Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462985X
160 pages

p. 495 à 520
doi: en cours

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Vol. 54 2004/3

2004 Revue française de science politique Informations bibliographiques

Informations bibliographiques  [*]

 
Généralités, méthodologie
 
 
BRENDER (Anton) – Face aux marchés, la politique. – Paris, La Découverte, 2002. 22 cm, 180 p.
Les sociétés développées ont, aujourd’hui plus que jamais, besoin de la finance et de ses marchés : c’est le postulat utilisé par l’économiste A. B. pour développer une argumentation sur l’indispensable régulation politique de la finance et de ses marchés. L’auteur affirme la nécessité de comprendre à quoi servent les marchés financiers et d’être au clair sur ce qu’ils savent et ne savent pas faire, plutôt que de claironner que ceux-ci menacent la démocratie sans plus d’explications. Certes, la finance semble aujourd’hui toute-puissante et les scandales en série, les crises à répétition, montrent que des pans entiers du système financier mondial échappent au contrôle. Pourtant, malgré ces infirmités, les marchés sont indispensables au fonctionnement d’économies développées comme la nôtre, car ils prennent notamment en charge la masse importante des risques impliqués par la croissance et l’innovation. Que les cours des marchés reflètent des évaluations grossières et volatiles est une réalité qu’il faut accepter lucidement. Mais – c’est la clef de la thèse défendue par A. B. –, contrairement à ce que voudrait faire croire un certain conformisme politique, les marchés ne nous imposent leur loi que lorsque nous renonçons à leur imposer la nôtre. La finance n’interdit aucune avancée sociale, c’est à la société d’affirmer, par la politique, sa volonté et son intelligence. Un seul leitmotiv : face aux marchés, la politique peut beaucoup.
CHABOT (Jean-Luc) – Introduction à la politique. – Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2003 (Politique <en plus>). 21 cm, 272 p. Bibliogr. Index
Objectif largement atteint par ce manuel : présenter brièvement les principales dimensions de la science politique sans céder au simplisme. En quatre parties – le phénomène politique, la légitimité, l’accès au pouvoir et l’exercice du pouvoir –, J.-L. C. délimite le champ de connaissance de la science politique, ainsi que les notions clefs sur lesquelles elle travaille (pouvoir, État, légitimité, démocratie, etc.) dans une succession de paragraphes clairs et tout à fait accessibles à un public large, notamment d’étudiants. Tout au plus regrettera-t-on que certaines réflexions soient un peu rapides, voire allusives, en raison du format de l’ouvrage (la relation entre savoir et pouvoir, par exemple), alors que les références bibliographiques, fondamentales, ne sont pas assorties de notes bibliographiques qui, ici ou là, auraient grandement servi le propos.
DUCLOS (Denis) – Entre Esprit et Corps. La culture contre le suicide collectif. – Paris, Anthropos-Economica, 2002 (Psychanalyse et pratiques sociales). 21 cm, 236 p.
Dans cet ouvrage complexe et passionnant, le sociologue D. D. explore, de manière théorique et historique, les façons dont l’intérêt collectif pour les Corps se sépare d’un culte pour l’Esprit ou s’y entremêle. Selon lui, toute tendance humaine se laisse aller au désir de l’homogène, de l’homothétique, et cet espoir est au fond celui de la « secte » : la « société-monde » pourrait vouloir être la plus grande des sectes en tant qu’elle se croit le tout de l’humanité. Comme de nombreuses sectes sont caractérisées par une forte pulsion vers la perte de soi dans l’idéal spirituel, ce qu’on appelle le « suicide collectif », l’auteur s’interroge sur le devenir de nos sociétés. Une des raisons qui pourrait permettre d’éviter une telle aberration sociale semble être l’horreur qu’évoque chez l’homme une adhésion entière à un système et sa faculté démontrée historiquement à se porter successivement vers des énoncés de complétude opposés, tel celui qui adore le Corps et celui qui prône l’Esprit. Ainsi, la société humaine ne devrait pas sa survie à la recherche d’une unité bien gérée, mais aux « trous » dans le collectif ; à la résistance des corps vivants, et non à l’Esprit qui tente de les fondre en une mortelle idéalité commune. Sous-estimée par les sciences sociales, cette approche permet de lire ce qu’il advient aujourd’hui de nos sociétés saisies dans l’imago d’une « secte-monde » et du péril majeur qui les y guette.
GUILLEMARD (Anne-Marie) – L’âge de l’emploi. Les sociétés à l’épreuve du vieillissement. – Paris, Armand Colin, 2003 (U). 24 cm, 286 p. Bibliogr. Index
Cet ouvrage n’est pas à proprement parler un manuel, comme la collection pourrait le donner à penser. En effet, dans cette synthèse très complète, le vieillissement de la population active est analysé comme objet sociologique, dans la présentation des catégorisations qui permettent – et ne facilitent pas – l’approche comparée des postures des actifs vieillissant dans les sociétés occidentales. L’enjeu évident de cet ouvrage est l’analyse de la « relégation précoce » de ces actifs, notamment dans ses conséquences macro- et microsociologiques, au plan des politiques publiques (la question des réformes de la protection sociale) comme au niveau des entreprises. Mais, au-delà de ces enjeux pratiques et techniques immédiats, l’ouvrage nous convie à une réflexion sur la modification des temps sociaux associées à l’allongement de la vie et formule quelques propositions tirées d’expériences étrangères pour penser autrement l’« âge de la retraite ».
LABASSE (Bertrand) – Une dynamique de l’insignifiance. Les médias, les citoyens et la chose publique dans la « société de l’information ». – Paris, Presses de l’Enssib, 2002 (Référence). 270 p. Bibliogr.
Que savons-nous du savoir ? Pouvons-nous évaluer les connaissances du public ? Les sondages culturels ou d’opinion sont-ils un instrument de mesure adéquat des connaissances et de l’ignorance, à la disposition des chercheurs, des politiques, des journalistes ou des détenteurs de pouvoirs médiatiques par le biais de tous supports ? L’information de la société ne varie-t-elle pas en fonction inverse de l’essor des moyens d’information ? C’est l’interrogation que pose cette synthèse documentaire rassemblant un ensemble de données et se réfère à des travaux divers qui en facilitent une approche interprétative. L’échec de la diffusion médiatique des connaissances, le soutien, par certains acteurs de l’espace public cognitif, d’une conception réductrice de l’information, la spécialisation extrême posent le problème de l’absence de vision globale et consensuelle des fonctions sociales de la communication et des médias. Question urgente que celle du rapport de la société à son environnement cognitif et non technique. Les médias demeurent en effet le forum des échanges d’informations et des débats au sein de l’espace public et l’un des garants du modèle démocratique.
LACORNE (Denis), JUDT (Tony), dir. – La politique de Babel, du monolinguisme d’État au plurilinguisme des peuples. – Paris, Karthala, 2002. 348 p.
Ce livre est la suite d’un colloque organisé en 1998 par le CERI (FNSP) et le Remarque Institute de la New-York University, qui a été enrichi d’un chapitre sur la Suisse, clichés et délires (Uli Windish) et de Paul Garde sur Fin de siècle dans les Balkans. Rédigée par D. L., l’introduction fait le point d’histoires divergentes : l’Amérique, où le monolinguisme d’État s’impose en dépit des fortes pressions hispaniques, puisque l’anglais reste la langue de la promotion professionnelle ; l’Allemagne, dont l’exemple sera suivi par nombre de nations européennes qui, comme demandé par Fichte, ont voulu bâtir un État autour d’une langue particulière ; la France, au processus inverse : la France est largement plurilingue quand l’Édit de Villers-Cotterêts (1539) impose un monolinguisme lié à la construction de l’État de droit car la volonté de Francois Ier fut, non pas d’éradiquer des langues locales – qui ne sont pas mentionnées –, mais d’obliger la justice, les avocats et les notaires à s’affranchir du latin pour faire du français la langue universelle des temps nouveaux de la Renaissance. Le problème français est alors de combiner cet immense passé politique avec l’unité d’une révolution jacobine, réassumée par la Troisième République. L’observation du terrain, qu’il s’agisse d’archives historiques ou des accommodements pratiqués en Alsace ou inventés outre-mer, dévoile une réalité beaucoup plus mouvante et complexe. Reste à lier les progrès des divers champs de connaissances pour arriver à se souvenir que le droit des Français est beaucoup plus ancien que celui d’une révolution qui fut constituante avant d’être républicaine.
LACOSTE (Yves) – De la géopolitique aux paysages. Dictionnaire de la géographie. – Paris, Armand Colin, 2003. 24 cm, 413 p.
Ce dictionnaire tente, parmi d’autres actuellement, de définir la spécificité d’une discipline (d’où l’article consacré à l’« agrégation de géographie ») et d’en dessiner les contours. Pour cela, il est nécessaire de séparer l’emploi géographique des termes de leur sens commun et de mettre en évidence les enjeux d’échelle (notion fondamentale ici) qui assurent la passerelle entre les paysages et la géopolitique. Ces combinaisons rendent centrales la place et l’action des hommes dans la définition de la géographie, si l’on admet que « la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre », formule ancienne et classique remise sur le métier dans ce dictionnaire. Mais cette entreprise s’avère d’autant plus difficile que le dictionnaire tend autant à diluer la géographie dans d’autres disciplines (l’histoire, l’anthropologie, éventuellement la science politique) qu’à aider à préciser les notions qui la structure. Reste le contenu lui-même, très utile car bien conçu, avec concision et clarté, et qui à lui seul suffit à justifier cette entreprise.
LEPAPE (Pierre) – Le pays de la littérature. Des Serments de Strasbourg à l’enterrement de Sartre. – Paris, Le Seuil, 2003. 725 p. Bibliogr. Index
Ce livre constitue le monument funéraire d’un millénaire de littérature, mis au tombeau avec Sartre, dernier « grand écrivain français » à avoir cru que la littérature était pouvoir. C’est aussi l’aboutissement d’une histoire culturelle, dont le talent fut de restituer au texte les conditions qui l’ont rendu possible, accessible, emblématique. Ainsi voit-on comment, arraché du latin d’église avec le serment de Strasbourg de 842, le français a confondu sa cause avec celle de la modernité de l’imprimerie (1470), qui lui permet de s’imposer comme langue laïque devant les tribunaux avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), mais non à l’Université, rendue au latin en raison des guerres de religion (1586). Devant le danger des controverses religieuses, la royauté inventera alors un autre théâtre, consacré à la seule langue qui, après Malherbe (1605), deviendra la langue classique de l’Académie (1635), dont les crises scanderont la vie littéraire pour trois siècles : du Dictionnaire jamais fini (Furetière est chassé pour avoir réussi plus vite !) aux affres d’une censure tantôt contournée (l’Encyclopédie voit le jour grâce à Malesherbes), tantôt victorieuse (la lecture publique des Confessions est interdite), tantôt ridiculisée par le rire de Beaumarchais. Jusqu’à ce que la Révolution devienne elle-même un immense théâtre de mots, d’abord démocratiques (Louis Sébastien Mercier), puis si tragiques qu’il fera la chance du Génie du Christianisme et de son retour à une tradition, toute de sentiments. Instrumentalisée par le pouvoir, la Littérature saura s’exiler avec Germaine de Staël, puis rompre avec le classicisme avec le Hugo de la bataille d’Hernani. S’ouvre alors le grand siècle, poétique (Lamartine), réaliste (Flaubert), didactique (Larousse et Littré), justicier (Zola et Péguy), affirmant le pouvoir de l’Art contre le nationalisme : la NRF de Gide contre l’Action française et Proust, le sensible, préféré à Dorgelès, le mémorialiste, lors du Goncourt de 1919. La suite sonne le glas : plénum des écrivains révolutionnaires de Kharkov (1930), langue réduite au « cri » de Céline, voyage à Weimar de 1941, et Éditions de Minuit réduites au « manifeste des 121 ». Dès lors, comment s’étonner que la voie du salut soit cherchée du côté de la francophonie des îles tropicales ou du Québec ? Ou mieux, du côté des étrangers qui, tel Kundera, font à la langue française l’hommage d’un choix qui est encore chemin vers l’universel ?
ONORIO (Joël-Benoît d’), dir. – La conscience et le droit. Actes du XVIIIe colloque national de la Confédération des juristes catholiques de France. – Paris, Pierre Tequi, 2002. 189 p.
Le sujet est immense et difficile, à l’interconnexion de la morale et de la politique, de la vie publique et de l’intimité privée, de l’autorité de la loi et de la liberté. Ce sont des juristes catholiques qui l’abordent, avec la conviction très forte que l’on ne peut davantage dissocier la conscience de la morale que la morale du droit, avec la conviction également que la liberté de conscience est complexe, liberté-fondement pourtant incertaine dans sa définition. Ce sont successivement des législateurs, un magistrat et un avocat qui font part de leur expérience. On retiendra également une contribution sur la clause de conscience dans le domaine biomédical, apportant un bilan de la législation et de la jurisprudence, notamment dans des domaines aussi délicats que la procréation assistée, la stérilisation ou l’acharnement thérapeutique.
PINI (Joseph) et al. – Le sexe, la sexualité et le droit. Actes du XVIIe colloque national de la Confédération des juristes catholiques de France. – Paris, Pierre Tequi, 2002. 255 p.
Le thème de ce colloque touche essentiellement des questions d’éthique auxquelles le Magistère catholique apporte ses réponses. Il touche également le droit privé, dont l’évolution traduit un amenuisement croissant des différences entre les sexes. Et ce sont ici toutes les branches du droit qui sont visées : le droit commercial, le droit du travail, le droit civil et aussi le droit pénal, puisqu’il sanctionne, quant à lui, les atteintes à l’intégrité physique et psychique des personnes, sous toutes leurs formes. Le politologue s’intéressera plus particulièrement à l’intervention de Michel de Villiers sur le problème juridique posé par la mise en œuvre d’une politique de parité, dont le principe est ici largement contesté au nom d’une confusion entre le biologique et le politique.
RIOUX (Jean-Pierre) – Au bonheur de la France : des impressionnistes à de Gaulle. Comment nous avons su être heureux. – Paris, Perrin, 2004. 450 p.
Peut-on raconter l’histoire d’un peuple en faisant abstraction de ses malheurs ? De ses aveuglements ? Peut-on limiter le bonheur au développement de la culture et des savoirs, eux-mêmes accompagnés d’un boom sans précédent de la consommation ? C’est à cette gageure que J.-P. Rioux, historien, chercheur, pédagogue, directeur de Vingtième siècle et chroniqueur pour La Croix, s’est attelé en écrivant cette véritable histoire d’en bas, décrivant le bonheur de la musique des guinguettes, le fait que « le fascisme n’est pas passé » avant d’engendrer « le coup de soleil » de 36, la fable des « 200 familles », le cauchemar de l’exode et les difficultés de l’occupation. Les années suivantes auront été celles des « libérations », celle du territoire et de la télévision, celle de la décolonisation et des mœurs, n’en déplaise à la « gloire de l’ÉNA » et au « trouble fête de l’Algérie », etc. À tous ces jeux de mots et bonheurs d’écriture, on reconnaît un talent de plume, lesté d’une grande sûreté d’information, qui risque de faire illusion puisque les dernières pages se terminent par le panorama de la crise de l’École. Que dire à tous ces enfants de l’immigration ? De quoi ont-il soif ? De pain ou de liberté ?
 
Pensée politique
 
 
BENOÎT (Jean-Louis) – Tocqueville, moraliste. – Paris, Honoré Champion, 2004. 645 p. Bibliogr. Index
Il s’agit d’une publication très soignée d’une thèse présidée par Françoise Melonio, par le spécialiste de la Correspondance familiale (tome XIV des œuvres complètes de la collection Gallimard). Fortement documenté, ce regard intérieur oriente J.-L. B. moins vers le sociologue de la démocratie, le publiciste tendu vers l’interrogation du pourquoi d’une Révolution qui ne cesse de « recommencer », que vers le moraliste élevé par un abbé janséniste dont la mort l’aura fait pleurer. Cependant, sans jamais renier dettes et affections à l’égard d’une famille légitimiste, composée de grands serviteurs de l’État, le député de Valognes en Normandie, n’hésita à se séparer des siens ni pour épouser une roturière anglaise, ni pour entrer en politique sous la monarchie de Juillet, ni pour s’opposer au coup d’État de décembre 1851, où il ne vit que le retour du plus vieux despotisme de la centralisation à la française. Moraliste, Tocqueville est l’héritier de Malesherbes, grande figure familiale, intellectuelle autant que morale, dont, sans jamais s’en réclamer publiquement, le destin aura orienté une vie de recherche axée autour du principe d’humanité. À ce titre, il dénoncera l’effet destructeur de la condition pénitentiaire, jugera sévèrement l’esclavage des noirs dans les États sudistes, s’opposera à la théorie des races de Gobineau, son ancien directeur de cabinet, et saura changer d’avis à propos de l’Algérie, où un second voyage, en 1847, lui fait mesurer les dangers d’une colonisation avide autant qu’aveugle. Lecteur des classiques – Pascal, Montesquieu, Rousseau –, il aura vécu dans le doute et le pari existentiel, plaidé la liberté dans le travail, le commerce ou le mariage, en se montrant respectueux des religions, qui donnent l’espoir et les mœurs, plutôt que des dogmes qui divisent ou des hiérarchies qui oppriment. La connaissance des notes, variantes ou morceaux finalement écartés de la publication officielle, donne la mesure de l’immense travail d’investigation préparatoire qui sous-tend l’écriture si limpide d’Alexis : comme si ce labeur devenait justification pour celui qui, conscient de son échec dans la politique concrète, confiait à l’avenir sa conviction de ne jamais désespérer de la condition humaine.
CHABRY (Annie), CHABRY (Laurent) – Le pouvoir dans tous ses États. – Paris, Imago, 2003. 198 p. Notes bibliogr.
À travers une étude critique de la théorie politique consistant en une approche trop restrictive du concept de pouvoir, les auteurs tentent une explication par la synthèse des apports des autres sciences humaines et, plus largement, du vivant. Relations de pouvoir, d’autorité et d’influence sont au cœur de cette recherche de l’objet politique. Les auteurs stigmatisent l’illusion du rationalisme et la notion de libre arbitre, mettant en lumière de véritables « stratégies » de l’inconscient, autorisant le pseudo consensus et la coercition de fait, indispensables à l’instauration de la relation dominants/ dominés. Pour A. et L. Chabry, il n’existe pas d’avantage de déterminisme structurel. Le phénomène de dominance n’est réductible ni aux stratégies intériorisées des acteurs, ni aux structures environnementales. Les auteurs décrivent le phénomène de dominance comme « un champ de forces au sein duquel se rencontrent les stratégies des acteurs et l’organisation sociopoliticoculturelle de l’inégalité ». Après les références nombreuses aux théories économistes ou systémistes, à la psychanalyse, à l’anthropologie politique, à l’éthologie… l’approche neurobiologique et la référence à la théorie des trois cerveaux montrent le bien-fondé d’une approche pluridisciplinaire du pouvoir. C’est, en effet, dans la structure du cerveau humain, que la volonté de puissance puiserait ses origines et son explication. Dimension biologique que la science politique devrait désormais prendre en compte dans ses études à venir du pouvoir.
CLERO (Jean-Pierre), MENISSIER (Thierry), dir. – L’idée de contrat social, genèse et crise d’un modèle philosophique. – Paris, Ellipses, 2004. 172 p.
Il faut saluer cette initiative venue du côté des philosophes, qui – partant d’un constat présent, le retour de faveur de l’idée et du fait du « contrat » – sont allés à la recherche de sa genèse, de sa disparition au 19e et de son retour actuel sous l’influence de Rawls. Non sans question sur le bienfait d’une telle faveur : est-elle salutaire ? Ou est-elle le signe d’un démantèlement d’un État en proie à une vraie « reféodalisation » ? Une des meilleures analyses est celle de Th. Menissier, retraçant l’évolution allant du serment ancien au contrat moderne, au travers de la pensée des « monarchomaques » du 16e siècle, tendus par leur volonté de reformuler les données du lien politique, après ces « catastrophes » que furent le sac de Rome (1527) ou la Saint-Barthélemy (1572). Faut-il penser, avec Machiavel, que la politique judicieuse peut se délier de ses promesses si les raisons qui l’ont engendré font défaut ? Ou, avec Théodore de Bèze, peut-on se confier à la Bible, pour demander que la politique se fasse selon le modèle de la double alliance : celle de Dieu avec le peuple, d’une part, celle du roi avec le peuple, d’autre part. Cet élargissement peut se lire dans l’évolution du serment qui, de lien féodal absolu prononcé entre suzerain et vassal, se découvre progressivement soumis à la norme d’une justice supérieure – qu’il s’agisse de la Paix de Dieu médiévale ou du Salut de la Patrie de l’ancienne Rome. Ce qui annonce le Locke du siècle suivant, demandant qu’il revienne au libre jugement individuel, le droit de se prononcer sur l’adhésion des consciences aux décisions majoritaires.
DAVID (Marcel) – Le peuple, les droits de l’homme et la République démocratique. – Paris, L’Harmattan, 2003. 275 p.
De l’Antiquité à nos jours, M. David explore, en juriste et historien, l’histoire juridico-politique du concept de souveraineté. Dans la première partie, partant du constat de l’existence d’une limitation des pouvoirs du monarque de droit divin, l’auteur recense et passe au crible, à dater de la Révolution française, à travers les diverses constitutions et républiques, de 1793 à 1958, les différents types de référendum et les moments forts d’atteinte aux droits de l’homme, par le peuple français, seul titulaire de l’autorité suprême. Au centre de cette étude, une relation triangulaire entre la souveraineté du peuple, le respect des droits de l’homme et la république démocratique. La question se pose de savoir si cette souveraineté est susceptible d’être limitée, voire partagée. L’auteur s’attache à démontrer qu’il existe une souveraineté bicéphale : celle « originaire » du peuple et celle « dérivée » du Parlement. Partant du jeu des deux pans de cette même souveraineté, juridiquement dédoublée – avec une prééminence de l’originaire sur la dérivée – une résistance pourrait s’organiser, opposable au Conseil constitutionnel, dans le cas où des résultats référendaires aboutiraient à une violation des droits de l’homme… M. D. suggère un projet additif à l’article 89 de la constitution de 1958, qu’il fait figurer en toutes lettres. Son analyse débouche sur une proposition – à étudier – de remodelage de la souveraineté des peuples européens avec la création d’un Conseil constitutionnel et moyennant l’arbitrage d’un Parlement à compétences renforcées assurant la sauvegarde des droits fondamentaux. La seconde partie – qui, chronologiquement, aurait dû venir en lieu et place de la première – se situe en fin d’ouvrage car elle permet de replacer cette étude à dominante constitutionnelle et historique française dans un contexte plus général, comparatif et historique.
FONDATION JOSEPH KAROLYI ET UNIVERSITÉ DE SCIENCES ÉCONOMIQUE ET D’ADMINISTRATION PUBLIQUE DE BUDAPEST – Raymond Aron et la liberté politique. Actes du colloque international. – Paris, Éditions de Fallois, 2002. 270 p.
Inauguré le 5 octobre 2000 par François Fejtö, rappelant son privilège d’avoir connu l’homme dès avant guerre, et soutenu par la Fondation Robert Schuman et la Société des amis de Raymond Aron, ce colloque international est un hommage à celui qui fut longtemps seul à s’inscrire contre la chape de plomb du marxisme, déterminisme historique enseignant la fatalité du collectivisme. L’ouvrage se divise en quatre parties : l’historien-journaliste – avec le rappel de l’importance des archives aroniennes pour comprendre 50 années d’histoire intellectuelle –, le philosophe-politologue – analyste du phénomène totalitaire –, le philosophe-sociologue – redécouvrant Max Weber et Tocqueville – et le théoricien des relations internationales, auteur de Paix et guerre entre les nations – dont la citation de couverture rappelle ce qui fut l’axe de sa vie : ne pas s’évader d’une histoire belliqueuse, ne pas trahir l’idéal. Le livre se clôt avec un Raymond Aron et l’Europe de l’Est, où il n’est allé que deux fois, à Moscou et Varsovie, pour des conférences. L’Europe de l’Est était pourtant présente chez lui puisque, contrairement à la légende de Yalta, il pensait que le glacis soviétique était inévitable ; ce qui ne signifie pas qu’il ne savait pas l’hostilité des populations au régime. La révolte de la Hongrie de 1956 a donc été saluée comme mouvement de liberté, tout comme le mouvement des Polonais des années 1980. Et s’il a salué le « printemps de Prague » de 1968, il a toujours refusé la comparaison avec les « événements » des universités françaises, où il n’a vu que bêtise.
KYMLICKA (Will) – La citoyenneté multiculturelle. Une théorie libérale du droit des minorités. – Paris, La Découverte, 2001 (Textes à l’appui. Politique et sociétés). 22 cm, 359 p. Bibliogr. Index
Comment concilier l’unité territoriale des États avec la reconnaissance des différentes formes du pluralisme culturel associées aux revendications des groupes minoritaires, ethniques ou nationaux ? W. K. propose une réflexion sur cette tension, mettant en avant une défense du principe de citoyenneté multiculturelle à la fois comme expression de la démocratie libérale et comme objection au discours sur le « repli communautaire ». L’analyse pratique qu’il fait du problème des relations ethnoculturelles repose sur une étude du monde anglo-américain (États-Unis, Angleterre, Australie et Nouvelle-Zélande), mais sa réflexion sur le rejet par les États des spécificités liées à des groupes distincts intéresse également les politiques en Europe continentale, par exemple, dans le traitement de l’immigration ou du statut des minorités nationales de la Mitteleuropa et d’ailleurs. L’idée d’une « citoyenneté différenciée » pourrait même prendre sens dans le cadre de la construction de la citoyenneté européenne, à la fois dans le cadre de la représentation politique comme dans l’explicitation des droits en œuvre. Conscient des résistances que ses hypothèses peuvent susciter en France, l’auteur défend l’idée que le modèle français d’intégration devrait pouvoir évoluer en intégrant des éléments d’un « multiculturalisme d’intégration » dans un sens qu’il voudrait celui de la justice.
NARDIN (Terry) – The Philosophy of Oakeshott. – Pennsylvanie, Pennsylvania State University Press, 2001. 24 cm, 241 p. Notes bibliogr. Index
Cet ouvrage tente de rendre compte de et faire justice à Michael Oakeshott (1901-1990), philosophe et historien des idées politiques trop souvent négligé, pour ne s’en tenir qu’à ses essais polémiques sur la rationalité. Le reste de son œuvre est, selon T. N., encore largement méconnu et il entend, dans cet ouvrage, en faire l’introduction. Compréhension, connaissance et vérité sont au cœur de cette œuvre philosophique, qui met l’histoire au centre de ses questionnement. En effet, la connaissance y est perçue à travers des modalités variables et elles-mêmes contingentes. L’explication historique est ainsi la mise en relation d’événements, à la différence de l’accident ou de la nécessité : l’enquête historique est, à ce titre, une construction du passé. L’histoire est étroitement associée à l’idée de conduites humaines volontaires (« conduct »), qui suggèrent à leur tour un fondement civique et civil à tout processus social et intellectuel, à l’encontre de tout naturalisme. Cet ouvrage est en somme une introduction, sans doute utile, à cette pensée dense et originale.
PENA-RUIZ (Henri) – La laïcité. – Paris, Flammarion, 2003. Bibliogr. 254 p.
L’auteur réunit ici un certain nombre de textes qui le conduisent à distinguer plusieurs moments. Dans un premier temps, des textes décrivent l’esprit du droit laïque dans un État visant à libérer la sphère spirituelle. Un deuxième moment présente l’ambiguïté des textes sacrés et le danger d’une confusion entre le religieux et le politique. Un troisième, puis un quatrième moment introduisent le rôle de la raison et l’importance de la pensée philosophique dans l’émancipation laïque ; la diversité des auteurs cités et de leurs convictions met en lumière la dimension universelle de cette émancipation. Le cinquième moment donne les éléments conceptuels de la séparation juridique de l’Église et de l’État : la loi de 1905 fait référence. Le sixième moment rassemble des textes essentiels par leur actualité et, notamment, en ce qu’ils posent la question des enjeux de la laïcité scolaire. De Kant à M. Weber, en passant par Spinoza, Descartes ou Pascal, une série de textes retient l’attention.
PERTUÉ (Michel), dir. – Suffrage, citoyenneté et révolutions (1789-1848). – Société des études robespierristes, 2002 (Collection des études révolutionnaires. 3). 178 p. Index. GUILHAUMOU (Jacques), MONNIER (Raymonde), dir. – Des notions concepts en révolution. – Société des études robespierristes, 2003 (Collection des études révolutionnaires. 4). 190 p. Index
Que le bicentenaire de la Révolution illustré par la rivalité Vovelle-Furet est loin ! L’histoire fondée sur archives reconnaît maintenant qu’elle a besoin de concepts pour devenir intelligible. Furet souhaitait que l’histoire de la révolution devienne aussi « froide » que celle des Mérovingiens. Dans l’excellente conclusion du troisième cahier, R. Huard donne l’exemple, reconnaissant que, depuis que la révolution n’est plus une espérance, l’histoire de la France des années 1789-1848, jadis vue au travers de la dialectique des mouvements populaires et des coups d’État, peut désormais se lire dans le lent apprentissage de processus électoraux, évoluant des vieilles assemblées délibératives de l’Ancien régime, vers le vote individuel masculin de 1848. Cette liberté d’esprit est mise à l’œuvre dans l’excellent quatrième cahier, bâti autour de chapitres, tous également riches de leurs découvertes documentaires : la polysémie du mot « constitution » au 18e siècle, particulière ou nationale, a lourd pesé dans l’échec constitutionnel d’une révolution qui a posé les principes et découpé l’espace dans lequel nous vivons encore ; l’autoritarisme de Sieyès est dû à une conception duale de l’espace public oscillant entre le « tout » et le « rien » ; les outrances d’une « liberté de la presse » venue d’Angleterre, avec un Marat, ont refusé les sages limites d’une loi Thouret qui n’est votée qu’en août 1791 ; les désillusions des femmes racontées par Serge Aberdam, au travers du douloureux séjour à Paris de Mary Wollstonecraft de décembre 1792 au printemps 1795 ; et, faute de structure d’arbitrage constitutionnel, la confiscation de la « lutte contre les extrêmes » par un « centre » autoritaire qui ne fait qu’annoncer la soumission au 18 Brumaire.
ROSANVALLON (Pierre) – Le modèle politique français, La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours. – Paris, Le Seuil, 2004. 435 p. Index
Curieusement, le titre induit en erreur car ce modèle « politique » ne traite ni de suffrages ni de recours à la justice, mais du malaise « social » d’une France post-révolutionnaire qui ne saurait se définir depuis 1789 par le « jacobinisme », puisque 1789 est l’année de l’écroulement du pouvoir central. Reste alors l’histoire, de mieux en mieux connue grâce aux travaux de P. R., d’un modèle social français né de la dissolution des corporations par la loi Le Chapelier et d’une révolution « terminée » sans que la liberté d’association n’ait été ni organisée ni même votée. Gouvernée par cette « utopie de la généralisation » que serait la « passion de la loi » exécutée par les représentants du pouvoir central, la France du 19e siècle ne sortira que lentement d’un régime où individualisme civique et autoritarisme administratif marchent de pair. Pour briser le couple, il fallut rien moins que la révolution industrielle et son corollaire de misère ouvrière, le travail militant des premiers socialistes suivis des pionniers de la sociologie et, in fine, le triple choc de l’échec de la révolution de 1848, du paternalisme impérial et de l’insurrection de la Commune. Ce passé fratricide conduira les républicains de 1884 à enfin proposer des lois prudentes sur les syndicats et les communes. Et il fallut attendre 1901 pour que soit enfin votée la loi sur la liberté d’association, dont le Conseil économique et social a fêté le centenaire avec un lustre qui s’est révélé ambigu. Car l’existence d’un titre entier sur les congrégations, titre depuis lors supprimé, illustre que la difficulté résidait alors moins dans un prétendu « jacobinisme » que dans l’existence d’une Église catholique qui, toujours concordataire, était encore vue par les laïcs comme une association inquiétante. L’entre-deux guerres verra la montée d’une réflexion corporative qui, enterrée par les errements vichyssois, reparaîtra à la Libération sous la forme de « l’institutionnalisation du syndicalisme », allant des ordonnances de 1945, sur les comités d’entreprise et le Plan, aux lois de 1968 (sections syndicales) et 1982 sur les droits des salariés. Avec le paradoxe qu’en acceptant de dissocier représentativité syndicale et nombre de leurs adhérents, tout en sous-traitant à leurs représentants un nombre toujours plus large de fonctions et de responsabilités, ces envoyés de la société civile ou d’organisations professionnelles risquent de se voit transformés à leur tour en… agents d’institutions publiques.
SAVES (Christian) – Pour un nouvel ethos politique. – Paris, Ellipse, 2003. 250 p. Index
Ce petit livre, certainement de bonne volonté, dit l’illusion d’une refondation de la politique en dehors de l’histoire, du droit et de l’événement. En se référant à un « social », mal défini, si ce n’est qu’il aurait été redécouvert par la sociologie française de la fin du 19e siècle, mis en pratique par Socrate, maître de vérité allant jusqu’à la mort, et justement appréhendé par Joseph de Maistre, qui a dénoncé l’illusion constitutionnelle dont la France post-révolutionnaire avait été saisie. Après des pages classiques sur le mensonge et l’effondrement des dogmatiques du 20e siècle, la critique se fait plus précise pour attaquer l’État, réaffirmé en 1958, et une politique dite des « droits de l’homme », alors que ceux-ci n’ont jamais été autant bafoués que depuis qu’ils ont été proclamés. En fait, derrière ce rêve dit « consensuel », se cache l’espoir très « moral » de nier la politique réelle, qui est coexistence, gestion de crises, réponse à l’imprévu. Pour évoquer ce nouvel ethos politique, C. S. s’abrite derrière Raymond Aron, pour qui « tous ceux qui écrivent sur la politique par souci de la vérité furent de quelque manière des démystificateurs ». Certes. Mais l’auteur de Paix et guerre entre les nations avait su s’engager dans les querelles de son temps : contre le nazisme et contre le communisme, pour une décolonisation allant jusqu’à l’indépendance de l’Algérie et, in fine, pour la construction européenne.
SCHAUB (Jean-Frédéric) – La France espagnole, Les racines de l’absolutisme français. – Paris, Le Seuil, 2003. 353 p. Index
Honoré du prix François Furet, destiné à saluer les talents de la nouvelle génération, ce livre pourrait s’intituler Le retour en Europe de l’Espagne, avec, en sous-titre La fin du séparatisme franquiste. Car, ouvert par la visite du Général de Gaulle, redevenu simple citoyen dans l’Espagne de 1970, cette plaidoirie, étourdissante de références littéraires, veut montrer qu’il n’y a pas de Pyrénées et d’autant moins qu’Anne d’Autriche et Marie-Thérèse d’Autriche, reines de France, mère et aïeule de Louis XIV et Louis XV, ont apporté avec elle leur catholicisme de Contre-réforme. La « reconquête » française ne s’exerça ni contre les maures ni contre les juifs mais contre la religion prétendue réformée, tolérée avec l’Édit de Nantes, mais révoquée, en 1685, par une monarchie à prétention universelle et, d’autant que, depuis la fin du siècle d’or, la royauté française se pensait héritière de la mission d’unité dont les Habsbourg s’étaient crus investis. Le tournant date de 1672, année de la déclaration de guerre à la Hollande, qui rompt avec la politique d’alliance avec les princes protestants, qui avait été celle d’Henri IV et des grands cardinaux. Personne ne l’a mieux écrit que Leibniz critiquant « l’enflure franco-catholique » dans son Apologie des Armes du Roy très Chrestien contre les Chrestiens, réédité en 1861 chez Firmin Didot. Titre et date sont importants car ils montrent, d’une part, que la royauté française, en raison de la vitalité des « refuges », n’a jamais été exclusivement catholique et, d’autre part, que le retour de la pensée libérale en France s’est bâti contre la révocation de l’Édit de Nantes, assimilée à celle de la Constitution de 1848. Telle sera l’idée qui présidera au vote des lois constitutionnelles de 1875, « organisant » une République de fait, toujours récusée par les adeptes de la « table rase ». Une génération plus tard, l’Affaire Dreyfus achevant le programme de laïcisation de la République sera l’occasion d’un retour du mythe universaliste, toujours aussi dépourvu de références constitutionnelles, au sujet des rapports entre majorité et minorités. Et, dans ce sillage, les historiens du 20e siècle oublieront ce que Lavisse avait saisi de Louis XIV, « roi plus espagnol que français ».
ZERNIK (Éric), dir. – La pensée politique. – Paris, Ellipses, 2003. 24 cm, 479 p. Bibliogr. Index
Bien que destiné aux candidats des concours de Science Po ou de l’ÉNA, ce manuel vise à proposer à tous quelques repères solides en pensée politique, réflexion sur « les moyens rationnels d’intervenir en acteurs, et non en simples gestionnaires de la vie publique ». Cette approche des grands enjeux politiques passe, pour les contributeurs, par une compréhension des grands auteurs, présentés ici de Platon et Aristote à Marx ou Arendt. Chacun est introduit dans le cadre d’une problématique fédératrice de sa pensée – la volonté générale chez Rousseau, l’idée kantienne de la République, l’État hégélien, etc. – par des philosophes soucieux de clarté et d’ouverture sur des recherches récentes en philosophie. C’est ce second élément qui permet de dépasser le format habituel du manuel. En effet, la seconde partie de l’ouvrage propose une série de réflexion sur des enjeux classiques de la pensée politique – la loi, l’égalité, la nation, etc. – à partir de sources qui ne le sont pas moins – Machiavel, Spinoza, etc. –, mais également des enjeux très contemporains – l’identité à l’ère d’Internet, la construction européenne, la vie civile à l’épreuve des camps et de l’aliénation – à partir d’auteurs mobilisés moins connus d’un public non averti – Agamben, Patocka. L’ensemble, s’il prend parfois des accents qui rappellent les épreuves de culture générale des concours susnommés, n’en est pas moins souvent intéressant, voire stimulant.
ZIZEK (Slavoj), dir. – Le spectre rôde toujours. Actualité du Manifeste du Parti communiste. – Paris, Nautilus, 2002. 20 cm, 128 p.
Après la chute du mur de Berlin, le marxisme a peut-être été enterré un peu trop vite et son spectre semble hanter à nouveau la planète entière. Pourtant, dans sa version troisième millénaire, ultralibérale et mondialiste, le capitalisme est plus sauvage que jamais, certes différemment, mais au moins autant qu’à l’époque où Marx rédigeait Le Manifeste du Parti communiste. Cet ouvrage rassemble des textes écrits ces cinq dernières années, articulés autour d’une analyse du capitalisme contemporain et des nouvelles formes de marchandisation. De cette relecture lacanienne décapante (et assez complexe) de la théorie marxienne découle une conception nouvelle de la philosophie et de la politique, à travers laquelle l’auteur vérifie si les principaux concepts marxistes restent toujours pertinents dans le monde actuel. L’étrange alliance ménagée par le philosophe S. Z entre les pensées de Marx et de Lacan permet de penser la nécessité et la possibilité d’un communisme à construire, ainsi que de revenir sur les débats récents à l’intérieur de l’anticapitalisme et sur les tensions actuelles que rencontrent les mouvements altermondialistes.
 
Institutions politiques et administratives
 
 
BEN ACHOUR (Rafâa), GICQUEL (Jean), dir. – Regards croisés sur les constitutions tunisienne et française à l’occasion de leur quarantenaire. Actes du colloque de Tunis 2-4 décembre 1999. –Paris, Publications de la Sorbonne 2003. 238 p.
Issues d’un contexte historique quasi similaire fait du refus de la partitocratie de la Quatrième République, de la volonté d’instauration d’un pouvoir exécutif fort, capable d’encadrer la décolonisation, de la présence de deux hommes de stature historique imposante – de Gaulle et Bourguiba –, la cinquième constitution française (octobre 1958) et la tunisienne (juin 1959) font l’objet, dans ces contributions, d’une mise en parallèle de leurs évolutions juridiques permettant une analyse des points de convergence, des dissemblances ou des décalages qui les caractérisent… Ces textes permettent d’aborder les questions relatives aux rapports de pouvoirs au sommet des institutions ; aux modalités, aux contextes et aux principes qui ont présidé à la rédaction des constitutions des deux pays et qui ont permis leur évolution, leur adaptation au prix, parfois, d’un grand écart entre le texte et son application ; aux contournements de la loi constitutionnelle par divers moyens, allant jusqu’à susciter une réflexion sur le bien-fondé de son existence même et, par là, de celle de ses organes et moyens de contrôle (Conseil constitutionnel ; contrôle de constitutionnalité). À cet égard, le texte d’Henry Roussillon, très explicite, fait la part belle au Conseil constitutionnel dont « le modèle affirmera son influence internationale », mais met en garde contre une évolution « inquiétante » de la constitution et une remise en cause de la place du juge constitutionnel dans l’ordre juridico-politique français. En effet, la Constitution, en raison du flou de son contenu et de l’accroissement de son illisibilité et le juge constitutionnel, de par son exposition à la concurrence des autres juges nationaux ou européens, semblent menacés. Face à cette « menace » européenne, le Conseil constitutionnel doit-il chercher une nouvelle légitimité ? En contrepoint, Rafaâ Ben Achour insiste sur la position prééminente qu’occupe, progressivement, le Conseil constitutionnel tunisien au sein des institutions de son pays. Jean Gicquel finit de nous éclairer sur l’essor du contrôle de conventionalité de la loi et ses répercussions sur l’aggravation de la concurrence des juges nationaux et internationaux. Quant au déclin du concept de responsabilité politique des gouvernants, Jean-Pierre Machelon démontre qu’il doit être nuancé par une pénalisation de la vie publique française, illustrée par des événements récents…
BOUTIN (Christophe), ROUVILLOIS (Frédéric), dir. – Décentraliser en France. Idéologies, histoire et prospective. Colloque du CENTRE, Caen, 28 et 29 novembre 2002. – Paris, François-Xavier de Guibert, 2003. 308 p.
Il est toujours difficile de résumer un colloque, celui-ci en particulier, puisque sa richesse est d’avoir voulu penser deux siècles de centralisation française en attirant d’emblée l’attention sur les pièges des mots – absolutisme, administration, centralisation – et des images – l’intendant n’est pas le préfet – qui, élaborés au 19e siècle, n’existent pas ou existent avec un autre sens, tel le roi qui « incorpore » des territoires, des institutions ou des communautés pour mieux assurer l’unité nationale. Ainsi, d’entrée, Tocqueville est-il pris à partie pour avoir sous-estimé la vitalité des corps intermédiaires ou le poids de la vénalité des charges, sans que soit notée la pertinence de son questionnement au sujet de la diminutio capitis d’une justice qui s’efface devant les « bureaux ». Quelques citations viennent montrer que le thème de la décentralisation existe à gauche (Clemenceau), à droite (Maurras), chez les fédéralistes (Proudhon), les catholiques sociaux (Le Play) et, bien sûr, chez de Gaulle, ici mis en opposition avec J.-L. Debré. Dans cette profusion de mises à jour, on citera l’article très documenté de Christophe Boutin sur l’Association normande dans laquelle, au lendemain de la crise révolutionnaire, l’initiative locale d’Arcisse de Caumont « invente » de nouveaux liens sociaux, grâce aux comices agricoles d’abord et, plus original, grâce aux sociétés des antiquaires lancées dans le recensement des merveilles du passé. Enfin, dans un style plus juridique, il faut signaler le vigoureux plaidoyer de Gilles Le Breton pour une décentralisation « à la française » qui, contre l’Europe des régions, a jusqu’à présent pu conserver à l’État français son rôle de gardien de « l’unité et de l’indivisibilité » d’une République de liberté, permettant d’« arracher » les citoyens à la tyrannie des communautés primaires.
COHENDET (Marie-Anne) – Droit constitutionnel. – Paris, Montchrestien, 2e éd., 2002. 21 cm, 406 p. Index
À mi-chemin entre le manuel et le dictionnaire, cet ouvrage propose une présentation raisonnée des soixante-dix principales notions de droit constitutionnel, qui sont autant d’éléments indispensables au politiste. Tout est mis en œuvre pour en faciliter l’usage : un usage mesuré des caractères gras pour repérer l’essentiel, un index clair et assez complet assorti pour chaque entrée de renvois, des bibliographies courtes et souvent judicieuses – tout au plus pourra-t-on reprocher à certaines d’être très générales, même dans le cadre d’un travail d’introduction à l’adresse des étudiants et candidats au concours. Sous son aspect modeste, son caractère essentiellement utile fait de ce petit ouvrage un outil appréciable à consulter en cas de doute sur une notion.
LE POURHIET (Anne-Marie) – Modernité et Constitution. Atelier du Ve Congrès de l’Association française des constitutionnalistes de juin 2002. – CIVITAS EUROPA, Revue juridique sur l’évolution de la Nation et de l’État en Europe, 9, septembre 2002
Le constitutionnalisme est devenu si important dans nos sociétés que les juristes s’interrogent sur l’histoire, l’écriture et la résistance de ce texte fondamental par rapport auquel les juges doivent se prononcer. Ainsi de ce Ve congrès de l’AFDC où professeurs et jeunes doctorants se sont interrogés dans la plus grande liberté sur le rapport à une modernité dont le sens oscille de la méthode critique, qui affranchit des préjugés, à la soumission à la mode du jour et aux mœurs du temps. La polysémie est donc au cœur d’un titre qui ne s’éclaire que par rapport aux communications : là où la nouvelle génération s’est plutôt intéressée à l’environnement, à la parité, au principe de précaution ou à la dignité humaine, d’autres ont rappelé le caractère « sacré » d’un texte fondamental qui reste une œuvre humaine, la supériorité d’une constitution écrite sur les pratiques non-écrites, qui ne sont que des palliatifs provisoires pour des moments de transition, car une bonne constitution doit être regardée comme un cadre de conciliation entre majorités et minorités, entre intérêts et convictions opposés. De sorte qu’avec Hannah Arendt, l’atelier a conclu à la nécessaire modestie par rapport à un immense passé juridique né du service de la liberté, passé qu’il importe de bien évaluer avant de mettre en chantier des révisions qui ne soient pas imprudentes.
LEROY (Paul) – Les régimes politiques du monde contemporain. Tome II : Les régimes politiques des États socialistes et des États du Tiers Monde. – Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2003. 158 p.
À partir d’une analyse du système politique socialiste, de sa constitution – d’où il ressort que l’État socialiste dispose d’une organisation constitutionnelle qui repose sur un principe d’unité du pouvoir d’État, État-parti, parti unique –, l’auteur démontre que la multiplicité des instances publiques économiques et sociales engendre un jeu constitutionnel et politique spécifique à ce type de régime. P. Leroy décrit le processus par lequel, à partir des années 1990, le parti communiste – au centre du système –, se délitant, aboutit à une désintégration de l’État de l’URSS et à une refonte de la constitution, en 1993. Dès lors, l’État russe se propulse vers la démocratie avec une préférence marquée pour un régime à prééminence présidentielle. Malgré une tentative de résurrection à travers la CEI, l’URSS en tant que telle disparaît. P. L. décrit, ensuite, avec concision, le phénomène surprenant par lequel, à la fin des années 1980, dans la presque totalité des États socialistes européens, s’effectue, en douceur, le passage d’un régime socialiste à un régime capitaliste, avec pour certains d’entre eux, comme la RDA, la disparition pure et simple de l’État ou bien avec la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie scindées, respectivement, en cinq et deux États dans lesquels prospère un multipartisme débridé, rançon d’un État de droit récemment advenu, dans lequel la cour constitutionnelle exerce des compétences encore maladroites. L’auteur examine avec attention le cas de la Chine, qui, bien que se réclamant toujours du socialisme, s’ouvre, progressivement, au libéralisme économique, tout en creusant les inégalités… L’examen des régimes politiques des États du Tiers Monde fait ressortir l’inadaptation des modèles constitutionnels libéraux, plaqués dans la majorité des États, où se manifestent des entraves au pluralisme. L’auteur note un regain d’intérêt pour les régimes parlementaire et présidentiel avec quelques réussites (l’Inde, le Venezuela), mais déplore que beaucoup d’État du Tiers Monde soient sous l’emprise de régimes dictatoriaux, civils ou militaires.
MONTBRIAL (Thierry de), dir. – Réformes-révolutions : Le cas de la France. – Paris, Académie des sciences morales et politiques/PUF, 2003. 150 p.
Édité dans le format d’un petit Que sais-je, cette publication d’un colloque de l’automne 2002 en a la densité, puisque la question est interrogée sous l’angle international (Th. de Montbrial), comparatif (Gabriel de Broglie), historique et sociologique (H. Mendras). Il y a les réformes qui ont échoué sous Louis XVI, les années Trente de la France (S. Jansen) ou le shah d’Iran. Celles qui ont réussi (l’Angleterre du 19e siècle) et celles qui ont tellement changé les choses qu’il devient difficile d’en prendre la mesure (la France depuis 1945). On peut alors noter que l’évolution constitutionnelle de la France des dernières cinquante années permet de regarder la Révolution de 89 d’un œil nouveau : ainsi lit-on l’excellente synthèse de Jean-Pierre Poussou plaidant que la vacuité du pouvoir constitutionnel fut la cause majeure de l’échec de la monarchie, même si des tentatives récentes ont essayé de réhabiliter un roi resté digne devant la mort. Mais, écartelé entre le désir de bien faire et l’indécision de sa nature, il a plutôt exaspéré son pays par la succession de réformes commencées et abandonnées. Diagnostic cru qui nous vaut la chance de la bibliographie du procès, jamais clos, de la dramatique (Y. M. Bercé) naissance et mort d’un absolutisme français qui devient la vraie interrogation.
SCHMITT (Carl) – La valeur de l’État et la signification de l’individu. – Genève, Droz, 2003 (Les classiques de la pensée politique. 20). 152 p. Index
L’intérêt de cette thèse de philosophie politique de C. Schmitt (1914) est dans sa singularité par rapport aux ouvrages ultérieurs du même auteur. La thématique centrale est celle du statut et du sens accordés à l’État, de la place de ce dernier et de sa valeur, au regard du droit et de l’individu. L’intérêt est de suivre l’évolution de la pensée de l’auteur qui, s’il envisage, dans un premier temps, l’existence d’un État subordonné à la norme juridique, se situe, au fil de son analyse, dans la perspective d’un soutien théorique à un État fort et radicalement anti-individualiste, s’imposant à l’individu, ordonnançant ses intérêts et canalisant ses libertés. S’élevant simultanément contre les doctrines positivistes – non sans contradictions : il affirme que tout État est, nécessairement, un État de droit –, celles qui prônent le déclin de la sphère étatique ou celles radicalement individualistes, ce théoricien du droit, nourri des théories kantiennes et kelséniennes, par sa définition du concept de décision et son rôle dans l’articulation du droit et de l’État, par sa remise en cause du principe de majorité comme source de légitimité, inscrit sa réflexion dans une approche méthodologique résolument moderne. En outre, par les références multiples aux ouvrages ultérieurs du même auteur [Dictature (1921) ; Théologie politique (1922) ; Théorie de la Constitution (1928)], cet essai ouvre des perspectives sur l’évolution de la pensée de C. Schmitt, avec ses contradictions et les paradoxes qu’il développe dans un contexte historique et socio-politique, lui-même, fortement évolutif.
 
Forces et comportements politiques
 
 
BAUBY (Pierre), SAVARY (Gilles), SOULAGE (Bernard) – La Gauche et les services publics. Vers un nouvel équilibre entre besoins et marché. – Notes de la Fondation Jean-Jaurès, 35, juillet 2003
À l’heure de l’intégration européenne et de la mondialisation, la notion de service public fait débat. La fin des années 1980 et 1990 a révélé que des secteurs entiers de l’action publique étaient tenus à l’écart de l’intégration européenne par la France, arc-boutée sur une notion conservatrice des services publics. Cette Note est une somme d’arguments visant à une redéfinition du concept et des domaines auxquels il se rapporte. Certains ont cru voir dans l’évolution institutionnelle des États membres de l’UE et dans celle générée par de nouveaux comportements d’acteurs, liés à la concurrence du marché intérieur et mondial, les prémisses d’une atteinte rédhibitoire aux fondements des services publics. Les propositions du groupe de travail vont à l’encontre d’un libéralisme débridé, dans le sens d’une approche réformiste, favorisant l’instauration d’un service universel européen dont l’Union européenne imposerait elle-même les obligations de service public, la définition d’une économie des besoins avec un système de péréquation, afin de pallier les inégalités liées aux origines sociales ou régionales, ou encore l’inscription d’un véritable statut des services publics dans les traités de l’Union, voire dans la future constitution européenne.
GARCIA (André) – Les raisons du déclin inexorable du PCF et des autres PC. – Paris, L’Harmattan, 2001. 21 cm, 114 p.
Le déclin des partis communistes à travers le monde est-il un phénomène passager ? Ce livre décrit, avec minutie, le fonctionnement interne de ces partis et démontre qu’ils sont restés profondément staliniens et incapables de s’adapter à notre société moderne. A. G., membre du PCF durant plus de 35 années, évoque ce qu’est le PCF vu de l’intérieur, c’est-à-dire l’absence de démocratie. On y redécouvre, décrits avec précision, tous les mécanismes mis en place pour pérenniser le pouvoir du Secrétaire général et pour empêcher toute tentative d’opposition des militants : décentralisation des cellules, système du « tamis », recrutement ciblé, endoctrinement permanent (avec notamment l’importance, dans ce processus, du journal L’Humanité et de la fête du même nom), mise à l’écart discrète des quelques réfractaires qui subsistent, etc. La thèse défendue ici est qu’un tel fonctionnement essentiellement stalinien devait induire obligatoirement un déclin progressif, avant une disparition tout autant inéluctable : les événements de 1968, en France, puis en Tchécoslovaquie, agirent comme des révélateurs et la fronde croissante au sein du PCF ne put dès lors être véritablement jugulée, jusqu’à aujourd’hui. Le cercueil du Parti communiste étant prêt, il faut à la France, selon l’auteur, un autre Parti vraiment démocratique à la gauche du PS, où la base contrôlerait le sommet et qui pourrait démontrer que socialisme rime avec liberté.
JAVEAU (Claude) – Vive la sociale ! Éloge de la social-démocratie. – Bruxelles, Le Grand Miroir, 2003 (Petit Panorama). 19 cm, 108 p.
Le projet social-démocrate n’est pas dépassé et peut encore séduire bien des hommes. C’est l’objet de cet ouvrage enthousiaste écrit par un sociologue, dans lequel sont évoquées successivement les trois tentatives socialistes historiques : d’abord, les échecs des « deux autres » socialismes (anarchisme et communisme, l’un trop naïf sur la bonté naturelle de l’homme, l’autre dérivant immanquablement jusqu’au totalitarisme), puis la troisième tentative (qui n’est surtout pas la « troisième voie » de Blair, ni celle de Giddens), la moins exaltante, mais la plus réaliste : la social-démocratie. Il s’agit du courant de pensée de l’avenir selon C. J., à condition que ses dirigeants continuent de suivre la règle fondatrice du système des « images-actions » sociales-démocrates, à savoir le primat de l’intérêt collectif sur les intérêts particuliers. Or, qu’il s’agisse des services publics, de la sécurité sociale ou de la démocratisation de l’enseignement, les intentions du socialisme juridique ont été largement dévoyées et l’illusion individualiste contemporaine a permis l’émergence d’un nouveau citoyen-« consommateur ». En se détournant de sa base naturelle pour obéir à diverses sirènes post-modernes, la social-démocratie a perdu sa virtù, il est temps qu’elle change de cap.
SANSON (Rosemonde) – L’Alliance républicaine démocratique. Une formation du centre (1901-1920). – Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003. 560 p. Bibliogr. Index
Plus de 500 pages pour l’étude de vingt années de la vie d’un parti fondé dans le feu de l’Affaire Dreyfus, cela dit la qualité d’un travail destiné à devenir un livre de références tant l’information est sûre et détaillée, compte tenu de la connaissance des immenses travaux de prosopographie des dernières années, qui le font bénéficier de connaissances nées du travail consécutif au dépouillement des archives départementales – irremplaçable pour saisir la complexité d’une vie politique encore éclatée au travers du « miroir brisé » de plus de 500 circonscriptions, chacune gouvernée par la compétition de journaux locaux et de comités électoraux. Fondé par Adolphe Carnot, Henri Blanc et Edmond Halphen, au temps du ministère Waldeck-Rousseau, réunissant des hommes tels que Raymond Poincaré, Charles Jonnart, Jules Siegfried et le jeune René Coty, l’Alliance, plus associative que partisane, est laïque mais attachée à la liberté de l’enseignement, libérale mais ouverte au progrès social, patriote mais non nationaliste, en un mot républicaine et gouvernementale. Jouant un rôle modérateur au moment du vote de la séparation de l’Église et de l’État comme dans les années précédant la guerre, elle a alors mis son espoir dans une réforme proportionnelle l’affranchissant d’alliances compromettantes. On sait ce qu’il en fût puisque, votée par la Chambre de 1912, la réforme électorale sera refusée par le Sénat de 1913, sous l’influence radicale de Clemenceau et Jules Jeanneney. Ce laboratoire de la modération centriste aura ainsi su préparer la guerre de la revanche, mais non la guerre et la paix qui s’ensuivra. Ce récit est donc contemporain des grandes heures d’une République parlementaire où la résistance patriote d’un Sénat républicain faisait encore œuvre salutaire.
 
Biographies et mémoires
 
 
ASSOCIATION FRANÇAISE DES CONSTITUTIONNALISTES – Georges Vedel (1910-2002). – Revue française de droit constitutionnel, numéro hors série, 2004
Avec une célérité qui donne la mesure de la fidélité dont la mémoire de Georges Vedel est entourée, voici un numéro hommage où se côtoient, dans la même reconnaissance, institutions, générations et disciplines scientifiques : ainsi de l’Académie française évoquant la figure de « l’immortel », des facultés de droit décrivant la montée de « l’école de Toulouse » à Paris, où l’attendaient « décannat » et Conseil constitutionnel, quand les secrétaires généraux des associations savantes (AFSP et AFDC) rappellent l’esprit de curiosité bienveillante animant celui qui fut sollicité pour présider tant de commissions d’études en France ou en Europe. Associé à la rédaction du traité de Rome, bien informé des projets de 1958, Georges Vedel aura joué un rôle charnière dans la révolution du droit public français du 20e siècle, passant du droit administratif au droit constitutionnel. Partisan, dès 1956, de l’élection du chef du pouvoir exécutif au suffrage universel, il polémiqua contre l’élu « du seigle et de la châtaigne », se rallia à la révision de 1962, sans pour autant absoudre le recours à l’article 11. Nommé membre du Conseil constitutionnel pendant les années décisives de la petite et de la grande alternance, le « doyen » y jouera un rôle décisif pour acclimater, orienter et discipliner le nouveau régime constitutionnel. Ce qui ne l’empêchera pas, une fois le mandat échu, d’alerter la nouvelle génération contre les excès d’une constitutionnalisation générale des différentes branches du Droit. Ainsi – le rappelle ici même Louis Favoreu, le seul à continuer un débat, jamais achevé, avec son maître – est-il celui qui aimait la discussion et dont la pensée, évolutive et sachant reconnaître ses erreurs, est appelée à nourrir les controverses de demain.
BAUDRILLART (Alfred) – Les carnets du Cardinal (13 février 1932-19 novembre 1935). Texte présenté et établi par Paul Christophe. – Paris, Le Cerf, 2003. 1310 p.
Avec ce neuvième volume se termine la monumentale publication des Carnets de ce cardinal (1859-1942), singulier personnage ayant évolué de l’École Normale à la prêtrise, du rectorat de l’Institut catholique à l’Académie française, où l’ancien combattant côtoie les képis étoilés jusqu’à devenir ce patriote dévoyé ayant sombré dans la collaboration en raison d’un anti-communisme vu comme une nouvelle croisade. La publication n’a donc pas suivi l’ordre chronologique et l’intérêt de ce volume intermédiaire est de faire sentir l’effondrement civique d’une société qui a perdu tout repère : l’année 1932 s’ouvre en dénonçant, à propos des discussions sur la réforme électorale, le gouvernement des juifs et des francs-maçons, continue en critiquant le pacifisme de l’Action catholique, sa bête noire, et se console avec le voisinage de Weygand et Pétain, rencontrés chaque semaine à l’Académie. L’échec d’Henri Chéron, en décembre 1932, fait comprendre que l’homme n’est rien en dehors du Parlement ; le poincarisme a donc vécu tout comme le briandisme a fait faillite. Février 1934 est ressenti comme la révolution qui recommence. La France devrait revenir à sa tradition nationale, mais « il n’y a personne » et la papauté tergiverse quand monte le danger Outre-Rhin et qu’en Italie, le clergé devient fasciste.
FIERE-POZZO di BORGO (Damien) – Raymond Barre, un homme en politique. Entretiens et réflexions. – Paris, Mango, 2002 (Document). 24 cm, 198 p. Bibliogr.
Le témoignage de D. F.-P. B., ancien collaborateur de Raymond Barre à la mairie de Lyon (entre 1996 et 2001), propose de faire redécouvrir la pensée de l’ancien Premier ministre à travers de nombreuses interviews et déclarations : le rôle fondamental du président sous la Cinquième République, la dissolution tardive de 1997, l’absurdité du fonctionnement institutionnel en période de cohabitation, l’inutilité du « quinquennat », les avancées du processus de Matignon en Corse. Raymond Barre commente ici les principales controverses politiques de cette dernière décennie. On retrouve également évoqués des souvenirs politiques propres à la sphère lyonnaise, et notamment la fermeté manifestée par l’ancien maire au moment de la main tendue par l’extrême droite lors des élections régionales de 1998. Ses prises de position claires et mesurées, sa capacité à reconnaître les réussites de la gauche et les erreurs de la droite font de Raymond Barre une personnalité politique atypique. Son statut lui permet désormais d’aborder avec recul à la fois son propre parcours, mais aussi l’avenir de la France et de l’Europe : il est un « sage » en politique, dont la parole rapportée ici avec rigueur conserve toute son importance et sa portée dans le paysage politique.
FONDATION CHARLES de GAULLE – Charles de Gaulle, du militaire au politique (1920-1940). – Paris, Plon, 2004 (Espoir). 476 p. Index. Annexes
Colloque après colloque, la Fondation Charles de Gaulle poursuit ses recherches, attachant de plus en plus d’importance aux documents écrits, parfois inédits telles les lettres aux vieux camarades d’Ingolstadt ou les notes internes rédigées pour le Comité supérieur de la défense nationale – tout en prenant la peine de reproduire les débats où se lit la dynamique de ces deux journées. Traitant des années 1920-1940, ce volume réunit les contributions de quatorze historiens et de sept militaires, dont plusieurs docteurs d’Université, ce qui aurait plu à celui qui faisait de la « culture générale, la véritable école du commandement ». Succédant aux années de jeunesse (1890-1920), le volume se divise en quatre parties : le militaire et son milieu (en particulier la haine pour Weygand, dont le destin est ici présenté comme symétrique), la querelle des chars, où l’affaire est entendue, le professeur-écrivain toujours apprécié et l’entrée en politique, réussie par la plume et la presse jusqu’à sa brève présence dans le gouvernement de Paul Reynaud, envers qui il sera toujours reconnaissant, ici racontée par P. M. de la Gorce. Le colloque s’arrêtait là, ce qui a pu être regretté. Mais cette barrière chronologique donne d’autant plus de poids au rapport de Maurice Vaïsse étudiant son attitude lors des crises des années Trente, à la lumière de sa connaissance de la gestion des crises des années soixante. Le soldat avait exploré les voies de la sécurité collective sans y croire, pensé, dès 1936, que la guerre devenait inéluctable et, à propos de l’Espagne, lavé l’armée de métier de l’opprobre putschiste. Représentatif de son milieu, mais non-conformiste dans ses conclusions, il a vu que la France de l’entre-deux guerres, conjuguant un « pacifisme instrumental » avec un « militarisme de principe », n’avait pas les moyens de sa politique. Lucide et professionnel, il a toujours jugé que, « derrière des armes vigilantes, les chimères de la politique comportent moins de périls ».
GUILLEMOT (Gisèle). – (Entre parenthèses) De Colombelles (Calvados) à Mathausen (Autriche). 1943-1945. Préf. de Jean Quellien, Postface de Thierry Feral. – Paris, L’Harmattan, 2001 (Mémoire du 20e siècle). 240 p.
Honoré du prix Edmond Michelet, ce livre carnet est un mini-journal qui, commencé sur un carnet récupéré à Ravensbruck où M.-C. Vaillant-Couturier fut rencontrée, aura été terminé en Normandie, dans une commune industrielle, ravagée par les bombardements, où la rescapée, âgée d’à peine plus de vingt ans, sera meurtrie par l’incompréhension amicale et familiale. Témoignage brut, il dit la précocité de l’engagement communiste (fin 1940), l’efficacité des déraillements (40 allemands morts entre avril et mai 1942) et la brutalité de la répression : une centaine d’otages fusillés au Mont Valérien ou déportés, comme G. G. qui, épargnée en raison de sa condition féminine, aura perdu fiancé et amis d’enfance. Né de la rencontre avec Jean Quellien, qui avait découvert son réseau dans les archives, ce livre, écrit avec une grande pudeur, est aussi une méditation sur le refus de savoir, l’indifférence, la critique de Mauriac, souhaitant que la colère ne l’emporte pas sur la Justice. Colère solitaire y avait-il eu contre l’ennemi ; colère muette y aura-t-il contre un retour si rapide à l’ordinaire, après tant de trahisons, spectacles ou paroles ; colère il y aura encore contre les négationnistes, mais, avec le temps, les déportés, seuls – moins de leur silence que de la surdité nationale –, auront trouvé le courage de parler, publier, témoigner de l’abnégation de ces soldats, toujours volontaires, toujours hantés par l’image de ceux qui ne sont pas revenus : pourquoi ?
KOCHER-MARBŒUF (Éric) – Le patricien et le Général, Jean-Marcel Jeannenney et Charles de Gaulle. Préf. de serge Berstein. – Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France/Ministère de l’Économie, des finances et de l’industrie, 2003. 2 tomes. 1188 p. Bibliogr. Index
Magnifiquement édité par le Comité pour l’histoire économique et financière de la France, qui a son siège au ministère, et fruit de nombreuses années de travail, ayant dépouillé les riches archives de la FNSP, ce travail sérieux et minutieux décrit la carrière d’un grand commis qui a successivement été ministre de l’Industrie du gouvernement Debré, premier ambassadeur envoyé dans l’Algérie nouvellement indépendante, auteur d’un rapport remarqué sur la jeune coopération, puis de nouveau ministre des Affaires sociales (1966-1968), où il gèrera la « faillite du message social du gaullisme ». Présent, mais silencieux dans la tourmente de mai-juin 1968, il est élu, à Grenoble, député contre Mendès France, dont l’alliance avec les communistes et la présence au stade de Charléty l’ont ulcéré. J.-M. Jeanneney terminera sa carrière ministérielle en rédacteur du référendum perdu de 1969, dont il continue de regretter la faible ouverture au suffrage universel. Peu enclin à se laisser séduire par les sirènes du « microcosme », comme le dira R. Barre, qui fut son directeur de cabinet avant d’être envoy&