2003
Revue française de science politique
Lectures critique
Lectures critiques
Une sociologie politique des sentiments
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L’analyse sociologique et politique des sentiments collectifs est un domaine en plein développement et qui permet de renouveler tout autant l’approche de la sociologie politique que de la psychosociologie. À la croisée de multiples disciplines, qui incluent aussi la philosophie et l’histoire, se construit un courant qui interroge non plus les mémoires collectives ou les pratiques sociales, mais les sentiments collectifs. Certains sentiments sont abordés de longue date par les sociologues : le goût, le sentiment esthétique, la distinction (Bourdieu), la honte (De Gaulejac), la reconnaissance ou le respect (Honneth, Sennett).
Ces objets posent des questions à la fois de méthode et de perspective. C’est une question récurrente en sociologie : comment définir ou appréhender un sentiment comme un « fait social » ? Ne risque-t-on pas de tomber dans le piège de la psychologisation, risque cardinal, voire tabou collectif, pour de nombreux sociologues ? De plus, comment constater les sentiments, quels outils ou dispositifs mettre en place, quels instruments de mesure ou modalités d’appréciation peut-on imaginer ? Peut-on concevoir une méthodologie, une perspective scientifique sur cet objet qui fuit, qui se dérobe si facilement à l’analyse ?
De nombreux travaux, notamment ceux de Clifford Geerz (à la suite de Barthes et Foucault), ont exploré le statut d’auteur du chercheur en sciences sociales et son implication comme individu dans la production même de l’œuvre scientifique. En étudiant des sentiments dans une optique sociologique, ne court-on pas le risque d’une projection, d’une imprégnation du travail par la subjectivité irréductible du chercheur ? Comment effectuer cette opération qui s’affranchit des cas particuliers pour proposer une généralité, un constat scientifique ? Autant de questions de méthode et de pratique qui rendent le domaine des sentiments collectifs difficile et périlleux. Aussi le sujet est-il finalement un peu hors-jeu dans les corpus classiques : sentiment est un mot qu’ignorent autant les dictionnaires de philosophie que de sociologie. On a donc l’impression d’avoir affaire à un objet aux marches, aux frontières, et qui oblige à un croisement des disciplines : entre sociologie et histoire, psychologie et sciences politiques, se dressent des interrogations qui nous rappellent celles d’Élias, largement évoqué dans cet ouvrage, ou de De Certeau. C’est par la multiplicité des approches et des regards que se résolvent, en pratique, ces problèmes spécifiques à ces objets « intangibles, parfois indis-cernables » (Claudine Haroche). C’est le cas dans ce livre coordonné par Pierre Ansart.
Le ressentiment est particulier en ce qu’il a déjà une longue histoire dans les sciences sociales, de Nietzsche à Merton, en passant par Scheler. En effet – et P. Ansart le montre dans une introduction très fouillée –, les concepts initialement développés par Nietzsche dans la Généalogie de la morale vont être repris et discutés par Scheler, puis Merton, qui distingue trois composantes dans le ressentiment : « sentiments diffus de haine, d’envie et d’hostilité », « sensation d’être impuissant à exprimer de façon active ces sentiments » et enfin, « expérience sans cesse renouvelée de cette hostilité impuissante » (p. 14). D’emblée, le ressentiment se situe à l’interface du psychologique et du social, c’est un sentiment qui traduit autant un élan (élan négatif, la haine) qu’une retenue, une impossibilité, un retrait, une inhibition ou une intériorisation. Il y a dans le ressentiment un balancement, et un déchirement, entre l’action et la passivité, entre le désir noir de la haine et l’impuissance à l’assouvir. L’enjeu, dès lors, est de s’interroger, dans une perspective politique, sur l’articulation entre ressentiment et démocratie : n’est-ce pas le propos de la démocratie que de libérer les énergies, de « briser les sentiments d’impuissance en arrachant les individus à leurs ruminations haineuses, en faisant d’eux des responsables d’eux-mêmes et des membres actifs d’une société de participation » (p. 20) ? Mais ce beau projet n’est-il pas aussi illusoire que l’idée généreuse de vouloir supprimer la haine ?
C’est tout l’objet de ce livre, à partir de perspectives multiples, que de s’interroger sur les modalités du ressentiment, dans le passé comme dans les sociétés actuelles. Ainsi, Paul Zawadzki s’interroge sur la « radicalisation des exigences égalitaires » des sociétés contemporaines, qui pourraient être porteuses de formes nouvelles de ressentiment, rendues plus aiguës par l’impuissance politique dans laquelle peuvent se sentir réduits les individus. De manière complémentaire, Claudine Haroche s’intéresse aux « processus psychologiques de refoulement et de frustration liés à des sentiments négatifs et obscurs » (p. 58) : on retrouve bien ici les deux dimensions originelles du ressentiment. En discutant les travaux de Élias, mais aussi de Leo Strauss, Fromm et Arendt, plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer ce phénomène : retournement des idéaux sociaux collectifs, mépris de soi-même, identification aux supérieurs, prévalence des « règles de conduite » sur une pensée autonome, autant de propositions qui constituent en définitive les différentes facettes, complémentaires plus qu’antagonistes, de la genèse de ce sentiment collectif.
Plusieurs contributions explorent des aspects modernes du ressentiment. Jacy Alves de Texeira interroge, à partir de Proust et Bergson, l’emprise de la mémoire sur nos sociétés contemporaines, la place de plus en plus importante dévolue au souvenir et à la commémoration. Geneviève Koubi relève la difficulté pour le droit à statuer sur des sentiments, mais souligne le paradoxe qu’il y a à appréhender la défense des minorités sans pouvoir faire référence à des sentiments collectifs : comment dès lors articuler défense des minorités et solidarité ? Pour Eugène Enriquez, notre société actuelle, « société d’individus » (p. 121), est en même temps une société où la « victoire » de l’individu « l’isole, le détache de tout collectif, […] le rend seul responsable et au besoin seul coupable ». Or, dans le ressentiment, l’individu se réinscrit dans un collectif, mais c’est un collectif négatif, une communauté de « victime ». Derrière ce qui se donne à voir comme une « société de la plainte », Eugène Enriquez évoque les tensions entre pulsions mortifères et sublimations, volonté de pouvoir et désir d’éthique.
On revient à des perspectives plus historiques avec les contributions de Marion Brepol de Magalhaes, Yves Déloye, Maria Stelle Bresciani, Marcia Regina Capelari Naxara, Izabel Andrade Marson, Michèle Ansart-Dourlen, Edgar Salvadori de Decca, David Konstan et Carlos Galvao Sobrinho. L’espace nous manque ici pour rendre compte en détail de toutes ces contributions, dont beaucoup évoquent des auteurs brésiliens ou l’histoire de ce pays, traversée par moments par la haine plus ou moins « empêchée » du ressentiment. Signalons particulièrement les textes de Michèle Ansart-Dourlen et David Konstan. Le premier analyse les « modalités du dépassement du ressentiment » dans les pratiques révolutionnaires ou de résistance, en mettant en perspective les conduites de ressentiment pendant la Révolution française et la Résistance, pendant la Seconde Guerre mondiale. David Konstan explore, quant à lui, la notion de ressentiment dans l’Antiquité, à partir d’Aristote : perspective intéressante dans la mesure où elle permet de préciser la modernité d’un sentiment pour lequel il n’y a, semble-t-il, pas de strict équivalent chez les grecs.
Penser les sentiments négatifs est peut-être un des signes de notre réflexivité moderne : depuis les Minima Moralia d’Adorno, ces « réflexions sur la vie mutilée », se sont multipliées les approches sociologiques centrées sur le moindre, le manque, le retrait ou la déréliction. Ces inscriptions en creux du social sont fécondes car, non seulement elles renouvellent les objets des sciences sociales, mais elles contribuent aussi à remettre en cause les cloisonnements disciplinaires. C’est dire si cet ouvrage, riche et qui embrasse un vaste et important sujet, est profondément de notre époque, à la fois par le choix de son thème comme par son approche que l’on pourrait qualifier de « certalienne », c’est-à-dire historique, politique, anthropologique et psychanalytique.
Jean-Philippe BOUILLOUD
ESCP-EAP
Une « action publique hybride » ?
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Cet ouvrage collectif, qui rassemble onze contributions de sociologues et de politistes, est l’aboutissement d’un séminaire organisé par le Centre de recherches administratives et politiques de Rennes. Afin d’apporter une contribution théorique à l’analyse des changements de l’action publique, les auteurs ont choisi de faire une lecture critique des apports théoriques présentés ces dernières années, en s’appuyant pour cela sur des enquêtes de terrain aussi fines que diversifiées. La réponse qu’ils apportent tout au long de l’ouvrage est beaucoup moins tranchée que la formulation énigmatique du titre.
Le chapitre introductif de J. Fontaine et P. Hassenteufel formule ainsi la question centrale de l’ouvrage : « Sommes-nous plutôt dans une situation de rupture ou dans une configuration aux contours plus flous où se mêlent inextricablement des logiques et des modes d’action publique anciens et nouveaux ? » (p. 11). La thèse des contributeurs peut être exprimée en ces termes : l’action publique, telle qu’elle apparaît aujourd’hui dans sa complexité et sa diversité, est une « action publique hybride » dans laquelle se mêlent aussi bien des éléments anciens que des phénomènes nouveaux de la gestion publique. Les nouveaux traits de l’action publique, cofinancement, partenariat et contractualisation
[3], résumés parfois sous la formule de politiques processuelles
[4], ne sont pas présentés comme une nouveauté radicale. Au contraire, le choix fait ici est celui de la prudence et reprend ce que d’autres ont pu souligner
[5] Les auteurs de l’ouvrage utilisent le terme de « refroidissement théorique », afin de montrer les précautions qui s’imposent à ceux qui veulent nourrir le débat sur les transformations de l’action publique.
Ce refroidissement théorique est complété par un intérêt marqué pour le terrain en privilégiant trois axes de lecture : une dimension historique, afin de mettre en lumière, sur des temporalités plus ou moins longues (depuis la fin du 19e siècle pour l’intervention publique en faveur de la jeunesse, en passant par les années 1950 pour l’internationalisation des villes), les inflexions, les ruptures et les prémisses des changements actuels ; une dimension politique, afin de souligner le caractère performatif des discours politiques, les registres de justification mobilisés et l’importance de la construction du sens à travers l’action publique ; une dimension territoriale, à travers l’intérêt porté à la mise en œuvre, à la réception et à la construction de l’action publique dans et par les territoires.
Sur le plan méthodologique, il faut souligner un double recours à la comparaison : d’une part, une comparaison inter-territoriale dans le cadre français (chap. 5, 6 et 8) et, d’autre part, une comparaison internationale (chap. 7 et 10). Si le caractère heuristique de la comparaison n’est plus à mentionner, il faut rappeler qu’une telle méthodologie permet d’analyser plus finement les processus de mise en œuvre et les logiques d’appropriation dans les différents territoires d’action publique. Par ailleurs, la comparaison internationale est ici mobilisée moins pour faire apparaître le poids des configurations nationales que celui des facteurs de convergence.
Si l’ouvrage n’est pas structuré en grandes parties, en revanche, quelques thématiques ressortent : les politiques culturelles (chap. 1 et 3), les politiques sociales (chap. 2, 5 et 6), les politiques urbaines (chap. 4, 5, 9 et 10), les politiques territoriales (chap. 7 et 8) et la politique agricole commune (chap. 11). Ainsi, retrouve-t-on les grandes questions classiques de la sociologie politique depuis les travaux du Centre de sociologie des organisations, par exemple dans le texte d’Hélène Reigner sur les directions départementales de l’équipement. La richesse des approches ne nous permettant toutefois pas d’en rendre compte de manière exhaustive, nous avons choisi de développer deux questions qui intéressent plus particulièrement la sociologie et la science politique : les transformations de l’action publique et la gouvernance.
Le schéma proposé par la littérature anglo-saxonne réduit souvent le changement à une vision incrémentale
[6] alors que les travaux de terrain français en soulignent l’omniprésence. Quelques grands principes explicatifs de ce changement sont rappelés dans l’ouvrage : l’irruption du marché, l’Europe et la décentralisation. Ces explications ont, semble-t-il, pour corollaire un recul de la place de l’État au profit des collectivités locales et des acteurs privés. Or, ainsi que le souligne B. Youinou-Le Bihan (chap. 1) à propos du théâtre public de Rennes ou H. Reigner (chap. 8) dans le cas du ministère de l’Équipement, les collectivités locales interviennent, bien avant la décentralisation, dans une politique culturelle locale, tout comme l’État n’a pas disparu avec l’affaiblissement du modèle de la régulation croisée
[7], notamment du fait de sa capacité d’expertise sur le plan local. Ainsi, l’idée d’une recomposition de l’État ou de l’action publique
[8] ne va pas de soi. Un des apports de cet ouvrage est de proposer des éléments d’analyse précis, comme en témoigne la tentative de donner de la substance au changement en distinguant, à la suite de Hall
[9], les différents niveaux de changement (p. 18-19) : le mode d’utilisation des outils d’action publique, les nouveaux outils de l’action publique, les paradigmes (ou référentiels). Cependant, les hésitations entre transformation, recomposition et changement révèlent qu’il est difficile de nommer la réalité qui nous entoure.
La gouvernance apparaît en toile de fond de l’ouvrage (chap. 4, 8 et 10), dès lors que les auteurs mettent au jour des configurations d’acteurs où se mêlent entrepreneurs publics et entrepreneurs privés. L’exemple des politiques urbaines, à la suite de Le Galès
[10], a souvent été mobilisé. Cependant Gaudin
[11] rappelle que la situation dite de gouvernance n’est pas nouvelle pour les politiques urbaines, dans la mesure où l’« haussmanisation » associait déjà public et privé. La prudence est d’autant plus de mise que, dans le cas français, les autorités publiques conservent une certaine importance. A. Vion (chap. 4) préfère parler de gouvernement urbain pour caractériser les modes de régulation.
En définitive, l’intérêt de l’ouvrage se situe au croisement de la sociologie de l’action publique et de chaque sociologie spécialisée qui est mobilisée (la jeunesse, la ville). Il présente, en outre, un caractère pédagogique puisque s’entrecroisent analyses théoriques, réflexions critiques et enquêtes de terrain. Trois fils directeurs pour les études de l’action publique sont avancés : l’appréhension des différents niveaux d’action, les interactions entre acteurs et la question du sens de l’action publique et de la pertinence d’outils analytiques construits dans un contexte différent de celui d’aujourd’hui. Par-delà les contributions empiriques qu’il rassemble, cet ouvrage constitue, par sa portée et la ligne dans laquelle il s’inscrit, un apport non négligeable à une analyse de l’action publique, notamment, autour des transformations de l’action publique. Une telle contribution théorique permet de nuancer les thèses un peu rapides, qui laissent croire à une radicale nouveauté des situations décrites.
Cécile CRESPY
Laboratoire d’Économie et de Sociologie du travail
UMR CNRS 6123
Histoire des concepts politiques et histoire des idées : un dictionnaire qui donne à penser
[yy12]
C’est une entreprise digne d’attention que celle qui vient d’être réalisée par l’équipe du
Dictionnaire politique et social du 19e siècle espagnol. Au total, 104 entrées rédigées par une trentaine d’historiens espagnols (27 exactement, deux étant en poste en France), spécialistes de la pensée politique, des mouvements sociaux ou du constitutionnalisme, permettent de couvrir la proliférante controverse idéologique qui nourrit les tentatives et les reflux de « l’Espagne libérale » au 19
e siècle (entre 1808 et 1898 comme limites approximatives). Il faut préciser que, presque pour moitié, le traitement des notions – car c’est avant tout un dictionnaire de notions – est le fait des deux directeurs de l’entreprise, Javier Fernández Sebastián, professeur à l’Université du pays basque, et Juan Francisco Fuentes, professeur à l’Université Complutense (Madrid)
[13]. Par ailleurs, on n’a pas de doute sur la convergence intellectuelle que les deux directeurs ont su insuffler à l’ensemble, si l’on se fonde sur la comparaison entre les approches des divers collaborateurs et la lecture de l’introduction générale, due aux deux maîtres d’œuvre.
En effet – et c’est là un des points remarquables de ce travail –, on trouve non seulement les concepts clés de la politique moderne, ibérique comme européenne (individualisme, souveraineté, constitution, association, civilisation, fédéralisme, opinion publique, etc.), mais aussi une réflexion méthodologique sur la dynamique des concepts utilisés dans le combat politique, idéologique et social. L’introduction substantielle de Javier Fernández Sebastián et Juan Francisco Fuentes systématise en fait (mais avec une modestie appréciable) un véritable programme de recherche sur ce que l’on pourrait appeler la discursivité politique en action. Nos auteurs choisissent une voie moyenne entre les diverses écoles actuellement en compétition : citons la
Begriff-geschichte fondée par Reinhart Koselleck, l’école intentionnaliste (ou dite aussi contextualiste) de Quentin Skinner, avec son autre versant d’histoire du discours chez John G. A. Pocock, mais aussi l’histoire intellectuelle (en France, Pierre Rosanvallon), la lexicologie politique (Jacques Guilhaumou et Raymonde Monnier, chez nous), ou encore la perspective herméneutique dont Gadamer est le plus brillant représentant
[14]. Cette voie moyenne consiste dans une histoire des concepts, qui interroge en ceux-ci les logiques de permanence et les moments de torsion, voire de renversement, mais en tentant toujours de relier ce tissu sémantique à un état de la société. En cela, les introducteurs du dictionnaire s’inspirent de R. Koselleck, qui parle du « combat sémantique » à travers lequel l’histoire en train de se faire reçoit, des courants et des partis, une
interprétation qui, elle-même, est un élément du processus historique. Les concepts politiques et sociaux sont à la fois sujets et objets, matière et outil du changement historique.
Que faut-il d’ailleurs entendre par concepts politiques et sociaux ? À la différence de ce qu’on appelle concept en philosophie, qui ne vaut que par la rigueur et la consistance dont il fait preuve
[15], le concept, au sens de Koselleck repris par nos auteurs, « incorpore une pluralité de significations en conflit » et englobe « un riche contexte historique, social et politique »
[16]. Ainsi compris, le concept de la
Begriffgeschichte n’est pas simplement un mot, mais un repère capital pour la controverse politique
[17], au point de devenir lui-même un véritable enjeu de pouvoir dans la lutte pour conquérir ou défendre une position de pouvoir. Inutile de dire que, dans le cas espagnol, les protagonistes du 19
e siècle se sont rendus compte de l’ambivalence essentielle des catégories majeures pour tel ou tel moment du conflit politique. En 1845, un
Dictionnaire politique, traduit en grande partie du français, affirme dans son avertissement liminaire : « On pourrait dire que l’ambiguïté des termes a répandu plus de sang que l’antagonisme des idées »
[18], marquant bien par là que le « combat sémantique » est autre chose encore que le conflit idéologique, en principe organisé autour de clivages clairs et donc aisément lisibles.
Les directeurs du
DPS insistent sur le fait que le dictionnaire ne vise nullement à réduire la confusion ou la conflictualité par des définitions univoques : leur projet est, au contraire, de « refléter le dissensus » – selon une expression intéressante
[19], mais on peut discuter cette dernière formule : autant la diversité ici saisie est effective et passionnante, autant pour chaque entrée du livre (ou presque), l’historien de la pensée a dû finalement occuper un point de vue supérieur au dissensus ; car c’est la qualité littéraire et scientifique de ces études que de ne pas rester des relevés empiriques d’usages
[20]. Au lieu de nous livrer une marqueterie de significations, les auteurs nous font apercevoir des forces, des courants et des moments de cristallisation ou d’inflation du
sens. Il s’agit en effet non pas de simples significations, mais de la question du sens : entendons ce qui structure la communauté et que l’on peut voir remis en question, par exemple, en 1812 (constitution de Cadix, apparition des
liberales et du
liberalismo) ou en 1876 (rétablissement de la monarchie et affirmation d’un État primant sur les libertés). On pourrait aussi songer à la problématique de la culture politique telle que l’expose Keith Baker
[21], car, lorsque les deux directeurs évoquent « les schémas implicites qui structurent les expériences des individus »
[22], on est proche de ce type d’analyse. En fin de compte, le choix épistémologique mais aussi philosophique des deux directeurs de l’ouvrage peut être rapproché d’une formulation de Ortega y Gasset, excessive sans doute, mais suggestive : « Chaque nouveau concept est un organe nouveau qui s’ouvre en nous sur une portion du monde, auparavant tue et invisible. […] Nous percevons à l’aide des concepts. »
[23]
Si l’on considère maintenant les contenus concrets qui nous sont présentés dans ces études (contenus souvent issus du droit, de la théologie, de la philosophie ou de métaphores à base scientifique, principalement de la médecine), on ne pourra évidemment traiter ici les questions que ces analyses permettent d’aborder ou de renouveler. Observons simplement que ce dictionnaire ne se limite pas à la seule réalité hispanique et qu’il possède une double pertinence du point de vue européen. Pertinence d’abord pour des parallélismes qu’on ne manquera pas d’établir : la séparation du libéralisme et de la démocratie, le conflit interne au libéralisme (entre radicaux et modérés, notamment de la tendance doctrinaire), la difficulté de passer de l’idée magique d’association à la réalité de l’organisation ouvrière et à la légalisation de la grève (considérée d’abord comme « coalition »), la lutte pour le constitutionnalisme, avec, pour dérivé les conflits entre souveraineté du roi, souveraineté de la nation, souveraineté de l’État
[24], souveraineté parlementaire – tous ces traits, nous les connaissons en France. Même lorsque le
DPS étudie des réalités spécifiques, la comparaison pourra d’autant mieux être menée, dès lors que les traits nationaux ont été marqués
[25] ; ainsi pour la notion de
caciquismo, si caractéristique du 19
e siècle espagnol et qui mérite cependant d’être comparé au système des « influences » et des notables dans un pays nettement plus centralisé, comme la France de la Restauration et de la monarchie de Juillet.
Mais la pertinence européenne se voit aussi dans les innombrables échanges/influences/ contestations qui s’établissent entre la politique espagnole et les usages ou les textes anglais, français, italiens… Soit, par exemple, la catégorie de « civilisation », significative tout au long du siècle dans l’expression du clivage entre moderantismo et progresismo : pour les membres du premier groupe, la civilisation est un état définitif, à transmettre aux descendants, tandis que pour les seconds, il s’agit toujours d’un processus, ouvert sur un avenir forcément améliorable. Cependant, vis-à-vis de Guizot, célèbre pour son cours sur « La civilisation en Europe », chez un auteur comme Balmes, puis comme Donoso Cortés, un contre-pied décisif est pris, qui va être de grande influence ultérieurement, au sens où la « civilisation » est chrétienne, et même, désigne le catholicisme lui-même. La « civilisation catholique » devient de la sorte un véritable pléonasme, qu’il faut opposer à la « civilisation philosophique » (et, dans les années 1880, la « civilisation rationaliste »). On notera qu’en France, une contestation si globale n’a pu être fournie que par le groupe de Louis Veuillot. Chez les catholiques libéraux comme Montalembert, le conservatisme (parti de l’ordre en 1849-1851) ne peut s’exprimer par une telle conceptualisation, parce qu’il y a l’héritage de 1789, qu’on ne remet pas en cause.
Autre exemple : on relèvera que, deux ans avant le second volume de Tocqueville sur
De la démocratie en Amérique, l’individualisme est caractérisé comme « un vice social », « qu’on doit distinguer de l’égoïsme », mais qui, en fin de compte, crée un nouvel égoïsme
[26] : on retrouve, mot pour mot, l’un des passages fameux de Tocqueville. Comme le signale l’auteur de l’article (Javier Fernández Sebastián), ce texte, paru dans un périodique de 1838, ne dénote pas une influence reçue par Tocqueville, mais une tendance générale de la modernité lorsque cette dernière interprète son évolution dans une perspective moraliste. Il faut d’ailleurs signaler la grande place donnée au dépouillement des périodiques dans ce dictionnaire : la liste en occupe quatre pages de la bibliographie de fin de volume. Les auteurs ont tout à fait raison d’aller chercher dans la littérature de circonstance les notions les plus prégnantes d’une époque, au lieu de se borner aux œuvres doctrinales et aux grands théoriciens.
Parlons ici des études françaises : il serait souhaitable qu’une entreprise équivalente soit menée chez nous, car le laboratoire européen d’une nouvelle histoire des idées politiques pourrait se construire à partir de démarches semblables ou analogues. La mise en contexte et la confrontation avec les usages actuels (comme il en existe déjà des exemples chez nous) permettent d’éviter de réduire les idées d’une société à celle d’un auteur, ou de traiter de façon désincarnée ce qui porte les traces de son temps de naissance ; par exemple, « confiance », « opinion publique », « représentation » sont le produit de cheminements et de controverses que nous avons intérêt à élucider pour apprécier leurs effets, voire leur vacuité, dans notre présent. Pour ne rien dire d’un terme comme « libéralisme », redevenu, décidément, porteur de tous « les péchés d’Israël ». Et, puisque nous sommes dans l’ordre programmatique, pourquoi ne pas rappeler que ce dictionnaire est issu de réalités institutionnelles en Espagne (reconnaissance académique de l’Histoire de la pensée et aussi, de l’Histoire des idées politiques)
[27] ? L’histoire de la pensée politique est mal lotie chez nous, ce qui surprend toujours nos collègues étrangers spécialistes du domaine et qui cherchent des interlocuteurs. Travailler à combler cette lacune, ce serait renforcer nos échanges européens et, tout simplement, internationaux.
Lucien JAUME CNRS
Centre d’étude de la vie politique française
Fondation nationale des sciences politiques
[1]
Pierre Ansart (dir.),
Le ressentiment, Bruxelles, Bruylant, 2002.
[2]
Joseph Fontaine, Patrick Hassenteufel (dir.),
To Change or not to Change ? Les changements de l’action publique à l’épreuve du terrain, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002. 308 p. (Res Publica).
[3]
Patrice Duran, Jean-Claude Thoenig, « L’État et la gestion publique territoriale »,
Revue française de science politique, 46(4), 1996, p. 580-623.
[4]
Pierre Lascoumes, « Rendre gouvernable : de la traduction au transcodage », dans CURAPP,
La gouvernabilité, Paris, PUF, 1996, p. 325-338.
[5]
Jean-Claude Thoenig, « Politiques publiques et action publique »,
Revue internationale de politique comparée, 5(2), 1998, p. 295-314.
[6]
Cf. Charles E. Lindblom, « The Science of “Muddling Through” »,
Public Administration Review, 19(2), 1959, p. 79-88.
[7]
Michel Crozier, Jean-Claude Thoenig, « La régulation des systèmes organisés complexes. Le cas du système de décision politico-administratif local en Francce »,
Revue française de sociologie, 16(1), 1976, p. 3-32.
[8]
Patrick Le Galès, « Régulation, gouvernance et territoire », dans Jacques Commaille, Bruno Jobert (dir.),
Les métamorphoses de la régulation politique, Paris, LGDJ, 1994.
[9]
Peter A. Hall, « Policy Paradigms, Social Learning and the State. The Case of Economic Policymaking in Britain »,
Comparative Politics, 25(3), 1993, p. 275-296.
[10]
Patrick Le Galès, « Du gouvernement des villes à la gouvernance urbaine,
Revue française de science politique, 45(1), 1995, p. 57-95.
[11]
Jean-Pierre Gaudin,
Pourquoi la gouvernance ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2002.
[12]
Javier Fernández Sebastián, Juan Francisco Fuentes (dir.),
Diccionario político y social del siglo XIX español, Madrid, Alianza Editorial, 2002. Toutes les citations que nous donnons ici sont traduites par nous.
[13]
Pour le premier auteur, 27 entrées (certaines avec collaborateur), 29 pour le second (dont 8 en collaboration).
[14]
On mentionnera aussi, en Italie, le Centre de recherche sur le lexique politique et juridique européen, dirigé par Giuseppe Duso et lié à
Filosofia Politica : le projet est de traiter l’histoire de la philosophie à travers la primauté de l’histoire des concepts (à l’inverse de la démarche de Koselleck ou de Gadamer, qui va de la philosophie à l’analyse des concepts investis dans l’histoire).
[15]
Aussi oppose-t-on en philosophie le concept, résultat d’une élaboration
ad hoc à l’intérieur d’un système ou, à tout le moins, d’une problématique, et la
notion, qui reste riche (ou « impure ») de sa relation au langage naturel.
[16]
Diccionario, « Introduction », p. 28, d’après R. Koselleck,
Futuro pasado (trad. française par J. Hoock, M.-C. Hoock,
Le futur passé : contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990).
[17]
Il serait peut-être préférable de parler de « catégories sémantiques », pour marquer à la fois le nombre limité et le caractère structurant de ces notions : affaire de définition. Le terme « concept » reste, en français, plutôt lié à la pensée théorique.
[18]
Cité dans l’« Introduction »,
Diccionario (désormais
DPS), p. 45.
[19]
Ibid., p. 34. Il ne s’agit pas d’« ordonner la politique » en montrant la confusion et, en somme, la vacuité des mots.
[20]
Pour faire la différence, citons, par exemple, deux grands classiques : Jean Dubois,
Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, Paris, Larousse, 1960, ou F. Brunot,
Histoire de la langue française des origines à nos jours, Paris, Armand Colin, 1967, notamment le volume sur
La Révolution et l’Empire (t. IX-2).
[21]
Cette perspective est négligée par les directeurs du
DPS, dans leur introduction. De K. M. Baker, voir son introduction dans K. M. Baker (ed.),
The French Revolution and the Creation of Modern Political Culture, Oxford, Pergamon Press, vol. 1, 1987 ; K. M. Baker,
Au tribunal de l’opinion, Paris, Payot, 1993 (trad. L. Évrard).
[22]
DPS, p. 25 de l’introduction.
[24]
Cf. l’intéressante entrée « constitution » (José María Portillo Valdés) : plutôt que le credo de l’antériorité des droits individuels et de la nation comme somme d’individus, l’Espagne révèle un courant durable et plus fort (partagé par le libéralisme conservateur) selon lequel la nation s’identifie à la monarchie, tandis que l’État représente une réalité première, qui prédétermine les modalités constitutionnelles.
[25]
Débat de méthode, là encore. Il nous semble de bonne démarche, en histoire des idées et des représentations politiques, de finir par le comparatisme et non de commencer par lui ; car, à partir d’un enracinement particulier qui a été mis en lumière, les réalités communes prennent un sens effectif et non pas souligné de façon volontariste,
a priori, et, disons-le, artificiellement, par l’analyste.
[26]
Article « Individualisme », p. 373.
[27]
Le
DPS est issu de la coopération de deux équipes universitaires (à l’Université du pays basque et à l’Université madrilène Complutense), qui ont fait appel à des collaborateurs extérieurs.