2004
Revue française de science politique
Les ONG face aux mouvements altermondialistes
Le positionnement distancié de Greenpeace
Nadège Fréour
Nadège Fréour est allocataire de recherche au CERIEP-Centre de Politologie de Lyon. Elle est l’auteur de « La transnationalisation des solidarités, entre redéfinition des modes d’engagement et incitations organisationnelles : le cas des militants locaux de Greenpeace France », dans Guillaume Devin (dir.), Les solidarités transnationales aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, à paraître en septembre 2004. Elle travaille actuellement sur la permanence de formes traditionnelles d’organisation et d’engagement dans les nouveaux mouvements sociaux, au travers du cas de Greenpeace (CERIEP-Centre de Politologie de Lyon, 14 Avenue Berthelot, 69365 Lyon Cedex 07 <nadege.freour@etu.univ-lyon2.fr>).
Le mouvement altermondialiste n’est pas un rassemblement homogène et unifié. Il résulte de stratégies d’alliance complexes, dont une illustration peut être donnée au travers du cas de l’association écologiste internationale Greenpeace. L’étude des perceptions et pratiques militantes, combinée à une approche organisationnelle en termes de stratégie et de construction d’identité, permet de mettre au jour un ensemble de contraintes et de ressources qui ont amené l’association à prendre position dans le mouvement altermondialiste. La stratégie mise en place vise à établir un positionnement distancié, qui prenne en compte les opportunités offertes par ce mouvement émergent, tout en préservant les avantages spécifiques liés à l’indépendance revendiquée par Greenpeace.
The antiglobalisation movement is neither homogeneous nor unified since it combines complex cooperation strategies. As an international environmental association, Greenpeace may exemplify such circumstances. The analysis of militant perceptions and practices combined with an organizational approach in terms of strategies and identity construction enables to highlight a set of constraints and resources which have led the organization to position itself within the antiglobalisation movement. Greenpeaces strategy aims at securing a remote position which takes into account the opportunities offered by the emerging antiglobalisation movement. In turn, this enables Greenpeace to preserve the specific interests related to its assumed independence.
Les rassemblements altermondialistes les plus récents, tels que le Forum social européen de Paris-Saint-Denis en novembre 2003 et le Forum social mondial de Mumbai en janvier 2004, ont fait apparaître Greenpeace comme l’une des ONG les plus impliquées et les plus visibles du mouvement contre la mondialisation libérale. À travers sa participation active à l’organisation de ces forums, la présence de ses responsables dans divers séminaires et conférences plénières, les nombreuses interviews que ces derniers ont accordé à une presse qui les intronise ainsi comme porte-parole légitimes du mouvement, l’association écologiste fait figure d’acteur naturel
[1] et incontournable de l’altermondialisation.
Certaines caractéristiques liées aux modes d’action et d’organisation de l’ONG pourraient même laisser penser que Greenpeace est un élément précurseur de ce mouvement émergent
[2]. Il s’agit, en effet, d’une association dont la structure transnationale lui assure une large présence dans le monde, à travers ses vingt-six bureaux nationaux, et qui situe directement son action à l’échelle planétaire en prenant pour cible, depuis sa création dans les années 1970, les ennemis actuels du mouvement altermondialiste : grandes firmes multinationales, gouvernements des pays industrialisés, puis institutions internationales telles que l’Organisation mondiale du commerce, contre lesquels elle développe régulièrement des argumentaires qui lient destruction de la planète et recherche effrénée du profit économique. Si Greenpeace a été pionnière en matière de définition globale des problèmes et d’inscription de l’action contestataire dans un cadre immédiatement mondial
[3], elle l’a aussi été en tentant très tôt de mobiliser une « opinion publique internationale », dégagée des appartenances nationales ou de classe et centrée sur les individus comme « citoyens du monde » appelés à prendre position de manière individuelle et responsable. Là encore, l’association écologiste semble donc se trouver en parfaite adéquation avec un mouvement altermondialiste qui souhaite transcender les frontières et les groupes d’appartenance classiques pour développer des formes transnationales de solidarité entre des individus citoyens
[4].
Cependant, en dépit de ces constats, il semble que la participation de Greenpeace aux mobilisations altermondialistes en tant qu’actions communes à toute une nébuleuse d’organisations contestataires
[5] n’est pas allée de soi. Au contraire, la plupart des témoignages recueillis auprès des membres de Greenpeace France indiquent que le positionnement de l’association à l’égard de ce mouvement émergent a donné lieu à de vifs débats internes. Aujourd’hui encore, si l’organisation écologiste proclame dans ses communiqués de presse : « Greenpeace au FSE, évidemment ! »
[6], il semble que militants et dirigeants conservent une grande vigilance à l’égard du mouvement altermondialiste et un souci constant de conserver un recul critique et une certaine indépendance à l’intérieur de ce dernier.
Ces quelques observations amènent à s’interroger sur la position précise que Greenpeace cherche à occuper au sein du mouvement altermondialiste et sur les stratégies qui président à la construction d’un tel positionnement. L’association se trouve en effet soumise à la concurrence pour l’obtention de ressources rares au sein du secteur de mouvement social (
Social Movement Sector
[7]) et déploie, dans cette perspective, des stratégies complexes de coopération avec les différents acteurs du secteur. Or, l’apparition d’entrepreneurs de mouvement social se réclamant de l’altermondialisation a suscité une reconfiguration importante de cet espace concurrentiel, astreignant des organisations telles que Greenpeace à revoir leurs alliances. Nous verrons ainsi que l’association écologiste connaît un certain nombre de contraintes spécifiques, liées, d’une part, à la nature de ses revendications et de ses pratiques, qui limitent largement ses possibilités de coopération avec d’autres organisations, et, d’autre part, au souci de préserver une ressource historiquement déterminante pour l’association : l’image qu’elle véhicule auprès de ses membres, du grand public et de ses interlocuteurs politiques et économiques. Cependant, la présence croissante des altermondialistes sur la scène politique internationale et dans l’espace médiatique, ainsi que les opportunités offertes par l’émergence de ce mouvement aux ONG plus anciennes, a conduit Greenpeace à devoir dépasser ces différents obstacles pour établir un positionnement stratégique distancié, lui permettant de s’associer aux mobilisations altermondialistes tout en préservant les avantages spécifiques liés à l’indépendance revendiquée de l’organisation écologiste
[8].
Les facteurs de divergence
S’il arrive que Greenpeace se mobilise ponctuellement aux côtés d’autres partenaires associatifs pour des actions écologistes ou pacifistes, la coopération au sein d’un mouvement social plus vaste ne fait pas partie de ses traditions militantes. À cet égard, l’une des principales craintes que les militants de Greenpeace France expriment face au mouvement altermondialiste est d’y « perdre leur âme ». L’association offre, en effet, à ses membres des ressources fortes pour la construction des identités individuelles et collectives, qui constituent d’ailleurs l’une des principales gratifications de l’engagement
[9]. Ces ressources sont d’autant plus importantes qu’elles sont perçues par les militants comme un monopole de Greenpeace et ont bien souvent présidé au choix de cette organisation écologiste comme cadre d’expression de leur engagement. On retrouve dans de nombreux discours l’idée que, au moment de s’impliquer activement pour la défense de l’environnement, Greenpeace est apparue comme
la seule organisation développant des revendications écologistes aussi radicales, agissant aussi efficacement, ou utilisant des modes d’action aussi séduisants. L’association elle-même proclame d’ailleurs sur ses brochures de présentation que « Greenpeace n’est pas une association écologiste comme une autre »
[10].
Ainsi, son inscription dans un mouvement plus global et, en l’occurrence, dans le mouvement altermondialiste est perçue par ses membres comme un risque de dilution de sa spécificité dans d’autres traditions militantes, alors que la différence et l’intransigeance de Greenpeace constituent, selon eux, l’un de ses principaux atouts.
Des revendications strictement écologistes
En premier lieu, si les membres de Greenpeace ne conçoivent pas leur implication dans les mobilisations altermondialistes comme une évidence, c’est qu’ils ne retrouvent que très peu leurs propres préoccupations dans les revendications les plus visibles du mouvement. Comme l’exprime Bruno Rebelle, directeur de Greenpeace France jusqu’en septembre 2003 : « Il nous semble que le mouvement altermondialiste n’est pas très écologiste »
[11].
On retrouve fréquemment cette opinion dans les discours des militants locaux, qui perçoivent le mouvement altermondialiste comme dominé par des revendications concernant des droits humains ou des questions économiques et sociales, sans que ces dernières soient toujours connectées aux problématiques environnementales. Or, si les membres de Greenpeace reconnaissent volontiers la légitimité et l’urgence de ces combats, ils ne conçoivent évidemment pas des conditions de vie plus décentes pour l’être humain sans que son environnement soit préservé et puisse, au minimum, garantir sa survie.
Le reproche le plus couramment adressé aux principales organisations du mouvement altermondialiste est de considérer la défense de l’environnement comme un « accessoire », une revendication annexe, alors qu’elle devrait se trouver au centre du projet de mondialisation alternative.
Au-delà de cette question de la place que réserve l’altermondialisation aux propositions écologistes, les militants soulèvent une divergence idéologique plus précise autour de la notion de croissance.
Dans une perspective proprement écologiste, ces derniers défendent, en effet, l’idée d’une décroissance, qui représenterait la seule solution pour préserver une planète dont les ressources sont limitées et surexploitées. Cela les conduit donc à adopter une posture critique à l’égard d’une grande partie du mouvement altermondialiste, dont les objectifs de meilleure répartition des richesses sont considérés comme louables, mais insuffisants : Greenpeace va plus loin en réclamant une diminution de cette production de richesses.
Le concept de « développement durable », néanmoins proposé par certaines organisations altermondialistes plus soucieuses de l’environnement, ne trouve pas plus grâce aux yeux des membres de Greenpeace
[12] : encore trop centré sur des préoccupations économiques dans lesquelles l’environnement n’est qu’une contrainte à prendre en compte, ce concept est remplacé, dans les discours militants, par celui d’« écodéveloppement », dans lequel l’économie redeviendrait enfin un outil au service des hommes et non plus une fin en soi
[13].
Cet écologisme radical s’accompagne parfois d’une désignation explicite de certaines composantes partisanes ou syndicales du mouvement (telles que le Parti communiste ou la CGT), dénoncées comme « productivistes » et présentées par certains militants comme l’une des principales causes de leurs réticences à s’allier aux mobilisations altermondialistes.
Une organisation centralisée et hiérarchisée
Apparue au début des années 1970, Greenpeace semble pouvoir être, en partie, analysée à la lumière des travaux sur les nouveaux mouvements sociaux (NMS)
[14] qui ont émergé à la même époque, en rupture avec des formes traditionnelles de mobilisation symbolisées principalement par le mouvement ouvrier. Revendications circonscrites et monothématiques, formes d’action innovantes et spectaculaires, aspirations qualitatives post-matérialistes
[15], solidarités dégagées des appartenances de classe, sont autant de caractéristiques classiques des NMS que l’on retrouve de manière symptomatique chez Greenpeace.
Cependant, la spécificité de l’association qui nous intéresse réside dans son mode d’organisation, qui, loin de s’inspirer des structures souples mises en place par la plupart de ces nouveaux mouvements sociaux, conserve une structure hiérarchique et centralisée, laissant peu d’autonomie aux composantes de base. Comme l’ont montré G. Jordan et W. A. Maloney dans leur étude sur le « Protest Business »
[16], Greenpeace fonctionne largement sur le modèle de l’entreprise économique.
D’une part, la prise de décision est exclusivement confiée à un nombre restreint de directeurs exécutifs, au niveau international et dans les différents bureaux nationaux, qui dépendent eux-mêmes étroitement du siège d’Amsterdam. Dans le cas français, le directeur exécutif est désigné par un conseil d’administration, lui-même issu d’une assemblée statutaire composée de quinze membres élus par les adhérents, mais aussi de quinze membres nommés par l’assemblée sortante
[17]. En dehors de cette désignation, le conseil d’administration n’a d’ailleurs qu’un rôle de consultation et d’orientation. Il n’intervient d’aucune manière dans la gestion des affaires courantes. Jordan et Maloney l’ont souligné : au sein d’une telle organisation, les membres sont principalement considérés comme des donateurs (
supporters) auxquels on demande de financer les actions menées par une petite équipe de professionnels (
professional staff).
La professionnalisation et la spécialisation militante constituent d’ailleurs le second axe de rationalisation mis en place par la « multinationale verte ». Les trajectoires de ses dirigeants témoignent, depuis les années 1990, de l’importance accordée aux compétences managériales au sein de l’organisation : les carrières de Gerd Leipold, actuel directeur exécutif de Greenpeace International et fondateur d’une entreprise de consultants en communication auprès des ONG, ou des deux directeurs les plus récents de Greenpeace France, Bruno Rebelle, fondateur de Vétérinaires sans frontières, et Michèle Rivasi, cofondatrice de la CRII-RAD, semblent très éloignées du profil de l’aventurier David McTaggart, qui régna pendant près de vingt ans sur l’association. De la même manière, l’ensemble du personnel salarié de Greenpeace est caractérisé par une grande spécialisation. L’association recrute ses « campaigners » – responsables, dans chaque bureau national, des grandes campagnes qu’elle mène à travers le monde – en fonction de leurs solides connaissances des questions sur lesquelles ils devront intervenir et s’attache aussi les services de professionnels dans les domaines des relations publiques ou de l’expertise scientifique. Le militantisme, enfin, n’échappe pas à cette spécialisation : les activistes chargés de mener les opérations spectaculaires de Greenpeace reçoivent une formation (le « basic training »), destinée à maîtriser les principales techniques et réflexes de l’action directe non-violente. Si ce type de participation reste bénévole, il semble que la disponibilité totale et l’intensité de l’engagement de certains de ces activistes puissent s’apparenter à une certaine forme de « professionnalisation ».
Greenpeace France a eu recours à un militantisme local plus classique à partir du milieu des années 1990
[18], notamment pour bénéficier de relais locaux d’information et offrir un cadre d’action aux adhérents les plus motivés
[19], mais l’organisation a pris soin de mettre en place une stricte division du travail et une structure de contrôle pyramidale de ces groupes locaux de militants. Ces derniers ont pour fonction principale d’exécuter sur le terrain des actions décidées au niveau national ou international, avec une marge d’initiative très limitée. Ainsi, au nom de la priorité donnée aux résultats et à l’efficacité de la lutte écologiste, Greenpeace est organisée sur un modèle qui s’apparente plus à celui de l’entreprise économique qu’à la figure classique de la démocratie associative, comme le reconnaît d’ailleurs publiquement Bruno Rebelle : « On ne va pas changer nos grandes lignes d’action parce que certains militants ne sont pas d’accord. Si ça ne leur convient pas, ils s’en vont »
[20].
Cette spécificité organisationnelle nous semble être à l’origine de deux freins importants à l’implication de Greenpeace dans les mobilisations altermondialistes.
D’une part, elle se trouve confrontée, à l’intérieur du mouvement, à des organisations qui relèvent d’une toute autre tradition associative que la tradition anglo-saxonne dont Greenpeace est porteuse. Comme le note Isabelle Sommier dans son ouvrage consacré aux nouveaux mouvements contestataires : « Il est remarquable que le fonctionnement de l’ensemble des groupes dont il est question ici
[21] réponde aux principes de la démocratie directe tant célébrés dans les années 1970 »
[22]. Décisions prises au consensus, autonomie des groupes locaux, révocabilité des délégués, limitation maximale du nombre de permanents pour tenter d’échapper aux tendances oligarchiques, sont autant de modes d’organisation très éloignés de la conception qu’en ont les membres de Greenpeace. Militants très pragmatiques, ceux-ci sont entrés dans une association qui leur préexistait de longue date, avec des objectifs précis et des méthodes bien rodées, qu’il ne leur semble pas utile de discuter puisqu’ils y adhèrent complètement. L’accent est mis sur les résultats de leurs actions, qui leur sont régulièrement communiqués par le réseau interne d’information. La coopération avec d’autres organisations, plus soucieuses de débats internes et de prises de décision collectives apparaît donc aux militants de Greenpeace comme un risque de perte de temps (et d’efficacité) dans des procédures louables, mais stériles. L’urgence qu’ils ressentent face aux dégradations irréversibles que subit l’environnement renforce bien souvent la primauté qu’ils donnent à l’action sur le débat.
Bruno Rebelle aime également à rappeler, pour illustrer ce sentiment de décalage entre deux conceptions du fonctionnement associatif, la rapidité avec laquelle Greenpeace France a réagi à la suite du naufrage de l’Erika, puisqu’il en a pris seul la décision, une demi-heure après avoir été informé de la catastrophe, « alors que les autres associations attendaient leur prochain conseil d’administration pour décider de ce qu’elles devaient faire ! »
[23]
D’autre part, on trouve également chez Greenpeace un souci plus global concernant la gestion d’une multitude de participants. En effet, des militants, qui basent l’efficacité de leur lutte sur des actions menées par un petit nombre de personnes et préparées par une organisation très structurée, se trouvent souvent perplexes face à des rassemblements où se côtoient une très grande diversité d’acteurs et de revendications, qui nécessite des négociations et des compromis perpétuels. Cet agacement est présent dans les discours des membres de l’association (« on va pas tous dans la même direction, chacun veut tirer à son avantage… Enfin je veux dire à l’avantage de sa cause… Donc, je suis pas sûre qu’on avance très bien non plus »
[24]), comme dans celui de ses dirigeants, ainsi que le rapporte l’hebdomadaire
Politis au sujet du Forum social mondial qui s’est tenu à Mumbai en janvier 2004 :
« “Difficile à dire si, dans dix ans, nous aurons oublié ou si nous serons fiers d’en avoir été…” balance Gerd Leipold, directeur exécutif de Greenpeace International, frustré par le bruit incessant, les traductions déficientes et la foule, qui égare les partenaires qui souhaitent se rencontrer. » [25]
Si, comme on le verra plus loin, les militants de Greenpeace peuvent apprécier à titre personnel le dialogue et les échanges qui s’instaurent au sein du mouvement altermondialiste, il semble donc qu’ils ne placent encore qu’une faible confiance dans la capacité de ce mouvement à obtenir rapidement des résultats tangibles.
Un répertoire d’action spécifique
De la même manière que son mode d’organisation a peu varié depuis sa création, Greenpeace conserve un répertoire d’action centré sur le procédé qui a garanti son succès : l’action directe non violente et médiatisée.
À l’origine de l’association, en 1971, trois Canadiens désireux de s’opposer à la réalisation d’un essai nucléaire américain dans le Golfe de l’Alaska se sont embarqués sur un petit bateau dans le but d’aller s’interposer dans la zone concernée, tout en ayant pris soin d’embarquer avec eux six journalistes, dont une équipe de la chaîne télévisée CBC. Cette première action est un véritable mythe fondateur pour Greenpeace, « l’élément structurant d’un mode opératoire »
[26].
Cependant, à partir de la fin des années 1980, un deuxième axe vient compléter ce répertoire d’action, au terme de vifs débats internes entre générations militantes
[27]. Greenpeace l’aventurière est progressivement réorientée par certains de ses dirigeants vers un travail de négociation avec les entreprises et les pouvoirs publics, jusqu’à la démission de David Mc Taggart, représentant de la génération des pionniers, qui laisse place au pôle managérial incarné par Thilo Bode, influent directeur du bureau allemand, qui devient directeur de Greenpeace International en 1995 et déclare : « Nous sommes un groupe de pression politique, pas une association de randonneurs »
[28]. À partir de là, l’activité de l’organisation écologiste s’articule principalement autour d’un
lobbying d’experts, relayé par l’action directe lorsque la négociation se révèle infructueuse. Il semble, à cet égard, que Greenpeace soit partiellement représentative du répertoire d’action de troisième génération évoqué par Erik Neveu
[29], au moins pour ce qui concerne la dimension internationale, la montée des logiques d’expertise et la dimension symbolique du travail de mise en scène du groupe et de la cause
[30].
Ce répertoire d’action émergent est également celui qui caractérise largement le mouvement altermondialiste dans son ensemble, alternant « coup de force » et « stratégie d’influence sur les pouvoirs décisionnels », comme le montre Isabelle Sommier
[31]. Cependant, il apparaît que la diversité des organisations présentes dans ce mouvement contribue à l’existence d’un répertoire altermondialiste très étendu, dont certains éléments correspondent peu aux pratiques habituelles des militants de Greenpeace :
« Même si on se retrouve sur énormément de choses, on se bat pas de la même façon, c’est sûr… » [32]
D’une part, l’association écologiste ne travaille pas principalement dans un objectif de mobilisation citoyenne. Si on retrouve ponctuellement les banderoles de Greenpeace dans diverses manifestations en lien avec les problématiques écologistes ou pacifistes, elle en est rarement à l’origine et s’attache généralement plus à médiatiser une action directe symbolique qu’à « faire nombre ». Une partie des militants interrogés déclare d’ailleurs ne plus croire en l’efficacité d’actions collectives massives, telles que la manifestation, trop banalisées selon eux pour toucher encore l’opinion publique ou les décideurs.
D’une manière plus globale, et comme évoqué précédemment, les membres de Greenpeace que nous avons rencontrés regrettent que le mouvement altermondialiste soit un lieu de débat plus que d’action. Ils en apprécient la convivialité (« ouais, c’est sympa, on se croirait à une réunion de potes où on refait le monde »
[33]), mais sont désireux que ces discussions et propositions débouchent sur des actions concrètes qui permettraient d’obtenir satisfaction. Comme le note Bruno Rebelle, au sujet des pratiques opératoires d’ATTAC et de Greenpeace, « Greenpeace n’a pas été fondée par des intellectuels »
[34] et ses membres sont plus coutumiers d’un militantisme de terrain, qui leur fournit d’avantage de gratifications (notamment au niveau du sentiment d’être « utile »).
Enfin, on a pu constater, au cours des entretiens, une certaine gêne de la part des militants à l’égard des actes de destruction matérielle, qui font également partie du répertoire altermondialiste depuis ses origines. Au-delà d’une réprobation unanime des franges les plus radicales du mouvement, telles que le black bloc, c’est le positionnement particulièrement délicat des membres de Greenpeace à l’égard de la Confédération paysanne qui a suscité notre intérêt. Ils se sentent bien sûr très proches de cette organisation, notamment en ce qui concerne les revendications, et sont, de surcroît, de fervents admirateurs de José Bové, mais l’importance de la non-violence dans la culture commune des membres de Greenpeace les amène à se distancier en ce qui concerne des actions telles que le fauchage de plants d’OGM :
« José Bové, il se bat contre les OGM, comme nous. Donc, on a déjà une lutte en commun… Bien que on soutienne pas toutes les actions de la Confédération paysanne. On n’a pas les mêmes méthodes […] Nous, notre force, c’est la non-violence, vous voyez… » [35]
En effet, si Greenpeace n’hésite pas à agir dans l’illégalité, au nom d’une légitimité à combattre les pratiques illégales de certaines entreprises, elle s’est, en revanche, toujours refusée à causer des dégâts matériels, tout comme ses militants ont pour consigne de ne jamais résister de manière violente aux forces de l’ordre : « L’action violente n’est pas un moyen envisageable pour aboutir à la paix »
[36].
D’autres composantes du mouvement altermondialiste partagent avec Greenpeace cet attachement à l’illégalisme non-violent, comme le montre notamment Nathalie Tenenbaum au sujet du collectif « Vamos »
[37]. La cohérence idéologique est articulée autour de l’opposition légalité/légitimité, dans le but de disqualifier symboliquement la légalité comme critère de jugement (au nom d’une loi « morale » supérieure) et de placer le débat sur le terrain de la légitimité. La non-violence permet alors d’utiliser la force de l’adversaire pour le déstabiliser, c’est-à-dire de le contraindre à entrer dans l’illégitimité par le recours à la violence légale.
La question des rapports différenciés à la loi et à la violence apparaît donc comme une ligne de clivage importante au sein du mouvement altermondialiste, qui contribue largement à la construction des stratégies de positionnement.
Les contraintes de l’image de marque
Si le répertoire d’action médiatique sur lequel Greenpeace
[38] s’est constituée génère des formes spécifiques d’organisation, il façonne également les stratégies de l’association, en donnant une place centrale à l’image, comme ressource et comme contrainte. Née d’une mise en scène médiatique, l’association écologiste ne peut en effet baser sa pérennité, en tant qu’organisation uniquement financée par les dons individuels et en tant que contre-pouvoir crédible sur la scène internationale, que sur un travail permanent de construction et de renforcement de son image.
Cette ressource capitale est donc gérée et contrôlée très strictement par les dirigeants de l’association, qui sont les dépositaires d’une véritable marque « Greenpeace ». Sans aller jusqu’à établir des contrats de licence, comme c’est le cas dans certaines organisations du secteur humanitaire, ils se réservent cependant le droit d’attribuer ou de retirer le nom aux différents bureaux nationaux et locaux, à l’image des boutiques franchisées qui représentent les grands groupes de textile ou de restauration à travers le monde
[39]. Les groupes locaux, éloignés du centre et composés uniquement de militants non-professionnels, sont particulièrement informés de leurs responsabilités quant à l’image de Greenpeace qui leur est confiée et toutes leurs actions sont préparées avec le bureau national.
Pour le reste, la communication de l’association est entièrement confiée à des professionnels et centralisée au sein du bureau londonien « Greenpeace Communication », qui gère notamment la production et la diffusion d’images des actions spectaculaires minutieusement orchestrées : ce procédé lui permet de fournir « clés en main » aux médias des images agréées, qui véhiculent le point de vue privilégié par l’organisation
[40].
Greenpeace a donc réussi à mettre en place un système très efficace de contrôle de son image au niveau interne, mais toute alliance à l’extérieur représente, par conséquent, un risque quant à la maîtrise de cette ressource. Il semble que cette préoccupation constitue un deuxième type de frein important à l’implication dans le mouvement altermondialiste.
La défense du monopole
Greenpeace agit à la croisée de différents champs fortement concurrentiels : à la fois celui des ONG, des associations à caractère transnational et de la nébuleuse foisonnante des organisations écologistes. Cette concurrence la conduit à établir des stratégies de différenciation qui, bien souvent, reposent plus sur l’action isolée que sur la coopération inter-organisationnelle.
Le premier objectif est, en effet, de montrer qu’elle possède un monopole sur son credo. À cet égard, la spécificité du répertoire d’action – que nous avons évoquée plus haut – est largement valorisée par l’association. L’argument portant sur des méthodes « à nulle autre pareilles » (et, par conséquent, plus efficaces que toute autre), principalement destiné aux adhérents et adhérents potentiels, ne saurait donc trouver une validité si Greenpeace collaborait trop régulièrement avec des organisations que cette représentation renvoie à une certaine banalité.
De la même façon, Greenpeace se doit de véhiculer l’image d’une certaine puissance, face à l’envergure des cibles auxquelles elle s’attaque. Dans cette perspective, la métaphore de la « multinationale verte » jouant sur un pied d’égalité face aux géants économiques s’avère utile à l’organisation. Mais ici encore, cette stratégie de communication va à l’encontre de possibles alliances, Greenpeace se voulant suffisamment puissante pour agir seule.
Au-delà de cette stratégie classique de différenciation sur un marché concurrentiel, il faut noter que l’émergence du mouvement altermondialiste et des organisations récentes qui y sont liées représente, pour Greenpeace notamment, une concurrence nouvelle dans le domaine de l’action contestataire sur la scène internationale. Face à un mouvement, qui, lui aussi, semble séduire les médias et est présenté, aussi bien dans les discours journalistiques que savants, comme un mouvement novateur, Greenpeace court le risque de voir son image et sa position remises en cause.
Cette frustration est apparente dans les discours de certains militants, qui considèrent que Greenpeace n’a pas attendu les mobilisations altermondialistes pour agir au niveau planétaire contre les multinationales et les institutions internationales : « On est quand même pas mal imité, hein… »
[41]
Au niveau plus global des instances de décision, les représentants de Greenpeace tiennent aussi à rappeler que l’association écologiste doit être vue comme l’avant-garde de ce mouvement émergent. Ainsi, on relèvera avec intérêt l’introduction d’un article de Greenpeace-Magazine destiné à clarifier le positionnement de l’organisation à l’égard des mobilisations altermondialistes :
« Depuis ses débuts en 1971, Greenpeace agit globalement, considérant les effets mondiaux des pratiques industrielles et les conséquences des accords internationaux visant à optimiser le commerce et les échanges. » [42]
Si ce souci de défendre une position a sans doute largement contribué à l’implication de Greenpeace dans le mouvement, comme nous le verrons plus loin, il débouche en tout cas sur une volonté de ne pas s’y fondre, mais, au contraire, de rappeler que l’organisation écologiste a pu être « altermondialiste avant l’heure ».
L’indépendance politique et financière
La défense d’une position isolée et avant-gardiste dans le champ de la contestation se double d’une référence constante à l’indépendance de Greenpeace, qui est au cœur du discours diffusé par l’organisation écologiste sur elle-même.
D’une part, c’est le refus de participer au débat politique national qui nous semble pouvoir expliquer, en partie, les réticences de certains des membres de Greenpeace à s’engager dans le mouvement altermondialiste.
En effet, Greenpeace France n’a jamais conclu d’alliance ni entretenu officiellement de rapports privilégiés avec un quelconque parti politique. Ici encore, l’idée véhiculée est que l’écologie dépasse les clivages partisans. La collaboration avec toutes les formations politiques est envisagée, si ces dernières sont prêtes à prendre en compte l’environnement dans leurs programmes. Il s’agit, la plupart du temps, d’informer les élus ou candidats sur des questions environnementales, domaine dans lequel ces derniers s’avèrent souvent néophytes. Le bénéfice en termes d’image est évident : Greenpeace ne peut ainsi être soupçonnée d’aucune complaisance à l’égard d’une quelconque politique gouvernementale. Or, entrer dans le mouvement altermondialiste, c’est aussi devoir y fréquenter des partis politiques précis (pour la France : Parti socialiste, Parti communiste, les Verts, Ligue communiste révolutionnaire, etc.). Greenpeace court alors le risque d’avoir plus de difficultés à affirmer une identité apolitique.
Au-delà de cette indépendance à l’égard des partis, Greenpeace a, de surcroît, toujours refusé de se définir en fonction de la ligne de clivage gauche/droite. Sur ce point, les militants eux-mêmes semblent divisés. En s’appuyant sur les entretiens et questionnaires réalisés, on a pu définir deux pôles distincts : une partie des militants considère que Greenpeace est « naturellement » (au vu de ses revendications, des ennemis qu’elle combat) une organisation de gauche, eux-mêmes possédant des convictions politiques qui les amènent à développer des représentations du monde fortement politisées et à se positionner à gauche. Un autre groupe de militants revendique, au contraire, l’apolitisme de Greenpeace (et mettent bien souvent cette caractéristique en avant pour expliquer leur choix de cette organisation au moment de l’engagement) :
« Greenpeace fait pas de politique et c’est ce que j’apprécie. Alors c’est vrai que dedans, t’as une bonne proportion de gauchos, qui font ce qu’ils veulent ailleurs, mais Greenpeace, c’est pas un truc anti-capitaliste, c’est pas la révolution. On a nos objectifs, voilà, pour l’environnement, et puis on s’y tient. » [43]
Jusque-là, c’était plutôt cette posture qui était privilégiée dans le discours officiel de Greenpeace, considérant que les organisations écologistes « ne suscitent aucun enthousiasme quand elles débordent des solutions purement techniques pour remettre en cause les modes de production économique », ainsi que le note Samy Cohen
[44]. Cette posture avait, d’une part, l’avantage d’éviter une stigmatisation de l’association, qui aurait pu réduire la diversité des soutiens financiers (notamment d’adhérents ne se positionnant pas à gauche ou rejetant les discours politiques « traditionnels ») dont Greenpeace a besoin pour exister. D’autre part, concernant les aspects d’expertise et de négociation de son répertoire d’action, l’organisation écologiste ne peut se permettre d’être trop fortement marquée comme « contestataire de gauche » auprès des divers interlocuteurs politiques et économiques avec lesquels elle traite, qui font d’ailleurs bien souvent partie des grands sommets mondiaux (Forum de Davos, réunions de l’OMC) auxquels les mobilisations altermondialistes expriment leur opposition.
Or, en se rapprochant du mouvement altermondialiste, Greenpeace prend le risque d’ancrer définitivement son identité à gauche. On décèle ici une évolution sensible, en tout cas sur le terrain français que l’on a pu étudier : il semble que Greenpeace, notamment au travers de ce mouvement, tende à reconstruire son positionnement autour de valeurs plus explicitement politiques. D’autant que la nomination, en septembre 2003, de Michèle Rivasi, qui fut députée de la Drôme et conseillère municipale de Valence apparentée PS, à la direction de Greenpeace France, pourrait se révéler propice à une revalorisation de la politique au sein de la branche française de l’association dans les mois à venir. Notons cependant que, pour l’instant, la culture d’organisation dont l’apolitisme est l’un des piliers fondamentaux reste si prégnante que la nouvelle directrice du bureau français a dû justifier son parcours politique dès son arrivée, dans un éditorial de Greenpeace Magazine :
« …Je me suis retrouvée pendant cinq ans sur les bancs de l’Assemblée nationale (apparentée PS *). […] J’ai découvert des politiques parfois sincères, mais souvent manipulés, mais aussi des politiques qui se cantonnent dans un compromis qui frôle le reniement. Et qui n’ont pas conscience de ce que j’appellerai “l’urgence de l’essentiel” : les pollutions, le changement climatique, la dégradation des milieux naturels… Aujourd’hui, si j’ai rejoint Greenpeace, c’est donc bien parce que ce combat correspond à mes aspirations, à ma volonté de participer à la sauvegarde de notre planète. » [45]
* En prenant ses fonctions à Greenpeace, Michèle Rivasi s’est mise en congé du Parti socialiste et a abandonné son mandat de conseillère municipale à Valence.
D’autre part, l’indépendance politique revendiquée se double très logiquement d’un souci constant d’indépendance financière. Il s’agit là encore d’un des principes fondateurs de l’association, qui lui permet de préserver une image d’intransigeance à l’égard de ses adversaires et d’éviter toute accusation de compromission. Les dirigeants et militants de Greenpeace se plaisent donc à rappeler que leur organisation ne reçoit ni subvention publique
[46], ni contribution financière d’entreprise. Seuls quelques dons de fondations privées sont acceptés, mais ils ne représentent que 1 % d’un budget global annuel d’environ 160 millions d’euros. Ce sont donc uniquement les soutiens financiers de ses 2,8 millions de membres donateurs qui permettent à Greenpeace de rémunérer ses mille quatre cents salariés, d’assurer les frais de fonctionnement de ses vingt-six bureaux nationaux, d’entretenir sa flotte de quatre gros navires ou d’orchestrer les opérations spectaculaires médiatisées qui font son succès. Sylvain Lefèvre a bien montré l’enjeu crucial que représente la collecte de fonds pour une telle structure, qui a conduit à la mise en place d’un programme rationalisé de recrutement des adhérents (le programme « Direct Dialogue ») afin de limiter les risques de défection et de renouveler un vivier de donateurs volatile
[47]. Dans ce contexte, les stratégies de communication déployées par l’association revêtent une importance capitale, notamment en termes de crédibilité.
Un discours expert et ciblé
Sans doute en raison de son apparition dans les années 1970 et sous les traits d’aventuriers barbus, Greenpeace a été durablement marquée par une image d’association « fantaisiste », animée par des « babas-cools » rêveurs. Or, comme nous l’avons vu, ses modes de financement et d’action lui imposent une double contrainte de crédibilité. D’une part, l’organisation écologiste se doit de persuader ses adhérents et adhérents potentiels que leurs dons sont utilisés de manière précise et efficace, et non dispersés dans des causes obscures qui permettraient surtout à une poignée de militants professionnels de vivre des sensations fortes à travers le monde. D’autre part, l’activité de lobbying développée plus récemment par Greenpeace exige que l’association écologiste apparaisse comme un interlocuteur sérieux et bien renseigné face aux décideurs politiques et économiques qu’elle cherche à influencer.
Dans le cas français qui nous intéresse, Greenpeace se heurte à une difficulté supplémentaire en termes d’image, liée à l’histoire particulière de ses relations avec l’État et, plus globalement, avec le
lobby nucléaire civil et militaire français. Depuis que l’association a ouvert son bureau parisien en 1977, à l’initiative de David McTaggart, soucieux de porter son combat contre les essais nucléaires français à l’intérieur même de la métropole, Greenpeace a fait l’objet d’un certain nombre de campagnes de dénigrement, notamment après l’affaire du
Rainbow Warrior
[48], ou plus récemment lors de la reprise des essais nucléaires à Mururoa par Jacques Chirac, en 1995. Grégory Derville a bien montré
[49] qu’à cette occasion, la stratégie du SIRPA (Service d’information et de relations publiques des armées) avait notamment consisté à déplacer le cadre médiatique à l’intérieur duquel la question des essais nucléaires avait d’abord été discutée (imposé dans un premier temps par Greenpeace), pour l’orienter sur le thème de la légitimité de l’organisation écologiste à participer au débat. Ce sont alors les vecteurs classiques de la traditionnelle méfiance française envers Greenpeace qui ont fait leur réapparition dans les médias : mise en question de son mode de financement (tel Alain Juppé qui déclare sur TF1 : « Et puis, il faudra un jour qu’on nous explique d’où vient l’argent de Greenpeace ! »
[50]), tentative de discréditer son combat face aux causes « plus nobles » qu’auraient été à l’époque les guerres en Bosnie ou au Rwanda, soupçon jeté sur son indignation sélective contre la France, alors que la Chine poursuit également son programme d’essais nucléaires, jusqu’à l’ultime développement de cette critique, qui consiste à dénoncer Greenpeace comme « organisation anti-française », peut-être comme agent de l’Australie chargé de débarrasser le Pacifique Sud de la présence française.
L’ensemble de ces contraintes a conduit l’association à établir des règles très précises concernant ses discours et prises de position.
D’une part, Greenpeace prend soin de baser chacune de ses revendications sur des études scientifiques issues de cabinets indépendants ou de l’unité scientifique interne à l’organisation. Ce recours systématique à l’expertise
[51] offre une crédibilité nécessaire sur des questions environnementales souvent controversées et porteuses d’enjeux cruciaux face aux adversaires de l’association écologiste, qui ne manquent pas de souligner chaque insuffisance de son argumentation
[52].
Corrélativement, l’association écologiste a pour principe de limiter ses prises de position aux seuls domaines pour lesquels elle est capable de fournir une expertise. Ainsi, en dehors des problématiques directement environnementales (et, dans une moindre mesure, du discours pacifiste hérité des principes fondateurs de l’association), Greenpeace n’émet aucune déclaration sur des questions politiques, économiques ou sociales qui ne lui semblent pas de son ressort. Bien que ses militants, dans leurs sociabilités associatives, soient sollicités au quotidien pour figurer sur une pétition ou participer à une manifestation, il leur est impossible d’engager Greenpeace dans des causes telles que la défense du peuple palestinien, les droits des femmes ou la lutte des intermittents du spectacle
[53].
L’objectif principal de cette stricte circonscription des revendications est d’éviter tout affadissement du discours écologiste de Greenpeace dans un éparpillement des messages émis en direction du public. Une partie des militants reproche ainsi aux Verts d’avoir « brouillé les pistes » de l’écologisme, en lui adjoignant des questions telles que la dépénalisation des drogues douces, ou la défense des sans-papiers.
De plus, ne pas se prononcer sur des sujets à forte connotation idéologique, qui peuvent prêter à controverses, permet de renforcer l’image de véracité indiscutable des assertions écologistes de Greenpeace. C’est ainsi soustraire la question environnementale à toute politisation, comme enjeu évident dépassant les divergences idéologiques.
Or, en s’inscrivant au sein du mouvement altermondialiste, Greenpeace est amenée à lutter aux côtés d’autres organisations pour défendre des revendications très diverses et s’éloignant fatalement du domaine de compétence de l’association écologiste. Certains militants envisagent difficilement ce type de positionnement :
« Par contre, sur l’ensemble des propositions du mouvement altermondialiste, y’a des trucs sur lesquels je dirais que c’est pas directement de notre niveau. L’histoire de la taxe Tobin, bon, bonne chose, mais là c’est purement du domaine économique. On n’est pas contre, on n’est pas pour, voilà, on est neutres. » [54]
Cela pose également le problème d’un amalgame qui pourrait nuire à l’image de l’association : en acceptant d’être partie prenante d’un mouvement qui peut parfois leur paraître « incontrôlable » en raison de la multitude d’acteurs qui y participent, les membres de Greenpeace redoutent que leur organisation soit amenée à cautionner des discours difficiles à assumer face à leurs adhérents ou à leurs interlocuteurs politiques et économiques.
Les facteurs de rapprochement
À la lumière des stratégies identitaires traditionnellement mises en place par Greenpeace, on comprend que l’apparition de mobilisations altermondialistes, prenant une ampleur telle qu’il est désormais impossible de faire l’économie d’une prise de position à leur égard, a été source de questionnements et de débats au sein de l’association écologiste. Un certain nombre de réticences sont apparues quant à l’idée d’une étroite coopération, relatives essentiellement aux représentations que ses membres ont de leurs pratiques, perçues comme très spécifiques, au rôle que leur organisation doit jouer et à ses intérêts. Cependant, il ressort également de notre étude que la plupart des acteurs sont conscients des nouvelles perspectives et opportunités qu’ouvre, pour la cause écologiste et pour l’association, ce mouvement altermondialiste émergent. Il faut donc, dans un dernier temps, s’interroger sur les raisons pour lesquelles Greenpeace a choisi, après une période de flou, de rallier officiellement et visiblement ce mouvement, tout en prenant soin d’y adopter un positionnement stratégique avantageux.
La réorientation progressive du discours
Si les militants de Greenpeace ont toujours été présents dans les différents rassemblements altermondialistes, il a fallu attendre de nombreuses années pour voir se dégager un discours officiel clair concernant le positionnement de l’organisation. En effet, l’analyse de la communication interne et externe de Greenpeace France (publication trimestrielle de l’association, communiqués de presse) révèle que la présence de certains de ses membres bénévoles et permanents dans des mobilisations telles que les manifestations de Seattle en décembre 1999, les premiers forums sociaux mondiaux de Porto Alegre ou le contre-G8 de juillet 2001 à Gênes, est communiquée de manière assez discrète. Dans la plupart des cas, ces diverses participations sont présentées sous l’angle très concret des objectifs visés par Greenpeace face à ses adversaires (et concernant invariablement une prise en compte accrue des enjeux environnementaux par les grandes instances internationales) et aucunement de manière à mettre en lumière les nouvelles solidarités que crée ce type de rassemblements. On constate, dans ce discours, une certaine banalisation du phénomène altermondialiste (pourtant largement commenté par ailleurs, notamment dans les médias), comme si ces actions ne représentaient pour Greenpeace que la perpétuation d’un combat entamé depuis bien longtemps contre des institutions telles que l’OMC.
La teneur des articles de
Greenpeace Magazine consacrés à ces mobilisations jusqu’à l’automne 2002 nous parait, à cet égard, symptomatique
[55]. D’une part, proportionnellement au volume d’informations diffusées dans la revue, la participation de Greenpeace aux divers rassemblements altermondialistes n’occupe pas une place primordiale (dans les premiers temps, elle n’est même parfois pas mentionnée). D’autre part, les partenaires de l’association écologiste dans ces actions sont très peu évoqués : les dénominations les plus souvent observées pour les désigner sont « avec d’autres » ou « avec d’autres ONG ». Il faut attendre longtemps avant que l’existence d’un « mouvement altermondialiste » soit reconnue et mentionnée dans les pages de la publication. Le premier article important à cet égard apparaît dans le numéro du printemps 2001
[56] : Bruno Rebelle y esquisse une explicitation de la position de Greenpeace dans ce mouvement, mais en insistant sur les points de divergence (« Les femmes et les hommes de Greenpeace sont, de fait, moins à l’aise dans les débats généralistes […] que dans une action de confrontation pour dénoncer les agissements d’une entreprise clairement nommée, à un endroit déterminé ») et dans le but principal de justifier la double participation de Greenpeace à la réunion de Davos et au FSM de Porto Alegre.
Il est également surprenant de constater que, dans un dossier spécial de l’été 2002 consacré au thème « Mondialisation des échanges et environnement »
[57], il ne soit fait mention à aucun moment du mouvement altermondialiste. Le dossier présente, sur plusieurs pages, les méfaits de la mondialisation libérale et les combats que Greenpeace mène depuis 1996 pour les empêcher (l’article principal s’intitulant « L’OMC s’entête… Greenpeace tient tête ! »), mais l’implication de l’association dans un mouvement de contestation plus global ne fait pas partie des arguments avancés.
Cependant, le mouvement altermondialiste semblant prendre de l’ampleur et s’installer assez durablement, Greenpeace a dû rompre avec ce discours flou et les rapports ambigus entretenus jusqu’alors avec le mouvement. Il apparaît, selon les témoignages recueillis au niveau de Greenpeace France et de ses militants locaux, que l’élaboration d’un positionnement ait donné lieu à d’importants débats au sein de l’organisation. Au cours de ces débats, deux éléments nous semblent avoir joué un rôle primordial dans le choix d’une implication accrue et assumée au sein du mouvement altermondialiste.
D’une part, les permanents de Greenpeace France se sont trouvés face à une demande croissante d’implication de la part d’une partie des militants locaux
[58]. Comme évoqué plus haut, Greenpeace voit, en effet, cohabiter des visions du monde assez diverses, se déclinant à différents degrés entre un pôle très politisé, qui se déclare de gauche
[59] et insère l’écologisme dans un combat beaucoup plus global, et un pôle pragmatique, méfiant et désabusé à l’égard de la politique, dont les revendications se cantonnent à des résultats concrets en matière d’environnement
[60]. Ce sont les militants les plus proches de ce premier pôle qui semblent avoir œuvré en faveur d’un rapprochement de Greenpeace avec le mouvement altermondialiste. En effet, il s’agit d’individus qui – développant des représentations politisées du monde et pris parfois dans des phénomènes de multi-appartenance associative – conçoivent les différentes problématiques de l’altermondialisation comme interdépendantes. De plus, à titre personnel ou dans le cadre d’autres activités associatives, syndicales ou partisanes, ils ont été amenés à côtoyer très tôt et très régulièrement ce mouvement, dans lequel ils ressentent une agréable convivialité militante, d’une part, et l’émergence d’enjeux importants, d’autre part. Pour ces différentes raisons, ils disent avoir souvent été frustrés que Greenpeace n’y soit pas plus visible, en tant qu’association écologiste incontournable capable d’apporter des éléments de débat et du savoir-faire.
Au-delà des souhaits exprimés par une partie des militants, c’est surtout la reconfiguration de l’espace protestataire international et l’agenda lié à cet espace qui ont conduit Greenpeace France à envisager une implication accrue à partir de la fin de l’année 2002.
En effet, le mouvement altermondialiste, loin d’avoir été un cadre temporaire de mobilisations transnationales, s’est « institutionnalisé » en quelques années autour de rendez-vous réguliers et d’acteurs-phares, rassemblant à chaque nouvelle manifestation un nombre plus important d’organisations et d’individus. Il a également acquis rapidement une véritable légitimité dans l’espace politico-médiatique, qui en a fait un cadre incontournable de la contestation internationale. De ce fait, Greenpeace s’est trouvée face à la nécessité stratégique d’adopter une position claire et visible au sein de ce mouvement, nécessité renforcée dans le cas de Greenpeace France en raison des nombreux rendez-vous altermondialistes prévus sur son territoire au cours de l’année 2003 (rassemblement en opposition au G8 d’Évian du 30 mai au 1er juin, rassemblement sur le plateau du Larzac du 8 au 10 août, deuxième Forum social européen à Paris-Saint-Denis du 12 au 15 novembre). L’association ne pouvait donc pas courir le risque d’être marginalisée par un mouvement qui tend progressivement à disposer d’un monopole, en termes de visibilité tout au moins, sur la contestation d’une dictature de l’économie dénoncée de longue date par Greenpeace.
Ainsi, l’un des thèmes de séminaire de l’Assemblée statutaire de Greenpeace France en décembre 2002 fut de définir et formuler un positionnement précis dans le mouvement altermondialiste. Bruno Rebelle peut désormais présenter l’association écologiste comme « un acteur à part entière du mouvement. […] On en parlait depuis longtemps. Et on a une vraie légitimité à s’y trouver et à y apporter des arguments »
[61].
À partir de là, on constate une intensification de la présence de Greenpeace dans les rassemblements altermondialistes qui se sont déroulés en France en 2003, en tant qu’association organisatrice bénéficiant d’une visibilité importante : Yannick Jadot, directeur des campagnes de Greenpeace France, a, par exemple, été l’un des huit intervenants du meeting d’ouverture au rassemblement « Larzac 2003 ».
L’association réoriente également sa communication dans cette direction : si on examine de nouveau le contenu de
Greenpeace Magazine, on constate, dans les différents numéros de l’année 2003, la présence systématique d’un article consacré aux méfaits de la globalisation économique et à l’action que Greenpeace mène
à l’intérieur d’un mouvement altermondialiste
[62]. Cette communication interne a également pour objectif de minimiser les risques, évoqués plus haut, de désaveu d’une partie des adhérents (voire d’une minorité de militants) à l’égard de ce positionnement. Ainsi, un éditorial intitulé « Libérons-nous du commerce forcé » explique :
« L’OMC prend une part importante dans nos agendas car elle ne traite pas que de commerce. Ce qui se négocie à l’OMC, c’est notre alimentation, notre santé, notre culture, nos conditions de travail et notre environnement, bref, la plupart des aspects de notre vie quotidienne comme l’avenir de la planète. » [63]
Mais ce rapprochement relève également d’une stratégie de communication beaucoup plus vaste de l’association en direction de son environnement.
Il contribue d’abord avantageusement au travail de séduction d’une population jeune et urbaine, entamé depuis 1997 en France avec le programme Direct Dialogue, dans l’objectif de rajeunir l’âge moyen des donateurs
[64]. L’association, qui a pu parfois souffrir d’une image soixante-huitarde surannée, se fait ainsi connaître et apprécier de générations très jeunes, pour lesquelles le mouvement altermondialiste constitue une première expérience d’identification (voire de participation) politique.
De la même manière, l’implication dans un mouvement ouvert et réputé pour ses pratiques démocratiques permet à Greenpeace de se dégager des accusations de sectarisme
[65] dont elle a souvent été l’objet, en raison de son organisation centralisée, du secret qu’elle a longtemps entretenu autour de son fonctionnement et de l’engagement total que vivent certains de ses activistes.
Enfin, la coopération avec les altermondialistes est aussi l’occasion pour Greenpeace d’opérer un certain assouplissement dans son discours à l’égard des pays du Sud. L’association s’est en effet souvent vue reprocher son intransigeance écologiste, peu soucieuse du développement économique et social des populations les plus pauvres (par exemple, sur le commerce du bois, seule ressource économique pour des communautés entières au Brésil). Depuis quelques années, Greenpeace s’efforce de reconnecter cette dimension à son argumentaire :
« Depuis près de cinq ans, avec la création de nouveaux bureaux au Sud, la question des liens entre environnement et développement est bien plus présente sur notre agenda. » [66]
L’inscription de l’organisation écologiste dans le mouvement altermondialiste, aux côtés d’ONG du Sud, renforce très largement cette réorientation et donne à Greenpeace les moyens de répondre à un certain nombre de critiques.
Un positionnement distancié
Si Greenpeace a donc opté pour une inscription très nette dans le mouvement altermondialiste, les freins évoqués précédemment l’ont conduite à y construire un positionnement qui permette de réduire autant que possible les coûts liés à ce rapprochement.
D’un point de vue idéologique, d’abord, Greenpeace s’en tient à un positionnement minimal. Jusqu’à présent, la participation accrue aux mobilisations altermondialistes n’a pas élargi le champ des revendications de l’association, ni entraîné de soutien à une cause particulière au sein du mouvement. Bien souvent, le seul intérêt commun revendiqué est : Une autre mondialisation est possible. Militants comme dirigeants précisent alors invariablement que les conceptions de cette autre mondialisation, ainsi que les moyens d’y parvenir, peuvent varier d’une organisation à l’autre à l’intérieur du mouvement.
Cette définition minimale du fond idéologique commun, si elle permet à Greenpeace de réduire les risques d’avoir à se prononcer sur des sujets ne concernant pas l’environnement ou d’être amalgamée avec des positions que ses membres ne partageraient pas, a en outre l’avantage de satisfaire les militants appartenant au pôle le plus réticent à l’égard d’un positionnement politique de Greenpeace. Face à l’inconfort cognitif
[67] que pourrait représenter une intégration malgré eux à un mouvement pour lequel ils n’ont aucun sentiment d’appartenance, le positionnement distancié de Greenpeace leur permet d’élaborer des ajustements peu coûteux (et d’éviter la défection), notamment autour de cette croyance en une autre mondialisation possible et de quelques valeurs communes : respect de la vie, aspiration à plus de justice et d’égalité.
Plus précisément, Greenpeace a logiquement imposé une participation strictement écologiste dans le mouvement altermondialiste. Cela lui permet de préserver son identité et d’atteindre l’un des objectifs revendiqués de son implication dans le mouvement : renforcer la prise en compte des enjeux environnementaux dans les propositions altermondialistes. C’est dans cette perspective que Greenpeace a notamment participé, avec diverses associations et revues écologistes, à la création de l’Université citoyenne pour l’initiative écologique et solidaire, dans le but d’« écologiser le Forum social européen de Paris-Saint-Denis »
[68].
Il semble donc que Greenpeace, loin de se fondre dans le mouvement altermondialiste, tende à y imposer sa marque et à opérer une sélection d’actions et de partenaires au sein de cette vaste nébuleuse. Ainsi, lors du Forum social européen de Paris-Saint-Denis en novembre 2003, l’association a « labellisé », à l’intention de ses membres et du grand public, deux séries de conférences, présentées comme « conférences Greenpeace » (c’est-à-dire organisées par elle) et « conférences soutenues par Greenpeace ».
De la même manière, une association qui base son répertoire d’action essentiellement sur son image ne peut accepter de perdre une partie de sa visibilité au profit d’un mouvement plus collectif. Dans la lutte contre la mondialisation libérale, ce sont donc ses actions les plus isolées et les plus spectaculaires qui restent la vitrine de l’association. Ainsi, sur le site Internet de Greenpeace France, la très grande majorité des références à la lutte contre l’Organisation mondiale du commerce concerne la quatrième conférence ministérielle qu’elle a tenu à Doha, au Qatar, en novembre 2001. Cela pourrait paraître étonnant, sachant que cet événement ne fait aucunement partie des grands rendez-vous altermondialistes, en raison des difficultés d’accès qui ont empêché toute mobilisation de masse sur le site même de la conférence. Cependant, la présence de Greenpeace, en tant qu’ONG participant à la conférence, a été très remarquée grâce à l’un des fameux « coups de force » qui portent sa marque : l’envoi du Rainbow Warrior dans les eaux du Qatar, pourtant interdites d’accès pour l’occasion. Et Greenpeace Magazine de conclure :
« Alors que tout mouvement de bateaux était interdit, Greenpeace a réussi à imposer la présence de son navire amiral, devenu ainsi l’emblème de la contestation des opposants à l’OMC. » [69]
Enfin, il faut préciser que Greenpeace conserve, jusqu’à présent, toutes les spécificités de son répertoire d’action, y compris la négociation avec les instances de décision, ce qui la conduit à devoir assumer un double positionnement lors des grandes confrontations entre partisans de la mondialisation libérale et militants altermondialistes : à la fois comme négociatrice dans les réunions de l’OMC ou les forums économiques de Davos
[70] et comme contestatrice dans les contre-sommets.
**
Ainsi, bien qu’on puisse émettre l’hypothèse que Greenpeace, parmi d’autres, a sans doute été pionnière en ce qui concerne des revendications et des modes d’action qui sont aujourd’hui repris en partie par les mobilisations altermondialistes, on ne peut la considérer comme un acteur « naturel » ou fondateur du mouvement altermondialiste tel qu’il s’est constitué depuis la fin des années 1990. La participation entière et revendiquée de l’association à ce mouvement est le fruit de stratégies élaborées dans l’interaction entre les différents acteurs de l’organisation et contraintes par la double nécessité de conserver une identité spécifique tout en tenant compte des opportunités offertes par ce mouvement émergent. Le positionnement choisi par l’association prend donc la forme d’une adhésion idéologique minimale et de participations ponctuelles, qui affectent peu les ressources traditionnelles (notamment en termes d’image) dont dispose Greenpeace.
La position qu’occupe aujourd’hui l’organisation écologiste au sein des mobilisations altermondialistes, au terme d’une période de réflexion décisive, est cependant amenée à évoluer sensiblement. La structure des rapports de force, à l’intérieur même de l’association, sera d’abord un élément primordial de redéfinition de son identité : la pression exercée par un pôle politisé et favorable à des coopérations étendues pourrait œuvrer en faveur d’un rapprochement avec le mouvement altermondialisation.
Mais c’est surtout dans l’interaction désormais régulière avec ce mouvement que Greenpeace devra opérer un perpétuel travail de reconstruction de son positionnement. En fonction des alliances et conflits qui s’établiront au sein du champ concurrentiel des mouvements sociaux, lui-même en constante recomposition, l’association sera sans doute amenée à réévaluer les coûts et avantages liés à sa position distanciée et à revoir celle-ci dans le sens d’une implication accrue ou d’un désengagement partiel. La défense du monopole écologiste est, à cet égard, un enjeu crucial : si la présence de Friends of the Earth/Les Amis de la Terre au sein du mouvement altermondialisation n’a pas, jusqu’à présent, déstabilisé la position de Greenpeace comme organisation écologiste internationale la plus visible, la montée des thèmes environnementaux dans les revendications du mouvement pourrait notamment conduire à des stratégies de différenciation renforcées
[71]. Dans tous les cas, la préservation des ressources spécifiques historiquement accumulées par Greenpeace reste une condition majeure de son implication dans les mobilisations altermondialistes.
[1]
Ainsi que l’organisation le revendique elle-même sur son site Internet dans une rubrique consacrée au Forum social européen de Paris-Saint-Denis : « Le FSE est donc un moment fort d’échanges et de mobilisation. La participation active de Greenpeace y est “naturelle” », <
www. greenpeace. org/ france_fr/ campaigns/>.
[2]
Cf. aussi, à ce propos, l’article de Samy Cohen dans ce même numéro, « ONG, altermondialistes et société civile internationale ».
[3]
C’est également le cas d’une autre organisation écologiste d’origine nord-américaine apparue dans les années 1970 : Friends of the Earth/Les amis de la Terre. Cf. à ce propos, Sylvie Ollitrault, « De la caméra à la pétition web. Le répertoire médiatique des écologistes »,
Réseaux, 98, 1999, p. 155-185. Sur l’inscription territoriale de l’action écologiste de manière plus générale, cf. Daniel Boy, Benoît Rihoux, « L’offre identitaire des partis écologistes en Allemagne, en Belgique et en France : entre le terroir et la planète »,
Revue internationale de politique comparée, 5 (1), 1998, p. 165-178.
[4]
Les mobilisations évoquées ici relèvent en cela des mutations de l’engagement politique, diagnostiquées notamment par Jacques Ion comme conséquence de l’affaiblissement des identités communautaires et du processus général d’individuation dans les sociétés occidentales : Jacques Ion,
La fin des militants ?, Paris, Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, 1997. Pour une réflexion de ce type concernant l’offre d’engagement d’ATTAC, cf. Julie Gervais, « Les militants et le système d’ATTAC : entre mutations du militantisme et nouveaux engagements citoyens », mémoire de DEA de science politique, sous la direction de Gilles Pollet et Patrick Lecomte, Institut d’études politiques de Lyon, 2001.
[5]
Il nous paraît utile, pour notre propos, de définir les « mobilisations altermondialistes » (terme plus ambigu que « mouvement altermondialiste ») comme un
rassemblement, multithématique, dans lequel convergent aujourd’hui un grand nombre d’organisations et d’individus (tels que les Forums sociaux mondiaux ou européens, les mobilisations anti-G8). Cette restriction nous permettra d’éviter, dans cet article, toute confusion (souvent présente dans les discours des acteurs) entre la participation de Greenpeace à ce type d’actions communes (objet qui nous intéresse ici) et le caractère potentiellement altermondialiste d’actions que Greenpeace peut ou a pu mener de manière isolée.
[6]
Communiqué de presse de Greenpeace France, 7 novembre 2003
[7]
Au sens où l’entendent John D. McCarthy et Mayer N. Zald (« Resource Mobilization and Social Movements : A Partial Theory »,
American Journal of Sociology, 82, 1977, p. 1212-1241).
[8]
Les résultats présentés ici sont issus d’une étude entamée dans notre mémoire de DEA en 2001 (Nadège Fréour, « Le modèle de l’entreprise économique rationalisée appliqué à la sphère associative et les nouvelles formes de militantisme qui l’accompagnent. Le cas de Greenpeace International et de ses militants locaux », mémoire de DEA de science politique, sous la direction de J.-L. Marie, Institut d’études politiques de Lyon, 2001) et poursuivie dans le cadre d’un travail de thèse alliant principalement observation non-participante et entretiens semi-directifs auprès du bureau parisien de Greenpeace France et de ses groupes locaux. Ceux-ci ont plus spécifiquement donné lieu à la réalisation d’une trentaine d’entretiens semi-directifs avec les militants de quatre groupes locaux en juin et juillet 2003, complétés par une vingtaine de questionnaires adressés, en septembre 2003, aux militants des groupes locaux non visités. Nous nous appuyons également sur l’exploitation des communiqués de presse de Greenpeace et de son magazine trimestriel
Greenpeace Magazine de novembre 1999 à mars 2004.
[9]
Greenpeace nous semble à cet égard appartenir aux mobilisations spécifiques désignées par Erik Neveu, dans lesquelles la dimension identitaire prend une place éminente, « obligeant en cela à associer au terme de “rétribution du militantisme” proposé par Daniel Gaxie une acception large, qui englobe des valeurs aussi diverses que l’estime de soi, le sentiment de sa dignité, des sensations gratifiantes » (Erik Neveu,
Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 1996, p. 83). Pour plus de précisions sur cette dimension du militantisme au sein de Greenpeace, cf. Nadège Fréour, thèse citée.
[10]
Brochure « Greenpeace à cœur ouvert », 2001.
[11]
« Greenpeace : stratégies, marge de manœuvre et influence d’une ONG », conférence organisée par le CERI, Paris, 29 avril 2003.
[12]
Ceci est un repositionnement plus récent dans le discours de l’organisation.
[13]
Cf. à ce propos la contribution de Bruno Rebelle à l’ouvrage collectif dirigé par Patrick Viveret et Gilles Wasserman,
Où va le mouvement altermondialisation ?, Paris, La Découverte, 2003, p. 64. S’il est précisé que les auteurs s’y expriment à titre personnel, le propos développé à ce sujet par l’ancien directeur de Greenpeace France est très proche des discours tenus par les militants interrogés.
[14]
Cf. notamment les travaux d’Alain Touraine et de son équipe (Alain Touraine,
La voix et le regard, Paris, Le Seuil, 1978 ; Alain Touraine, Zsuzsa Hegedus, Michel Wieviorka, François Dubet,
La prophétie antinucléaire, Paris, Le Seuil, 1980) ou ceux d’Alberto Melucci (Alberto Melucci, « Mouvements sociaux, mouvements post-politiques »,
Revue internationale d’action communautaire, 10, 1983, p. 11-44).
[15]
Telles qu’elles ont été diagnostiquées par Ronald Inglehart (Ronald Inglehart,
The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles among Western Publics, Princeton, Princeton University Press, 1977).
[16]
Grant Jordan, William A. Maloney,
The Protest Business ? Mobilizing Campaign Groups, Manchester, New York, Manchester University Press, 1997.
[17]
L’association justifie ce système « verrouillé » par la crainte d’une annexion de Greenpeace par infiltrations (de la part d’un parti politique notamment), que permettrait un système plus démocratique.
[18]
Comme de nombreux autres bureaux nationaux, qui se sont alignés sur le modèle fructueux du bureau allemand.
[19]
Il est intéressant de noter ici que la création de groupes locaux a été une initiative des instances dirigeantes, à l’inverse, par exemple, des groupes locaux d’ATTAC, qui ont émergé de manière spontanée avant d’être intégrés à la structure nationale (cf. Julie Gervais, mémoire cité).
[20]
Conférence CERI précédemment citée, 29 avril 2003.
[21]
Organisations d’origine française pour la plupart, telles qu’ATTAC, AC!, SUD, divers collectifs de sans-papiers, etc.
[22]
Isabelle Sommier,
Les nouveaux mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2001, p. 51.
[23]
Conférence du CERI précédemment citée, 29 avril 2003. Le même exemple avait été conté quelques mois plus tôt lors d’une autre conférence organisée à Saint-Étienne (Forum de la vie associative, 8 novembre 2002).
[24]
Entretien avec une militante du groupe local de Nantes, juillet 2003.
[25]
Patrick Piro, « Forum social mondial : la crise de croissance »,
Politis, 786, janvier 2004, p. 12.
[26]
Selon Bruno Rebelle, cité par Antoine de Ravignan dans son article « Greenpeace, entre contestation et négociation »,
L’économie politique, 18, avril 2003, p. 87.
[27]
Sur le conflit entre générations au sujet de la « bureaucratisation » de Greenpeace, cf. Grant Jordan, William A. Maloney,
op. cit.
[28]
Cité par Antoine de Ravignan, art. cité, p. 88.
[29]
Erik Neveu,
op. cit., p. 22-24.
[30]
Le quatrième aspect souligné par Erik Neveu ne concerne pas Greenpeace : la réticence à toute délégation de pouvoir.
[31]
Isabelle Sommier,
op. cit., p. 28.
[32]
Entretien avec un militant du groupe local de Nantes, juillet 2003.
[33]
Rencontre informelle non enregistrée au rassemblement « Larzac 2003 ».
[34]
Forum de la vie associative, Saint-Étienne, 8 novembre 2002.
[35]
Entretien avec un militant du groupe local de Nantes, juillet 2003.
[36]
Bruno Rebelle, conférence CERI précédemment citée, 29 avril 2003.
[37]
Nathalie Tenenbaum, « Désobéissance non-violente et nouvelles formes de militantisme dans le mouvement altermondialisation », communication au colloque du GERMM « Les mobilisations altermondialistes », 5 décembre 2003.
[38]
Cf. à ce propos Sylvie Ollitrault, art. cité.
[39]
Pour un développement plus complet de cette comparaison, dans laquelle il ne faut voir qu’une piste pour l’étude des ressources et des contraintes qu’offre une marque aussi prestigieuse que « Greenpeace », cf. Nadège Fréour, thèse citée.
[40]
Pour une illustration de ce strict contrôle des images, cf. l’article de Grégory Derville sur la campagne de 1995 contre la reprise des essais nucléaires français (Grégory Derville, « Le combat singulier Greenpeace-SIRPA. La compétition pour l’accès aux médias lors de la reprise des essais nucléaires français »,
Revue française de science politique, 47 (5), octobre 1997, p. 589-629).
[41]
Entretien avec un militant du groupe local de Nantes, juillet 2003.
[42]
Bruno Rebelle, « De Porto Alegre à Davos »,
Greenpeace Magazine, 49, printemps 2001, p. 11.
[43]
Entretien avec un militant du groupe local de Lyon, mars 2001.
[44]
Samy Cohen,
La résistance des États. Les démocraties face aux défis de la mondialisation, Paris, Le Seuil, 2003, p. 150.
[45]
Michèle Rivasi, « Pour moi, le chemin de l’urgence écologique passe par Greenpeace »,
Greenpeace Magazine, 60, hiver 2003, p. 3.
[46]
Contrairement au WWF, Greenpeace se cantonne à un rôle d’influence sur les responsables nationaux et les collectivités locales, et ne gère pas de fonds publics pour des programmes de protection de l’environnement.
[47]
Sylvain Lefèvre indique que, pour la France, la « durée de vie » moyenne d’un donateur est de cinq à six ans. Pour plus de précisions sur les enjeux et modalités de la collecte de fonds, cf. Sylvain Lefèvre, « Collecte de fonds, militantisme et marketing : le programme Direct Dialogue à Greenpeace France », mémoire de DEA de science politique, sous la direction de Frédéric Sawicki, Université Lille 2, 2003.
[48]
Ce qui pourrait être une piste pour comprendre qu’aujourd’hui encore, les militants de Greenpeace se voient parfois reprocher d’avoir « coulé un navire de l’armée française ».
[49]
Grégory Derville, art. cité.
[50]
Magazine Info, TF1, 29 août 1995.
[51]
Pour une illustration du discours d’expert développé par Greenpeace, cf. notamment
Greenpeace Magazine, hiver 2002 (« Dossier : Lobby en coulisses… Résultats au grand jour ! ») et le site Internet de l’association <
www. greenpeace. org>.
[52]
Par exemple, sur les chiffres exagérément alarmistes avancés par Greenpeace dans le cadre de sa campagne sur la déforestation en 1999, cf. Marie-Claude Smouts,
Forêt tropicale, jungle internationale. Les revers d’une écopolitique mondiale, Paris, Presses de Science Po, 2001, p. 57.