2004
Revue française de science politique
Les élections régionales et cantonales de mars 2004
Équation sans inconnus. Les nouveaux paramètres de l’offre électorale régionale
Claude Patriat
Claude Patriat est professeur de science politique à l’Université de Bourgogne, habilité à diriger les recherches en sciences de l’information et de la communication. Il a notamment publié : Voter cohabitation. La fin de la monarchie républicaine, Paris, Le Pré aux Clercs, 2002 ; La culture, un besoin d’État, Paris, Hachette-Littérature, 1998 ; Éloge de la perturbation, Paris, Les Presses du Réel, 1994. Il a par ailleurs participé aux trois ouvrages consacrés aux précédentes élections régionales, Région. Le baptême des urnes (1986), Le vote éclaté (1992), Le vote incertain (1998), Paris, Presses de Sciences Po. Il dirige l’Institut Denis Diderot, spécialisé dans les métiers de la culture et de l’éducation. C’est au sein du Centre d’étude et de recherche politiques qu’il effectue ses recherches, lesquelles s’orientent autour du pouvoir politique, tant dans sa dimension symbolique qu’institutionnelle. Il explore particulièrement les rapports entre la culture et la politique.
Les conseils régionaux se sont complètement transformés lors du scrutin de mars 2004. Les élections régionales ayant toujours constitué un véritable laboratoire d’expérimentation politique, il convenait de s’interroger sur les causes de cette révolution. L’auteur examine ainsi l’évolution qui affecte l’offre électorale. Celle-ci, modifiée par l’introduction de mécanismes majoritaires dans un scrutin proportionnel, a amplifié le changement. Les régions ont cessé d’être un théâtre de protestation sociale et catégorielle, signalant un retour inattendu à la bipolarisation. Les électeurs ont utilisé la distribution régionale des listes pour plébisciter une offre partisane homogénéisée, unifiée et simplifiée, et pour exprimer un vote sanction national.
Regional Councils radically changed in the aftermath of the March 2004 round of elections. As Regional elections have traditionally and indisputably represented a political experimentation, it appeared important to question the causes of such a revolution. This article analyses the evolution involved in the electoral supply. Indeed, the 2004 electoral supply was modified by the introduction of majority based elections in a proportional system, which amplified the change. Now, regions have ceased to be the scene for social protest, which has unexpectedly favoured a return to bi-polarisation. In their use of regional electoral rolls, voters approved the homogenous partisan political supply, and clearly demonstrated their disapproval.
Au fil du temps, on avait pris l’habitude de voir les élections régionales comme un véritable laboratoire d’expérimentation électorale. La reconnaissance de ce statut expérimental tient à trois éléments conjugués : d’abord, le mode de scrutin, puisque la proportionnelle a fait là sa grande rentrée au milieu de l’univers majoritaire des consultations locales ; ensuite, le positionnement dans le dispositif institutionnel, puisque les régions s’inscrivent dans un territoire quelque peu flou, cerné par les cimes des élections nationales, au-dessus, par les vieilles montagnes érodées des départements, en dessous ; enfin, la place dans le calendrier électoral, situées que sont ces élections à proximité d’échéances centrales qu’elles annoncent ou dénoncent. La combinaison des trois facteurs détermine un espace de liberté pour les comportements des acteurs politiques comme des électeurs, les premiers se trouvant exonérés, d’une part des contraintes des systèmes partisans traditionnels, les seconds pouvant, sans risque immédiat, faire les élections buissonnières. Voilà donc un lieu propice pour adresser un signal aux majorités nationales et aux partis de gouvernement, et/ou pour tenter de nouvelles trajectoires. C’est précisément là qu’en 1992, à la veille du grand renversement de tendance des législatives de 1993, le Parti socialiste avait pu percevoir sa grande solitude et mesurer les limites de la gauche fragilement unie. C’est ici surtout que l’on avait vu apparaître cette floraison d’inconnus au royaume des partis, nouveaux venus destinés à perturber durablement le jeu politique local et national
[1]. N’est-ce pas là, enfin, qu’en 1998, exploitant l’érosion des majorités de gouvernement, le Front national allait provoquer le scandale en s’érigeant arbitre des désignations des présidents de région
[2] ?
Un élu régional d’un genre nouveau
Il est des orages secs plus dévastateurs que des tempêtes : celui des 21 et 28 mars 2004 a complètement transformé le paysage des élus régionaux. On nous a changé nos régions : les voici dotées de majorités de gouvernement d’autant plus qualifiées que la prime majoritaire vient souvent se superposer à une majorité absolue acquise dans les urnes : la barre des 50 % est franchie dans 11 régions continentales sur 21, toujours en faveur de la gauche, alors même qu’il y avait des triangulaires dans 7 d’entre elles. Or, on se souvient qu’en 1998, la majorité absolue était atteinte dans deux régions seulement, Limousin et Pays de la Loire, et que le caractère très relatif de la majorité dans 15 autres rendait incertaine ou précaire la constitution d’une équipe homogène.
Régularisés dans leurs conditions politiques de fonctionnement, les conseils régionaux se sont brutalement féminisés pour moitié : la force de la loi, transformant la parité d’ardente incitation en incontournable obligation, a ouvert grand aux femmes la porte des désignations, puis de l’élection. Car le législateur avait pris toutes les précautions pour éviter les habituelles tentatives de contournement et finalement imposé l’alternance stricte homme/femme du début à la fin de chaque liste. Mars 2004 est donc à marquer d’une pierre blanche sur le front du combat contre les discriminations liées au sexe : il s’agit de la première consultation nationale respectant strictement la parité. Certes, l’optimisme de ce constat peut être tempéré sensiblement : le processus d’instauration répondant plus à la contrainte juridique qu’à la conviction spontanée des acteurs, il s’en faut que la plus forte présence des femmes se traduise par un partage plus grand des responsabilités. Seule l’extrême gauche, dont 11 listes sur 21 sont conduites par des femmes, respecte jusqu’au bout la nouvelle donne. En revanche, l’UMP et le PS réservent chacun 20 directions à des candidats masculins. D’où cette contradiction éclatante entre un nombre d’élues sans précédent et une réduction à la portion congrue des présidences qui leur reviendront finalement.
Tableau 1
Les rapports de force par tendance et en ordre décroissant à l’issue du 2e tour des élections de mars 2004 (en %) (21 régions continentales)
Gauche Droite ExtD Limousin 62,0 Pays de la Loire 47,6 Alsace 22,0 Bretagne 58,7 Auvergne 47,4 PACA 21,0 Midi-Pyrénées 57,5 Alsace 43,6 Nord-Pas-de-Calais 19,7 Poitou-Charentes 55,1 Bretagne 41,3 Picardie 18,7 Aquitaine 54,9 Île-de-France 40,7 Champagne-Ardenne 18,3 Haute-Normandie 52,7 Basse-Normandie 40,0 Lorraine 17,3 Auvergne 52,7 Champagne-Ardenne 39,8 Franche-Comté 17,1 Bourgogne 52,5 Rhône-Alpes 38,2 Centre 16,5 Pays de la Loire 52,4 Limousin 38,0 Languedoc-Roussillon 15,7 Nord-Pas-de-Calais 51,8 Poitou-Charentes 36,2 Bourgogne 15,4 Languedoc-Roussillon 51,2 Franche-Comté 36,1 Rhône-Alpes 15,3 Centre 49,2 Picardie 35,9 Haute-Normandie 14,6 Île-de-France 49,2 Centre 34,4 Basse-Normandie 13,8 Lorraine 48,5 Lorraine 34,2 Midi-Pyrénées 12,1 Franche-Comté 46,7 PACA 33,8 Aquitaine 11,7 Rhône-Alpes 46,5 Aquitaine 33,5 Île-de-France 10,1 Basse-Normandie 46,2 Languedoc-Roussillon 33,1 Poitou-Charentes 8,7 Picardie 45,4 Haute-Normandie 32,7 Auvergne 0,0 PACA 45,2 Bourgogne 32,1 Bretagne 0,0 Champagne-Ardenne 41,9 Midi-Pyrénées 30,4 Limousin 0,0 Alsace 34,4 Nord-Pas-de-Calais 28,4 Pays de la Loire 0,0
Tableau 2
L’évolution des majorités présidentielles de 1986 à 1998 (21 régions continentales)
1986 1992 1998 à gauche à droite à gauche à droite à gauche à droite Majorité absolue (en sièges) 2 Limousin Nord-Pas-de-Calais 10 Alsace Auvergne Bourgogne Bretagne Centre Lorraine Basse-Normandie Pays de la Loire Poitou-Charentes Rhône-Alpes 1 Limousin 4 Auvergne Franche-Comté Basse-Normandie Pays de la Loire 1 Limousin 1 Pays de la Loire Majorité relative (en sièges) 5 Aquitaine Franche-Comté Languedoc-Roussillon Haute-Normandie Picardie 3 Champagne-Ardenne Île-de-France PACA 3 Languedoc-Roussillon Haute-Normandie Nord-Pas-de-Calais 12 Alsace Aquitaine Bourgogne Bretagne Centre Champagne-Ardenne Île-de-France Lorraine Midi-Pyrénées Picardie Poitou-Charentes Rhône-Alpes 10 Aquitaine Bourgogne Centre Île-de-France Languedoc-Roussillon Midi-Pyrénées Haute-Normandie Nord-Pas-de-Calais Picardie PACA 6 Alsace Auvergne Bretagne Champagne-Ardenne Lorraine Basse-Normandie Égalité (en sièges) (1) Midi-Pyrénées (1) PACA (3) Franche-Comté Poitou-Charentes Rhône-Alpes Présidences 2 19 2 19 8 13 En italiques : régions à majorité de gauche (en sièges) et présidence à droite.
S’il est encore trop tôt pour se prononcer sur les effets durables d’entraînement sur la féminisation de cette transformation, il n’en reste pas moins que, combinée à un redéploiement des candidatures consécutif à la généralisation des règles sur le cumul des mandats, celle-ci a pesé fortement sur la constitution des listes. Ne serait-ce, d’abord, qu’au travers de la question des renouvellements de mandat : le faible nombre de sortantes (inférieur à 1 sur 4) nécessitait d’emblée un rééquilibrage au détriment des élus masculins sur les positions éligibles. À cette première contrainte venait s’ajouter une seconde, issue des arbitrages nécessaires entre formations pour la construction des listes d’union : le caractère général de l’obligation paritaire s’appliquant à des listes régionales (les départements ne proposant que des sections), il ne devenait plus aussi simple qu’antérieurement d’utiliser le cadre départemental pour procéder à des ajustements négociés. D’une manière mécanique, l’instauration de la parité aura donc contribué, à elle seule, à une part notable du renouvellement des élus. Enfin, l’introduction de la parité s’est traduite par la disparition des listes purement féminines qui s’étaient constituées, ici ou là, pour protester contre l’insuffisante représentation politique du « deuxième sexe ». Pour référence, on rappellera qu’en Alsace, dans le seul département du Bas-Rhin, deux listes de ce type étaient présentes en 1998, l’une intitulée « femmes de gauche », l’autre « femmes de droite ».
Ainsi féminisés, stabilisés autour de fortes majorités, les conseils régionaux se sont nettement colorés politiquement, en termes partisans. De deux manières : en positif, par le double jeu de la victoire quasi absolue des formations de l’ancienne gauche plurielle, qui l’emportent, unies ou réunies, dans 20 régions continentales sur 21, combiné avec une concentration de l’opposition autour de l’UMP et, dans une moindre mesure, de l’UDF ; l’extrême gauche de l’échiquier s’est trouvée complètement dégarnie, l’extrême droite ramenée au seul Front national amoindri et margi-nalisé ; en négatif, par la disparition pure et simple des élus « indépendants » : exit écologistes indépendants, chasseurs, régionalistes… Toute une cohorte d’élus, petits par le nombre, mais grands par le rôle décisif qu’ils avaient joué dans le fonctionnement des majorités (n’ont-ils pas été les artisans du gouvernement régional dans plusieurs cas de figure, comme en Poitou-Charentes, par exemple ?) se dissout dans la cruauté de l’éclairage partisan bipolaire. Sur les 1 691 conseillers régionaux peuplant désormais les 21 régions continentales, 1 042 (61,6 %) appartiennent aux formations de gauche, 473 (28 %) relèvent de l’UMP et de l’UDF, 176 (12,4 %) du Front national, tandis que l’extrême gauche et les indépendants n’en ont aucun. Cette mutation, largement induite par la nouvelle loi électorale, mais grandement amplifiée par les conditions politiques du scrutin, a certes valeur de simplification et de clarification du fonctionnement de la représentation régionale. Il n’en reste pas moins que la disparition de ce que d’aucuns considéraient comme une bigarrure étrange peut s’interpréter également comme un appauvrissement de la substance proprement régionale des régions. En effet, le succès de l’une ou l’autre de ces petites listes tenait souvent à sa rencontre avec un enjeu localisé, qu’il soit environnemental, sociétal, social ou culturel. À la manière des herbes sauvages, poussant dans les interstices des pierres d’un vieux mur, elles trouvaient des manières de « niches » dans des territoires précisément circonscrits, pour lesquelles la proportionnelle départementale autorisait une traduction positive. Dans un contexte de vote déjà très nationalisé, il y a là un facteur supplémentaire de « délocalisation ».
L’élu régional moyen de 2004 est donc majoritaire, mixte, de gauche et membre d’un grand parti de gouvernement. Nous voilà aux antipodes du conseiller type de la précédente assemblée, qui était un homme, de droite, très relativement majoritaire. Le dernier scrutin régional des 21 et 28 mars a bien, une nouvelle fois, rempli sa fonction de laboratoire du changement. Mais cela, d’une manière très différente des consultations précédentes, puisqu’au lieu d’accentuer l’éclatement du dispositif politique traditionnel, il a contribué à redessiner un système bipolarisé à l’extrême, dont on avait perdu l’habitude. Cette transformation à rebours indique que les deux premières spécificités des élections régionales, leur place dans le calendrier électoral et leur positionnement institutionnel entre national et local, ont joué à plein : elles ont permis de confirmer la figure d’élections intermédiaires, en libérant l’espace pour un vote sanction à l’égard de la majorité gouvernementale en place au niveau national, tout en apparaissant comme un troisième tour décalé des précédentes élections présidentielles. Ce que les législatives de juin 2002, placées sous le vent de la déflagration du 21 avril, n’avaient pu assumer. Dans cette révolution, au sens propre du terme, la troisième spécificité des élections régionales, qui tient au mode de scrutin, a elle aussi tenu une place déterminante, en fonctionnant comme un amplificateur et un accélérateur du changement. Mais non pas cette fois, à la différence des élections précédentes, grâce à la proportionnelle. Au contraire. C’est l’aménagement de type majoritaire qui, combiné à la vague politique nationale de contestation, contribue principalement au nouveau mouvement vers la bipolarisation. Cela se constate d’abord en amont du scrutin, au travers de l’offre électorale du premier tour, dont une comparaison avec celle de 1998 est en soi révélatrice d’une transformation qualitative, porteuse d’un changement potentiel. Cela devient, ensuite, criant dans la lecture de l’offre du deuxième tour, qui garantit un affrontement bipolaire. Cela se traduit durement, enfin, dans l’amplitude du résultat final.
Nous avons déjà signalé une première innovation importante en évoquant l’introduction obligatoire de la parité homme/femme. L’ensemble de la réforme, qui, si elle maintient le principe de la proportionnelle, en réduit la portée et en transforme le cadre, s’est opéré en deux temps. Il y a eu d’abord la loi du 19 janvier 1999 voulue par la gauche ; puis, la loi du 9 avril 2003 adoptée par la droite revenue aux affaires, réformant la réforme avant même qu’elle entre en application. La loi de 1999 trouvait son origine dans la difficulté, voire l’impossibilité de constituer des véritables majorités de gouvernement dans les trois quarts des régions. Elle prolongeait une autre modification touchant au fonctionnement des assemblées régionales, qui introduisait un substitut de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution pour l’adoption du budget. Il s’agissait, cette fois, de prendre le problème à la racine, au niveau du processus électoral. On se donnait donc pour objectif de mettre la constitution des exécutifs régionaux à l’abri des nuisances perturbatrices du Front national et de ses alliés de circonstance. L’introduction d’une prime majoritaire d’un quart des sièges, accompagnée par l’introduction d’un scrutin à deux tours dans le cadre de listes régionales, avait pour but de garantir l’émergence de majorités présidentielles claires et stables, tout en encourageant une prise de conscience régionale. Avec la loi de 2003, la droite ne revenait pas sur l’économie générale du système : d’un côté, elle accentuait la logique majoritaire, en aggravant le seuil de maintien au deuxième tour (porté de 5 % des suffrages exprimés à 10 % des inscrits, finalement ramené à 10 % des exprimés par la grâce du Conseil constitutionnel) ; d’un autre, elle atténuait la dimension régionaliste en faisant réapparaître les départements sous forme de sections qui serviront de base à la distribution proportionnelle des sièges au sein des listes.
La seule application de cette nouvelle logique ne pouvait que modifier sensiblement l’organisation de l’offre électorale. On notera toutefois que les deux principes sont susceptibles d’agir en sens contraire : l’exigence d’une liste régionale, avec totalisation des voix sur l’ensemble de la région, invite au regroupement. Il faut désormais, en effet, disposer d’une assise politique territoriale plus grande (8 fois plus grande dans certaines régions), ce qui ne peut que décourager les initiatives localisées sur un segment du territoire. La barre des 5 %, qui conditionne toute négociation en vue d’une fusion, devient immédiatement problématique pour une série d’acteurs dans un cadre élargi ; elle constitue une prime aux forces reconnues nationalement. À l’inverse, le scrutin à deux tours pousse vers la division au premier tour, pour permettre de se compter, puis de peser sur l’équilibre des forces dans la perspective d’un possible rassemblement ou d’un maintien en forme d’arbitrage négatif.
Cette interaction entre deux mouvements inverses a visiblement opéré. On lui doit, d’un côté, l’importante disparition de listes que l’on regroupe sous le qualificatif « d’indépendantes » et qui ne se déterminent pas d’abord en termes partisans de gauche ou de droite. On lui doit, d’un autre coté, la multiplication des listes partisanes, comme en témoigne la présence de listes UDF dans 15 régions continentales sur 21 et de multiples compositions fragmentaires de l’ancienne gauche plurielle ou encore, à l’inverse, l’alliance LO-LCR. Le résultat est que les nouvelles contraintes juridiques ont abouti à modifier faiblement la morphologie de l’offre, tout en transformant profondément son anatomie.
Une morphologie de l’offre électorale plutôt stable
Pour rendre la comparaison plausible, du fait du passage d’un cadre départemental à un cadre régional, il nous fallait procéder, pour le scrutin de 1998, à une compression des listes en moyennes régionales. Beaucoup de petites listes, en effet, jouaient sur un registre présence/absence selon les territoires, ce qui provoquait des écarts très sensibles, au sein d’une même région, d’un département à l’autre. En Aquitaine, on allait de 6 listes en Dordogne à 15 en Gironde. En Bretagne, de 7 dans le Morbihan à 13 en Ille-et-Vilaine. En PACA, de 5 dans les Hautes-Alpes à 12 dans les Alpes-Maritimes et les Bouches-du-Rhône. En revanche, l’écart était nul en Nord-Pas-de-Calais (9 et 9) et en Haute-Normandie (8 et 8), deux régions composées de seulement deux départements. Le record du plus faible nombre de listes s’établissait à 4 (Cher, Indre, Haute-Loire et Aveyron). Celui du plus fort à 15 en Gironde, 14 à Paris. Le plus faible nombre moyen de listes par région s’établissait dans le Centre (6,2), le plus élevé en Alsace (11,5). À cet éclatement géographique correspondait une large diversité des origines des candidatures, qui s’appuyaient sur des sensibilités diverses, en deçà ou au-delà du politique stricto sensu : féminisme, régionalisme, traditionalisme, social, écologie, etc.
Tableau 3
L’évolution du nombre de listes de 1998 à 2004 en Aquitaine, Auvergne, Champagne-Ardenne, Franche-Comté, Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais, Picardie et PACA
Listes en 1998 et 2004 ExtG G Ind D ExtD T Aquitaine 1998 Dordogne 0 2 1 2 1 6 Gironde 3 3 5 3 1 15 Landes 1 3 1 1 1 7 Lot-et-Garonne 0 4 2 5 1 12 Pyrénées-atlantiques 1 2 2 2 1 8 Moyenne régionale 1,0 2,8 2,2 2,6 1,0 9,6 2004 1 2 1 2 1 7 Auvergne 1998 Allier 0 2 1 2 1 6 Cantal 0 2 1 1 1 5 Haute-Loire 0 1 1 1 1 4 Puy-de-Dôme 2 2 2 1 1 8 Moyenne régionale 0,5 1,8 1,3 1,3 1,0 5,8 2004 1 3 2 1 2 9 Champagne-Ardenne 1998 Ardennes 1 2 1 1 1 6 Aube 1 2 1 4 1 9 Marne 1 1 2 2 1 7 Haute-Marne 1 1 1 2 1 6 Moyenne régionale 1,0 1,5 1,3 2,3 1,0 7,0 2004 1 2 0 2 2 7 Franche-Comté 1998 Doubs 1 3 2 3 1 10 Jura 1 2 2 3 1 9 Haute-Saône 1 2 2 1 1 7 Territoire de Belfort 1 1 1 1 1 5 Moyenne régionale 1,0 2,0 1,8 2,0 1,0 7,8 2004 1 2 3 2 2 10 Île-de-France 1998 Paris 1 2 5 5 1 14 Seine-et-Marne 1 1 3 3 1 9 Yvelines 1 1 3 4 1 10 Essonne 2 1 3 3 1 10 Hauts-de-Seine 1 1 3 4 1 10 Seine-Saint-Denis 2 1 2 3 1 9 Val-de-Marne 2 1 3 2 1 9 Val-d’Oise 1 2 2 2 2 9 Moyenne régionale 1,4 1,3 3,0 3,3 1,1 10,0 2004 1 2 1 2 2 8 Nord-Pas-de-Calais 1998 Nord 1 3 2 2 1 9 Pas-de-Calais 1 3 2 2 1 9 Moyenne régionale 1,0 3,0 2,0 2,0 1,0 9,0 2004 1 3 3 2 2 11 Picardie 1998 Aisne 1 2 2 1 1 7 Oise 1 2 2 4 1 10 Somme 1 2 3 1 1 8 Moyenne régionale 1,0 2,0 2,3 2,0 1,0 8,3 2004 1 2 0 1 1 5 PACA 1998 Alpes-de-Haute-Provence 0 1 2 1 1 5 Hautes-Alpes 0 2 1 1 1 5 Alpes-Maritimes 1 2 5 3 1 12 Bouches-du-Rhône 1 3 4 3 1 12 Var 0 2 5 3 1 11 Vaucluse 0 3 5 2 1 11 Moyenne régionale 0,3 2,2 3,7 2,2 1,0 9,3 2004 1 2 4 4 2 13
Si l’on compare à présent la situation de l’offre en 2004 à celle de 1998, le constat est, de prime abord, quelque peu surprenant. En effet, on pouvait légitimement former l’hypothèse que les contraintes imposées par la réforme du mode de scrutin (extension régionale du cadre de vote et du décompte des suffrages, accompagnée de l’établissement d’un seuil de maintien pour le second tour à 10 % et d’un seuil de 5 % pour participer aux fusions) entraîneraient une diminution du nombre des compétiteurs. Or, la nouvelle règle électorale a bien pu imposer mécaniquement un resserrement des écarts entre les circonscriptions électorales, elle n’a pas suffi à réduire sensiblement le nombre des listes disponibles en moyenne pour chaque électeur. Ainsi, en 1998, le nombre moyen de listes par région, sur les 21 régions continentales, s’élevait à 8,3 (175 listes en total des moyennes régionales). Il est en 2004 de 7,9, soit 166 listes. Cette très faible amplitude (– 0,4) est déjà en soi significative. Mais la surprise s’accroît si l’on observe les évolutions circonscription par circonscription. Certes, l’offre politique se restreint dans 11 régions sur 21, soit dans un peu plus d’une sur deux : 2 régions n’ont que 5 listes (Poitou-Charentes, Picardie), chiffre dont la seule Auvergne approchait en 1998, avec 5,8. La diminution la plus forte s’observe en Picardie, où l’on passe de 8,3 à 5, puis en Aquitaine (de 9,6 à 7). Dans les cas de réduction de l’offre, deux facteurs se conjuguent diversement pour expliquer la baisse : l’union à gauche et/ou à droite, l’affaissement des candidatures indépendantes.
Tableau 4
L’évolution du nombre de listes de 1998 à 2004 (21 régions continentales)
1998* 2004 2004-1998 Picardie 8,3 5 –3,3 Aquitaine 9,6 7 –2,6 Pays de la Loire 8,6 6 –2,6 Alsace 11,5 9 –2,5 Bretagne 9,3 7 –2,3 Île-de-France 10,0 8 –2,0 Rhône-Alpes 8,9 7 –1,9 Poitou-Charentes 6,5 5 –1,5 Limousin 8,0 7 –1,0 Basse-Normandie 10,0 9 –1,0 Haute-Normandie 8,0 7 –1,0 Centre 6,2 6 –0,2 Champagne-Ardenne 7,0 7 0,0 Languedoc-Roussillon 8,8 9 0,2 Lorraine 8,8 9 0,3 Bourgogne 7,5 8 0,5 Midi-Pyrénées 6,5 7 0,5 Nord-Pas-de-Calais 9,0 11 2,0 Franche-Comté 7,8 10 2,3 Auvergne 5,8 9 3,3 PACA 9,3 13 3,7 Total 175,2 166 –9,2 Moyenne 8,3 7,9 –0,4 * En moyenne par région
Toutefois, ce constat logique et attendu s’affaiblit sensiblement lorsque l’on relève le phénomène inverse : non seulement l’offre électorale ne se réduit pas d’une manière générale ou homogène, mais dans 10 régions sur 21, le nombre de listes ou bien augmente (dans 8 cas, soit 38,1 %), ou reste stable (2 cas, soit 9,5 %). Le chiffre le plus élevé est atteint en PACA (avec 13 listes), puis en Nord-Pas-de-Calais (11 listes). La progression est la plus importante en PACA, où l’on passe de 9,3 à 13 listes, puis en Auvergne (de 5,8 à 9) et en Franche-Comté (de 7,8 à 10). On remarquera que la plus forte progression (+ 3,7 en PACA) est supérieure à la plus forte régression (– 3,3 en Picardie). Pour affiner cette lecture paradoxale et renforcer les termes de la comparaison avec 1998, il convient d’observer les deux offres successives en se plaçant au niveau départemental. On relève alors que, dans 4 régions sur 21 (Alsace, Haute-Normandie, Île-de-France, Picardie), les électeurs de tous les départements de chacun des ensembles régionaux disposent effectivement en 2004 de termes de choix plus restreints. Les deux départements où l’offre connaît son plus grand resserrement sont Paris (de 14 à 8 listes) et la Gironde (de 15 à 7). Mais, dans le même temps, 3 régions, Auvergne, Franche-Comté, PACA, voient tous leurs départements disposer d’une augmentation des listes offertes aux électeurs. Parfois de manière spectaculaire : ainsi, par exemple, les Alpes-de-Haute-Provence et les Hautes-Alpes passent de 5 listes départementales à 13 listes régionales ; le Territoire de Belfort, de 5 à 10. Sur le total de 94 départements continentaux, 49 (soit 52,1 %) voient l’offre diminuer, 32 (soit 34 %) augmenter, 13 (soit 13,8 %) rester stable.
Du fait de ce double jeu de réduction/expansion, l’effet d’homogénéisation régionale de l’offre induit par la réforme n’a donc entraîné qu’une légère baisse de la médiane des populations de candidats sur l’ensemble du territoire. Une forte pluralité de listes, que n’ont pas rebuté les contraintes et les risques des nouvelles règles, maintient les possibilités formelles d’un vote éclaté, comme par le passé. La persistance d’une morphologie émiettée de la distribution des listes invite donc à chercher ailleurs les transformations imputables aux modifications du mode de scrutin.
Une anatomie de l’offre électorale profondément modifiée
C’est, en effet, en interrogeant les types de listes présentes au travers des différentes régions que le changement commence à prendre figure sensible. Si, quantitativement, l’offre varie assez peu, sa texture et sa signification se transforment substantiellement. Les listes peuvent bien être presque aussi nombreuses, ce ne sont plus les mêmes. La contrainte ajoutée par l’exigence d’une constitution régionale des listes, renforcée par l’instauration des seuils de 10 % et 5 % des suffrages exprimés pour participer directement ou par fusion au deuxième tour et donc à la distribution des sièges, a, sans aucun doute, participé largement au laminage des petites listes diverses non portées par des appareils politiques nationaux ou des organisations nationales.
Lors des deux scrutins régionaux antérieurs de 1998 et de 1992, on avait vu fleurir, activés par la grâce de la proportionnelle, des mouvements porteurs de protestations ou de revendications qui faisaient émerger dans la compétition régionale des enjeux sociaux diversifiés. Cela, à côté des partis traditionnels, voire contre eux. Le contexte politique et social actuel, avec, par exemple, la réforme de l’indemnisation du chômage, ou la modification du régime des retraites, ou encore la question de l’emploi culturel, semblait propice à la reproduction d’une expression sociale particulière. Or, que constate-t-on ? Des disparitions complètes : plus une seule liste de chômeurs, d’associatifs, de femmes, etc. Des diminutions nettes : sans s’estomper complètement, les autres listes catégorielles diminuent sensiblement. Une absence de remplacement : dans cet espace laissé en jachère, on ne rencontre, au travers de toute la France continentale, que 3 nouvelles listes « indépendantes » : 2 listes « buralistes » (dont on notera qu’elles sont situées en Alsace et dans le Nord-Pas-de-Calais, deux régions frontalières, particulièrement sensibles à cette question du prix du tabac, chacune composée de deux départements seulement) ; 1 seule liste portant les positions des acteurs culturels, la liste « Culture, liberté, égalité, fraternité » (CLEF) en Franche-Comté.
Tableau 5
L’évolution de l’offre politique de 1986 à 2004 (Aquitaine, Auvergne, Champagne-Ardenne, Franche-Comté, Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais, Picardie et PACA)
Aquitaine 1986 LO PCF PS DVG UDF RPR DVD FN Div 1992 ExtG PCF PS MRG Verts GE CPNT DivRég UPF DVD FN 1998 ExtG G plur. DVG GE CPNT UDF RPR DVD FN Div 2004 LCR LO PCF MRC PS Verts PRG CPNT UDF UMP FN Auvergne 1986 LO PCF PS DVG Verts DVD UDF RPR FN Div 1992 ExtG PCF PS MRG Verts GE CPNT DivRég DVD UPF FN 1998 ExtG G plur. DVG Éco CPNT DVD UDF RPR FN 2004 LCR LO PCF PS Verts MEI DVI UMP UDF FN MNR Champagne-Ardenne 1986 PCF PS DVD UDF RPR FN Div 1992 ExtG PCF PS MRG Verts GE CPNT DivRég DVD UPF FN 1998 ExtG G plur. DVG Éco CPNT DVD UDF RPR FN 2004 LO LCR PS PCF MRC PRG Verts UDF UMP CNIP FN MNR Franche-Comté 1986 LO PCF PS Verts DVD UDF RPR FN Div 1992 ExtG PCF PS MRG Verts GE CPNT DivRég DVD UPF FN 1998 ExtG G plur. DVG Éco CPNT DVD UDF RPR FN Div 2004 LO LCR PCF MRC PRG PS Verts AGR MEI CLEF PF UDF UMP FN MNR Île-de-France 1986 LO PCF PS DVG Verts DVD UDF RPR FN Div 1992 ExtG PCF PS MRG Verts GE CPNT DivRég DVD UPF FN 1998 ExtG G plur. DVG DivÉco GE DVD UDF RPR FN ExtD Div 2004 LO LCR PCF CIT AGR PS Verts MRC PRG GE PF Div UDF CAP21 UMP MPF CNIP FN MNR Nord-Pas-de-Calais 1986 LO PCF PS Verts DVD UDF RPR FN 1992 ExtG PCF PS MRG Verts GE CPNT DivRég DVD UPF FN 1998 ExtG G plur. DVG CPNT DVD UDF RPR FN Div 2004 LO LCR PCF PS MRC PRG Verts MEI Bural. DDC UDF UMP CNIP FN MNR Picardie 1986 LO PCF PS DVG Verts -DVD UDF RPR FN 1992 ExtG PCF PS MRG Verts GE CPNT DivRég DVD UPF FN 1998 ExtG G plur. DivÉco CPNT DVD UDF RPR FN Div 2004 LO LCR PCF PS-Verts PRG UDF-UMP CAP21-CNIP FN PACA 1986 LO PCF PS DVG Verts DVD UDF RPR FN Div 1992 ExtG PCF PS MRG Verts GE CPNT DivRé g DVD UPF FN + ExtD 1998 ExtG G plur. DVG GE DivÉco CPNT DVD UDF RPR FN Div 2004 LCR LO PS-PCF Verts-MRC PRG-AGR DVG MEI DVI CPNT DDC DVD DVD UDR UMP UDF CAP21 FN MNR
Les élections régionales semblent donc avoir largement cessé d’être un théâtre de protestation sociale et catégorielle détaché des appareils partisans. Mais, comme le suggérait déjà l’observation quantitative des listes en présence, l’espace laissé vacant par cet effacement relatif a été récupéré en grande partie. Cette fois, dans une logique de politisation de l’offre électorale : place aux acteurs se positionnant clairement sur l’axe droite/gauche. Un examen de l’évolution des étiquettes depuis 1986 dans l’ensemble des régions dessine nettement le cadre de cette transformation. En 2004, on voit apparaître trois types de cas de figure, produits par une interaction entre les phénomènes de résistance, de stabilité et de transformation. Il y a d’abord celui illustré par les 4 régions Nord-Pas-de-Calais, PACA, Auvergne et Franche-Comté : on se souvient qu’il s’agit de celles qui ont connu la plus forte croissance de l’offre électorale et dont les deux premières détiennent le record de compétiteurs. Le nombre de « cases » occupées augmente, car de nouvelles listes partisanes, exprimant des enjeux politiques, viennent s’ajouter à des listes indépendantes qui résistent bien. Ensuite, à l’opposé, vient le cas de la Picardie, où l’offre politique se resserre en même temps que disparaissent toutes les listes indépendantes : cette double soustraction libère un maximum d’espace qui n’est pas réapproprié. Les régions Bretagne, Centre, Pays de la Loire, Poitou-Charentes s’approchent de ce second type. Enfin, le troisième cas de figure, qui regroupe plus de la moitié des régions, est intermédiaire entre les deux précédents : il se caractérise par une très forte réduction des listes indépendantes, mais une part de l’espace dégagé est récupérée par des listes partisanes, du fait de divisions ou de concurrences, à droite ou à gauche. L’Aquitaine, Champagne-Ardenne, ou encore la Bourgogne, peuvent servir d’exemples. Ce troisième cas permet particulièrement d’appréhender le double mouvement de translation qui génère la relative stabilité quantitative de l’offre : on voit comment, sur l’effondrement des expressions catégorielles, s’inscrit un redéploiement des forces politiques classiques, qui s’emparent avec délices de la possibilité nouvelle offerte par l’instauration du scrutin à deux tours. L’éclatement des listes reste important. Mais, à la fragmentation par la diversité sociale en vigueur lors des scrutins précédents, se substitue une fragmentation par division politique de type bipolaire.
L’offre politique du premier tour se répartit en trois blocs : un bloc central, celui des partis de gouvernement, le plus important avec 80 listes sur un total de 166 (48,2 %) ; un bloc des deux extrêmes, avec 57 listes (34,3 %) ; un bloc des « indépendants », avec 29 listes (17,5 %). La ventilation détaillée est la suivante :
- extrême gauche : 22 listes (13,2 %) [21 LO-LCR ou LCR-LO ; 1 divers ExtG] ;
- gauche : 40 listes (24,1 %) ;
- indépendants : 29 (17,5 %) ;
- droite : 40 (24,1 %) ;
- extrême droite : 35 (21,1 %) [21 FN ; 13 MNR ; 1 Alsace d’abord].
La chute spectaculaire des « indépendants » s’inscrit dans ces chiffres : alors qu’en 1998, avec 26,1 % des listes, ils constituaient le plus gros bataillon de ceux qui sollicitaient les suffrages des électeurs régionaux, les voilà, en 2004, en avant-dernière position, légèrement devant l’extrême gauche. Les listes de ce type disparaissent purement et simplement dans 4 régions (Bretagne, Champagne-Ardenne, Pays de la Loire, Picardie). Les écologistes restés autonomes, regroupés derrière le MEI, ne sont plus présents que dans 7 régions, le mouvement CPNT, seulement dans 8 (sans même garantir sa présence en Picardie, malgré le poids de la chasse en baie de Somme). Ces deux mouvements forment néanmoins à eux deux plus de 50 % de l’effectif total du groupe. Ils ont donc mieux résisté que les autres aux contraintes du nouveau mode de scrutin. Cela tient probablement à leur enracinement spécifique, acquis au fil de candidatures répétées, au plan régional ou européen. Cela s’explique également par leur capacité avérée à lier des mobilisations autour d’enjeux localisés avec une organisation nationale susceptible d’amplifier la résonance des revendications dont ils sont porteurs. Certes, la seule transformation des règles juridiques ne suffit pas à rendre compte du déficit des listes « indépendantes » : le contexte politique actuel a sans doute pesé fortement pour affaiblir leur capacité potentielle de diversion vis-à-vis du système politique. Mais le cumul de cet affaiblissement avec la rigueur des contraintes nouvelles a amplifié le freinage des initiatives, entraînant du même coup une réduction de la diversité régionale et de l’animation locale de la campagne.
Tableau 6
La répartition des listes au premier tour de scrutin des élections régionales le 21 Mars 2004 (21 régions continentales)
Alsace Aquitaine Auvergne Bourgogne Bretagne Centre Champagne-Ardenne Franche-Comté Île-de-France Languedoc-Roussillon Limousin Lorraine Midi-Pyrénées Nord- Pas-de-Calais Basse-Normandie Haute-Normandie Pays de la Loire Picardie Poitou-Charentes PACA Rhône-Alpes ExG 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 2 1 1 1 1 1 1 22 PS X PS+PCF PS+PCF+PRG X X X X X PS+PCF+MRC X PS+PC+PRG+Verts X X X X X X X PS+Verts X X PS+Verts+PRG X X X PS+Verts+PCF X PS+MRG+MRC X MRC X PCF+MRC X PCF+PRG+ MRC X X Verts X X X X X X X Verts+PC Verts+PRG X PCF X X X X PC+PRG PC+PRG+Verts DVG X X X Sous-total gauche 2 2 3 2 2 1 2 2 2 1 2 2 2 3 3 1 1 2 1 2 2 40 CPNT X X X X X X X X MEI X X X X X X X DivIndpdts XX X XX X XX XX X XX X Sous-total Indpdts 3 1 2 1 0 1 0 3 1 3 1 1 1 3 1 1 0 0 1 4 1 29 UMP X X X X X X X X X X X X X X X UDF X X X X X X X X X X X X X X X UMP+UDF X X X X X X DVD X XXX Sous-total droite 1 2 1 2 2 2 2 2 2 2 2 3 2 2 2 2 2 1 1 4 1 40 FN X X X X X X X X X X X X X X X X X X X X X MNR X X X X X X X X X X X X X X DivExD Sous-total ExtDrte 2 1 2 2 2 1 2 2 2 2 1 2 1 2 1 2 2 1 1 2 2 35 Total 9 7 9 8 7 6 7 10 8 9 7 9 7 11 9 7 6 5 5 13 7 166
Avec 40 listes chacune, la gauche et la droite de gouvernement se taillent la part du lion, formant près de 50 % de l’offre totale. Elles remplissent allègrement les creux formés par les ravinements qui affectent les rangs des « petites listes ». D’autant plus aisément que l’union n’est pas la règle dominante, ni dans un camp, ni dans l’autre. La gauche, sur la base des composantes de la gauche plurielle, n’est rassemblée que dans 7 régions continentales sur 21, soit le tiers ; la droite (UMP + UDF), seulement dans 6. Encore ces unions sont-elles largement asymétriques : la droite et la gauche ne sont soudées en face-à-face que dans deux régions, Poitou-Charentes et PACA. Enfin, encore plus significativement, la gauche ne se présente unie que dans 3 des 8 régions qu’elle détenait depuis 1998, la droite, dans 5 des 13 qu’elle contrôlait sur la même période.
On pouvait légitimement penser que l’expérience calamiteuse de l’élection présidentielle de 2002 associée au souci de tirer un maximum de bénéfice du nouveau mode de scrutin et à la volonté d’assumer ensemble un bilan commun amèneraient les forces de gauche à se rassembler dès le premier tour. On voit que, dans deux cas sur trois, il n’en est rien. Certes, la situation s’est un peu améliorée par rapport à 1998, où la gauche plurielle se présentait unie dans la totalité des départements de seulement 4 régions (Alsace, Centre, Île-de-France, Limousin), quoique ce chiffre mérite d’être corrigé un peu par le fait que l’union se réalisait dans les trois quarts des départements de 4 autres régions. En 2004, dans les 14 régions continentales où les forces de l’ancienne gauche plurielle se présentent dispersées, la palette des compositions proposées est impressionnante : on recense pas moins de 19 types d’agrégation entre les différentes composantes. Mais, à défaut d’union totale, la division n’est jamais intégrale : il n’y a aucun cas de figure où tous les alliés affrontent individuellement le scrutin : on trouve au maximum trois listes (dans 3 régions, Auvergne, Basse-Normandie, Nord-Pas-de-Calais) ; dans les 12 autres, il n’y a que 2 listes. Tantôt, l’une des forces se présente seule face à une liste regroupant toutes les autres (ainsi le PCF dans deux régions, les Verts dans 4). Tantôt, il s’agit de deux types de regroupement dont la diversité des géométries reflète les tensions et les enjeux régionaux. La Franche-Comté constitue, à cet égard, un exemple parlant, qui voit, d’un côté, les socialistes s’unir aux Verts, de l’autre, le PCF s’associer au PRG et au MDC.
Vue de droite, la question de l’union UMP/UDF est encore plus brûlante. En effet, la montée des divisions apparaît considérable, puisque seules 6 régions disposent d’une liste commune, alors qu’en 1998, RPR et UDF étaient allés ensemble au combat dans 16 régions. Certes, cette union avait suscité de multiples dissidences (phénomène qu’on retrouve encore aujourd’hui, par exemple en PACA, où, malgré l’entente, on dénombre 4 listes de droite). Pourtant, la création de l’UMP, ambitieuse tentative de restructuration de la droite, avait pour objectif et pour vocation de fédérer l’ensemble des forces de celle-ci dans un unique grand parti. Or, voilà qu’avant même de connaître son baptême des urnes, ce mouvement doit affronter la concurrence d’une UDF dont il n’a intégré qu’une partie des composantes dans 15 régions continentales sur 21 (soit plus de 70 % des cas). Par ailleurs, on notera que, à l’exception de l’Alsace, seule nouvelle venue, les régions où la droite gouvernementale s’unit étaient déjà dans cette situation en 1998.
Tableau 7
Les listes en présence, par tendance, aux premier et deuxième tours des élections régionales (21 régions continentales)
ExtG Gauche Indpdts Droite ExtD Total Alsace 1er tour 1 2 3 1 (union) 2 9 2ème tour 0 1 0 1 1 3 Aquitaine 1er tour 1 2 1 2 1 7 2ème tour 0 1 0 1 (fusion) 1 3 Auvergne 1er tour 1 3 2 1 (union) 2 9 2ème tour 0 1 (fusion à 3) 0 1 0 2 Bourgogne 1er tour 1 2 (union) 1 2 2 8 2ème tour 0 1 0 1 (fusion manquée) 1 3 Bretagne 1er tour 1 2 0 2 2 7 2ème tour 0 1 (fusion) 0 1 (fusion) 0 2 Centre 1er tour 1 1 (union) 1 2 1 6 2ème tour 0 1 0 1 (fusion) 1 3 Champagne-Ardenne 1er tour 1 2 0 2 2 7 2ème tour 0 1 (fusion manquée) 0 1 (F) 1 3 Franche-Comté 1er tour 1 2 3 2 2 10 2ème tour 0 1 0 1 (fusion manquée) 1 3 Île-de-France 1er tour 1 2 1 2 2 8 2ème tour 0 1 (fusion) 0 1 (fusion) 1 3 Languedoc-Roussillon 1er tour 1 1 (union) 3 2 2 9 2ème tour 0 1 0 1 (fusion manquée) 1 3 Limousin 1er tour 1 2 1 2 1 7 2ème tour 0 1 (fusion) 0 1 (fusion) 0 2 Lorraine 1er tour 1 2 1 3 2 9 2ème tour 0 1 0 1 (fusion à 3) 1 3 Midi-Pyrénées 1er tour 1 2 1 2 1 7 2ème tour 0 1 (fusion manquée) 0 1 (fusion) 1 3 Nord-Pas-de-Calais 1er tour 1 3 3 2 2 11 2ème tour 0 1 (fusion à 3) 0 1 (fusion) 1 3 Basse-Normandie 1er tour 2 3 1 2 1 9 2ème tour 0 1 (fusion) 0 1 (fusion manquée) 1 3 Haute-Normandie 1er tour 1 1 (union) 1 2 2 7 2ème tour 0 1 0 1 (fusion) 1 3 Pays de la Loire 1er tour 1 1 (union) 0 2 2 6 2ème tour 0 1 0 1 (fusion) 0 2 Picardie 1er tour 1 2 0 1 (union) 1 5 2ème tour 0 1 (fusion) 0 1 1 3 Poitou-Charentes 1er tour 1 1 (union) 1 1 (union) 1 5 2ème tour 0 1 0 1 1 3 PACA 1er tour 1 2 (union) 4 4 (union) 2 13 2ème tour 0 1 0 1 1 3 Rhône-Alpes 1er tour 1 2 1 1 (union) 2 7 2ème tour 0 1 (fusion) 0 1 1 3 1er tour Total 22 40 29 40 35 166 Moyenne 1,0 1,9 1,4 1,9 1,7 7,9 % 13,3 24,1 17,5 24,1 21,1 100,0 2ème tour Total 0 21 0 21 17 59
L’offre électorale à l’épreuve du vote du premier tour
Nous ne prétendons bien sûr pas ici mesurer les effets de l’offre électorale sur le comportement des électeurs, opération d’évaluation qui suppose des outils d’analyse beaucoup plus fins que ceux dont nous disposons. Il s’agit simplement d’observer comment les électeurs ont joué avec cette offre, en dégageant au passage les coïncidences, les distorsions ou corrélations les plus apparentes entre les différentes situations proposées et les solutions formulées par les suffrages. Il s’agit également de présenter les conséquences politiques directes du vote du premier tour sur le deuxième, puisque l’une des innovations majeures de ces élections régionales était précisément l’invention d’un deuxième tour. Les nouvelles règles juridiques, en tant qu’elles instituaient un deuxième tour assorti d’un seuil de maintien, pré-dictaient que les électeurs classent les listes en trois catégories : celles qui sont éliminées, celles qui sont en situation de fusionner, celles qui sont en situation de se maintenir (ou, a fortiori, de fusionner).
Du point de vue général de la mobilisation, on n’observe aucune corrélation entre la nouvelle offre électorale et la participation : celle-ci est partout en hausse, quel que soit le cas de figure de l’offre. Dans le prolongement de la dernière décennie, marquée, d’élection en élection, par un désintérêt croissant pour la vie politique, on pouvait penser que le caractère régional des listes, leur formulation directement partisane, l’affaiblissement des listes d’intérêts sectorisés et localisés, le faible renouvellement des postulants à la présidence (seuls deux présidents sortants ne se représentaient pas) étaient susceptibles d’encourager l’abstentionnisme. Or, si l’on examine les deux régions où la croissance de la participation est la plus forte (Poitou-Charentes et Île-de-France, + 6,8 % par rapport à 1998), un autre regard s’impose. Dans les deux cas, la distribution des listes est sensiblement différente : en Poitou-Charentes, où le combat est le plus symboliquement politique et l’offre la plus simplifiée et la plus organisée autour des appareils politiques unifiés (5 listes), les scores recueillis par les deux listes de droite et de gauche représentent 79,2 % du total des suffrages exprimés. En Île-de-France, où l’offre, quoique plus resserrée qu’en 1998, restait à la fois plus variée et plus large du fait des divisions à droite et à gauche (8 listes), la part emportée par les listes des partis de gouvernement dépasse les 80 %.
De même, il n’apparaît pas de lien univoque entre l’état de division ou d’union des forces et les scores recueillis par l’un ou l’autre camp, comme l’indique déjà l’exemple de l’Île-de-France. Les listes de gauche progressent dans plus de 85 % des régions continentales (18 sur 21), qu’elles soient divisées ou unies. Elles restent stables, à leur niveau de 1998, en Aquitaine, où elles se présentaient désunies. On notera que la gauche enregistre sa plus forte progression dans 3 régions où elle se présentait divisée en deux listes, PS, PCF et MRG, d’un côté, Verts de l’autre (Bretagne, + 12,7 ; Midi-Pyrénées, + 9,4 ; Rhône-Alpes, + 9). En revanche, dans les 2 seules régions où elle recule (Languedoc-Roussillon, – 6,8 ; Haute-Normandie, – 1,8), elle avait pourtant constitué une liste unique. Par ailleurs, ces rares reculs ne profitent pas nettement à la droite : si la légère baisse des forces de gauche en Haute-Normandie coïncide avec une petite progression de la droite, il n’en va pas de même en Languedoc-Roussillon, où l’UMP et l’UDF reculent en même temps que la gauche (– 2,6 %), tandis que les « indépendants » connaissent là leur progression la plus sensible (+ 5,6). Par ailleurs, si la gauche ne semble pas souffrir de ses divisions, c’est unie qu’elle atteint son meilleur résultat, en Poitou-Charentes (46,3 % des suffrages exprimés), face à une droite elle-même unifiée, qui recule de plus de 6 %.
La droite, quant à elle, régresse dans 15 régions continentales sur 21, qu’elle soit unie ou pas : quand elle est unie, elle régresse dans 4 cas sur 6, quand elle est désunie, dans 11 cas sur 15. Elle perd ainsi 9,1 % en Midi-Pyrénées (2 listes) ; 6,4 % en Poitou-Charentes (1 liste) ; 5,7 % en Nord-Pas-de-Calais (2 listes) ; 4,8 % en Auvergne (1 liste). Les 2 plus fortes de ses 6 progressions (Aquitaine, + 3,5 ; Île-de-France, + 3,4) se situent dans 2 régions où la division était avivée par une très forte compétition avec l’UDF. Toutefois, le plus important de ses reculs (Midi-Pyrénées, – 9,6 %) se produit également dans une région de division. Si l’on prend les deux régions où la droite réalise ses meilleurs résultats (Pays de la Loire, 44,5 % ; Île-de-France, 40,9 %), on voit qu’il s’agit de deux cas où elle se présentait divisée. Enfin, dans les deux régions où elle atteint son plus faible niveau (Nord-Pas-de-Calais, 25,3 %, PACA, 28,6 %), la première s’inscrit dans la division, la seconde dans l’unité.
Tableau 8
Progression-régression de 1998 à 2004 par force politique (21 régions continentales)
Gauche progresse (18) régresse (2) unie (5) désunie (13) unie (2) désunie (0) Bourgogne +2,8 Alsace +5,8 Languedoc-Roussillon –6,8 Centre +2,0 Auvergne +2,2 Haute-Normandie –1,8 Pays de la Loire +4,7 Bretagne +12,7 Poitou-Charentes +5,1 Champagne-Ardenne +4,1 PACA +0,4 Franche-Comté +1,7 Île-de-France +3,6 Limousin +4,8 Lorraine +0,9 Midi-Pyrénées +9,4 Nord-Pas-de-Calais +4,1 Basse-Normandie +3,2 Picardie +2,9 Rhône-Alpes +9,0 Stable en Aquitaine, désunie Droite progresse (6) régresse (15) unie (2) désunie (4) unie (4) désunie (11) Picardie +2,1 Aquitaine +3,5 Alsace –3,2 Bourgogne –0,6 PACA +0,2 Île-de-France +3,4 Auvergne –4,6 Bretagne –1,4 Limousin +0,9 Poitou-Charentes –6,4 Centre –2,9 Haute-Normandie +2,2 Rhône-Alpes –4,8 Champagne-Ardenne –0,5 Franche-Comté –3,0 Languedoc-Roussillon –2,6 Lorraine –0,4 Midi-Pyrénées –9,1 Nord-Pas-de-Calais –5,7 Basse-Normandie –5,1 Pays de la Loire –1,8 Extrême droite progresse (18) régresse (3) 1 liste (7) plusieurs listes (11) 1 liste (0) plusieurs listes (3) Picardie +4,4 Nord-Pas-de-Calais +3,9 PACA –0,6 Basse-Normandie +3,0 Champagne-Ardenne +3,7 Alsace –2,7 Limousin +2,0 Pays de la Loire +3,3 Île-de-France –3,3 Centre +1,6 Franche-Comté +3,2 Midi-Pyrénées +1,2 Lorraine +3,2 Aquitaine +0,8 Bourgogne +2,7 Poitou-Charentes +0,4 Bretagne +2,2 Haute-Normandie +1,3 Auvergne +1,1 Languedoc-Roussillon +0,6 Rhône-Alpes +0,5 Extrême gauche Indépendants progresse (10) régresse (11) progressent (2) régressent (15) Basse-Normandie +4,8 Picardie –0,3 Languedoc-Roussillon +5,6 Auvergne –0,4 Languedoc-Roussillon +3,2 Champagne-Ardenne –0,4 Alsace +1,0 Franche-Comté –0,6 Limousin +2,3 Bourgogne –0,5 Haute-Normandie –0,8 Poitou-Charentes +2,0 Midi-Pyrénées –0,5 Midi-Pyrénées –0,9 Aquitaine +1,8 Nord-Pas-de-Calais –0,5 PACA –0,9 Auvergne +1,7 Alsace –0,8 Poitou-Charentes –1,1 Pays de la Loire +1,7 Lorraine –0,8 Centre –1,4 PACA +0,9 Haute-Normandie –0,8 Nord-Pas-de-Calais –1,8 Centre +0,7 Île-de-France –0,9 Île-de-France –2,8 Rhône-Alpes +0,2 Franche-Comté –1,2 pas d’indépendants Lorraine –2,9 Bretagne –2,6 dans 4 régions: –6,8 Bourgogne –4,4 Champagne-Ardenne –6,8 Rhône-Alpes –4,8 Pays-de-la-Loire –7,8 Aquitaine –6,0 Picardie –9,2 Basse-Normandie –6,0 Bretagne –10,8 Limousin –10,0
Pour ce qui est de la division, le seul constat général que l’on puisse donc formuler, c’est qu’elle ne paraît jamais pénaliser une gauche qui a le vent en poupe : lorsque celle-ci est désunie, elle progresse dans 13 cas sur 14 et ne recule jamais. À l’inverse, il semble qu’une offre « plurielle » accentue, amplifie, ou, pour le moins, accompagne sa progression, favorisant chacune des composantes. Cela est particulièrement vrai avec les Verts dans 2 cas : Bretagne et Rhône-Alpes. Le choix risqué du PCF de se compter au premier tour lui a été profitable, comme on le vérifie en Picardie, Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais et Auvergne, ce parti réussissant même à franchir la barre des 10 % dans deux régions. Deux ans après le 21 avril, l’un des facteurs qui avaient causé la perte de la gauche, la dispersion, joue cette fois en sa faveur. Cette dynamique peut se vérifier d’une autre manière, en comparant avec les scores des autres listes. Ainsi, dans les 6 régions où la droite progresse, cela ne s’effectue pas au détriment de la gauche, qui améliore au contraire sensiblement son propre score dans 5 cas. À l’exception du Languedoc-Roussillon, lorsque l’extrême gauche obtient un meilleur résultat qu’en 1998, sa progression coïncide avec une montée de la gauche. En revanche, l’endroit où l’extrême gauche régresse le plus sensiblement, la Bretagne, est celui dans lequel la gauche progresse le plus fortement. De même, la gauche profite toujours du champ laissé en jachère par les « indépendants » dans quatre régions, le phénomène atteignant son amplitude maximale en Bretagne (– 10,8 % d’un côté, + 12,7 % de l’autre). Dans le seul cas de figure où cet effacement bénéficie également à la droite (Picardie), sa progression (+ 2,1 %) demeure inférieure à celle de la gauche (+ 2,9) et, simultanément, à la poussée du Front national (+ 4,4 %). Lorsqu’il reste 1 ou 2 listes indépendantes, le déclin de leur score, dans 14 des 15 cas de figure concernés, coïncide avec une hausse parallèle de la gauche et de l’extrême droite. À l’inverse, dans la seule région où les « indépendants » progressent sensiblement, Languedoc-Roussillon (+ 5,6), la gauche et la droite reculent (– 6,8 pour la première, – 2,6 pour la droite).
En deçà et au-delà du mode de composition de l’offre, il y a donc, dominant, un choix des électeurs fortement et nationalement politisé. En témoignent, explicitement, l’écrasante prééminence des scores réalisés par les listes des partis de gouvernement et, implicitement, l’effacement relatif des « petites » listes. Voyons d’abord pour l’explicite : les listes de gauche et de droite emportent, à elles seules, plus de 80 % des suffrages exprimés dans 3 régions continentales sur 21 (84,9 en Bretagne, 81,7 en Pays de la Loire, 80,1 en Île-de-France) ; plus des trois-quarts dans 5 ; plus de 70 % dans 10. Il ne reste que 3 régions où elles ne totalisent qu’entre 65 et 70 % des voix (Franche-Comté, Languedoc-Roussillon, PACA) et une seule avec moins de 60 % (Alsace, 58 %). Le caractère atypique des quatre derniers cas est à rapporter en premier lieu au poids de l’extrême droite, qui réalise dans ces régions trois de ses meilleurs scores. L’exception alsacienne se constitue en y ajoutant le poids des listes indépendantes (qui franchissent ici la barre des 10 %). Ailleurs également, l’espace politique laissé libre par les partis de gouvernement est occupé, souvent aux deux tiers, par le Front national. Le mouvement de Jean-Marie Le Pen, malgré un tassement dans certaines régions (PACA, Alsace et Île-de-France), progresse globalement de + 1,6 %, améliorant son résultat dans 18 régions. Il dépasse les 20 % dans 5 cas, avec deux pointes au-delà de 25 %. De l’autre coté de l’échiquier, l’extrême gauche ne parvient pas à mordre sensiblement sur la gauche : avec une moyenne nationale de 4,9 % (contre 4,4 % en 1998), elle progresse dans 10 régions, recule dans 11 et ne dépasse le seuil de 5 % que dans 6.
Restent donc, pour la portion congrue, les « indépendants ». On savait déjà leurs rangs dégarnis du fait de leur absence pure et simple dans 4 régions et, globalement, du moindre nombre de listes relevant de cette mouvance. Mode de scrutin aidant, les voilà touchés dans leur représentativité. En moyenne nationale, ils tombent de 8 % des suffrages exprimés en 1998 à 4,6 % en 2004. Alors qu’ils dépassaient la barre des 10 %, en 1992, dans 14 régions (dont une, Aquitaine, avec plus de 20 %), en 1998 dans 5 régions, en 2004, ils ne réalisent plus ce score que dans 2, Alsace et Languedoc-Roussillon. Certes, il s’agit de chiffres moyens, dont il convient – particulièrement avec ce type de candidats, en raison de leur spécificité qui s’affirme souvent dans des territoires très circonscrits – de nuancer l’âpreté en distinguant les situations et en les localisant. Ainsi, en 1998, le CPNT avait atteint le score de 1,09 % des suffrages exprimés sur l’ensemble de Rhône-Alpes et avait néanmoins obtenu un élu : cela s’explique par le fait qu’il ne présentait une liste que dans deux départements (Drôme et Ardèche) sur les 8 qui composent la région, recueillant plus de 10 %. Indiscutablement, le système des listes régionales a fortement amplifié la traduction de leur érosion. Mais on remarquera d’abord que les listes indépendantes, lorsqu’elles sont présentes, ne reculent ni toutes, ni à tous les endroits, au même rythme : si elles régressent bien dans 15 des 17 régions concernées, leur déclin s’avère inférieur à 1 % dans 5 cas et n’est supérieur à 5 % que dans 3 cas (avec une pointe maximale de – 10 % en Limousin). Elles améliorent même leur pourcentage de voix dans 2 régions (Languedoc-Roussillon, Alsace). Ces deux cas, d’ailleurs, témoignent d’une constance du phénomène sur la longue période, puisqu’en 2004 aussi bien qu’en 1998 et en 1992, les « indépendants » dépassent la barre des 10 %.
Tableau 9
L’évolution comparée des scores des « indépendants » et de l’extrême droite de 1986 à 2004 (21 régions continentales)
Alsace Aquitaine Auvergne Bourgogne Bretagne Centre Champagne-Ardenne Franche-Comté Île-de-France Languedoc-Roussillon Limousin Lorraine Midi-Pyrénées Nord-Pas-de-Calais Basse-Normandie Haute-Normandie Pays de la Loire Picardie Poitou-Charentes Provence-Alpes-Côte-d’Azur Rhône-Alpes France continentale Extrême droite Indépendants
Derrière le recul général, et relativisant la portée de celui-ci, on trouve donc des résistances particulières plus fortes qu’il n’y parait à première vue. Résistances dont on observera qu’elles varient en intensité suivant les types de liste. Certains tiennent beaucoup mieux que d’autres : il s’agit des mouvements qui disposent de la meilleure couverture territoriale, exprimant des intérêts généralement identifiables et bénéficiant d’une organisation ou d’une coordination nationale. Cela recouvre le CPNT et le MEI, qui, à eux deux, représentaient plus de la moitié du total des 29 listes indépendantes (8 pour le CPNT, 7 pour le MEI). Eux seuls franchiront le seuil fatidique des 5 %. Les 8 listes en situation de fusionner (soit 27,6 % du groupe considéré) se répartissent en 3 pour le MEI et 5 pour le CPNT, qui réussit à placer là près des deux tiers de son contingent, sans toutefois jamais atteindre le seuil de 10 % qui lui permettrait de se maintenir et de prétendre à des élus propres. La sanction apportée par les nouvelles règles du scrutin s’avère très lourde, sans proportion avec le déclin réel en termes de suffrages. Le cas de la région d’élection du CPNT, l’Aquitaine, est, à cet égard, éclairant. En 1998, les listes des « chasseurs » avaient recueilli 8,4 % des suffrages exprimés (soit 100 442 voix) et obtenu 8 élus. En 2004, la liste régionale en rassemble 7,2 % (soit 96 814 suffrages). Pour 3 628 voix de moins, il n’y aura finalement aucun élu. La résistance, pourtant bien réelle, se résout en témoignage.
La guillotine sèche du 2e tour
Ce cas de figure particulier de l’Aquitaine illustre pleinement l’œuvre de schématisation accomplie par l’application mécanique des nouveaux principes empruntés au scrutin majoritaire et introduits au cœur de la proportionnelle. Plus globalement, ceux-ci vont contribuer à amplifier sensiblement le mouvement de bipolarisation politique manifeste dès le premier tour. Sur 166 listes présentes au départ, 59 des 71 susceptibles de se maintenir restent finalement en compétition (soit 35,5 %). Soixante listes (36,1 %) sont éliminées dès le premier tour, parmi lesquelles la totalité des listes MNR, divers droite et divers gauche, près des trois quarts des listes d’extrême gauche et, nous l’avons vu, plus des deux tiers des listes indépendantes. À l’opposé, le Front national obtient dans 81 % des cas la possibilité de se maintenir, la droite et la gauche, dans toutes les régions, pour deux tiers de leurs listes. Plus que l’extrême droite, que l’invention du 10 % était sensée contribuer à contenir, voici essartée la majeure partie des broussailles formées par les petites listes.
Tableau 10
Disparitions, fusions, maintiens entre le premier et le deuxième tour (21 régions continentales)
- de 5% 5 à 10% + de 10% 16 ExtG 15 LO-LCR 6 ExtG 6 LO-LCR 0 fusion 1 ExtG 7 Gauche 5 Gauche 9 Gauche 2 PCF 2 fusions 24 Gauche 2 PCF 2 fusions 2 DVG 7 Verts 5 fusions 1 Verts 1 fusion 21 PS +++ 8 fusions 13 maintiens 21 Indpts 4 MEI 8 Indpdts 3 MEI 0 fusion 3 CPNT 5 CPNT 0 fusion 14 autres Indpdts 3 Droite 7 Droite 6 UDF 3 fusions 30 Droite 6 UMP-UDF 6 maintiens 3 DVD 1 DVD 1 fusion 15 UMP 11 fusions 4 maintiens 9 UDF 8 fusions 13 ExtD 13 MNR 5 ExtD 1 DExtD 0 fusion 17 ExtD 17 FN 17 maintiens 4 FN 0 fusion 60 35 71 40 maintiens 40 id. 1er tour 11 fusions 30 fusions 19 fusionnées 24 disparitions 1 disparition
Le défrichage, pourtant déjà important, se poursuit de manière accélérée entre les deux tours. Sur les 35 listes en situation de fusionner, seules 11, soit moins d’un tiers, le feront, 24 disparaissant purement et simplement. D’emblée, l’extrême gauche et le CPNT refuseront toute opération d’intégration. Le MEI échouera dans toutes ses tentatives de négociations. Ainsi, on ne trouvera plus aucun représentant des « indépendants » parmi les prétendants aux conseils régionaux. Du côté du bloc central formé par les partis de gouvernement, le processus apparaît plus fluide : il y avait 16 listes susceptibles de prétendre à une fusion. Ce sera chose faite pour 11 d’entre elles (soit près de 69 %). La gauche parvient assez aisément à faire aboutir ses négociations, réussissant 7 fusions avec des listes ayant obtenu entre 5 et 10 % sur les 9 possibles : les deux cas de résistance, Champagne-Ardenne et Midi-Pyrénées, concernent alors des listes des « Verts ». La difficulté est plus palpable à droite, qui ne parvient à fusionner que dans 4 des 7 cas possibles (échouant 3 fois sur 6 à intégrer l’UDF). La même différence de situation se reproduit vis-à-vis des listes susceptibles de se maintenir au deuxième tour : à gauche, cela concernait 3 cas (2 listes du PCF et 1 des Verts) ; la fusion se réalisera dans toutes les régions. La droite se trouvait 9 fois placée dans cette configuration, toujours avec l’UDF ; elle manquera une fois son but, en Bourgogne, où la liste concernée préférera se saborder. Au bout du compte, on obtient donc une offre homogénéisée, unifiée et simplifiée à l’extrême. Sur les 59 listes présentes au deuxième tour, 40, soit plus des deux tiers, sont identiques à ce qu’elles étaient au premier tour. Toutes les listes de gauche ont à leur tête un socialiste, la quasi-totalité de celles de droite, un membre de l’UMP (à l’exception unique de la présidente sortante de la région Rhône-Alpes). On ne relève aucun cas de quadrangulaire et les triangulaires sont toujours le fait du seul Front national. Il n’y a donc jamais deux listes de gauche ou deux de droite. Dans 4 régions, la bipolarité est parfaite. Dans les 17 autres, on assiste à un face-à-face entre une gauche presque toujours unifiée sous l’égide des socialistes et une droite plus ou moins rassemblée autour de l’UMP, face-à-face plus simplement perturbé que réellement arbitré par le Front national. Voilà l’équation progressivement dépouillée de l’essentiel de ses inconnues.
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Une élection est toujours une interaction entre une offre, un moment, un cadre juridique et des enjeux politiques. Souvent, tel ou tel de ces éléments opère dans un sens différent des autres, voire opposé aux autres, ce qui atténue le relief du mouvement d’ensemble. Les élections régionales des 21 et 28 mars 2004 nous paraissent, au contraire, constituer un exemple rare de convergence totale de tous les facteurs dans une même direction, contribuant, de ce fait, à produire un effet multiplicateur : le nouveau mode de scrutin, la nouvelle offre électorale largement conditionnée par la réforme, des élections qui se déroulent à mi-parcours du calendrier général et dans un contexte de mécontentement politique s’additionnent pour surimposer une logique d’élections intermédiaires. L’ampleur même de la victoire finale de la gauche semble signaler la manière univoque dont une majorité d’électeurs a choisi parmi les divers leviers à sa disposition ceux qui lui permettaient d’émettre un « vote sanction » efficace, à l’opposé du 21 avril 2004. Manière aussi, peut-être, de réinventer la « cohabitation », en désignant un contre-pouvoir nettement identifié politiquement. Cette attitude constitue cependant une forme de rupture surprenante. Dans le prolongement d’une série de scrutins antérieurs, européens, nationaux ou locaux, les électeurs auraient pu exprimer leur protestation contre la majorité du moment par une désaffection vis-à-vis des urnes et s’abstenir massivement : or, le « non-vote » est en recul sensible. Ils auraient également pu manifester leur refus en portant leurs suffrages sur des mouvements protestataires ou des forces indépendantes (nous avons vu qu’ils disposaient des outils pour cela) : pourtant, même par comparaison avec les seules élections régionales précédentes, l’extrême gauche stagne, l’extrême droite est contenue, les « indépendants » régressent. À l’inverse, les électeurs ont majoritairement concentré leurs votes sur la principale force d’opposition, le Parti socialiste, et sur ses alliés. Ils auraient pu, enfin, se montrer réticents lors du deuxième tour devant les termes d’un choix politique épuré et schématisé par une offre duale entre une droite dominée par l’UMP et une gauche dominée par les socialistes : ils ont confirmé en l’accentuant leur vote du premier tour et creusé l’écart.
Ainsi appropriée par le corps électoral, la réforme du mode de scrutin, en dessinant des nouveaux paramètres pour l’offre, est venue accélérer et amplifier le courant dominant, entraînant un retour exceptionnel à la bipolarisation : en témoigne le face-à-face du deuxième tour que nous venons de décrire. Certes, le Front national, déjà écarté totalement de 4 conseils régionaux, participe néanmoins au dénouement dans 17 régions continentales sur 21, mais il n’est plus l’arbitre qu’il a pu être. L’écart entre la gauche et la droite est tel que, dans 8 de ces 17 cas, à supposer qu’il n’ait pas été présent et que l’intégralité de ses voix se soit portée sur le perdant, cela n’aurait pas suffi à renverser la situation politique. Par ailleurs, dans aucun cas de figure, il n’est en situation de remporter une triangulaire. Si l’un des objectifs poursuivis par les législateurs était bien de mettre les gouvernements régionaux à l’abri de l’extrême droite, il est pleinement atteint. Si un autre des objectifs consistait à stabiliser politiquement les majorités régionales, il est également parfaitement accompli. Reste que, si la gauche reçoit la région en héritage, l’héritage peut apparaître ambigu, offert qu’il est par une vague dont les ressorts profonds sont plus nationaux et politiques que régionaux et décentralisés. Aux nouveaux acteurs de développer les termes d’une affirmation proprement régionale qui n’était qu’imparfaitement inscrite dans l’offre électorale et encore moins dans le résultat issu des urnes.
[1]
Cf.
Le vote éclaté. Les élections régionales et cantonales des 22 et 29 mars 1992, Paris, Département d’études politiques du
Figaro/Presses de Sciences Po, 1992 (Chroniques électorales).
[2]
Cf.
Le vote incertain. Les élections régionales de 1998, Paris, Presses de Sciences Po, 1998 (Chroniques électorales).