Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629841
152 pages

p. 237 à 260
doi: en cours

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Vol. 54 2004/2

2004 Revue française de science politique Articles

Le socialisme français soluble dans l’institution municipale ? Forme partisane et emprise institutionnelle : Roubaix (1892-1983)

Rémi Lefebvre Rémi Lefebvre est maître de conférences en sciences politiques à l’université Lille 2 et chercheur au CERAPS. Il a notamment publié : « Être maire à Roubaix : la prise de rôle d’un héritier », Politix, 38, 1997, p. 63-87 ; « Rhétorique de la proximité et “crise de la représentation” », Cahiers lillois d’économie et de sociologie, Paris, L’Harmattan, 35, 2001 ; « “Le conseil des buveurs de bières” de Roubaix (1892-1902). Apprentissage et subversion des règles du jeu politique », Politix, 53, 2001, p. 87-116 ; « Ce que le municipalisme fait au socialisme. Éléments de réponse à partir du cas de Roubaix », dans J. Girault (dir.), L’implantation du socialisme français, Paris, Presses de la Sorbonne, 2001 ; « S’ouvrir les portes de la ville. Une approche ethnographique des porte-à-porte de Martine Aubry à Lille », dans J. Lagroye, Ph. Lehingue, Fr. Sawicki (dir.), La mobilisation électorale municipale, Paris, PUF-CURAPP, 2004. Il prépare un ouvrage collectif en collaboration avec Christian Le Bart sur « la proximité en politique ». Ses travaux de recherche portent sur les partis politiques, le socialisme en France, la sociologie du métier politique et les mobilisations électorales (<rlefebvre@hp-sc.univ.lille2.fr>).
Les analyses historiques disponibles sur le socialisme français mettent en avant trois caractéristiques qui fondent sa forte singularité : faiblesse de l’organisation, liens relâchés avec le monde ouvrier, rapport tourmenté au pouvoir. L’article se propose de montrer qu’une analyse attentive aux effets qu’a produit le très fort ancrage municipal du socialisme français permet de reconsidérer ces particularités. Dès lors, si l’on fait droit aux réalités municipales dans l’histoire du socialisme français, le municipalisme apparaît comme une des modalités principales de l’intégration à la fois institutionnelle et sociale du socialisme dans le système politique français. L’article s’attache pour ce faire à une étude de cas, celui de Roubaix, ville socialiste, quasiment sans discontinuité entre 1892 et 1983. On montre comment les socialistes intériorisent le rôle de maire, apparaissent peu à peu captifs de l’institution municipale et comment le municipalisme tend à dissoudre le socialisme. French socialism has been featured in the historiography according to three related and particular characteristics : a weak organization, loose links with the working-class, and a tormented relationship to power. The article suggests that the municipal dimension of French socialism needs to be carefully charted in order to reassess its specificity. Once the municipal extent is incorporated to the history of French socialism, municipal socialism emerges as one of the main conditions for socialism to become socially and institutionally integrated into the French political system. The article is based upon the case study of Roubaix, a city that almost uninterruptedly (1892 to 1983) elected socialist mayors. The case of Roubaix illustrates how French socialists internalized the role of mayors, and appeared more and more hampered by municipal institutions. The whole process shows how municipalism ends up diluting socialism.
 
Revisiter l’histoire du socialisme au prisme du municipal [1]
 
 
Si l’on considère le corpus des travaux consacrés à l’histoire du parti socialiste français, sa spécificité, voire « son exceptionnalité » sont traditionnellement fortement soulignées, au regard du développement des partis « sociaux-démocrates » européens notamment. Trois caractéristiques principales sont ainsi communément dégagées [2] : faiblesse de l’enracinement social, fragilité de l’organisation, rapport « tourmenté » au pouvoir. Nombreuses sont les analyses qui insistent sur l’absence de liens « organiques » du socialisme avec le monde ouvrier et les syndicats et, plus généralement, sur les faiblesses de son ancrage sociétal. Sur le plan de l’organisation, jamais la « structure social-démocrate » n’est parvenue à s’imposer en France [3]. Elle apparaît introuvable à ceux qui tentent de la repérer (ou alors très limitée géographiquement [4]). Appareil peu étoffé, bureaucratie partisane quasi-inexistante [5], forte décentralisation, faible pouvoir du centre sur la périphérie et surtout inexistence d’un militantisme puissant et intégré, dit de « masses », spécifient le parti comme organisation. Enfin, le socialisme français aurait cultivé une relative extériorité par rapport aux règles du jeu politique et n’aurait que tardivement accepté, de manière pleine et entière, son intégration dans le système politique [6]. Les contradictions auxquelles le Parti socialiste est régulièrement confronté au cours de son histoire résideraient dans les arbitrages toujours douloureux qu’il doit opérer entre « une conception incarnative du social » (celle du « parti-classe » [7], qui tend à l’émancipation de la population ouvrière) et une conception représentative de la politique, qui vise à l’émancipation de tous grâce au plein exercice des droits de chacun. Ces divers traits typiques, fortement intriqués, font système et dessinent un modèle d’analyse relativement cohérent, rendant compte de la solidité et de la permanence dans le temps de « l’exception » socialiste française. La prédilection pour l’idéologie et la constance de l’intransigeance doctrinale fonctionnent ainsi, dans cette modélisation, comme un moyen de conjurer sa faible représentativité ouvrière et sa fragilité organisationnelle.
Pour pertinentes qu’elles soient, ces caractéristiques historiques du socialisme français, routinisées, méritent, à notre sens, d’être contrastées et réinterrogées à l’aune de perspectives nouvelles, d’échelles d’analyse plus diversifiées et d’approches théoriques renouvelées. Ce modèle explicatif présente, en l’état, certaines limites. D’abord, il ne permet pas de comprendre la manière dont le parti socialiste a assuré sa pérennité (voire sa survie) et sa place, constante même si évolutive, dans le système politique, alors même qu’il a subi de nombreuses crises et perturbations (deux guerres, de nombreuses scissions, plusieurs régimes politiques, etc.) et qu’il a été confronté à la concurrence très vive du Parti communiste (dont la puissance en France n’a guère d’équivalent dans les autres pays européens). Une énigme historique demeure en somme non résolue : comment un parti si faible et si dépourvu de ressources politiques et de soutiens sociaux a pu se maintenir, même avec des fortunes diverses, tout au long du siècle, à la faveur de contextes si troublés ? En deuxième lieu, ces analyses, centrées sur les arènes partisanes nationales, les débats idéologiques et le rapport au pouvoir d’État, qui ordonne la mise en récit, méconnaissent les réalités locales et historiques très diverses sur lesquelles le phénomène socialiste s’est appuyé. Elles tendent en cela à expliquer de manière exclusive « le politique par le politique », à en surestimer l’autonomie [8] et, dans une large mesure, elles font l’impasse sur l’histoire sociale du socialisme, qui reste, il est vrai, encore inexplorée à bien des égards [9]. L’approche localisée permet d’affiner l’analyse en multipliant les terrains et les focales. Pour autant, elle ne saurait mettre en cause la validité globale des caractéristiques historiques prêtées au socialisme français qui sont difficilement contestables. Ces dernières doivent être prises au sérieux. Le comparatisme à l’échelle européenne permet de les établir et individualise de manière guère discutable le « cas » français, même s’il a tendance à accuser les caractéristiques des partis « sociaux-démocrates » européens [10]. Une certaine méfiance à l’égard des règles du jeu politique constitue ainsi, de manière peu douteuse, un fond irréductible de la culture socialiste. Mais les « spécificités » du socialisme français sont souvent plus postulées que véritablement analysées, plus invoquées et mobilisées que minutieusement explicitées et élucidées. Seule une approche socio-historique et génétique peut sans doute permettre de comprendre leur consolidation historique et d’analyser le « sentier » historique que le socialisme a emprunté. Dans cette perspective, on a tenté, à l’appui d’une thèse récemment soutenue [11], de défendre l’hypothèse que le parti socialiste a été très fortement marqué, au cours de son histoire, par l’institution municipale et que la manière dont cette dernière l’a modelé et façonné permet de reconsidérer les caractéristiques qui lui sont traditionnellement assignées (même si elle ne constitue bien sûr qu’un facteur parmi d’autres). On soutient, en d’autres termes, l’idée que la forme partisane prise par le parti socialiste est, pour partie, le produit de son ancrage municipal puissant, précoce et durable, et que c’est dans la force sociale de l’institution municipale et la prégnance des contraintes, autant que des ressources, qui en sont au principe, qu’il faut rechercher l’origine des particularités de ce parti.
En première analyse, que les municipalités constituent un élément essentiel de structuration du socialisme français et un enjeu politique de premier plan n’est guère discutable. S’il est un pouvoir auquel les socialistes se sont, au cours de leur histoire, sinon pleinement identifiés, du moins qu’ils ont exercé de manière précoce et continue, c’est bien le pouvoir municipal. Les municipalités ont toujours constitué stratégiquement des positions essentielles pour le parti socialiste et sont au fondement de son insertion structurelle et spécifique dans le jeu politique. Les nécessités de la lutte électorale et les règles du jeu de la concurrence politique contraignent, à la fin du 19e, les divers groupes qui se réclament du « socialisme », alors encore éclaté et faiblement institutionnalisé, à investir les mairies que la loi de 1884 a dotées d’une forte légitimité. En conséquence, les socialistes cherchent très tôt à s’appuyer sur ces « bases d’opération ». Si la question de la « participation » aux affaires de « la bourgeoisie » constitue une pierre d’achoppement des controverses socialistes, la participation aux affaires locales se révèle plus décomplexée (même si elle n’est pas exempte d’ambiguïté, on le verra). Il est en effet indiscutable qu’au niveau local, les socialistes se sont précocement et pleinement identifiés à l’institution communale et, donc, à un des symboles de la République.
Dès l’entre-deux-guerres se développe dans le parti « une culture de gouvernement local ». Tout au long du siècle, l’investissement des socialistes sur le plan municipal sera durable et ininterrompu, et cela dans la mesure où l’exclusion quasiment totale des lieux décisionnels centraux les prive d’autres ressources et les confine aux marges du jeu politique. Le parti socialiste, rappelons-le, ne participe qu’à quatre gouvernements sous la Troisième République. C’est le cas à dix-neuf reprises sous la Quatrième République (mais toujours en coalition et souvent de manière très éphémère). Il faudra attendre 1981, sous la Cinquième République, pour que les socialistes exercent à nouveau des responsabilités gouvernementales. C’est dire donc que, sur le plan national, ils ont peu été en situation de responsabilité. C’est au niveau municipal principalement qu’en l’absence d’expérience gouvernementale solide, une élite s’est autonomisée, formée, professionnalisée et a pu se parer d’une légitimité gestionnaire (fut-elle locale). C’est au niveau municipal, dans un premier temps, que le parti s’est produit comme entreprise politique visant à l’occupation de positions institutionnelles. Dépourvus à la fois de capital partisan collectif (l’organisation du parti étant faible [12]) et, le plus souvent, de ressources personnelles, les dirigeants socialistes sont condamnés à tirer le meilleur parti des mairies, au point de devenir d’ailleurs, pour jouer sur les mots, le parti des mairies. On le sait, ces dernières constituent, en France, des leviers politiques particulièrement puissants. L’investissement municipal socialiste est à la mesure des ressources diverses auxquelles l’institution municipale permet d’avoir accès (emplois, logements, aides sociales, rétributions matérielles ou symboliques du militantisme, prébendes diverses, voire financement du parti par le biais de la passation des marchés publics, etc.). Les municipalités constituent ainsi un enjeu essentiel pour la SFIO. Elles vont devenir, avec le temps, un point d’ancrage essentiel. Le développement de l’implantation municipale apparaît, pour ses dirigeants, comme un puissant facteur de rayonnement du parti. La croyance s’accrédite, dès les années 1890, que le développement du parti passe par les municipalités. Partant, le pragmatisme électoral est de règle sur le plan municipal et rien qui soit de nature à entraver son essor sur ce plan, perçu comme décisif, n’est entrepris [13]. Les municipalités constituent par ailleurs un élément essentiel de fixation et de maintien de l’électorat SFIO. Sous la Quatrième République, par exemple, les municipalités ont permis au parti socialiste de résister au déclin. Dans les années 1970, les municipalités jouent un rôle décisif, surtout après la victoire historique de 1977, dans la progression socialiste. C’est dire si les municipalités constituent un enjeu essentiel pour le parti socialiste.
Quels effets cet ancrage municipal a-t-il eu sur le socialisme ? À cette question, aucune réponse n’a véritablement été donnée par les études historiques existantes. Le socialisme municipal a été négligé à tel point qu’il constitue un point aveugle des travaux historiques [14]. Même s’il a fait l’objet de quelques études, le déficit d’analyse est patent au regard de l’importance historique du phénomène. Tout se passe comme si la question municipale, progressivement refoulée par le parti socialiste, était devenue un impensé de l’analyse historique [15]. Comment les socialistes ont-ils tenté de modifier les règles du jeu municipal et comment ces dernières les ont-elles façonnés ? Qu’est-ce que le socialisme a fait de l’institution municipale et quel socialisme celle-ci a-t-elle produit en retour ? C’est à l’analyse de cette influence réciproque qu’il faut s’attacher. Il ne s’agit pas simplement d’étudier l’implantation municipale du socialisme [16] ou sa notabilisation. En analysant la rencontre du socialisme avec l’institution municipale, on cherche de manière plus fondamentale à étudier les dynamiques historiques d’ajustement mutuel et le jeu, au sens mécanique du terme, variable selon les contextes, qui s’établit historiquement entre deux institutions ou deux complexes de règles (de normes, de rôles, de schèmes et de styles d’action, etc.) que l’on étudie comme des processus constants de construction et de déconstruction d’action collective [17]. À travers l’analyse concrète des pratiques, on cherche à la fois à comprendre et à analyser, d’une part, comment l’institution municipale a « domestiqué » le socialisme, l’a notamment acclimaté aux règles du jeu politique et, d’autre part, comment le socialisme en a modifié les usages. L’exercice des fonctions municipales est fondé, à s’en tenir à la manière dont les socialistes l’ont formalisé, sur une stratégie qui constitue une forme de pari dont ils ont eux-mêmes bien mesuré l’enjeu, les écueils et les risques (même s’ils en ont occulté les résultats). En pénétrant l’arène municipale, il s’agit pour les socialistes de prendre possession de l’institution sans se faire posséder par elle, de la transformer, sans qu’en retour, elle ne les transforme, de l’intégrer sans se faire désintégrer. S’il constitue un levier de mobilisation et de transformation sociale, le « socialisme municipal » n’a pas de valeur intrinsèque. La teneur « socialiste » du municipalisme est en quelque sorte déniée [18]. À des degrés très variables selon les lieux et les périodes, l’objectif poursuivi est, en somme, de tirer le meilleur profit et le meilleur usage politique de l’institution, d’en épuiser les possibilités, d’en détourner les raisons d’être et d’en subvertir les règles sans se faire dominer par elles.
On voudrait montrer ici que ce pari n’est que très partiellement tenu. Si les socialistes modifient l’institution municipale et lui confèrent un sens politique nouveau, ils sont particulièrement travaillés par elle. Tout se passe comme s’ils étaient pris dans le jeu (et au jeu) qu’ils entendaient mettre en cause et subvertir. Alors qu’il voulait s’en emparer, le socialisme est saisi par l’institution et ses règles, et doit en accepter les contraintes [19]. Le socialisme communal tend ce faisant à devenir sa propre fin et les assises municipales du socialisme, conçues au départ avant tout comme des bases d’opération, tendent à devenir ses principaux, voire ses uniques soubassements. In fine, la « réalité » sociale du parti est inséparable de ses manifestations municipales. On voudrait analyser ici ce processus de municipalisation et cette forme partisane spécifique (« le parti-mairie ») à partir du cas de la ville de Roubaix, qui a constitué notre principal laboratoire de recherche [20]. Le choix de cette ville s’est imposé pour diverses raisons qui tiennent moins à sa représentativité qu’à son exemplarité. À la synchronie et au comparatisme, on a préféré la profondeur diachronique et l’étude intensive d’une municipalité [21]. On analysera, à partir de ce cas localisé, la marque de l’institution sur la forme partisane à travers trois phénomènes congruents : la mayoralisation de l’élu socialiste, l’emprise des politiques publiques locales et la dissolution du parti dans l’institution.
 
L’irrésistible mayoralisation du role d’élu
 
 
L’institution municipale en France se manifeste tout particulièrement, on le sait, par le rôle de maire qui lui prête sens et existence, lui donne figure et forme [22]. Les socialistes à Roubaix ont tenté (avec plus ou moins de vigueur selon les périodes et les conjonctures) de subvertir le rôle de maire et d’imposer une conception politique de la fonction mayorale conforme à la définition partisane de la représentation qu’ils cherchent à promouvoir. Il s’agit ainsi d’analyser le jeu qui s’établit quotidiennement entre les représentations et les pratiques propres aux porte-parole socialistes, et aux interactions partisanes et celles qui ont cours dans l’institution municipale ou, dit autrement, d’étudier la tension entre ce que prescrit l’institution municipale et ce que proscrit l’organisation partisane.
La codification partisane du rôle d’élu
Dans la conception ouvrière de la représentation politique défendue par le parti, pour mythifiée qu’elle soit, l’élu est soumis de manière impérative aux directives du parti, seul dépositaire de la véritable légitimité, celle de la classe sociale qu’il incarne. Selon ce modèle, plusieurs fois réactivé dans l’histoire du parti, l’élu s’exprime et se prononce en son nom, au titre du mandat qui lui est conféré, agit en fonction de son programme et non d’appréciations personnelles. Le lien politique de représentation ne doit pas se transformer en « un rapport social de différenciation » [23]. Aussi la légitimité de l’élu ne tient-elle pas dans la compétence qu’il peut faire valoir et qui peut lui permettre de se constituer un capital politique personnel. L’autorité dont il jouit n’est que déléguée par le parti. L’investiture partisane est la seule saillance distinctive qu’il peut mobiliser. Le mandat ne lui échoit pas en propre, mais appartient collectivement à l’organisation partisane. « Instrument fidèle, fonctionnel de la conscience collective » [24], l’élu socialiste, rendu anonyme, est considéré en ce sens comme interchangeable et à ce titre révocable. L’élu est tenu en suspicion parce qu’il risque toujours d’être « gonflé de l’importance de sa fonction » [25], de se prendre au jeu du rôle. « Simple rouage dans la chaîne de représentation de classe », le représentant accepte en quelque sorte de s’en remettre à l’organisation et de « s’abîmer » dans la collectivité qu’il exprime [26].
Cette conception générique s’est particulièrement affirmée dans ce fief du guesdisme qu’est Roubaix. Cette ville ouvrière est la première grande ville à être conquise par les socialistes à la fin du 19e siècle. Depuis le début du 19e, Roubaix connaît un essor économique exceptionnel par sa rapidité et son ampleur. En moins d’un siècle, la cité drapière du 18e est devenue une ville manufacturière créée de toutes pièces par et pour l’industrie textile. L’industrialisation peuple la ville d’une population presque exclusivement ouvrière, où les classes intermédiaires n’occupent qu’une place restreinte. Le textile local est une affaire de famille, mais non l’affaire d’une seule famille ou d’une seule usine. Un paternalisme puissant a permis d’asseoir et de pérenniser cette domination sociale, même si la population ouvrière reste misérable. L’irruption des guesdistes sur la scène locale bouleverse profondément cette donne socio-politique. Les guesdistes remportent les élections municipales de 1892 (Henri Carrette est élu maire, Jules Guesde devient député l’année suivante). La municipalité « la plus révolutionnaire de France », nouvellement élue, est composée en quasi-totalité d’ouvriers. Jamais une ville de l’importance de Roubaix (120 000 habitants) n’avait été précédemment confiée à des ouvriers [27]. Le patronat local tente, par tous les moyens, de reconquérir la ville. Eugène Motte y parvient en 1902 après une lutte politique acharnée. Le socialisme local se réorganise et, en 1912, la SFIO, emmenée par Jean Lebas, conquiert la mairie. La domination socialiste sera dès lors ininterrompue jusque 1983. Les mandats de Jean Lebas (1912-1941) sont nourris de l’expérience Carrette. Si la première période étudiée se plaçait sous les signes du tâtonnement, du bricolage et de l’inexpérience, la deuxième, qui s’ouvre après la victoire de 1912, est marquée par une maturité plus grande.
Fortement encadré par un parti très institutionnalisé, l’élu socialiste à Roubaix est soumis à une socialisation partisane développant, chez lui, certaines dispositions, voire un habitus partisan et un « esprit de parti » qui se traduit par une allégeance inconditionnelle à l’organisation [28]. L’écart à la norme partisane et ouvrière est d’autant moins autorisé dans le Nord qu’il met en cause les modes d’accès au champ politique que l’organisation a historiquement promus. L’élu doit donc sans cesse donner les manifestations de son ethos militant et de son indéfectible loyauté. Le parti veille à contrôler ses élus et à enserrer l’exercice le plus quotidien de leur fonction dans un ensemble de contraintes et de règles. À partir des années 1890, diverses technologies partisanes sont conçues pour les mettre sous tutelle : abdications d’indépendance, démissions en blanc, comptes rendus de mandat, contrôle de la section sur les ordres du jour et les délibérations du conseil municipal, organisation collective du travail municipal, etc. Mais le contrôle de l’élu reste encore assez faible lors de cette première expérience (1892-1902). Les divisions internes minent alors la cohésion du parti. Le rôle d’élu fait l’objet d’une véritable formalisation dans les années 1920 (dans un contexte de développement du rival communiste, qui cible ses attaques contre les élus socialistes). Le texte voté par le conseil national de la SFIO au cours de sa séance du 14 janvier 1906 normalise les rapports entre les élus et les sections du parti. Il est très strictement appliqué dans la fédération du Nord [29]. Il enjoint l’élu socialiste de ne pas sacrifier au travail de représentation qui incombe traditionnellement au maire. Le représentant-élu du parti est tenu, par exemple, de donner à chaque manifestation locale un caractère politique, doit s’abstenir de participer aux cérémonies officielles ou patriotiques et se doit d’éviter toutes relations avec les représentants du pouvoir central et « bourgeois » (les préfets ou les ministres)… Certains élus ne manquent pas de soulever les problèmes pratiques que ces règles partisanes posent dans leur travail politique quotidien : comment ne pas être aux côtés du préfet alors que l’exercice de la fonction mayorale et l’action municipale (le développement des politiques sociales notamment) impliquent une fréquentation régulière de cette figure ?
La section de Roubaix dans l’entre-deux-guerres veille néanmoins scrupuleusement au respect des règles partisanes et condamne toute infraction (de la part de ses élus ou d’élus d’autres municipalités socialistes). Dans la cité modèle de la SFIO, elle honore sa réputation de « vigie » et de « conscience » du socialisme. Jean Lebas emblématise cet esprit de parti. L’héritier de Jules Guesde incarne une figure mayorale singulière marquée par une forte distance au rôle (au début de son mandat, tout au moins). Jean Lebas incarne le modèle du représentant tout entier dévoué à son organisation, chez qui le mandant du parti socialiste domine sur l’élu local. À la rondeur requise par la fonction, il oppose la raideur du guesdiste peu conforme à la représentation légitime du rôle. Le journal socialiste local le décrit en ces termes : « Véritable militant sorti de l’école de Guesde, il exerce son sacerdoce scrupuleusement, marchant droit devant lui, dédaignant les moyens des politiciens de bas étages, toujours à l’affût d’une popularité de coups de chapeau et de poignées de mains » [30].
La rigueur des prescriptions partisanes se relâchent dans les années 1950 et 1960, dans un contexte local de délégitimation de la référence partisane (alliance de « Troisième Force ») [31]. Mais la figure de l’élu socialiste est réactivée dans les années 1970. L’élection de 1977 promeut une nouvelle équipe d’union de la gauche. Pierre Prouvost succède à Victor Provo [32]. La continuité socialiste prévaut, mais le nouvel édile et la majorité socialo-communiste qu’il emmène incarnent une nouvelle orientation politique. Le renouvellement de 1977 est le résultat de la promotion d’une nouvelle génération politique partageant une forte vision « militante » du monde et un ethos « politique ». L’élu est à nouveau défini comme le mandataire du parti dans les institutions où il le représente. Le maire est rappelé à son devoir de militant : il doit respecter les décisions du parti, défendre le programme du parti, participer à la vie de sa section, rendre compte régulièrement à la section de son activité d’élu, éviter une gestion par trop consensuelle de la vie municipale, récuser toute forme d’apolitisme, solliciter le concours et les suggestions des « camarades », adhérer à la Fédération des élus socialistes municipaux et cantonaux et respecter le règlement intérieur… On procède à nouveau à l’appel des élus, des membres des instances, le comité exécutif est réuni au moins une fois par mois… Une définition militante du rôle d’élu est diffusée. C’est le parti qui est comptable devant la population à travers l’action des élus. Cette revalorisation de la légitimité militante, si elle poursuit les intérêts politiques des « entrants » dans l’organisation et permet de remettre en cause la situation établie des notables, produit des effets organisationnels réels. Pierre Prouvost se présente comme le maire-militant pétri des théories de son parti, participant en bonne place aux luttes sociales, se prévalant d’une expertise de l’action collective acquise à la faveur de son engagement partisan. Il n’apparaît plus comme l’arbitre privilégiant systématiquement les sujets de rassemblement. Au final, à Roubaix, le parti a tenté à de nombreuses reprises de contrôler ses élus et d’imposer une définition politique de la fonction.
L’intériorisation du rôle
Tout se passe pourtant comme si les tentatives de subversion du rôle se heurtaient à la prégnance du modèle mayoral et des normes de comportement qu’il prescrit. Dès l’entre-deux-guerres, un lent processus de socialisation et de mise en conformité à la politique traditionnelle est à l’œuvre dans les pratiques des élus roubaisiens. L’habitus guesdiste de Lebas semble se « fatiguer » à l’épreuve de la fonction municipale. Les incompatibilités de rôles entre les attentes qui pèsent sur le maire de la ville et les exigences que requiert l’appartenance au parti deviennent de plus en plus aiguës. Jean Lebas multiplie certes les gages de sa loyauté à l’organisation, marque son allégeance au parti, rend compte de ses activités d’élu devant la section. Mais il adopte progressivement les registres de présentation de soi du notable. Le maire intériorise et fait valoir les deux légitimités traditionnelles de l’élu local : le travail de représentation de la communauté locale et la compétence politico-administrative. D’une part, Jean Lebas devient progressivement l’ordonnateur de la vie locale et, dans les années 1930, sacrifie à des activités de représentation multiples qu’il négligeait précédemment. Les règles strictes du parti relatives à l’activité publique des élus sont transgressées [33]. Une dissociation progressive du rôle de maire et de celui de militant s’accomplit ainsi. Le dépouillement systématique du courrier du maire auquel nous avons procédé permet d’appréhender le travail relationnel auquel le maire se livre et les ressources politiques que ceci lui permet d’accumuler. L’étude de la correspondance permet de repérer des pratiques renvoyées dans un registre officieux de l’activité de l’élu, qui ne peuvent être publiquement dévoilées parce qu’elles ne sont pas conformes à la définition politique du rôle : relations et « transactions collusives » avec les administrations et les représentants de l’État, rapports particularisés et clientélaires avec les habitants ou les élus d’autres tendances politiques… Elle permet surtout de mettre à jour la manière dont le maire répond de manière méticuleuse aux attentes personnelles des citoyens et aux sollicitations nombreuses dont il fait l’objet. Elle fait affleurer les multiples relations d’obligation mutuelle et d’échange de services réciproques qui lient le maire à de nombreux acteurs. D’autre part, la compétence (administrative, juridique, financière, etc.) est de plus en plus valorisée comme attribut de légitimité et comme ressource par l’élu socialiste. C’est un deuxième aspect de l’intériorisation des contraintes institutionnelles. L’acquisition d’une compétence municipale constitue pour les élus roubaisiens une ressource à haut rendement symbolique [34]. En excipant de plus en plus de leurs compétences gestionnaires, en faisant valoir leur rigueur administrative dans leurs professions de foi, les socialistes visent à s’attacher une légitimité gestionnaire que le patronat s’est toujours employé à lui refuser et à lui dénier. L’enjeu symbolique est de retourner le stigmate de l’ouvrier incompétent (constitué lors de l’expérience « Carrette ») et de faire de la rigueur (financière, administrative, etc.) un motif de dignité sociale, de respectabilité et d’honorabilité. Mais les socialistes, en cherchant à gagner leur brevet de gestionnaire, renoncent à subvertir la hiérarchie dominante des pratiques. Ils sont amenés à avaliser et à perpétuer les normes d’excellence du métier politique en se les appropriant. Cette prime à la compétence sert par ailleurs de support à la constitution d’une véritable endocratie municipale qui monopolise localement les responsabilités.
Ce processus s’accuse dans les années 1950 et 1960. Victor Provo s’identifie pleinement au rôle de maire. Il n’est pas l’homme d’un parti, mais le maire de la ville avant tout. Dans un contexte nouveau d’apaisement social, le maire devient le garant des principes constitutifs du groupe local et des fondements idéalisés de sa cohésion nouvelle, acquise de haute lutte [35]. L’élu socialiste se normalise en intériorisant l’ethos professionnel mayoral fondé sur le primat des règles morales (don de soi, discours vocationnel, dévouement, déni de l’intérêt personnel, recherche de l’intérêt général, etc.) et de la compétence (bon administrateur…) [36]. Il se conforme aux normes constitutives du métier (pragmatisme, goût du contact, appétence pour l’action de « terrain » au plus proche des administrés, etc.) et devient avant tout l’élu d’un territoire dont il porte et stylise les caractéristiques [37]. Il joue de sa popularité et la cultive. Le registre de présentation publique de l’élu socialiste devient, en somme, peu différencié de celui des autres maires. Le maire représente une figure locale familière et accessible, sans cesse disponible et immergée dans le tissu associatif, appréciée pour « les services » innombrables qu’il rend à la population. Il symbolise de manière paradigmatique, dans cette ville ouvrière que demeure Roubaix, le maire populaire du Nord, protecteur, simple et chaleureux, débonnaire et cordial, en prise avec la convivialité et la sociabilité ouvrières, qui aide les « petites gens » et sait tenir son rang sans forfanterie [38]. La politisation du rôle et la reprise en main du parti dans les années 1970 font vite long feu. Les pratiques notabiliaires anciennes sont réactivées sur des bases nouvelles. Elles sont en quelque sorte hybridées. La notabilisation se réaffirme en prenant appui notamment sur la communication ou le cumul des mandats. La communication municipale, conçue au départ comme un levier de démocratie locale, se mayoralise. Les tentatives pour rendre plus collégial l’exercice du pouvoir sont vite abandonnées et la personnalisation du pouvoir municipal n’est pas entamée. Pour s’imposer en leader incontesté de son équipe, le maire cherche à marginaliser ses adjoints ou à privilégier des relations de forte interdépendance personnelle avec eux.
Les socialistes sont ainsi contraints de s’accommoder du rôle de maire. L’activité mayorale est orientée par de fortes prescriptions d’attitudes et de comportements qui tendent à dissoudre toute politisation du rôle. Le maire est enserré dans un système de rôles, de tâches, de contraintes hétérogènes dont la dynamique et la variété inclinent à l’autonomisation par rapport à l’organisation partisane. Pris dans un jeu complexe d’interrelations et de contraintes, confronté à des publics très différents qui constituent autant de « partenaires de rôle » (citoyens, préfet, autres élus, militants), intégré dans un système politico-administratif qui détermine, dans une large mesure, sa capacité d’action, le maire est à l’intersection de sous-systèmes d’action (administratif, territorial, politique, etc.) qui conditionnent une forte capacité à se constituer des ressources diverses et à s’émanciper de l’appareil partisan [39]. Plus que d’autres figures de porte-parole délégué, le maire est tenu de refonder sans cesse le lien imaginaire au principe de la communauté qu’il représente, de symboliser le groupe local et d’entretenir la fiction de son unité et de « l’intérêt local » qui en constitue le substrat. Le territoire local tend ce faisant à devenir, plus que le parti, le collectif de référence de l’élu. L’intégration dans le milieu local, fut-elle légitimée au nom du parti, tend à desserrer l’étau partisan et à corroder l’esprit de parti. Dans l’exercice de son mandat, l’élu acquiert et fait valoir une compétence qui naturalise sa légitimité et dépolitise le registre de résolution des problèmes et du traitement des enjeux soumis à la municipalité. En s’imposant comme le médiateur vers lequel convergent toutes les demandes et les attentes, l’élu s’impose au parti. La légitimité acquise à l’extérieur du parti tend à devenir centrale à l’intérieur de l’organisation. De maillon interchangeable, l’élu se mue en un rouage indispensable. Le capital politique accumulé par le maire le conduit à se soustraire au parti, mais il amène aussi, de manière toute aussi décisive, le parti à s’appuyer sur le maire. On comprend dans ces conditions, au-delà du cas roubaisien, comment la force des mairies peut constituer un des ressorts de la « faiblesse » organisationnelle du parti. Mais, si les élus deviennent incontournables, c’est aussi qu’ils sont au centre de l’allocation des ressources accumulées grâce au développement des politiques locales.
 
Les politiques municipales ou les socialistes captifs de l’institution
 
 
Selon le credo guesdiste longtemps mobilisé à Roubaix comme mode de légiti-mation de l’action municipale, « le socialisme municipal » n’a aucune valeur intrinsèque, le socialisme n’étant pas d’« essence municipale ». Inscrit dans un horizon téléologique et dans une perspective de changement social et de mobilisation, il ne trouve sa justification que dans le concours qu’il apporte à « l’émancipation » de la classe ouvrière ou à « son relèvement ». Lorsque Roubaix redevient socialiste en 1912, Jean Lebas trace la perspective socialiste dans laquelle il entend placer l’exercice du pouvoir municipal : « Occupés aux choses municipales, développant ce qui est, créant du nouveau dans l’intérêt bien compris des masses qui peinent et qui souffrent, nous ne cesserons cependant d’avoir les yeux fixés sur cette civilisation supérieure, vers laquelle nous conduit l’évolution de la société moderne et qui sera la véritable République, la République du travail affranchi » [40]. La pratique municipale ne vaut que parce qu’elle permet d’accroître l’influence et l’audience du parti, parce qu’elle accélère autant qu’elle préfigure l’avènement des temps nouveaux [41]. Les socialistes transforment certes l’institution municipale en développant les politiques municipales ou en introduisant dans l’institution les manières d’être et les principes de vision et de division propres aux interactions partisanes. Mais ils perdent progressivement l’objectif qu’ils s’étaient assignés et le « socialisme » tend à se réduire aux politiques locales conduites en son nom. Les politiques sociales menées contribuent à consolider l’implantation socialiste et à accroître l’emprise du parti sur la population. Elles conduisent néanmoins dans le même temps à accroître l’emprise de l’institution sur le socialisme lui-même. Tout se passe comme si, en transformant l’institution en profondeur, le socialisme local se condamnait à s’y réduire progressivement.
La commune protectrice
Les socialistes contribuent, à partir de la fin du 19e siècle, à modifier les usages de l’institution. La première municipalité tente de mettre en œuvre, à partir de 1892, le programme municipal dont s’est doté un an plus tôt le parti ouvrier. Les cantines, les crèches et le sanatorium constituent les innovations ayant l’écho le plus important. Plusieurs articles du programme se heurtent aux vetos préfectoraux ou à la mauvaise volonté du pouvoir central, qui veille scrupuleusement au respect de la tutelle pour éviter que l’expérience roubaisienne ne fasse tache d’huile. De nombreuses délibérations sont annulées au motif qu’elles portent sur des sujets étrangers aux attributions du conseil (journée de 8 heures dans les contrats passés avec la mairie, pharmacie municipale à prix de revient, etc.) [42]. Une grande part de l’action socialiste demeure la poursuite et l’approfondissement de mesures existantes. Le bureau de bienfaisance reste le levier principal pour la distribution des aides sociales. Mais les élus ouvriers concourent incontestablement au développement et à l’acclimatation de l’interventionnisme municipal, à la dilatation des champs d’action relevant du « municipal » et jouent un rôle central dans l’aggiornamento des modes d’action publique locale à la fin du 19e siècle. Les crédits sociaux atteignent au total près de 25 % du budget.
L’interventionnisme municipal s’approfondit et se systématise dans l’entre-deux-guerres avec la municipalité Lebas. Roubaix incarne le modèle de la municipalité socialiste. Bastion de la SFIO, elle en est une des villes symboles. Ville ouvrière, Roubaix constitue une caution sociologique dans un parti faiblement implanté dans la population ouvrière. C’est à ce titre qu’elle demeure « la ville sainte » et que Jean Lebas devient, en 1936, ministre du Travail du gouvernement de Front populaire. L’affrontement bipolaire (mouvement ouvrier, patronat), né à la fin des années 1890, prend une forme nouvelle. Le patronat s’organise sur des bases collectives inédites et met en place un consortium puissant, qui ne parvient pas à empêcher la multiplication des conflits sociaux. Le contrôle de la vie quotidienne ouvrière devient un enjeu central de la concurrence entre la municipalité et les industriels. Si le niveau municipal est toujours présenté comme « un terrain limité », un principe de quasi-universalité des compétences municipales s’impose de fait. Le municipalisme, balbutiant et maladroit des mandats de Carrette, devient scientifique, méthodique et rationnel. La continuité et la longévité de l’expérience municipale permettent la constitution d’une véritable œuvre municipale, consacrée par la presse nationale socialiste comme un modèle de socialisme municipal. Construction d’écoles, consultation des nourrissons, sanatorium, école de plein air, colonies, sport ouvrier, hygiènisme, piscine à eau chaude, etc. : Roubaix-socialiste n’usurpe pas son titre de « cité radieuse » ou de « ville sainte » du socialisme. En toute matière, les socialistes cherchent l’exemplarité. À Roubaix, l’initiative locale devance très souvent l’obligation légale [43]. La vie quotidienne fait l’objet d’une prise en charge de plus en plus systématique de la part de l’institution. La ville socialiste devient ainsi une grande entreprise de services collectifs et l’institution prend corps dans une figure bienfaitrice. Elle devient l’instance protectrice, du berceau à la tombe, à tous les âges de la vie, de la population ouvrière, celle qui l’assiste face à la pauvreté et la préserve des « malheurs du temps » qui l’accablent (le chômage, la maladie, la misère, etc.). La municipalité ne privilégie pas les luttes sociales ou l’action contre le pouvoir économique (même si elle soutient les grèves). Elle n’attaque pas « les sources de la misère », accusent les communistes. Elle s’attache avant tout à en prévenir les effets ou en soulager les manifestations et à soustraire la population ouvrière de l’emprise patronale. Le socialisme à Roubaix est « bon » pour l’ouvrier et sa classe parce qu’il le protège et lui garantit un certain bien-être. Par les diverses politiques menées, l’institution exerce par là même une emprise très forte sur la population. En entourant la famille ouvrière d’un ensemble de protections physiques et morales et d’un faisceau d’œuvres de plus en plus nombreuses, l’institution s’insinue dans les plis de la vie quotidienne et tend à la contrôler. La vie quotidienne devient un enjeu politique parce qu’elle ne saurait être laissée à la seule emprise catholique et patronale, mais aussi parce que l’entreprise socialiste est une orthopédie sociale (il faut « régénérer » l’ouvrier pour le préparer à jouer un rôle politique actif). L’institution se fait pénétrante, insinuante, enveloppante [44].
Après 1945, la ville cherche à rester « à la tête du progrès social » et à demeurer un modèle, une ville « pilote », un « laboratoire d’un monde plus fraternel et plus juste » [45]. La vocation sociale de la municipalité est encore renforcée. D’abord, parce que le partage des rôles entre le patronat et la mairie donne à cette dernière le quasi-monopole de l’action sociale. Le paternalisme patronal ne s’érige plus en concurrent du municipalisme socialiste. Ensuite, parce que le dépérissement des solidarités sociales confère un rôle central à la mairie en renforçant le poids de l’intervention municipale, qui se substitue au maillage de plus en plus défaillant des organisations ouvrières. L’orientation « sociale » de la ville survit aux évolutions du contexte politique. Dépouillée de toute dimension revendicative ou « révolutionnaire », elle rallie l’ensemble de la majorité municipale et surtout le MRP. La prise en charge de la pauvreté ouvrière détermine un consensus local à fondement humaniste qui transcende les partis. Les équipements municipaux se développent encore (écoles, centres médico-sociaux, foyers, salles de sport, etc.). L’action communale porte sur la sphère du hors-travail et se saisit de l’ensemble de ses dimensions. « À Roubaix, lit-on sur la plaquette municipale de 1959, de l’enfance à la vieillesse, il n’est pas un âge auquel ne réponde maintenant une réalisation municipale. […] L’action communale se répercute heureusement et directement sur chaque foyer. » Le continuum qui relie les individus à la communauté locale passe ainsi de plus en plus par l’exercice d’une politique publique locale. Les formes de solidarité s’institutionnalisent progressivement. Elles étaient traditionnellement établies autour du travail, du lieu d’habitation, des formes de la consommation, des loisirs ou des entraides affinitaires… Elles passent sous les fourches caudines de l’institution municipale. De plus en plus réduit à son expression institutionnelle, rétracté sur la mairie, le socialisme s’objective dans les politiques municipales mises en œuvres par la municipalité, qui en sont les manifestations tangibles et « indiscutables » aux yeux de tous.
Un socialisme municipal privé d’horizon
En développant les politiques locales, les socialistes contribuent à la dilatation du champ des « affaires communales » et à l’élargissement des sphères d’intervention locale. Ils modifient la raison d’être de l’institution et les représentations socialement légitimes et dominantes de son utilité sociale. Ils concourent ce faisant à la « fonctionnalisation » de l’institution municipale [46]. Ces politiques favorisent par ailleurs la fixation et la fidélisation de l’électorat socialiste. Pour reprendre les termes de Jean-Paul Molinari et son analyse des villes ouvrières, les « micro-systèmes locaux de prestations totales et officielles », que met en place l’institution à Roubaix, tendent à fonctionner comme des « matrices municipales d’adhésion ». Le clientélisme devient ainsi une rationalité forte et institutionnalisée d’intervention de la municipalité.
Mais les socialistes sont progressivement pris au piège de cette logique de la prestation et de services collectifs qu’ils ont été amenés à promouvoir. Ils « réalisent », mais, ce faisant, perdent de vue l’objectif qu’ils se sont originellement fixés. La prise en charge des « besoins » et l’amélioration immédiate des conditions de vie tendent à devenir l’unique rationalité institutionnelle et politique. Cette logique – si elle assure au parti des positions électorales solides, fidélise des clientèles et donne aux élus une forte assise territoriale – tend à supplanter l’objectif de mobilisation des énergies sociales qui était au principe du projet municipaliste socialiste. Le socialisme communal, en devenant prestataire de service, trouve en lui-même sa propre justification, alors qu’il ne revêtait aucune valeur substantielle au regard des principes partisans. De manière significative, lors des campagnes électorales, les socialistes sollicitent de plus en plus le mandat des électeurs non sur l’élan que recèle le municipalisme, mais sur le bilan qu’il en donne. Les bilans municipaux du socialisme deviennent un indicateur de son intégration institutionnelle. Les standards utilisés pour évaluer l’œuvre municipale traduisent l’alignement sur les canons traditionnels d’appréciation de l’action publique (« bon sens », intérêt général, bonne « gérance », etc.). Le socialisme devient plus pragmatique qu’eschatologique : « Jadis on nous objectait : C’est beau votre programme, mais c’est de la chimère. Aujourd’hui, on est forcé de constater que la réalité forgée par le parti socialiste là où il détient la mairie est la chimère d’hier. […] Les réalisations se voient, se palpent, leurs effets sont tangibles », note le document électoral de la SFIO en 1935. L’action municipale est de plus en plus menée au nom de la pérennité de l’institution et non à celui du « socialisme ». Le socialisme municipal devient affaire de quantification : les chiffres du bureau d’aide sociale deviennent l’aune principale par laquelle « le socialisme » est évalué. L’offre municipale tend à se limiter à un catalogue de biens publics et d’infrastructures collectives. Les socialistes sont en définitive captifs des usages faits de l’institution. Alors qu’elle n’avait aucune valeur propre, au regard des principes politiques du parti, la municipalité constitue le principal support de leur influence locale, leur soubassement principal.
Porteuse d’une conception renouvelée de l’action municipale, l’équipe élue en 1977 tente d’enrayer ce processus en politisant la scène municipale et en redynamisant les acteurs de la société locale. Elle dénonce « l’assistanat » qui présidait à l’action municipale dans les mandats précédents. Progressivement vidée du sens qui lui était assigné au fil du long règne de Victor Provo, l’institution est réinvestie par des significations politiques nouvelles. Les élus activent des schèmes de perception et d’interprétation de la réalité locale à forte densité idéologique. Le jeu et les enjeux politiques locaux sont de nouveau inscrits dans un cadre plus large, dépassant l’échelle municipale. La municipalité n’est plus conçue comme un agent de conservation sociale et de stabilisation de l’environnement local amené à se perpétuer à l’identique. Elle est appelée à participer au changement social et renoue avec une gestion politique des rapports sociaux. L’action municipale, plus transversale, s’horizontalise et se complexifie. De nouveaux domaines sont investis : développement économique, démocratie locale, cadre de vie, etc. Cette politisation apparaît néanmoins éphémère. La « gestion » reprend vite ses droits. De plus, la volonté de modernisation de l’appareil municipal est confrontée à la résistance du personnel municipal, peu enclin au changement. Des conflits très lourds mettent aux prises le maire et le personnel, au sein duquel les militants socialistes sont nombreux et influents (on y reviendra). L’administration municipale, colonisée et verrouillée par les vieilles familles socialistes, réfractaires à toute innovation, est impropre à traduire et à impulser le changement. L’ascension rapide des chargés de mission « modernistes » dans l’appareil municipal remet en cause les modes de promotion interne qui avaient cours dans l’organisation municipale, où l’avancement, très lent, se faisait traditionnellement à l’ancienneté. Les directeurs de service reprochent au maire et aux adjoints, plus dynamiques que par le passé, de les dessaisir de leurs responsabilités. La fronde du personnel constitue un des facteurs explicatifs de la défaite de 1983. Le socialisme à Roubaix est en quelque sorte victime de la réalité historique que sa longue domination a contribué à faire advenir. L’ironie de l’histoire, si l’on peut dire, est que la perte de la municipalité trouve une de ses origines dans les initiatives de ceux qui en ont le plus bénéficié.
 
Le parti-mairie ou le socialisme réduit à son expression institutionnelle
 
 
Les phénomènes précédemment analysés conduisent à la dissolution progressive du parti dans la mairie. En principe, la municipalité est conçue comme un simple rouage du dispositif d’implantation et de la contre-société socialiste qui se consolide dans l’entre-deux-guerres. À la faveur des politiques menées, la municipalité s’impose pourtant peu à peu comme l’instance de direction politique de la constellation partisane locale. La politisation de l’institution conduit à un développement des politiques sociales et des ressources mises à la disposition des élus qui contribuent à augmenter le poids de la mairie dans le système d’action socialiste local. Parce qu’elle s’affirme par ses politiques et les relations sociales nouvelles qu’elles fondent, la municipalité excède le statut de simple instrument politique que le parti lui a conféré pour obéir à une logique propre. En somme, elle tend à s’autonomiser du mouvement ouvrier et à exercer un magistère d’ensemble sur la société locale. La mairie agit comme un puissant vecteur de collectivisation des pratiques en contrôlant les formes de la vie collective. La sociabilité, fortement liée au parti dans les années 1930, tend à se municipaliser à partir des années 1950. Le maire tend à chapeauter l’ensemble des processus de représentation et le socialisme est absorbé par la mairie, qui devient sa principale « réalité ».
La contre-société socialiste
Après la défaite municipale de 1902, la société ouvrière se structure en un dispositif local articulant section, syndicat et coopérative et assurant une prise en charge très forte de la population ouvrière [47]. Orienté vers la reconquête du pouvoir municipal, ce triptyque contribue de manière décisive à la victoire de 1912. À partir de cette date, la municipalité devient une pièce supplémentaire de l’ensemble trinitaire. Un système d’action locale multipolaire se met en place dans l’entre-deux-guerres, se solidifie et s’institutionnalise. Le socialisme tire sa force à Roubaix de sa capacité à s’instituer en contre-société. Contre-société parce que la société socialiste ne se confond pas avec le territoire local, mais en dispute le contrôle au patronat. Le milieu socialiste se constitue en réaction et en opposition à un monde catholique et patronal lui-même organisé sur des bases quasi similaires (prise en charge des besoins ouvriers, contrôle social, emprise sur la vie quotidienne, remise de soi au patron ou à l’élu ouvrier, etc.).
« Le socialisme », nébuleuse de sociétés, de cercles, de groupes, de clubs, etc., désigne alors une réalité sociale multiforme. La communauté socialiste irradie bien au-delà de son noyau partisan stricto sensu et de son foyer municipal. Une culture de bastion s’affirme, où activités politiques, sociabilité journalière et pratiques ludiques et festives ne sont pas dissociées. La section de la SFIO fait montre d’un activisme constant, stimulé par les luttes sociales intenses dont Roubaix est le théâtre (la ville connaît trois grèves générales soutenues par la municipalité dans les années 1920 et 1930). Après les élections législatives d’avril-mai 1936, ses effectifs culminent à 1 800 membres. La structuration de la section s’arrime aux quartiers ouvriers et permet un quadrillage du territoire communal. Elle constitue, en fait, un agrégat de 21 groupes, qui ont tous, sauf un, leur siège dans un estaminet. Une émulation entre ses groupes contribue à intensifier le recrutement. Des structures diverses et une nébuleuse de groupements gravitent autour du nucleus partisan : milice [48], organisations de jeunesse, groupes sportifs, clubs à vocation ludique ou récréative (une troupe de théâtre populaire – le groupe artistique Jules Guesde… –, des sociétés musicales qui ouvrent les cortèges – la fanfare ouvrière a alors une renommée nationale), cercle d’études, bibliothèque, etc. Un groupe de femmes socialistes est créé en 1932. Le 26 février 1925, la municipalité fait ouvrir le Foyer d’éducation ouvrière, destiné à ceux qui n’ont pu bénéficier d’une instruction suffisante. La SFIO s’implique très fortement dans le domaine sportif par le biais du sport ouvrier roubaisien (SOR), qui organise de nombreuses épreuves : athlétisme, gymnastique, natation ou Paris-Roubaix travailliste. Ces divers groupements démultiplient l’action et la résonance du parti et lui permettent de pénétrer en profondeur la société ouvrière et de l’imprégner du message socialiste. Le vote socialiste est, dans cette configuration sociale, moins affaire d’opinion et d’adhésion à un discours ou une vision du monde que signe et manifestation d’intégration et de reconnaissance. La ritualisation locale (manifestations collectives, fêtes, cérémonies, etc.) est d’initiative partisane plus que municipale. La mythique coopérative la Paix constitue, plus que l’hôtel de ville, l’épicentre de cette constellation socialiste [49]. Le développement d’un des pôles de la société socialiste ne se fait pas au détriment des autres. Chaque pilier, connecté aux autres, compte sur ses propres forces. La section ne fait pas ainsi un usage immodéré ou sans précaution des ressources communales et ne repose pas sur l’institution municipale, même si le personnel est souvent absorbé à l’évidence par des tâches politiques extra-municipales [50].
La dissolution du phénomène partisan
Un déplacement se fait néanmoins jour à la fin des années 1930. La domination de l’ensemble considéré semble passer de la section à la municipalité. La municipalité tend progressivement à imposer un magistère politique sur cet ensemble et à organiser et chapeauter les processus de représentation politique. Elle tend à jouer un rôle d’animateur de l’ensemble des processus de mobilisation collective (le maire cherche à prévenir les grèves, qui nuisent, selon lui, à la cohésion de la société locale dont il s’érige de plus en plus en garant). Si le parti structure toujours à l’extérieur de l’institution municipale, une représentation autonome de classe, un processus de municipalisation paraît à l’œuvre dès l’entre-deux-guerres.
Il s’accentue après 1945. À partir des années 1950, en effet, le socialisme tend à se réduire à son expression institutionnelle et municipale. Le processus de municipalisation ne doit pas être analysé de manière univoque. Il est le résultat de l’ensemble des phénomènes évoqués précédemment. Il tient autant à la force sociale de l’institution qui tend à absorber le socialisme en lui imposant ses contraintes qu’au dépérissement et à la désobjectivation du dispositif mis en place et consolidé dans l’entre-deux-guerres. L’emprise de plus en plus forte de l’institution est certes le résultat du déclin de la société ouvrière et de la désagrégation de la trinité socialiste fondatrice (coopérative, section, syndicat) ; enveloppante, l’institution occupe l’espace laissé vacant. Mais elle n’est pas réductible à ces évolutions. Elle est tout autant à son origine. La municipalité exerce un contrôle d’ensemble, canalise les énergies sociales, impose ses logiques d’action et concentre les ressources politiques et matérielles. C’est donc un double processus de rétraction et d’absorption dont il faut rendre compte.
Un même constat ressort nettement des entretiens que nous avons réalisés avec militants et élus : « Le socialisme, c’était la mairie ». Dans les mémoires militantes, celui-ci n’affleure qu’identifié aux élus municipaux, aux actions sociales mises en œuvre, aux manifestations communales, etc. La mairie concentre les attentions, les énergies et les regards. Un processus de polarisation autour de l’institution municipale se fait jour. Il s’accentue avec le temps et le règne municipal ininterrompu de la SFIO. La section socialiste s’étiole progressivement et perd toute existence autonome à mesure que l’emprise de la municipalité devient plus forte. La SFIO devient, à Roubaix, dans les années 1950, un parti d’employés municipaux. 315 d’entre eux sont dénombrés dans la section en 1947 (qui compte alors plus de 1 000 adhérents ; on ne prend pas en compte ici les proches d’employés). Dans les années 1950 et 1960, le nombre semble avoisiner les 40 ou les 50 %. Le poids croissant des employés a pour effet de rendre le parti moins attractif dans le monde ouvrier, qui ne s’y « retrouve » plus de la même manière [51]. Ceux que certains militants appellent « les alimentaires » pèsent d’un grand poids dans le fonctionnement et les décisions du parti. Entrés grâce à leur adhésion dans l’administration à des postes de hiérarchie peu élevée, ils n’y progressent que par avancement et par la bienveillance des chefs de service socialistes, dont ils cherchent à s’attirer les faveurs. Ne pouvant aspirer à des positions électives, comme la loi l’interdit, leur promotion ne peut être qu’interne à la mairie. Les rétributions du militantisme deviennent avant tout municipales. Dans ces conditions, la sensibilité des employés-militants est très forte à tout ce qui pourrait mettre en cause la domination socialiste locale, à laquelle ils doivent non seulement leurs positions sociales, mais aussi celles de leur famille. Ce sont les employés municipaux qui font vivre la section, réduite au rôle de courroie de transmission municipale :
« Ce qui a joué aussi sur le militantisme, c’est qu’on a confié beaucoup de tâches aux employés municipaux, qui, par des souplesses d’horaires, étaient disponibles. La distribution des tracts en porte-à-porte n’était plus demandée aux militants de base. Le service municipal le faisait. Le collage d’affiches, c’était pareil. L’ouvrier municipal arrivait un peu en retard le matin et puis c’était tout, ça passait inaperçu. » [52]
La municipalité, face au déclin de ses canaux d’information anciens (partisans, syndicaux et associatifs, etc.), est amenée à créer ses propres réseaux d’information pour mesurer « l’opinion publique » locale. Un service d’enquêtes municipales est sinon créé (il est fort probable qu’il existait déjà dans l’entre-deux-guerres), du moins renforcé et permet un contrôle très précis de la population. L’imbrication mairie-section est totale, de sorte qu’il est difficile de distinguer ce qui relève de l’un ou de l’autre.
« Pour vous dire vrai, il n’y avait pas de bureau du parti, tout se faisait à la mairie, tout était dirigé de là. La plupart des responsables de groupe étaient aussi employés municipaux et s’occupaient de leur charge en mairie. » [53]
La section est dirigée à la mairie par un proche de Victor Provo, directeur du premier service municipal, Georges Pluquet [54], qui en assure le secrétariat administratif. La section n’est plus identifiée à un lieu dissocié de la mairie. Le siège mythique de la rue de Belfort n’est fréquenté que lors des assemblées générales (qui se réunissent trois ou quatre fois par an en moyenne). Le lieu référent des militants est avant tout le cabaret, siège de leur groupe de quartier. Mais dans les esprits, « le socialisme, c’est la mairie ». Lorsqu’un militant demande un renseignement, sollicite un avantage, il s’adresse au responsable de la section à la mairie, Georges Pluquet. Le cumul, dans la personne du maire, du mandat de maire et de celui de secrétaire de section rend difficile le contrôle des élus (dans l’entre-deux-guerres, les fonctions étaient très nettement dissociées). Le contrôle de la section ne s’accomplit qu’a posteriori et fonctionne comme un rituel partisan purement formel. Il constitue surtout le moyen pour l’élu de faire la preuve indiscutable de ses compétences.
La perte de vitalité de la section renvoie plus largement à la désagrégation du dispositif sociétal mis en place dans l’entre-deux-guerres, qui est elle-même une des conséquences du dépérissement de la culture ouvrière. Deux symboles du socialisme déclinent de manière irrémédiable et s’effacent : la coopérative la Paix et la fanfare ouvrière. La coopérative cesse toute activité le premier décembre 1962 [55]. La fanfare ouvrière connaît des problèmes de plus en plus aigus dès le début des années 1950. Son existence même est mise en cause par des difficultés de recrutement. Elle ne peut plus assurer le service du premier mai 1954. Le symbole est chargé de sens. La fanfare faisait la fierté du socialisme roubaisien dans l’entre-deux-guerres. Une page de l’histoire locale est bien tournée. Plus généralement, la sociabilité para-partisane décline ou/et fait l’objet d’une prise en charge croissante de la part de la municipalité, qui met en place une véritable « politique de sociabilité » visant à organiser et à orienter l’activité des groupements associatifs locaux et à verrouiller le système de sociabilité local. Le marquage institutionnel de la vie associative se fait de plus en plus pressant. La sociabilité populaire devient ainsi de plus en plus instituée. La municipalité devient la mère nourricière du système associatif, par le subventionnement direct ou par les fêtes et les concours qu’elle organise et qui financent les sociétés. La pratique sportive s’autonomise par rapport à la politique. Le sport ouvrier, défini traditionnellement « comme une filiale de la section », connaît une crise grave qui conduit à sa municipalisation. Victor Provo patronne de manière directe les sociétés. La sociabilité associative tient à la présence et à la sollicitude légitimantes que lui prodigue le maire.
De nouvelles relations sont établies entre la section et la municipalité au moment du renouvellement de 1977. Mais la tutelle de la section sur la municipalité devient très vite fictive et son autonomie ne survit pas à l’élection. L’absorption de la section reprend de plus belle. Les énergies militantes s’étaient régénérées hors de l’institution. Elles sont comme aspirées par la promotion de la nouvelle équipe et canalisées par l’exercice des responsabilités. La section reste certes mobilisée par les échéances électorales (1978, 1981, etc.). Mais elle ne joue plus le rôle de contre-pouvoir qui lui était dévolu entre 1970 et 1977. Pendant cette période, elle aura en définitive joué avant tout un rôle transitoire de sélection et de promotion d’un personnel politique nouveau, qui, une fois en place, s’en émancipe. La municipalisation n’est pas donc mise en cause durablement. Le socialisme reste toujours identifié à la mairie.
La perte de la mairie en 1983 (dont on ne peut ici analyser les ressorts) brise le lien au principe de l’adhésion locale au socialisme. Privé de ses ressources municipales et réduit à ses forces partisanes propres, le PS s’étiole. Sa déliquescence démontre en négatif la municipalisation du socialisme local dont elle constitue en quelque sorte un « révélateur » (au sens photographique du terme). À Roubaix, le socialisme est donc soluble dans la défaite électorale, mais aussi, de manière plus profonde encore, dans la pratique municipale elle-même, qui a radicalement transformé le phénomène partisan. Le déclin se manifeste par une hémorragie militante très forte. Les rétributions du militantisme, matérielles autant que symboliques, se tarissent et ne peuvent plus neutraliser les stratégies militantes d’exit [56]. Jamais le Parti socialiste ne s’est véritablement relevé de cette défaite [57].
« Après 1982, on était mille adhérents. Le millième adhérent est parti aux Baléares. Les employés municipaux sont partis. J’en connais plein qui s’en foutaient. Les gens ouvertement nous disaient : ça sert plus rien de prendre notre carte si les socialistes sont plus à la mairie. Ils cherchaient même pas des excuses en disant qu’ils avaient plus de sous ou de temps. C’était très dur à entendre. Ils disaient carrément qu’ils n’avaient plus rien à faire avec les socialistes, ça fait mal, je peux vous dire. Les gens, ils ont eu peur des réactions de la nouvelle municipalité. Au début des années 1980, il y avait 700, 800 personnes à la fête de la rose, aujourd’hui 150. » [58]
Vers une meilleure prise en compte des réalités municipales du socialisme français
Marqué originellement par le guesdisme, fortement structuré et connecté à la population ouvrière, le socialisme à Roubaix n’était pas prédisposé historiquement à être absorbé par l’institution municipale. C’est pourtant ce procès à l’œuvre que l’on a mis à jour. Les socialistes sont peu à peu pris par le jeu et au jeu qu’ils entendaient mettre en cause. Conçu comme un instrument n’ayant aucune valeur intrinsèque, la municipalité et les élus sont devenus le principal support de l’influence sociale du parti, voire son unique soubassement. Si le municipalisme conduit à dissoudre le socialisme, il constitue une dimension essentielle de sa force et de son rayonnement. Le cas roubaisien, par-delà ses particularités, accuse un phénomène que l’on peut repérer dans d’autres villes et qui affecte le parti dans son ensemble. Il grossit l’emprise que l’institution municipale a pu exercer sur le « socialisme français » [59]. « Le parti des mairies » n’a pu se servir de l’institution municipale sans la servir. Loin de les contrôler, le parti socialiste s’est adossé historiquement à ses élus locaux, nombreux à vivre de et pour les mairies. S’il se régénère par le local (comme dans les années 1970), le socialisme semble s’y dégénérer (au sens où l’institution dénature et pervertit les règles qu’il essaie de faire prévaloir ou tente régulièrement de ressourcer et de refonder). La saisie de ce processus conduit à modifier la manière d’appréhender le socialisme comme phénomène partisan. L’analyse de la forme partisane ne peut en effet faire l’économie de l’imbrication de celle-ci avec l’institution, voire de son absorption par les municipalités. Dès lors, ainsi que l’on fait droit aux réalités municipales dans l’histoire du socialisme français et que l’on en propose un autre mode de lecture, le municipalisme apparaît comme une des modalités principales de l’intégration à la fois institutionnelle et sociale du socialisme dans le système politique français. Parce qu’ils se polarisent sur la non-conformité du socialisme français au modèle social-démocrate, de nombreux auteurs s’interdisent de repérer et d’expliquer les formes spécifiques de l’enracinement social et de la structuration du socialisme en France. Les municipalités constituent une pièce essentielle du dispositif organisationnel socialiste, qu’il convient d’intégrer dans l’analyse (même si cela suppose de décentrer le regard de la sociation partisane stricto sensu vers les institutions qu’elle a prises en charge) [60]. « Le parti des mairies » est ici ou là, dans les territoires où son ancrage municipal est puissant et durable, un parti-mairie. Si le socialisme a cherché à s’appuyer sur ses municipalités ou n’a pu en faire l’économie, cette stratégie n’a pas été, en retour, sans effets sur sa structure propre. Elle a conduit à négliger d’autres modes de développement et d’implantation (dans l’entreprise, en lien avec le monde syndical et ouvrier, etc.). L’ancrage du socialisme dans la société française mérite de la même manière d’être réexaminé à l’aune de son armature municipale. L’influence du socialisme ne tient pas qu’à sa capacité d’attraction idéologique. Les socialistes, ici et là, ont noué et établi des liens souvent durables, sur des bases municipales, avec des groupes sociaux divers. Si le socialisme ne s’est pas constitué en contre-société, sur le mode d’autres partis socialistes européens, il n’en a pas moins fait souvent corps avec les sociétés locales, ouvrières parfois, en se faisant producteur d’identités à base territoriale, en épousant les formes communautaires de la vie locale ou en prenant en charge des intérêts sociaux par les réalisations municipales. Les liens générateurs d’adhésion socialiste ont par là même une forte composante municipale. Au-delà du monde ouvrier, c’est en partie grâce à ses municipalités, par les réseaux associatifs qu’elles contrôlent et mobilisent, que le socialisme a assuré des liens avec divers groupes sociaux (« les classes moyennes salariées » à partir des années 1970, par exemple). La capacité mobilisatrice du socialisme tient pour partie à la force et à la densité des relations sociales (familiales, associatives, etc.) tissées au niveau de ses municipalités [61]. C’est enfin parce qu’il a pu se reposer sur ses solides positions municipales que l’extériorité par rapport au système politique a pu demeurer viable et possible. La focale municipale permet donc de reconsidérer les caractéristiques prêtées au socialisme français. C’est, de manière générale, toute la structuration historique des partis politiques français et la question de leur prétendue « faiblesse » [62] qu’il faudrait saisir à nouveaux frais et au prisme du poids de l’institution municipale en France.
 
NOTES
 
[1] Cet article est issu d’une communication aux Journées d’études de l’Association française de science politique, « Les tendances récentes de l’étude des partis politiques dans la science politique française : organisation, réseaux, acteurs », Institut d’études politiques de Paris, le 31 janvier et 1er février 2002.
[2] L’exposé de ces diverses caractéristiques est systématisé dans Alain Bergounioux, Gérard Grunberg, Le long remords du pouvoir, le parti socialiste français (1905-1992), Paris, Fayard, 1992.
[3] Alain Bergounioux, Bernard Manin, Le régime social-démocrate, Paris, PUF, 1989.
[4] Laurent Olivier, « Un exemple de social-démocratie dans le socialisme français : la fédération du Nord de la SFIO de 1944 à 1958 », thèse de doctorat de science politique, Lille 2, 1992.
[5] Dans l’entre-deux-guerres, le siège de la SFIO ne compte qu’une poignée de permanents.
[6] Jean-Paul Brunet, Histoire du socialisme en France, Paris, PUF, 1989 (« Que sais-je ? ») ; Jacques Moreau, Les socialistes français et le mythe révolutionnaire, Paris, Hachette, 1998, et Marc Sadoun, De la démocratie française, essai sur le socialisme, Paris, Gallimard, 1993.
[7] Marc Sadoun, ibid., p. 62.
[8] Alain Bergounioux et Gérard Grunberg cherchent, par exemple, à « mettre à jour une logique politique » qui a, selon eux, « commandé l’histoire du socialisme jusqu’à nos jours » (Le long remords du pouvoir…, op. cit., p. 17).
[9] Frédéric Sawicki, Les réseaux du parti socialiste. Sociologie d’un milieu partisan, Paris, Belin, 1997. Cf. aussi Marc Sadoun, « Sociologie des militants et sociologie du parti, le cas de la SFIO sous Guy Mollet », Revue française de science politique, 38 (3), juin 1988, p. 348-369.
[10] Un certain nombre de travaux récents ont ainsi remis en cause le « modèle » travailliste anglais. La forte structuration du parti travailliste a été nuancée (Jon Lawrence, Speaking for the People. Party Language and Popular Politics in England (1867-1914), Cambridge, Cambridge University Press, 1998). On a pu montrer par ailleurs que le Labour s’est constitué sur des bases locales très fortes (Duncan Tanner, Political Change in the Labour Party (1900-1918), Cambridge, Cambridge University Press, 1990).
[11] « Le socialisme saisi par l’institution municipale (des années 1880 aux années 1980). Jeux d’échelles », thèse de science politique, sous la direction de Frédéric Sawicki, Université Lille 2, 2001.
[12] Pour prendre la mesure de la « faiblesse » de l’organisation et de ses moyens, sous la Quatrième République, par exemple, on se reportera à Patrick Williams, La vie politique sous la Quatrième République, Paris, Armand Colin, 1971, p. 148-149 notamment. L’auteur constate que, lors des législatives de 1951, le budget de campagne du parti communiste est dix fois supérieur à celui de la SFIO.
[13] La progression du nombre des élus locaux suit une évolution ascendante régulière qui traduit l’efficacité de cette stratégie. La SFIO est très tôt l’un des premiers partis d’élus locaux français : 197 maires en 1908, 297 en 1912, 532 en 1925, 1 375 en 1935 (et au moins 20 000 conseillers municipaux), 4 115 en 1945 (près de 50 000 conseillers). La composition du gouvernement du Front Populaire, qui accorde une large place aux maires, traduit le poids des élus municipaux dans le parti. Sous la Quatrième République, la SFIO revendique, non sans fondement, le titre de « premier parti local ». « En 60 ans, elle est devenue le premier parti d’élus locaux français dépassant le Parti radical », note Gilles Morin (Gilles Morin, « Jalons pour l’établissement d’une prosopographie des élus socialistes (1905-1971) », dans Jacques Girault (dir.), L’implantation du socialisme en France, Paris, Publications de la Sorbonne, 2000). Le chiffre reste à peu près stable par la suite (même pendant la période des basses eaux électorales des années 1960). Ces chiffres sont considérables si on les rapporte au nombre de militants et au nombre d’employés municipaux membres du parti. Il est usuel, dans les années 1950 et 1960, de parler de « mutuelle des agents communaux » pour désigner la SFIO.
[14] Le contraste avec le nombre de travaux consacrés au communisme municipal et leur qualité est édifiant. Les pratiques municipales communistes ont fait l’objet d’études innombrables. La sédimentation des travaux est à l’origine d’une tradition d’analyse qui a produit des effets de connaissance décisifs pour la sociologie des partis politiques et renouvelé l’intelligence du phénomène communiste en France. La plus forte homogénéité de la catégorie « Municipalités communistes » et la volonté plus marquée du PC de contrôler ses élus ne suffisent pas à expliquer ce décalage. Cf. Jean-Paul Brunet, Saint-Denis, la ville rouge, Paris, Hachette, 1980 ; Annie Fourcaut, Bobigny, banlieue rouge, Paris, Presses de Sciences Po, 1986 ; Michel Hastings, Halluin la rouge (1919-1939). Aspects d’un communisme identitaire : singularités écologiques et stratégies d’implantation, Lille, Presses universitaires de Lille, 1991 ; Jean-Noël Retière, Identités ouvrières. Histoire sociale d’un fief ouvrier en Bretagne (1909-1990), Paris, L’Harmattan, 1994.
[15] La faiblesse des travaux tient, nous semble-t-il, au fait que les socialistes ont, eux-mêmes, eu tendance historiquement à dénier et à occulter le poids de leur ancrage municipal (à cause, en partie, des charges communistes contre « le crétinisme municipal »). Le socialisme a, dans une large mesure, imposé ses problématiques aux chercheurs qui en ont pris en charge l’analyse. Ceux-ci ne se sont pas toujours mis à distance de la définition indigène des questions et des objets légitimes, et ont conduit à les avaliser. Sur l’anamnèse de cet impensé, nous renvoyons à notre travail doctoral (première partie).
[16] L’enjeu n’est pas uniquement ici l’analyse morphologique des espaces d’implantation et la rencontre et l’adaptation mutuelle de l’organisation partisane et de son milieu d’implantation.
[17] Les partis politiques, même faiblement objectivés et structurés en apparence, sont justiciables d’analyses mobilisant les outils de la sociologie des institutions. Ils méritent d’être analysés comme des arrangements de règles, très diversement prescriptives et stabilisées, et non seulement comme des entreprises politiques spécialisées dans l’obtention de postes, de pouvoirs et de ressources.
[18] La conception guesdiste de la pratique municipale fut longtemps le credo partisan officiel (même si l’inspiration possibiliste ne cessera d’irriguer la pratique municipaliste). « Il ne saurait y avoir de socialisme municipal », « le socialisme sur le plan municipal n’est pas un socialisme spécial », « le socialisme ne se découpe pas en tranches », « le socialisme communal est l’application des principes généraux du socialisme à un domaine spécial de l’activité politique », etc. : telles sont les formules rituellement utilisées dans les textes du parti pour récuser toute « déviation » municipaliste.
[19] On l’aura compris, l’institution n’est pas considérée uniquement ici comme un ensemble de ressources, un capital politique délégué et prêt à être approprié, mais comme un cadre normatif plus ou moins objectivé, prédéterminant l’action et orientant son déroulement. Les municipalités ne sont très souvent considérées que comme des stocks de ressources prêts à être captés. Elles alimentent alors les métaphores du « fief », de « la baronnie », des « féodalités », des « bastilles », etc. Partant, leur épaisseur institutionnelle et les contraintes qu’elles exercent sont méconnues.
[20] Dans notre travail doctoral, nous nous attachons par ailleurs à tester nos hypothèses et à saisir la prégnance des enjeux municipaux dans l’histoire du parti en adoptant un point de vue plus macroscopique, centré sur les sites d’interaction nationaux du parti.
[21] Même si les phénomènes observés peuvent être extrapolés au-delà du site considéré, Roubaix n’est pas conçu dans notre travail comme un modèle réduit de socialisme, mais comme une ville accusant un certain nombre de traits qui en font un objet historique significatif. Roubaix est d’abord acquise au socialisme de 1892 à&n