2004
Revue française de science politique
Lectures critiques - Comptes rendus
Comptes rendus
MOREL (Christian) – Les décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes. – Paris, Gallimard, 2002 (Bibliothèque des sciences humaines). 309 p.
Dans son ouvrage,
Les décisions absurdes, Christian Morel s’attache à comprendre les processus de décision dans lesquels les auteurs agissent de façon intensive et persistante dans le sens contraire au but recherché. Ainsi, alors qu’ils sont confortablement installés sur une terrasse ventilée, quatre personnes se lancent, sans qu’aucun ne le désire individuellement, dans un aller et retour de 170 km, dans une voiture sans climatisation, pour aller déjeuner à Abilene par une température de 40°, accompagnée d’un vent de sable
[1]. De même, alors qu’un problème de fiabilité est identifié de longue date, aussi bien par le fabricant que par les ingénieurs de la NASA, sur une pièce critique pour la sécurité de la navette Challenger (joints des fusées d’appoint), et que le problème est suffisamment saillant pour envisager le report du lancement – au point que, le jour même, un haut responsable affirme qu’il ne veut pas se retrouver devant une commission d’enquête – le 28 janvier 1986, le lancement est décidé et la navette se désintègre avec sept astronautes à son bord
[2]. Enfin, à l’approche de la piste, des pilotes de ligne retardent pendant plus d’une heure l’atterrissage pour vérifier le déploiement du train d’atterrissage, provoquant le
crash de l’appareil, faute de carburant. L’étude de ces décisions absurdes a une valeur heuristique : elles sont disséquées moins pour décrire un type de décision que pour saisir des phénomènes présents, mais moins visibles, dans des décisions « normales ».
Ces trois exemples, parmi les plus significatifs, font partie des 14 cas de décisions qui permettent à l’auteur de dégager ses conclusions. La démarche est doublement originale puisqu’elle s’appuie non sur une monographie, mais sur un ensemble d’études de cas qui, de surcroît, appartiennent à des classes d’événements variées : les cas sont empruntés à la fois aux accidents aériens, au management des entreprises ou à la vie quotidienne. Ces cas ont en commun de reposer sur un processus identique : agir de façon radicale et persistante contre l’objectif. Christian Morel prend soin de distinguer les décisions absurdes d’autres formes d’erreur : il souligne ainsi qu’elles ne sont pas réductibles à des phénomènes tels que les effets de composition ou le modèle de la poubelle. C’est la combinaison de trois propriétés qui caractérise l’absurdité de l’erreur : la déconnexion considérable entre l’action entreprise et le but poursuivi
[3] ; la persistance de l’action contre le but recherché ; la conformité avec la rationalité de référence du groupe. Au terme de cette première partie consacrée à la présentation des cas et à la définition conceptuelle de la décision absurde, l’ouvrage analyse ces décisions sous trois angles complémentaires.
Ch. Morel montre comment les processus décisionnels étudiés impliquent, en effet, une dimension cognitive, une dimension collective et une dimension téléologique. La seconde partie est ainsi consacrée à la mise en évidence de ce que l’auteur appelle le « bricolage cognitif rudimentaire », qui regroupe un ensemble de mécanismes intellectuels que les individus utilisent pour faire face à la complexité d’une situation et qui sont à l’origine d’erreurs de raisonnement. L’auteur souligne que, dans les cas étudiés, ces erreurs n’ont pour origine ni un problème de compétence technique, ni un facteur psychologique (stress). La troisième partie analyse la dimension collective des décisions absurdes, qui ne peuvent être comprises qu’en reconstituant le système d’interactions qui les produit. Le chapitre consacré à la modélisation de différents types d’interactions à partir de la combinaison de trois rôles – le manager, détenteur de l’autorité hiérarchique ; l’expert, détenteur du savoir ; le candide – est moins convaincant. En revanche, l’analyse de « l’étanchéité des erreurs » et la mise en exergue des « pièges de la coordination », notamment ceux de la coordination structurée, dont les effets sont souvent négligés, s’avèrent particulièrement stimulantes et démontrent le poids des facteurs organisationnels dans la persistance de l’erreur radicale. On retiendra, en particulier, l’analyse des mécanismes et des conséquences de l’auto-expertise ou celle relative à la spirale du silence dans les instances collectives. L’analyse collective permet de dégager deux « méta-modèles » de la décision absurde : l’erreur consensuelle, dont la continuation tient à la stabilité qui se dégage du consensus, et l’erreur conflictuelle, qui tire sa persistance de l’instabilité provoquée par un désaccord inconciliable qui tend à accentuer l’errance ou l’approfondissement de l’erreur initiale. La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse téléologique, par laquelle l’auteur s’arrête sur les processus de perte de sens par rapport à l’intention initiale. Dans sa conclusion, Ch. Morel établit une analogie entre la décision et l’invention ou le pari.
Certaines voies mériteraient un approfondissement. On pense notamment à la problématique de « l’organisation agitée », aux mécanismes de la spirale du silence, à l’hypothèse de la juxtaposition-sédimentation de plusieurs rationalités, aux interactions entre la dimension cognitive et la dimension collective, à l’analyse de la décision comme un pari, qui amènerait à prendre davantage en compte la question du risque
[4].
Les décisions absurdes est d’emblée un ouvrage de référence. Au-delà des spécialistes de sociologie de la décision, des organisations et des politiques publiques, sa lecture intéressera tous ceux qui s’attachent aux dimensions cognitive et collective dans la compréhension des phénomènes politiques. S’appuyant sur une démarche méthodique et rigoureuse, bénéficiant de la clarté d’une écriture libérée de tout jargon, agrémentée de nombreux tableaux de synthèse et figures particulièrement utiles, il saura réussir la gageure de séduire autant le novice que l’expert.
Bastien IRONDELLE
Centres d’études et de recherches internationales
Institut d’études politiques de Paris
BARRIL (Claudia), CARREL (Marion), GUERRERO (Juan-Carlos), MARQUEZ (Alicia), dir. – Le public en action. Usages et limites de la notion d’espace public en sciences sociales. – Paris, L’Harmattan, 2003 (Logiques politiques)
Préparé par un collectif de jeunes chercheurs qui travaillent essentiellement à l’EHESS, cet ouvrage utilise et développe le concept d’espace public afin de saisir un nombre impressionnant de terrains et d’objets d’étude. De l’enjeu de la législation sur l’avortement au Mexique aux initiatives d’associations mapuches au Chili, en passant par les médiations dans la France rurale, les divers contributeurs présentent, avec bonheur, le fruit de recherches empiriques approfondies et rigoureuses. En même temps, l’unité du livre est largement assurée par le fait que chaque chapitre comporte à la fois une discussion du concept de l’espace public et une attention particulière à la « mise en intrigue » des controverses publiques étudiées. En un mot, cet ouvrage peut être lu à la fois comme une collection de comptes rendus de terrain bien problématisés et comme une seule contribution à un débat international sur la définition et l’emploi du concept d’espace public.
Nonobstant ces qualités, ce livre suscite néanmoins trois regrets et deux étonnements. Le premier regret concerne le rapport entre les journalistes et leurs sources. Alors que cette question anime de nombreuses recherches contemporaines, elle est quasiment absente de cette réflexion collective. Ensuite, il est regrettable qu’une utilisation plus importante des extraits d’entretiens n’ait pas été faite par les auteurs afin de décortiquer la production, la traduction et la réception de la parole en public. Enfin, si les terrains d’études sont très variés, il importe de noter que les espaces publics internationaux sont largement ignorés. Si la constitution de tels espaces pose de nombreux problèmes normatifs et analytiques, il nous semble dommage de produire un ouvrage sur l’actualité des espaces publics sans y faire référence.
Nos étonnements concernent deux aspects du cadrage du livre. Tout d’abord, son introduction et sa conclusion ne sont guère utilisées afin de positionner ce projet collectif par rapport à d’autres écrits sur le concept de l’espace public et de mettre en lumière sa propre valeur ajoutée. L’introduction prend essentiellement la forme d’une présentation des chapitres, tandis que la conclusion est un essai largement déconnecté de ceux-ci. Ensuite, en tant que politiste qui « braconne » régulièrement chez les sociologues et les anthropologues, nous ne pouvons que nous étonner qu’aucune tentative ne soit faite pour discuter des mérites ou des lacunes de travaux effectués sur l’espace public par les sociologues du politique (B. François, E. Neveu, par exemple) ou par les analystes des politiques publiques (P. Muller, P. Duran, par exemple). En somme, l’ouvrage montre bien les publics en action, mais ne réussit que partiellement le pari consistant à discuter pleinement l’usage de la notion d’espace public dans les sciences sociales.
Andy SMITH
CERVL
Institut d’études politiques de Bordeaux
ZAKARIA (Fareed) – L’avenir de la liberté. La démocratie illibérale aux États-Unis et dans le monde. – Paris, Odile Jacob, 2003
Écrit d’une plume alerte – et remarquablement traduit par Daniel Roche –, le livre de l’ancien rédacteur en chef de la revue
Foreign Affairs, outre une ambition synthétique clairement affichée – le premier chapitre s’intitule « Une brève histoire de la liberté humaine », rien de moins –, s’articule autour de quelques idées simples. Tout d’abord, celle selon laquelle la démocratie – « système politique caractérisé […] par des élections libres et impartiales » – et le libéralisme constitutionnel – notion qui recouvre « l’État de droit, la séparation des pouvoirs et la protection des libertés fondamentales de parole, de réunion, de religion, ainsi que du droit de propriété » (p. 17) –, en dépit de leur intrication contemporaine, demeurent des phénomènes conceptuellement et historiquement distincts. Qui plus est – et c’est là la thèse principale de l’ouvrage –, dans la plupart des pays non-occidentaux, la première apparaîtrait aujourd’hui comme un obstacle virtuel à l’épanouissement du second. Dans cette perspective, il serait donc à la fois illusoire et dangereux pour les États-Unis de se fixer pour objectif
immédiat la promotion de la démocratie. Illusoire, car cette dernière ne saurait s’implanter durablement que dans les pays ayant franchi un seuil de développement (lui-même estimé en fonction du Produit intérieur brut par habitant) qu’un gouvernement non-démocratique, parce qu’il échapperait aux pressions « court-termistes » de l’opinion publique, serait
a priori mieux armé pour atteindre – Zakaria reprenant ici à son compte l’argumentaire « développementaliste »
[5] sans en signaler les limites (pourtant mises en évidence dans les sources sur lesquelles il s’appuie
[6]). Dangereux dans la mesure où, contrairement à ce que suggère la théorie de la « paix démocratique » – dont la plausibilité apparente ne serait due qu’à la confusion entre démocratie et libéralisme que l’auteur entend dissiper –, les périodes de démocratisation se révéleraient particulièrement propices à des accès de violence inter ou intra-étatique, eux-mêmes induits par l’exacerbation d’un nationalisme que les dirigeants tendraient à considérer comme le seul pôle de ralliement susceptible de canaliser les frustrations inévitablement éprouvées par les nouveaux électeurs
[7]. Quant au référent états-unien, auquel est consacré environ un tiers de l’ouvrage, il donne lieu à une critique pertinente – quoiqu’un peu convenue – de l’anti-élitisme caractéristique de la culture politique américaine contemporaine, ainsi que des excès de la démocratie directe, dont témoigneraient aussi bien la multiplication des procédures d’initiative référendaire d’orientation « populiste » dans les États de l’Ouest que les distorsions engendrées par le système des primaires au détriment de la représentativité des deux principales formations politiques (p. 227-228). Et l’auteur de conclure sur un plaidoyer en faveur de l’expertise et une défense du « principe de la délégation de compétences » (p. 318).
De brillante facture, l’ouvrage porte néanmoins la marque d’un surajustement aux contraintes du marché éditorial dans lequel il s’inscrit – celui des « essais » condensables en une formule susceptible de cristalliser les débats et destinés à un public que l’on suppose dépourvu de la moindre culture historique. De ce fait, il donne parfois l’impression de réinventer l’eau tiède : même vue des États-Unis, l’importance de la distinction entre démocratie et libéralisme ne constitue pas précisément une révélation. Il recèle aussi son lot d’inexactitudes et de références mal maîtrisées : la Magna Carta de 1215 n’opère pas « la première limitation de l’autorité royale en Europe » (p. 43), laquelle est intervenue en Espagne, en 1188, à l’initiative du roi Alphonse IX ; la domination du système politique mexicain par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) – ou, plus précisément, par son ancêtre, le Parti national révolutionnaire (PNR) – ne commence pas en 1926 (p. 94), mais en 1929 ; la nostalgie de l’auteur pour l’époque où les grandes universités de l’
Ivy League n’étaient pas encore tombées dans le piège consistant à « se concentr[er] sur les performances au détriment du caractère » paraît également assez malvenue, dans la mesure où la valorisation de ce dernier et sa transformation en critère d’admission dans les années 1920 et 1930 sont en réalité indissociables d’une entreprise de limitation du nombre des étudiants juifs – auxquels l’attribut en question était supposé faire défaut
[8].
Mais la principale critique que l’on peut formuler à l’encontre de l’ouvrage tient sans doute à la relative artificialité de son objet, dont l’extension est entièrement déterminée par les définitions de la démocratie et du libéralisme initialement retenues – définitions que l’on pourra juger insuffisamment restrictive dans le premier cas et excessivement dans le second. En effet, outre le choix déjà discutable de présenter l’universalité effective du droit de vote (au sein de la population nationale adulte) non comme une condition
constitutive de la démocratie, mais comme l’indice de son simple
parachèvement (p. 19 et p. 21), le fait que F. Zakaria omette d’inclure la périodicité des consultations électorales parmi les critères d’identification des régimes démocratiques le conduit à ranger dans la catégorie des « démocraties illibérales » les nombreuses dictatures dans lesquelles les détenteurs du pouvoir auraient initialement accédé à leur position dominante à l’issue d’une élection régulière – telle la Biélorussie de la seconde moitié des années 1990 –, dictatures qui se trouvent ainsi regroupées avec des démocraties authentiques, quoique caractérisées par une hypertrophie de l’exécutif (comme l’Argentine de Carlos Menem) dans le cadre d’un ensemble singulièrement hétérogène. En sens inverse, c’est bien la décision d’exclure implicitement le principe d’égalité dans la considération accordée à chacun des citoyens par les pouvoirs publics de la liste des traits distinctifs du libéralisme contemporain
[9] qui permet de simplement concevoir ces régimes libéraux non (ou moins) « démocratiques » dont l’auteur entonne les louanges, car de la prise en compte de ce principe découlerait nécessairement une exigence d’universalisation du droit à la participation politique, la dynamique de démocratisation apparaissant alors comme endogène au libéralisme. Dans les deux cas, la pertinence de la catégorie des « démocraties illibérales », auxquelles l’auteur entreprend de faire un sort, demeure donc étroitement dépendante d’options terminologiques dont elle est pourtant la seule raison d’être.
Daniel SABBAGH
Centre d’études et recherches internationales (CERI)
MASCLET (Olivier) – La gauche et les cités. Histoire d’un rendez-vous manqué. – Paris, La Dispute, 2003
On ne rencontre plus de militants dans la périphérie des grandes villes. Ou si peu. Aujourd’hui, les facteurs démographiques, économiques et sociaux, traditionnellement considérés comme des obstacles à la politisation, s’y concentrent comme hier. Mais sans que les ressources compensatrices longtemps offertes aux habitants par la présence communiste ne viennent plus freiner une indifférence toujours plus grande à l’égard de la politique. Or, ce qui est en jeu dans cette évolution n’est rien moins que la place des nouvelles classes populaires dans notre démocratie. Les travaux de qualité qui se penchent sur cette question sont donc précieux. D’autant plus qu’ils sont rares. Il faut lire ceux de Stéphane Beaud et Maurice Pialoux pour comprendre comment les espaces du travail ouvrier ont cessé d’être, au cours des années 1990, des lieux de solidarité et d’engagement. Le livre d’Olivier Masclet s’impose désormais parce qu’il permet de comprendre comment le quartier a lui aussi cessé d’être un espace de mobilisation politique. En s’appuyant sur une solide enquête de terrain, le sociologue pointe ce qui, dans cette situation, ne doit rien à une conjonction d’effets mécaniques liée au cumul des handicaps par les jeunes des cités. Parmi eux, il y eut en effet, au début des années 1980, des postulants aux positions d’encadrement laissées vacantes par le départ des militants de gauche, à Gennevilliers comme ailleurs. Cette nouvelle génération de militants des cités, issue de l’immigration, s’est engagée dans le mouvement associatif, prédisposée par l’expérience commune de la discrimination à la fois sociale et ethnique. Mais alors qu’elle aspirait à porter la parole des milieux dont elle-même était issue, y compris dans l’espace politique, elle a été systématiquement maintenue à l’écart des positions de pouvoir municipal, assignée à des rôles de partenaires des institutions dans le domaine exclusif de l’animation de quartier. Comme Bernard Pudal l’a bien montré, la gauche a pourtant su hier inventer un modèle de promotion des démunis dans et par la politique. Ce qu’Olivier Masclet montre comme en écho, c’est qu’elle en refuse aujourd’hui l’activation au profit des nouvelles classes populaires, laissant les plus privilégiés, les plus âgés, les plus blancs des ouvriers continuer de prétendre représenter, de manière quasi monopolistique, des populations dont pourtant les conditions de travail comme de vie leur sont devenues étrangères. À la genèse des engagements d’hier répond donc celle du désengagement contemporain. Les désillusions militantes qui l’accompagnent viennent, à côté de tant d’autres, nourrir le scepticisme des habitants des cités à l’égard de la politique.
Céline BRACONNIER
Université de Cergy
VIGNAUX (Emmanuelle) – Luthéranisme et politique en Norvège : le Parti chrétien du peuple. Préf. de David Hanley. – Paris, L’Harmattan, 2003 (Logiques politiques). 292 p. Bibliogr.
La parution de ce livre issu d’une thèse de doctorat dirigée par Daniel-Louis Seiler et récemment soutenue à l’Institut d’études politiques de Bordeaux constitue un événement plus qu’insolite dans l’orbite de la science politique française. Pensez donc… Non seulement la politique comparée ne nous est pas familière, au point que l’on s’interroge parfois ici sur ce qu’elle peut bien être (sauf à réunir des chercheurs français et belges ?). Mais alors, imaginez l’étrangeté : luthéranisme et politique en Norvège, le Parti chrétien du peuple, le Kristelig Folkeparti (KrF) ! S’agirait-il de l’un de ces nouveaux mouvements populistes dont l’Europe est si friande à présent, en somme d’un rival du Parti du progrès norvégien ? Nullement. Ou bien aurait-on à faire alors à une formation vaguement démocrate-chrétienne, comme tous les membres de cette famille politique le sont à l’heure actuelle : vaguement, rétrospectivement démocrate-chrétienne ? Au fond moins encore, ainsi qu’Emmanuelle Vignaux se trouve contrainte de nous l’expliquer par le menu. Non, le Parti chrétien du peuple appartient à l’espèce ancienne et parfaitement sui generis, bien que confidentielle depuis toujours, des partis protestants apparus bien naturellement dans les pays luthériens ou calvinistes : pays scandinaves, Pays-Bas, cantons réformés de la Suisse, Afrique du Sud en particulier. Partis apparus, il y a des lustres, et disparus, ou presque, aujourd’hui, étant entendu que la variété demeure cependant bien vivante en Norvège où elle occupe une place non négligeable, sur le plan électoral notamment : 12,4 % des suffrages exprimés aux élections législatives de 2001, contre 7,9 % en 1945 et 9,4 % en 1969 (tableau p. 69) ; 45 000 adhérents en 1975, 70 000 en 1980 (p. 61).
Pourquoi cela ? Selon l’auteure, pour des raisons, en partie, « rokkaniennes » et, pour une autre partie, norvégiennes (ne pas confondre). Nulle surprise à ce que la référence à la pensée de Stein Rokkan joue un rôle central dans l’analyse. Le Parti chrétien du peuple se love comme dans un exercice d’école dans son « clivage centre/périphérie ». C’est un parti de la périphérie méridionale et occidentale de la Norvège, des campagnes du Sud et des zones côtières centrales (mais pas des pêcheurs) ; une formation d’affirmation identitaire nationale et religieuse avant tout rurale, peu urbaine par conséquent, mais pas un parti paysan agrarien ou paysan à proprement parler ; comme la plupart des pays protestants, la Norvège possède aussi son Parti agrarien. Quant au facteur spécifiquement norvégien de l’affaire, il procède en particulier de la consolidation nationale tardive du pays, soumis au Danemark jusqu’en 1814, puis à la Suède jusqu’à son indépendance acquise seulement en 1905, à l’issue d’un référendum totalitairement positif à 99,9 % (Grieg, Ibsen, Nansen s’étant faits les hérauts de ce combat). Dans ce contexte, le Parti chrétien du peuple apparaît, dans une certaine mesure, comme une expression religieuse – luthérienne bien sûr – d’une identité nationale à construire dans un pays où les villes parlent le danois et où le clergé fonctionnarisé de l’Église d’État, également luthérienne, est libéral à la façon de Copenhague également. Une nouvelle langue nationale – le Nynorsk – est fabriquée dans ce contexte, sans d’ailleurs que le Parti en fasse vraiment sa chose face au dano-norvégien d’Oslo ou Bergen, le Bokmål. Cela, tandis que le Parti conservateur défend une conception très permissive, libérale, laïque dirait-on ici, d’un culte officiel auquel la future clientèle assez piétiste du « parti-congrégation » qu’est le Parti chrétien du peuple tourne le dos. Désertant les églises, celle-ci va se retrouver dans ses propres centres communautaires, sortes de Maisons du peuple chrétien concurrentes des Maisons du peuple sociales-démocrates, en général proches des Ligues de tempérance à dominante féminine qui luttent pour la prohibition des boissons alcooliques distillées (en se heurtant à l’incompréhension des conservateurs et du clergé, amateurs de vins et de bières, boissons non distillées, il est vrai).
Tout cela emmène le lecteur sur les circuits infiniment subtils de la relation entre la politique et la religion dans les sociétés protestantes fortement sécularisées à confession d’État (tout l’inverse de la France catholico-laïque, longtemps si peu sécularisée). En plus, le Parti chrétien du peuple fait tout pour dérouter ou déplaire : anti-européen évidemment, peu mondialiste, pas très libéral sur le plan économique, naturellement fermé en matière de mœurs, etc. Faut-il toutefois lire avant tout ce livre pour ne plus rien ignorer de cette formation ouvertement confessionnelle ? Peut-être pas. Car Emmanuelle Vignaux s’y livre, et ce pour l’essentiel à mon sens, à un superbe exercice de divulgation de ce que sont les sociétés, la religion et la politique en Scandinavie, certes sous le prisme norvégien, pour ne pas tomber dans la simplification, mais avec suffisamment de culture, d’intelligence et de talent pour stimuler le désir de découverte. Ainsi à propos de l’importance cruciale des Ligues de tempérance, dont il vient d’être question, ou de détails pénétrants touchant, par exemple, à la distinction oubliée entre « laïc » et « laïque » (p. 17, note 13), ou aux sens divers du terme « évangélique » (p. 52, note 88). Au regard de ce grand mérite et de cette originalité, les défauts que j’ai trouvés à ce travail ne m’ont guère importé. D’autant qu’Emmanuelle Vignaux en sait beaucoup plus que moi sur la question, j’étais prêt à tout excuser, qui était du reste véniel. Ainsi des choix curieux, consistant, par exemple, à se référer à Rony Brauman, dont la grande expertise se situe ailleurs, pour traiter du processus d’inviduation entraîné par le protestantisme. Ainsi encore ces conclusions de chapitres en forme de simples résumés des pages qui avaient précédé. Surtout, une dimension comparative trop limitée, une concentration trop fermée sur le cas norvégien et sur le clivage « centre/périphérie » de Rokkan. Car le protestantisme s’est révélé après tout très central également dans la formation du sens politique de la Norvège comme de la Suède, du Danemark, de la Suisse, des Pays-Bas ou de l’Afrique du Sud ; central et périphérique à la fois, ce qui va contre le dogmatisme méthodologique.
Guy HERMET
Centre d’études et de recherches internationales
Fondation nationale des sciences politiques
MILACIC (Slobodan), dir. – La réinvention de l’État. Démocratie politique et ordre juridique en Europe centrale et orientale. – Bruxelles, Bruylant, 2003
Cet ouvrage collectif résulte d’un colloque organisé en avril 2002 par le Centre d’études et de recherches sur les Balkans de l’Université Montesquieu-Bordeaux IV. L’ambition scientifique de ce travail, explicitée dans une stimulante introduction, consiste à s’interroger sur les dimensions juridiques et politiques des processus de recomposition de l’État dans les sociétés postcommunistes. Par le choix des thématiques et des terrains d’analyse, ce livre offre un large panorama de la « réinvention » de l’État sur le plan de la doctrine, des structures et de la légitimité. Sous l’angle des imbrications de la politique et du droit, les auteurs revisitent les objets devenus canoniques dans l’analyse des systèmes politiques postcommunistes, tels que les systèmes de partis, les rapports entre nationalité, identité et citoyenneté, ou encore les réformes institutionnelles. La réunion de spécialistes des Balkans et de l’Europe centrale permet de fructueuses comparaisons entre les anciens satellites de l’Union soviétique. Si l’hétérogénéité passée et présente de l’espace postcommuniste est mise en lumière, deux éléments récurrents se dégagent. L’ensemble des auteurs pointe les legs du passé communiste (le fonctionnement de « l’État parti », la violation des principes de l’État de droit et des droits de l’homme) comme autant d’obstacles à l’enracinement des structures étatiques. L’influence considérable des acteurs internationaux, en particulier le Conseil de l’Europe et l’Union européenne, est également mise en avant. En dépit des lacunes des États postcommunistes en termes de légitimité et d’autorité, les différentes contributions concluent à la recomposition plus qu’au dépérissement de l’État. À l’heure où huit pays de l’ancien bloc socialiste rejoignent l’Union européenne, cet ouvrage s’inscrit avec bonheur dans les questionnements sur le devenir de l’État dans le système politique communautaire multi-niveaux.
Malgré ses incontestables qualités, ce livre comporte toutefois quelques faiblesses. On notera d’abord la qualité inégale des contributions. Alors que la plupart d’entre elles sont d’un niveau remarquable, certaines adoptent un ton polémique qui nuit à l’analyse – en particulier dans les dénonciations virulentes des effets pervers de l’action des institutions internationales et, à l’inverse, dans des présentations idéalisées de la diffusion des normes juridiques occidentales dans les nouvelles démocraties. Une étude de la réception de ces normes par les acteurs des pays postcommunistes aurait sans doute permis de nuancer ces deux visions, qui sont ici radicalement opposées. Par ailleurs, l’absence de cadre d’analyse commun et la profusion d’études très pointues nuisent parfois à la cohérence de l’ensemble. Peut-être les rapprochements et les divergences entre les différents auteurs, qui font la richesse de ce livre, auraient-ils pu être exposés de manière plus synthétique dans de courtes introductions à chacune des grandes parties ? Cet ouvrage constitue cependant une contribution intéressante à la réflexion sur les liens entre le poids du passé, le jeu des acteurs et les influences extérieures, qui sous-tendent les transformations politico-juridiques des anciens régimes de type soviétique.
Laure NEUMAYER
Université Paris I-Panthéon Sorbonne
MOSLEY (Layna) – Global Capital and National Governments. – Cambridge, Cambridge University Press, 2003. 379 p.
L’ouvrage de L. Mosley propose une synthèse très complète des relations entre marchés financiers et gouvernements nationaux : il mesure le degré d’influence des premiers et la marge de manœuvre et les stratégies dont disposent les seconds. À ce titre, cet ouvrage représente sans aucun doute une contribution majeure à l’étude des effets de la mondialisation en fournissant une étude de cas détaillée, mobilisant de très nombreuses données et une combinaison de méthodes qualitatives (64 entretiens semi-directifs) et quantitatives (corrélations et régressions linéaires, pour l’essentiel).
L’argument de fond développé par L. Mosley avance que la contrainte financière est différente selon qu’il s’agit de pays développés ou de pays « émergents »
[10]. Pour les premiers, la contrainte financière serait « forte, mais étroite », alors que, pour les seconds, cette contrainte serait « forte et large ». Concrètement, l’auteur analyse en détail les rapports de force entre gouvernements nationaux et marchés financiers au moment des emprunts nationaux sur les marchés d’obligations. En fonction de leur jugement des politiques nationales, les marchés exigeront une « prime de risque », c’est-à-dire un taux d’intérêt plus élevé des gouvernements emprunteurs. L’objectif est d’identifier les critères de ce jugement et de mesurer leur importance relative.
Les résultats pour les pays développés confirment, de manière systématique, ce qu’une grande partie de la littérature sur les « variétés de capitalisme » et l’État providence affirme par ailleurs. Les marchés financiers ne semblent considérer dans leur jugement que les « fondamentaux » : taux d’inflation et balance des paiements
[11]. Autrement dit, le coût du crédit pour les pays européens et autres économies développées ne dépend que de quelques mesures très générales de l’état de l’économie et laisse aux gouvernements une marge de manœuvre importante pour poursuivre des politiques d’emploi ou des programmes de sécurité sociale très ambitieux. Par ailleurs, L. Mosley montre que ces « macro-indicateurs » ne pèsent que modérément sur des indicateurs plus « micro » comme les dépenses de santé, le niveau des salaires ou encore la taxation des bénéfices des entreprises (p. 91). Les marchés financiers acceptent ainsi l’idée qu’il n’existe pas,
a priori, de meilleur modèle de politique économique.
L’histoire est tout autre pour les pays dits émergents. Le danger de « défaut », c’est-à-dire de non-paiement de la dette, pèse fortement sur la prime de risque pour ces pays. Concrètement, c’est la capacité et la volonté de paiement qui sont mises en doute et qui structurent fortement les négociations avec les émetteurs et acheteurs d’obligations. Ce problème est aggravé par l’absence de données fiables. Nombre de gouvernements de cette catégorie ne disposent pas de séries temporelles satisfaisant les standards établis par le FMI (p. 116-117 et p. 131). Face à l’incertitude qui en résulte pour les investisseurs potentiels, ces derniers sont obligés d’investir des sommes bien plus importantes dans la recherche que pour les pays développés. Cela crée un différentiel structurel de prime de risque entre les pays considérés comme susceptibles de défaut et les pays développés.
En outre, faute d’indicateurs fiables, les indicateurs considérés comme cruciaux par les gérants de portefeuille varient dans le temps et concernent souvent des variables « micro », comme les dépenses de santé, l’investissement public ou autres. Autrement dit, une sanction des marchés financiers, comme la fuite de capitaux, peut répondre à une grande variété de facteurs. Plutôt que d’une contrainte financière « large », comme l’appelle l’auteur, c’est alors plutôt d’une contrainte « aléatoire » qu’il s’agit. Lors de la crise mexicaine, c’est le ratio consommation/dépenses qui a été jugé critique, alors que, dans la crise asiatique, c’est l’exposition de la banque centrale thaïlandaise sur les marchés de change qui a été considérée comme problématique. Par ailleurs, en raison des phénomènes de « fuites vers la qualité » en cas de crise, des économies relativement saines peuvent faire les frais d’une crise très lointaine, comme l’a montré le désinvestissement en Amérique latine au moment de la crise russe. Les tests quantitatifs réalisés par l’auteur ne permettent pas, en effet, d’identifier des indicateurs utilisés de manière permanente par les investisseurs et l’analyse qualitative révèle plutôt des comportements grégaires et/ou mimétiques
[12].
L’influence effective des marchés financiers va dépendre d’un certain nombre de variables intermédiaires. L’auteur met en garde contre les pressions des marchés financiers, souvent invoquées par des gouvernements comme bouc émissaire pour justifier des décisions impopulaires (p. 163). Le chapitre 5 étudie en détail le poids relatif de variables intermédiaires rendant l’influence des marchés financiers sur les décisions politiques probable et ciblée : gouvernements de coalitions/unipartisans, durée des gouvernements, présence et importance de systèmes de sécurité sociale ou taux d’ouverture commerciale. Les études de cas (Suède, Australie, Royaume-Uni et Danemark) tendent à confirmer que les gouvernements de pays développés disposent de marges de manœuvre.
Ensuite, L. Mosley essaie d’identifier les stratégies que les gouvernements peuvent mettre en œuvre pour peser, au contraire, sur le jugement des marchés financiers, mais aussi pour accroître leur marge de manœuvre. Ainsi, ils peuvent essayer de rendre plus crédibles leurs politiques macroéconomiques à travers l’indépendance de la banque centrale ou la mise en place d’un contrôle de la procédure budgétaire (comme l’article 40 de la constitution de la Cinquième République). De même, un gouvernement peut indexer la dette au taux d’inflation ou l’émettre en monnaie étrangère en obtenant un taux plus favorable, mais avec le risque de voir s’accroître le service de la dette à l’avenir. Enfin, il peut essayer d’instaurer un contrôle des capitaux, isolant ainsi le pays de l’influence des marchés mondiaux et limitant alors la vente d’obligations aux investisseurs résidants. Toutes ces stratégies comportent des dangers, mais montrent que les gouvernements ne sont guère démunis face aux marchés financiers, même si la liberté de les employer dépend fortement du point de départ. Toutes sont mises en œuvre régulièrement par des gouvernements un peu partout sur le globe, de manière isolée ou en combinant les stratégies.
L. Mosley se livre enfin à une comparaison des deux périodes d’expansion des marchés financiers : avant la Première Guerre mondiale et des années 1960 à nos jours. L’analyse révèle une différence sensible concernant la « politisation » des emprunts, c’est-à-dire le poids d’enjeux géopolitiques et donc des gouvernements des grandes nations sur la réalisation d’un emprunt ou pas, indépendamment des variables économiques. En effet, ce poids semble avoir été considérable pendant la première période, mais semble avoir disparu pour la seconde. Cette dernière recherche se fond sur les archives de cinq grandes banques. Malgré l’intérêt que présentent ces données, ce chapitre est peut-être le moins convaincant, notamment en raison de la relative rareté des données, ce dont l’auteur est sans doute conscient.
Le principal reproche qu’on pourrait faire à cet ouvrage est d’ouvrir trop de chantiers, bien plus que l’analyse de L. Mosley n’en peut aborder. Ainsi, la question de l’acteur « collectif », ou la manière dont s’agrègent les décisions individuelles d’acteurs en principe « rationnels », n’est pas traitée de manière très approfondie (p. 30 et suiv.), même si l’auteur mentionne parfois l’importance de « l’idéologie » (p. 36) dans des contextes d’euphorie boursière (mania) ou, au contraire, de panique boursière (p. 149-156). Il reste que l’ouvrage procède à une synthèse impressionnante de la problématique de la contrainte financière en réalisant une étude empirique sérieuse. Ce travail permet ainsi de dépasser les généralités concernant le poids de la mondialisation en proposant une mesure concrète de la manière dont ce mouvement a affecté la marge de manœuvre des gouvernements. Le message semble plutôt confiant : même s’il est aujourd’hui hors de question, pour les pays de notre région, d’avoir durablement un déficit budgétaire au-delà de 3,5 % du PIB, nous sommes libres de faire tout ce qui nous plaira, tant que nous respectons ce critère… et quelques autres.
Emiliano GROSSMAN
Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)
KERCHOVE (Gilles de), WEYEMBERGH (Anne), dir. – Sécurité et justice : enjeu de la politique extérieure de l’Union européenne. – Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2003
Ce livre est, depuis 2000, le quatrième ouvrage collectif dirigé par les mêmes auteurs aux Éditions de l’Université de Bruxelles, sur l’espace pénal européen. Ce nouveau volume aborde la dimension extérieure de la coopération en matière de sécurité et de justice, qui constitue le troisième pilier de l’Union européenne (UE). Dans le contexte de l’élargissement de l’UE à dix nouveaux États membres et du renforcement de la coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001, l’objectif de l’ouvrage est de montrer que, « dans le domaine pénal, l’Union européenne devient, petit à petit, sinon une puissance réelle, à tout le moins un acteur avec lequel pays tiers et organisations internationales cherchent à coopérer » (p. 2).
L’ouvrage comporte plus de vingt contributions écrites par des juristes et des fonctionnaires européens. Le sujet, traité dans une perspective juridique et institutionnelle, comporte de nombreux éléments d’information et d’analyse intéressants pour le lecteur non-juriste, sur des enjeux révélateurs des modalités de l’intégration européenne à la veille de l’élargissement de 2004 : prolifération mal coordonnée d’organes destinés à lutter contre les différentes formes de criminalité transnationale, effets pervers de la structure en piliers de l’Union européenne pour la coopération judiciaire et pénale (situation qui pourrait néanmoins changer si la Constitution européenne est adoptée), caractère embryonnaire de l’espace pénal européen. En effet, si la liste des crimes pénaux « harmonisés » au niveau européen s’allonge (racisme, corruption, contrefaçon, terrorisme, traite des êtres humains, exploitation sexuelle, participation à une organisation criminelle, crime contre l’environnement), il s’agit d’une harmonisation en « trompe-l’œil » (p. 110), réalisée selon le plus petit dénominateur commun entre les États membres (puisqu’à l’unanimité) et sans corollaire en matière de sanctions pénales ni en matière de procédure pénale, où la coopération reste fondée sur le concept de « reconnaissance mutuelle » des décisions judiciaires pénales entre États membres.
Parmi les autres thèmes abordés dans cet ouvrage (capacité juridique de l’Union européenne à coopérer en matière pénale à l’échelle internationale, études de cas sur la coopération pénale de l’UE avec des États tiers comme la Suisse, la Norvège ou l’Islande), deux problématiques, qui traversent plusieurs chapitres, retiennent l’attention. La première est la relative « instrumentalisation » (p. 16) des enjeux du troisième pilier, mais aussi des critères politiques de Copenhague (p. 81 et suiv.) dans la stratégie d’élargissement aux dix pays candidats. Il apparaît, en effet, que la Commission européenne, agissant plus que jamais en entrepreneur politique masqué, a tout fait pour rendre présentables les États candidats à l’approche de l’échéance de leur adhésion, en dépit des nombreuses défaillances de leur système judiciaire, pénal et policier. L’autre thème intéressant est la négociation engagée entre l’UE et les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001, qui a abouti à la signature de deux accords euro-américains en juin 2003 sur des formules de coopération en matière d’extradition et d’entraide judiciaire : où l’on voit alors les États européens répondre aux demandes pressantes de l’administration américaine, tout en se réservant la possibilité, inscrite dans les accords, de refuser l’extradition d’une personne aux États-Unis si celle-ci y encourt la peine de mort ou est passible d’une juridiction d’exception…
Si l’on passe outre les défauts inhérents aux ouvrages très collectifs (relative dispersion des thèmes abordés, caractère inégal des contributions), ce livre peut apporter un éclairage juridico-institutionnel utile sur la construction de l’espace pénal européen. Il n’est pas sûr toutefois que le pari de l’ouvrage – qui était de présenter le troisième pilier de l’UE comme un enjeu de politique extérieure de l’UE – soit totalement tenu. Les enjeux intra-européens de la construction de l’Europe judiciaire et pénale (avant et après l’élargissement) constituent en effet une part importante de ce livre. Il intéressera donc davantage les chercheurs qui réfléchissent à l’européanisation des politiques pénales et judiciaires dans l’Europe élargie qu’à ceux qui étudient la politique étrangère européenne.
Franck PETITEVILLE
Université de Paris V
Centre d’études et de recherches internationales (CERI)
[1]
Cet exemple est à l’origine du « paradoxe d’Abilene », selon lequel des groupes peuvent décider exactement le contraire de ce que chacun des membres pris individuellement désire, en raison d’une gestion déficiente du processus d’accord (Jeffrey B. Harvey,
The Abilene Paradox and Other Meditations on Management, San Francisco, Jossey-Bass, 1988).
[2]
Diane Vaughan,
The Challenger Launch Decision, Chicago, The University of Chicago Press, 1997.
[3]
Christian Morel, « Sur les solutions considérablement déconnectées »,
L’Année sociologique, 47 (2), 1997, p. 203-231.
[4]
Pour une approche psycho-cognitive du risque dans les décisions de politique étrangère : Yaacov I. Vertzerberger,
Risk Taking and Decisionmaking. Foreign Military Interventions Decisions, Standford, Standford University Press, 1998.
[5]
Une référence canonique, citée par l’auteur, est S. M. Lipset, « Some Social Requisites of Democracy : Economic Development and Political Legitimacy »,
American Political Science Review, 53 (2), 1959, p. 69-105.
[6]
Notamment Adam Przeworski, Michael E. Alvarez, José Antonio Cheichub, Fernando Limongi,
Democracy and Development : Political Institutions and Well-Being in the World (1950-1990), Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
[7]
L’auteur se réfère ici à l’étude de Jack Snyder,
From Voting to Violence : Democratization and Nationalist Conflict, New York, Norton, 2000.
[8]
Sur cet exemple de discrimination à peine dissimulée, indirecte, mais intentionnelle, cf. Dan Oren,
Joining the Club : A History of Jews at Yale, New Haven, Yale University Press, 1985.
[9]
Sur ce point, cf. Ronald Dworkin,
Sovereign Virtue : The Theory and Practice of Equality, Cambridge, Harvard University Press, 2000.
[10]
L’auteur utilise ici la nomenclature de
l’International Finance Corporation, une agence de promotion de l’investissement appartenant à la Banque mondiale. Cf. p. 103-104.
[11]
Signe des progrès de l’interdépendance économique, l’auteur constate, pour la plupart des pays aussi, une forte corrélation avec les taux d’intérêt à long terme aux États-Unis, rajoutés comme variable de contrôle et ne faisant donc pas l’objet d’une analyse approfondie (cf. p. 82 et suiv).
[12]
À ce titre, l’auteur semble méconnaître les travaux, pourtant abondants, en sociologie de la finance ou en finance comportementale («
behavioral finance »). Pour une typologie des comportements spéculatifs qui dépasse le postulat d’une rationalité unique, cf. Yamina Tadjeddine, « Les prises cognitives de la rationalité : une typologie des décisions spéculatives »,
Politix, 13 (52), novembre 2000, p. 57-71.