Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629604
148 pages

p. 911 à 927
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Articles

Vol. 53 2003/6

2003 Revue française de science politique Articles

Pourquoi le gouvernement canadien a-t-il refusé de participer à la guerre en Irak ?

Guy Lachapelle Guy Lachapelle est professeur titulaire au département de science politique à l’Université Concordia (Montréal). Il est également secrétaire général de l’Association internationale de science politique. Il a fait partie de l’équipe d’analystes du Réseau de l’information (RDI) de la télévision de Radio-Canada durant la guerre en Irak. Il a notamment publié « Political Communication and Personal Influence : Do the Media Make a Difference ? », dans Philippe J. Maarek, Gadi Wolfsfeld (eds), Political Communication in a New Era : A Cross-National Perspective, Londres, Routledge, 2003, p. 82-92 ; Robert Bourassa : un bâtisseur tranquille, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003 ; Globalization, Governance and Identity : The Emergence of New Partnerships, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2000. Ses travaux portent plus particulièrement sur l’analyse des politiques publiques et sur la relation entre les décisions gouvernementales et l’opinion publique. Il s’intéresse également à l’impact de la mondialisation sur les nations sub-étatiques et sur leurs identités (Association internationale de science politique, 1590, avenue Docteur-Penfield, Bureau SB-333, Montréal, Québec, H3G 1C5 Canada <guy.lachapelle@concordia.ca>).
Cet article a pour objectif d’identifier les facteurs lourds ayant contribué à la décision du gouvernement canadien de ne pas joindre les forces de la coalition menée par les États-Unis favorables à une intervention militaire en Irak. Cette décision constituait la réponse canadienne à diverses pressions intérieures et notamment aux positions adoptées par le gouvernement du Québec et l’Assemblée nationale du Québec. Le Québec tout entier a nettement pris le leadership canadien au cours de cette crise internationale tandis que le gouvernement canadien devait tenir compte d’une opinion publique plus partagée dans le reste du Canada. Cette analyse confirme également l’interprétation « réaliste » voulant que l’entourage du Premier ministre joue un rôle déterminant dans l’analyse des tendances des opinions publiques et dans la stratégie gouvernementale. Il y a finalement eu convergence entre l’opinion publique et la décision canadienne. Cette analyse appuie également la thèse de la théorie du dépistage qui attribue un rôle primordial aux facteurs structuraux et environnementaux dans la décision des élites politiques et des citoyens. The objective of this paper is to identify the key factors that contributed to the decision of the Canadian government not to participate in the join forces led by the United States favourable to a military intervention in Iraq. This decision was the Canadian response to various interior pressures and in particular exercised by the Quebec government and the Assemblée nationale du Québec. The consensus among all groups in Quebec society and the government put the province in the front seat during this international crisis. On the other side, the Canadian government had to cope with a divisive public opinion in the rest of Canada. This analysis supports the « realist » explanation which suggests that the inner circle around the Prime minister play a crucial role in the analysis of public opinion as well in the strategy elaborated by the government. We can observe some convergence between public opinion and the Canadian government. This analysis also supports the arguments put for by the « screening theory » that structural and environmental factors play a key role in decisions by political elites and citizens.

« Nous savons que le Québec est très pro-américain, très partisan du libre-échange [...]. Nous savons que ce sentiment puissant contre la guerre est historique, que cela fait partie de la culture québécoise depuis longtemps. Nous avons donc clairement dit dans nos rapports transmis à Washington que, malgré le sentiment anti-guerre du Québec, il y persistait un sentiment pro-américain, qu’il ne fallait pas interpréter cela comme une réaction contre les États-Unis. » [1] Paul Celluci Ambassadeur des États-Unis au Canada


Les opinions des citoyens durant des périodes de crises internationales ou nationales constituent des terreaux fertiles pour analyser la relation entre l’opinion publique et les décisions gouvernementales. Toutes les crises politiques représentent d’ailleurs des moments propices qui nous permettent de mieux différencier les attitudes des citoyens et des gouvernants et comprendre comment les élites politiques réagissent face aux réactions de leurs opinions publiques. La réponse des dirigeants politiques, que ce soit en matière de politique étrangère ou de défense, varie en fonction de l’importance des enjeux et de leur visibilité dans les médias [2]. Car il faut bien noter que les questions de politique étrangère intéressent relativement peu les citoyens, ce qui tendrait à faciliter davantage les efforts des leaders politiques pour manipuler l’opinion publique [3]. Les périodes de crises politiques internationales, comme la guerre en Irak de 2003, forcent les dirigeants politiques à être plus attentifs à l’opinion de leurs citoyens et aux élites ou experts dont les médias transmettent, davantage qu’en toute autre occasion, les commentaires, analyses et interprétations.
L’étude de cas particuliers – comme celle que nous proposons ici au sujet de la relation entre l’opinion publique canadienne et québécoise et la position du gouvernement fédéral canadien lors la crise irakienne – représente, à notre avis, la meilleure stratégie de recherche pour élucider la relation complexe entre opinion publique et décisions gouvernementales [4]. Cette étude s’inscrit d’ailleurs dans la continuité des études que nous avons menées sur l’impact des opinions publiques canadiennes et québécoises lors de la Deuxième Guerre mondiale, en particulier lors de la crise de la conscription de 1942 [5], et de la guerre du Golfe de 1991 et au lendemain de l’invasion du Koweït par les troupes irakiennes, le 3 août 1990 [6]. L’historien Jean-Charles Falardeau soulignait, à propos de la Deuxième Guerre mondiale, que les Canadiens français et les Canadiens anglais avaient été obligés, lors de cette crise internationale, « de formuler leur conception respective de ce qu’était le Canada et de leurs responsabilités en tant que citoyens » [7]. Ainsi, la crise de la conscription de 1942 a profondément divisé les élites politiques canadiennes et québécoises, à cause du refus de la population du Québec d’endosser la politique du gouvernement Mackenzie King favorable au service militaire obligatoire. En fait, les francophones demandaient davantage au gouvernement fédéral d’avoir une politique étrangère indépendante de celle de l’Angleterre. Aussi se refusaient-ils à porter des uniformes arborant les couleurs de la Grande-Bretagne.
Les gouvernements et partis politiques au pouvoir au moment de chacune de ces crises internationales se sont toujours retrouvés dans une position politique difficile, en cherchant à prendre des décisions sans isoler le Québec du Canada anglais. Le fait que le Premier ministre du Canada était un Canadien français, tant lors de la guerre du Golfe en 1991 que lors de l’invasion de l’Irak en 2003, constitue également un facteur non négligeable dans la stratégie adoptée par le gouvernement canadien lors de ces deux crises. En 1990, Brian Mulroney a attendu de voir une légère majorité de Québécois se prononcer en faveur d’une intervention militaire (la thèse de la majorité démocratique) pour donner aux troupes canadiennes le feu vert pour participer aux opérations militaires. En 2003, Jean Chrétien a, lui aussi, attendu longtemps avant de clairement signifier aux États-Unis que le Canada ne participerait pas à une opération militaire en Irak, alors que l’opinion publique canadienne continuait d’être divisée sur la marche à suivre et même si certains « spécialistes » canadiens participaient déjà aux opérations militaires. L’ampleur des manifestations « pour la paix » au Québec et l’opposition de la population québécoise à toute intervention militaire en Irak sans le consentement des Nations unies et ce, dès les premiers jours de la crise à l’automne 2002 [8], témoignaient encore une fois de la « spécificité » québécoise et de son caractère à la fois européen et nord-américain. Le fait que l’ambassadeur américain au Canada, Paul Celluci, ait informé le Département d’État américain de l’opposition québécoise, démontre bien comment l’opinion publique au Québec constituait un facteur non négligeable dans l’analyse américaine de la politique canadienne. Elle constituait certainement une donnée incontournable dans la réponse canadienne aux Américains.
Les attitudes des élites politiques, tant au niveau fédéral canadien que dans les provinces, en particulier au Québec, sont déterminées par la force des opinions publiques, aussi bien nationales qu’internationales. En fait, il existe toujours un certain va-et-vient entre les opinions des élites et celles des citoyens, qui déterminent, en bonne partie, ce que sera la décision finale. Notre objectif ici est de mieux comprendre pourquoi le gouvernement fédéral canadien a décidé, à quelques heures de l’intervention militaire en Irak, de ne pas appuyer Washington. Cette discussion constante entre les opinions citoyennes et celle des élites, que nous définissons comme la « théorie du dépistage », s’inscrit sur une ligne continue qui suit le processus de décision : tant les élites que les citoyens observent d’abord l’état des opinions, font une évaluation des forces en présence, participent à la discussion publique et, finalement, approuvent ou désapprouvent la décision gouvernementale. Ces quatre étapes peuvent clairement être identifiées durant tout débat public.
 
La communication sociale et la formation de l’opinion publique : la théorie du dépistage
 
 
Le modèle d’analyse du comportement politique que nous proposons ici pour analyser l’évolution de l’opinion, tant au Canada qu’ailleurs dans le monde, durant la crise irakienne et que nous désignons par « théorie du dépistage », s’appuie sur l’hypothèse suivante : le processus cognitif par lequel les élites et les citoyens déterminent leurs opinions repose sur une évaluation constante des forces en présence, évaluation pondérée à la fois par des facteurs structuraux et conjoncturels. La communication sociale s’inscrit directement dans cette perspective d’analyse où le contexte social et l’influence personnelle jouent un rôle aussi important que celui des campagnes de mobilisation menées au moment de grandes crises internationales ou lors de campagnes électorales [9]. Le citoyen n’est pas un être amorphe ; il suppute, confronte, discute et descend dans la rue en fonction d’un ensemble de facteurs qui déterminent sa décision d’endosser ou de rejeter telle ou telle cause. Nous pensons que les élites politiques et sociales contribuent également à la définition des enjeux sociaux, tout en facilitant la mise en place de coalitions sociales [10]. En fait, et tel est l’un des éléments essentiels de la théorie du dépistage, dans toute communauté politique, certains individus servent de relais de communication et d’influence auprès des citoyens [11]. En d’autres termes, le processus de communication sociale est un processus dynamique où le citoyen et la classe politique sont en mode d’écoute constant afin de faire naître, dans la mesure du possible, une certaine convergence d’opinion entre citoyens et gouvernants [12]. Dans certaines situations, ce consensus est difficile à atteindre.
Si un climat d’incertitude persiste, comme ce fut le cas suite aux attentats du 11 septembre 2001 et à la mise en place de la politique de « guerre contre le terrorisme » de l’administration de Georges W. Bush, certains facteurs conjoncturels joueront un rôle prépondérant. Ceci ne signifie nullement que les facteurs structuraux, qui sont à la base de la stabilité des démocraties occidentales, n’ont plus d’importance. Des clivages sociaux comme gauche/droite, valeurs individuelles/collectivistes, attitudes pro- ou anti-américaines peuvent également redéfinir certaines prises de position de l’opinion citoyenne. Il faut aussi considérer des facteurs liés à une certaine « mémoire collective », certains événements historiques qui constituent des événements phares de l’histoire politique d’une nation.
 
Opinion publique et crises internationales : trois modèles explicatifs
 
 
Dans le cas de décisions en matière de politique étrangère, il existe trois écoles de pensée. On trouve, tout d’abord, l’approche libérale ou environnementale, qui attribue un rôle central à la société civile dans le processus de décision, puis l’approche bureaucratique, qui analyse les éléments structuraux entourant les décisions gouvernementales, et, finalement, la thèse « réaliste », qui affirme, surtout dans le cas des présidents américains, que ces derniers ont eu davantage une attitude pro-interventionniste et ce, sans se soucier nécessairement de l’opinion publique américaine.
La première approche, que l’on qualifie de « libérale-pluraliste », suggère que le résultat des politiques publiques est fonction de la compétition entre individus et groupes qui cherchent à influencer les décisions gouvernementales [13]. Contrairement à l’un des postulats de cette école, il n’est pas toujours évident d’affirmer que les groupes jouissent des mêmes ressources et que leur capacité d’influence soit la même. Dans certaines situations où la compétition entre individus et groupes est relativement intense, cela peut mener à la non décision (approche hyperpluraliste) ou retarder certaines décisions. Certains estiment toutefois que la distribution du pouvoir dans toute société demeure toujours inégale et que les groupes économiques ont plus d’influence que d’autres sur l’appareil d’État. Les gouvernements ne sont, de ce point de vue, que l’instrument de ces groupes et leurs politiques, y compris en matière de politique étrangère, seront le miroir de l’opinion et du lobbying de ces groupes. Les hésitations du Premier ministre canadien Jean Chrétien à prendre clairement position face aux demandes américaines pourraient être interprétées comme un appui à cette thèse, aussi bien que l’influence des groupes de pression du pétrole sur l’administration du président Bush.
La seconde école, l’approche « bureaucratique ou étatique », examine directement la dynamique interne des gouvernements et suggère que l’État est relativement autonome et en mesure d’imposer ses décisions [14]. Au Canada, on a souvent accordé un rôle central aux mandarins du ministère des Affaires extérieures [15]. Par exemple, durant la crise iraquienne, les efforts du Canada pour amener devant les Nations unies une résolution de compromis entre les positions américaine et européenne peuvent sans doute militer en faveur de cette thèse. Le Canada a cherché, avec sa capacité de pays de puissance moyenne, à trouver un terrain de négociation permettant à la fois aux États-Unis et à l’Europe d’endosser une résolution commune et favorisant la poursuite des inspections en Irak, cette fois-ci avec un échéancier définitif.
Enfin, « l’approche réaliste » accorde une influence centrale au Premier ministre, aux membres de son entourage et à ses conseillers [16]. Il faut mentionner que l’autonomie relative du Premier ministre canadien en matière de politique étrangère n’est certes pas la même que celle du président des États-Unis. Dans la pratique, les présidents américains auraient davantage de moyens de « manipuler » l’opinion publique. L’enjeu des « armes biologiques et de destruction massive (ADM) », raison première de l’intervention américano-britannique en Irak, démontre clairement qu’un Premier ministre comme Tony Blair autant qu’un président américain peuvent utiliser leur pouvoir de persuasion et de manipulation de l’opinion publique dans la poursuite de leurs intérêts économiques. L’opinion publique joue ici un rôle minimal dans le processus de décision.
L’hypothèse centrale de ce texte est, au contraire, que les opinions publiques canadienne et québécoise, incluant l’opinion de la « rue citoyenne » et celle de la classe politique québécoise, ont été des facteurs déterminants dans les prises de position ou de non décision du gouvernement fédéral canadien durant la crise irakienne. Le gouvernement canadien a attendu le dernier moment, alors que l’intervention américano-britannique était imminente, avant d’indiquer clairement qu’il ne participerait pas à une intervention militaire en Irak sans une résolution des Nations unies. Le gouvernement canadien s’est, en quelque sorte, retrouvé coincé entre les pressions de Washington et une opinion publique (surtout québécoise) défavorable. Si notre hypothèse est valable, cela signifie que l’État n’est pas uniquement guidé dans ses décisions par une bureaucratie semi-autonome, mais par des individus, dont le Premier ministre du Canada, qui sont sensibles à l’opinion publique et aux contraintes environnementales.
 
Une nouvelle superpuissance : l’opinion publique internationale
 
 
La guerre en Irak a montré que l’opinion publique internationale était fortement opposée à une intervention militaire en Irak, tout en s’interrogeant sur les motifs réels de la politique irakienne du président américain George W. Bush. Une enquête menée par l’institut Gallup International en janvier 2003 dans plus de 41 pays (cf. tableau 1A) montre que seulement trois pays, en dehors des États-Unis, avaient une opinion publique favorable à une intervention militaire contre l’Irak : l’Australie, le Royaume-Uni et le Canada. Dans le cas du Canada, on peut plutôt parler d’une opinion publique divisée, puisque 44 % des personnes interrogées affirmaient que le gouvernement canadien devait appuyer une intervention militaire alors que 43 % s’y opposaient.

Tableau 1A
L’opinion publique internationale face à une intervention militaire en Irak
IMGIMG… devrait appuyer cette intervention...IMGIMF
… devrait appuyer cette intervention … ne devrait pas appuyer cette intervention Ne sait pas/refus États-Unis 73 17 10 Australie 53 40 7 Royaume-Uni 44 41 15 Canada (avec le Québec) 44 43 13 Danemark 42 51 7 Portugal 37 55 8 Pays-Bas 35 52 13 Luxembourg 32 62 6 Québec 30 62 8 France 29 61 10 Irlande 26 69 5 Allemagne 24 71 8 Islande 21 64 15 Espagne 16 73 12 Finlande 8 79 15 Suisse 8 90 2 Russie 7 79 14 Question : Dans l’éventualité selon laquelle il y aurait une intervention militaire contre l’Irak, croyez-vous que « votre pay s» devrait ou ne devrait pas appuyer cette intervention? Source : Gallup International : <www. gallup-international. com>; Léger Marketing, du 22 au 26 janvier 2003, N = 1502.

Les données canadiennes cachent une réalité plus complexe. Les résultats de cette même enquête, lorsqu’on les regarde par région/province, démontrent clairement que l’opinion des Québécois était fort divergente du reste du Canada, pour converger davantage avec les positions française et européenne opposées à une opération militaire contre Saddam Hussein. Ainsi, 62 % des Québécois (61 % en France) se disaient opposés à toute intervention militaire en Irak [17]. En octobre 2002, l’opposition des Québécois à une participation du Canada à une intervention militaire en Irak atteignit un sommet à 76 %. De plus, le gouvernement du Québec avait déjà clairement signifié, et ce, dès le début de novembre 2002, à l’instar du gouvernement allemand, qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour éviter la guerre et une intervention militaire sans l’appui des Nations unies. Le Bloc québécois, comme parti d’opposition à la Chambre des communes à Ottawa, adopta la même position, en insistant pour que toute intervention canadienne, si cette éventualité se présentait, ait lieu suite à une résolution et à l’appui des membres du Parlement canadien.
Par ailleurs, la même enquête révélait qu’avec 49 %, le Québec se retrouvait parmi les nations les plus opposées à toute intervention militaire en Irak et ce, quelles que soient les circonstances. Comme nous l’avons mentionné précédemment, il existe des fondements historiques incontournables qui expliquent le fort sentiment anti-guerre des Québécois. L’opinion publique au Québec convergeait avec celle des Allemands, des Islandais et Danois (cf. tableau 1B). Les données pour l’ensemble du Canada, incluant le Québec, indiquent cependant que 36 % des Canadiens étaient contre une intervention militaire contre l’Irak, et ce, peu importent les circonstances. Sans les réponses des Québécois, ce chiffre serait nettement plus faible. En revanche, 46 % d’entre eux se disaient favorables à une intervention militaire contre l’Irak si elle était menée par les Nations unies, alors que les Québécois n’appuyaient une telle éventualité qu’à 37 % [18]. Seulement 10 % des Canadiens et 8 % des Québécois étaient favorables à une intervention militaire unilatérale des États-Unis et de leurs alliés.

Tableau 1B
L’opinion internationale et les modes d’intervention en Irak
IMGIMG… contre une intervention militaire
...IMGIMF
… contre une intervention militaire contre l’Irak peu importent les circonstances? … en faveur d’une intervention militaire contre l’Irak si elle est menée par l’ONU … en faveur d’une intervention militaire contre l’Irak de façon unilatérale avec les États-Unis et leurs alliés Espagne 74 13 4 France 60 27 7 Luxembourg 59 34 5 Russie 59 23 7 Portugal 53 29 10 Allemagne 50 38 8 Québec 49 37 7 Islande 49 36 7 Danemark 45 38 10 Suisse 45 45 5 Finlande 44 37 6 Royaume-Uni 41 39 10 Irlande 39 50 8 Pays-Bas 38 51 7 Canada (avec le Québec) 36 46 10 Australie 27 56 12 États-Unis 21 34 33 Question: Êtes-vous… Source: Gallup International : <www. gallup-international. com> ; Léger Marketing, du 22 au 26 janvier 2003, N = 1502.

Finalement, les sondeurs de l’institut Gallup International ont interrogé leurs répondants dans les 41 pays sur l’impact de la politique étrangère américaine sur leur pays (cf. tableau 1C). En fait, dans le contexte canadien, cette question prend un sens variable dans la mesure où de nombreux Québécois estiment souvent que les États-Unis ont un impact négatif sur le reste du Canada et, en particulier, sur la culture canadienne. L’anti-américanisme est d’ailleurs plus virulent au Canada anglais qu’au Québec, surtout dans la province de l’Ontario, où le plus fort contingent de loyalistes s’est implanté après la Révolution américaine. L’enquête de l’institut Gallup International montre que les Québécois estiment à 60 % – et ce, davantage que les Canadiens du reste du Canada (53 %) – que la politique étrangère américaine a un impact négatif sur le Canada. À titre de comparaison, c’est en France qu’on estime que la politique américaine a le plus fort impact négatif (71 %).

Tableau 1C
L’impact de la politique étrangère américaine
IMGIMGImpact positif	Impact négatif	Aucun ...IMGIMF
Impact positif Impact négatif Aucun impact Ne sait pas/refus Positif – négatif États-Unis 43 36 9 12 +7 Irlande 40 42 10 8 –2 Australie 31 51 5 13 –20 Royaume-Uni 30 42 9 19 –12 Portugal 22 36 19 23 –14 Canada (avec le Québec) 22 53 10 15 –31 Québec 18 60 11 11 –42 Danemark 17 58 9 16 –41 Luxembourg 12 56 22 10 –44 Islande 12 40 18 29 –28 Russie 11 55 23 11 –44 Allemagne 11 67 17 5 –56 France 9 71 9 11 –62 Suisse 9 64 13 14 –55 Espagne 9 57 15 19 –48 Pays-Bas 7 55 14 23 –48 Finlande 7 46 27 21 –39 Question : En général, croyez-vous que la politique étrangère américaine a un impact positif, négatif ou aucun impact sur le « votre pays »? Source: Gallup International : <www. gallup-international. com>; Léger Marketing, du 22 au 26 janvier 2003, N = 1502.

Les données canadiennes et québécoises de l’enquête de Gallup International, réalisée par l’institut Léger Marketing, nous éclairent davantage sur les divergences d’opinion entre Québécois et Canadiens. À la première question, à savoir si le Canada devrait appuyer une intervention militaire contre l’Irak, nous observons au tableau 2 que seuls les Québécois étaient contre une intervention. Dans toutes les provinces à l’extérieur du Québec, on estime que le Canada devrait appuyer une intervention militaire, l’appui le plus important (54 %) venant des quatre provinces de l’Atlantique (Terre-Neuve, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Ile du Prince Édouard) et des provinces du Manitoba et de la Saskatchewan.

Tableau 2
Appui des Canadiens et des Québécois à une intervention militaire en Irak
IMGIMGA. Dans l’éventualité
d’une interven...IMGIMF
A. Dans l’éventualité d’une intervention militaire contre l’Irak, croyez-vous que le Canada devrait ou ne devrait pas appuyer cette intervention ? … devrait appuyer cette intervention … ne devrait pas appuyer cette intervention Ne sait pas/refus Provinces de l’Atlantique 54 34 11 Manitoba-Saskatchewan 54 31 15 Alberta 50 36 14 Ontario 48 39 12 Colombie-Britannique 42 38 20 Québec 30 62 8 B. Êtes-vous… … contre une intervention militaire contre l’Irak peu importent les circonstances ? … en faveur d’une intervention militaire contre l’Irak si elle est menée par l’ONU … en faveur d’une intervention militaire contre l’Irak de façon unilatérale avec les États-Unis et leurs alliés Québec 49 37 7 Ontario 35 47 11 Provinces de l’Atlantique 34 45 12 Colombie-Britannique 28 52 8 Saskatchewan-Manitoba 27 47 19 Alberta 27 53 9 C. En général, croyez-vous que la politique étrangère américaine a un impact positif, négatif ou aucun impact sur le Canada ? Impact positif Impact négatif Aucun impact Ne sait pas/refus Saskatchewan-Manitoba 34 42 7 16 Ontario 26 48 10 16 Alberta 24 52 9 15 Provinces de l’Atlantique 19 50 10 20 Québec 18 60 11 11 Colombie-Britannique 14 65 8 13 Source: Léger Marketing, du 22 au 26 janvier 2003, N = 502.

De plus, seul le Québec est contre toute intervention militaire contre l’Irak, peu importent les circonstances, alors que, dans le reste du Canada, on est favorable à une intervention militaire menée par les Nations unies ; la Colombie-Britannique et l’Alberta sont les plus favorables à cette option. Finalement, si tous les Canadiens et les Québécois sont d’accord pour affirmer que la politique étrangère américaine a un impact négatif sur le Canada, les résidents de la Colombie-Britannique sont ceux qui le pensent le plus (65 %), alors que cette opinion n’est partagée qu’à 42 % par les citoyens de la Saskatchewan et du Manitoba.
 
La mobilisation internationale et la décision canadienne du 17 mars 2003 de ne pas participer à la guerre en Irak
 
 
Dans le processus de communication sociale, les citoyens au Québec et au Canada ont observé l’état de l’opinion internationale, évalué les arguments favorables ou défavorables à une intervention militaire et participé pleinement à la discussion publique. Les manifestations, en particulier à Montréal, ont été d’une ampleur telle qu’elles ont eu non seulement une résonance internationale, mais ont alimenté le débat public au point de modifier la stratégie des gouvernements. Au Québec, les manifestations ont eu lieu, comme un peu partout en Amérique du Nord et dans le monde, le 18 janvier 2003, le 15 février 2003, le 15 mars 2003 et le 12 avril 2003.
Le nombre de manifestants a d’ailleurs bien reflété l’état de l’opinion publique dans les diverses régions/provinces au Canada. La manifestation la plus importante fut celle du 15 février 2003 à Montréal : 150 000 personnes descendirent dans la rue pendant que le thermomètre oscillait autour de – 26 ºC. De l’avis de plusieurs observateurs, ce fut la plus grande manifestation de l’histoire du Québec. Un mois plus tôt, le 18 janvier, quelques 25 000 personnes s’étaient réunies au centre ville de la métropole québécoise. L’opposition du Québec à la guerre rejoignait celles de milliers de citoyens qui, partout dans le monde, de Paris à Barcelone, descendirent dans la rue pour signifier leur opposition à la guerre. La marche de Montréal fut d’ailleurs la plus importante au Canada : à peine 20 000 personnes marchèrent à Vancouver (Colombie-Britannique), 12 000 à Edmonton (Alberta), seulement 10 000 à Toronto (Ontario) et quelques 2 000 à Ottawa, la capitale fédérale.
La communauté artistique québécoise, comme celle de New York et de partout dans le monde, fut également au rendez-vous, ce qui contribua à sensibiliser davantage l’opinion publique. Comme le soulignait l’un des organisateurs du rassemblement pacifiste montréalais, Raymond Legault : « Avec la forte unité culturelle au Québec, quand un grand nombre d’artistes se font les porte-parole d’une cause, celle-ci trouve un écho plus large que lorsque la mobilisation repose uniquement sur les structures officielles de mobilisation. » [19]
La classe politique ne fut pas en reste. La présence de plusieurs politiciens québécois, dont la ministre des Relations internationales du Québec, Louise Beaudoin, et le chef du Bloc québécois à Ottawa, Gilles Duceppe, et l’absence de plusieurs députés libéraux du gouvernement Chrétien, furent interprétées par les organisateurs de la marche comme le signe de la valse hésitation du gouvernement canadien, alors que le gouvernement du Québec et le Parti québécois s’étaient prononcés contre la guerre [20]. Le collectif « Échec à la guerre » [21], qui avait organisé cette manifestation, a d’ailleurs fait à ce moment une demande officielle pour rencontrer le Premier ministre Jean Chrétien [22]. Après ces secondes manifestations, le gouvernement canadien tenta de rapprocher au Conseil de sécurité des Nations unies les partisans et adversaires d’une intervention militaire en Irak [23].
Quelques semaines plus tard, soit le 11 mars, l’Assemblée nationale du Québec adoptait à l’unanimité une motion signifiant son souhait de voir cette crise résolue par voies diplomatiques et pacifiques (cf. le texte de la motion en annexe). Le fait que le gouvernement du Québec se soit joint à l’opinion citoyenne contribua sans nul doute à ajouter de la pression sur le gouvernement canadien. Le gouvernement du Québec fut d’ailleurs le seul gouvernement d’une province à faire adopter une telle motion.
La mobilisation s’est poursuivie au Québec et au Canada au cours des semaines suivantes, au point de réunir des groupes de tous les horizons. L’Assemblée des évêques du Québec affirmait, le 13 mars 2003, par la voix de son président Mgr Raymond St-Gelais, évêque de Nicolet, dans la foulée du message de prière du Pape Jean-Paul II du 3 mars 2003, que les dirigeants du monde se devaient « de fournir un effort commun pour éviter à l’humanité un autre conflit dramatique et cela, dans le respect de la légalité internationale dont les Nations unies sont garantes. Nous appuyons nos chefs politiques de poursuivre avec courage la recherche de voies pacifiques pour écarter la menace d’une guerre en Irak. Nous encourageons également la population à réclamer une solution pacifique à la crise en marchant pour la paix ».
Quant au président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) [24], Henri Massé, il invitait le lendemain les membres de sa centrale syndicale à participer en grand nombre aux manifestations pour la paix prévues pour le 15 mars. La FTQ relayait ainsi au Québec un appel de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) et de la Confédération européenne des syndicats (CES) à laisser le temps aux inspecteurs des Nations unies de poursuivre leur travail de désarmement en Irak et à rejeter toute intervention militaire sans l’aval des Nations unies. Au Canada anglais, des marches étaient prévues avec le soutien du Congrès du travail du Canada (CTC). Notons que le même jour, en France, la CGT, la CFDT, la CFTC, FO et l’UNSA appelaient les salariés à des débrayages symboliques contre la guerre en Irak, d’une durée de quinze minutes environ à la mi-journée, suite au mot d’ordre de la Confédération européenne des syndicats (CES). Ailleurs, en Allemagne, au moins 100 000 salariés avaient cessé le travail, à l’appel de la confédération syndicale allemande DGB, pour protester contre une guerre en Irak tout en réclamant le désarmement de l’Irak par des moyens pacifiques. En Italie, le premier syndicat italien, la CGIL, appelait à une manifestation nationale pour la paix, le lendemain à Milan.
L’impact de la mobilisation populaire aura finalement raison du gouvernement canadien. Le 17 mars 2003, le Premier ministre canadien, Jean Chrétien, annonçait à la Chambre des communes : « Si une intervention militaire intervient en l’absence d’une nouvelle résolution (des Nations unies), le Canada n’y participera pas […]. Nous souhaitons qu’il n’y aura pas de guerre, mais je ne suis pas très optimiste […]. S’il y a une guerre, le Canada participera à la reconstruction. Nous l’avons toujours fait et nous le ferons encore s’il y a un conflit armé. » [25] Au moment de l’annonce du Premier ministre canadien, une trentaine de militaires canadiens servaient au sein des contingents américains et britanniques déployés dans les parages du Golfe, où la marine canadienne avait dépêché deux bâtiments de guerre. Lorsque interrogé à la Chambre sur le point de savoir si le Canada retirerait ses troupes de la région en cas de conflit, le chef du gouvernement a refusé de répondre. Il a réitéré que, sans une deuxième résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, le Canada ne participerait pas à une campagne militaire.
Les premiers sondages, après la décision du Premier ministre, indiquaient clairement que les Canadiens se disaient favorables à la décision du gouvernement canadien de ne pas participer à la guerre sans l’approbation des Nations unies. Dans un sondage EKOS (17 au 20 mars 2003), 71 % des Canadiens appuyaient la décision du gouvernement fédéral : les Québécois appuyaient la position fédérale davantage que les citoyens des autres provinces, alors qu’en Alberta, un plus grand nombre de répondants se prononçaient contre [26]. Dans un autre sondage, cette fois réalisé par l’institut IPSOS-Reid, une semaine après le début des bombardements sur l’Irak (19 mars 2003) et la déclaration de l’ambassadeur américain au Canada, Paul Celluci, affirmant que Washington était mécontent de la position canadienne, l’opinion publique maintenait son appui (59 %) à la décision du gouvernement canadien. Le Québec constituait la province appuyant le plus la décision et ce, à 83 %, 64 % des répondants l’approuvant fortement et 19 % l’approuvant modérément. Suivaient, dans l’ordre, la Colombie-Britannique, avec 57 %, la Saskatchewan et le Manitoba (56 %), l’Ontario (50 %) et les provinces de l’Atlantique (50 %). Seule la province de l’Alberta s’opposait à la décision fédérale à 56 %. Sans l’appui fortement majoritaire du Québec, l’appui des autres provinces tombait à 51 %, pendant que 45 % la désapprouvait (cf. tableau 3).

Tableau 3
Soutien des Canadiens et des Québécois à la décision du gouvernement canadien ne pas participer à l’intervention militaire américano-britannique en Irak
IMGIMGA. Maintenant que vous voyez ce qui ...IMGIMF
A. Maintenant que vous voyez ce qui arrive en Irak, vous êtes heureux que le Canada ait décidé de refuser de participer ? Approuve fortement Approuve modérément Désapprouve modérément Désapprouve fortement Ne sait pas Québec 64 19 8 8 1 Colombie-Britannique 38 19 16 25 2 Saskatchewan/Manitoba 36 20 18 24 1 Ontario 35 15 13 32 4 Provinces de l’Atlantique 27 33 18 20 3 Alberta 23 18 18 37 4 Canada (sans le Québec) 33 18 15 30 3 B. De manière générale, approuvez-vous la façon dont le Premier ministre Jean Chrétien a géré la question iraquienne? Approuve fortement Approuve modérément Désapprouve modérément Désapprouve fortement Ne sait pas Québec 41 32 15 9 3 Colombie-Britannique 27 30 14 27 2 Provinces de l’Atlantique 27 27 19 22 6 Ontario 26 24 14 33 2 Saskatchewan/Manitoba 23 32 17 27 1 Alberta 20 13 18 46 3 Canada (sans le Québec) 25 25 15 32 3 C. Même si le Canada n’a pas joint initialement la coalition menée par les États-Unis, il est maintenant temps de s’y joindre et d’offrir notre appui militaire ? Approuve fortement Approuve modérément Désapprouve modérément Désapprouve fortement Ne sait pas Québec 18 16 17 49 0 Colombie-Britannique 27 16 19 36 2 Saskatchewan/Manitoba 26 25 17 31 1 Provinces de l’Atlantique 29 29 17 22 3 Ontario 33 14 17 34 1 Alberta 37 19 14 26 4 Canada (sans le Québec) 32 17 17 32 2 D. En ne suivant pas les États-Unis, le Canada a démontré qu’il était un acteur indépendant sur la scène internationale? Approuve fortement Approuve modérément Désapprouve modérément Désapprouve fortement Ne sait pas Québec 45 35 9 10 1 Provinces de l’Atlantique 42 27 15 13 4 Colombie-Britannique 35 33 15 16 1 Saskatchewan/Manitoba 32 36 15 15 2 Alberta 32 27 15 24 2 Ontario 30 31 17 19 3 Canada (sans le Québec) 32 31 16 18 3 E. En ne participant pas à la coalition menée par les États-Unis, nous avons tourné le dos au meilleur ami du Canada en temps de crise ? Approuve fortement Approuve modérément Désapprouve modérément Désapprouve fortement Ne sait pas Québec 19 17 24 39 1 Saskatchewan/Manitoba 29 21 19 31 1 Provinces de l’Atlantique 30 21 18 26 5 Colombie-Britannique 31 13 19 35 1 Ontario 35 14 20 29 2 Alberta 45 21 11 20 4 Canada (sans le Québec) 35 16 19 29 2 Source: Enquête IPSOS-Reid, 25-27 mars 2003, N = 1000.

Des résultats à peu près semblables apparaissent lorsqu’on a demandé aux Canadiens s’ils approuvaient la façon dont le Premier ministre Jean Chrétien avait géré la question iraquienne. Les Québécois l’approuvaient largement et ce, à 73 %, alors qu’à l’inverse, l’Alberta la désapprouvait à 65 %. La Colombie-Britannique (57 %), les provinces de l’Atlantique (56 %) et la Saskatchewan-Manitoba (55 %) appuyaient également le Premier ministre canadien, alors qu’en Ontario, le taux d’approbation ne se retrouvait qu’à 50 %. Si on exclue les résultats du Québec, le reste du Canada ne donnait qu’un appui à 50 % à Jean Chrétien, alors que 47 % désapprouvait sa façon de gérer la crise.
Les sondeurs ont également demandé aux Québécois et Canadiens s’ils estimaient qu’il était maintenant temps que le Canada se joigne à la coalition et offre son appui militaire. Au Québec, 66 % des personnes interrogées se disaient contre une telle initiative, opinion partagée par les citoyens de la Colombie-Britannique (55 %) et de l’Ontario (51 %) ; dans toutes les autres provinces, les citoyens étaient en faveur d’un tel geste : les provinces de l’Atlantique à 58 %, l’Alberta à 56 % et la Saskatchewan-Manitoba à 51 %. En fait, les résultats hors Québec indiquent clairement que les Canadiens des autres provinces sont fortement divisés sur la suite des choses, 49 % s’accordent à rejoindre la coalition et 49 % s’y opposent.
Autres données intéressantes, les Québécois et les Canadiens estimaient que le Canada avait démontré qu’il était un joueur indépendant sur la scène internationale. Tel était le verdict de 80 % des Québécois et des Canadiens des autres provinces (63 %). D’autre part, en ne participant pas à la coalition menée par les États-Unis, les Canadiens hors Québec estimaient à 51 % que le gouvernement fédéral avait tourné le dos à son meilleur ami en temps de crise. Les Albertains partageaient cet avis à 66 %. Toutefois, les Québécois (64 %) et les résidents de la Colombie-Britannique (54 %) ne partagent pas ce point de vue.
Suite à la chute de Bagdad et du régime de Saddam Hussein, le 9 avril 2003, une dernière manifestation a eu lieu le 12 avril à Montréal et dans le monde. Cette fois-ci, le « front du refus » à la guerre en Irak ne pouvait que constater les résultats dévastateurs de la force de frappe de la coalition. En guise, en quelque sorte, de baroud d’honneur, les manifestants et les organisations pacifistes québécoises ont plutôt scandé des slogans autour du thème : « Arrêtons la guerre ». Pour plusieurs manifestants, l’inquiétude était perceptible quant aux suites de « l’occupation de l’Irak » et sur les objectifs militaires des États-Unis, au Moyen-Orient et en Corée du Nord. Comme lors de la grande manifestation du 15 février 2003, encore une fois, des milliers de gens appartenant à tous les groupes d’âge et à toutes les couches sociales défilèrent dans les rues de Montréal. Si l’objectif des premières manifestations, qui était de faire reculer le gouvernement canadien, avait été atteint, pour les organisateurs du mouvement « Échec à la guerre », il fallait désormais que les Québécois démontrent leur solidarité avec les citoyens des nombreux pays qui avaient également exprimé leurs inquiétudes sur les conséquences de la guerre et quant aux futurs projets de l’administration américaine.
**
Au cours des quatre premiers mois de l’année 2003, l’opinion publique internationale a clairement démontré qu’elle pouvait jouer un rôle déterminant dans les décisions gouvernementales. Nous avons voulu souligner dans ce texte que les opinions des Québécois et des Canadiens furent incontournables, tant dans les hésitations qu’au moment de la décision finale du gouvernement canadien de ne pas rejoindre les forces de la coalition menée par les États-Unis. L’opinion des Québécois et l’ampleur des manifestations anti-guerre à Montréal ont certainement contribué à modifier et peut-être à faire reculer le gouvernement canadien face aux pressions de Washington. Le fait que le président Bush ait décidé d’annuler son voyage au Canada, prévu pour début mai 2003, fut un autre signe évident que la position canadienne avait contrarié l’administration républicaine. Les mandarins du ministère des Affaires extérieures du Canada ont également compris rapidement que, dans l’entourage du Premier ministre, on n’endosserait pas l’analyse des forces américano-britanniques. Ils ont proposé un compromis, qui n’a pas tenu la route et qui fut perçu comme un moyen pour le Canada de se trouver une porte de sortie.
De toute façon, comme Jean Chrétien avait déjà annoncé sa démission comme chef du Parti libéral du Canada (PLC) pour février 2004, il ne se sentait pas obligé de prendre une décision impopulaire auprès de l’électorat québécois et canadien. Car, pour permettre au futur chef du PLC de faire certains gains électoraux au Québec, il devait s’assurer de ne pas se mettre à dos la population de cette province. Certains facteurs internes peuvent aussi agir sur les décisions en matière de politique étrangère. La réponse du gouvernement canadien a donc été la conséquence d’une opinion publique qui a refusé de baisser les bras face à l’ampleur de la frappe militaire des forces de la coalition. En fait, on a assisté à un combat entre deux grandes puissances : les États-Unis et l’opinion publique internationale.
Quant à l’opinion citoyenne, nous avons voulu démontrer qu’elle est relativement autonome et qu’elle est le résultat d’une écoute attentive des diverses voix qui viennent du milieu environnant. La « théorie du dépistage » suggère d’ailleurs que les citoyens sont en constante écoute réciproque avec les divers leaders d’opinion (classe politique, artistes, groupes populaires, média) et qu’ils façonnent leurs opinions tout en tenant compte de certains facteurs historiques lourds. La force du mouvement anti-guerre au Québec a des racines datant de plus de cinquante ans, qui n’ont certes pas échappé au Premier ministre Chrétien. Pourquoi, alors, l’opinion publique a-t-elle réussi à faire fléchir le gouvernement canadien, alors qu’en Angleterre, en Espagne (malgré des manifestations en Catalogne d’une ampleur également inégalée) ou en Australie, a-t-elle échoué ? Clairement, l’opinion publique n’est pas le seul vecteur et il faut analyser plus particulièrement comment certains leaders d’opinion, en particulier dans les médias, ont analysé les événements. Comme il y avait pratiquement unanimité au sein de la société québécoise quant à la marche à suivre, le gouvernement canadien ne pouvait en faire fi sans créer une crise de nature « constitutionnelle ». La dualité canadienne s’est encore une fois exprimée.

ANNEXE

Motion sans préavis adoptée par l’Assemblée nationale du Québec le 11 mars 2003
QUE l’Assemblée nationale du Québec exprime sa plus vive préoccupation à l’égard de la crise irakienne ;
QU’elle affirme sa volonté de voir la crise résolue par les voies diplomatiques et pacifiques ;
QU’elle demande à l’Irak de se conformer à toutes les résolutions de l’Organisation des Nations unies ;
QU’elle affirme que l’usage de la force serait si lourd de conséquences pour la population, pour la région et pour la stabilité internationale qu’il ne saurait être envisagé qu’en dernier recours ;
QU’elle déclare son opposition à une éventuelle intervention militaire qui ne respecterait pas la Charte des Nations unies et le droit international et qu’en conséquence, elle signifie au gouvernement fédéral, au nom des Québécoises et Québécois, qui se sont exprimés en faveur de la paix, de ne pas intervenir en Irak sans l’accord des Nations unies ;
Et, finalement,
QU’elle salue la mobilisation citoyenne « Échec à la guerre » et l’attachement des Québécoises et Québécois à la paix.
 
NOTES
 
[1] Manon Cornellier, « Les Québécois demeurent des alliés sûrs », Le Devoir, 25 avril 2003, A1 et A10.
[2] Alan D. Monroe, « Consistency Between Public Preferences and National Policy Decisions », American Politics Quarterly, 7, janvier 1979, p. 3-19 ; Larry M. Bartels, « Constituency Opinion and Congressional Policy Making : The Reagan Defense Buildup », American Political Science Review, 85, 1991, p. 457-474.
[3] Lawrence R. Jacobs, « The Recoil Effect : Public Opinion and Policy Making in the United States and Britain », Comparative Politics, 24, 1992, p. 199-217.
[4] Robert J. Shapiro, Lawrence R. Jacobs affirment d’ailleurs que l’étude détaillée de cas précis permet le mieux de comprendre à la fois le processus et les mécanismes de décisions : « But the additional work that is now essential is historical and in-depth case study research. While this analysis of specific cases may lack the generalizability of research encompassing a large number of cases, it can provide the essential evidence needed to disentangle causal processes and mechanisms. This type of research takes longer to do, requiring archival, interview, secondary analyses, and other ways of gathering evidence that will directly allow us to track how policymakers learn about and respond to public opinion [Mais le travail supplémentaire qui est maintenant essentiel tient dans l’étude de cas historique et approfondie. De même que cette analyse de cas particuliers permettrait de compléter les généralités des recherches embrassant un grand nombre de cas, elle peut apporter les éléments essentiels nécessaires pour dégager les processus et mécanismes causaux. Ce type de recherche prend du temps, requiert des archives, des entretiens, des analyses secondaires et tout autre moyen de collecter les éléments qui vont nous permettre directement de cerner comment les hommes politiques s’avisent de et répondent à l’opinion publique] », Robert Y. Shapiro, Lawrence R. Jacobs, « Public Opinion, Foreign Policy, and Democracy », communication présentée à la conférence « Polls, Policy, and the Future of American Democracy », Northwestern University, mai 2000, p. 9.
[5] Guy Lachapelle, « La Guerre de 1939-1945 dans l’opinion publique : comparaison entre les attitudes des Canadiens français et des Canadiens anglais », Bulletin d’histoire politique, 3 (3-4), printemps-été 1995, p. 201-226 ; Wilfrid Sanders, Jack et Jacques. L’opinion publique au Canada pendant la Deuxième Guerre mondiale, Montréal, Comeau & Nadeau Éditeurs, 1996.
[6] Guy Lachapelle, Jean Noiseux, « L’opinion publique et la guerre du Golfe : son influence dans le processus de décision », Cahiers d’histoire politique, 2, hiver 1996, p. 99-120.
[7] Jean-Charles Falardeau, « Dualité de cultures et gouvernement d’opinion au Canada », dans G. Berger (dir.), L’opinion publique, Paris, PUF, 1957, p. 317-337, et surtout p. 318.
[8] Au terme de la résolution 1441, votée à l’unanimité au Conseil de sécurité, le 8 novembre 2002, les inspecteurs des Nations unies devaient vérifier que l’Irak n’avait plus le potentiel dans les domaines nucléaire, chimique, bactériologique et balistique. Une des premières obligations de l’Irak était « de présenter une déclaration à jour, exacte et complète sur tous les aspects de ses programmes de mise au point d’armes chimiques, biologiques et nucléaires, de missiles balistiques et d’autres vecteurs ». Le 7 décembre 2002, l’Irak déposait à l’Agence atomique (Vienne) un document de 12 000 pages sur ses programmes passés d’armes prohibées. Jusqu’au dernier jour, les inspecteurs de l’ONU ont supervisé la destruction de 70 missiles Al-Samoud 2, dont les Nations unies avaient établi qu’ils dépassaient la portée de 150 Km autorisée par le règlement de la guerre du Golfe de 1991.
[9] Guy Lachapelle, « Le comportement politique des Québécoises lors de la campagne référendaire de 1995 : une application de la théorie du dépistage », Politique et Sociétés, 17 (1-2), 1998, p. 91-120.
[10] John R. Zaller, The Nature and Origins of Mass Opinion, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
[11] Guy Lachapelle, « Political Communication and Personal Influence : Do the Media Make a Difference ? », dans Philippe J. Maarek, Gadi Wolfsfeld (eds), Political Communication in a New Era : A Cross-National Perspective, Londres, Routledge, 2003, p. 82-92.
[12] Le 12 mars 2003, le président tchèque Vaclav Klaus exprimait l’espoir que la seconde résolution du Conseil de sécurité des Nations unies sur l’Irak soit clairement formulée. Il promettait à l’ambassadeur américain à Prague, Graig Stapleton, de « tout faire pour que la République tchèque prenne une position qui sera en accord avec l’opinion publique tchèque et qui sera soutenue par tous les représentants constitutionnels du pays » (AFP, « Le président Klaus souhaite une résolution "claire et contrôlable" sur l’Irak », 12 mars 2003).
[13] Kim Richard Nossal, « Analysing the Domestic Sources of Canadian Foreign Policy », International Journal, 39 (1), hiver 1983-1984, p. 1-22.
[14] Eric A. Nordlinger, On the Autonomy of the Democratic State, Cambridge, Harvard University Press, 1981.
[15] James Eayrs, The Art of the Possible Government and Foreign Policy in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1961.
[16] Guy Lachapelle, Jean Noiseux, art. cité.
[17] Un sondage réalisé par l’institut IPSOS-Reid, une semaine plus tôt, soit du 14 au 16 janvier 2003, situait à 72 % le désaccord des Québécois vis-à-vis de toute action militaire des États-Unis contre l’Irak dans le but de chasser Saddam Hussein du pouvoir. La même enquête indiquait qu’en Colombie-Britannique, l’opposition se situait à 60 %. Un mois plus tard, dans un sondage réalisé du 19 au 21 février 2003, le même institut observait que 51 % des Canadiens étaient favorables à une action militaire contre Saddam Hussein, contre seulement 34 % des Québécois.
[18] L’enquête d’IPSOS-Reid de janvier 2003 présentait des résultats quelque peu différents, puisque 62 % des Québécois étaient d’accord à ce que le Canada offre une aide militaire, mais uniquement à la demande des Nations unies ; c’est toutefois au Québec que les répondants s’opposaient le plus, avec 26 %, à toute aide militaire.
[19] Clairandrée Cauchy, « La plus grosse manifestation de l’histoire du Québec », Le Devoir, 17 février 2003, A3.
[20] Le Comité des relations internationales du Parti québécois avait d’ailleurs demandé aux membres du parti, au début de février 2003, d’adopter une proposition d’urgence et une déclaration affirmant qu’un déclenchement unilatéral des hostilités ne serait pas conforme à la Charte des Nations unies et aux règles du droit international, et que le Conseil de sécurité le l’ONU devrait donner son accord à l’emploi de la force armée, en cas de violation par l’Irak de la résolution 1441 et de ses autres obligations internationales. La proposition se lisait comme suit : « Il est proposé que le Parti québécois : S’oppose au déclenchement unilatéral d’une guerre en Irak ; Demande à la ministre des Relations internationales du Québec de faire connaître la position du Parti québécois au gouvernement du Canada et rappelle à celui-ci que toute aide, sous quelque forme que ce soit, qu’il apporterait aux États à l’origine du déclenchement unilatéral d’une telle guerre, constituerait une violation de la Charte des Nations unies et des autres règles du droit international » (Parti québécois, Proposition d’urgence sur la possibilité d’une guerre contre l’Irak, Comité des relations internationales, 31 janvier 2003).
[21] Le collectif « Échec à la guerre » regroupait quelques 120 groupes.
[22] Guy Taillefer, « Échec à la guerre dénonce la tiédeur de Jean Chrétien », Le Devoir, 13 février 2003, A4.
[23] Au début de février, le Premier ministre Jean Chrétien avait annoncé l’envoi de 2 000 militaires canadiens en mission de maintien de la paix en Afghanistan. Pour plusieurs observateurs, cette décision rendait du coup impossible tout déploiement supplémentaire canadien dans le Golfe persique.
[24] La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) est la plus grande centrale syndicale québécoise, avec plus d’un demi-million de membres.
[25] Reuters, « Irak. Le Canada restera en dehors de toute guerre », le 17 mars 2003.
[26] Tristan Péloquin, « 71 % des Canadiens appuient la position de Jean Chrétien », La Presse, 22 mars 2003, A5.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Manon Cornellier, « Les Québécois demeurent des alliés sûrs...
[suite] Suite de la note...
[2]
Alan D. Monroe, « Consistency Between Public Preferences an...
[suite] Suite de la note...
[3]
Lawrence R. Jacobs, « The Recoil Effect : Public Opinion an...
[suite] Suite de la note...
[4]
Robert J. Shapiro, Lawrence R. Jacobs affirment d’ailleurs ...
[suite] Suite de la note...
[5]
Guy Lachapelle, « La Guerre de 1939-1945 dans l’opinion pub...
[suite] Suite de la note...
[6]
Guy Lachapelle, Jean Noiseux, « L’opinion publique et la gu...
[suite] Suite de la note...
[7]
Jean-Charles Falardeau, « Dualité de cultures et gouverneme...
[suite] Suite de la note...
[8]
Au terme de la résolution 1441, votée à l’unanimité au Cons...
[suite] Suite de la note...
[9]
Guy Lachapelle, « Le comportement politique des Québécoises...
[suite] Suite de la note...
[10]
John R. Zaller, The Nature and Origins of Mass Opinion, Cam...
[suite] Suite de la note...
[11]
Guy Lachapelle, « Political Communication and Personal Infl...
[suite] Suite de la note...
[12]
Le 12 mars 2003, le président tchèque Vaclav Klaus exprimai...
[suite] Suite de la note...
[13]
Kim Richard Nossal, « Analysing the Domestic Sources of Can...
[suite] Suite de la note...
[14]
Eric A. Nordlinger, On the Autonomy of the Democratic State...
[suite] Suite de la note...
[15]
James Eayrs, The Art of the Possible Government and Foreign...
[suite] Suite de la note...
[16]
Guy Lachapelle, Jean Noiseux, art. cité. Suite de la note...
[17]
Un sondage réalisé par l’institut IPSOS-Reid, une semaine p...
[suite] Suite de la note...
[18]
L’enquête d’IPSOS-Reid de janvier 2003 présentait des résul...
[suite] Suite de la note...
[19]
Clairandrée Cauchy, « La plus grosse manifestation de l’his...
[suite] Suite de la note...
[20]
Le Comité des relations internationales du Parti québécois ...
[suite] Suite de la note...
[21]
Le collectif « Échec à la guerre » regroupait quelques 120 ...
[suite] Suite de la note...
[22]
Guy Taillefer, « Échec à la guerre dénonce la tiédeur de Je...
[suite] Suite de la note...
[23]
Au début de février, le Premier ministre Jean Chrétien avai...
[suite] Suite de la note...
[24]
La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) est la plus ...
[suite] Suite de la note...
[25]
Reuters, « Irak. Le Canada restera en dehors de toute guerr...
[suite] Suite de la note...
[26]
Tristan Péloquin, « 71 % des Canadiens appuient la position...
[suite] Suite de la note...