Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629604
148 pages

p. 970 à 979
doi: en cours

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Lectures critique - Comptes rendus

Vol. 53 2003/6

2003 Revue française de science politique Lectures critique - Comptes rendus

Comptes rendus

CARTIER (Marie) – Les facteurs et leurs tournées. Un service public au quotidien. – Paris, La Découverte, 2003 (« Textes à l’appui. Enquêtes de terrain »). 329 p. Bibliogr.

Fondé sur une importante enquête de terrain (ethnographie, entretiens, travail sur archives et exploitation de nombreuses données secondaires), l’ouvrage de M. Cartier représente une enquête exemplaire sur cette Street-level bureaucracy (M. Lipsky, New York, Russel Sage Foundation, 1980) que constitue la poste française – et plus exactement ici, ses agents au contact de la population dans le cadre de tournées. Se concentrer sur cette institution qui, comparativement à d’autres, se trouve en position de quasi-monopole dans la délivrance de ses services, les administre à toute la population (et non pas à une partie, par exemple, la plus pauvre, à l’inverse des employés des CAF étudiés par Vincent Dubois [1]) et a représenté un symbole du service public à la française, permet de déployer un point de vue aiguisé sur les mutations du service public et de l’État. L’auteur ne s’y limite pas et c’est tout l’intérêt de l’ouvrage que de non seulement penser « l’État d’en bas », au travers de ses petits fonctionnaires, mais aussi de comprendre comment « La Poste » a pu constituer un abri pour ces classes populaires qui l’investissaient, un gage de dignité et de stabilité qui ne signifiait pas forcément une fuite vers la petite bourgeoisie. À travers l’analyse des transformations des modes de recrutement de l’institution, on saisit tout ce qui sépare le recrutement plutôt masculin et d’origine ouvrière des années 1950 à 1970, du recrutement déjà plus féminin des années 1970 et du début des années 1980, ou, enfin, de la forte proportion de diplômés d’études supérieures recrutés dans les années 1990. Ce sont là autant de représentations différentes de ce métier encore très physique et mal rémunéré qui s’engagent au travers de ces trajectoires diversifiées – et autant de façons de l’exercer. M. Cartier montre dans des portraits approfondis comment elles se traduisent par le syndicalisme ou, à l’inverse, par un repli sur la sphère privée. Mais elles s’expriment surtout dans les interactions quotidiennes entre les facteurs et la population. Selon leur trajectoire, les attentes qui étaient les leurs en devenant facteurs, ces derniers vont défendre l’idée du service public et de l’égalité de tous devant l’État ou, au contraire, aggraver le fossé qui sépare déjà l’État des quartiers pauvres, en délivrant un service distant, empreint de méfiance, voire de négligence. Les deux premières générations évoquées furent « chacune à sa manière, mais avec autant d’efficacité, socialement portées à s’ajuster à l’institution postale et à incarner une définition du métier de facteur comme travail de sociabilité et service administratif personnalisé » (p. 232). À l’inverse, des générations plus récemment entrées dans la poste et d’origine moins populaire vivent les tournées périphériques de façon beaucoup plus difficile. L’application stricte du règlement, réaction de défense face à l’incivilité, parfois réelle, des populations, n’est jamais aussi sévère dans les quartiers aisés : ici, logique commerciale oblige, il faut savoir faire preuve de « souplesse » et ne pas heurter la population. Quand la distance, souvent engagée dans les interactions au sein de grands ensembles, se combine à la différence de traitement de l’institution entre quartiers populaires et centre-villes aisés, le retrait de l’État hors de certains quartiers devient une réalité que les mutations commerciales de l’entreprise ne peuvent qu’aggraver. Symptôme de cette évolution, c’est aujourd’hui une erreur de déclarer, à l’épreuve orale du concours de facteur, vouloir rentrer à La Poste pour « être respecté dans son travail » ou pour « le service public » (plutôt que pour le service aux clients). De même, la prestation de serment des facteurs ne se déroule plus au tribunal d’instance, mais devant des cadres de l’institution. C’est au final un des nombreux apports de l’ouvrage que de montrer l’impossibilité de séparer l’analyse de l’action de l’État, au « ras du sol », de ceux qui le composent et de ce qu’ils attendaient de leur emploi : sécurité matérielle, certes, fût-ce au prix d’un salaire particulièrement bas, mais aussi dignité et « honorabilité ».
Johanna SIMÉANT
CERAPS, Université de Lille-2

ROULOT (Jean-François) – Le crime contre l’humanité. – Paris, L’Harmattan, 2002 (Logiques juridiques).

Il est des écrits auxquels leur sujet confère une urgente nécessité, mais qui exigent un courage à la mesure même de cet impératif besoin. De courage, Jean-François Roulot en a fait preuve pour rédiger son roboratif ouvrage sur le « crime contre l’humanité ». Dans ce livre de 417 pages denses, qui constituent sa thèse remaniée, J.-F. Roulot trace les contours historiques, juridiques, politiques et moraux du concept de crime contre l’humanité, avant d’en analyser la chaotique et écliptique mise en œuvre au cours de la seconde moitié du 20 e siècle. Or, ce concept, qui paraît, au premier abord, d’une évidence morale incontestable, devient fuyant jusqu’à l’évanescence lorsqu’il s’agit de le traduire dans l’ordre juridique. Le seul regard sur l’histoire que porte l’auteur suffit à donner la mesure de la difficulté : si, en termes moraux, la question prend forme dès le milieu du 19e siècle, si la notion de protection de la personne en temps de guerre se trouve consolidée par le traité de Versailles, on devra patienter jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et son sinistre tableau des atrocités nazies pour que le Droit, dans sa double dimension normative et répressive, formalise le concept : la première formulation complète du crime contre l’humanité tient dans l’accord de Londres du 8 Août 1945, qui institue le Tribunal militaire international de Nuremberg, étendu ensuite à celui de Tokyo. Puis, il faudra attendre la résolution 827 du Conseil de sécurité des Nations unies, du 25 Mai 1993, pour qu’une juridiction internationale soit de nouveau constituée. Longue parenthèse de plus de quarante-cinq ans, au cours de laquelle le crime contre l’humanité n’est pas ignoré (il sera utilisé notamment pour condamner l’Apartheid), mais ne dispose pas d’instrument de sanction.
Cette éclipse pénale donne, à elle seule, la mesure du problème : on chasse sur des terres, sinon inconnues, du moins incertaines, où la puissance politique brutale résiste aux ombres du Droit et de la Morale. La scène internationale reste aujourd’hui dominée par les États souverains qui entendent soumettre les normes contraignantes à leur consentement. Dès lors, la condition première d’émergence d’une règle juridique effective, dans une matière qui dépasse et déborde par nature la souveraineté étatique, est de la faire échapper au consentement préalable des États. C’est ce que propose et fonde sur une analyse circonstanciée J.-F. Roulot, en s’appuyant sur la distinction entre Droit International impératif et Droit international obligatoire. Si le second puise sa force obligatoire dans les conventions signées par les sujets de droit, le premier, qui constitue ce que l’on nomme le jus cogens, s’impose en dehors de toute acceptation préalable. J.-F. Roulot montre, d’une manière documentée, comment le crime contre l’humanité relève naturellement et logiquement du Droit international impératif.
Le tableau qu’il fait ensuite de l’application du concept peut laisser un sentiment de frustration au lecteur. Cela tient moins à l’auteur qu’à la matière même du Droit international, dont l’effectivité reste encore trop souvent limitée. Le grand mérite de l’ouvrage reste de montrer que la difficulté d’application d’une norme, qui intéresse l’espèce humaine tout entière, ne tient pas à la technique juridique, pleinement définie et opératoire, mais à la résistance politique des États, qui préfèrent garder la plénitude de leur puissance souveraine, quitte à laisser un criminel se soustraire à la justice par le simple refus d’un ordre juridique national de reconnaître l’incrimination.
Claude PATRIAT
Centre de recherche sur la culture, les musées et la diffusion des savoirs, Université de Bourgogne

VERGÈS (Françoise) – Abolir l’esclavage : une utopie coloniale. Les ambiguïtés d’une politique humanitaire. – Paris, Albin Michel, 2001.

De l’aveu même de F. Vergès, enseignante à l’Université de Londres, l’ouvrage est moins un travail d’historienne qu’un essai, qui associe certaines approches de sciences sociales à une réflexion subjective inspirée par une origine réunionnaise. La structure du livre reflète cette singularité : ni construction chronologique ni progression thématique, mais un retour constant sur les mêmes hypothèses. Aborder les discours (discours mobilisateurs ou romans) et les politiques abolitionnistes de la fin du 19e siècle comme une politique humanitaire, c’est l’intuition forte de cet ouvrage, même si la comparaison entre abolitionnisme passé et humanitaire contemporain demeure implicite, puisqu’on ne sait trop ce que l’on doit entendre par « humanitaire » (discours des militants, discours des ONG, image publique, etc. ?). On ne parvient pas non plus à cerner tout à fait la nature du lien entre ces deux « causes ». S’agit-il d’une filiation historique ou, comme le laisse entendre l’auteur, notamment lorsqu’elle ramène les mobilisations anti-abolitionnistes française, anglaise et américaine à une même structure, de la similarité de deux produits d’une « tradition de la pensée européenne dans sa relation à l’Autre non européen » ?
Quatre caractéristiques sont pareillement imputées à l’abolitionnisme et à l’humanitaire : une rhétorique de l’urgence, un objet de compassion partagé (l’Afrique), la prédominance d’une imagerie et d’un registre moraux, et une même tentative de formulation d’un droit d’ingérence. Cette intuition comparative permet de mettre au jour certains des effets pervers de la « noble cause » que fut l’abolitionnisme. Urgence et moralisation imposent le recours à un schéma manichéen – le bien étant incarné par l’idéal éducatif européen – et la construction du « bénéficiaire », l’esclave ou l’affranchi, comme une victime, dont le corps souffrant aussi bien que la nature infantile doivent être exhibés. Les techniques de mobilisation abolitionnistes signent donc la disparition de l’esclave en tant que sujet politique. Par là, elles légitiment la conquête coloniale, puis le remplacement de l’esclavage par la servitude (le travail forcé et son contrôle « disciplinaire ») et confortent les inégalités raciales. Par sa visée critique, l’ouvrage de F. Vergès fournit donc des pistes intéressantes pour l’analyse des discours et politiques humanitaires.
Sandrine LEFRANC
CNRS/LASP-Université Paris X

L’enquête de terrain. Textes réunis, présentés et commentés par D. Cefaï. – Paris, La Découverte/MAUSS, 2003.

L’ouvrage L’enquête de terrain a une double ambition. La première est de rendre accessible au lecteur non-anglophone les textes classiques sur le travail de terrain en sciences sociales produits depuis les années 1950 en Grande-Bretagne et aux États-Unis. D’Howard S. Becker à Clifford Geertz, de Aaron V. Cicourel à Robert Emerson, de James Urry à Michael Burawoy, ce sont près d’une quinzaine de « grands noms » de la sociologie et de l’anthropologie ayant travaillé l’épistémologie du travail de terrain qui voient leurs articles ici reproduits en français. La première partie, consacrée à l’histoire des méthodes, rassemble les textes retraçant « l’invention » du travail ethnographique en Grande-Bretagne, jusqu’à la révolution malinowskienne, et traitant des pratiques d’enquête des chercheurs de la première école de sociologie de Chicago et de l’école anthropologique de Manchester. Les articles de la deuxième partie portent, quant à eux, sur quelques-unes des grandes querelles ayant animé les débats sur la description, l’interprétation et la narration en anthropologie. Enfin, la troisième partie est une sélection de textes ayant, chacun en son temps, proposé une réflexion originale et innovante sur la pratique de l’enquête de terrain. L’ouvrage offre ainsi un corpus de base aisément accessible à tout étudiant ou chercheur intéressé par ces questions.
Mais L’enquête de terrain n’est pas un simple recueil de textes. Au travers des présentations denses qui accompagnent chaque partie et d’une imposante postface, D. Cefaï répond en effet à ce qui constitue la seconde ambition de l’ouvrage : la restitution du contexte historique des textes rassemblés, mais également, au-delà, l’approfondissement de la réflexion sur les problèmes épistémologiques, méthodologiques et déontologiques que soulève la pratique de l’enquête de terrain. On ne trouvera cependant ici aucune « recette ». L’objectif affiché de l’auteur est, de fait, davantage de fournir des repères dans l’abondante littérature se réclamant de l’enquête de terrain et de livrer ses réflexions sur les grandes controverses épistémologiques qui la traversent que de proposer à l’enquêteur des outils méthodologiques opérationnels. Une stimulante invite à la réflexion donc, mais dont le caractère extrêmement érudit tend parfois à masquer les aspects les plus pragmatiques des interrogations auxquelles se trouve confronté tout sociologue pratiquant l’enquête de terrain et les bricolages auxquels contraint le caractère « irréductible » de l’empirisme.
Sophie MAURER
Institut d’études politiques de Paris/New York University

POPKIN (Margareth) – Peace without Justice, Obstacles to Building the Rule of Law in El Salvador. – University Park, Pennsylvania State University Press, 2000. 287 p.

Six ans après la signature des accords de paix, la justice a été laissée de côté au nom de la réconciliation, estime M. Popkin, dans cette analyse minutieuse des tentatives de réformes judiciaires avant, pendant et après la guerre civile qui ensanglanta le Salvador au cours des années 1980. Pour cette juriste américaine, qui connaît très bien le Salvador pour y avoir travaillé de nombreuses années, les accords de paix signés en 1992 ont certes permis de démilitariser la société et de promouvoir la démocratie, mais dans ce pays où l’impunité était érigée en principe et la branche judiciaire victime d’intimidation et de corruption, la justice n’est toujours pas indépendante, les juges ayant finalement été plus résistants aux changements que les militaires, en dépit des efforts des États-Unis, de l’ONU et de la société civile pour réformer en profondeur le système judiciaire.
Revenant de façon détaillée sur les obstacles et difficultés rencontrées, M. Popkin montre bien les enjeux et limites de ce genre d’entreprise. Concilier les exigences de justice avec les désirs de paix n’est jamais facile, rappelle-t-elle, mais n’y avait-il que le choix entre une paix sans justice et une justice sans paix ? Pour M. Popkin, la Commission de la vérité fit un travail admirable, mais ses recommandations ne furent pas toutes appliquées, en raison d’un manque de volonté politique, comme en témoigne la loi d’amnistie promulguée en hâte quelques jours après la publication du rapport de cette Commission sur les violations des droits de l’hommes commises depuis 1980, empêchant ainsi que toute la justice soit faite.
Mais l’auteur va plus loin… M. Popkin ne se contente pas d’expliquer en quoi, au cours de ce processus de paix et de démocratisation pourtant présenté comme un succès, la paix fut plus importante que la justice et les droits de l’homme parfois sacrifiés pour des raisons politiques. À partir de nombreux éléments de comparaison (Guatemala, Argentine, Chili, Haïti, Afrique du Sud, etc.), elle tente également d’en tirer les leçons et enseignements. Non seulement les questions judiciaires furent quelque peu délaissées au cours des négociations de paix, explique-t-elle, mais les efforts en la matière se concentrèrent, par la suite, sur les réformes institutionnelles et structurelles, tant et si bien que l’ensemble des acteurs (gouvernement salvadorien, États-Unis, mais aussi Nations unies, FMLN et société civile) porte une part de responsabilité dans le fait de ne pas avoir suffisamment mis l’accent sur les sanctions personnelles et les réparations aux victimes. Et de conclure, à cet égard, que le Salvador est un exemple à ne pas répéter.
Frédéric MASSÉ
Centre d’études interaméricaines, Université Laval, Québec

CHAMPY (Florent) – Sociologie de l’architecture. – Paris, La Découverte, 2001 (Repères). 122 p.

Comment s’est organisée historiquement la profession d’architecte en France ? Comment a-t-elle conquis provisoirement son autonomie ? Quel a été le rôle de l’État dans cette conquête ? Voici, résumées à l’extrême, les trois ambitions majeures de ce petit ouvrage, dont le propos et l’envergure dépassent largement la simple perspective d’un manuel. F. C. se livre dans une première partie à une sociologie classique, mais précieuse de cette profession (relativement sous-représentée en France, en comparaison avec les autres pays européens), fondée sur une connaissance approfondie du champ (sa thèse porte sur les architectes et la commande publique) et appuyée par de nombreuses données statistiques. La sociologie de l’architecture est tout d’abord celle d’une autonomisation vacillante : par rapport aux artisans de la construction (comme les maçons et les charpentiers, avant le 19e siècle), d’une part, et par rapport aux ingénieurs, d’autre part. La construction du monopole de l’exercice n’a été possible qu’avec l’unification progressive d’une culture professionnelle autour d’une référence commune : le travail de l’architecte est avant tout projectuel et esthétique. Ce sont ces deux qualités qu’il s’agira de fixer et de codifier dans le temps, mais qui représenteront également – par le fait même qu’elles ne s’appuient pas sur un savoir scientifique incontestable – les obstacles les plus grands à cette autonomisation.
Si l’auteur consacre deux chapitres sur quatre à l’analyse de la place de l’État dans ce processus, c’est bien que la conquête de l’indépendance professionnelle, mais aussi l’unification des pratiques et la légitimation des savoirs se sont réalisées inévitablement, à l’instar d’autres organisations, par le biais de la sollicitation et de la prise en charge publiques. Ces trois processus sont concomitants de la construction et de la consolidation de l’État providence, car, même si – à la différence d’autres professions libérales, comme les médecins – les architectes sont absents ou continûment éloignés des lieux de pouvoir, c’est néanmoins le droit de la commande publique et la politique publique du logement qui vont orienter radicalement, pour le meilleur et pour le pire, le contenu des pratiques, ainsi que les représentations de celles-ci au sein de la profession même et dans l’opinion. La création de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts en 1819 a certes consacré l’anoblissement de la profession, mais les étapes décisives qu’elle a connues dans ce domaine remontent incontestablement à la seconde moitié du 20e siècle (l’Ordre des architectes est fondé sous Vichy) et, surtout, aux années 1970, lorsque la politique du logement va devenir plus « qualitative » et donc requérir les services d’architectes spécifiques. Ainsi, la distinction entre les fonctions de maître d’ouvrage et de maître d’œuvre est décrétée en 1973, tout comme la codification des tâches de l’architecte. Les concours, désormais obligatoires, mais pas toujours transparents, et les prix se multiplient et sont systématisés à partir des années 1980. La création, en 1977, d’une Mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques (MIQCP), institution au rôle principalement consultatif qui doit éviter de heurter les intérêts économiques de groupes puissants (entreprises, promoteurs, bureaux d’études techniques, etc.), renforce l’inscription durable de l’architecture au sein de l’État.
Peut-on parler alors d’une victoire de l’architecture et des architectes en France ? Loin de là, car le droit de la commande publique reste trop éclaté et timide pour constituer une véritable source de légitimité et représenter un vecteur d’identité professionnelle pour les acteurs. Les arguments ne manquent pas pour prouver la mollesse législative, réglementaire et administrative : les conflits internes à la profession comme le manque de volonté politique ont fait que les décrets d’application de la loi de 1977, dite MOP, qui fixe les missions du maître d’ouvrage public n’ont été publiés qu’en 1993. Mais c’est certainement le « vagabondage » de la Direction de l’architecture auprès de différents ministères de tutelle depuis les années 1960 qui a le plus sérieusement entamé le crédit de cette profession auprès des spécialistes et de l’opinion publique. En outre, la fonctionnarisation reste très récente, puisque ce n’est qu’en 1993 qu’est créé un corps des architectes et des urbanistes de l’État (UAE), regroupant les Urbanistes de l’État (UE) et les Architectes du Bâtiment de France (ABF). L’ouvrage jette ainsi en creux les bases – qu’il faudrait consolider – d’une sociologie des acteurs les plus dominés : ce sont les architectes de la commande privée, éloignés des lieux de légitimation et de sacralisation. Cet éclatement de la profession masque d’ailleurs très mal sa profonde fragilité : l’auteur s’attache à montrer, tout au long des quatre chapitres qui constituent l’ouvrage, comment, malgré la progressive reconnaissance de la singularité professionnelle par l’État, celle-ci demeure fondamentalement « menacée » : le paradoxe de la codification des savoirs et des pratiques réside, comme on s’en doute, dans le fait qu’elle institutionnalise, en même temps qu’elle enferme et contraint, une créativité assez mal objectivée (l’enseignement de l’architecture reste éclaté et instable, soumis à des réformes constantes). La programmation devenant plus prescriptive depuis ces dernières années, la mission de l’architecte comme organisateur de l’espace se voit considérablement limitée : il s’appuie sur des concepts artistiques contestables par nature dans une société qui valorise de plus en plus l’homogénéité et la standardisation des techniques et des compétences. Finalement, c’est la sociologie d’une profession et d’un groupe plutôt hétéronomes que construit l’auteur : dépendants de l’évolution du droit et des pratiques dans des secteurs connexes, comme celui du bâtiment, ils peinent à s’organiser, à se constituer en groupe d’intérêt (l’action collective est balbutiante, comme le montre l’analyse du mouvement syndical, en raison de la segmentation de la profession) et surtout à démontrer la nécessité de leur activité, souvent associée au prestige. Dans un contexte où le droit s’européanise et où les missions de l’État providence sont sans cesse remises en question, on aura compris que l’avenir de cette profession devient éminemment incertain et indéterminé.
Choukri HMED
Centre de recherches politiques de la Sorbonne
UMR CNRS n° 8057-Université de Paris-I

VAN KLEE (Dale K.) – Les origines religieuses de la Révolution française (1560-1791). Trad. de l’anglais par Alain Speiss. – Paris, Le Seuil, 2002. 573 p. Bibliogr. Index.

La Révolution française est le miroir où chaque époque se contemple pour essayer de percer l’énigme de son destin. Au 19e siècle, les origines de la « catastrophe », disait-on, ont été cherchées dans la philosophie des Lumières, aiguisant la géométrie d’idées cultivées dans les salons et ateliers de l’Encyclopédie. Contemporain d’une autre Révolution, le 20e voudra plutôt isoler des causes sociales (lutte des classes), intellectuelles (le progrès de la diffusion des connaissances grâce aux collèges) ou culturelles (les réseaux de sociabilités). Le 21e va-t-il revenir au passé lointain en s’intéressant aux origines religieuses de la Révolution ? Aux débats théologiques qui ont mobilisé une opinion condamnée à prendre parti puisque le billet de confession délivré par un prêtre commandait l’accès aux sacrements et à la vie sociale ? Stimulante, la tentative vient de l’étranger et trouve son explication dans le sous-titre anglais : De Calvin à la Constitution civile du clergé. Ainsi un nouveau fil est-il tiré : la modernité commence avec la Réforme, qui, remplaçant le fidèle par le citoyen, retrouve, transforme et donne vie et corps aux vieux concepts de liberté de conscience et de raison critique, comme au binôme assentiment-résistance. Et, comme pour juger, il faut avoir un système de référence, l’idée de Lois fondamentales du royaume fait progressivement son chemin dans les têtes plus que dans la réalité des Chartes. En l’absence de forum ouvert au débat public, le débat sur la nature, l’existence et les origines de ce dépôt dont on voudrait qu’il soit sacré avait été initié par les Huguenots. Après leur échec politique, le système est repris par les jansénistes, qui, en lutte contre l’absolutisme monarchique, vont jouer un rôle décisif dans la désacralisation, la sécularisation et, finalement, la laïcisation de la royauté des lys. Combinant orthodoxie religieuse et résistance spirituelle, les jansénistes acquièrent leur importance historique de l’investissement réussi du Parlement de Paris, qui est alors un monde, une immense nébuleuse judiciaire qui, outre les magistrats, comprend l’ordre des avocats et leurs officiers de justice, qui joueront tous un rôle décisif dans l’élaboration de définitions, glissant de la théologie à l’ecclésiologie et, de là, au droit public. Dès lors, le jeu de la politique pré-révolutionnaire va se jouer entre trois môles très peu au fait du tourbillon où l’histoire va les entraîner : la Monarchie, l’Église de France et les parlements.
Catholique et absolue, mais non despotique, la monarchie des Bourbons se découvre obligée d’entrer dans un débat qui la désacralisera ; gallicane, l’Église de France est affrontée au problème nouveau de l’ultramontanisme, puisque la papauté a été confortée et fortifiée dans son magistère par l’issue du Concile de Trente et la création de la Compagnie de Jésus ; quant aux parlements, ayant enregistré la révocation de l’Édit de Nantes au temps de la splendeur du Roi-soleil, ils plieront encore devant le Louis XIV vieillissant qui, un an avant sa mort, fait enregistrer en 1714 la bulle Unigenitus. Récusant le jansénisme, cette constitution est composée de soixante-dix anathèmes condamnant la grâce efficace, l’absolution différée et la lecture de l’Écriture en français, etc… Le premier accueil sera frais : l’assemblée des évêques est réservée, le Parlement fait des remontrances et l’archevêque de Paris, le cardinal de Noailles, demande la convocation d’un concile général pour trancher. Mais la résistance fera long feu : dans les provinces, issus de la contre-réforme et mieux disposés envers Rome, les curés envoient leurs signatures d’adhésion ; et c’est ainsi que le 18e siècle sera celui de la seconde lutte contre les jansénistes, lutte au terme de laquelle la royauté française se découvre entièrement déstabilisée par la demande de monarchie constitutionnelle. Revendication magistralement diffusée par l’invention d’un langage « patriote » dont l’effet de résistance sera d’autant plus entraînant que, quelles que soient les condamnations, manifestations ou contre-offensives lancées par le parti dévot, il est finalement impossible à désavouer. Vivien de La Borde fut un des premiers à décrire ce Renversement des libertés gallicanes : humiliée, l’Église gallicane devait prendre appui sur le « petit nombre » des magistrats du parlement de Paris, que les circonstances investissaient du même rôle que celui du corps des évêques dans la mission de dire le vrai. Ayant soutenu la monarchie légitime contre la Ligue catholique, le Parlement se vante maintenant de « modérer » la monarchie : en effet, au nom des Lois fondamentales du royaume, despotisme et arbitraire connaissent les limites du droit d’enregistrement et de remontrances qui retardent et protègent la nation contre les excès fiscaux. À refuser les impôts, comme à interdire les jésuites, les parlements deviendront très populaires pour un temps, puis, ayant abusé à leur tour, ils sont écartés par Maupeou, avant d’être rappelés par Louis XVI. Mais leur heure était passée ; devant le nouveau tribunal de l’opinion, la défense de leurs privilèges les avait marginalisés et ce, d’autant plus qu’ils sont incapables de voir que seuls les États généraux sont légitimes pour exprimer l’assentiment de la nation à l’impôt. Au printemps 1789, la vieille magistrature aura peu d’élus aux États généraux, qui, transformés en Assemblée nationale, n’hésitera guère avant de les dissoudre en même temps que l’Ordre des avocats : créées par Saint Louis et multipliées par Louis XI afin de disposer d’une justice civile capable de s’imposer face à la justice ecclésiastique, les cours souveraines disparaissent dans l’indifférence ; beaucoup de leurs chefs allaient y perdre la vie et, avec eux, un monde de science, de dignité et de culture de résistance serait englouti.
Le dernier acte du jansénisme judiciaire se jouera en juillet 1790 avec le vote de la Constitution civile du clergé, qui, exagérant à son tour la confusion entre l’ordre spirituel et l’ordre de la réforme administrative, ouvrira un conflit où la Révolution se radicalisera jusqu’à renier les principes proclamés dans sa Déclaration inaugurale. Une érudition étourdissante permet de vivre et de retrouver les enjeux de ces débats, souvent confus, dont les signataires ne sont plus guère connus. Dans le lot, on isolera deux noms et deux titres aussi célèbres qu’éclairants : Adrien Le Paige, l’auteur janséniste des Lettres historiques, qui fut cet avocat « figuriste » ayant eut l’idée extraordinairement efficace de transposer de la religion vers la politique la faculté de lire l’avenir dans les figures du passé, selon un schéma déjà raconté par Catherine Maire dans De la cause de Dieu à la cause de la nation. L’autre nom est celui de Guillaume-Joseph Saige, dont Le catéchisme du citoyen publié en 1787, plaidant la convocation des États généraux et la souveraineté du peuple, illustre comment le transfert de sacralité du roi vers la nation est alors conçu, formulé et reconnu comme une évidence du bon sens.
Odile RUDELLE
Centre d’étude de la vie politique française

RINAURO (Sandro) – Storia del sondaggio d’opinione in Italia. Dal lungo rifiuto alla repubblica dei sondaggi (1936-1994). – Venise, Istituto Veneto di Scienze, Lettere ed Arti, 2002. 764 p. Bibliogr.

Cet ouvrage est le premier à s’attacher systématiquement à l’histoire du sondage d’opinion en Italie. Comme l’écrit l’auteur, ce n’est que très tardivement, par rapport aux autres démocraties occidentales, que le sondage a été utilisé dans ce pays et reconnu par les acteurs politiques comme un outil nécessaire de la compétition électorale et de l’action publique – et l’on comprend que l’absence d’intérêt pratique pour l’instrument se soit traduite par l’indifférence de l’univers académique. C’est d’ailleurs là l’interrogation principale du livre : comment expliquer le « long refus » des sondages de la part des classes dirigeantes italiennes – un refus qui ne prend réellement fin qu’au début des années 1990, date de clôture de l’enquête ? La réponse à cette question n’est pas à rechercher du côté de l’offre. Non seulement la technique des sondages était connue en Italie dès avant la Seconde Guerre mondiale (elle avait même suscité l’intérêt des autorités fascistes), mais encore un institut d’études, la Doxa, y a été créé en 1946 ; encore actif aujourd’hui, il a produit de nombreuses enquêtes d’opinion (estimations électorales, analyses des pratiques sociales et culturelles, études de marché, etc.). Une grande partie du livre s’attache à rendre compte de l’activité de cet institut, de la carrière et de la personnalité de son fondateur (Pierpaolo Luzzatto Fegiz, professeur de statistique à l’université de Trieste), des efforts constants de ce dernier pour imposer l’usage du sondage auprès des milieux économiques et politiques ou de la presse. Que ces efforts n’aient pas eu les résultats escomptés est dû à la conjugaison de plusieurs facteurs : le caractère tardif de la formation d’un marché national des biens de consommation et l’organisation du système productif en petites unités (qui restreint la demande de la part des entrepreneurs) ; une culture « réfractaire » aux sondages que l’on retrouve dans les partis politiques dominants (la Démocratie chrétienne tout autant que le Parti communiste), qui privilégient les contacts directs avec les électeurs (par l’intermédiaire des notables ou des associations partisanes) aux dépens des techniques modernes de mesure de l’opinion ; la réticence des élites cultivées face à la sociologie et aux sciences sociales en général ; une conception volontariste et technocratique de l’action publique, qui fait que les bureaucraties étatiques se sont longtemps désintéressées des « attentes de l’opinion ». On peut regretter que S. Rinauro renvoie très fréquemment l’ensemble de ces phénomènes à un manque de « maturité » de la société italienne, qui expliquerait ses « réticences » à accepter le sondage – comme si ce dernier s’identifiait nécessairement à la modernité démocratique. Peut-être aurait-il été utile de rechercher autre part (par exemple dans les logiques du jeu parlementaire) les raisons pour lesquelles, comme le dit à l’auteur un dirigeant démocrate-chrétien dans un entretien, « l’opinion publique n’était pas la référence essentielle » des hommes politiques de la première République italienne. Mais ces critiques ne sont que marginales face à l’ampleur d’un travail basé sur le dépouillement d’archives considérables et inédites, qui est une contribution importante à l’histoire politique et intellectuelle de l’Italie d’après-guerre.
Jean-Louis BRIQUET
Centre d’études et de recherches internationales
Fondation nationale des sciences politiques
CNRS

ROSSADE (Werner), SAUER (Birgit), SCHIRMER (Dietmar), dir. – Politik und Bedeutung. Studien zu den kulturellen Grundlagen politischen Handelns und politischer Institutionen. – Opladen, Westdeutscher Verlag, 2003.

L’ouvrage Politique et sens (ou Politique et signification) propose un panel inégal d’études visant, comme l’indique le sous-titre, les fondements culturels de l’action politique et des institutions politiques. Témoignage de l’ancrage toujours sensible de la science politique allemande dans le terreau des ambitions macro-sociologiques de la science politique nord-américaine, l’ouvrage veut examiner la postérité de notions qui furent celles de Almond, Verba et Nye, et dont l’influence dans les débats public et académique fut décisive en Allemagne, du fait de l’inquiétude constante suscitée par l’adhésion de la société allemande à la démocratie représentative [2]. Les vingt-six contributions se partagent en analyses conceptuelles ou théoriques, en contributions empiriques sur des indicateurs d’attachement à la démocratie de la part de groupes ou institutions, en examens plus centrés sur la situation de l’Allemagne post-réunification, enfin en contributions prospectives ou comparées.
On mesurera, à la lecture, la place toujours forte tenue par les enquêtes quantitatives de très grande échelle, telles que celles de R. Inglehart, ou les spéculations comparées, telles que celles de S. Huntington. L’ouvrage ne pouvait ainsi échapper à la déclinaison d’enquêtes d’opinion sur l’attachement des Allemands à leurs élites politiques (O. Niedermayer) ou, au travers des questionnaires distribués dans les dispositifs du European Value Study, aux formes de participation politique dans 40 pays du continent européen (H.-D. Klingemann). Les contributions introductives (celle de D. Schirmer, notamment) insistent bien pourtant sur la richesse des emplois contemporains de la notion de culture en science politique, qui refusent tout autant la relation causale univoque « culture ⇒ politique » que la découverte des « valeurs » comme fin en soi de la recherche, et qui considèrent plutôt les modalités variables de la culture en politique selon les contextes événementiels et les configurations socio-politiques. Cette notion de culture doit beaucoup aux travaux de R. Putnam ou au néo-institutionalisme. Elle embrasse, de manière encore incertaine, mais en conséquence plus riche, les dimensions anthropologiques fortes de la médiation symbolique à l’œuvre dans la relation politique. On regrettera juste que ces pistes théoriques tracées en première partie aient souvent peu trouvé d’écho dans les contributions empiriques.
Fabien JOBARD
Centre d’études sociologiques sur le droit et les institutions pénales
CNRS/ministère de la Justice
 
Erratum
 
 
Dans la lecture critique de Lucien Jaume, « Carl Schmitt, interprète de Hobbes : une lecture frelatée », Revue française de science politique, 53(4), août 2003, p. 626, note 3 : D. Séglard et M. Köller ont traduit la postface de W. Palaver et Denis Trierweiler est le traducteur du texte de C. Schmitt.
 
Complément d’information
 
 
Dans le numéro 53(5) d’octobre 2003 de la RFSP, Odile Rudelle regrettait (dans sa lecture critique « Histoire et archives ») l’absence d’archives relatives à la reconstruction de l’État républicain de 1940 à 1945. Le 2 décembre 2003, en présence de Pierre Messmer, chancelier de l’Institut, la directrice des Archives de France annonçait la publication de De la Résistance à la Cinquième République : inventaire des archives du Général de Gaulle, 1940-1958 et leur ouverture au public, les soixante années légales étant écoulées. Le même jour était présenté le DVD-rom du Journal Officiel de la France au combat avec le général de Gaulle, 1940-1946, qui fournit de façon accessible l’ensemble des textes fondateurs de la France Libre, de la France Combattante, du Comité National, du Comité Français de Libération Nationale comme du Gouvernement Provisoire de la République française, que la recherche savante attendait depuis si longtemps. Dont acte. La Revue française de science politique se devait de porter à la connaissance de ses lecteurs un événement archivistique et documentaire aussi heureux.
 
Remerciements
 
 
Thomas Lindermann remercie Pascal Vennesson et Jean Klein pour l’aide qu’ils lui ont apportée dans la rédaction de son article « Faire la guerre, mais laquelle ? », no 53(5) d’octobre 2003 de la RFSP.
 
NOTES
 
[1] Vincent Dubois, La Vie au Guichet, Paris, Economica, 1999.
[2] « Les sciences politiques allemandes », Politix, 59 (3), 2002.
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Vincent Dubois, La Vie au Guichet, Paris, Economica, 1999. Suite de la note...
[2]
« Les sciences politiques allemandes », Politix, 59 (3), 20...
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