Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629868
202 pages

p. 681 à 695
doi: en cours

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Les élections régionales et cantonales de mars 2004

Vol. 54 2004/4

2004 Revue française de science politique Les élections régionales et cantonales de mars 2004

Des cantonales à l’image des régionales

Pierre Martin Pierre Martin est politologue au CNRS (PACTE-CIDSP) et enseignant à l’Institut d’études politiques de Grenoble. Spécialiste de l’analyse des résultats des élections ainsi que des systèmes électoraux et des modes de scrutin, il est l’auteur de : Les systèmes électoraux et les modes de scrutin, Paris Montchrestien, 2e éd., 1997 (1re éd. : 1994) ; Comprendre les évolutions électorales, la théorie des réalignements revisitée, Paris, Presses de Science Po, 2000 ; Les élections municipales en France depuis 1945, Paris, La Documentation Française, mars 2001.
Les élections cantonales des 21 et 28 mars 2004 ont été marquées, comme les régionales organisées les mêmes jours, par un fort vote sanction contre le gouvernement Raffarin. Dans le cadre d’une participation électorale en redressement, le Parti socialiste a remporté une très nette victoire en voix et en sièges aux dépens de la droite UMP-UDF et aussi du Parti communiste. Il progresse également fortement en terme de présidences, en obtenant 41 (+ 12) sur les 95 de métropole, contre seulement 36 (– 10) à l’UMP. Le Front national a subi un léger recul par rapport à 1998 et n’obtient qu’un seul siège sur 1946 en jeu. Les Verts progressent par rapport à 1998, mais restent marginaux en termes de sièges. L’extrême gauche, qui avait fait un gros effort de présence, n’a obtenu que des résultats marginaux. The 21st and 28th March 2004 district elections materialised voters’ disapproval of the Raffarin government, just as the regional elections did the same day. Benefiting from increasing participation, the Socialist Party greatly succeeded to the detriment of the right (UMP-UDF) and the Communist Party. It also gained 41 presidencies (+ 12) over 95, whereas the UMP only gained 36 (– 10). Compared to 1998, the National Front (Front National) shrunk back to 1 seat (out of 1946). Even if the Greens did better than in 1998, they still remain marginal. In spite of a better visibility, the extreme left gained only insignificant results.
Pourquoi analyser les résultats des élections cantonales ?
Cette question se pose naturellement au vu du peu d’intérêt que les médias nationaux ont prêté à ces élections, en étant presque exclusivement focalisés sur les élections régionales organisées les mêmes jours. De plus, on a plusieurs fois évoqué la suppression des conseils généraux, ce niveau de pouvoir étant considéré par certains comme inutile entre la région et les communes ou les communautés de communes et dépassé à l’époque de la mondialisation et de la construction européenne. On doit enfin ajouter que le système électoral, avec le renouvellement par moitié des conseils généraux tous les trois ans, contribue à l’image d’archaïsme de ces élections.
Une analyse détaillée des résultats de ces élections nous semble cependant nécessaire pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’enjeu de pouvoir que représentent les conseils généraux n’est pas négligeable et les partis ne s’y trompent pas, en étant fortement présents à ces élections, comme aux autres élections locales, municipales et régionales. Mais de plus, le mode de scrutin uninominal à deux tours, solidement ancré dans la tradition française, rapproche ces élections des législatives, sinon de la présidentielle. On doit en outre remarquer que, si les partis ne se désintéressent pas de ces élections, les électeurs non plus, comme nous allons le voir. Enfin, l’analyse des résultats de ces élections présente un double intérêt : leurs résultats ont incontestablement une signification nationale et, en même temps, donnent des indications sur la situation politique locale plus précises que les élections régionales. À travers l’élection de leur conseiller général, les électeurs portent à la fois un jugement sur les capacités des candidats (en particulier du sortant), sur l’image des partis, sur l’action du gouvernement et aussi sur celle de la municipalité dans les cantons urbains.
 
L’offre électorale et la campagne
 
 
1 946 cantons étaient renouvelables au premier tour de ces élections cantonales en France métropolitaine, 1 936 de la série renouvelable de 1998, plus 4 nouveaux cantons créés dans les Bouches-du-Rhône et 6 cantonales partielles de la série renouvelée en 2001. 11 816 candidats se sont présentés pour ces 1 946 sièges, soit une moyenne de 6,1 candidats par siège, sensiblement supérieure à celle de 5,5 obtenue en 1998 (10 771 pour 1 958 sièges). Cette augmentation du nombre de candidats provient exclusivement de la plus forte présence de l’extrême gauche : celle-ci était présente, avec un ou plusieurs candidats, dans 1 175 cantons en 2004, contre seulement 169 en 1998. Le FN, comme en 1998, est le parti le plus présent, avec 1 849 cantons couverts, contre 1 636 pour le Parti communiste, 1 456 pour le Parti socialiste, 1 275 pour l’UMP, 944 pour les divers droite, 730 pour les Verts, 401 pour l’UDF, 646 pour les divers gauche et 189 pour le PRG. On doit cependant noter que le PS soutenait dès le premier tour un assez grand nombre de candidats divers gauche, du PRG et quelques-uns des communistes ou des Verts. De même, l’UMP soutenait dès le premier tour de nombreux candidats divers droite ou UDF. En ce qui concerne les autres forces, on doit noter la présence d’écologistes (non Verts) dans 119 cantons (contre 216 en 1998), de « divers » dans 215 cantons, de régionalistes dans 104, de CPNT dans 44 et de candidats d’extrême droite (autres que ceux du FN), principalement MNR et « Alsace d’abord », dans 127 cantons contre seulement 47 en 1998.
Si la campagne électorale dans les grands médias nationaux a été presque totalement éclipsée par celle des régionales, il n’en a pas été de même dans les médias locaux et, en particulier, dans la presse régionale ou départementale, qui a fait une large part à la campagne cantonale, avec présentation des candidats et des situations locales. Ce dernier point est très important, car si les médias audiovisuels sont largement dominés par les actualités nationales à travers la télévision, au niveau de la presse, c’est la presse locale qui est la plus lue. De telle sorte que l’on ne peut pas dire que la campagne des élections cantonales a été complètement occultée par celle des régionales.
 
Les enjeux et les attentes des forces politiques
 
 
La conservation ou la conquête de majorités dans les conseils généraux constitue l’enjeu principal des élections cantonales pour les grandes forces politiques. Il existe aussi des enjeux secondaires d’implantation : conquête de positions en vue des prochaines élections législatives ou municipales et capacité à obtenir des sièges pour les formations qui en ont très peu, comme les Verts ou le FN.
On ne peut pas comprendre l’écart, concernant ces cantonales, entre les espoirs de conquêtes de la droite gouvernementale et la réalité de ses pertes si on ne prend pas en compte trois phénomènes qui ont contribué à nourrir ses espoirs exagérés dont de nombreux articles de presse se sont fait l’écho avant le 21 mars. Tout d’abord, on note une sous-estimation générale, y compris au niveau des régionales, de l’ampleur et des effets du vote sanction antigouvernemental. Ce phénomène s’explique principalement par le fait que ces élections de mars 2004 (régionales et cantonales) étaient les premières élections intermédiaires [1] organisées sous un gouvernement de droite impopulaire depuis 1981 [2]. Ensuite, on trouve la croyance selon laquelle les élections cantonales échapperaient totalement au vote sanction, qui ne se manifesterait qu’au niveau des élections régionales, le vote aux cantonales étant guidé par des considérations purement locales. Cette thèse s’appuyait sur les résultats des trois précédentes élections cantonales, celles de 1994, 1998 et 2001. Mais c’était oublier que les gouvernements d’alors, Balladur (1994), puis Jospin (1998 et 2001), étaient très loin du degré d’impopularité du gouvernement Raffarin. Le véritable précédent était celui de 1992, où élections régionales et cantonales avaient été de concert l’occasion d’un vote sanction sévère contre le gouvernement socialiste d’Édith Cresson. Enfin, une troisième source d’espoirs inconsidérés de la droite gouvernementale provenait de l’analyse exacte que celle-ci avait été victime, au second tour du précédent renouvellement de cette même série cantonale, en mars 1998, d’un climat national très défavorable, conséquence de la crise résultant de l’acceptation par certains de ses membres des suffrages des élus FN pour conserver ou acquérir des présidences de région. Cette situation avait, sans conteste, provoqué une mobilisation d’électeurs de gauche entre les deux tours des cantonales et fait perdre à la droite UDF-RPR un nombre significatif de cantons. Celle-ci espérait récupérer ces pertes « circonstancielles ». Mais cette troisième remarque, juste, concernant le second tour de 1998, aurait dû alerter sur l’inconsistance de la seconde, la non retransmission des mouvements de l’opinion au niveau des élections cantonales. Or, la vague défavorable du second tour de 1998 était peu de chose à côté de celle qui allait frapper la droite gouvernementale dès le premier tour, le 21 mars 2004.
 
Les résultats des 21 et 28 mars 2004
 
 
Les résultats du premier tour des élections cantonales, le 21 mars (tableau 1), sont marqués, conformément au modèle des élections intermédiaires, par une mobilisation différentielle au profit de l’opposition de gauche et de transferts de la droite vers la gauche, qui provoquent à la fois un redressement de la participation électorale sur 1998 (+ 3,6 points), une nette progression de la gauche (+ 3,5 points sur 1998), qui profite presque exclusivement au Parti socialiste, un net recul de la droite UMP-UDF-DVD (– 2,9 points sur 1998) et un recul du FN de 1,4 point sur 1998.

Tableau 1
Résultats des élections cantonales (France métropolitaine, 1er tour)
IMGIMGC 1985	C 1988	C 1992	C 1994	C 1998	C...IMGIMF
C 1985 C 1988 C 1992 C 1994 C 1998 C 2001 C 2004 Votants 66,7 49,1 70,2 60,4 60,5 65,6 64,1 Exprimés 64,4 47,9 66,8 57,7 57,8 62,5 61,5 EXG 0,6 0,4 0,9 0,6 0,6 0,6 3 PC 12,5 13,3 9,5 11,4 9,9 9,9 7,6 PS-PRG 26,4 31,7 19,9 23,8 25 23,7 27,9 DVG 1,8 2,4 4,1 5 5,8 6,2 5,5 Verts 0,8 1,6 8 2,6 3,4 6 4,2 Éco 2 0,9 0,7 0,6 0,3 Divers 0,2 0,3 0,9 0,5 0,8 1,4 DVD 14,4 11,9 13,6 13,7 12,9 16,1** 11,4** UDF-UMP 34,7* 33,1* 29,4* 31,1* 27,2* 26* 25,8 MNR-EXD 0,1 3 0,4 FN 8,8 5,4 12,3 9,9 13,9 7,1 12,5 T.gauche 42,1 49,4 42,4 43,4 44,7 46,4 48,2 T. droite 57,9 50,4 55,3 54,7 54,1 52,2 50,1 Les résultats sont en % des inscrits pour les votants et les exprimés et en % des exprimés pour les forces politiques. * UDF+ RPR.** dont CPNT, 0,4 en 2001 et 0,1 en 2004.

À l’issue du second tour, le 28 mars, où 1 462 sièges restaient à pourvoir en France métropolitaine [3], on constate une forte progression de la gauche en termes de sièges (tableau 2), là aussi principalement au profit des socialistes. La gauche emporte même une nette majorité des sièges renouvelables, faisant basculer 11 présidences de conseils généraux en sa faveur et n’en perdant qu’une, vers la droite, sur les 95 de France métropolitaine (tableau 3).

Tableau 2
Résultats en sièges des élections cantonales (France métropolitaine)
IMGIMGSortants 2004	Élus 2004	Évolution	PC...IMGIMF
Sortants 2004 Élus 2004 Évolution PC 132 100 –32 PS 638 823 +185 PRG 47 44 3 DVG 140 170 +30 Verts –3 12 +9 Écologistes 1 +1 UDF 115 67 –48 UMP 579 447 –132 DVD 286 280 –6 EXD 2 2 = Total Gauche+Éco 960 1150 +190 Total Droite 982 796 –186 Résultats portant sur les 1946 cantons renouvelables (1936 + 4 nouveaux cantons créés dans les Bouches-du-Rhône et 6 partielles de l’autre série).


Tableau 3
Présidences de conseils généraux en France métropolitaine de 1976 à 2004
IMGIMG1976	1979	1982	1985	1988	1992	1994	1...IMGIMF
1976 1979 1982 1985 1988 1992 1994 1998 2001 2004 PC 3 5 3 2 2 2 2 3 2 2 PS 25 30 28 20 20 14 14 24 29 41 PRG 8 9 5 4 4 3 3 5 4 3 DVG 7 1 0 1 1 1 1 1 2 1 UDF* 32 31 38 43 44 45 43 32 17 8 DL 10 RPR/UMP* 11 13 15 21 23 25 27 23 19 36 DVD* 9 6 6 4 1 5 5 7 12 4 Total gauche 43 45 36 27 27 20 20 33 37 47 Total droite 52 50 59 68 68 75 75 62 58 48 Présidences à l’issue de chaque renouvellement. Sources : 1976-1998 : Gérard Le Gall (interview) « Cantonales et régionales, quand 1998 confirme 1997 », Revue politique et parlementaire, 993, mars-avril 1998, p. 11 ; 2001 : Le Monde, 25-26 mars 2001, p. 10 ; 2004, décompte de l’auteur. * Après la création de l’UMP en 2002, à la veille de l’élection de mars 2004, la situation était la suivante : UDF 4, UMP 46, DVD 8.

Observons maintenant les résultats plus en détail par force politique, en commençant par celles de gauche.
Le Parti socialiste
Le Parti socialiste est incontestablement le grand vainqueur de ces élections cantonales. Au premier tour, il obtient, à lui seul, 27,9 % des suffrages exprimés (tableau 1), soit plus que l’UMP et l’UDF ensemble, il progresse de 2,9 points sur 1998 et de 8 points sur 1992. Il obtient, de ce fait, son meilleur résultat en % de voix depuis 1988. En termes de sièges et de présidences, sa victoire est éclatante. Il gagne 185 sièges et, avec 823 sur 1 946 sièges en jeu (soient 42,3 %), dépasse, à lui seul, le total des sièges de l’ensemble de la droite (tableau 2). Au niveau des présidences (tableau 3), avec 41 d’entre elles sur 95 en France métropolitaine, le PS obtient un résultat très supérieur à sa précédente apogée de 1979, où il en avait obtenu 30. Il conserve les 29 qu’il détenait déjà [4], en gagne 10 sur la droite [5], une sur le PRG (le Lot) et prend au MRC la seule qu’il détenait (Belfort). Non seulement le PS « enfonce » la droite gouvernementale, mais il accroît sa domination sur la gauche. En plus de ce que nous venons de noter sur le PRG et le MRC, dont la majorité des élus étaient des candidats qu’il soutenait dès le premier tour, on doit remarquer que le PS prend 25 sièges au PC et que 9 des 12 élus Verts étaient des candidats qu’il avait soutenus dès le premier tour. Autrement dit, les alliés du PS sont de plus en plus satellisés, ou absorbés, ou les deux. La poussée socialiste est particulièrement forte dans les grandes villes et leurs agglomérations, notamment à Strasbourg, Bordeaux, Bayonne, Anglet, Pau, Montluçon, Clermont-Ferrand, Dijon, Mâcon, Renne, Brest, Vannes, Chartres, Tours, Orléans, Reims, Montpellier, Nancy, Metz, Toulouse, Montauban, Lille, Roubaix, Tourcoing, Arras, Évreux, Rouen, Nantes, Angers, Laval, Amiens, Angoulême, Poitiers, Grenoble, Saint-Étienne et Lyon. Le Parti socialiste et plus généralement la gauche développent une poussée importante dans les villes économiquement dynamiques et particulièrement dans celles avec une présence universitaire importante. À l’inverse, la droite résiste ou même progresse dans des communes à forte proportion de personnes âgées, comme Nîmes ou Perpignan, et plutôt en déclin économique. Les poussées socialistes sont nettement plus faibles ou même inexistantes dans les zones rurales. On a là la confirmation d’une évolution déjà constatée lors d’élections précédentes, depuis le début des années 1990, où le niveau d’instruction semble jouer un rôle croissant dans le comportement électoral [6], les catégories à hauts niveaux d’instruction étant plus favorables à la gauche, surtout dans le secteur public.
Mais ces élections cantonales sont aussi marquées par un autre phénomène, beaucoup plus nouveau, au sein de la gauche. Le Parti socialiste prend 25 cantons au Parti communiste (sur 132 sortants), alors qu’il n’en perd que 2 en sa faveur. De plus, il faut ajouter à ces 25 cantons, deux cantons gagnés par le PS, précédemment détenus par des anciens communistes (toujours soutenus par le PC) dans la Haute-Vienne (Saint-Junien) et dans le Rhône (Vaulx-en-Velin). Mais ce n’est pas tant le nombre – consi-dérable – de ces transferts de sièges du PC vers le PS que l’impression, nouvelle, que le PS est, pour la première fois, capable d’investir des cantons d’une sociologie très populaire et de tradition communiste qui lui restaient, jusqu’ici, inaccessibles, sorte de chasse gardée du PC, qui faisait son originalité. Trois cantons illustrent ce grand basculement : La Courneuve (Seine-Saint-Denis), où le candidat socialiste devance largement le sortant communiste (34,5 % contre 23,6 %), alors que celui-ci avait près de 14 points d’avance sur le PS en 1998 (36,6 % contre 22,7 %) ; Vaulx-en-Velin (Rhône), où le PS l’emporte pour la première fois, arrivant largement en tête, avec 29,4 % contre 14,5 %, sur la candidate soutenue par le Parti communiste et le maire divers gauche (ex-communiste, soutenu par le PC), conseiller sortant, qui avait obtenu 40,1 % contre 15,6 % au PS en 1998. Ces deux cantons correspondent à des communes historiquement communistes. Enfin, à Carvin (Pas-de-Calais), le sortant communiste est très largement devancé par le candidat PS (41,3 % contre 26,5 %), alors qu’il avait plus de 10 points d’avance sur le PS en 1998 (36,9 % contre 26,2 %). Que ce soit dans des communes de banlieue (La Courneuve, Vaulx-en-Velin) ou des zones ouvrières (Carvin) historiquement communistes, pour la première fois, on a le sentiment que le PS peut, là aussi, prendre la place du PC sans que ces cantons aient subi un embourgeoisement de leur électorat ou qu’ils relèvent de zones rurales où le PS et le PC ont toujours été en concurrence.
On doit de plus ajouter que la majorité des 170 élus divers gauche étaient des candidats proches du Parti socialiste, souvent apparentés au groupe socialiste de leur département. Seulement 22 d’entre eux, sur 170, avaient eu à affronter un candidat socialiste au premier tour. Cela ne signifie pas que les 148 autres doivent, tous, leur élection au soutien du PS au premier tour, mais qu’un grand nombre d’entre eux sont des élus très proches des socialistes.
Le Parti communiste
Avec 7,6 % des suffrages au premier tour (tableau 1) et un recul de 32 sièges au second (tableau 2), le Parti communiste subit un échec historique. Alors que la gauche bénéficie du rejet du gouvernement Raffarin, cette situation semble accroître sa crise électorale tant il semble peu capable d’apparaître comme une alternative. Loin de se redresser, il obtient son plus faible pourcentage à ce type d’élection depuis 1945, perdant 2,3 points sur 1998. Ces pertes massives vers le PS, comme nous venons de le voir, sont lourdes de signification. Avec la droite, les échanges sont un peu plus équilibrés, le PC perdant 14 sièges, mais en gagnant 8, ce qui n’est pourtant pas un succès dans une situation d’échec net de la droite gouvernementale. On doit en outre noter que, sur les 8 cantons pris à la droite, le PC n’avait pas de concurrent socialiste au premier tour dans 4. Un certain nombre de sortants communistes ont été, eux aussi, soutenus par le PS au premier tour. Quand on observe les pertes de sièges communistes aux élections cantonales dans la région parisienne (en particulier en Seine-Saint-Denis), dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Picardie, on n’a pas le sentiment que les listes communistes autonomes aux régionales ont été porteuses pour les sortants communistes aux cantonales. Inversement, dans l’Isère, le PC conserve ses trois sortants grâce à un accord avec le PS, qui soutient le sortant communiste à Roussillon dès le premier tour, les deux autres sortants communistes – à Échirolles-Est et Saint-Martin-d’Hères-Nord (deux mairies communistes de la banlieue de Grenoble) – pouvant se présenter comme les candidats légitimes de la gauche, s’adossant à la liste d’union avec le PS aux régionales pour marginaliser leurs concurrents socialistes dans des cantons où la sociologie est loin d’être défavorable au PS. Plus précisément, dans les 8 régions (Alsace, Aquitaine, Auvergne, Corse, Franche-Comté, Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais et Picardie) où le Parti communiste n’avait pas fait liste commune avec le PS pour le premier tour des élections régionales, il passe de 74 à 50 conseillers généraux, alors que dans les 13 autres régions métropolitaines, où il avait fait « profil bas » aux régionales, il résiste bien mieux aux cantonales, ne reculant que de 58 à 50 sièges. Le Parti communiste semble ainsi être de plus en plus confronté au choix entre le risque de disparition et celui de satellisation de fait par le PS. On doit de plus ajouter que sa crise d’identité se reflète dans sa difficulté nouvelle à trouver des candidats, ne pouvant plus assurer sa politique traditionnelle de présence systématique dans certains départements : 7 candidats pour 22 cantons dans le Bas-Rhin, 2 sur 14 dans le Haut-Rhin, dans 3 sur 15 dans la Meuse et 8 sur 15 dans les Vosges, par exemple. En termes de proportion de suffrages, le PC ne dépasse plus les 10 % que dans 22 départements contre 35 en 1998 et tombe en dessous des 5 % dans 28 contre 10 en 1998. Le PC n’avait que deux présidences, qu’il conserve, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne, mais avec la perte de 6 sièges en Seine-Saint-Denis, il se retrouve à égalité avec le PS en termes de sièges dans ce département.
Les Verts
Pour les Verts, l’analyse est plus complexe que s’agissant des communistes. Si on compare avec 1998, la progression est incontestable. En proportion des suffrages exprimés (tableau 1), les Verts obtiennent 4,2 % contre 3,4 % en 1998 et 8,8 % dans les 730 cantons où ils étaient présents au premier tour, contre 7,6 % en 1998 dans les 718 cantons où ils étaient alors présents. Les meilleurs résultats des candidats Verts autonomes (non soutenus au premier tour par le PS) sont en général obtenus dans les grandes villes, de même sociologie que les cantons les plus favorables au PS, avec des résultats approchant ou dépassant les 10 %. Les Verts atteignent ou dépassent 5 % des suffrages exprimés dans 21 départements en 2004, contre seulement 11 en 1998. En termes de sièges (tableau 2), la progression est également très nette, + 9, de 3 à 12. Mais, outre que ce nombre de sièges reste très modeste comparé à celui des socialistes, du PC, ou même du PRG, on doit noter que 9 des 12 élus sont très dépendants du PS, ayant été soutenus par lui, dans le cadre d’accords, dès le premier tour. Les trois autres élus présentent des situations atypiques, une ex-communiste apparentée aux Verts, maire de la commune, à Romainville, seule candidate au second tour après avoir devancé le candidat communiste au premier, et deux candidats élus ou réélus en duels face à des candidats de gauche, à Grenoble I [7] et Seignelay [8]. Aucun de ces 12 élus n’a été élu face à un candidat de droite au second tour après avoir devancé un candidat socialiste au premier. On peut donc avoir encore des doutes quant à la capacité des Verts à devenir quelque part la force dominante de la gauche sous leur propre étiquette. Mais, de plus, la comparaison avec les résultats nationaux de la série renouvelable en 2001 fait apparaître un recul dans les résultats globaux. En mars 2001, les Verts obtenaient 6 % des suffrages exprimés (tableau 1) et 12,4 % dans les 774 cantons où ils étaient présents. Ainsi, on ne peut pas tirer de ces résultats de mars 2004 l’indication d’une progression qui s’inscrirait dans une dynamique de long terme. Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler les 8 % obtenus par les Verts en 1992 (tableau 1) et leur forte dépendance vis-à-vis du PS en termes d’élus. En revanche, cette élection confirme la domination des Verts au sein de la mouvance écologiste. Les autres écologistes – principalement le MEI d’Antoine Waechter – n’obtiennent que 0,3 % des suffrages (tableau 1), en déclin constant depuis 1992, même s’ils obtiennent encore 5 % dans les 119 cantons où ils sont présents.
Le PRG et le MRC
Le Parti radical de gauche, qui n’était présent que dans 189 des 1 946 cantons de métropole au premier tour, obtient 44 sièges, soit un recul de 3 (tableau 2). Le fait que 38 de ses 44 élus n’avaient pas de candidat socialiste contre eux au premier tour indique le degré de satellisation du PRG vis-à-vis du PS. De fait, le PRG ne domine le PS qu’en Corse, ailleurs le soutien du PS lui est nécessaire, comme le montrent les victoires socialistes dans des cantons qu’il détenait à Hagetmau (Landes), Cazals (Lot), Bordères-sur-l’Echez (Hautes-Pyrénées), Mazamet-Nord-Est (Tarn) ou Grisolles (Tarn-et-Garonne). Il doit céder au PS la présidence du Lot, tandis que celui-ci lui permet de conserver celle des Hautes-Pyrénées, bien que ce conseil général comporte maintenant 16 PS pour 12 PRG. Le PS a fait preuve de moins de générosité pour les chevènementistes du MRC, leur prenant l’un de leurs trois cantons renouvelables à Belfort (en les soutenant dans les deux autres) et la présidence du conseil général après le second tour. Le MRC perd ainsi sa seule présidence. Les anciens chevènementistes sont également éliminés par le PS dans la Dordogne (Lalinde) et dans la Côte-d’Or (Dijon 4). Là où le MRC a présenté des candidats sous sa seule étiquette, ils ont presque toujours obtenu de très faibles résultats, José Escanez, élu à Volonne (Alpes-de-Haute-Provence) étant le seul véritable succès du MRC lors de ces élections.
L’extrême gauche
Les trois partis d’extrême gauche (PT, LO, LCR) étaient nettement plus présents à cette élection qu’aux précédentes élections cantonales, comptant y profiter des bons résultats espérés aux élections régionales. Mais ces dernières furent décevantes pour l’extrême gauche, et les cantonales aussi. Celle-ci n’obtient que 3 % des suffrages exprimés au premier tour (tableau 1) et seulement 4,2 % dans les 1 175 cantons où elle était présente. Le meilleur résultat est obtenu par la LCR avec 11,8 % à Aureilhan (Hautes-Pyrénées). L’extrême gauche n’atteint nulle part le second tour et n’a aucun élu [9].
La droite UMP-UDF-DVD
Il est nécessaire d’analyser l’évolution de l’ensemble constitué par l’UMP, l’UDF et les divers droite. Pour le premier tour des cantonales, les partis de la droite UMP et UDF – comme l’UDF et le RPR lors des précédentes élections cantonales depuis plus de 20 ans – se sont, en général, entendus sur des investitures communes dès le premier tour, qui concernaient également de nombreux candidats divers droite. Les autres candidatures classées divers droite regroupent des concurrences locales au sein de la droite, des dissidences sans signification politique nationale, qui représentent des conflits entre personnalités locales. Il ne s’agit que très rarement de candidats de petites formations, comme celle des chasseurs de CPNT ou le MPF souverainiste de Philippe de Villiers. Le tableau 1 nous montre que la droite gouvernementale UMP-UDF-DVD, avec 37,2 % au premier tour des cantonales, est en recul de 2,9 points sur le total déjà assez bas de 1998, passe pour la première fois en dessous des 40 % et obtient, en fait, son plus mauvais résultat à ce type d’élection depuis 1945. Si on observe les évolutions en proportion de suffrages au niveau des départements, on observe une tendance générale au recul par rapport à 1998, avec un ensemble de départements qui font exception et qui sont de deux sortes : d’une part, des départements généralement urbains, où l’extrême droite recule nettement par rapport à 1998, soit les 7 départements de la région parisienne, le Gard, la Haute-Vienne, l’Oise, les Bouches-du-Rhône, le Var et le Rhône ; dans ces départements, la droite profite du recul, souvent important, de l’extrême droite ; d’autre part, des départements ruraux souvent nettement orientés à droite, où l’évolution électorale en faveur de la droite confirme a contrario les remarques faites plus haut sur le rôle croissant du niveau d’instruction dans le comportement électoral, les catégories à faibles niveaux d’instruction évoluant plus favorablement pour la droite. Dans ce type de département, la progression ou le maintien de la droite peut aller de pair avec une progression ou un maintien de l’extrême droite : c’est le cas en Allier, Cantal, Aube, Haute-Marne, Lozère, Meuse, Tarn-et-Garonne, Manche, Vendée, par exemple. On doit noter de plus que, dans certains de ces départements, la gauche est très faiblement implantée et des candidats divers droite, parfois nombreux, étaient souvent plus crédibles pour concurrencer les candidats UMP officiels. Le département de l’Aube constitue un cas particulier, les résultats y étant particulièrement satisfaisants pour l’UMP dans la ville de Troyes, où cette formation conserve tous ses cantons et prend l’unique canton socialiste renouvelable. On doit remarquer que le jeune maire de Troyes, François Barroin, proche de Jacques Chirac, est devenu peu après secrétaire général de l’UMP. Dans la plupart des autres départements, les reculs sont significatifs par rapport à 1998. Le second tour a confirmé la défaite de la droite, mais aussi ses zones de résistance du premier tour. Au total, la droite UMP-UDF-DVD perd 186 sièges (tableau 2) et 10 présidences en faveur du PS, une en faveur des divers gauches, les Hautes-Alpes, auxquels elle reprend cependant la Corse-du-Sud. À l’intérieur du total des droites (tableau 2), l’UMP est nettement dominante en termes de sièges, mais il faut nuancer le fort recul de l’UDF dans ces chiffres bruts, car un nombre significatif de divers droite en sont proches, comme l’a montré l’élection des présidents. Au niveau des présidences (tableau 3), l’ensemble de la droite en conserve 48 sur les 95 de France métropolitaine, dont l’UMP, 36 [10], soit – 10, l’UDF, 8 [11], soit + 4, et les divers droite 4 [12], soit – 4.
Observons maintenant les résultats des petites forces de droite classées dans les divers droite : les chasseurs de CPNT et le MPF. Concernant les chasseurs de CPNT, si leurs candidats réalisent une moyenne de 9 % dans les 44 cantons où ils sont présents, cela ne représente que 0,1 % des suffrages exprimés en France métropolitaine. Les meilleurs résultats au premier tour sont les 29,3 % obtenus à Saint-Laurent-du-Médoc (Gironde), les 19,9 % de Jean Saint-Josse à Nay-Bourdette-Est (Pyrénées-Atlantiques), les 19,7 % à Rémuzat (Drôme) et les 15,7 % à Saint-Gervais-sur-Mare (Hérault). Alors qu’à Saint-Laurent-du-Médoc, Rémuzat et Saint-Gervais-sur-Mare, les candidats CPNT ont représenté la droite au second tour en duel face à des candidats de gauche, socialistes ou soutenus par le PS, en bénéficiant du retrait du candidat UMP (même arrivé second devant eux, comme à Saint-Gervais-sur-Mare), Jean Saint-Josse s’est retiré, laissant le candidat socialiste et le candidat UMP, arrivé troisième, seuls pour le second tour. La gauche l’a emporté au second tour dans les quatre cantons, mais ces seconds tours illustrent l’insertion de CPNT dans la droite. Le MPF a été très peu présent hors du fief vendéen de son chef, qui en est le président du conseil général. On peut juste noter les 8,5 et 8,7 % obtenus au premier tour dans les cantons de Beauvais-Nord-Est et Sud-Ouest.
En ce qui concerne les performances des candidats de droite au second tour, trois facteurs doivent être notés : des reports souvent médiocres de candidats UDF sur l’UMP, des votes souvent défavorables d’une partie de l’électorat de candidats FN éliminés et un effet d’entraînement de certaines défaites régionales. Concernant le premier point, qui confirme l’analyse des reports de voix aux élections régionales le même jour, on peut citer les exemples des cantons de Mayenne-Est (Mayenne) ou Aix-les-Bains-Sud (Savoie) et Annecy-Nord-Ouest (Haute-Savoie). Nous aborderons la question des reports FN plus loin. Concernant l’effet des élections régionales sur les cantonales, remarquons tout d’abord qu’il est naturel que deux élections organisées le même jour s’influencent mutuellement, même si les électeurs n’hésitent pas à voter de manière différente aux deux élections, le mode de scrutin et les candidatures n’étant pas les mêmes. Il n’en reste pas moins qu’un bon candidat à l’élection cantonale va favoriser le vote pour la liste de son parti à l’élection régionale dans son canton et réciproquement. Les larges défaites régionales de la droite en Poitou-Charentes et en Bourgogne au second tour ont favorisé le basculement de conseils généraux vers la gauche dans ces régions. Le phénomène semble assez net en Saône-et-Loire au second tour. Si la majorité de droite y paraissait menacée à l’issue du premier tour, le second tour a été le théâtre d’une amplification de la défaite de la droite que les seuls résultats du premier tour ne permettaient pas d’anticiper. Inversement, en Rhône-Alpes où la droite résiste assez bien entre les deux tours aux régionales (il n’existe pas de problème de fusion de listes entre UDF et UMP), le second tour des cantonales n’amplifie pas les difficultés de la droite que le premier tour marquait déjà.
Les résultats des cantonales, pour la droite comme pour le PS, sont indicateurs, dans les cantons urbains, d’un climat plus ou moins encourageant pour les municipalités en place, même s’il faut naturellement faire la part du climat politique national, qui peut évoluer d’ici aux prochaines élections municipales. Il n’en reste pas moins que si de nombreuses municipalités socialistes de grandes villes ont été confortées par les résultats des cantonales – avec, cependant, le cas particulier de Grenoble –, les résultats sont plus divers pour la droite. Si la situation est préoccupante pour la droite dans certaines de ses municipalités, comme à Nancy, Reims, Bordeaux, Toulouse, Rouen, Montauban et Mâcon, d’autres municipalités de droite sont, à l’inverse, confortées, comme à Troyes, Valence et Perpignan.
L’extrême droite
Les résultats du premier tour de ces élections cantonales ont marqué à la fois la force de l’implantation de l’extrême droite et ses limites. Avec 12,9 % des suffrages exprimés, l’extrême droite recule de 1,1 points par rapport à 1998 (tableau 1). Le Front national confirme sa domination au sein de l’extrême droite avec 12,5 %, en recul cependant de 1,4 points par rapport à 1998. Comme en 1992 et 1998, le vote cantonal pour l’extrême droite est tiré par le vote pour les listes régionales, ce qui n’était pas le cas lors du renouvellement de l’autre série cantonale : en 1994, les cantonales étaient encore des élections isolées et, en 2001, elles étaient organisées en même temps que les municipales, peu favorables à l’extrême droite, alors pas encore complètement remise de sa crise de la fin de l’année 1998. La comparaison nationale avec 2001 (tableau 1) permet de mesurer la reconquête de l’électorat d’extrême droite par le FN aux dépens du MNR, qui a maintenant pratiquement disparu. Même à Vitrolles, dans l’ancienne mairie du couple Mégret, le FN devance le MNR. À Marignane, le FN est également arrivé au second tour. De fait, le FN n’est plus concurrencé sérieusement au sein de l’extrême droite que par le mouvement régionaliste « Alsace d’abord », très présent aux cantonales et qui a obtenu 7,4 % dans le Bas-Rhin (FN 14,6 %) et 5,9 % dans le Haut-Rhin (FN 13,9 %). Mais ce recul du FN par rapport à 1998 confirme l’impression d’un « coup d’arrêt » qui se dégage de l’analyse des résultats des régionales [13]. Si on ne peut négliger l’importance du score obtenu par le FN, alors qu’il n’avait qu’un seul sortant et une très faible implantation notabiliaire, on doit cependant souligner qu’il est inquiétant pour lui de reculer par rapport à 1998, alors que la droite gouvernementale affrontait ces élections avec un degré de mécontentement à son égard rarement atteint. Le FN n’a pas su ou pas pu profiter du discrédit frappant cette droite gouvernementale. L’analyse des évolutions géographiques des résultats de l’extrême droite n’est guère plus rassurante pour elle. Le FN recule au premier tour par rapport à 1998 dans 59 départements sur les 95 de la France métropolitaine. Les plus forts reculs se trouvent particulièrement dans les départements urbains, dont les 7 de la région parisienne : Seine-et-Marne (– 4,4 points), Yvelines (– 4,5), Essonne (– 5,4), Hauts-de-Seine (– 5,3), Seine-Saint-Denis (– 6,7), Val-de-Marne (– 4,5), Val-d’Oise (– 3,9), Bas-Rhin (– 5,8), Haute-Vienne (– 3,4), Lot (– 4,7), Bouches-du-Rhône (– 7,6), Var (– 5), Rhône (– 4,5). Les reculs dans la Haute-Vienne et le Lot s’expliquant par une beaucoup plus faible présence en nombre de candidats en 2004 qu’en 1998 [14], on voit bien que les reculs les plus importants affectent prioritairement les zones urbaines et pas seulement la région parisienne.
Observons maintenant les progressions les plus importantes au niveau départemental : Saône-et-Loire (+ 4,4), Loir-et-Cher (+ 2,6), Aude (+ 2,8), Pas-de-Calais (+ 2,1), Orne (+ 2,8), Aisne (+ 2,4), Somme (+ 2,5), Vaucluse (+ 2). On doit mettre de côté la Saône-et-Loire où le FN était absent dans 11 cantons en 1998. Dans le Vaucluse, le FN a profité de l’effet d’entraînement de sa tête de liste régionale Guy Macary, candidat dans le département, et de l’implantation du maire d’Orange, Jacques Bompard. Dans l’Aude, le FN a profité de l’absence de candidats UMP-UDF-DVD dans plusieurs cantons. Les autres départements sont fortement ouvriers et pas trop urbains. En fait, ces évolutions de la sociologie du vote frontiste confirment les observations déjà faites à propos de ses résultats en 2002 : recul dans les zones urbaines, y compris les banlieues populaires, et progression dans les zones rurales, souvent dans les mêmes départements ou les mêmes régions. On doit en effet remarquer que la macrogéographie du vote en faveur du FN n’est pas pour autant bouleversée, toujours assez fortement influencée par celle de l’immigration maghrébine et turque (tableau 4).

Tableau 4
Résultats de l’extrême droite aux élections cantonales (1985-2004) par zones d’immigration (France métropolitaine)
IMGIMGFrance	Zone I	Zone II	Zone III	Écart...IMGIMF
France Zone I Zone II Zone III Écart I-III 1985 8,9 12,4 7,7 4,8 +7,6 1988 5,5 8,3 4,9 2,4 +5,9 1992 12,5 16,2 11,5 7,7 +8,5 1994 10,1 13,4 9,6 5,9 +7,5 1998 14 18,1 13,4 8,3 +9,8 2001 10,2 13,1 10,2 5,8 +7,3 2004 12,9 15,7 13,3 7,9 +7,8 Les résultats sont en % des suffrages exprimés. Les trois zones d’immigration – de 32 départements chacune – ont été définies en fonction de la proportion départementale d’étrangers de nationalité maghrébine ou turque dans la population (Cf. Pierre Martin, Comprendre les évolutions électorales, Paris, Presses de Science Po, 2000, p. 270-278). La zone I est celle où cette proportion est la plus forte, la zone III étant celle où elle est la plus faible.

La stabilité au niveau départemental du vote frontiste sur la France métropolitaine reste importante entre 1998 et 2004, avec une corrélation de Pearson (moindres carrés) de 0.893 et une corrélation de Spearman (rang) de 0.907. Le second tour confirme la marginalisation de l’extrême droite. Présent dans 278 des 1 462 cantons au second tour, le FN n’obtient qu’un seul élu, à Orange-Est avec Marie-Claude Bompard, épouse du maire FN Jacques Bompard, qui gagne le canton, précédemment détenu par l’UMP, en duel face au PS. Mais le FN perd le canton de Noyon (Oise) au profit de la gauche. On doit également noter la victoire d’un candidat d’« Alsace d’abord » dans une triangulaire à Sainte-Marie-aux-Mines (Haut-Rhin). Le nombre d’élus d’extrême droite reste stable, 2, car Daniel Simonpieri (ex-FN), réélu à Marignane (Bouches-du-Rhône) en duel face au FN, s’est ensuite rallié à l’UMP.
Plus que jamais, le Front national reste une « force impuissante » [15], seul parti d’extrême droite, avec le FPÖ en Autriche, à bénéficier d’une implantation électorale d’une telle force et d’une telle constance en Europe occidentale depuis 20 ans, mais, en même temps, toujours incapable d’obtenir un nombre significatif d’élus et de conquérir des positions de pouvoir.
On doit observer que l’attitude de l’électorat frontiste au second tour, là où son candidat avait été éliminé à l’issue du premier tour, n’a pas été favorable à la droite gouvernementale en duel face à la gauche, comme le révèlent les résultats [16] des seconds tours dans les cantons de Ussel-Ouest (Corrèze), Laval-Nord-Est (Mayenne), Sains-Richaumont (Aisne), Montlieu-la-Garde (Charente-Maritime) et Lambesc (Bouches-du-Rhône). Dans ces cantons, l’attitude hostile à l’UMP au second tour d’une forte proportion de l’électorat FN du premier tour est facile à détecter, car il y avait peu de candidats au premier tour. Mais ce phénomène semble assez général, comme nous l’avons noté [17], au second tour des régionales. Comme, d’autre part, une partie de l’électorat FN du premier tour se porte au secours de la droite gouvernementale face à la gauche au second tour là où le FN a pu se maintenir en triangulaire, on peut douter que la généralisation des duels UMP/PS par interdiction des triangulaires, que préconisent certains députés UMP [18], soit favorable à la droite gouvernementale tant qu’elle n’aura pas redressé son image dans l’opinion. Dans la situation politique actuelle, une triangulaire UMP/PS/FN ne divise pas seulement la droite, elle divise aussi l’opposition.
 
Explication des résultats dans chaque canton
 
 
Toutes les analyses que nous venons de faire sont des lectures, des interprétations nationales des résultats des élections cantonales. Elles sont essentielles pour tirer les enseignements nationaux de ces élections, pour nous indiquer s’il y a des dynamiques nationales et lesquelles. Mais pour comprendre les résultats dans un canton précis, elles sont insuffisantes. Elles sont utiles à l’analyse locale pour ne pas seulement interpréter selon des facteurs locaux des évolutions qui relèvent très probablement de facteurs nationaux, comme, par exemple, une progression de la participation sur 1998 ou une progression de la gauche. Mais il n’en reste pas moins que les résultats au niveau de chaque canton sont puissamment affectés par des éléments locaux que seuls des observateurs connaissant bien la vie politique locale sont capables d’analyser, tels que le degré d’usure d’un conseiller sortant, des enjeux locaux qui vont influencer le vote ou, dans un canton rural, les relations des principaux candidats avec les maires des communes du canton. De plus, le classement en « divers » ou « sans étiquette » d’un candidat n’est parfois que le reflet de l’ignorance des « classificateurs » nationaux (ou locaux) de l’orientation politique du candidat, alors que les électeurs savent à quoi s’en tenir [19]. Ainsi, il n’y a pas véritablement de contradiction entre affirmer que les élections cantonales sont très significatives des évolutions politiques nationales (force des dynamiques nationales) et que seule une bonne connaissance de la vie politique locale permet de comprendre véritablement les résultats d’un canton précis (domination des facteurs locaux).
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Les élections cantonales des 21 et 28 mars 2004, comme les régionales organisées les mêmes jours, ont été marquées par un redressement de la participation électorale par rapport à 1998 et par un fort vote sanction contre le gouvernement Raffarin. Cette situation a provoqué une nette défaite de la droite gouvernementale UMP-UDF-DVD en voix et en sièges. La mobilisation de l’électorat de gauche et sa volonté de sanctionner le gouvernement a presque exclusivement profité au Parti socialiste, qui progresse nettement en voix, en sièges et en présidences. Non seulement les socialistes progressent aux dépens de la droite, mais ils accroissent également sensiblement leur domination au sein de la gauche. Les résultats de ces élections sont également marqués par l’accélération du déclin du Parti communiste, le maintien de la marginalisation de l’extrême gauche et un léger recul de l’extrême droite, qui reste écartée des conseils généraux malgré son poids électoral. On observe également une progression des Verts, qui sont cependant en deçà de leurs résultats de 2001 et dont la représentation reste dépendante pour l’essentiel d’accords de premier tour avec le PS. Ces élections ont aussi montré la force persistante de la structuration droite/gauche de la compétition électorale, même pour ce type d’élection, et le maintien du poids souvent déterminant de facteurs locaux dans les résultats de l’élection au niveau de chaque canton pris individuellement.
 
NOTES
 
[1] Sur le concept d’élection intermédiaire, on doit se reporter à Jean-Luc Parodi, « Dans la logique des élections intermédiaires », Revue politique et parlementaire, 903, avril 1983, p. 43-70.
[2] Le hasard des calendriers électoraux depuis l’alternance de 1981 a fait que les seules élections intermédiaires organisées sous des gouvernements de droite ont été les cantonales de mars 1994 et les élections européennes de juin 1994 sous le gouvernement Balladur et les municipales de juin 1995 sous le gouvernement Juppé. Dans les trois cas, pour des raisons différentes, ces gouvernements n’étaient pas rejetés par l’opinion au moment de ces élections.
[3] La configuration du second tour était la suivante : dans les 1 462 cantons en ballottage, on avait 1 098 duels, 317 triangulaires, 13 quadrangulaires et, dans 34 cantons, un seul candidat restait en lice. La prégnance de l’opposition gauche/droite est illustrée par le fait que 1 010 des 1 098 duels (92 %) opposaient un candidat de gauche à un candidat de droite. Ces 1 010 duels gauche/droite représentaient 69 % de l’ensemble des 1 462 seconds tours.
[4] Aisne, Alpes-de-Haute-Provence, Ardèche, Ariège, Aude, Bouches-du-Rhône, Côtes-d’Armor, Creuse, Dordogne, Eure, Finistère, Gard, Haute-Garonne, Gers, Gironde, Hérault, Isère, Landes, Meurthe-et-Moselle, Nièvre, Nord, Pas-de-Calais, Puy-de-Dôme, Pyrénées-Orientales, Haute-Saône, Tarn, Vaucluse, Haute-Vienne, Essonne.
[5] Charente, Cher, Doubs, Drôme, Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique, Oise, Saône-et-Loire, Seine-Maritime, Seine-et-Marne.
[6] Cf. Pierre Martin, Comprendre les évolutions électorales, la théorie des réalignements revisitée, Paris, Presses de Science Po, 2000, p. 375-382.
[7] Le candidat Verts élu face au sortant socialiste après l’élimination d’une droite divisée au premier tour (UDF 17 %, UMP 12 %, FN 10,4 %) a bénéficié du mécontentement local face à de nombreux travaux impulsés par la municipalité, en particulier celui d’un stade, et des consignes de vote en sa faveur de l’UMP et du FN.
[8] À Seignelay (Yonne), le conseiller sortant écologiste avait été élu au second tour de 1998 contre un sortant socialiste et a été réélu au second tour de 2004 en bénéficiant de l’élimination des candidats de droite, en duel face à un divers gauche qui l’avait devancé au premier tour.
[9] On trouve parfois indication d’élus d’extrême gauche en métropole, notamment dans les statistiques du ministère de l’Intérieur. Il s’agit d’anciens communistes dans la Haute-Vienne (ADS : Alternative pour la démocratie et le socialisme), qui étaient proches de Marcel Rigout et doivent être classés avec les divers gauche.
[10] Ain, Allier, Alpes-Maritimes, Ardennes, Aveyron, Cantal, Charente-Maritime, Corrèze, Corse-du-Sud, Côte-d’Or, Eure-et-Loir, Indre, Jura, Loire, Haute-Loire, Loiret, Lot-et-Garonne, Lozère, Maine-et-Loire, Manche, Marne, Haute-Marne, Moselle, Orne, Bas-Rhin, Sarthe, Savoie, Haute-Savoie, Yvelines, Deux-Sèvres, Var, Vienne, Vosges, Yonne, Hauts-de-Seine, Val-d’Oise.
[11] Calvados, Loir-et-Cher, Mayenne, Morbihan, Pyrénées-Atlantiques, Haut-Rhin, Rhône, Somme.
[12] Aube, Indre-et-Loire, Meuse et Vendée.
[13] Cf. Pierre Martin, « Les élections régionales et cantonales des 21 et 28 mars 2004 », Regards sur l’actualité, 302, juin-juillet 2004, p. 77-89, et « Les élections de mars 2004 », Commentaire, 106, été 2004, p. 443-451.
[14] Lot : 4 candidats pour 16 cantons en 2004 contre 16 en 1998. Haute-Vienne : 11 candidats pour 21 cantons contre 21 en 1998.
[15] Nous reprenons ici le concept que nous avons développé dans Pierre Martin, Le vote Le Pen, l’électorat du Front national, Notes de la Fondation Saint-Simon, 84, octobre-novembre 1996, p. 43-44.
[16] Ussel-Ouest, 1er tour : UMP 43,4 %, FN 7,3 %, PS 34,7 %, PC 14,6 % ; second tour : UMP 47,6 %, PS 52,4 %. Laval-Nord-Est, 1er tour : UDF 46,2 %, FN 7,8 %, PS 42,1 %, PC 3,9 % ; second tour : UDF 49,4 %, PS 50,6 %. Sains-Richaumont, 1er tour : UMP 42,2 %, FN 14 %, PS 39,1 %, LO 4,6 % ; second tour : UMP 48,3 %, PS 51,7 %. Montlieu-la-Garde, 1er tour : UMP 46,3 %, FN 12,5 %, PS 35,4 %, PC 5,8 % ; second tour : UMP 51,8 %, PS 48,2 %. Lambesc, 1er tour : UMP 29,6 %, FN 13,2 %, PS 49,3 %, PC 5,6 %, EXG 2,2 % ; second tour : UMP 36,5 %, PS 63,5 %.
[17] Cf. Pierre Martin, « Les élections régionales et cantonales des 21 et 28 mars 2004 », art. cité, et « Les élections de mars 2004 », art. cité.
[18] En particulier la proposition de loi déposée par Christian Estrosi, député UMP des Alpes-Maritimes, le mardi 6 avril 2004. Cf. « Les députés UMP souhaitent en finir avec les triangulaires », Le Figaro, 9 avril 2004, et « L’UMP croit à un avenir doré une fois les triangulaires enterrées », Libération, 27 avril 2004.
[19] C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que la présentation nationale des résultats puisse présenter des écarts selon les journaux, par exemple. Nous avons ici en général adopté la classification des candidats du Figaro et du ministère de l’Intérieur, sauf pour les ex-communistes (ADS) de la Haute-Vienne.
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