Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629868
202 pages

p. 715 à 723
doi: en cours

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Lectures critiques

Vol. 54 2004/4

Entre ordre social et ordre politique : La politisation [yy1]

« Chaque société nourrit […] l’ordre politique de ce qu’elle est, c’est-à-dire des relations qu’y entretiennent groupes et individus, des soucis et des croyances dont ils sont porteurs. Aussi spécialisé soit-il, l’espace de la politique est façonné par les activités sociales les plus diverses, économiques, religieuses ou culturelles » (p. 3). Cette proposition, tirée de l’« avant-propos » de Jacques Lagroye à l’ouvrage qu’il a dirigé, La politisation, pourrait servir de manifeste à l’ensemble des contributions. C’est, en effet, aux liens entre ordre social et ordre politique que La politisation entend se consacrer ou, plus précisément (parce qu’en parler comme d’espaces étroitement définis constitue la facilité de langage à laquelle se refuse l’ouvrage), à leurs rapports mouvants, à l’illusion de clôture sur soi de l’ordre politique, ainsi qu’à la manière dont celui-ci est institué, et ce, notamment et peut-être d’abord, par les jeux et les concurrences des groupes et des acteurs sociaux. C’est ce cadrage qui explique le sens distinct des usages les plus habituels et les plus normatifs qui est donné ici à la notion de politisation, à la fois titre de l’ouvrage et thème de l’article de Jacques Lagroye. Dans « Les processus de politisation », il définit, en effet, celle-ci comme la « requalification des activités sociales les plus diverses, requalification qui résulte d’un accord pratique entre des agents sociaux enclins, pour de multiples raisons, à transgresser ou à remettre en cause la différenciation des espaces d’activités » (p. 361). C’est encore ce cadrage qui explique l’organisation du livre, dont la première partie est centrée sur les espaces et les univers sociaux aux « frontières » et/ou aux « marches » du politique, pour reprendre les termes de Jean-Michel Eymeri appliqués à la haute administration, la deuxième explorant diverses dimensions de ce champ politique, dont l’autonomie, pas plus que la légitimité de ses acteurs et de ses institutions, n’est jamais définitivement acquise, et la troisième s’intéressant plus particulièrement à « la production des enjeux politiques ».
Ce cadrage, enfin, est en soi un parti pris épistémologique, parce que l’ouvrage s’inscrit bien sûr pleinement dans la sociologie politique telle qu’elle a été rénovée par quelques-uns, à commencer par J. Lagroye, mais plus spécifiquement aussi parce que les vingt-cinq contributeurs, comme le précise toujours J. Lagroye dans l’« avant-propos », ont en commun de fonder leurs travaux sur une « analyse critique des données empiriques » de « première main » (p. 5), que celles-ci soient constituées d’archives, de statistiques ou d’enquêtes de terrain. C’est dire que l’on pourra lire ce livre autant comme un manifeste que comme un hommage à celui qui l’a dirigé, et que l’on pourra enfin le saisir comme l’autre face, plus aventureuse, plus exploratrice, de recherches sur des domaines pour lesquels la nouvelle édition par J. Lagroye (avec Frédéric Sawicki et Bastien François) de sa Sociologie politique a proposé, en 2002, un savoir déjà stabilisé. C’est pourquoi ces multiples dimensions et bien sûr le caractère collectif de l’ouvrage invitent non pas tant à une lecture formelle qu’à suggérer quelques rapprochements et quelques pistes de lecture.
On pourra tout d’abord bien sûr s’intéresser à la manière dont chaque auteur s’acquitte de son hommage – genre qui, par ailleurs, mériterait une étude sociologique. L’ouvrage peut être ainsi l’occasion d’un retour sur le terrain (Jean-Louis Briquet en Corse rurale) ou sur la réception d’un ouvrage (Johanna Siméant à propos des rapports entre humanitaire et politique), d’une exploration (Brigitte Gaïti autour de la notion de « déligitimation », Bernard Pudal autour de la naissance de la « vocation » politique, ou Michel Dobry autour du concept de charisme tel qu’il est mobilisé par Kershaw). Si certains (comme Bastien François, Jean-Michel Eymeri ou Olivier Nay), fort logiquement, présentent des articles qui sont autant de prolongations de thèses dirigées en leur temps par Jacques Lagroye, d’autres voient dans l’hommage et le « contre-don » qu’il constitue, l’opportunité de proposer leurs premières recherches sur de nouveaux objets (par exemple, Delphine Dulong sur les logiques sociales au principe de la légitimation du genre en politique ou encore Vincent Dubois sur celles qui président à « l’intérêt pour la langue nationale », p. 467).
Une série d’articles permet tout d’abord de considérer les processus de politisation au pôle qui paraît le plus « spécialisé » du champ politique. D’une part, les deux larges fresques proposées par Alain Garrigou et Érik Neveu (respectivement, « Des activités sociales aux espaces de la politique » et « Métier politique : d’une institutionnalisation à l’autre ») montrent l’irrégularité dans l’histoire du processus de professionnalisation politique et son absence d’évolution rectiligne ou téléologique, tandis que, d’autre part, le travail de Jean-Michel Eymeri sur les hauts fonctionnaires (« Frontière ou marches ? De la contribution de la haute administration à la production du politique ») permet de voir la labilité de la production du politique au quotidien, tant, comme le révèle son travail de terrain, est politique finalement « ce qui importe au ministre et à ses conseillers » (p. 51). Mais cet article permet aussi de s’intéresser aux savoir-faire en matière de politisation de certains de ceux qui « se saisissent de tels ou tels aspects de la réalité sociale pour en faire des objets de l’action politique » (p. 64) : les hauts fonctionnaires. Ce sont en effet eux qui, par leur socialisation notamment à l’ÉNA, puis par leur position d’« écrivains publics » (p. 59), avec toute la technicité qu’elle suppose, disposent d’un « pouvoir dialectique de blocage et de proposition » (p. 66). Ce travail de politisation peut également être observé en d’autres positions un peu moins professionnalisées du champ politique. Ainsi des « élus ordinaires » étudiés par Olivier Nay (« La politique des bons offices »), aux prises avec les attentes et les sollicitations de leurs représentés et contraints par leurs rôles contradictoires (trustee/agent) de représentants. Comment et en quelles enceintes – bouleversement induit par la décentralisation compris – se pratiquent les « activités de courtage » et comment donc, au quotidien, les intérêts locaux se transforment-ils en « causes susceptibles, à terme, d’être inscrites sur l’agenda public » (p. 211) ?
Si l’on quitte ce pôle spécialisé, on peut s’intéresser à la politisation en considérant les mécanismes qui font que certains s’engagent plutôt en politique et d’autres plutôt dans le secteur associatif, que certains restent au sein de ces institutions et que d’autres ne font qu’y passer. C’est en effet, comme l’écrit Bernard Pudal, l’opportunité d’étudier notamment « l’extrême complexité du travail de production du sens politique » (p. 154) qu’opèrent les militants. Son article, comme ceux de Frédéric Sawicki et de Johanna Siméant, propose des hypothèses qui s’ancrent sur des enquêtes microsociologiques (respectivement, le récit sociobiographique d’un ancien permanent du PCF et les « autobiographies d’institution » des communistes de l’entre-deux-guerres, une association locale de défense de l’environnement, les récits de vie d’humanitaires). Souhaitant « pénétrer la boîte noire que le concept d’habitus désigne », c’est-à-dire « la formation, la composition, les tensions et les capacités cognitives qui constituent un habitus individuel toujours en devenir » (p. 147), Bernard Pudal (« La vocation communiste et ses récits ») propose quelques pistes pour ce faire : l’étude de la « constitution du sens social chez l’enfant » (p. 151), l’articulation du « récit social-familial » (p. 151) de chacun et des récits historiques, qui deviennent ainsi autant d’opportunités de lui donner un sens, ou encore la « rencontre entre le militant et l’institution » (p. 157). C’est plus particulièrement à cette rencontre que s’intéresse Frédéric Sawicki (« Les temps de l’engagement à propos d’une association de défense de l’environnement »). Ce sont, au quotidien et au fil des années, les actions de l’association, ainsi que la répartition et la spécialisation des tâches militantes en son sein qui sélectionnent les « profils » de ceux qui y restent et qui en découragent d’autres. Enfin, au croisement de ces mêmes interrogations, Johanna Siméant (« Un humanitaire "apolitique" ? Démarcations, socialisations au politique et espaces dans la réalisation de soi ») voit dans les militants humanitaires un cas « presque expérimental pour penser la question du rapport au politique des militants associatifs » (p. 167) : de la formation de leurs goûts sociaux et politiques qui les incline à l’associatif plutôt qu’à l’engagement partisan jusqu’à la manière dont l’humanitaire transforme leurs rapports au politique.
La fabrication du sens politique peut, au contraire, prendre la forme d’une véritable imposition. C’est ainsi que Patrick Lehingue (« L’objectivation statistique des électorats : que savons-nous des électeurs du FN ? »), à partir d’un réexamen des sondages, montre que, contrairement à un sens commun qui s’est peu à peu imposé, il n’y a pas « un » électorat FN stable, que les votes pour le FN ne sont pas des votes en faveur de Jean-Marie Le Pen pas plus qu’ils ne sont des single issue votes, centrés sur l’immigration, que les électeurs ne sont pas d’anciens communistes, qu’ils ne sont pas pour autant faciles à positionner politiquement, etc. C’est un autre sens commun savant, celui des manuels d’histoire qui veut que la Quatrième République soit morte de son impopularité, que déconstruit Brigitte Gaïti (« Le rôle de l’opinion dans les processus de déligitimation ou la quête de l’impopularité des régimes déchus »). Elle montre en effet à la fois l’indifférence de l’époque pour cette opinion supposée hostile, quelques-uns de ses paradoxes quand on s’essaie (prudemment) à la reconstituer, puisque la participation, par exemple, est haute, et ce à quoi se réduit finalement ce jugement : l’opinion négative des éditorialistes et des journalistes d’alors, étendue à l’ensemble des électeurs par des auteurs qui sont, avant tout, pris dans une vision causaliste de l’histoire. Dans cette même perspective, le texte de Michel Dobry (« Charisme et rationalité : le "phénomène nazi" dans l’histoire »), par la lecture des textes de Kershaw et par l’analyse de son usage « radicalisé » de « la domination charismatique » wébérienne, apparaît comme un plaidoyer pour dépasser toute(s) « la(es) solution(s) de facilité » (p. 317) en matière d’explication des phénomènes historiques. Enfin, c’est le sens commun ordinaire déployé par tous les observateurs lors des verdicts électoraux que questionne ici Olivier Ihl (« Un battement d’aile de papillon sur les usages des dispositifs de vote aux États-Unis »). L’élection présidentielle qui vit la victoire de Bush, marquée par la « politisation du chiffre de vote » (p. 286), est en effet l’occasion de « mettre en lumière l’architecture des dispositifs et des dispositions qui assurent la crédibilité d’un verdict électoral » (p. 280), ainsi que « l’approximation instrumentale corrigée par des procédures légales » (p. 283), qui est à son principe.
Loin de ces impositions de sens, par exemple loin de l’irrespect de la citoyenneté qu’elles sont censées incarner, les pratiques des électeurs corses, étudiées par Jean-Louis Briquet (« La politique au village. Vote et mobilisation électorale dans la Corse rurale »), apparaissent comme « le résultat de la manière dont ceux-ci s’accommodent des institutions de la démocratie représentative, en fonction de valeurs et de motivations qui sont différentes de celles qui sont proclamées dans les institutions officielles » (p. 45). De même, les entretiens qualitatifs auprès d’électeurs (« Une construction médiatique du sens politique ? ») permettent à Daniel Gaxie de travailler la relation, supposée aller de soi, entre médias et vision critique des professionnels de la politique. En revenant aux perceptions des spectateurs, l’article montre combien une dépendance effective aux médias, c’est-à-dire sans que les personnes soient capables de mobiliser « une vision alternative » (p. 353) et même d’opérer une « réappropriation active » en lien avec leur propre trajectoire ou avec leur propre expérience, notamment de la vie politique locale, est finalement assez rare et toujours bien sûr socialement située, à savoir le fait de ceux qui sont les plus démunis de compétence politique.
La dernière partie de l’ouvrage s’intéresse aux « activités sociales les plus diverses », qui se voient requalifiées et par là même politisées. Ces requalifications permettent, par conséquent, de penser la « forte porosité entre social et politique » (p. 459), pour reprendre la formule de Dominique Memmi, ou encore combien, comme l’écrit Delphine Dulong, « le champ politique est sans doute l’un des champs les plus hétéronomes dans ses rapports avec les principes de classement du monde social » (p. 443).
Ces requalifications peuvent tenir, comme le montre Jean-Yves Dormagen (« Le marché de l’emploi public de l’Italie fasciste comme espace de mise en conformité politique »), à un « contexte historique » particulier et la perte de différenciation entre espace politique et activités sociales prendre la forme de l’interpénétration et de la confusion des « logiques économiques et politiques » (p. 403). Grâce à l’étude des archives de plusieurs entreprises, l’auteur montre comment, lors des recrutements, opère le poids du capital politique et de sa composition, et analyse réciproquement les licenciements pour « politisation non conforme » (p. 411), c’est-à-dire pour des fautes qui se révèleraient souvent vénielles en conjoncture routinière. L’article étudie notamment les effets économiques parfois désastreux de ces mécanismes d’embauche, la « fascisation ordinaire » (p. 423) qu’ils induisent, mais aussi les calculs strictement économiques au principe de certaines adhésions politiques. Il permet, enfin, d’apercevoir, derrière l’apparente singularité de la situation, de nombreuses continuités avec l’après-guerre, à commencer par le « patronage partisan de masse sur le marché de l’emploi public » (p. 424).
Ce sont à des requalifications dans des conjonctures plus routinières que s’intéressent une série d’auteurs. La requalification, tout d’abord, du droit constitutionnel, étudiée par Bastien François (« Le droit saisi par la politique »), attaché à en saisir ici les conditions politiques, sociales (entre autres, la recomposition du métier journalistique autour de la valeur d’indépendance vis-à-vis de la sphère politique) et, par conséquent, cognitives (« la valorisation des arguments constitutionnels dans le débat politique », p. 377). Ces requalifications peuvent porter sur des objets apparemment moins « attendus » (le corps et l’intimité pour Dominique Memmi), être le fruit d’intérêts sociaux (les politiques autour de la langue pour Vincent Dubois), s’assigner l’objectif de réenchanter le politique (le vote des femmes et la loi sur la parité, étudiés par Delphine Dulong), mais tout aussi bien ne le rencontrer que par défaut (le traitement des déchets nucléaires vu par Yannick Barthe).
Le texte de Vincent Dubois (« Comment la langue devient une affaire d’État »), après avoir souligné qu’il n’y a pas de rapport univoque et national de l’État à la langue, mais que les « intervention(s) linguistique(s) » sont « des produits, historiquement variables, de la conjonction d’évolutions et d’enjeux sociaux multiformes » (p. 462), s’intéresse plus particulièrement aux représentations (à commencer par la francophonie) telles qu’elles ont été instituées au début des années 1960. Il peut dès lors identifier quelques-unes de leurs conditions historiques (la décolonisation, la puissance internationale des États-Unis) et sociales (le poids accru du capital scolaire dans la reproduction sociale, la montée du tertiaire et la part croissante « "des choses humaines" » (p. 466) dans les activités professionnelles, l’apparition de professions nouvelles aux lexiques stigmatisées comme autant de jargons, etc.) et proposer une hypothèse. À la différence d’autres configurations, où la « petite bourgeoise instruite […] joue un rôle actif » (p. 467), il s’agirait plutôt ici « d’agents issus des fractions traditionnelles des classes dominantes » (p. 468) pour lesquels les « questions de langue » sont prises dans les stratégies de lutte contre le déclassement » (p. 467). Si cette requalification de la langue aboutit ici à la création d’organismes officiels, il peut arriver, au contraire, comme le décrit Yannick Barthe (« Le recours au politique ou la problématisation politique par "défaut" »), que certains objets – ici en l’occurrence les déchets nucléaires – ne soient « [mis] en politique » (p. 490) que tardivement et sans que cette « mise sur agenda » ait été, à l’inverse des logiques généralement admises, « amplifiée » (p. 489) par les médias ou par des groupes sociaux.
Après s’être intéressée ailleurs à la fabrication de l’éthique et avoir montré comment le corps et la santé sont devenus des « objet[s] d’intervention publique » (p. 446), Dominique Memmi (« Faire consentir : la parole comme mode de gouvernement et de domination ») prolonge sa réflexion autour de « la transformation des modes légitimes de sujétion sociale » et notamment de la « domination rapprochée », c’est-à-dire de la domination construite dans le « face à face physique » (p. 449). Cette domination suppose aujourd’hui un consentement qui passe par la parole, parole que de nombreux professionnels viennent solliciter. Or, ces professionnels sont souvent des femmes : conseillères conjugales, infirmières, assistantes sociales… comme les médecins qui inventèrent, pensèrent les soins palliatifs, et qui les administrent aujourd’hui (tandis que ce sont des hommes médecins qui sont au principe de la lutte pour la légalisation de l’euthanasie). C’est à l’apparition d’un « “maternalisme” professionnel » (p. 458) que conclut Dominique Memmi, lui-même prolongement de la nouvelle pédagogie qui contesta, en son temps, l’autorité masculine et qui vient ici « éroder une domination masculine assise sur la compétence médicale » (p. 456).
Le lecteur ne pourra donc que mettre en regard ce travail qui s’intéresse aux « qualités traditionnellement féminines » ici déployées et l’article de Delphine Dulong (« Des actes d’institution d’un genre particulier : les conditions de légitimation des femmes sur la scène électorale (1945 et 2001) »). En dépit des dissemblances historiques (une « conjoncture fluide vs [une] conjoncture routinière », p. 427), c’est à leurs qualités spécifiques (souci du concret, sens de la proximité, moindre ambition, etc.) que les femmes, lors de leur premier vote comme lors de leur accession à part égale aux candidatures, sont ramenées. Si cette assignation tient à ce que, par ces « spécificités féminines » elles sont « censées “humaniser” le politique » (p. 431), discrédité dans l’une et l’autre conjonctures, « le plus surprenant » (p. 434) est que les candidates soient les premières, dans ces deux occasions, à revendiquer ce rôle dans la « renovatio de l’ordre politique » (p. 431). Cette acceptation du rôle – et des qualités « féminines » qui le sous-tendent – va de pair avec la « forclusion » des enjeux féministes lors des deux campagnes et conduit dès lors Delphine Dulong à faire l’hypothèse que cette renovatio de l’ordre politique est aussi celle de l’ordre social.
Frédérique MATONTI
Université Paris I-ENS-EHESS

Quelle étrange lucarne ? Autour de l’analyse des fonctions socio-politiques de la télévision [yy2]

Deux ouvrages récents présentent l’ambition d’une synthèse raisonnée des recherches entreprises en sciences sociales sur la télévision et méritent tout particulièrement d’être pris en considération par les politistes à propos de la question finalement toujours pendante des effets et des influences de ce média de masse.
Celui dirigé par D. Courbet et M.-P. Fourquet identifie rapidement trois générations de travaux. Il approfondit la présentation de la dernière, qui démarre dans les années 1980 et dont les objectifs dépassent en fait la seule caractérisation des effets de la télévision pour s’interroger sur les processus menant à ces effets. La démarche adoptée consiste à jouer le jeu de la mixité disciplinaire, à tenter l’équilibre entre divers courants d’analyse, parfois opposés, et à parier sur une amplitude maximale des champs d’investigation abordés (du micro-individuel au macro-social). Ce projet favorise un dialogue peu fréquent, bien qu’a priori enrichissant, mais se heurte au difficile exercice de l’exhaustivité. La longueur et l’approfondissement des chapitres sont donc inégaux, les plus minces faisant regretter l’absence d’une sélection plus resserrée dans un format contraignant. Une telle ouverture fait aussi courir le risque de fâcher ceux qui ne seraient pas pris en compte à la mesure de ce qu’ils estiment avoir produit. Par exemple, la brève mention du courant principalement américain des analyses issues de la « cultivation theory » ne rend pas justice à George Gerbner et ses collègues, qui développent d’importants programmes de recherche et pas seulement sur l’activation des comportements violents par la télévision. De ce balisage, il faut sans doute retenir principalement quelques chapitres. Celui consacré aux études expérimentales sur l’influence de la publicité (Courbet) introduit le lecteur à un domaine peu connu, mais édifiant dans la mesure où il permet de discuter et relativiser l’idée d’influence, qui serait en l’occurrence surtout attestée sous forme de traces, selon différentes modalités de mémorisation qui ne supposent pas nécessairement une traduction en actes. Dans l’étude qualitative sur les exigences à l’égard de la télévision au Canada (Proulx et Raboy), on pourrait attendre de l’échantillon – composé de militants et ex-militants politiques – qu’il permette de développer une conception rigoureusement finalisée et associée à l’idée d’utilité publique du média. C’est pourtant la diversité des usages et leur inscription dans la sphère privée qui dominent, ainsi qu’une certaine distance critique quant à la formalisation juridique des objectifs culturels et sociaux opérée par une loi de 1991. La restitution d’une recherche qualitative s’accommoderait mieux d’un format plus long, mais l’imbrication des dimensions de l’existence mises en jeu par le rapport à la télévision est posée de manière stimulante. Plus académique, le court mais rigoureux chapitre sur les effets socioculturels de l’information (Dragan et Pélissier) satisfera le politiste en quête d’une synthèse présentant notamment les effets d’agenda (alignement des thèmes privilégiés par le public sur la hiérarchie médiatique), de framing ou cadrage (interprétations des enjeux selon les lectures suggérées par les médias) et de priming ou amorçage (agencement des critères d’évaluation des candidats ou dirigeants selon le traitement médiatique des enjeux). En contrepoint, la frustration l’emporte concernant la trop courte présentation d’une approche expérimentale de recueil du discours pourtant originale et prometteuse (Étude des cognitions en réception-ECER), qui est ici appliquée aux émissions politiques. M.-P. Fourquet y associe la psychologie sociale et cognitive aux questionnements intéressant les politistes sur la stabilité (ou pas) des attitudes et des identifications affectives, sans négliger l’épaisseur sociale des sujets ni les éléments de contexte qui les affectent. Les notions d’implication en réception (effort cognitif) et d’élaboration argumentative rejoignent assurément la thématique de la sophistication et les recherches sur les modes de raisonnement. Au sortir de cet ouvrage, il s’agit de faire le tri (qui s’impose assez rapidement) pour se trouver mieux informé et piqué d’une saine curiosité.
L’ouvrage de B. Le Grignou constitue, quant à lui, une mise en ordre critique concentrée sur les travaux de réception, ce qui revient à traiter de la télévision en s’intéressant, en fait, au téléspectateur. Ici, c’est l’auteure qui assure le dialogue ou la confrontation entre courants de recherche en y consacrant une riche première partie où rien n’est épargné à la « recherche administrative » et à la théorie des « usages et gratifications » des fonctionnalistes américains, tandis que les modèles d’analyse littéraire (dont le modèle texte/lecteur) sont minutieusement passés en revue et que les perspectives ouvertes par les cultural studies sont valorisées. Vient ensuite l’approfondissement d’enjeux spécifiquement liés à l’activité de réception, mais dont la plupart intéressent la sociologie générale : la mesure d’audience (occasion d’apprendre que Médiamétrie ne compte pas moins de 24 cibles références), le renouveau des méthodes ethnographiques (en cernant bien leurs intérêts et limites), la construction de la culture comme champ d’analyse (avec référence aux travaux sur les classes sociales ou les groupes d’appartenance) ou encore les dynamiques sociales et psychologiques du rapport à l’information. Les commentaires élaborés sur ces sujets indiquent clairement que la prise en compte des seuls contenus (le « texte ») est impropre pour l’analyse des effets sociaux de la télévision et qu’il est nécessaire d’intégrer l’univers des pratiques (les contextes), qui, faudrait-il insister, dépasse en fait de loin le seul moment de la réception. Enfin, une troisième partie mène une discussion plus engagée sur les thèmes des citoyens comme « profanes » et (in)compétents, thème qui sont structurants chez les auteurs critiques. Notamment, dans le chapitre « la politique par le bas », les termes dans lesquels le rapport à télévision a été analysé dans les deux premières parties sont intégrés à la réflexion sur les capacités interprétatives ordinaires comme ressources périphériques par rapport aux savoirs et usages traditionnels de la sphère institutionnelle. C’est alors le thème crucial de la définition du politique pour les chercheurs (son extension, la diversité de ses formes) qui est justement posé. La bibliographie, très vaste (même si, cette fois, Gerbner n’y figure pas du tout), restitue finement les débats anglo-saxons et leurs évolutions, qui composent la part la plus importante des études de réception dans leur relation aux théories sociologiques. Elle inclut aussi les travaux français depuis les pionniers des années 1960 injustement négligés dans notre patrimoine des sciences sociales jusqu’à des références universitaires inédites. L’ensemble ainsi proposé fournit quasiment un manuel ou livre de cours de haut niveau sur le sujet, ce qui manquait en langue française malgré une récente contribution [3]. Mais il serait injuste de le réduire à cela car il est aussi l’occasion de développer une perspective de recherche et des analyses d’une manière plus accessible que dans les équivalents anglo-saxons où le débat devient souvent à la fois très pointu et prospectif [4]. L’auteure précise d’ailleurs, dès l’introduction, l’intérêt qu’il y a à situer l’ouvrage dans la discussion qui anime les sciences sociales à propos de la tendance consistant à affiner les « théories de l’acteur » sans toutefois ignorer la dimension de système. Il est d’autant plus heureux que ce débat soit ici abordé et nourri avec équilibre que, entre les auteurs anglo-saxons spécialisés sur la réception, il s’est parfois cristallisé dans la dénonciation idéologique. L’enjeu consiste à évaluer un ensemble de fondements théoriques et de protocoles empiriques en se tenant à distance de deux positions maximalistes aussi stériles l’une que l’autre : « Les pratiques culturelles ne sont pas mécaniquement déterminées par les infrastructures, mais ne résultent pas pour autant de goûts naturels et spontanés. Dans cette optique, la sociologie de la réception est moins une étude des acteurs que de leurs activités » (p. 6).
En dépit de leurs différences de construction et de perspectives, les deux ouvrages entretiennent quelques points communs qui indiquent des lignes de force. Tout d’abord, l’attention pour le(s) téléspectateur(s) se décline pareillement sur trois modes : l’activité de réception en tant que telle, comme processus articulant codage et décodage ; le rapport domestique à la télévision intégré à des pratiques ordinaires impliquant notamment la famille ; le prolongement du rapport à la télévision dans les interactions sociales élargies. Indépendamment des préférences théoriques ou méthodologiques, l’identification de ce triptyque est essentielle en ce que la complémentarité de ces dimensions permet d’affiner notre conception de la télévision. Elle apparaît comme instance de socialisation intégrée de manière complexe et diffuse à la vie sociale, sans verser dans le fantasme d’un totem faisant son œuvre inquiétante ou fascinante hors des cadres réguliers des expériences individuelles et collectives. Ce faisant, le média de masse se normalise aux yeux des chercheurs en sciences sociales, enfin délivré du pénible statut de boîte noire dont on admet volontiers l’omniprésence sans pourtant s’interroger rigoureusement sur son rôle et son fonctionnement. Ensuite, la télévision est appréhendée – à l’occasion de quelques chapitres chez Courbet et Fourquet, de manière plus structurée chez Le Grignou – comme un élément qu’il convient de rapprocher d’autres supports (le livre, le cinéma) ou phénomènes (l’apprentissage, l’identification, la propagande, la mémoire collective) pour analyser des fonctions sociales auxquelles elle contribue, mais qui, par ailleurs, peuvent s’exercer et se sont préalablement exercées sans elle. Là encore, la télévision est normalisée ou, à tout le moins, conçue autrement que pour une exceptionnalité supposée.
Au rang des différences, la principale tient au positionnement au sein des sciences sociales. D. Courbet et M.-P. Fourquet semblent ne vouloir trancher en faveur d’aucune tradition d’analyse, invitant plutôt à un effort de considération mutuelle dont la complémentarité des méthodes serait un corollaire. Cela correspond, en quelque sorte, au projet implicite de constituer un champ d’études aux multiples facettes, dont la cohérence tiendrait très principalement à l’objet télévision et non à une sélection de références théoriques ou à une conceptualisation de la place de cet objet dans les dynamiques sociales et politiques. Il s’agirait d’une invitation à constituer un domaine de television studies, un peu à la manière des plus vastes media studies établies depuis longtemps chez les anglo-saxons comme un carrefour interdisciplinaire. Inversement, B. Le Grignou s’efforce d’inscrire l’analyse de la relation à la télévision dans une vision sociologique spécifique, dont l’orientation critique n’exclut pas une conception complexe de l’acteur. Le projet serait ici celui d’un redéploiement de la sociologie prenant mieux en compte les phénomènes culturels et de communication, en intégrant notamment les acquis anglo-saxons des cultural studies trop souvent considérés de manière fragmentée et marginale dans la littérature francophone. Que le lecteur privilégie l’une ou l’autre de ces options ou s’arrange pour retenir quelque chose de chacune, l’apport qui doit en résulter contribuera, en tout état de cause, à réduire le caractère périphérique, voire anecdotique, qui reste encore accolé aux recherches sur la télévision ou sur les médias de masse au sein des sciences sociales françaises.
Pierre LEFÉBURE,
Institut d’études politiques de Paris
Université Lille 2

La citoyenneté subordonnée à la nationalité ? [yy5]

Dominique Colas convie le lecteur de Citoyenneté et nationalité à une stimulante interrogation sur les conditions d’attribution de la citoyenneté. D’emblée, il montre le caractère problématique d’une subordination de la citoyenneté à la nationalité, quelle que soit l’absence de rigidité de la législation qui, en France, régit celle-ci : « Aussi la souplesse de fait de la législation française quant à la naturalisation n’ôte pas, cependant, de sa force au schéma qui veut que la citoyenneté politique ne soit possible que pour qui possède la nationalité. Et, donc, l’accès à la sphère publique ne peut se faire que par un sas contrôlé par l’administration et il est lié à la contingence des sentiments et de la démographie… » (p. 36). Le problème théorique est donc bien celui-là : « Les étrangers peuvent-ils entrer dans la nation par la voie des droits politiques ou bien doivent-ils y entrer par le biais de l’accès à la nationalité ? La participation à la vie politique serait-elle un lien moins pertinent que le lien matrimonial pour fonder l’accès au statut d’élément du peuple souverain ? Pourquoi, des trois sphères de l’État moderne (l’État politique, la société civile, la famille) telles que théorisées par Hegel, la famille se voit-elle accorder, de fait, un rôle privilégié de vecteur d’accès à la citoyenneté ? » (p. 37).
Si D. Colas montre comment l’exclusion de la citoyenneté peut être fondée dans des idéologies antidémocratiques, l’intérêt et l’originalité de son analyse tiennent à ce qu’il démontre que ceux-là même qui affirment que la démocratie repose sur un principe d’égalité valable pour toute l’humanité, comme aussi ceux qui croient à l’éducabilité de l’homme, attribuent néanmoins une supériorité à la France en raison même de son idéal démocratique : « Autrement dit, l’on peut soutenir que si l’exclusion hors de la démocratie, sous la forme précise de la privation de citoyenneté, s’est alimentée en France à des idéologies antidémocratiques […], elle trouve aussi un ressort dans les idéaux mêmes de la démocratie, enracinés dans l’héritage chrétien, comme le soutient Tocqueville, qui devrait viser à faire naître des citoyens égaux, acteurs et auteurs de la politique » (p. 20). Son livre propose donc un parcours singulier de la Révolution française à nos jours, au long duquel on croise quelques-unes des figures les plus notables de la pensée politique française, de Tocqueville au général de Gaulle et de Gobineau à Drumont ; au-delà de leur opposition – qui est le principe dont se sert D. Colas pour les organiser – sur les questions de l’égalité des hommes et de l’éducabilité de l’humain, ils convergent paradoxalement dans le déni des droits politiques opposé aux sujets de la France. Ainsi, prenant pour point de départ la théorie de la différence initiale des races développée pendant la Révolution française, selon laquelle une différence ethnique opposait le Tiers, dont les membres étaient censés descendre des Gallo-romains, aux aristocrates, descendants supposés des Germains conquérants, D. Colas montre que l’affirmation, contre cette théorie dualiste, de l’unité raciale de la nation a pu conduire – un Renan notamment – à exporter le dualisme des races et à le transformer en opposition du peuple français et des peuples désignés comme inférieurs. Et si la théorie de l’évolutionnisme raciste de Gobineau est combattue par Tocqueville, celui-ci, tout en tenant pour acquis l’héritage chrétien de l’égalité des hommes, n’en reconnaît pas moins à la France, par cela même qu’elle s’en est faite la légataire, le droit de conquérir et de dominer. Gustave Le Bon, qui adhère lui aussi à une théorie de l’inégalité des races, cependant fondée sur un pessimisme radical qui voit en l’homme un animal à dresser, de telle sorte que les races supérieures ne se distinguent des inférieures que par le glacis civilisateur qui comprime cette animalité toujours prête à resurgir, rejette, pour sa part, toute idée d’une éducabilité de l’homme et s’oppose ainsi à Jules Ferry, qui tire pourtant de sa croyance en la perfectibilité de l’homme sa principale justification de la colonisation : il existe un écart de civilisation entre les peuples, qu’il revient à la France de combler – argumentaire que reprendra Léon Blum, la hiérarchisation des races étant ici suspendue à cet écart temporaire de civilisation.
C’est à la lumière de ces analyses que le chapitre consacré par D. Colas au colonialisme français, « système qui révèle les contradictions ou les limites internes à la démocratie », retrace les avatars de la citoyenneté en Algérie ; l’auteur montre d’abord que ces discours, qui justifient la colonisation par l’œuvre civilisatrice à accomplir, sont démentis, dans les faits, par la faiblesse de l’œuvre scolaire de la Troisième République dans les colonies et par le refus obstiné d’accorder la citoyenneté aux sujets de l’empire colonial français ; en 1916 encore, après quatre-vingt-six ans de prétendue « civilisation » de l’Algérie par la France, le gouvernement général faisait valoir que « les indigènes n’étaient pas arrivés au degré d’instruction et d’éducation sociale » permettant de leur accorder des « libertés étendues » (p. 161). Si le décret Crémieux avait accordé la citoyenneté aux juifs d’Algérie en 1870 et si la loi de 1889 sur la nationalité, qui renforçait le droit du sol, a eu pour effet de rendre automatique la naturalisation d’enfants issus de parents européens eux-mêmes nés en Algérie, les musulmans se heurtaient à un rempart infranchissable pour son acquisition, les tentatives successives de leur accorder des droits politiques de Clemenceau et de Maurice Violette, ministre d’État du Front populaire, étant restées sans succès face à l’opposition des colons d’Algérie. Ce n’est qu’en 1944 qu’une ordonnance accorda la citoyenneté aux musulmans d’Algérie, sur le principe de deux collèges électoraux, l’un pour les musulmans, l’autre pour les Européens, élisant le même nombre de députés en dépit de leur importante différence numérique. D. Colas rappelle au passage, par ailleurs, l’antisémitisme virulent d’une partie de la gauche radicale et socialiste au tournant du siècle, au sein de laquelle beaucoup demandaient l’abrogation du décret Crémieux (Jaurès constitue un cas singulier, puisqu’il adhère aux thèses antisémites sans demander l’annulation du décret Crémieux et qu’il change radicalement sa position à la suite de l’Affaire Dreyfus). L’ouvrage de D. Colas a encore le mérite d’expliciter aussi l’ambiguïté de la conception gaullienne de la nation : si de Gaulle pense la nation en termes ethniques, par où elle demeure essentiellement identique à elle-même et transcende les accidents de l’histoire, la République n’étant alors que la forme politique que l’histoire a léguée à la France, il pense aussi la liberté comme le génie propre de la France, qui dépasse par conséquent le déterminisme d’une appartenance ethnique et qui s’accomplit dans la République comprise comme la perfection de son essence. Comme chez Tocqueville, c’est alors de sa vocation d’émancipation que la France tire ultimement ses prétentions à la domination d’autres peuples. La prégnance de ce type de pensée explique qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le dispositif colonial n’a pas été profondément transformé et qu’un Herriot, s’il rejette en 1945 l’inégalité des races et promeut un fédéralisme démocratique au sein de l’Union française, continue à fonder sur l’inégalité de civilisation le refus de droits politiques égaux aux indigènes des colonies, auxquels il reconnaît pourtant le statut d’enfants de la commune « mère patrie », qui justifie qu’il leur soit demandé de se sacrifier pour elle.
Ainsi, ni Michelet, ni Tocqueville, ni de Gaulle n’échappent à la tentation de retourner contre elle-même la théorie démocratique et l’histoire du colonialisme français témoigne des contradictions de la démocratie française : « Les quelques exemples de définition de la citoyenneté à partir de l’appartenance nationale plutôt qu’à partir de l’universalité des droits de l’homme […] montrent bien que la démocratie représentative peut s’exercer tout en limitant ses ambitions, pour le dire d’un mot, aux droits du citoyen, plutôt qu’à ceux de l’homme » (p. 211). Ce parcours proposé par D. Colas a évidemment pour fonction d’éclairer la façon dont l’accès à la citoyenneté est encore pensé et régi aujourd’hui, et de montrer que la question de l’attribution de droits politiques aux immigrés dans la France contemporaine est largement tributaire de cet héritage. Plutôt donc que d’un modèle français et d’un modèle allemand de la citoyenneté, il convient de parler d’une conception de la citoyenneté fondée dans la nationalité, « qui comporte toujours le risque d’une ethnicisation du rapport politique et l’autre qui conçoit la citoyenneté comme un effet de la démocratie » (p. 217). La première consacre la primauté d’un territoire ou d’un groupe, à l’appartenance auxquels l’attribution de la citoyenneté est subordonnée, tandis que, selon la seconde, la cité résulte de l’attribution à tous de droits politiques égaux. Cette opposition, qui est celle de la polis grecque, préexistante au polites, et de la civitas romaine, seconde par rapport au civis, demeure une grille d’analyse féconde du discours politique contemporain, dans la mesure où les tenants de la primauté de la nationalité sur la citoyenneté peuvent se réclamer, dans le cas français, de la consubstantialité de l’idéal démocratique et de la France pour en déduire une supériorité française et attacher, par conséquent, à la citoyenneté une exigence de dignité dont la nationalité française conférerait seule la détention. Au contraire, l’esprit de la démocratie veut que la citoyenneté – dont la souveraineté populaire est solidaire puisqu’elle réside dans l’ensemble des citoyens – se fonde dans la commune humanité, définie par la raison et le langage. De sorte que « les pratiques démocratiques dans l’accès à la citoyenneté se mesurent à l’invention de méthodes qui permettent d’offrir les droits civiques au plus grand nombre » (p. 135). Si ce n’est pas le moindre des mérites de l’ouvrage de D. Colas que d’éclairer un paradoxe logé au cœur d’une certaine tradition universaliste française, il a encore celui, inappréciable, de rappeler, sur la question de la citoyenneté et contre toute tentation française à l’auto-complaisance, l’impérieuse exigence du principe démocratique.
Didier MINEUR
Institut d’études politiques de Paris
 
NOTES
 
[1] Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003 (Socio-histoires).
[2] Didier Courbet, Marie-Pierre Fourquet, La télévision et ses influences, Bruxelles, De Boeck/Bry-sur-Marne, INA, 2003 ; Brigitte Le Grignou, Du côté du public. Usages et réceptions de la télévision, Paris, Economica, 2003.
[3] Jean-Pierre Esquenazi, Sociologie des publics, Paris, La Découverte, 2003.
[4] Par exemple : Tony Wilson, Watching Television. Hermeneutics, Reception and Popular Culture, Cambridge, Polity Press, 1993.
[5] Dominique Colas, Citoyenneté et nationalité, Paris, Gallimard, 2004 (Folio histoire).
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