Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462985X
160 pages

p. 443 à 463
doi: en cours

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Les ONG face aux mouvements altermondialistes

Vol. 54 2004/3

2004 Revue française de science politique Les ONG face aux mouvements altermondialistes

Des plantes et des hommes de la défense de la biodiversité à l’altermondialisme

Sylvie Ollitrault Sylvie Ollitrault est chargée de recherche CNRS au CERAPS (Lille 2). Elle est membre du comité de pilotage des séminaires « ONG et biodiversité », soutenu par le programme PEVS-CNRS, ou encore mène, avec Bruno Villalba (Lille 2), des recherches sur les instrumentalisations territorialisées du développement durable produites par les ONG de solidarité internationale. Elle a publié récemment : « L’Europe, usages et construction des sources. Les ONG et le rôle des institutions européennes dans les mobilisations médiatiques », dans Dominique Marchetti (dir.), En quête d’Europe, Médias européens et médiatisation de l’Europe, Rennes, Res Publica, 2004. Ses travaux actuels portent sur le militantisme écologiste en France et en Grande-Bretagne et sur la construction d’un répertoire transnational initié par les ONG d’environnement, de protection des droits et humanitaires.
Depuis la Conférence de Rio (1992), les mobilisations environnementales ont pris une dimension sociale de plus en plus affirmée. Lors de la conférence de Johannesburg (2002), les ONG, y compris celles se situant sur le pôle « conservationniste », ont intégré les intérêts économiques et sociaux des populations. Le lien entre protection de l’environnement et nécessaire défense des droits des populations semble s’être solidifié par une dénonciation plus large des modes de régulation internationale. Le cas de « People and Plants » permet de comprendre comment s’est produit le déplacement de cadrage (soit une redéfinition de la cause) de l’enjeu scientifique à un enjeu économique. Cette ONG met son expertise savante autant au service de la conservation des plantes qu’à celui de la protection des populations contre l’exploitation commerciale. Cette étude contribue à la connaissance de ces ONG en action, qui ne se réveillent pas seulement au moment des sommets ou contre-sommets et se transforment en agences de décodage de la mondialisation. Leurs cadres d’interprétation nourrissent les discours du mouvement altermondialiste. After Rio Summit (1992), environmental NGOs included the more conservationist wing (WWF), have defended economic and social interests of population. The link between environmental conservation and social claims of communities is stronger with the growth of antiglobalisation protests against WTO. People and Plants, a NGO which aims to promote the biodiversity of plants and the promotion of cultural diversity, gives the opportunity to analyse a transformation of framing process from scientific/neutral to social criticism of globalisation. Their interpretation frames participates actively to nourish the anti-globalisation movements’ discourses and to relate local interests to global arena. These frames needed by any mobilization are partly constructed by institutionalized actors like NGO, which offer legitimacy and scientific arguments.
Depuis 1992, la biodiversité est devenue un des référents centraux dans les discours et la légitimation des pratiques de la plupart des acteurs de l’environnement, que ce soit au niveau local, lors de la mise en place de la directive Natura 2000, ou au niveau international (Protocole de Carthagène, 2000). La contestation anti-OGM reprend à son compte l’argument de la protection de la biodiversité et, étrangement, les mouvements du type Chasse, pêche, nature et traditions s’opposant aux directives européennes de protection des espèces justifient leur position par la préservation de leur diversité culturelle (coutumes et traditions locales).
Loin du pôle de la contestation, certaines organisations non-gouvernementales (ONG) ont pour objectif principal de mettre en place les politiques publiques d’environnement décidées dans le sillage de la Conférence sur le développement et l’environnement à Rio en juin 1992. L’une d’entre elles, People and Plants, ONG d’ethnobotanistes, participe à cette dissémination de « la biodiversité » comme cadre d’interprétation [1], qui, remodelé localement, a également contribué à mettre en réseau des acteurs à un niveau international. People and Plants appartient à cette catégorie d’ONG qui, en ne considérant que son répertoire d’action, peut être qualifiée d’anti-Greenpeace. Elle est cette ONG typique de défense de l’environnement fondée sur l’expertise et la mise en réseaux de ses chercheurs, travaillant avec et pour l’UNESCO [2], peu encline à monter en généralité, alors que Greenpeace cultive farouchement son indépendance financière et de contre-expertise, s’attaque à des questions géostratégiques comme le nucléaire et ne développe une stratégie de négociations dans les instances de décisions que couplée à des mobilisations médiatiques. ONG discrète, People and Plants ne démarche pas l’opinion publique afin de récolter des dons. Cette ONG est née, en 1992, d’une rencontre entre quelques chercheurs à l’occasion d’un colloque au Missouri : Malcolm Hadley, division des sciences écologiques, UNESCO, écologue et éditeur scientifique, Alan Hamilton, International Plant conservation Officer, WWF-International, botaniste, Ghillean T. Prance, directeur général du Royal Botanic Gardens, à Kew (Royaume-Uni), taxonomiste, ethnobotaniste, Gary Martin, ethnobotaniste ayant ouvert le premier bureau WWF à Oaxaca, et Tony Cunningham, ethnobotaniste et conseiller du WWF. Cette ONG est le fruit d’un partenariat reflétant les entrées de ces chercheurs-militants : WWF, UNESCO et Royal Botanic Gardens de Kew. Pourtant, à partir du milieu des années 1990, ses rapports de recherche prennent un ton nouveau et abordent la question des effets du libéralisme se manifestant par une surexploitation des ressources naturelles, par des transformations radicales des sociétés locales. Comment la « biodiversité », concept scientifique, a-t-elle permis de jouer le rôle d’un cadre d’interprétation permettant de donner un diagnostic de la réalité, de construire des cadres d’injustice ? [3]
Cette ONG, qui développe des politiques publiques d’environnement en légitimant sa position par des normes scientifiques internationales, permet de s’interroger sur l’inscription territoriale des actions qui relient les causes du Sud aux revendications internationales. D’un point de vue théorique, les analyses actuelles concernant la diffusion des modèles de répertoire d’action commencent à relativiser les interprétations des importations de répertoires sous un angle top/down ou dans une perspective bottom/up [4]. Les cadres d’interprétation [5] construisant les contestations connaissent un phénomène analogue de processus de réajustement entre cadres importés et cadres préexistants. Il s’agit de comprendre comment des politiques publiques conçues au plan international travaillent la représentation que les acteurs se font de leurs intérêts, repositionnent les articulations des intérêts locaux, ou comment les intérêts locaux se trouvent pensés dans des catégories produites par des institutions supranationales. Or, les traversées de territoires par ces ONG, porteuses de normes internationales, permettent la diffusion et l’impulsion de la contestation altermondialiste. People and Plants, en ONG scientifique, a ouvert son intérêt environnemental aux intérêts du développement et de l’humanitaire, a alimenté la « pensée » altermondialiste sur la question de la biodiversité et a contribué à diffuser un « sentiment d’injustice ». Actrice parmi d’autres de cette « société civile mondiale » [6] auto-proclamée à Rio, cette ONG produit des leviers de mobilisation qui, étudiés, peuvent aider à comprendre comment une contestation du libéralisme et de la division du monde peut naître, puis se répandre.
On peut retenir deux angles d’approche pour expliquer cette montée en puissance de la contestation altermondialiste à partir de la fin des années 1990. Tout d’abord, l’exemple de People and Plants montre la porosité entre les cadres d’interprétation du type « biodiversité » générés dans le sillage de la Conférence de Rio et ceux des altermondialistes. Par ailleurs, l’étude de l’expertise scientifique mise en œuvre sur le terrain par cette ONG permet d’appréhender comment People and Plants requalifie localement les intérêts, diffuse un cadre d’injustice et engrange des diagnostics scientifiques potentiellement mobilisables par le mouvement altermondialiste. Cette démonstration sera reliée aux modifications du contexte international qui participent activement à la mutation de certaines prises de position de ces acteurs réputés institutionnels et neutres.
 
People and plants, la lutte écologique en lobby : création des cadres d’interprétation recyclables dans le mouvement altermondialiste
 
 
Les classifications, y compris celles produites par des groupes militants, comportent des travers fixistes et réifiants qui méconnaissent les luttes de classement entre groupuscules. Pour les besoins de l’analyse, nous proposons de différencier deux pôles de l’écologie. Le premier pôle, tout en essayant de promouvoir d’autres manières de faire de la politique, s’assigne une identité de mouvement politique qui, depuis l’origine, a intégré des revendications sociales. Le second pôle « environnementaliste » revendique la neutralité vis-à-vis du champ politique et développe une forme de suspicion généralisée à l’égard de toute revendication sociale pour mieux asseoir une identité de groupe d’intérêt apolitique [7]. La plupart des ONG du secteur environnemental appartiennent à cette seconde catégorie, puisque, dès leur naissance [8], leur objectif a été de produire des politiques publiques d’environnement, souvent à un niveau international, reflétant leur identité primaire de réseaux de savants investis dans la défense d’une nature décontextualisée, voire universalisée [9]. Dans cette catégorie, une diversité de positions se fait jour : le WWF [10] a longtemps été vu comme l’exemple parfait de l’ONG neutre [11], déployant une expertise scientifique et s’intéressant de manière restrictive à la protection, surtout des animaux, sans mettre au centre de ses préoccupations les intérêts des populations locales [12]. Or, ces ONG du secteur environnemental, y compris parmi celles qui se réclament de la neutralité savante la plus absolue, connaissent une recomposition visible qui s’accentue depuis le Sommet de la Terre à Rio en 1992. Ce réajustement entre les revendications « environnementales » et la problématique « sociale » se manifeste par l’introduction d’un volet « population » de plus en plus affiché (c’est le cas, par exemple, au WWF). De même, Greenpeace, combattant le nucléaire, pacifiste dès son origine, n’avait pas investi autant d’énergie sur des questions comme celles du développement, des rapports Nord/Sud ou encore mené aussi frontalement une dénonciation du libéralisme. À l’occasion de la conférence de Johannesburg en 2002, on découvre dans les tracts de Greenpeace ou sur les forums de discussion Internet de véritables revendications économiques dénonçant la division du monde.
Greenpeace, par exemple, donne, sur son site Internet (<hhttp:// www. greenpeace. fr/ johannesburg/monde02.php3>), des fiches de définitions militantes de certains concepts de politique internationale comme :
Transfert de technologies: Vendre ou réaliser une installation dans un pays tiers, généralement du Sud, en s’assurant de la caution morale et financière de l’État. Particulièrement adapté pour recycler les technologies obsolètes du Nord.
APD (aide publique au développement): outil trop longtemps détourné pour instaurer des relations politiques privilégiées, ouvrir des débouchés commerciaux et s’approprier des ressources locales. Le Japon reconnaît utiliser son APD pour acheter le vote de certains pays africains ou des Caraïbes à la Commission baleinière internationale.
Mondialisation: réalité ancienne dont le processus s’est accéléré au cours des dernières décennies. Permet aux responsables politiques de déplacer à un niveau supranational la responsabilité de leur inaction, des réformes à entreprendre - parfois impopulaires - ou encore des échecs des politiques nationales.
Gouvernance: politique managériale des entreprises récupérée par les États pour s’assurer que les Accords pour le minimum environnemental (AME) ne viennent pas gêner l’Organisation pour la commercialisation du monde.
Comment expliquer l’influence de cette recomposition du secteur sur les plus environnementalistes, n’ayant a priori aucun objectif de transformation sociale ? Tout d’abord, on peut avancer l’hypothèse que les ONG d’environnement ont connu, en dix ans, une montée en puissance de leurs contestations, qui a culminé, en septembre 2002, au moment du sommet de Johannesburg, lequel s’est révélé comme un sommet enterrant l’élan insufflé à Rio.
Le site de Greenpeace (<http:// archive. greenpeace. org/ earthsummit>) expliquait encore aux internautes, jour par jour, les actions des ONG en contestation et, évidemment, les actions de lobbying des firmes multinationales : « Exxon buys summit », « Exxon achète le sommet », le 3 septembre 2002. L’ONG démontre comment la délégation des États-Unis serait « influencée » par la compagnie pétrolière en affirmant que cette compagnie a permis « l’élection de Bush et Cheney ». En novembre 2001, Les Amis de la terre-International produisent un document rassemblant les propositions pour un commerce durable pour la 4e conférence interministérielle de Doha intitulé « Organisation mondiale du commerce ou braderie du siècle ? ».
Le 30 août 2002, en plein sommet de Johannesburg, le WWF-International produit un communiqué de presse exprimant, sur un ton en accord avec son identité de bras droit des institutions supranationales, combien il est préoccupé par le peu d’avancées obtenues sur les questions du commerce, de l’énergie, de l’eau potable, de la biodiversité, des déchets toxiques et des zones maritimes. Quel que soit le registre mobilisé, de la courtoisie diplomatique du WWF à la dénonciation véhémente de Greenpeace, ces ONG offrent de l’information sur les lacunes de ce sommet de 2002, vu comme un sommet de l’échec pour la question du développement durable.
Offrant rarement des solutions, les discours des ONG produits au moment du sommet de Johannesburg visent naturellement une opinion publique, sans doute sensibilisée à ces questions, mais n’ayant pas cette capacité de dénonciation ou de compréhension des tractations en cours. Ces discours produisent des cadres « diagnostic », agissant comme des décodeurs de la situation internationale [13]. Les contestations des ONG du secteur environnemental présentent une proximité réelle avec les discours altermondialistes concernant les dénonciations des firmes multinationales, par exemple. Aussi pourrait-on prétendre que ces ONG reprennent à leur compte des contestations ambiantes pour s’assurer des soutiens. Toutefois, cette explication sous-estime l’influence de la notion de « développement durable » héritée de Rio et qui a lié la défense de l’environnement « naturel » à celle de l’environnement « social ». Cette notion a permis de jeter un pont entre les intérêts environnementaux et de développement (solidarité internationale, humanitaire, promotion des droits des individus) et de restructurer, par conséquent, l’articulation d’intérêts sectoriels autonomes.
Ce contexte doit être mentionné pour rappeler qu’en dix ans, la question de l’environnement en est venue à être présentée et conçue sous la bannière du « développement durable », ce qui a beaucoup minoré la connotation environnementaliste des revendications écologistes internationales. Le WWF, par exemple, a, au cours de ces années 1990, modifié ses préoccupations en y intégrant les questions sociales, y compris des critiques du commerce international. Cette transformation n’a pu s’opérer que sous l’effet des mutations internes du discours, des pratiques des acteurs et sous l’effet des contraintes extérieures, de financement notamment, qui ont obligé à mobiliser la thématique du développement durable pour toute opération environnementaliste. Dans ce contexte post Rio, le WWF, bailleur de fonds, soutient des ONG telles que People and Plants qui a eu, dès son origine, l’ambition de rattacher la protection des plantes à celle des intérêts des populations locales, parce que cette stratégie constituerait, pour ces ethnobotanistes militants, la seule véritable politique de développement protégeant la biodiversité, c’est-à-dire empêchant la disparition de plantes nécessaires à l’écosystème, voire constituant une ressource en matière médicale, par exemple.
L’ethnobotanie est une discipline qui s’intéresse aux interactions entre les populations et les plantes, incluant les manières de nommer et de classifier les plantes, les valeurs placées en elles, leurs utilisations, ainsi que leur gestion. En outre, Alan Hamilton, fondateur de People and Plants, se dit motivé par une ethnobotanie appliquée, qui se définit comme applicable à la conservation et au développement durable. Il critique l’approche excessivement universitaire, qui ne se préoccupe aucunement des répercussions sur les habitants ou la conservation [14]. À l’inverse, sa démarche se veut pluridisciplinaire, participative et a pour finalité la résolution des problèmes locaux. Cette définition correspond parfaitement au cadre du développement durable, qui prescrit de relier préoccupations environnementales et sociales, et de développer des processus de concertation. Par conséquent, cette définition ne reflète pas seulement un cadre dominant d’interprétation instrumentalisé permettant de justifier l’action ou encore de trouver des financements. Elle témoigne de l’ambition de relier la diversité biologique à la différence culturelle, tendance qui s’inscrit dans un mouvement de « conservationnisme » qui, depuis les années 1970, a voulu introduire une problématique de développement, voire un soutien aux contestations dans les pays du Sud. David Dumoulin [15] explique dans sa thèse, en particulier au Mexique et en Amérique du Sud, cette relation intime entre des chercheurs nord-américains et d’Amérique latine, et comment l’ethnobotanie, notamment, a construit ses paradigmes autant avec des principes d’investigations scientifiques (taxinomie) qu’avec des questionnements politiques (aide au développement, recherche agronomique appliquée, améliorant les conditions de vie des populations locales). À la fin des années 1980, ces ethnobotanistes, intégrés, pour beaucoup, dans des réseaux scientifiques internationaux (IUCN [16]-FAO-WWF ou encore UNESCO), ont influé sur la préparation de la convention sur la biodiversité élaborée en 1992 dans le sillage de la conférence de Rio. Or, le volet social (protection de la diversité culturelle, en particulier, grâce au célèbre article 8j de la Convention [17]) a permis de sortir d’une préoccupation environnementale stricto sensu de moins en moins assumée par la plupart des ONG appartenant au réseau de l’IUCN (notamment le WWF [18]). Le tournant de Rio (1992) a été de construire le cadre du « développement durable », qui a permis de faire remonter, à un niveau international, autant des demandes environnementales que des revendications sociales. La conférence de Johannesburg a été l’occasion pour de nombreux acteurs de cette « société civile mondiale » de contester l’oubli du volet social pourtant mis sur l’agenda international à leur initiative, dix ans auparavant.
People and Plants, petite ONG épaulée par des soutiens prestigieux, est animée par des chercheurs mus par cette volonté de construire un développement durable en s’appuyant sur leurs connaissances en matière de biodiversité. Cette biodiversité étant devenue autant un concept scientifique qu’une arme de contestation politique, People and Plants se doit d’appliquer ces normes en devenant artisane de ces développements alternatifs que, par l’intermédiaire des rapports scientifiques de ses fondateurs, elle a finalement contribué à créer. Cette ONG de taille modeste développe un registre d’action d’expertise rôdé par ces scientifiques intégrés dans les réseaux internationaux, ayant l’aptitude de travailler en groupes de recherches multiculturels [19]. Tout d’abord, ceux-là publient des ouvrages rendant publique leur science (Ethnobotany, Plant Invaders), en les subventionnant pour qu’ils soient achetés par les universités des pays en voie de développement. Entre 1992 et 1996, quatre conférences internationales de formation ont été organisées : elles portent sur les méthodes d’ethnobiologie (Mexico, 1992), la conservation des plantes médicinales des Caraïbes (République Dominicaine, 1993), le management des forêts (Inde, 1994) et le contexte culturel du management des ressources botaniques (Thaïlande et Chine, 1994). En outre, certains sites ont été sélectionnés sur des critères autant d’urgence en matière de biodiversité que de possibilité de mobiliser des chercheurs ayant une connaissance des terrains (entre 1992 et 1996 : Malaisie, Ouganda, Kenya, Mexique et, en Bolivie, une réserve de biosphère Béni). Entre 1996 et 2000, le programme se resserre sur trois projets régionaux, en Afrique, en Himalaya et en Asie du Sud-Est. Durant cette deuxième période, l’ONG se dote d’un site Internet dont le serveur est à Kew, ce qui semble être, pour des raisons de visibilité externe (internationale) et de commodité de communication interne, un tournant pour l’organisation. En effet, les rapports de recherche sont disponibles sur les sites et peuvent être consultés par une opinion avertie telle que celle des acteurs de l’altermondialisation ou des ONG.
Ainsi, cette ONG ne dispose pas des moyens de grandes ONG (budgets, personnel), type WWF, mais elle se retrouve paradoxalement à faire vivre la question de la biodiversité en l’appliquant. Le programme ambitieux soutenu par l’UNESCO doit être concrétisé par des actions, qui apparaissent ponctuelles, disséminées sur la planète (suivant peu ou prou les aires protégées). En revanche, tous les acteurs sont convaincus de pouvoir donner sens à leurs actions en utilisant une capacité scientifique et politique à construire des enjeux cachés aux yeux de l’opinion publique occidentale. L’UNESCO, en outre, est une institution à la fois en crise, mais cherchant à se relever après Rio, en se chargeant de la gestion des patrimoines culturels et naturels, et en unissant la problématique culturelle et politique aux questions environnementales. Institution de second ordre dans la hiérarchie (non-dite et intériorisée par les acteurs) des institutions internationales, elle développe, par le truchement de ces chercheurs militants, une forme de contestation de la division du monde, y compris par ces programmes limités dans le temps et l’espace.
Ces chercheurs donnent concrètement à voir une réalité et créent un cadre d’injustice en manipulant une expertise intimement liée à leurs dispositions individuelles. Le sentiment d’injustice est intrinsèquement lié à la révélation, par des outils scientifiques, d’une spoliation (perte d’une ressource naturelle) et au fait de rappeler que des droits existent et peuvent être opposés à cette situation qualifiée d’inique. Lors de leur arrivée sur un terrain, leur tâche première est de délimiter des zones (de déforestation, à risques, etc.). Ensuite, ils établissent une taxinomie, outil scientifique de comptabilité des pertes ou des découvertes. Par exemple, au Dolpo, le rapport de recherche dénombre que « 407 espèces de plantes médicinales sont connues et utilisées à l’intérieur du parc (zone protégée). Dans la périphérie du parc, 85 plantes médicinales sont utilisées pour la santé par des chamans hindouistes. 24 espèces sont récoltées en très grande quantité pour le commerce » [20]. Danny Trom [21] a montré en quoi ces taxinomies et ces zonages participent à la création des paysages à conserver, au sentiment de perte en cas d’atteinte à leur intégrité. En l’occurrence, pour People and Plants, il s’agit de démontrer de manière identique le danger d’une perte, celle des plantes qui ne sont pas identifiables par le profane et restent totalement invisibles à l’opinion publique pour des raisons de connaissances scientifiques et d’éloignement (espèces exotiques). Afin de créer l’urgence, les ONG [22] pratiquent leur lobbying, appelé advocacy, par le biais de ces rapports scientifiques qui comptabilisent les pertes et établissent des prospectives au moment des conférences internationales, ou encore en noyautant le WWF, cette ONG mère et bailleuse de fonds. Ajoutons qu’est favorisé le déploiement de nœuds de réseaux par les multiples positionnements de certains acteurs, comme Alan Hamilton, également chargé de la section conservation des plantes au WWF-UK. Cette « multipositionnalité » favorise considérablement la diffusion de ces données scientifiques au sein du secteur environnementaliste.
Sans entrer dans le mouvement de contestation altermondialiste, l’ONG s’est retrouvée, à partir de la fin des années 1990, face à des transformations notables de son environnement, telles que le libéralisme économique et la déréglementation. La détérioration des plantes, voire la mutation des sociétés locales ont été reliées, par les chercheurs-militants, à la libéralisation des marchés internationaux, à la méconnaissance ou au total déni des règles internationales de protection de la biodiversité. Plusieurs facteurs s’accumulent en ce sens, comme la difficulté à obtenir les ratifications, voire les signatures des États, comme l’attitude de firmes feignant d’adopter une éthique environnementale pour mieux exploiter des ressources ou encore comme la marchandisation du développement durable, devenu un secteur économique [23]. Aussi, le lobbying environnementaliste et les textes proposés incluent-ils une dimension de protection contre une forme de surexploitation libérale. Alan Hamilton a été l’une des têtes pensantes de « The New Global Strategy for Plant Conservation » (19 avril 2002). Ce texte a été adopté par la 6e réunion de la Conférence des parties à la convention sur la diversité biologique, à laquelle participaient pratiquement tous les États, sauf les États-Unis [24]. Seize objectifs pour réglementer une forme de marchandisation croissante des ressources ont été retenus. Mentionnons les plus significatifs :
Conservation de la diversité des plantes
9 : 70 % de la diversité biologique des semences et les autres plantes ayant une valeur socio-économique doivent être conservées et maintenues dans les communautés locales avec leurs savoirs locaux.
Utilisation durable de la diversité des plantes
11 : Aucune espèce de la flore sauvage ne doit être mise en danger par le commerce international.
12 : 30 % des produits à base de plantes doivent être gérés de manière durable.
13 : Le déclin des ressources en plantes et des savoirs indigènes locaux doit amener à soutenir les modes de vie locaux, la sécurité alimentaire locale et les conditions d’une bonne santé.
Extrait de « The New Global Strategy for Plant Conservation » (19 avril 2002) *
* Traduction du texte par l’auteure.
Ainsi que l’illustre cet exemple, des thématiques présentes dans les contre-sommets altermondialistes, sur la question des OGM et la préservation des intérêts des populations locales du Sud, se retrouvent dans ces rapports d’expertise et font écho aux préoccupations de développement des fondateurs de People and Plants. Préoccupations que partagent dorénavant les ONG de défense de l’environnement, comme en témoigne cet extrait des recommandations des Amis de la Terre International [25] :
« Les membres de l’OMC devront veiller à ce que l’accord sur les droits de la propriété intellectuelle relatifs au commerce, ainsi que d’autres accords ayant trait à la propriété intellectuelle et auxquels cet accord fait référence, en tant qu’éléments essentiels à son propre fonctionnement,
a) ne barrent pas l’accès des personnes aux médicaments et aux semences, que ces médicaments ou semences soient l’objet de droits de propriété intellectuelle ou non ;
b) n’amènent pas à la privatisation et à la confiscation ni de formes de vie, ni de connaissances traditionnelles et indigènes, ni de système de connaissances et ne nuisent pas non plus à la biodiversité ;
c) n’interfèrent pas avec le droit des gouvernements et des peuples de promouvoir et protéger des domaines d’intérêt public aussi essentiels que la santé, l’environnement et le développement, en réglementant et contrôlant dans quelle mesure les droits de la propriété intellectuelle sur certains produits ou inventions peuvent ou non être revendiqués par leurs propriétaires ».
Or, au début des années 2000, les formes de mobilisation des ethnobotanistes se transforment. People and Plants s’engage dans une voie résolument plus médiatique de campagnes d’opinion et adopte un tour politique dénonçant la surexploitation des ressources du Sud. Des alliances commencent à se former avec des acteurs d’un autre secteur, plus généralement liés aux interventions humanitaires, comme OXFAM [26].
L’exemple de la campagne Good Woods en Grande-Bretagne, en 2002, est significatif. Au Kenya, People and Plants et d’autres ONG conservationnistes ont relevé une déforestation croissante et dommageable. Or, la coupe du bois est une ressource commerciale importante pour les populations locales et, en particulier, pour les sculpteurs sur bois qui exportent leur production. Au début des années 2000, People and Plants s’est rapprochée d’OXFAM, leader en Grande-Bretagne et dans le monde anglo-saxon du commerce équitable (membre du réseau baptisé, en France, « L’éthique sur l’étiquette », par exemple). L’idée est de certifier certaines productions qui respecteraient un carnet des charges environnementales (pas seulement lié à la coupe, mais au reboisement) et d’insérer cette production dans les réseaux internationaux de distribution du commerce équitable. People and Plants remarque que le marché des produits « environmentally and ethically friendly » progresse dans les pays occidentaux. Pour obtenir cette certification, les sculpteurs réunis en coopérative (souvent autour de 3 000 à 3 500 personnes par unité de production) doivent suivre une formation (animée par People and Plants et des partenaires gouvernementaux locaux) afin de gérer la survie des ressources forestières et une formation en « business » qui leur apprend les lois du marché international et les met en contact avec les importateurs britanniques, généralement, sélectionnés par le « Market Access Unit » d’OXFAM/GB. People and Plants se félicite de ce partenariat qui permet de renforcer les liens entre le monde de la conservation et celui de l’humanitaire. Ceci se couple, évidemment, avec une campagne en Grande-Bretagne, à la fois pour dénoncer l’exploitation forestière et humaine au Kenya (bas salaire et individus n’ayant aucune prise sur la commercialisation) et une incitation à acheter les produits sur bois certifié. La campagne a été locale : au Kenya, les ONG de conservation et de l’humanitaire ont informé les coopératives de sculpteurs qu’ils travaillaient sur du bois illégal et qu’ils risquaient des poursuites, alors qu’avec du bois certifié, ils auraient des débouchés assurés et une maîtrise de leurs ressources. Certes, il est difficile de connaître la réalité des effets sur l’attitude des sculpteurs. En revanche, on peut observer un rapprochement entre le pôle de l’environnement et celui de l’humanitaire, qui opèrent une union conjoncturelle sur un dossier précis. Rappelons qu’OXFAM était présente au Sommet de la Terre à Johannesburg et a développé un lobbying intense sur la question de l’annulation de la dette et sur les subventions des agricultures du Nord au détriment du Sud. OXFAM était inséré dans de nombreux collectifs, auprès de Friends of the Earth ou encore Greenpeace.
Ces collaborations ponctuelles amènent à des alliances au-delà des frontières sectorielles et montrent le poids des effets de contextes locaux qui a stimulé les collaborations. Ainsi, People and Plants se sentant totalement démunie à se limiter à l’éducation environnementale (empêcher la coupe illégale d’espèces en voie d’extinction), a intégré un volet social et économique qui était de la compétence d’OXFAM.
Il serait hâtif de conclure que les nouvelles pratiques militantes de People and Plants s’expliquent seulement par une réaction aux méfaits de l’intensification des échanges commerciaux internationaux, qui attaquerait leur domaine d’action militante. En fait, la scène internationale, y compris environnementale, a connu plusieurs enjeux déployant un sentiment d’injustice au-delà des simples impacts du libéralisme constatés par les ONG sur leur terrain d’intervention. Retenons le principal, puisqu’il concerne les ressources végétales. En 1994, l’OMC impose la thématique de la protection intellectuelle, qui protège l’innovation dans la manipulation génétique, ce qui a pour effet induit de privilégier les laboratoires de biotechnologie du Nord. Or, cette approche va à l’encontre des objectifs de Rio, qui insistent sur la souveraineté nationale, prévoyant que les États sont maîtres de leurs ressources et, en aucun cas, les firmes. L’évolution impulsée par la déréglementation irait, selon les ONG, vers une marchandisation croissante des ressources génétiques et un relatif désintérêt pour la problématique agricole et les ressources locales.
En outre, d’autres éléments expliquent la position de People and Plants, en considérant son seul secteur d’activité. La plupart des projets ethnobotanistes qui comportent un volet social sont soutenus exclusivement par les Européens, en particulier l’Union européenne. Les États-Unis, en particulier USAID, soutiennent des projets de conservation naturelle pure, ce qui accroît l’agacement de ces ethnobotanistes (toutes origines nationales confondues). L’attitude des États-Unis, qui se sont exclus de toutes contraintes normatives environnementales (qu’on pense au processus de Kyoto sur le réchauffement de la planète, au quasi-boycott de la conférence de Johannesburg), renforce la conviction des environnementalistes dans leur dénonciation de cette stratégie isolationniste. L’UNESCO, elle-même, est une institution qui, jusqu’en 2003, n’était plus financée par les États-Unis. Une rivalité interne entre le WWF-États-Unis (conservationniste, conservateur) [27] et les autres bureaux WWF alimente, sur le terrain, des conflits de points de vue sur la manière de mener les programmes environnementaux. Ce contexte international a évidemment produit des effets sur des acteurs, qui, sans être politisés à la manière d’un personnel politique, restent des militants qui, par leurs pratiques professionnelles, veulent protéger leur objet scientifique devenu objet de préoccupation, déçus dans leur espoir d’être des acteurs internationaux chargés d’un programme environnemental proclamé à Rio et désavoués dans leurs pratiques, mis à mal dans leurs relations de force avec les autres institutions internationales du type OMC.
Ainsi, la protection de la biodiversité issue directement de la Conférence de Rio, norme internationale proclamée et peu respectée, a créé des attentes qui, insatisfaites, n’ont pu que soutenir des contestations recyclées dans les discours altermondialistes. Le développement durable, quant à lui, n’a pu que resserrer les liens entre une critique environnementaliste et celle de la division du monde. C’est essentiellement au moment des sommets internationaux que la porosité des cadres de contestation entre ONG et mouvement altermondialiste se vérifie. De plus, l’expérience de terrain des chargés de programmes de People and Plants a autant permis d’encadrer ces contestations locales – comme celle des sculpteurs sur bois africains, à qui on apprend les lois du marché international pour mieux les combattre – que de dénoncer des situations de surexploitation des plantes médicinales, comme en Himalaya [28]. Ce dernier exemple invite à analyser le processus qui a mené à construire les catégories de plantes et de populations à protéger. On observera in vivo que la mise en place de programme « biodiversité », puis sa restitution dans des rapports de recherche, engrangent et diffusent des cadres d’injustices, nourrissant une critique sociale anti-libérale sans frontières.
 
Une ethnobotaniste de people and plants au Dolpo (Himalaya), ou comment penser localement une action internationale
 
 
Lorsqu’une ethnobotaniste est chargée de mettre en place un fragment de politiques publiques [29] de protection de la biodiversité, comme ce fut le cas de la chercheuse recrutée par People and Plants, il ne s’agissait pas de construire une quelconque mobilisation altermondialiste ou encore d’avoir un objectif ambitieux de transformation de cadres. Toutefois, une expertise scientifique mise en œuvre sur le terrain, puis restituée dans des rapports d’activités, produit un jeu d’importation et d’exportation de cadres qui permet aux acteurs locaux de se penser, de se représenter et d’être représentés. Ces cadres donnent à voir une réalité à une opinion publique sensibilisée aux questions Nord/Sud.
Comme on l’a vu précédemment, les projets de mise en œuvre de programmes de protection des plantes sont financés par des institutions militantes, comme l’UNESCO [30]. Ainsi, sur la requête du bureau du WWF-Népal, un projet d’ethnobotanique a vu le jour au Dolpo pour recueillir des informations et des avis sur les manières de conserver les plantes de façon harmonieuse avec les populations locales. Ce programme était soutenu par le WWF, l’UNESCO et le Royal Botanic Gardens. L’Union européenne, le département du développement international (Royaume-Uni) et le WWF lui-même participaient financièrement au projet [31]. L’identité des bailleurs de fonds révèle que des ONG, des institutions nationales et internationales (dont européennes) [32] sont les plus impliquées dans ce genre d’opération visant à extraire certaines zones de la régulation économique libérale afin de protéger des espèces animales et végétales ou certains sites qualifiés d’exceptionnels. Enfin, les scientifiques tels qu’Alan Hamilton usent de leurs talents militants pour œuvrer à la diffusion de l’importance de la protection de la double diversité, en l’occurrence, botanique et culturelle [33], au travers de leurs publications et de leurs colloques. Afin de développer ce fragment de politique publique destiné à imposer le respect de la biodiversité et des normes internationales proclamées à Rio, des chercheurs se mobilisent, sont embauchés par ces ONG grâce à des formes de contrats de recherche, leur permettant souvent d’exercer leur passion professionnelle.
Reprenons les éléments de biographie livrés par la coordinatrice du projet mené au Dolpo, au Népal, à partir de 1996. Les étapes de sa vie professionnelle éclairent son engagement d’experte en biodiversité et donnent des clés de lecture sur l’investissement particulier de ces jeunes chercheurs au parcours inscrit dans les espaces internationaux des scientifiques et lobbyistes d’instances supranationales. Loin d’être uniquement une action s’appuyant sur des théories de l’environnement, leurs discours reposent sur des expériences de terrain et sur une volonté d’appliquer localement des normes internationales. Cette jeune chercheuse témoigne, au-delà de son seul parcours personnel, de ces profils de militants-experts qui jouent le rôle d’intermédiaire entre les acteurs du Nord et du Sud, exercent leur profession dans le contexte singulier de la fin des années 1990.
Tout d’abord, au moment de l’entretien [34], notre ethnobotaniste attend les résultats du concours du CNRS (section 38 et 31), qu’elle vient de passer sans excès d’illusions sur le résultat, puisque la compétition dans sa branche scientifique et la rareté des postes ne lui font pas présager une obtention rapide d’un poste. Elle a obtenu un DEA de botanique tropicale à Montpellier sur le thème de la capacité des arbres à se renouveler après la coupe. Comme elle a enquêté dans des zones influencées par les communautés locales (agro-forêts de Sumatra), elle s’est focalisée sur les pratiques humaines et s’est engagée autant dans un travail de botaniste que d’ethnologue. Son parcours professionnel et biographique est marqué par le caractère incertain du financement de ces recherches (bourses de thèse) et ses nombreuses expériences à l’étranger : ainsi, en Guyane française, elle pratique une observation botanique pendant six mois pour le compte de l’ORSTOM. Là, avec la rencontre d’une autre ethnobotaniste, elle se sent attirée par cette discipline. Elle déclare s’être alors « coupée avec la biologie fondamentale ». Elle commence alors à travailler pour l’UNESCO grâce à des bourses de thèse. Elle effectue une mission d’un an, financée par l’UNESCO, et produit une compilation sur la phyto-pratique, qui est publiée à l’UNESCO. Au fil de ses missions, elle développe une prédilection pour l’Asie (Indonésie, Sri Lanka) et le WWF apparaît souvent comme l’organisme d’accueil lors de ses missions. La chercheuse est rattrapée par des thématiques élaborées à un niveau international, comme celle des aires protégées. Ainsi, elle prend soin de pratiquer de l’ethnobiologie en reliant les problèmes de la conservation à celui des populations locales. Il n’empêche qu’en 1993, elle termine sa thèse et qu’elle entre dans cette période de la recherche d’un emploi scientifique. Elle s’aperçoit qu’il n’existe pas d’institut de recherches correspondant à son profil ou plutôt pouvant lui offrir un poste. En revanche, à l’UNESCO, l’ONG People and Plants propose un poste qui correspond à son profil de chercheuse et sans doute à ses convictions scientifiques. Par son expérience à l’UNESCO, elle a accumulé de la notoriété et connaît des chercheurs inscrits dans ce réseau d’experts-militants. Elle collabore, de 1994 à 1996, de manière sporadique, avant d’être propulsée coordinatrice du programme People and Plants en fin 1996. En 2003, elle continue d’être chercheuse associée à l’IRD de Montpellier en espérant une intégration professionnelle en France.
Ce détour par le parcours de cette chercheuse-militante ne révèle pas toutes les dispositions prédisposant à embrasser ce genre de carrière, mais il atteste d’un élément essentiel : le peu de chances (en termes de possibilité de carrière) d’entrer dans des centres de recherches nationaux, souvent pour des raisons budgétaires de création de postes et de reconnaissance d’une spécialité scientifique. Il est difficile d’isoler ce qui relève de la stratégie de survie économique (demandant une adaptabilité en répondant aux appels d’offre de l’UNESCO, par exemple) de l’appétence pour ces problématiques liant conservation de l’environnement et populations locales. Toutefois, bien que sa spécialité n’ouvre que peu de débouchés, la chercheuse, militante de sa discipline, forme d’autres chercheurs à l’ethnobotanie, en particulier dans les pays du Sud, grâce à des programmes internationaux. C’est évidemment une forme de prosélytisme que d’aspirer à former de jeunes chercheurs à des problématiques finalement mises à l’écart dans le champ scientifique (pour des raisons de découpage disciplinaire), mais l’objectif est également « citoyen » dans le sens où il s’agit de former des scientifiques conscients de certaines problématiques (telles que relier préservation de l’environnement et enjeu sociétal) [35]. En visant les jeunes chercheurs des pays du Sud, l’ambition est de diffuser dans l’éducation locale [36] des normes professionnelles et des paradigmes qui consistent à former une élite sensibilisée, capable de riposter localement à certaines normes économiques internationales ou à la méconnaissance de normes reconnues par les législations internationales de protection de l’environnement. Il existe une réelle empathie, voire une connivence de situations entre les membres des élites intellectuelles du Nord et du Sud, qui se retrouvent, à des niveaux différents [37], dans une situation de précarité (comment financer ses recherches, « aller jusqu’au bout d’une passion », combattre pour une science qui est aussi une idée du monde). Certes, cette dimension n’explique, en aucun cas, la conviction, le militantisme, mais permet d’aborder – autrement que sous l’angle de la seule domination de l’élite du Nord sur l’élite du Sud – ces réseaux qui se forgent entre chercheurs du Nord et du Sud, qui font cause commune, se retrouvent sur certaines thématiques écologiques de critique du libéralisme grâce à la diffusion d’un langage commun, souvent issu de leurs propres problématiques scientifiques, comme celle de la biodiversité.
Toutefois, au Dolpo, l’ambition n’était pas uniquement la formation de personnels locaux, mais aussi de créer, grâce à la biodiversité, un cadre d’injustice et de l’ajuster aux intérêts locaux. La première étape a consisté à repérer des interlocuteurs dans la population locale [38]. Dans les rapports de recherche disponibles sur le site Internet de l’ONG, la chercheuse met en scène cet environnement qui mérite la protection. Ces rapports participent au « travail politique » [39] utile à toute mobilisation de l’opinion publique, consistant à diffuser de l’information et à ordonner les arguments pour générer l’état de nécessité d’une intervention. Le tour rhétorique consiste à dresser le tableau « naturaliste » du Dolpo en insistant sur l’exceptionnalité de la faune et de la flore, en évoquant des animaux emblématiques (« les léopards des neiges ») [40] et les ressources botaniques. Rapidement, l’exploitation des plantes médicinales, richesse locale et mondiale, apparaît conduire à la perte prévisible de la biodiversité. Elle explique que cette terre isolée, qui, longtemps, n’a été traversée que par des caravanes venant du Népal et commerçant essentiellement du sel ou de la laine contre du grain et des produits manufacturés, a connu une mutation économique rapide liée à ses ressources en plantes médicinales. Le marché indien et, dans une moindre mesure, occidental ont été demandeurs de ces plantes médicinales. L’évolution du commerce de ces plantes a suivi une courbe exponentielle : en 1992/1993 : 5 tonnes, en 1995/1996 : 9 tonnes, en 1996/ 1997 : 12 tonnes et en 1998 : 40 tonnes. Ce phénomène d’exportation s’est accru avec le transport aérien (deux aéroports à quelques heures de marche), alors que le district du Dolpo ne possède aucune route localement, que chaque déplacement doit se faire à pied et qu’en outre, le système de santé est inopérant. Ainsi, le seul hôpital de Dunai ne dispose pas de médecin. La chercheuse met en relation les deux phénomènes en insistant sur l’importation d’un certain progrès d’infrastructure (aéroport) qui ne toucherait pas les populations locales, sauf par le biais commercial, voire, pire, les priverait de ressources. Elle reconnaît certes le fait que le Dolpo, classé en parc en 1984, a pu être protégé partiellement de la surexploitation grâce à la réglementation limitant la collecte des plantes médicinales à des fins commerciales. Elle ajoute toutefois qu’il est nécessaire de protéger les habitants d’une surexploitation, qui les dépossède économiquement et durablement de leur diversité biologique et les menace d’une perte vitale de ressources en plantes médicinales. Ces dernières permettent aux amchis – guérisseurs-médecins locaux – de préparer des remèdes pour les populations locales. Avec ces connaissances de contexte [41], à partir de juin 1997, elle met en place, dans le parc, un processus de concertation pour décider des modalités de protection efficace de la biodiversité locale.
À cette étape [42], les amchis ont été intégrés au processus de concertation, autant pour des raisons de savoirs locaux que pour leur capacité à faire lien avec les communautés locales. La chercheuse a autant été choisie par les amchis que ces derniers ont été repérés comme des interlocuteurs potentiels. Effectivement, l’ethnobotaniste a bien remarqué que « leurs intérêts [ceux des amchis] rejoignaient celui de la biodiversité » [43]. L’apprentissage de ces guérisseurs se trouve être long et leur activité est non lucrative. Cette pratique médicale est gratuite et le jeune amchi ne peut espérer une rémunération pécuniaire. Aussi, il existe une véritable crise des vocations, couplée à une perte des ressources botaniques, nécessaires à l’exercice de leur art.
Les amchis se révèlent être des acteurs-clés, en considérant qu’ils rendent un service médical de première urgence. Or, les femmes, principales victimes de la surmortalité (en couches, notamment) sont prêtes, quant à elles, à s’initier à la science des amchis, ce qui pallierait le déficit de vocations des jeunes hommes et améliorerait leurs connaissances en matière de santé infantile. L’enjeu consiste à préserver le savoir des amchis, qui a une double utilité au regard de la biodiversité : en tant que protection de la ressource et protection de la santé des habitants du Dolpo. Cette argumentation sera développée par People and Plants pour réglementer la collecte des plantes. La chercheuse, dans son rapport, intitule son paragraphe « The link between conservation and development » [« lien entre conservation et développement »]. Elle explique qu’en 1998, elle a réuni tous les amchis du Dolpo (45 personnes), à l’invitation d’un monastère bouddhiste local, pour renforcer leur profession et produire des recommandations sur les modalités de la transmission de leurs connaissances aux femmes, qui pourraient dispenser les soins de premières nécessités dans leur foyer. Ainsi a été ouverte une clinique de premiers soins, appelée clinique de santé traditionnelle, dans laquelle les amchis exercent leur art et transmettent leur savoir. People and Plants s’est retrouvé à initier une politique locale de santé publique, voire à créer une sorte de dispensaire, mais sans perdre de vue la protection de la biodiversité. Ainsi, une partie du programme de l’ONG consiste à mobiliser les amchis sur la question du recensement et de l’identification des plantes qui figureront sur les listes des richesses locales et mondiales, méritant la préservation.
Cette étude de cas informe donc des modalités d’application locale de principes de protection de la biodiversité décidés internationalement, par des institutions militantes comme l’Union européenne [44], l’UNESCO ou des ONG mi-expertes, mi-militantes (telle WWF). L’observation du processus met en évidence une connivence d’intérêts entre la chercheuse et ses interlocuteurs locaux (les amchis, puis les femmes) grâce à la thématique de la protection des plantes médicinales, représentant une ressource locale et globale, qui se relie facilement aux mobilisations sur l’accès aux médicaments des pays du Sud. Ces opérations top/down transforment les demandes locales, bouleversent l’articulation des intérêts (union des amchis et des femmes) et contraignent dans un sens plus bottom/up la reformulation du lien avec le global. Le rapport fait ainsi apparaître des demandes en santé publique localisées, alors que cette ONG n’avait pas cet objectif à l’origine. La biodiversité mise en programme par People and Plants a mobilisé le savoir scientifique de son agent, qui a conduit à construire un pont entre la protection des plantes et la promotion de la santé publique.
Déjà, cette étape confirme notre observation précédente : depuis la conférence de Rio, les « environnementalistes » eux-mêmes deviennent « écologistes », c’est-à-dire intègrent une dimension sociale à leurs pratiques et étendent leur militantisme à des questions relevant davantage du développement, de l’humanitaire. D’autre part, la biodiversité – mise en place par ces chercheurs, militants de leur propre science – est élargie à des critiques à peine voilées de certains effets du libéralisme ou de certaines inégalités dans le traitement des populations locales (aéroport versus manque de médecins, d’hôpitaux). D’ailleurs, ces populations locales (qualifiées d’autochtones), spoliées de leurs ressources, se retrouvent dans les catégories des victimes de la mondialisation contenues dans les proclamations du mouvement altermondialiste. Une forme de perméabilité entre catégories « environnementales » du développement durable et catégories construites par l’altermondialisation se produit et ces cadres mobilisables se diffusent hors du secteur des ONG grâce aux mouvements sociaux. Citons pour s’en convaincre « La déclaration finale des mouvements sociaux de Porto Alegre 2002 : Résistance au néolibéralisme, à la guerre et au militarisme : Pour la paix et la justice sociale », proposition 8 : « Le gouvernement des États-Unis, dans ses efforts pour protéger les intérêts des grandes entreprises, s’est refusé, avec arrogance, à respecter les accords de Kyoto sur le réchauffement de la planète, les traités antimissiles et antibalistiques, les conventions sur la biodiversité, la conférence de l’ONU contre le racisme et l’intolérance, les discussions sur les livraisons d’armes légères […] » ; proposition 14 : « L’eau, la terre, les aliments, les bois, les semences, les cultures et les identités des peuples sont le patrimoine de l’humanité pour les générations actuelles et futures. Les peuples ont droit à une alimentation permanente et à une nourriture saine, libre de tout organisme génétiquement modifié. Car l’autosuffisance alimentaire locale, régionale et nationale est un droit élémentaire ; en ce sens, les réformes agraires démocratiques et l’accès des paysans à la terre sont fondamentaux ».
La chercheuse de People and Plants ne se situe pas dans le mouvement altermondialiste stricto sensu, mais elle fait circuler et incorpore dans sa pratique professionnelle des représentations proches de cette critique du libéralisme. De nombreuses catégories de « victimes de la mondialisation » utilisées dans le mouvement altermondialiste sont empruntées directement aux rapports et synthèses des ONG, elles-mêmes mobilisant des catégories officielles des institutions supranationales, telles que celles se préoccupant du développement et du développement durable : peuples autochtones, femmes (gender), protection des droits. Avec la volonté de créer un lien entre la conservation et la population locale, des causes – qui n’apparaissent pas comme autonomes ou émanant d’un groupe ayant construit ses intérêts – se retrouvent explicitées, mises en catégories par les ONG, comme a pu l’être le groupe des femmes du Dolpo, qui se voit assigner le rôle d’amchis et de protectrices de la biodiversité végétale et culturelle. Or, cette même catégorie « femmes et population locale » sera opposée aux intérêts financiers transnationaux dans la montée en généralité de People and Plants et dans de nombreux discours altermondialistes.
En outre, mobilisant le registre expert, l’ethnobotaniste comptabilise des espèces disparues, menacées ou en voie de le devenir et alimente une forme de base de données dans laquelle les promoteurs du mouvement altermondialiste pourront toujours puiser des preuves scientifiques. La chercheuse a réussi notamment à rendre compte d’une réalité locale spécifique en opérant des tris, en construisant du lien de légitimité dans un ordre global. En effet, en quoi est-il vital de préserver les plantes d’un territoire tibétain éloigné de tout regard ? L’ethnobotaniste a créé, tout d’abord, un lien de causalité entre perte d’espèces, ouverture de communications aériennes et intensification des relations commerciales. Le « pillage » des ressources locales est dénoncé parce qu’il ne bénéficie pas aux habitants, qui en ont un besoin vital. En adaptant la terminologie des analyses des cadres d’interprétation à ce cas précis, on assiste à un intéressant exemple d’extension d’un cadre d’interprétation, puisque le thème de la biodiversité a agrégé l’intérêt des amchis, a créé celui des femmes et a imposé les questions de santé publique. Focaliser l’attention sur les plantes médicinales [45] a également fait monter en puissance le scandale de la perte des ressources botaniques, qui, souvent, est peu perçu par l’opinion publique, plus sensible à la disparition de la faune (les grands mammifères) [46]. Ce cadre d’interprétation majeur de la « biodiversité », étroitement lié au développement durable, permet aux ethnobotanistes, initialement sensibles aux questions de développement, de se connecter aux critiques actuelles du libéralisme soutenues par le mouvement altermondialiste. Sans jamais s’afficher dans cette mouvance, ces ONG, détentrices d’une expertise reconnue par les instances onusiennes et satellites, construisent et diffusent des catégories qui sont recyclées dans les discours altermondialistes, devenant ensuite des formes de cadres d’interprétation qui, en associant les diagnostics scientifiques et la critique sociale, favorisent une circulation de la contestation de la régulation économique mondiale au-delà du seul mouvement social et de ses formes les plus radicales (telles Earth First ou les variantes écolo-anarchistes).
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L’étude des luttes militantes au sein des ONG (militantes et gestionnaires) ou au sein d’une même catégorie d’ONG constitue un véritable champ de recherche [47]. L’analyse présente nous a ainsi renseigné sur une forme d’extension du cadre de la lutte unissant problématique conservationniste et sociale, qui était en germe dans les objectifs d’aide au développement des fondateurs de People and Plants. La thématique des plantes médicinales ou de l’exploitation des bois a permis d’aborder la survie économique et sanitaire des populations dans un contexte international où les problématiques de commerce équitable, de sécurité alimentaire, de protection des ressources phytogénétiques prennent de l’importance. Indubitablement, les promoteurs de cette lutte écologique répondent à la définition du développement durable de Rio [48]. Cette lutte donne une épaisseur à une forme d’écologie scientifique politisée. La dichotomie admise, en particulier en France, entre environnementalisme et écologie politique revêt un nouveau tour au niveau des ONG, puisque l’écologie scientifique, ne briguant aucun poste « politique », n’en revendique pas moins le pouvoir politique [49] d’influer sur les prises de décisions. Or, à Johannesburg en 2002, des frictions entre ONG Nord/ Sud ou anglo-américaines dotées de nombreux moyens médiatiques et les autres ont été visibles [50]. Parmi les « conservationnistes » étiquetés en scientifiques/neutres, les débats sont vifs entre les gestionnaires d’une politique d’environnement mondial (acteurs de gouvernance) et les environnementalistes glissant vers la contestation tout en assumant des missions de gestion. Un autre programme de recherche pourrait ainsi s’attacher à comprendre, d’un point de vue générationnel, la formation de ces réseaux d’acteurs : comment, à la fin des années 1990, certains individus « s’engagent en ONG » ou/et se transforment en contestataires, y compris dans leur ONG [51]. Rappelons qu’Alan Hamilton, par exemple, représente au sein du WWF la sous-branche la moins médiatique [52], celle de la protection des végétaux, défendant un volet développement, à la différence des protecteurs des grands mammifères. Il s’agit, pour lui, de promouvoir également sa spécialité scientifique, qui constitue aussi une vision de la conservation environnementaliste. En outre, cette ONG de petite taille, devenue actrice de cette « gouvernance mondiale » instituée dans les années 1990, a été prise dans une contradiction nouvelle de gestion et de contestation dans un contexte de montée en puissance d’acteurs internationaux (ONG, firmes transnationales) et de réajustements des politiques internationales (telles que la politique de la Banque mondiale, de l’OMC ou le désengagement économique des États). Cette ambiguïté provient intrinsèquement du soutien de certaines institutions « pauvres » en budgets, secondaires, telles que l’UNESCO, qui développent des programmes contestant une certaine division du monde (implicitement, ou non, celle de l’OMC), tout en produisant un « travail politique » consistant à mettre en scène les intérêts négligés [53] autant par des institutions supranationales, les États ou, plus récemment, des acteurs économiques, comme les firmes multinationales [54], par exemple.
Ces ONG subventionnées sont, par ailleurs, contestées par des ONG connues pour défendre des solutions plus « politiques » (au sens anglo-saxon de radical). Leurs interventions participent toutefois à la transformation de la structuration et des représentations des intérêts locaux. Elles peuvent devenir une tribune pour les représentants des pays du Sud, faire émerger des enjeux, offrir des rôles sociaux ou politiques à des acteurs marginalisés dans leur propre société (femmes, paysans sans terre, Indiens, etc.). Le chef de projet ou scientifique sollicite les acteurs pouvant représenter la biodiversité et ces acteurs placent – au sens presque littéral d’un investissement – leurs intérêts dans ce cadre malléable de la diversité. Ainsi, à l’occasion de forums et conférences, des intérêts locaux – labellisés peuples autochtones – émergent de plus en plus au niveau international. À des degrés divers, ces intérêts locaux se trouvent aux prises avec certains effets du libéralisme sur leur quotidien et nourrissent une contestation canalisée par des ONG [55]. Ces ONG relient le local et le global, de manière dynamique, générant à la fois une mondialisation de certaines valeurs (droit des générations futures, biodiversité, développement durable) et une critique sociale dans le secteur de l’environnement, qui se renforce dans le contexte particulier anti-OMC et des prises de position des États-Unis. Cependant, ce contexte post Rio dans lequel les ONG ont été chargées de politiques internationales d’environnement a créé des frustrations entre les ambitions inscrites dans les textes supranationaux et la réalité des moyens mis en œuvre, ce qui explique la diffusion des modes de représentations du monde qui peuvent se recycler dans les arènes internationales de protestations que sont devenus les grands sommets internationaux et les contre-sommets du type Porto Alegre. Ces ONG [56], chacune dans leur domaine, deviennent des bureaux d’études constatant les effets du libéralisme et diffusent des catégories internationales éprouvées pour rendre compte de manière globale de ces réalités locales spécifiques. S’appuyant sur leur connaissance pratique des régulations internationales, elles se transforment en agences de décodage de la mondialisation [*].
 
NOTES
 
[1]David Snow, Burke Rochford, Steven Worden, Robert Benford, « Frame Alignment Processes, Micromobilization and Movement Participation », American Sociological Review, 51, 1986, p. 464-481.
[2]L’UNESCO (United Nations Educational Scientific and Cultural Organisation) reconnaît travailler avec environ 330 ONG.
[3]William Gamson, « Le legs de Goffman à la sociologie politique », Politix, 3-4, 1988, p. 71-80.
[4]Cf. Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule, Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2002. L’introduction et le premier chapitre en particulier permettent d’éviter de penser les répertoires, les réseaux d’acteurs en contestation en omettant les configurations locales. Cf. aussi Sean Chabot, Jan Duyvendark, « Globalization and Transnational Diffusion between Social Movements : Reconceptualizing the Dissemination of the Gandhian Repertoire and the “Coming Out” Routine », Theory and Society, 31, 2002, p. 697-740. Les auteurs soulignent que c’est un processus à entendre de manière dynamique et non sous l’angle de la simple idée d’exportation de modèles sur un territoire.
[5]David Snow, Burke Rochford, Steven Worden, Robert Benford, art. cité.
[6]Johanna Siméant, « Un humanitaire “apolitique” ? Démarcations, socialisations au politique et espaces de la réalisation de soi », dans Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003. Cf. notamment l’introduction, p. 163-169, l’auteure y insiste sur les qualifications savantes – dont celle de l’émergence d’une nouvelle société civile – qui renforcent la légitimité des discours militants. C’est pourquoi le terme « société civile » sera entendu comme une catégorie produite par les acteurs, dans nos développements.
[7]Sylvie Ollitrault, « Les écologistes français, des experts en action », Revue française de science politique, 51 (1-2), février-avril 2001, p. 105-131.
[8]Donald Russell, The Green Rainbow, New Haven, Yale University Press, 1994, ou encore Thomas Princen, Mickaël Finger, Environmental NGOs in World Politics, Londres, Routledge, 1994.
[9]Karl Eder, The Social Construction of Nature, Londres, Sage, 1996 ; Mickaël Bunce, The Countryside Ideal : Anglo-American Images of Landscape, Londres/New York, Routledge, 1994.
[10]Le World Wide Fund for Nature a d’ailleurs son siège en Suisse. À l’origine, l’ONG s’appelait le World Wildlife Fund, qui demeure l’appellation de l’organisation aux États-Unis. Cette ONG fut créée à l’initiative d’un réseau de « conservationnistes » et savants qui pensaient, au début des années 1960, qu’il était nécessaire de sensibiliser l’opinion publique à la protection de la nature et de récolter des fonds.
[11]Denis Chartier, « Le rôle de Greenpeace et du WWF dans la résolution des problèmes environnementaux. Quel espace politique pour quelles ONG ? », doctorat de géographie, Université d’Orléans, 2002.
[12]François Constantin, Daniel Compagnon, Administrer l’environnement en Afrique, Paris, Karthala-IFRA, 2000, p. 241-259.
[13]Ainsi, avant le sommet de Johannesburg, les ONG françaises vont produire des documents pédagogiques pour expliquer le développement durable, les avancées et les stagnations dans ce domaine. Cf. notamment Sept fiches pour comprendre, anticiper, débattre, dans Solagral, Les chantiers du développement durable, Paris, juillet 2002.
[14]A. C. Hamilton, Pei Shengji, J. Kessy, Ashiq A. Khan, S. Lagos-Witte, Z. K. Shinwari, « The Purposes and Teaching of Applied Ethnobotany », working paper, 11 mars 2003.
[15]David Dumoulin, « Les politiques de conservation de la nature confrontées aux politiques du renouveau indien, une étude transnationale depuis le Mexique », thèse de science politique sous la direction de Guy Hermet, Institut d’études politiques de Paris, 2003.
[16]IUCN : International Union for Conservation of Nature and Natural Resources, fondée en 1948. Réseau international rassemblant des ONG, des agences gouvernementales et des experts rendant essentiellement des rapports d’expertise et préparant la plupart des législations internationales en matière d’environnement. 800 organisations en sont membres dans plus de 130 États.
[17]Article 8j qui dispose : « Sous réserve des dispositions de sa législation nationale, respecte, préserve et maintient les connaissances, innovations et pratiques des communautés autochtones et locales qui incarnent des modes de vie traditionnels présentant un intérêt pour la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique et en favorise l’application sur une plus grande échelle, avec l’accord et la participation des dépositaires de ces connaissances, innovations et pratiques, et encourage le partage équitable des avantages découlant de l’utilisation de ces connaissances, innovations et pratiques ».
[18]Cf. Estienne Rodary, Christian Castellanet, « Les trois temps de la conservation », dans Conservation de la nature et développement, l’intégration impossible, Paris, Gret-Karthala, 2003, p. 30-37. Les auteurs expliquent la prise de conscience, à partir des années 1980, de la nécessité pour le WWF d’adjoindre un volet social à la conservation des aires protégées dans les pays du Sud afin de mieux faire accepter la démarche environnementaliste.
[19]Ce qui n’est sans doute pas étranger aux modes de représentations du multiculturalisme qu’elle développe.
[20]Yildiz Aumeeruddy-Thomas, « L’approche et les fondements de People and Plants (WWF, UNESCO, RGB KEW) dans le champ de la biodiversité », 16 novembre 2002, IRD Montpellier, séminaire « ONG et biodiversité », journée coordonnée par Catherine Aubertin (IRD Orléans).
[21]Daniel Cefaï, Dany Trom, Les formes de l’action collective : mobilisations dans des arènes publiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 2001.
[22]« Deux ONG environnementales dans la mondialisation », ECOREV, janvier 2003, p. 27-31.
[23]Cf. Catherine Aubertin, « Après Johannesburg, quelle nouvelle donne pour la biodiversité ? », séminaire « Les ONG dans le champ de la biodiversité » (CNRS-PEVS), 15 novembre 2002. L’auteure critique les dérives économistes de la gestion de la biodiversité puisqu’il y aurait un marché des ressources génétiques.
[24]Remarque d’Alan Hamilton dans le texte de présentation : « The New Global Strategy for Plant Conservation ». La critique de la non-participation des États-Unis semble assez explicite.
[25]<http:// www. amisdelaterre. org/ joburg>.
[26]Autre exemple de collaboration entre le secteur environnemental et le secteur humanitaire : le WWF et Care International. Cf. le site internet IUCN : « Rural Poverty Eradication and the Conservation of Natural Ressources », table ronde soutenue par la Banque mondiale et le programme de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, 28 août 2002. Le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), ONG française, a participé au « Collectif Jo’burg », rassemblant 120 associations françaises en vue de préparer le sommet de Johannesburg. Dans la délégation française de 7 personnes, 3 représentants CCFD Strasbourg étaient présents, dont Andrée Buchman (les Verts), mobilisée sur la question de l’Agenda 21 et le thème de l’eau. Tous ces exemples attestent que les sommets permettent également d’établir, sous l’égide du développement durable, des coopérations entre ONG vertes et de solidarité internationale.
[27]Ainsi, Alan Hamilton lui-même souligne la lente autonomisation du WWF-USA, qui ne se sent aucunement solidaire du réseau WWF-International.
[28]Pour notre cas d’étude, nous avons retenu l’exemple des plantes médicinales. D’autres programmes existent, en particulier en Afrique, et, sans être exactement identiques, présentent de fortes similitudes.
[29]Nous empruntons l’expression de fragments de politiques publiques à Pascal Dauvin, Johanna Siméant, Le travail humanitaire. Les acteurs des ONG, du siège au terrain, Paris, Presses de Sciences Po, 2002.
[30]Chloé Maurel a souligné que l’UNESCO, dès sa naissance, a été une organisation militante essayant de construire l’idéal d’une « culture mondiale unique ». Par exemple, son objectif a consisté, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, à lutter contre le racisme en menant un programme de déconstruction et d’autocritique des catégories anthropologiques nées d’une pensée colonialiste : Chloé Maurel, « La mise en pratique de l’idéal universaliste de l’UNESCO (1945-1955), une mission impossible », Relations internationales, 116, hiver 2003, p. 573-588.
[31]Ajoutons la fondation Mac Arthur et le National Lottery Charity.
[32]Pour être exact, certaines DG européennes entrent en concurrence entre elles et certaines développent des programmes au fort volet humanitaire et environnemental.
[33]Cf. David Dumoulin, thèse citée.
[34]En mai 2003.
[35]Jacques Lagroye, « Les processus de politisation », dans Jacques Lagroye (dir.), op. cit., p. 359-373. Rappelons que l’auteur souligne que les professeurs ou enseignants peuvent avouer la mission de former des « citoyens critiques » (entendre éclairés et lucides) tout en se gardant pour des raisons de déontologie professionnelle de reconnaître une quelconque activité de « politisation ». L’exemple que nous donnons s’apparente à cette catégorie d’exercice de formation d’une élite scientifique et « consciente » sans jamais reconnaître créer une élite capable de diffuser une forme de contestation transnationale, scientifique et écologique.
[36]Aussi est-elle fière de rappeler qu’une étudiante est à Kew en Grande-Bretagne grâce au programme de recherche.
[37]Les lieux de financement des recherches sont concentrés au Nord essentiellement ou dans le cadre de programmes internationaux conçus dans des institutions des États du Nord. Cette situation établit une différence entre un scientifique d’un État du Nord qui travaille sur contrats de recherche et son homologue d’un État du Sud qui, souvent, doit s’expatrier pour des raisons de formation professionnelle ou de financement. Nous observons un même phénomène d’expatriation (Nord vers le Sud, ou inversement), mais vécu selon des modalités différentes d’acculturation et de sentiment de « domination ».
[38]En sachant que les contraintes géographiques décrites par le rapport de recherche disponible sur Internet sont mises en scène afin d’expliquer la nécessité de préserver la biodiversité locale. L’ethnobotaniste rappelle notamment la configuration de cette terre « cachée » du Dolpo, qui se situe au Népal sur la frontière tibétaine, près de l’Himalaya.
[39]Cf. Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 1996, p. 88-89.
[40]Observons que même les botanistes passent par les animaux symboliques pour sensibiliser à l’environnement, ce qui atteste leurs difficultés à démontrer d’emblée à une opinion publique peu ou pas avertie de la nécessité à conserver les seuls végétaux (le symbole du WWF est le panda, un mammifère).
[41]Auxquelles s’ajoute le travail de la chercheuse consistant à faire des prélèvements pour connaître le nombre de plantes en voie d’extinction.
[42]Sans en connaître les détails, nous observons une importation de processus de concertation parmi cette population locale. Tout d’abord, toutes les discussions étaient traduites en trois langues : anglais, tibétain et népalais. Au départ, en prenant soin de respecter une forme de représentativité disciplinaire et « culturelle », le groupe d’experts-chercheurs (essentiellement locaux, c’est-à-dire indiens et pakistanais) travaille à partager ses connaissances sur les plantes locales. Ensuite, y sont associés deux amchis et deux membres du personnel du parc. On y retrouve un assistant professeur de l’Université Tribhuvan, de Katmandu, un botaniste, un sociologue et un assistant formateur au WWF-Népal. Deux personnalités rejoignent le groupe, autant pour leurs ressources d’expertise que pour leur charisme : un amchi venant du Mustang et le médecin personnel du roi du Mustang. La chercheuse était, au nom de People and Plants, la coordinatrice des activités et la formatrice aux techniques ethnobotaniques.
[43]Les collecteurs commerciaux n’avaient pas intérêt à limiter leurs activités de cueillette, alors que les amchis se retrouvaient dans une position sociale en perte de vitesse.
[44]En particulier, la direction générale (DG) environnement, qui, avec les ONG, a l’ambition d’exporter et de promouvoir des normes environnementales, ou encore l’Union européenne vue dans les négociations internationales comme une alliée contre l’OMC (concernant les OGM). Cf. Sylvie Ollitrault, « L’Europe, usages et construction des sources. Les ONG et le rôle des institutions européennes dans les mobilisations médiatiques », dans Dominique Marchetti (dir.), En quête d’Europe, Médias européens et médiatisation de l’Europe, Rennes, Res Publica, 2004, p. 131-150.
[45]Et la rattacher à un contexte international plus large de contestation des ONG depuis la fin des années 1990, militant pour l’accès aux médicaments de manière égalitaire sur la planète. Les laboratoires du Nord protégeant leurs brevets se retrouvent accusés en tant que protecteurs d’intérêts privés contre l’intérêt général et, parfois, en tant que « pilleurs » des ressources des plantes médicinales au Sud.
[46]Observons le caractère peu stable de la « niche plantes » au sein du WWF, qui est passé du WWF-International au WWF-UK.
[47]La chercheuse de People and Plants confie, au moment de l’entretien, une cartographie fine des bureaux du WWF, dans la région indo-pakistanaise, réceptifs ou non au programme biodiversité de People and Plants, pour des raisons autant idéologiques que de rivalités. Cf. l’ouvrage collectif en préparation (membre du Comité de pilotage séminaires PEVS-CNRS 2002-2003) sur ONG et biodiversité.
[48]Rappelons que le développement durable prône un développement réellement maîtrisé, capable de concilier les besoins des hommes et la préservation des équilibres écologiques, sociaux, économiques, y compris dans le long terme.
[49]« Deux ONG environnementales dans la mondialisation », dans ECOREV, op. cit.
[50]Les documents des ONG, en particulier, de Solagral, ONG participant au « Collectif Jo’burg 2002 », soulignent les différentes lignes de fractures entre les ONG. Par exemple : « Une autre ligne de fracture de la société civile mondiale est l’anglais. Les organisations qui ne maîtrisent pas cette langue ont, de fait, plus de mal que les autres à être visibles sur les questions internationales. Les difficultés se cumulant, il est particulièrement ardu, pour une organisation d’un pays du Sud non anglophone, d’obtenir voix au chapitre » (Fiche « Une affaire de citoyens », dans Solagral, Les chantiers du développement durable, op. cit.).
[51]L’une des pistes pourrait être l’essor d’une élite intellectuelle précarisée (ou se ressentant comme précarisée) qui se déplace dans des réseaux internationaux (échanges). L’étude de la socialisation de cette élite pourrait constituer un programme de recherche primordial.
[52]Or, la contestation anti-OGM a vulgarisé la question de la protection des ressources végétales et a pu offrir une opportunité de mettre en avant l’intérêt de la protection des semences, des végétaux et réamorcer la problématique agriculture et développement, enjeu plus « politique » que d’autres enjeux de protection, comme celui des grands mammifères.
[53]Autant aide à la création de l’identité des peuples indigènes « indiens » que reformulation d’intérêts locaux par ces créations de catégories globales (cf. David Dumoulin, thèse citée).
[54]Rappelons qu’à Johannesburg, la fronde des ONG a pris pour cibles les firmes multinationales. Ainsi, Mike Brune, directeur de campagne de « Rainforest Action Network » a déclaré : « Notre cible n’est plus les gouvernements, mais les entreprises ».
[55]Pour ne pas verser dans un manichéisme Nord/Sud, soulignons que la contestation « chahut » des ONG, au moment du discours de Colin Powell au Sommet de la Terre à Johannesburg en septembre 2002, n’a pu se produire que grâce aux ONG nord-américaines qui ont donné aux contestataires leurs badges d’accès à la salle de conférence. Nous observons là la porosité de la dimension insider/outsider des ONG.
[56]Rappelons que, derrière l’acronyme ONG, de nombreuses réalités d’organisations et d’objectifs existent. Nous n’extrapolons que pour les ONG d’environnement, d’une certaine envergure internationale et partageant ce profil d’expertise militante décrite dans le cas présenté. Certaines ONG téléguidées par des firmes multinationales ou encore des États ne développent, en aucune manière, une critique de la division géopolitique ou géo-économique de la planète. Cf. Denis Chartier, Sylvie Ollitrault, « Éléments de compréhension des ONG », dans ONG et biodiversité, Paris, Éditions IRD, en préparation.
[*]Remerciements à Magdalena Hadjiiski, Gildas Renou, Johanna Siméant, pour leur relecture attentive. Remerciement également à