2004
Revue française de science politique
Lectures critiques - Questions de genre
Questions de genre
INGLEHART (Ronald), NORRIS (Pippa) – Rising Tide. Gender Equality and Cultural Change around the World. – Cambridge, Cambridge University Press, 2003
Les conférences de Vienne (1993), du Caire (1994) et de Pékin (1996) ont fait de la reconnaissance des droits des femmes un enjeu mondial prioritaire. L’ambition de cet ouvrage est de dresser le bilan comparatif, à l’échelle planétaire, de l’évolution réelle des attitudes à l’égard de l’égalité entre les sexes. La problématique s’inscrit dans le prolongement des travaux des deux auteurs, ceux d’Inglehart sur la montée des valeurs post-matérialistes (The Silent Revolution, 1977), ceux de Pippa Norris sur les inégalités politiques liées au genre (Politics and Sexual Equaliy, 1987). Ils s’appuient principalement sur les quatre vagues des World Values Survey (1981-2001), enquête unique en son genre, qui couvre aujourd’hui plus de 70 pays dans six continents, d’une extrême diversité, tant du point de vue de la taille que du niveau de développement, de la religion et du type de régime, et constituant un échantillon global de près de 250 000 individus.
La première partie du livre montre une progression générale, une « marée montante » des valeurs égalitaristes et en analyse les causes. La thèse centrale des auteurs pose que, si les rapports sociaux de sexe tendent vers plus d’égalité, c’est le résultat d’un processus culturel (sécularisation et montée des valeurs émancipatrices du post-matérialisme) porté par le renouvellement générationnel, processus qui, lui-même, reflèterait un processus de modernisation économique, plus précisément le passage de la société agraire à la société industrielle, puis de la société industrielle à la société postindustrielle. Les auteurs soulignent, en particulier, le rôle décisif de la variable religieuse, principal obstacle à l’émancipation féminine, et, tout particulièrement, celui de l’Islam. À niveau de développement socioéconomique comparable, les sociétés musulmanes se montrent systématiquement moins favorables aux droits des femmes, tant au niveau des attitudes exprimées que des indicateurs socioéconomiques objectifs (éducation, salaires, responsabilités, accès à la contraception, etc.).
La seconde partie de l’ouvrage étudie les conséquences politiques concrètes de ce changement culturel, tant au niveau des choix électoraux que des diverses formes, conventionnelles et protestataires, de participation et de représentation politiques. Les auteurs montrent qu’on est en train de passer d’un gender gap traditionnel, où les femmes votent en général plus à droite que les hommes, à un nouveau gender gap inversé, où les femmes votent plus à gauche, qui s’affirme avec de plus en plus de vigueur chez les générations montantes des sociétés post-industrielles. En revanche, même dans ces dernières, la participation politique des femmes, quel que soit l’indicateur retenu (participation électorale, militantisme associatif, actions protestataires) apparaît encore décalée par rapport à celle des hommes. Surtout, même dans les pays les plus développés, où le soutien aux valeurs égalitaires est le plus fort, elles restent sous-représentées dans la sphère du pouvoir, tant au niveau législatif qu’exécutif.
Pour conclure, les auteurs proposent une « carte culturelle » du monde, construite en croisant les deux dimensions clés de l’égalité entre les sexes, sécularisation et poussée des valeurs post-matérialistes (p. 155). On trouve, sans surprise, dans le quadrant droit supérieur, le plus égalitaire, les pays protestants du Nord (Suède, Norvège, Danemark, etc.) et dans le quadrant inférieur gauche, le moins égalitaire, ceux de l’Afrique et du Sud-Est asiatique (Zimbabwe, Maghreb, Égypte, Jordanie, Pakistan, etc.).
L’ensemble est clair, court, argumenté et convaincant. Les données mobilisées sont impressionnantes, la méthodologie et le traitement statistiques bien explicités et robustes. L’entreprise présente toutefois aussi le défaut inhérent à ce type d’enquêtes internationales. On peut s’interroger sur la fiabilité des données recueillies pour des pays pauvres, aux régimes autoritaires, où le sondage est loin d’être entré dans les mœurs, où les questions élaborées dans le monde occidental n’ont pas nécessairement le même sens. On regrettera que la notion même de « genre » ne soit pas théorisée et que la littérature « indigène » sur les divers pays étudiés soit si peu présente. À bien y regarder, les 4 vagues des enquêtes Valeurs ne portent pas sur les mêmes pays à chaque fois et les lectrices françaises seront déçues de voir que la France est absente de la majorité des tableaux présentés. Le rôle de l’Islam et la diversité des sociétés qui s’en réclament méritaient sans doute de plus amples développements. Analyser le gender gap électoral en se contentant d’opposer votes de gauche et votes de droite est un peu sommaire, face, notamment, au développement des droites extrêmes et populistes qui viennent brouiller ce clivage. Et même si les auteurs s’en défendent, il y a un certain biais développementaliste dans leur manière d’aborder les attitudes sur l’égalité des genres essentiellement comme un effet de la « modernisation » culturelle. Avec ces réserves, The rising tide se lit d’une traite et constitue, à ce jour, le travail le plus systématique, le plus documenté et sans doute le plus optimiste sur la transformation, dans les mentalités et dans les faits, de la division du travail entre les sexes.
Nonna MAYER
CNRS
Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)
Fondation nationale des sciences politiques
RACINE (Nicole), TREBITSCH (Michel), dir. – Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels. – Paris, Complexe, 2004 (Histoire du temps présent)
Cet ouvrage collectif, réunissant 18 contributions
[1], consacre et clôt l’existence institutionnelle du Groupe de recherche sur l’histoire des intellectuels (GRHI), né en 1988, en se donnant pour objectif, selon Nicole Racine et Michel Trebitsch
[2], de « faire se croiser, s’entrechoquer, deux approches, deux perspectives – l’histoire des femmes et l’histoire des intellectuels ».
Dans la première partie de l’ouvrage, le genre est utilisé comme un « opérateur » critique de certains paradigmes de l’historiographie traditionnelle des intellectuels depuis la Renaissance. La relecture en terme de genre des fonctions sociales des « salons » du 18e siècle est particulièrement intéressante de ce point de vue. Plusieurs contributions montrent que ces lieux sont profondément ambivalents pour les femmes qui tentent d’accéder à l’espace public légitime : s’ils constituent, pour les plus dotées d’entre elles, des sas d’entrée dans la production culturelle, sans doute parce qu’ils relèvent d’une « sphère mi-privée, mi-publique » (Isabelle Brouard-Arends), ils sont aussi des espaces d’affirmation d’une division hiérarchisée entre les sexes. En effet, la respectabilité sociale des femmes tenant des salons est le plus souvent liée à leur fonction de « femmes du monde » (Danielle Haase-Dubosc) et s’effondre si elles prétendent adopter une posture « intellectuelle » (Antoine Lilti), comme l’illustrent les satires féroces sur les « femmes savantes » aux 17e et 18e siècles. Si l’Ancien régime n’est pas un « âge d’or » du pouvoir politique féminin – l’exclusion des femmes hors des « lieux dispensant le savoir » étant, comme le montre Éliane Viennot, indissociable d’un processus de valorisation et d’autonomisation de ces lieux à l’œuvre depuis le 13e siècle – la Révolution française définit les modalités d’une nouvelle économie des rapports entre genre et savoir. Un ensemble de discours, philosophiques, médicaux et politiques, n’ont cessé de vouloir démontrer, au cours des 18e et 19e siècles, le caractère « naturel » de l’infériorité intellectuelle des femmes et « l’utilité sociale » de leur exclusion des lieux d’instruction (Michelle Perrot). L’analyse en termes de genre donne ainsi à voir comment la modernité politique post-révolutionnaire – et notamment l’opposition entre sphère publique et sphère privée – s’est construite en étroite relation avec une partition stricte et hiérarchisée des rôles sexués. Clôturant la première partie de l’ouvrage, le texte de Sylvie Chaperon interroge à partir du genre la définition même de l’intellectuel contemporain, comme figure publique et engagée dans les affaires de la cité, en analysant l’historiographie asymétrique des œuvres du couple Sartre-Beauvoir.
Une seconde partie est consacrée à l’analyse de la construction des identités intellectuelles et professionnelles des femmes à partir du début du 20e siècle, alors qu’elles accèdent progressivement à l’instruction et dans le contexte d’émergence des mouvements féministes. En particulier, le texte de Nathalie Heinich met en évidence les « ambivalences » d’une nouvelle figure littéraire, « la femme non liée », émergeant au tournant du 20e siècle, marquée par une volonté d’accéder à la fois à l’indépendance (juridique, économique) et à la jouissance de sa sexualité. Dans son travail sur les femmes écrivains depuis les années 1950, Delphine Naudier relève le même type d’ambivalence, puisque l’identité « féminine » et le marqueur « féministe » fonctionnent pour ces femmes à la fois comme des stigmates et comme instruments d’affirmation dans un monde normé au masculin. De même, le texte de Dorothy Kaufmann sur Édith Thomas, porte-parole d’un « humanisme féminin » dans les années 1950-1960, illustre les insurmontables contradictions entre une volonté de se revendiquer libre de toute identité de genre et la nécessité de reconnaître, voire d’affirmer cette même identité pour contester les rapports de pouvoir.
Si les deux premières parties de l’ouvrage articulent des perspectives et des matériaux historiques divers autour de problématiques bien définies, la troisième partie, présumée s’interroger sur l’existence de modes spécifiquement féminins de l’engagement intellectuel, regroupe des contributions très hétérogènes qui, en dépit de leur intérêt propre, ne parviennent pas à s’articuler autour de questions communes. Parmi les thèmes explorés, on trouve notamment les trajectoires de militantes féministes pacifistes dans l’entre-deux-guerres (Françoise Blum), les luttes de groupes de femmes universitaires pour la reconnaissance d’une « histoire des femmes » depuis les années 1970 (Françoise Thébaud), l’engagement politique des femmes magistrates (Anne Boigeol), ou encore les stratégies féministes au sein du mouvement ATTAC (Claude Piganiol-Jacquet). Dans cette partie, les conditions sociales d’émergence d’un engagement intellectuel au féminin, ses formes singulières vis-à-vis de l’engagement masculin et, le cas échéant, les causes de son affirmation en des termes explicitement « féministes » auraient gagné à être plus systématiquement interrogées. En dépit de cette légère faiblesse, l’ouvrage offre, au total, un panorama passionnant de quelques moments historiques où se sont cristallisés les rapports entre l’économie du genre et celle du savoir.
Laure BERENI
ENS
BARD (Christine), BAUDELOT (Christian), MOSSUZ-LAVAU (Janine), dir. – Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoir. – Paris, Éditions de La Martinière, 2004
Sous le titre Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoir, se cache un ouvrage issu d’un colloque organisé par l’Association française de science politique en mai 2002. Les dix-sept contributions regroupées ont, pour la plupart, été augmentées et actualisées pour cette parution. Elles sont complétées par une introduction et une conclusion générales, ainsi que par des chapitres introductifs pour chacune des parties thématiques qui organisent le recueil (1. « Le genre » ; 2. « Genre et pouvoir » ; 3. « Genre, militantisme, mobilisations » ; 4. « Genre et politiques publiques »). L’objectif général qui donne sa cohérence à l’ensemble est, comme l’indique Janine Mossuz-Lavau, « de se préoccuper des relations entre genre et pouvoir » (p. 14) et, surtout, de le faire dans une perspective pluridisciplinaire. Il s’agit donc tout à la fois d’interroger la notion de genre elle-même, mais également d’interroger dans le même mouvement l’histoire, la philosophie politique, les politiques publiques, la sociologie du travail, les relations internationales, l’étude de l’action collective, etc., à la lumière du genre.
Le premier apport de cet ouvrage collectif, qui, pour cela, mérite d’être lu dans sa globalité, est de démontrer la richesse de la notion de genre, en même temps qu’il contribue à l’accroître. À la fois outil analytique et concept, le genre fait l’objet d’une élaboration et ré-élaboration constante, sa définition même est interrogée au fil des contributions. Sexe historique et social, logique de dénaturalisation des rapports sociaux, organisation sociale de hiérarchisation des individus, ensemble discursif et normatif, etc., l’articulation avec la notion de pouvoir est toujours au centre de l’analyse. On peut néanmoins regretter l’assimilation qui tend à être faite entre genre et relations de pouvoir entre hommes et femmes, alors que, ainsi que nous en convainc Didier Eribon avec son texte sur les études gays et lesbiennes, il serait trop réducteur de considérer que le genre sert uniquement à penser la domination masculine et la bi-catégorisation des individus selon leur sexe.
Un autre apport de ce recueil est de présenter un état des lieux très fin des champs de réflexion ouverts par la prise en compte du genre dans les disciplines représentées et de tracer des perspectives de développement fructueuses. Chaque chapitre illustre, en effet, les transformations dues à l’émergence de la prise en compte du genre : re-catégorisations des objets d’étude, re-conceptualisations des hypothèses de recherche. À cet égard, la sociologie du travail est emblématique des évolutions d’une discipline qui, comme l’explique Margaret Maruani, va, en l’espace d’une dizaine d’années, prendre en compte tout d’abord des questionnements portant sur la sociologie du travail des femmes (centrée sur les spécificités de ce travail), puis sur une sociologie des différences de sexe dans le monde du travail (centrée sur les inégalités, la comparaison entre hommes et femmes), avec l’idée, encore plus récente, que le travail des hommes doit être observé autant que celui des femmes. Il faut enfin remarquer que la méticulosité bibliographique de chaque chapitre contribue à faire de cet ouvrage un état des lieux précieux.
En somme, cette publication participe à l’accumulation des connaissances incluant le genre dans le champ des sciences humaines et sociales
[3], éclaire la recomposition des savoirs consécutive à l’inclusion des questionnements liés au genre dans ces disciplines et démontre, si besoin en était, la pertinence et la légitimité de ces questionnements.
Sophie JACQUOT
Institut d’études politiques de Paris
[1]
L’ouvrage regroupe des textes de Françoise Blum, Anne Boigeol, Isabelle Brouard-Arends, Sylvie Chaperon, Ingrid Galster, Danielle Haase-Dubosc, Nathalie Heinich, Dorothy Kaufmann, Michèle Le Dœuff, Antoine Lilti, Annelise Maugue, Nicole Mosconi, Delphine Naudier, Michelle Perrot, Claude Piganiol-Jacquet, Nicole Racine, Françoise Thébaud, Michel Trebitsch, Éliane Viennot.
[2]
Michel Trebitsch est mort en mars 2004, peu après la parution de l’ouvrage.
[3]
Participant également à ce phénomène d’accumulation des savoirs en France, on peut notamment citer : Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Christine Planté, Michèle Riot-Sarcey, Claude Zaidman (dir.),
Le genre comme catégorie d’analyse. Sociologie, histoire, littérature, Paris, L’Harmattan, 2003 ; Ilana Löwy, Hélène Rouch (dir.),
La distinction entre sexe et genre. Une histoire entre biologie et culture, Paris, L’Harmattan, 2003 (Cahiers du Genre. 34) ; Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.),
Le travail du genre. Les sciences sociales à l’épreuve des différences de sexe, Paris, La Découverte/MAGE, 2003.