Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462985X
160 pages

p. 465 à 475
doi: en cours

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Lectures critiques

Vol. 54 2004/3

L’analyse des partis politiques : nouvelles perspectives [yy1]

L’ambition de cet ouvrage collectif est de réhabiliter l’analyse des partis en science politique. Le basculement du monde au début des années 1990, la fin du communisme organisé, les mutations qualitatives de l’État social, la banalisation du fait démocratique, l’émergence de puissants sentiments antipartis, ont contribué à la généralisation de la thématique du déclin des organisations partisanes classiques. À contre courant, les auteurs réunis par Richard Gunther, José Ramon Montero et Juan J. Linz démontrent, au contraire, la permanence et l’actualité de « la forme parti » dans les démocraties occidentales. La relative marginalité de ce débat en France, où l’on privilégie la déconstruction [2] du phénomène partisan, rend nécessaire une présentation des contributions anglophones parmi les plus stimulantes. Le dépassement historique des grands récits idéologiques et l’avènement d’un monde postcommuniste ont amené les recherches sur les mobilisations partisanes à s’intéresser prioritairement à l’émergence des modes d’action politique dits « alternatifs ». L’étude des transformations internes qui traversent et perpétuent les partis politiques est devenue secondaire, si ce n’est inexistante. Certaines de ces interprétations [3] « post-parti », les plus radicales, ont consacré la « forme réseau » et les « nouveaux mouvements sociaux » comme vecteurs principaux de la socialisation politique. Avec des conclusions similaires, d’autres travaux, plus nuancés, ont insisté sur les transformations décisives des cadres de perception culturels et cognitifs des citoyens des pays occidentaux [4]. Pour les défenseurs de ce courant, la diffusion généralisée de valeurs post-matérialistes dans des sociétés structurellement marquées par « le risque » aurait entraîné la caducité des partis traditionnels. L’ère des partis n’aurait été qu’une courte parenthèse historique refermée par les mutations des sociétés industrielles.
Ces interrogations sur la marginalisation des partis politiques, sur la dialectique de leur mort présumée, ne cessent de questionner l’avenir et la survie des démocraties occidentales et de leurs modèles institutionnels. La tentative de définir la forme et la nature des liens entre démocratie et parti politique constitue la trame commune à toutes les contributions de Political Parties. Celles-ci s’inscrivent pleinement dans la continuité de l’analyse inaugurale de Max Weber sur les partis « enfants de la démocratie ». Les social scientists réunis par cet ouvrage considèrent que les systèmes démocratiques modernes ont assis leur légitimité populaire, leur stabilité, par l’institutionnalisation des mobilisations partisanes et une circulation dynamique des élites politiques organiquement attachées aux partis. L’inséparabilité des liens entre démocratie moderne et partis politiques constitue, par conséquent, le point de départ axiomatique de l’ouvrage.
Mais, pour l’ensemble des contributeurs de Political Parties, la question démocratique n’est pas seulement un axe central de problématisation, elle est également à l’origine d’un positionnement scientifique original [5]. Ils considèrent l’étude des évolutions des organisations partisanes comme nécessaire à une mise en perspective des « performances » des systèmes démocratiques. Cette volonté de mesurer la performance et la santé comparées des démocraties est encore marginale en France. Au-delà de tout évolutionnisme, il s’agit pour eux d’effectuer un travail de précision, de rationalisation et de clarification des outils qu’utilisent les politistes afin de s’orienter vers une recherche aux objectifs radicalement pragmatiques. Entre bilans et perspectives conceptuelles, les auteurs de Political Parties souhaitent ainsi peser sur les choix à venir de la discipline.
José Ramon Montero et Richard Gunther considèrent dans leur introduction séminale qu’il est urgent pour les social scientists de remettre à niveau leurs appareillages théoriques. Ni les recherches inspirées par le structuro-fonctionnalisme, ni celles ayant adoptées les théories du Rational Choice ou encore celles affirmant l’homologie entre marche économique et marché politique ne leur paraissent avoir suffisamment fait preuve d’efficacité interprétative. Ils rejettent par ailleurs les démarches minimalistes et cumulatives se limitant au dénombrement quantitativiste et les approches maximalistes et théoricistes aux ambitions trop disproportionnées. Ils privilégient une démarche intermédiaire fondée sur l’approfondissement et l’ajustement des théories existantes les plus stimulantes. Ils militent pour un usage habile des méthodes inductives et déductives, et un usage soft des outils du Rational Choice. Entre analyse stratégique du leadership et analyse systémique des configurations partisanes, ils tranchent en faveur d’une épistémologie de la multidimensionnalité. Ce faisant, ils s’opposent aux patriotismes conceptuels et à la force d’inertie des typologies classiques qui émoussent la plupart des analyses actuelles.
S’ils prennent acte des effets des bouleversements sociaux et sociétaux récents sur les clivages politiques et partisans, c’est pour mieux s’interroger sur les réactions et les réponses des partis politiques à ces nouveaux challenges par une étude de la dynamique des systèmes de partis et des effets électoraux sur les organisations politiques. L’organisation des contributions correspond à ces orientations scientifiques. L’ouvrage se divise en trois parties et onze chapitres, la première partie est consacrée à une reconceptualisation de l’analyse des partis politiques, la seconde au réexamen des typologies les plus innovantes et la troisième à la mesure des liens entre partis et citoyens, partis et démocratie, citoyens et démocratie. De la première partie, on retiendra notamment les contributions théoriques de Hans Daalder et de Stefano Bartolini, le premier réalisant une socio-histoire de la discipline visant à mieux cerner la genèse des tendances académiques à évacuer la question des partis politiques, le second développant les possibilités théoriques d’un usage soft du Rational Choice. Ces deux chapitres, par leur nature épistémologique, sont essentiels à la compréhension de la démarche d’ensemble de l’ouvrage.
Pour Hans Daalder, les deux sources idéologiques de la littérature « post-parti » sont la nostalgie organiciste d’un ordre social cohérent indivise et la critique libérale de la tyrannie des masses et des bureaucraties. Ces deux sources ont donné lieu à quatre types d’attitudes académiques : (1) Le refus des partis (The denial of party) ; (2) Le refus sélectif des partis (The selective rejection of party) ; (3) Le refus sélectif des systèmes de partis (The selective rejection of party systems) ; (4) La fin des partis (The redundancy of party). L’auteur range dans la première catégorie Moisei Ostrogorski et Robert Michels, tous deux critiques de la démocratie représentative et du rôle joué par les organisations partisanes. Dans la seconde catégorie, il classe les spécialistes des partis qui, comme Maurice Duverger ou Sigmund Neumann, favorisent un type d’organisation contre une autre, Duverger plaidant pour les partis de masses et leur efficacité, Neumann rejetant ce modèle comme dangereux pour les libertés individuelles et la délibération politique. Ces positionnements, pour Daalder, reflètent une vision idéalisée des clivages politiques ou des possibilités de démocratie directe, que l’on doit aujourd’hui dépasser. La troisième catégorie correspond aux analyses qui, faisant acte de patriotisme conceptuel, défendent un système de partis contre un autre, le modèle britannique dit de « Westminster » contre les modèles multipartis dits « consociationels » : Giovanni Sartori contre Arend Lipjhart. Enfin, la dernière catégorie regroupe les politistes qui estiment que les partis de masses n’ont été qu’un épiphénomène transitoire dans l’histoire de l’humanité, voués à disparaître après avoir épuisé leur rôle social. Cette tendance, avance Daalder, oblitère les mutations réelles des organisations partisanes. Cette mise en perspective des courants actuels en science politique et de leurs impasses permet d’envisager la possibilité d’une analyse pragmatique et efficace, au plus près des partis politiques, contre les a priori des choix scholastiques. Ce pragmatisme défendu par Daalder constitue une des grandes originalités des contributions de Political Parties. Il appelle un approfondissement épistémologique.
C’est à Stefano Bartolini que revient la difficile tâche de donner une assise théorique « lourde » au collectif des chercheurs rassemblés par Gunther, Montero et Linz. Son objectif est de développer une variante équilibrée du Rational Choice par un retour critique sur la notion de compétition et une lecture croisée des travaux de Anthony Downs et de Joseph Schumpeter. Comme José Maria Maravall [6], il rejette les lectures unidimensionnelles de la compétition politique au sein des démocraties modernes. Il oppose les conditions de la compétition économique à celles, multidimensionnelles, de la compétition politique démocratique. Les variables de cette multidimensionnalité sont : (1) La contestabilité (Contestability) ; (2) La vulnérabilité (Vulnerability) ; (3) La volatilité (Availability) ; (4) La décidabilité (Decidability). Chacune de ces variables constitue une des dimensions de la compétition politique démocratique. La contestabilité est au fondement des régimes démocratiques : elle signifie la possibilité permanente de critiquer les leaders politiques par des moyens légaux. La vulnérabilité désigne la fragilité relative des leaders au pouvoir, soumis aux contraintes des choix électoraux. La volatilité n’est rien d’autre que la capacité des électeurs à changer leurs votes, à modifier leurs comportements électoraux. Enfin, la décidabilité correspond au niveau d’adhésion des électeurs aux programmes électoraux des partis en compétition. Selon le degré d’intensité de ces quatre variables, la qualité des affrontements électoraux et partisans diffèrent. Chacune d’elles interagit avec les autres, soit de manière incrémentale sur les partis politiques et le fonctionnement des institutions, soit de manière décisive en entraînant des changements de régime. Il revient donc aux social scientists de développer au mieux les instruments de mesure qui permettent une correcte évaluation des conditions multidimensionnelles des systèmes politiques. Les outils donnés par Bartolini laissent envisager des possibilités de comparaison intéressantes quant aux performances des démocraties et des partis politiques.
La deuxième partie de Political Parties est construite autour de quatre chapitres. Deux études de cas sur le « Parti socialiste français » par Serenella Sferza et l’« Union de Centro Democratico » par Richard Gunther, et deux analyses des modèles partisans par Richard S. Katz, Peter Mair et Steven B. Wolinetz. Ces deux dernières contributions sont particulièrement intéressantes. Peter Mair et Richard S. Katz reviennent notamment sur le modèle du « parti cartel » dont ils sont à l’origine. Les partis politiques ont, selon eux, trois dimensions distinctes, le parti à la base (party on the ground), l’appareil central du parti (party in the central office), le parti en charge de la vie publique (party in public office). Du poids relatif de ces trois dimensions dépend la nature de l’organisation et le modèle de mobilisation partisane. Une organisation dont les élus sont la base militante d’une formation à l’exécutif inexistant est l’archétype du parti élitaire, dominant à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle. Les partis de masses se caractérisent, au contraire, par un exécutif puissant qui centralise l’action militante, une base massive soumise aux ordres de la direction et des élus subordonnés aux choix politiques de leaders du parti. L’avènement des partis attrape-tout correspond au besoin des partis élitaires de posséder une réelle surface sociale et aux partis de masses d’accroître leur compétitivité électorale. Il en résulte un équilibre instable entre les trois dimensions partisanes, avec une tendance progressive à la marginalisation du parti à la base et une inféodation de l’appareil central du parti au profit du parti en charge de la vie publique, « The leaders become the party ; the party becomes the leaders [Les dirigeants deviennent le parti ; le parti devient les dirigeants] ». Cette ascendance généralisée du parti en charge de la vie publique entraîne une interpénétration croissante des structures partisanes avec les structures étatiques et conduit à un processus de mise en crise des partis attrape-tout et de cartellisation des partis politiques. Le parti cartel, produit de cette transformation, est une institution publique animée par des professionnels de la politique et financée par le budget de l’État. Les relations entre les militants et l’élite du parti sont fondées sur l’autonomie respective, il n’y a plus de liens directs entre eux : Katz et Mair parlent de rapports stratarchiques. Ils précisent toutefois que l’équilibre entre les trois dimensions partisanes peut encore basculer, selon la nature des besoins et la qualité des challenges imposés par les démocraties contemporaines.
Steven B. Wolinetz, dans son chapitre « Beyond the Catch-All Party », considère le modèle du parti cartel comme pertinent, mais insuffisant. Il regrette que Katz et Mair ne s’intéressent qu’aux mutations internes des partis politiques. Il estime nécessaire un modèle qui tienne compte des conditions de la compétition démocratique et du positionnement concurrentiel des partis. Il distingue trois types de partis politiques : le parti demandeur de vote (Vote-Seeking Party), le parti demandeur de programme (Policy-Seeking Party), et le parti demandeur de postes (Office-Seeking Party). Le premier a pour objectif de maximiser son poids électoral et de gagner les élections : les partis politiques canadiens en sont l’illustration parfaite. Le second vise principalement la victoire de son idéologie, tels les partis de la nouvelle droite ou néo-conservateurs. Le troisième ne s’intéresse qu’à l’occupation des responsabilités publiques : l’auteur donne l’exemple des partis socialistes, républicains et libéraux italiens avant la crise de 1993 et des formations néerlandaises comme le CDA (Christian Democratic Appeal). Soumis en permanence aux contraintes de la concurrence inter-partisane, les partis politiques privilégient telle ou telle tendance en fonction de la nature de la compétition et de leur potentiel interne. Comme Bartolini, Wolinetz avance un modèle multidimensionnel. Il démontre comment l’arrivée d’un nouveau leader suffit pour qu’un parti passe de parti demandeur de programme à parti demandeur de votes, dans le cas des travaillistes britanniques depuis Neil Kinnock, ou effectue un itinéraire inverse, comme les conservateurs britanniques sous la férule de Margaret Thatcher. Il revient aux politistes d’être attentifs aux positionnements des partis, aux stratégies de leurs leaders comme à leurs structurations internes et de saisir leurs réponses variables aux contraintes de la compétition électorale démocratique. Une situation de crise de régime, d’alternance politique, ou de transition démocratique, ne provoque pas des réponses similaires pour tous les partis politiques. En définitive, pour Wolinetz, le modèle du parti cartel cohabite avec d’autres modèles de mobilisation partisane, il n’est en rien un aboutissement univoque de l’évolution sociale des démocraties occidentales.
Il revient à Mariano Torcal, Richard Gunther et José Ramon Montero, au cœur de la troisième partie de l’ouvrage, d’effectuer un travail quantitatif sur les sentiments antipartis dans le sud de l’Europe. Cette étude d’une portée majeure pose les jalons pratiques d’une mesure régressive des rapports entre citoyens, partis politiques et démocratie. Rares sont les recherches qui ont su utiliser la démarche comparée pour tester et quantifier la performance des régimes démocratiques et l’identification des citoyens aux partis. Le choix de la Grèce, du Portugal, de l’Italie et de l’Espagne est justifié par les rapports tumultueux qu’ont entretenus ces pays avec la démocratie au cours du vingtième siècle et l’abondance d’enquêtes existantes sur la santé de leurs régimes pluralistes. À l’aide d’outils statistiques précis couvrant les années 1980 et 1990, Les auteurs brossent un état des lieux saisissant des démocraties méditerranéennes, à rebrousse-poil des idées reçues en la matière. Peu convaincus par les discours sur la fin des partis et le rejet unilatéral des partis par les citoyens, ils démontrent l’ambivalence fondamentale du sentiment antiparti qui a paru se propager au sein des démocraties européennes. Ils distinguent d’ailleurs deux types d’antipartisme : un antipartisme culturel marqué par des expériences socialisatrices communes négatives et un antipartisme réactif lié aux réactions critiques et conjoncturelles des citoyens. C’est ainsi qu’ils mesurent le niveau et l’impact de ces deux antipartismes sur les choix électoraux et l’évaluation positive ou négative des partis par les citoyens. L’antipartisme culturel se caractérise par sa stabilité au cours du temps, l’analyse par cohortes générationnelles démontre sa permanence et ses différences selon le groupe d’âge d’appartenance et les modes vécus de socialisation à la politique. Pour Torcal, Gunther et Montero, l’antipartisme culturel est le plus dangereux pour la continuité des démocraties modernes et conduit sur le long terme à un rejet latent de la compétition électorale. De plus, il ne stimule aucune participation alternative, il engendre la passivité, le désengagement et la lassitude. L’antipartisme réactif n’a, quant à lui, aucun effet sur la participation électorale, sur l’identification aux partis, ou encore sur les engagements politiques non conventionnels. La critique des performances gouvernementales, des défaillances des hommes politiques, ne conduit à aucune remise en question des valeurs démocratiques. Cette étude permet d’évacuer les perspectives « catastrophistes » sur la viabilité des régimes démocratiques, néanmoins elle interroge la capacité de ces mêmes régimes à réintégrer dans le jeu démocratique les citoyens qui s’en sont exclus.
Enfin, la contribution conclusive de Juan J. Linz propose, dans la continuité de l’étude réalisée par Montero, Gunther et Torcal, un déplacement paradigmatique de l’analyse des partis politiques. Afin de mieux cerner les paradoxes constituants des démocraties modernes, Linz souhaite que les social scientists s’écartent des travaux classiques sur la sociologie des élites, les systèmes électoraux, les systèmes de partis ou l’organisation des partis, pour s’intéresser prioritairement aux relations entre les citoyens et les partis politiques. Avec pour objectif de travailler sur l’image que les citoyens ont des partis, sur la nature de leurs frustrations politiques, sur leurs réactions face à des systèmes de partis différents et des changements institutionnels, sans faire référence à une formation particulière. Sur la base de données statistiques précises. Dans son chapitre « Parties in Contemporary Democracies », le politologue de Yale étudie les liens entre critique de la démocratie et critique des partis en Amérique latine et en Europe du Sud. Il aboutit à la conclusion paradoxale qu’à l’inverse de la première moitié du vingtième siècle, l’actuelle critique des partis politiques ne conduit pas à une remise en question des fondements de la démocratie libérale, ainsi qu’à l’adhésion à des projets autoritaires alternatifs. La méfiance envers les partis politiques ne cesse de croître, mais la légitimité démocratique n’est pas contestée. Il revient aux social scientists de circonvenir les causes et les conséquences de ces attitudes dans leurs recherches futures, pour mieux comprendre l’ambivalence de la stabilité des démocraties modernes. On comprend alors toute l’importance de la contribution théorique de Stefano Bartolini sur l’équilibre multidimensionnel de la compétition électorale au sein des régimes pluralistes.
Ainsi, Political Parties est un ouvrage essentiel pour la sociologie politique anglo-saxonne, comme le fut, dans un registre différent, le livre dirigé par Heinrich Best et Maurizio Cotta [7]. Par son originalité dans le traitement des thématiques classiques à la discipline, Political Parties laisse entrevoir de multiples possibilités pour les recherches à venir sur les partis et la démocratie. S’il est indéniable que l’option théorique suivie s’avère être éloignée des préoccupations des spécialistes français de la question, on peut toutefois s’interroger sur la nécessité de réintroduire ce débat dans le champ de la science politique française.
Cyril GISPERT
CEPEL, Université Montpellier 1

Observer le monde musulman autrement [yy8]

Composé de neuf contributions, ce livre considère les modalités de protestation dans des sociétés musulmanes (Égypte, Irak, Iran, Maroc, Palestine). Il examine des actions collectives liées à l’émergence d’une société civile dans des régimes qui tolèrent plus ou moins le pluralisme politique et des actions informelles (non autorisées, clandestines) observées dans des régimes autoritaires. Il interroge notamment les confins souvent insaisissables entre la politique et ce qui est d’ordinaire confiné dans les domaines du social et du quotidien.
M. Bennani-Chraïbi et O. Fillieule (chap. 1) esquissent les grandes lignes de leur programme théorique. Les questions soulevées concernent essentiellement les théories du mouvement social revues à la lumière d’un examen critique des dispositions théoriques qui orientent la majorité des études prenant comme objet le monde musulman. Le débat autour du clivage entre société démocratique et société non-démocratique, de la spécificité du monde musulman et de l’islamisme comme objet de recherche, conduit aux options suivantes : dépasser les explications macrosociologiques, construire des objets précis et enfin, volonté d’inscrire les phénomènes étudiés dans des approches de type disciplinaire. Les auteurs cherchent à rompre avec une certaine tradition des sciences sociales qui ne vit que des aires culturelles non-occidentales. Ne pas travailler sur telle culture, telle ville, tel pays, mais étudier dans telle ville et tel pays des processus sociaux datés à partir de champs disciplinaires qui n’épousent pas les frontières des aires culturelles, telle est l’attitude centrale des auteurs de ce livre.
Cependant, il ne faut pas exagérer la cohérence des contributions. Relativement à la question de la continuité culturelle, certains démons, parce que devenus trop familiers, sont difficiles à exorciser. L’étude de R. Cattedra et M. Idrissi Janati illustre une conception de la continuité historique fondée sur la réification des idées et des institutions religieuses. Elle ne rompt que partiellement avec une tradition qui fait de la mosquée un objet pré-défini dont le sens et la fonction transcendent le temps et l’espace. On ne comprend pas pourquoi un chercheur qui veut comprendre ce qui se passe actuellement dans les mosquées de Casablanca remonte l’histoire de l’Orient arabo-musulman (jusqu’au huitième siècle) et revient avec un témoignage affirmant que la mosquée est liée à la violence et la prière au sabre. C’est à la limite de la fatalité historique. Penser que le sens de phénomènes religieux actuels doit d’abord être recherché dans « l’histoire de l’Islam », que la mosquée est toujours un lieu de prière et de sociabilité où l’on se réunit pour discuter des problèmes moraux, politiques, économiques de la oumma [sic], que les révoltes et les contestations partaient de la mosquée, etc., sont autant de présupposés d’une connaissance commune des savants de l’Islam « prêts à coller » aux sociétés musulmanes. D’autres logiques sont mentionnées (la mosquée est un enjeu pour l’État, pour les promoteurs immobiliers, pour les islamistes) sans secouer le sens trans-historique de la mosquée : l’État cherche à spolier le rôle intégrateur de la mosquée, alors que les islamistes visent à le réactiver. Le sens et les fonctions de la mosquée étant connus d’avance, faire de l’histoire ou du terrain se réduit à glaner quelques données pour les illustrer.
Charles Kurzman pose clairement la question de la continuité culturelle dans une étude consacrée au rituel du deuil en Iran (suite à la mort du fils de Khomeiny, en 1977) et son instrumentalisation politique. L’étude est une critique de la thèse selon laquelle les mouvements sociaux sont le produit de structures existantes et de l’idée de la continuité, qui la fonde, entre la vie quotidienne et l’action collective. Défendant la réflexivité, l’auteur montre comment le deuil « perdait son aspect quiétiste tourné vers l’au-delà au profit de l’activisme ». Le deuil est une institution structurée, les gens contestent avec les mots, les symboles que leur offre leur culture. Mais cet aspect de la continuité est secondaire par rapport à la rupture, au caractère extraordinaire que représente le deuil en tant que moment de la contestation du régime du Shah (le nom de Khomeiny, frappé d’interdit, était prononcé ; pour marquer le caractère politique de leurs actions, des orateurs se sont tenus derrière le micro et non au minbar…). Le deuil est sobrement décrit, mais les données rapportées sont suffisantes pour l’étude des questions soulevées. Le contexte (à savoir la répression) et les réseaux sont reconstitués (ceux qui soutenaient la protestation, ceux qui s’y opposaient et ceux qui étaient restés à l’écart). L’auteur montre aussi que, comparé au répertoire d’actions (sit-in, boycott, manifestation de masse), rien ne prédestinait le deuil à devenir un lieu de contestation. Le deuil comme la mosquée n’ont d’autres sens et fonctions en dehors des actions dans lesquelles ils sont actuellement engagés. Invoquer l’histoire du deuil chez les Chiites (ce que l’auteur évite) aurait servi à d’autres fins, mais guère à comprendre le sens actuel de l’instrumentalisation politique du deuil. C’est le sens que les acteurs attribuent ici et maintenant à leurs pratiques qui est pris en compte et non pas un sens immuable qui n’engage que le chercheur.
Partant des préjugés de la connaissance commune des savants de l’Islam, on se serait attendu à voir dans l’instrumentalisation du deuil le résultat d’une structure culturelle, à savoir la confusion entre la politique et le religieux en terre d’Islam. Quelle aubaine ! Cependant, même en étudiant un rituel religieux, l’accent est mis sur la structure politique et le contexte politique autoritaire. Le culturel offre certes les moyens (les rites du deuil) d’exprimer la contestation, mais, à ces moyens, les acteurs donnent de nouveaux sens et de nouvelles fonctions. Françoise Rigaud considère d’autres modalités séculières de l’opposition dans des contextes non-démocratiques. Selon elle, ne tenir compte que de la soumission ou de la rébellion, de l’apathie ou de la violence occulte l’observation d’une série d’actions par lesquelles les gens manifestent leur opposition aux régimes autoritaires. Dans l’Irak des années 1990, l’humour, la « culture de l’ombre » (romans et poésies photocopiés en dizaines d’exemplaires), le refus du service militaire, etc., illustrent des modalités « informelles » de la contestation politique. Fariba Adelkhah présente comment le mouvement des femmes en Iran utilise à la fois les scènes politiques instituées (candidature aux élections) et d’autres actions dont le caractère politique n’est pas évident (nouvelles formes du hijab, pratique du sport, port du tailleur au lieu du manteau, etc.). Diane Singerman indique également comment les islamistes, en Égypte, ont politisé des pratiques quotidiennes et religieuses (la prière, l’aumône légale, etc.). Ces études contribuent à repenser le concept de politique en dehors des démocraties occidentales, ses domaines et ses modalités. Être attentif aux modalités quotidiennes de l’expression de la politique est une disposition qui permet de « conquérir » de nouveaux terrains et surtout de poser de nouvelles questions. Cependant, à force de traquer la politique partout, on risque de la perdre de vue et de sombrer dans un « relativisme politique » qui associerait, voire condamnerait, un certain type de société à un certain type d’action politique (à cet égard, une comparaison avec les acquis de l’anthropologie politique serait fructueuse). Dans la majorité des actions étudiées ou évoquées, c’est le pouvoir central qui définit ce qui relève de la politique : le deuil devient une occasion politique car le régime du Shah frappe d’interdit le nom de Khomeiny, porter la barbe était devenu un acte de résistance car le régime de Saddam Hussein l’avait interdit, etc. Pour échapper à une sorte d’exotisme politique, il faudrait insister aussi bien sur la transgression, qui puise dans le quotidien, le culturel, le rituel etc., que sur l’interdiction politique, qui, dans les régimes autoritaires, envahit l’espace quotidien et privé.
L’exotisme politique serait de rechercher systématiquement le politique en dehors des formes habituelles connues et reconnues par les démocraties occidentales. Les études sur les « rituels séculiers », les « rituels profanes », « les carnavals politiques » (mascarade politics), dans des sociétés occidentales, ont ébranlé la dichotomie entre des sociétés où le politique est articulé en termes politiques et des sociétés où le politique, encastré dans des structures non-politiques (familiales, tribales, religieuses), est exprimé en termes non-politique. L’exotisme politique serait aussi d’exagérer systématiquement le caractère non-politique des actions et des institutions qualifiées de politiques dans les démocraties occidentales. C’est l’exemple du vote réduit à un acte rituel et des élections réduites à une fête collective. La candidature des femmes iraniennes aux élections laisserait croire, au vue de leur chance infime d’accéder au pouvoir, que leur action est inscrite dans une stratégie privée de distinction. S’entêter à ne voir du politique que dans des phénomènes non-politiques et à vider de leur caractère politique des actions politiques pour les farcir du culturel est une attitude que favorisent les études en termes d’aire culturelle. On ne comprend pas comment le détournement de biens publics, qui est un acte criminel dans les sociétés occidentales, devient, lorsqu’il s’agit du régime autoritaire de l’Irak, un acte politique de résistance.
C’est à l’analyse d’un autre type de rapport au politique que Dina El Khawaga et Mounia Bennani-Chraïbi nous invitent. Elles considèrent comment d’anciens opposants politiques ont renoncé à l’action politique « conventionnelle » partisane et comment le répertoire de l’action collective fondée sur la promotion de la société civile est devenu pour eux une forme privilégiée de toute action collective. El Khawaga (chap. 7) dresse un tableau général du contexte et du processus politiques qui ont amené une génération d’opposants politiques égyptiens à investir le champ associatif. Bennani-Chraïbi (chap. 8) restitue des parcours de militants marocains de deux mouvances, gauchiste et islamiste, et montre comment, en dépit de leurs parcours hétéroclites et de leurs motivations diverses, ils ont convergé vers le secteur associatif. Leurs approches différentes sont complémentaires, chacune met l’accent sur un niveau d’observation qui manque à l’autre. Approcher les militants étudiés comme un acteur collectif (une génération) laisse une zone d’ombre sur les actions individuelles ; inversement, insister sur des parcours individuels ne permet pas de voir comment émerge une action collective privilégiant l’action associative. Les biais des deux approches prises séparément serait soit de faire des militants d’une génération des individus interchangeables, soit d’accentuer l’aspect biographique des militants de telle sorte que leurs parcours semblent irréductibles à l’action collective. Laeticia Bucaille (chap. 9) semble avoir trouvé un compromis en insistant sur les Palestiniens qui ont participé à l’intifada en termes de génération, mais aussi sur les divisions politiques qui les opposent. Entre l’acteur individuel et l’acteur collectif (les chebab, jeunes qui ont participé à l’intifada), elle a fondé sa description et son explication sur des « acteurs moyens », qui ont des positions communes et des intérêts communs : les jeunes du Fatha et les jeunes du Hamas. L’incorporation des premiers, à partir de 1994, dans la police palestinienne expliquerait l’évanescence de l’intifada, l’exclusion des seconds expliquerait la reprise de nouvelles formes de protestations plus violentes que le lancement de pierres.
Seraient déçus par cet ouvrage les gens qui se réclament des vues aériennes de l’Islam et du monde musulman, les gens qui espèrent quelques propositions théoriques rendant immédiatement intelligibles l’action et la pensée de millions de musulmans. Voulu à contre-courant de ce genre d’études qui considèrent le monde musulman comme une aire culturelle homogène ou, dans le meilleur des cas, comme un ensemble d’aires culturelles homogènes, ce livre contribue à sortir de cette nuit où tous les musulmans sont gris, à approfondir les approches qui tentent de décrire – non pas l’Islam, mais – les usages, parfois inédits, que font les acteurs d’idées et de pratiques liées à l’Islam – et pas seulement à l’Islam. Idées et pratiques qui ne sont pas insérées dans une toile normative ahistorique, mais dans un réseau de sens et de relations sociales actuelles et observables. Apprendre à observer non pas l’Islam ni les musulmans, mais des processus sociaux, dans lesquels des (et non les) musulmans socialement situés, mobilisent tel ou tel modèle culturel (et non religieux) pour légitimer ou contester l’ordre établi, telle est, à mon sens, la contribution majeure de l’ouvrage.
Hassan RACHIK
Université Hassan II, Casablanca

Institution militaire, discipline et pouvoir politique : l’Armée de Vichy [yy9]

Qui était Robert Paxton avant de devenir le spécialiste du régime de Vichy que l’on sait, à l’origine d’un profond renouvellement du regard porté sur le gouvernement de la France entre 1940 et 1944 ? Un étudiant en histoire de l’université d’Harvard, arrivé à Paris au cours de l’année universitaire 1960-1961 pour réaliser une thèse sur l’école militaire de Saint-Cyr. Sur les conseils de Raoul Girardet, il oriente rapidement sa recherche vers l’étude de l’armée d’armistice et le corps des officiers sous Vichy. Son travail, soutenu en 1963, fera l’objet d’une première publication aux États-Unis en 1966 [10]. C’est cet ouvrage, légèrement remanié, qui vient de faire l’objet d’une traduction en français, 35 ans après sa première parution.
On retrouve en germe, dans L’Armée de Vichy, la démarche et les thèses qui ont fait l’intérêt et le succès des ouvrages ultérieurs [11]. Le projet de l’auteur est de rendre compte du « parcours » et de « l’état d’esprit » des officiers de l’armée d’armistice sauvée de l’annihilation après juin 1940 et définitivement supprimée par l’occupant après le débarquement allié en Afrique du Nord de novembre 1942. Pour ce faire, outre des sources écrites, et notamment des archives allemandes conservées aux États-Unis, il mobilise une série d’entretiens réalisés pour l’essentiel en 1960-1961 auprès d’officiers supérieurs et généraux. Déjà, l’auteur y met en évidence les dynamiques spécifiquement françaises de la Révolution nationale et les motivations diverses de ceux qui en servent les desseins. Mais l’ouvrage est loin de n’être qu’une première esquisse de l’œuvre à venir. Par son caractère monographique, il pousse très loin certaines des analyses que l’on retrouvera sous une forme plus synthétique quelques années après, tout en offrant un point de vue précieux sur la question mal connue de l’attitude de l’armée française à l’égard du régime du maréchal Pétain.
L’intérêt principal de l’ouvrage de R. O. Paxton est de reconstituer minutieusement le climat intellectuel particulier qui prévaut au sein de l’armée d’armistice. À ce titre, il propose un tableau détaillé des perceptions et des représentations, parfois partiellement contradictoires, qui pèsent sur l’engagement des officiers au service du nouveau régime. La thèse de l’auteur est que l’armée française, entre 1940 et 1944, se caractérise par un repliement sur elle-même, alimenté par le souci d’assurer la survie de l’institution militaire et de préserver sa place au sein de la société et de l’État. R. O. Paxton voit dans ces préoccupations la clé de l’attitude adoptée par les militaires français à l’égard du régime du maréchal Pétain, mais aussi de l’évolution du conflit. Elles vont les conduire à un attentisme qui, d’après lui, privera le corps des officiers de tout rôle moteur dans la résistance contre l’Allemagne et dans la libération de la France.
R. O. Paxton décrit d’abord la surprise des négociateurs français et de la hiérarchie militaire dans son ensemble devant la relative clémence des conditions d’armistice imposées par le vainqueur. Outre que la flotte restait entre les mains de la France, celle-ci était autorisée à maintenir une armée de 100 000 hommes en zone non occupée. Même si ces dispositions visaient surtout à épargner à l’Allemagne le coût d’une occupation militaire totale à un moment où elle avait besoin de toutes ses troupes pour envahir la Grande-Bretagne, elles sont perçues comme une concession importante par les officiers français. Le soulagement qu’ils éprouvent à l’annonce de la survie de l’armée ne s’explique pas seulement par le souci d’assurer la sécurité de leur emploi, d’après R. O. Paxton. L’auteur souligne que, dès le début de la Troisième République, l’idée s’est répandue au sein du corps des officiers que l’existence d’une armée professionnelle était sérieusement contestée en France. L’hostilité des dirigeants républicains à l’encontre de la « caste » des officiers, à la fin du 19e siècle, va y contribuer, mais également le programme militaire défendu par Jaurès, proposant de substituer à l’armée une institution temporaire, dans laquelle un nombre réduit d’officiers d’active n’aurait qu’un rôle d’entretien des installations et d’encadrement des camps d’entraînement. Même si ces menaces pour l’institution militaire sont très exagérées, explique l’auteur, elles vont contribuer à développer un complexe de « minorité assiégée » [12] au sein du corps des officiers. La réduction régulière de la durée du service national au cours des années 1920, qui fait de l’armée un centre d’entraînement plutôt qu’une force de combat aux yeux de ses opposants, et le développement de l’antimilitarisme au sein de la gauche vont conforter ces a priori. Dans cette perspective, les conditions d’armistice, en évitant à la France l’expérience d’une société démilitarisée, qui aurait pu être fatale à l’armée, apparaissent d’autant plus favorables aux yeux des officiers. Ce sentiment que le pire avait été évité, allié au poids traditionnel de la discipline, explique, selon R. O. Paxton, que la quasi-totalité des officiers, en métropole et surtout dans l’Empire, ait accepté l’arrêt des combats, dès lors que celui-ci était ordonné par leur hiérarchie.
L’importance qu’ils accordent à la survie de l’armée influe sur les perceptions par les officiers du contexte international. R. O. Paxton insiste sur la conviction de ces derniers que l’armistice n’est qu’un prélude à la conclusion d’un accord de paix avec l’Allemagne. Dans cette perspective, les termes de cet accord final pourraient être rendus plus durs en cas de manquement aux engagements pris vis-à-vis du vainqueur. La crainte de perdre les acquis obtenus en 1940 et de risquer un affaiblissement définitif anime ainsi les officiers, qui renoncent à tout projet de revanche rapide, mais vont également soutenir la politique de neutralité du gouvernement. La tentative ratée de prise de contrôle du port de Dakar par les Français libres et les Britanniques, en septembre 1940, va particulièrement peser sur la définition de cette politique. Elle va permettre aux négociateurs de la commission d’armistice d’obtenir un accroissement des moyens de l’armée d’armistice dans l’Empire et en particulier en Afrique du Nord, en vue de résister à une éventuelle invasion. À partir de cette date, explique R. O. Paxton, la preuve est faite aux yeux de la hiérarchie militaire que le respect des conditions d’armistice et le maintien d’un scrupuleux équilibre entre les belligérants est le meilleur moyen d’améliorer la position de l’armée et de permettre à celle-ci d’être le ferment d’un redressement futur du pays. L’auteur y voit l’origine de l’attentisme qui va caractériser l’attitude du régime de Vichy, mais aussi, et surtout, celle des officiers de l’armée d’armistice. Pour R. O. Paxton, ces derniers sont progressivement devenus prisonniers d’une logique de la neutralité définie dans le contexte de 1940, qui va peser sur leurs comportements jusqu’à la dissolution de l’armée d’armistice par les allemands, le 27 novembre 1942.
R. O. Paxton montre les réticences des officiers à l’égard de tout acte de résistance inconsidéré qui pourrait inciter les Allemands à revenir sur leurs engagements de 1940. Certes, le sentiment « antiboches » traditionnel au sein de l’armée française va croissant parmi les officiers, une fois passées les premières semaines après l’armistice, durant lesquelles le vainqueur a fait l’objet d’une certaine déférence. Par ailleurs, l’auteur souligne les protestations que suscitent les protocoles de Paris initiés par Darlan, en mai 1941, qui ouvre l’accès des bases françaises d’Afrique du Nord et du Levant à l’occupant. Il évoque également les efforts fournis individuellement, puis de manière plus organisée, pour camoufler du matériel et mettre en place un dispositif de mobilisation qui devait permettre une reprise des combats le moment venu. La crainte de susciter une réaction fatale de la part des allemands va cependant conduire les officiers de l’armée d’armistice à repousser systématiquement cette échéance. Le sentiment qu’il restait encore quelque chose à sauver et qu’il convenait d’éviter d’inutiles provocations va être déterminant dans l’attitude qu’ils vont adopter à de multiples reprises : d’abord, en gardant leurs distances vis-à-vis des mouvements de résistances intérieures et extérieures durant toute la durée du conflit ; ensuite, en n’opposant aucune résistance, à quelques exceptions près, à l’entrée des troupes allemandes dans la zone libre et en se laissant désarmer passivement ; mais surtout, en ne se ralliant que très progressivement aux troupes alliées débarquées en Afrique du Nord en novembre 1942. R. O. Paxton montre que la confusion qui suit le débarquement accroît la marge de manœuvre et de choix des chefs militaires sur place. Il décrit ainsi les attitudes nuancées qu’ils adoptent en différents points des côtes marocaines et algériennes. Mais il montre surtout que, pendant les trois jours qui séparent l’arrivée des alliés de l’invasion de la France libre, qui met fin à tout espoir, la préoccupation de préserver la France métropolitaine et l’Empire des représailles allemandes en cas d’échec encouragea de nombreux officiers à s’opposer les armes à la main au débarquement.
L’apport de l’ouvrage de R. O. Paxton ne se résume pourtant pas à la description de cette obéissance « de raison » des officiers au régime. Il souligne, en effet, l’attrait particulier que celui-ci exerce sur les cadres de l’armée. À leurs yeux, la Troisième République et le parlementarisme avaient favorisé une immixtion des politiques dans les affaires militaires et une mise en cause de l’institution au sein de la société. Dès lors, le nouveau régime leur apparaît comme l’occasion de restaurer le rôle de l’armée sur le plan social et politique. L’auteur évoque ainsi les différentes réformes de l’organisation de la défense nationale et des modes de promotion des officiers qui sont initiées pour assurer l’autonomisation de l’armée vis-à-vis du politique dans son domaine de compétence. De même, il décrit l’enthousiasme avec lequel les officiers vont endosser un rôle éducatif, destiné à diffuser les valeurs de l’armée au sein de la population et à réhabiliter son image parmi celle-ci. À ce propos, R. O. Paxton montre comment les officiers vont mobiliser des conceptions sur le rôle social de l’officier développées par la Troisième République, soucieuse de faire de l’armée un foyer de diffusion des valeurs républicaines auprès des conscrits. La manifestation la plus évidente de cette volonté de reprise en main des esprits va être la constitution des chantiers de la jeunesse, à l’initiative du général de la Porte du Theil.
L’auteur fait un bilan nuancé de l’influence acquise par les officiers dans le cadre du régime de Vichy. Il montre qu’elle reste très en-deça de ce que laisseraient présager les intentions qu’ils affichent ou les positions qu’ils acquièrent aux sommets du gouvernement et de l’administration. Il souligne notamment que, outre l’hostilité qu’elles suscitent au sein des mouvements d’inspiration fasciste de Doriot et de Déat, leurs ambitions vont être contrariées par le retour au pouvoir de Pierre Laval en avril 1942. En revanche, l’historien met l’accent sur l’impact de ces années 1940-1942 sur la structuration de l’armée française. Il éclaire abondamment le contraste existant entre le caractère dérisoire de l’armée d’armistice sur le plan matériel, privée de la plupart de ses effectifs et de ses matériels, et la volonté de régénération morale exprimée par ses cadres. R. O. Paxton montre que celle-ci repose sur un resserrement de l’institution militaire autour de son noyau dur. La politique de dégagement des cadres, rendue nécessaire par la réduction des effectifs, se traduit par une homogénéité accrue du corps des officiers autour de ceux qui sont issus des grandes écoles et aux dépens des mécanismes de promotion sociale et d’ouverture favorisés par le régime précédent. Par ailleurs, la suspension du service militaire universel par le traité d’armistice est perçue comme une occasion de rompre avec la dérive de l’armée vers une milice populaire, que nombre d’officiers redoutaient sous la Troisième République. Dans cette perspective, les cadres de « l’armée nouvelle » y voient le creuset d’une future armée professionnelle, débarrassée des « interférences » qu’imposaient la République et le parlementarisme, et réorganisée autour de valeurs et de principes spécifiques et inédits. Les programmes de formation énoncés à partir de 1940 vont ainsi mettre l’accent sur l’inculcation d’une « volonté de se battre » plutôt que sur l’acquisition de techniques de combat. On y insiste sur l’endurcissement, le goût du risque, l’adaptabilité et la discipline, la pratique de l’athlétisme étant largement introduite. Outre que les enseignements des écoles militaires sont modifiés, certains commandants d’unités vont prendre l’initiative de réformer les modes d’entraînement de leurs hommes, comme le colonel Guy Schlesser, chef du 2e régiment de Dragon, qui prendra le commandement de Saint-Cyr en 1946. Par ailleurs, des expériences originales d’écoles de cadres vont être menées, comme celle mise en place aux environs de Clermont-Ferrand par le général de Lattre de Tassigny, futur maréchal de France.
R. O. Paxton achève son ouvrage par une réflexion sur l’héritage légué par l’armée d’armistice. Sur ce point, il montre d’abord que l’armée de la Libération est très largement dominée par des anciens de celle-ci. Les troupes stationnées en Afrique du Nord en 1942 constituent, en effet, l’essentiel des effectifs qui participent à la libération du territoire et elles absorbent les forces des Français libres. À partir de 1945, explique R. O. Paxton, les « marginaux » qui en sont issus, tout comme les cadres de la résistance devenus officiers, seront cantonnés dans des fonctions politiques ou d’état-major, tandis que les postes de commandement seront monopolisés par des anciens de l’armée de Vichy. Il y voit une manifestation de la capacité de l’institution à tenir à sa lisière des individus qui dérogent aux règles et principes sur lesquels elle repose. Par ailleurs, l’esprit de l’armée d’armistice s’est perpétué bien au-delà de cette date : les expériences de formation menées en 1940 et 1942, l’importance accordée à la défense de l’Empire sont autant d’éléments qui incitent R. O. Paxton à voir dans l’armée de la Quatrième République une héritière des forces restées fidèles à Vichy. Il n’hésite pas ainsi à qualifier l’armée d’armistice de « moment essentiel de l’histoire sociale de l’armée française » [13]. Dans cette perspective, l’auteur ébauche des hypothèses sur l’impact qu’a pu avoir ce moment sur la structuration des représentations et des pratiques des officiers après 1945. Il s’interroge notamment sur sa contribution à la formation des tendances factieuses de l’armée française qui se manifestent au moment où il écrit. R. O. Paxton reprend notamment la thèse classique selon laquelle l’expérience de la discipline mal récompensée des officiers de l’armée d’armistice et celle de la désobéissance honorée du 18 juin auraient contribué à saper durablement les réflexes de l’obéissance au pouvoir politique au sein de l’armée. Reprenant ses développements précédents, il rappelle que la fidélité des officiers à Vichy ne reposait pas seulement sur une acceptation passive de l’autorité, mais aussi sur une véritable adhésion à la politique mise en œuvre par le maréchal Pétain. Il voit plutôt dans les événements des années 1958-1962 une manifestation de l’arrivée d’une nouvelle génération d’officiers au sein de l’armée française. L’isolement de l’armée au sein de la société et la volonté qu’elle affiche alors de lutter contre les ennemis intérieurs lui paraissent, en revanche, directement hérités de l’épisode de l’armistice.
On pourra bien sûr reprocher à R. O. Paxton de donner une vision trop globale du corps des officiers durant la période 1940-1944. Lorsqu’il évoque les divergences qui s’y expriment, il fait pour l’essentiel référence aux conflits qui opposent les différents chefs de l’armée d’armistice. Malgré le repliement sociologique de l’armée sur ses éléments les plus traditionnels, on peut se demander si des nuances n’étaient pas à trouver entre les positions défendues par les uns et les autres. Le corps des officiers qu’il décrit, à quelques exceptions près, apparaît bien homogène durant ces quatre années. Quoi qu’il en soit, son ouvrage est une contribution majeure à la connaissance des ressorts de l’adhésion des agents de l’État au régime de Vichy, qui anticipe sur les résultats des travaux consacrés plus récemment à la fonction publique civile [14]. Au-delà de cette connaissance de la période de la Seconde Guerre mondiale, il constitue surtout un apport de première importance à l’analyse des rapports entre armée et pouvoir politique en France.
Jean JOANA
CEPEL, Université Montpellier-I
 
NOTES
 
[1]Nous proposons ici une lecture critique de l’ouvrage collectif : Richard Gunther, José Ramon Montero, Juan J. Linz (eds), Political Parties. Old Concepts and New Challenges, Oxford, Oxford University Press, 2002.
[2]Bernard Pudal, Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, Paris, Presses de Sciences Po, 1989 ; Frédéric Sawicki, Les réseaux du parti socialiste. Sociologie d’un milieu partisan, Paris, Belin, 1997.
[3]Peter Merkl, Kay Lawson (eds), When Parties Fail : Emerging Alternative Organizations, Princeton, Princeton University Press, 1988 ; Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 1997 ; Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999 (NFR essais) ; Michaël Hardt, Toni Negri, Empire, Paris, Exils, 2000 ; Ulrich Beck, Pouvoir et contre pouvoir à l’ère de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2003 (Aubier Alto).
[4]Ronald Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles Among Western Publics, Princeton, Princeton University Press, 1977 ; Ronald Inglehart, « Value Change in Industrial Societies », American Political Science Review, 81 (4), p. 1289-303, 1987 ; Thomas Poguntke, « New Politics and Party Systems », West European Politics, 10, 1987, p. 76-88 ; Ulrich Beck, Party Politics in America, New York, Longman, 8e éd., 1996 ; Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, 2001 (Champs).
[5]De nombreux Working Papers issus de l’institut Juan March de Madrid sont consacrés à l’analyse des transitions démocratiques, des performances des systèmes démocratiques, de la consolidation des valeurs démocratiques ; les contributeurs s’en sont inspirés quand ils n’en n’ont pas été eux-mêmes à l’origine. Notamment : José Maria Maravall, « Economias y Regimenes Politicos », Working Paper, 1994/59, novembre 1994. José Maria Maravall, « Democracias y Democratas », Woking Paper, 1995/65, mai 1995 ; Richard Gunther, « Spanish Public Policy : From Dictatorship to Democracy », Working Paper, 1996/84, mars 1996. Larry Diamond, « Political Culture and Democratic Consolidation », Working Paper, 1998/118, juin 1998. José Maria Maravall, « The Rule of Law as Political Weapon », Working Paper, 2001/160, février 2001.
[6]José Maria Maravall, « The Political Consequences of Internal Democracy », Working Paper, 2003/ 190, mai 2003.
[7]Heinrich Best, Maurizio Cotta (eds), Parliamentary Representatives in Europe (1848-2000), Oxford, Oxford University Press, 2000.
[8]Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule, Résistance et protestation dans le monde musulman, Paris, Presse de Sciences Po, 2003.
[9]R. O. Paxton, L’Armée de Vichy. Le corps des officiers français, 1940-1944, Paris, Tallandier, 2004.
[10]Parades and Politics at Vichy : The French Officers Corps under Marshal Pétain, Princeton, Princeton University Press, 1966.
[11]R. O. Paxton, La France de Vichy (1940-1944), Paris, Le Seuil, 1973 ; R. O. Paxton, M. Marrus, Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981.
[12]R. O. Paxton, L’Armée de vichy, op. cit., p. 33.
[13]Ibid., p. 442.
[14]On pense notamment à M. O. Baruch, Servir l’État français. L’administration en France de 1940 à 1944, Paris, Fayard, 1997.
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R. O. Paxton, L’Armée de vichy, op. cit., p. 33. Suite de la note...
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Ibid., p. 442. Suite de la note...
[14]
On pense notamment à M. O. Baruch, Servir l’État français. ...
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