais un regard approfondi porté aux résultats nous révèle que les différences naturelles de préférences restent sous-jacentes. Les gens (relativement) pauvres sont très fortement influencés par les résultats du chômage et profitent de l’inflation (même s’ils n’en ont pas conscience). Ainsi, ils montrent une préférence pour de faibles taux de chômage et sont prêts à accepter un fort taux d’inflation afin d’avoir de forts niveaux d’emploi et de croissance. Les gens (relativement) riches sont menacés par l’inflation et assez bien protégés des effets d’une croissance faible et d’un fort taux de chômage. Ils devraient donc se montrer extrêmement sensibles à l’inflation et être prêts à accepter un taux élevé de chômage afin de protéger la valeur de leurs richesses.
De tout cela, nous déduisons une macro-relation : un fort taux de chômage produit du « libéralisme », défini comme une demande d’intervention accrue de la part du gouvernement dans la sphère économique. Inversement, une forte inflation produit du conservatisme dans l’opinion : on demande au gouvernement de réduire ses interventions. Ainsi, les résultats économiques ne sont pas simplement bons ou mauvais, comme dans le volet « performances » du modèle. Ils influent aussi sur le degré de soutien en faveur d’un gouvernement libéral ou conservateur. Une économie en bonne santé aide toujours les responsables au pouvoir, toutes choses égales par ailleurs. Mais une économie qui génère une inflation faible et un taux relativement élevé de chômage fera pencher la balance vers le libéralisme et les démocrates, quel que soit le parti au pouvoir. La combinaison opposée génère du conservatisme.
Dans ce cas, l’alternance des partis au pouvoir paraît associée aux performances économiques. Les démocrates et les « libéraux » au pouvoir ont tendance à obtenir des résultats qui génèrent du conservatisme et conduisent à l’élection des républicains. Les conservateurs et les républicains ont tendance à obtenir des résultats qui produisent du « libéralisme » et contribuent à l’élection des démocrates. Les deux partis dans ce système contribuent à générer les conditions de leur défaite.
Il existe une autre et, pour la théorie démocratique, plus fondamentale source d’alternance dans le volet « préférences politiques » du modèle. Dans ce système, les préférences idéologiques influent sur tous les types de scrutin. Les élections déterminent la domination d’un parti. Mais, parce que les partis ne répondent que partiellement aux demandes de l’électeur (modéré) médian (et partiellement aussi à leurs propres préférences idéologiques, renforcées par les mêmes préférences émanant de leur base, exprimées lors des primaires), ils vont au-delà des préférences de l’électorat. Un électorat qui souhaite un gouvernement un peu plus libéral votera pour les démocrates. Une fois au gouvernement, les démocrates feront ce qui leur paraît aller dans le bon sens et obtiendront des résultats qui seront bien plus libéraux que la « norme ». Du coup, l’électorat modéré réagira en devenant relativement conservateur, en réponse à cet excès – c’est-à-dire à plus que ce qu’il réclamait – de libéralisme. La boucle est bouclée lorsque l’accumulation des réactions aux excès devient assez forte pour faire élire le parti opposé. Donc, une fois encore, la logique veut que les partis sèment les graines de leur propre défaite. Lorsqu’ils ont l’occasion de gouverner, ils la saisissent et ce faisant, créent les conditions qui seront défavorables à leur maintien au pouvoir.
Ce processus cyclique dépend avant tout de deux paramètres, à savoir, d’une part, de la volonté des militants du parti au pouvoir de faire valoir des préférences plus exigeantes que celles des électeurs et, d’autre part, de la réaction de l’électorat aux changements de politiques. On peut imaginer un parti qui met les préoccupations électorales au-dessus de son programme et qui s’efforce de coller aux préférences de l’électeur médian : dans ce cas précis, le processus cyclique devrait s’arrêter et le parti rester au pouvoir pendant une période prolongée (tout en étant insatisfait, parce qu’il laisse de côté ses objectifs politiques)
[4]. Et l’on peut, par ailleurs, imaginer un électorat qui réagit plus ou moins vivement aux changements politiques que celui que nous observons.
Dans l’analyse qui va suivre, nous faisons plus qu’imaginer, nous modifions ces deux paramètres fondamentaux pour voir comment le système réagit. Nous nous demandons ce que l’on peut apprendre d’une démocratie modélisée en observant comment sa dynamique réagit à quelques événements clés de la vie politique.
Les expériences de simulation
Nous allons maintenant utiliser ce macro-modèle de simulation comme un outil d’analyse d’hypothèses contrefactuelles. Nous voulons en savoir plus sur la capacité des électeurs à contrôler les choix politiques au travers du processus électoral, puis nous voulons en étudier les conséquences sur les caractéristiques des politiques publiques. Nous souhaitons étudier la question de la responsabilité des élus devant l’électorat, puis l’efficacité du système de représentation dynamique. Enfin, nous réfléchirons sur quelques effets secondaires liés à l’adaptation d’hommes politiques rationnels face aux changements dans l’attention de l’électorat.
Responsabilité des élus devant l’électorat
À un niveau élémentaire, nous posons que l’homme politique doit faire un compromis entre la poursuite de ses objectifs politiques et la satisfaction des demandes du public. Un membre républicain du Congrès typique ou bien le président auront tendance à mener une politique conservatrice à la fois parce que leurs partisans (militants, sources financières, collègues) réclament une politique conservatrice et parce que c’est ce qu’ils estiment être « ce qu’il
faut faire ». Cependant, ces politiques conservatrices seront tempérées par le fait que le corps électoral ne peut tolérer qu’un certain degré de conservatisme avant que les électeurs « marginaux/indécis » (ceux qui déterminent les vainqueurs et les perdants aux élections) ne s’éloignent du candidat républicain pour donner leurs voix au candidat démocrate
[5].
La question qui nous intéresse est de savoir si le fait que les hommes politiques poursuivent leurs objectifs a un impact électoral important ou pas. Puis, nous nous demandons si cet impact est modifié par le degré d’implication des citoyens, leur sensibilité aux politiques menées par le gouvernement.
Pour des raisons de clarté, nous nous concentrerons sur la présidence. Le président se rapproche, en effet, d’un acteur unique avec un avenir électoral bien défini. La Chambre et le Sénat, tout en étant considérés comme des macro-acteurs uniques, impliquent un calcul politique plus complexe que pour le président. Et, plus généralement, il est sans doute plus facile pour le lecteur d’imaginer le président faisant un choix stratégique. Bien que les liens entre choix politiques et conséquences électorales soient différents pour la Chambre et le Sénat et pour le président, le même genre de logique devrait pouvoir s’appliquer
[6].
Simulations stochastiques
Pour échapper aux caprices de l’histoire, pour rejouer la deuxième moitié du 20e siècle exactement comme elle s’est déroulée, nous recourons à une forme de simulation stochastique. Parce qu’il n’y a pas assez de variations dans le monde réel (10 élections présidentielles et deux grands cycles exogènes dans l’opinion), nous souhaitons étudier un grand nombre « d’alternatives historiques » qui ont les mêmes caractéristiques que le 20e siècle, mais qui ne sont pas exactement semblables.
Une des tactiques habituelles consiste à introduire des perturbations stochastiques tirées d’une distribution semblable à celle des observations (Fair, 1994, ou Whitley, 1994). Cela donne une histoire plausible qui aurait pu se produire (car la perturbation aléatoire est de la même magnitude en moyenne que les événements réels qui perturbent la politique), mais ne s’est pas produite. Par exemple, nous introduisons une perturbation (allant dans la direction soit démocrate, soit républicaine) dans chaque élection présidentielle, en partant d’une distribution avec une moyenne de zéro et une déviation standard de 4.53 points
[7]. Cela signifie que les républicains n’auront plus un avantage inhérent pour les élections de 1984 – le rayonnement personnel de Ronald Reagan ne sera plus inclus pour correspondre aux résultats de l’élection cette année-là. De même, le résultat de 1964 ne dépendra plus de la spécificité de la compétition de Lyndon B. Johnson avec Barry Goldwater
[8].
Nous n’utilisons les perturbations stochastiques que dans certaines équations. Nous conservons les perturbations historiques (c’est-à-dire que nous conservons l’histoire) dans les domaines de l’économie, des préférences partisanes majoritaires (
macropartisanship) et de l’opinion
[9], mais nous rendons aléatoires les valeurs des variables théoriques fondamentales que sont les choix politiques et les résultats aux élections. Ainsi, nous construisons une forme hybride de simulation stochastique dans laquelle le monde économico-politique ressemble au 20
e siècle, mais où choix politiques et élections sont commandés par le macro-modèle et le degré normal de probabilité.
De plus, afin d’échapper davantage encore aux aléas de l’histoire, nous changeons, de façon aléatoire, le début des séries. En effet, nous commençons l’année 1957 avec un nouveau président, une nouvelle Chambre et un nouveau Sénat, comme si les élections de 1956 étaient simplement déterminées de manière aléatoire
[10]. Bien sûr, les résultats, quelle que soit la combinaison de paramètres théoriques, continueront à dépendre des perturbations – désormais définies de manière probabiliste. Donc, pour obtenir des évaluations des effets des paramètres, nous répétons chaque simulation un grand nombre de fois (ici, 1 000 fois), puis nous prenons le résultat moyen.
Réactions du public aux changements de politique
Nous souhaitons maintenant approfondir notre connaissance du système politique américain à l’aide d’analyses contrefactuelles et en manipulant expérimentalement des composantes spécifiques du système afin de voir comment d’autres composantes réagissent. Pour notre première manipulation, observez le modèle simplifié de l’opinion, des élections et des politiques du graphique 2a. Cette portion du système, en se concentrant sur la présidence, implique que l’opinion publique commande les résultats aux élections, elle implique également que les résultats aux élections conduisent à des changements de politique et que ces changements politiques aient un effet en retour sur l’opinion publique. C’est cette dernière composante, la ligne pointillée représentant l’effet en retour (feed-back) des changements de politique sur l’opinion, que nous allons manipuler.
Graphique 2a
Modèle simplifié de l’opinion, des élections et des préférences politiques : réactivité du public aux changements de politiques
Nous avons des paramètres pour les équations sous-jacentes définies à partir des données historiques. Nous souhaitons modifier systématiquement l’un d’entre eux, le feed-back négatif de l’opinion par rapport à un précédent changement de politique, afin d’examiner dans quelle mesure la politique américaine serait différente si le public était plus ou moins réactif, par rapport au public réel de nos estimations. Nous commençons avec une valeur paramétrique de –0.17, calculée en fonction de l’expérience du 20e siècle. Notre question est de savoir comment la réactivité du public agit sur les résultats politiques américains. Notre procédure, pour répondre à cette question, consiste à changer ce paramètre systématiquement en partant d’une valeur égale à zéro (c’est-à-dire : aucune réaction du public aux changements de politique) jusqu’à une valeur égale à 4 (le public simulé réagit quatre fois plus que le public réel). Nous essayons 21 multiplicateurs différents tels que 0.0, 0.2, 0.3, 0.6, 0.8, 1.0, 1.2, 1.4, 1.6… 4.0, calculant 1 000 alternatives historiques différentes pour chacun, afin d’analyser l’impact d’une diminution ou d’un accroissement de ce paramètre particulier. Nous observerons comment les variations de l’opinion publique produisent la chute du parti présidentiel à l’élection suivante.
Nous constatons les avantages de cette méthodologie en observant le graphique 3, qui montre les effets des variations de la réactivité de l’opinion face aux changements de politique sur la composante « préférences politiques » de l’élection présidentielle. Observez tout d’abord la valeur associée à une réactivité de 1.0 (le niveau observé au 20e siècle). Le coût estimé pour le président en exercice est de – 1.13 (c’est-à-dire qu’un président typique, agissant d’une manière historiquement habituelle, perd un peu plus de 1 % des votes pour des raisons de choix politiques). Cette estimation est le résultat moyen quand notre macro-modèle pour la politique américaine entre 1957 et 1996 est activé 1 000 fois. Chaque simulation est différente : chacune commence en 1957, avec un président et une représentation des partis au Congrès différents et, au cours des quarante années suivantes, chacune est soumise à des perturbations distinctes, touchant à la législation, à la popularité présidentielle et aux résultats des élections. Parfois, les républicains dominent les années 1960, parfois, ce sont les démocrates. Parfois, un projet de « Grande société » apparaît, parfois non, etc. C’est seulement en faisant la moyenne de ces alternatives historiques que l’on peut avoir une idée de la composante systémique du système politique.
Graphique
3
Effets de la réactivité du public face aux politiques sur les voix perdues par le président
En regardant à nouveau le graphique 3, on peut constater les effets d’une modification des niveaux hypothétiques d’attention du public. Par exemple, si la réaction du public ne représentait plus que 40 % de sa réaction actuelle, un président typique ne perdrait que 0,30 % des voix
[11]. Ou bien, s’il était deux fois plus attentif, l’impact serait de – 1,61 %
[12]. Il apparaît très clairement que chaque augmentation de l’attention du public est directement liée à une perte proportionnelle pour le président en exercice appliquant son programme.
Ainsi, un public plus attentif engendre une plus forte responsabilité des politiques devant l’électorat. Cependant, ce gain de responsabilité diminue lorsque le niveau d’attention du public atteint 2 ou 2,5 fois son niveau habituel ; et la courbe commence à se redresser à partir de 1,5 fois le niveau d’attention habituel. Bien qu’il ne faille pas accorder trop de crédit à la précision de ces estimations, il apparaît que les gains tirés d’une attention soutenue ne dépassent guère le niveau courant – un effort redoublé produit un résultat positif, mais au-delà, les efforts semblent peu rentables.
Nous examinons, maintenant, le même système de cause et d’effet, mais nous laissons aux présidents le choix d’être plus ou moins ambitieux dans la poursuite et l’application de leurs objectifs politiques. Le graphique 2b présente le même système causal que le graphique 2a, mais cette fois-ci, la ligne pointillée se situe entre les élections et les changements de politique à venir ; c’est cette portion du système que nous allons manipuler.
Graphique
2b
Modèle simplifié de l’opinion, des élections et des politiques : changements de la politique présidentielle
Lorsque nous examinons les simulations stochastiques qui font varier le degré d’application par les présidents de leurs programmes, nous voyons se dessiner une relation nette. En observant le graphique 4, on s’aperçoit que les présidents qui restent fidèles à leurs propres options politiques en paient le prix électoral. La courbe suit une pente forte et pratiquement linéaire entre les valeurs pertinentes. Si l’on maintient un niveau d’attention du public constant, le niveau actuel d’application des programmes engendre un déficit en voix de – 1.13. Si l’on réduit ce niveau de moitié, on élimine pratiquement toute perte électorale, alors que le doublement de ce même niveau fait plus que doubler ce déficit à – 2.74 points. Le coût électoral ne cesse d’augmenter jusqu’au triplement du niveau actuel, avant d’atteindre un plateau à partir de ce point. En résumé, le système fournit aux présidents de fortes incitations à tempérer le caractère offensif de leur politique et à prendre en compte les préférences du public.
Graphique 4
Effets de l’agressivité politique des présidents sur leur réélection
Nous avons donc observé les deux facettes que représentent choix politiques et attention de l’électorat. Les publics qui sont plus attentifs engendrent une perte électorale plus importante pour les présidents qui outrepassent les préférences de ce même public, mais cette perte est modérée. En revanche, la perte est plus importante pour les présidents qui vont trop loin dans l’application de leur programme. Ces effets sont d’une amplitude telle qu’ils auraient pu modifier le résultat de plusieurs élections présidentielles.
Efficacité de la représentation dynamique
Nous savons désormais que, si les présidents (et d’autres responsables politiques) appliquent les politiques que leurs partisans (et leur propre « idéologie ») réclament, ils en subissent les conséquences électorales. Il est donc clair que ce phénomène devrait jouer sur la qualité de la représentation dynamique.
Nous nous concentrons maintenant sur la notion
d’efficacité, un concept dérivé de l’analyse économique des marchés dans la perspective des attentes rationnelles. Pour obtenir une mesure de la représentation dynamique, considérons les mouvements de l’opinion au cours du temps. Nous savons que les hommes politiques se soucient de leur réélection et qu’ils s’efforcent de répondre aux demandes de l’électorat. Lorsqu’ils se montrent efficaces, ils enregistrent immédiatement les variations de l’opinion publique et ajustent rapidement le cours de leurs politiques pour coller aux préférences de leurs citoyens. Si le système de gouvernement était parfaitement
efficace, on aurait une adéquation parfaite entre politiques suivies et préférences du public. Les hommes politiques offriraient aux citoyens exactement ce qu’ils attendent, ni plus ni moins. Parce que nous considérons que notre modèle de représentation de l’opinion est de nature relativiste – il ne s’agit pas de préférences libérales ou conservatrices en un sens absolu, mais plutôt relativement au
statu quo –, un gouvernement efficace devrait engendrer une opinion publique constante. Dans ce monde hypothétique, les politiques suivies ne seraient jamais trop libérales ou trop conservatrices pour l’électeur médian et elles conserveraient un parfait équilibre entre ceux qui veulent plus et ceux qui veulent moins
[13].
Cependant, la relation entre préférences du public et orientations politiques est imparfaite. Comme nous l’apprennent les données empiriques (Erikson, McKuen et Stimson, 2002), il ne suffit pas que les politiques anticipent le retournement à venir de l’opinion, il est aussi crucial qu’ils appliquent leur programme politique. Lorsque les citoyens réclament davantage de libéralisme, ils élisent les démocrates, qui offrent aux électeurs ce qu’ils réclament, et davantage encore. Cela entraîne une surenchère (over-shooting), les démocrates générant plus de libéralisme que n’en réclamait le public qui les avait fait élire et les républicains, plus de conservatisme que les ajustements politiques initialement réclamés par les citoyens. Toutes choses étant égales par ailleurs, ce phénomène de surenchère conduit à l’alternance des gouvernements, qui sont, tour à tour, trop libéraux ou trop conservateurs. L’opinion, elle aussi, suit une trajectoire cyclique – les fluctuations entre opinion libérale et conservatrice reflétant les oscillations du système de représentation entre surenchères et autocorrections répétées.
On peut ainsi comparer le fonctionnement « idéal » du système (une courbe d’opinion plane) avec son fonctionnement « inefficace » (caractérisé par des fluctuations) et cela, afin d’obtenir une estimation normative. La déviation standard de l’opinion au cours du temps constitue une mesure pratique. Lorsque le système est absolument efficace, la déviation sera égale à zéro. Lorsqu’il est inefficace, la déviation standard aura tendance à croître. Et la mesure chiffrée de cette déviation est intuitivement signifiante : à partir de la déviation standard de l’opinion, on peut (approximativement) savoir quel pourcentage du public n’est pas satisfait des résultats produits par la politique du gouvernement
[14].
Théoriquement, on s’attend à ce que l’efficacité du système varie en fonction de l’attention portée par le public à la politique menée. Lorsque cette attention est faible, les présidents peuvent poursuivre leurs objectifs politiques sur une longue période sans que le public s’en aperçoive et donc, sans être sanctionnés. Et inversement, lorsque le degré d’attention est élevé, on peut s’attendre à une plus grande efficacité du système, puisque les présidents qui appliqueraient aveuglément leurs programmes politiques se verraient rapidement remplacés au pouvoir par le parti adverse.
Les simulations confirment nos attentes. Le graphique 5 révèle que l’inefficacité du système est en relation directe avec la sensibilité du public à la politique menée. Le niveau courant d’attention (1.0 sur l’axe horizontal) produit une déviation standard de l’opinion d’environ 4.5. Si la sensibilité du public n’était que de 40 %, le système serait à peu près deux fois moins efficace – générant une déviation standard de 8.90 points. Et si le public était deux fois plus sensible, alors le score tomberait à 2.74 points. Encore une fois, cette relation n’est pas linéaire – les bénéfices découlant d’un accroissement de l’attention au-delà de 2 à 2.5 paraissent assez faibles, tandis qu’ils sont substantiels autour du niveau d’attention historique. En fait, si le public était beaucoup moins attentif, les conséquences en seraient très marquées : les politiques menées seraient le reflet de longues périodes de domination par un parti et des parts de plus en plus importantes du public se retrouveraient insatisfaites.
Graphique 5
Effets de la réactivité du public sur l’efficacité du système de représentation dynamique
Afin de compléter le tableau, voyons dans quelle mesure le fait que le président poursuive ses objectifs politiques modifie le fonctionnement du système (il faut garder à l’esprit que l’efficacité du système de représentation n’entre pas dans les calculs du président). Le graphique 6 nous montre une courbe moins accentuée, où l’efficacité du système est moins dépendante de la vigueur avec laquelle le président applique sa politique. Bien sûr, aux extrêmes, lorsque le degré d’application de la politique présidentielle est trois ou quatre fois supérieur au niveau normal, les différences sont plus marquées – le niveau d’inefficacité doublant presque. Mais, dans la région située entre 0 et 2, les conséquences sont plus modestes.
Graphique 6
Effets de l’agressivité politique du président sur l’efficacité du système de représentation dynamique
On s’aperçoit donc que, à la fois l’attention du public et l’application des politiques influent sur l’efficacité du système de représentation dynamique. Plus le public est indifférent à la politique menée et plus les présidents poursuivent leurs objectifs personnels, plus les oscillations de l’opinion sont marquées, signes de ce que l’on pourrait appeler des défaillances du système. Inversement, lorsque le public est plus attentif et les présidents plus tempérés dans leur politique, le système se montre plus efficace, entraînant moins de retards et moins de surenchères.
Des deux facteurs, c’est l’attention du public qui semble le plus important. Dans les simulations, l’augmentation de l’attention de l’électorat a beaucoup plus d’effets que le degré d’engagement du président.
Effets secondaires : attentes rationnelles et stratégies présidentielles
Nous nous sommes demandés comment les présidents effectuaient leurs choix politiques et comment les électorats y réagissaient, comme si le monde était figé. Un président, par exemple, se lance dans une politique risquée en connaissant les niveaux réels de réactivité de l’électorat. Dans l’optique des attentes rationnelles, le monde ne serait pas figé, les acteurs modifieraient leurs attentes envers d’autres acteurs, ce qui changerait leur comportement. Il nous faut donc envisager ces effets secondaires : comportements modifiés soit des présidents, soit du public en fonction des modifications chez l’autre.
On peut s’attendre à ce que les professionnels de la politique (et certainement les présidents) modifient leurs stratégies en fonction de la réactivité de l’électorat. Un public plus attentif, entraînant un accroissement de la responsabilité devant l’électorat, devrait amener les présidents à plus de tempérance dans leur action politique. Des publics moins attentifs, qui sont moins menaçants en termes de sanction politique, devraient permettre aux présidents d’être plus audacieux dans l’application de leurs programmes afin de satisfaire leurs partisans et leurs propres aspirations idéologiques.
On peut commencer à rassembler les morceaux du puzzle en observant le graphique 7, qui rend compte du degré de responsabilité devant l’électorat en fonction du niveau ordinaire de sensibilité du public et d’un public hypothétique deux fois plus sensible (ligne pointillée). La seconde courbe se situe au-dessous et à gauche de la première. Pour quasiment tous les degrés d’application de la politique présidentielle, le niveau de sanction électorale est plus élevé. Dans le cas du niveau standard d’application du programme présidentiel (1.0 sur l’axe horizontal), la responsabilité devant l’électorat passe de – 1.13 à – 1.53. Le graphique 3 nous avait déjà fourni ce résultat.
Graphique 7
Effets de l’agressivité de la politique du président sur sa réélection, pour deux niveaux d’attention du public
Observons maintenant les réactions du président. S’il veut conserver ses chances de réélection actuelles, il doit revoir à la baisse ses intentions politiques afin de ramener la courbe inférieure au niveau de la première courbe. Si le public devient plus attentif, les présidents passent de la position A (position actuelle) à la position B (avec un coefficient d’application de son programme égal à 0.80). Ainsi, des présidents rationnels se souciant de leur réélection modifieront leurs politiques afin de s’adapter à un public plus attentif. Et une série de présidents plus modérés généreront un système de représentation dynamique plus efficace – tout cela étant conforme à la théorie.
Cependant, les mesures quantitatives de cet effet secondaire restent assez modestes. Prenez le graphique 8, qui rend compte de la relation entre l’agressivité politique du président et l’efficacité du système. On peut observer les effets d’une recrudescence de l’attention du public en comparant la position A (position actuelle) et la position C (correspondant à un public plus attentif et à un président stratège). Le système est alors plus efficace. Mais remarquez que ce mouvement (sur l’axe vertical) est, pour sa plus grande part, lié davantage à la sensibilité du public (le mouvement de A vers B) qu’aux qualités stratégiques du président (mouvement de B vers C).
Graphique 8
Effets de l’agressivité politique du président sur l’efficacité du système de représentation, pour deux niveaux d’attention du public
Le « prix à payer » pour un public réactif
Pour les observateurs du fonctionnement démocratique, il fait peu de doute qu’un public réactif est un bon public. Nous souhaitons que les gens soient attentifs. Nous voulons qu’ils expriment leur opinion dans les urnes et que, ainsi, ils exercent un contrôle sur le gouvernement.
Nos simulations macropolitiques confortent en effet l’idée selon laquelle l’attention du public peut jouer un rôle déterminant dans la responsabilité des élus devant l’électorat et dans l’efficacité du système de représentation dynamique. Au premier chef, les publics attentifs exercent un rôle efficace de régulateurs sur les décideurs – ils sont prompts à sanctionner les gouvernements qui mènent une politique trop dogmatique et contraire à leurs préférences. En accentuant ainsi la responsabilité des politiques devant l’opinion, ils renforcent aussi l’efficacité du système de représentation de deux manières : premièrement, ils renversent plus rapidement les gouvernements qui conduisent des politiques trop uniformément libérales ou conservatrices – alors que des publics moins attentifs tolèrent des régimes politiques plus dogmatiques, qui mènent inévitablement à des excès et aux réactions qui en découlent ; deuxièmement, la menace de sanctions électorales incite les hommes politiques à adopter une attitude plus stratégique, sous la forme d’innovations politiques plus modestes. Il en résulte une moindre variation dans les politiques suivies.
Ce schéma rend compte de l’idée que l’on se fait habituellement du rôle positif joué par des citoyens plus engagés et plus actifs en politique. Cependant, ce que nous avons observé au cours de ces petites expériences nous oblige à revenir sur ces idées reçues.
Ce que nous apprend cet exercice de modélisation, c’est qu’une augmentation de l’intérêt du public ne peut pas arriver seule, qu’elle implique que quelque chose d’autre change en même temps. Ce quelque chose d’autre, c’est le degré d’innovation politique. La réactivité du public est inversement proportionnelle à l’innovation politique. Les deux phénomènes se neutralisent l’un l’autre. Une réactivité faible peut, à l’occasion, permettre de grands changements politiques. Mais si le niveau de réactivité augmente, le président est pris dans un dilemme : ou bien agir, ou bien être réélu. Si l’on s’en tient aux hypothèses de notre modèle, un public plus réactif entraîne ou bien un changement de président, ou bien un président qui ne s’éloigne jamais, dans ses choix politiques, du juste milieu.
La modélisation des comportements d’un système impose de prendre en compte de tels problèmes. Les systèmes ont la particularité de remettre en cause les raisonnements misant sur un statu quo partiel, hypothèse commode d’un point de vue intellectuel, mais souvent fausse. Quand tous les phénomènes sont reliés entre eux, comme c’est le cas dans le monde réel et dans notre modèle, vous ne pouvez pas modifier un élément et considérer que les autres restent inchangés. Les changements se propagent au sein du système de relations, produisant des corrélations souvent très surprenantes.
Bien qu’il soit difficile de définir le degré de changement politique souhaitable, la plupart des étudiants en science politique considéreraient que le niveau actuel est loin d’être excessif. Une société et une économie dynamiques ont besoin d’un gouvernement prêt à repenser ses orientations politiques. Si on impose à ce gouvernement un corps de citoyens qui récompense l’inaction et sanctionne l’innovation, il n’est pas sûr que ce soit une bonne chose. Dans le système tel qu’il se présente actuellement, un Lyndon Johnson pourrait orienter la politique intérieure plus à gauche et espérer être réélu (et, sans la controverse sur le Vietnam, c’est ce qui se serait certainement produit). Un Ronald Reagan pourrait pousser la barre à droite et être récompensé par les urnes. Un public plus réactif se chargerait de « remédier » à ces excès.
La question est donc de savoir dans quelle mesure une réactivité accrue du public joue sur l’attentisme des décideurs. L’avantage de nos exercices de simulation est que nous pouvons obtenir une estimation quantitative empiriquement fondée des effets obtenus. La réaction stratégique des politiques face à un doublement de l’attention du public (graphique 7) suggère que les présidents qui souhaitent éviter une sanction électorale doivent réduire leur « agressivité » politique d’environ 20 %. L’effet d’un doublement de l’attention de l’électorat n’induit donc qu’une réduction modérée de la latitude laissée aux présidents pour appliquer leur programme politique.
Somme toute, cet exercice de modélisation est plus suggestif que déterminant. La technique analytique dépasse le cadre de la science politique « normale » et demande à être fortement perfectionnée avant de pouvoir commencer à donner foi à ses inférences. Notre représentation du système macropolitique est relativement complexe pour les sciences économiques (comprenant 17 équations), mais extrêmement pauvre au regard des modèles macroéconométriques utilisés par ces mêmes sciences économiques. Et les imperfections de nos données et notre capacité limitée à estimer les paramètres en jeu nous interdisent d’accorder trop de crédit à la précision des chiffres obtenus. On pourrait (charitablement) comparer notre tentative à celle de Tinbergen lorsqu’il commença à modéliser la macroéconomie (en 1939). Une partie de notre modèle est certainement juste, mais il est tout aussi certain qu’en d’autres endroits, il est simplifié à outrance ou tout simplement faux. Néanmoins, la nature de nos expériences semble montrer qu’une poursuite du travail dans ce sens pourrait se révéler fructueuse
[15].
Traduction de Bruno Poncharal
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[1]
Mais attention : simplement parce que nous allons activer et commenter une petite partie du système, dans le modèle aussi bien que dans le monde réel, tout changement d’une composante du système affecte l’ensemble du système.
[2]
N.D.T. : le terme de « libéralisme »,
liberalism, et l’adjectif
liberal doivent bien sûr être entendus tout au long de cet article dans leur acception « américaine », plus ou moins synonyme de « progressisme » ou « progressiste », bien que ces notions recouvrent à notre sens un autre ordre de réalité. C’est pourquoi nous avons conservé ce calque.
[3]
Nous laisserons de côté ce lien pour simplifier notre analyse et ferons comme si l’activité politique agissait directement sur les choix politiques effectifs.
[4]
Cela ressemble un peu aux républicains modernes, qui tiennent de grands discours sur des questions sociales controversées pendant la campagne, qui ne sont suivis d’aucun acte visant à faire appliquer leur programme. Un parti républicain qui aurait effectivement interdit l’avortement et imposé la prière à l’école pourrait ne pas rester très longtemps au pouvoir.
[5]
Bien sûr, de nombreux membres de la Chambre des représentants ont plus à craindre de leur électorat primaire que de l’électorat général – et la tendance centriste de l’électorat peut ne pas avoir le même effet. Mais, concernant les macro-résultats politiques, les membres représentant les circonscriptions « extrêmes » auront moins d’importance que les membres représentant les circonscriptions indécises, celles qui, finalement, déterminent les vainqueurs et les perdants à la Chambre (ce processus complexe ne manque évidemment pas d’intérêt).
[6]
Notre approche simplifiée du cas présidentiel laisse aussi de côté les subtilités du contexte politique. L’impact des stratégies présidentielles dépendra des décisions prises à la Chambre et au Sénat – qui peuvent être d’une autre couleur politique que le président. Dans le cas le plus simple, les présidents ayant affaire à une opposition du Congrès peuvent poursuivre leur programme sans relâche, tout en sachant que l’impact de ce programme sur l’opinion publique sera atténué par l’opposition du Congrès.
[7]
C’est la distribution des perturbations que nous avons évaluée dans notre travail statistique.
[8]
Ce sont non seulement les résultats des élections qui sont « rendus aléatoires (
randomised) », mais aussi les « épisodes marquants » mettant en jeu de grands programmes de politique publique. Le projet de « Grande société » de 1965 est modélisé seulement dans la mesure où le gouvernement au pouvoir va dans la direction du libéralisme et dans la mesure où le public d’alors réclamait des politiques libérales. Nous ne générons pas
artificiellement l’épisode historique de la Grande société, ni la vague conservatrice de la révolution reaganienne, ni le Contrat républicain avec l’Amérique. Bien sûr, ces phénomènes apparaissent dans bon nombre de simulations, mais ils ne sont pas intégrés au modèle.
[9]
Il est logique de conserver les cycles économiques
– ces cycles suivent un mouvement caractéristique qui n’est pas sensible aux genres de choix politiques que nous modélisons. Il est également important de conserver l’histoire des changements d’opinion majoritaire pour une autre raison. La
macropartisanship est une variable intégrée – elle enregistre l’histoire – et joue donc un rôle crucial dans le maintien du système sur les rails. Les paramètres et la structure de notre macro-modèle ne le maintiennent pas nécessairement dans les justes limites – nous conservons donc les perturbations historiques qui permettent de le maintenir sur la bonne voie. Enfin, le volet « préférences politiques » du scrutin est en partie déterminé par les programmes des partis, qui sont exogènes à notre macro-modèle (dans son état actuel). Afin de conserver les liens, inconnus mais suspectés, entre les mouvements à long terme de l’opinion et les programmes des partis, nous conservons les « perturbations » historiques de l’opinion. Nous conservons aussi la guerre du Vietnam comme un événement exogène.
[10]
Cela n’est pas si éloigné de la réalité historique. L’élection de 1960 se joua à pile ou face. Et la majorité au Congrès resta indécise jusqu’à l’automne 1964.
[11]
Remarquez qu’un électorat totalement inattentif génère un gain de 0.66 pour le président en exercice. Ce résultat suggère que l’avantage conféré par le fait d’occuper le pouvoir est plus important que ce que nous avions jusqu’alors estimé. Mais il se peut que les choses soient en réalité plus complexes.
[12]
Encore une fois, chacune de ces données sur le graphe représente la moyenne de 1 000 alternatives historiques associées avec chacun des différents niveaux d’attention du public.
[13]
Nos méthodes de calculs proportionnels produiraient une valeur constante égale à 50, point d’équilibre entre libéralisme relatif (valeur supérieure) et conservatisme relatif (valeur inférieure). Le fait que l’opinion ne susciterait aucun mouvement, parce qu’il n’y aurait aucun sujet d’insatisfactions dans le public, évoque l’histoire bien connue du petit enfant resté muet depuis la naissance : ses parents consultent toutes sortes de spécialistes en vain, jusqu’au moment où, à leur grand plaisir, l’enfant, alors âgé de cinq ans, s’exclame que son repas est froid. Après moult démonstrations de soulagement, les parents demandent à leur enfant pourquoi il s’est tu jusqu’à maintenant, ce à quoi l’enfant réplique : « jusqu’ici, tout allait bien ».
[14]
Prenons, par exemple, une déviation standard de 4 points. On aura alors « typiquement » une majorité de 8 pour cent (disons 54 contre 46) en faveur d’un changement de politique, parce que le gouvernement actuel aura dépassé les attentes de « l’électeur médian » ou bien parce qu’il n’aura pas encore effectué les ajustements réclamés lors de la dernière élection. En suivant ce raisonnement, à peu près la moitié du temps, l’insatisfaction du public ne s’écartera pas de plus de 4 points de l’optimum.
[15]
Cet article est la version remaniée d’une communication intitulée « Preferences, Politics and Policy : Accountability in Dynamic Representation », présentée au congrès de l’Association américaine de science politique, Boston, Massachusetts, 2002.