2004
Revue française de science politique
Idées, politiques de défense et stratégie
L’idéologie de la « défensive » et ses effets stratégiques : le rôle de la dimension cognitive dans la défaite de 1940
Philippe Garraud
Philippe Garraud, directeur de recherche au CNRS, est membre du Centre de recherches sur l’action politique en Europe (CRAPE-UMR CNRS 6051) et enseignant à l’Institut d’études politiques de Rennes. Outre de nombreux articles parus dans la Revue française de science politique (1978, 1979, 1985, 1988, 1993), il est l’auteur de : Le chômage et l’action publique : le « bricolage » institutionnalisé, Paris, L’Harmattan, 2000 (Logiques politiques), et « Transformation des pratiques politiques et rôles de juges », dans Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003. Il a également dirigé (avec Jean-Louis Briquet) Juger la politique. Entreprises et entrepreneurs critiques de la politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001 (Res publica). Aujourd’hui, il travaille plus particulièrement sur les interactions des différentes dimensions politiques, militaires et de politique étrangère de la politique française de défense dans l’entre-deux-guerres : genèse, propriétés et effets d’un système complexe d’action et d’institutions (CRAPE, Institut d’études politiques de Rennes, 104 boulevard de la duchesse Anne, 35700 Rennes <Philippe.Garraud@rennes.iep.fr>).
La rapide défaite de la France face à l’Allemagne en mai-juin 1940 a été essentiellement celle des conceptions qui ont structuré la politique de défense en amont de la conduite des opérations militaires sur le moment. Elle peut donc constituer un terrain historique et empirique pertinent pour attester du « rôle des idées » dans les politiques de défense. On caractérisera tout d’abord cette conception codifiée de manière très précise par l’institution militaire qui a conditionné la manière de faire la guerre. On mettra ensuite en évidence son origine, les apprentissages normatifs dont elle est le produit et les valeurs qui la légitiment. On en soulignera enfin les effets stratégiques, ou autrement dit, comment ces « idées » ont agi et pesé concrètement sur le déroulement du conflit et son issue.
France instant defeat against Germany (May-June 1940) can be accounted for by the military conceptions that had structured its defence policy prior to the operations. Thus, the defeat represents a pertinent historic and empirical field to highlight the role of ideology in defence policies. This article first characterises the French representations (minutely codified by the military power) that shaped military strategies in the 1940s. It highlights the origins of such strategies, and analyses the underlying normative principles that legitimated them. Finally, it focuses on strategic effects, i.e. how ideologies actively operated on the course and outcome of the conflict.
La guerre n’est pas seulement affaire d’effectifs, de rapports de force matériels et de technologies. Totalement inattendue, la soudaine défaite militaire de la France face à l’Allemagne en mai-juin 1940, à l’issue d’une brève campagne de seulement cinq semaines d’opérations actives, l’atteste : ce qu’il faut bien appeler l’effondrement français n’a pas été seulement celui d’une armée réputée puissante et encore auréolée de la réputation et du prestige de la victoire de 1918, il a été également, de manière indissociable, celui des conceptions qui ont structuré la politique de défense bien au-delà de la conduite des opérations militaires sur le moment. Il peut donc constituer un terrain empirique et historique pertinent, voire exemplaire, pour mettre en évidence le « rôle des idées » dans les politiques de défense et de sécurité.
Très rapidement, pour ne pas dire immédiatement, la défaite de 1940 a suscité une énorme littérature, d’une qualité extrêmement variable, qui a mis en avant, de manière plus ou moins systématique (mais aussi souvent excessivement simplificatrice et normative), différents facteurs d’explication en des registres divers : l’insuffisance d’armements, l’inefficacité, voire « l’irresponsabilité » du système ou du pouvoir politique (essentiellement du Front populaire), le « conservatisme » de l’institution militaire et, tout particulièrement, du haut commandement, voire la « trahison des classes possédantes », etc. Paradoxalement, ce n’est que depuis relativement peu de temps, guère plus d’une quinzaine d’années, que les travaux de nature plus objective et scientifique se sont multipliés, mais dans une perspective exclusivement historique
[1].
Ce n’est pourtant pas véritablement sur ce terrain qu’on entend se placer. On se proposera ici d’explorer et de développer une approche à la croisée de deux courants qui ont largement contribué au renouvellement de la science politique ces dix dernières années : le « néo-institutionnalisme »
[2], d’une part, et l’approche cognitive des politiques publiques, d’autre part
[3]. Dans une perspective de sociologie politique et historique des institutions et de l’action publique, on a fait le choix de s’intéresser à l’institution militaire et, plus particulièrement, à sa conception de l’action, sa genèse, comme sa mise en œuvre et ses effets.
Dès lors, différentes questions se posent : comment caractériser tout d’abord cette conception, mise en forme et codifiée de manière extrêmement précise et détaillée par l’institution militaire (stratégie d’ensemble, doctrine opérationnelle, règles d’emploi des armes et des unités) qui a conditionné la manière de faire la guerre ? D’autre part, quelle est l’origine de cette doctrine, de quels apprentissages normatifs, expériences sociales ou professionnelles est-elle le produit et l’héritage, quelles sont les valeurs qui la légitiment ? Enfin, quels en ont été les effets, tout à la fois dans l’action, mais aussi, de manière plus générale, sur le plan de l’explication, ou, autrement dit, comment ces représentations et ces « idées » ont-elles agi et pesé concrètement sur le déroulement du conflit et son issue ?
Politique de défense et doctrine militaire : idéologie défensive et « bataille méthodique »
Pour expliquer la défaite de 1940, de nombreux travaux ont, sous une forme ou sous une autre, souligné depuis longtemps le rôle de la « doctrine défensive » définie et mise en œuvre par le haut commandement
[4]. L’élément doctrinal est ainsi devenu le principal facteur d’explication interne « moderne » de la défaite
[5]. Cependant, l’explication générale par la doctrine de défense est souvent un peu sommaire et n’est pas toujours totalement convaincante, dans la mesure où, même si des relations et des interdépendances existent, on ne peut pas confondre totalement politique générale de défense, stratégie temporaire et doctrine militaire opérationnelle. Il est donc nécessaire d’essayer de cerner, tout d’abord, la notion générale, mais finalement vague et polysémique, de « doctrine défensive » souvent utilisée.
Conception générale et stratégie conjoncturelle : défensive et attentisme
On se proposera, dans un premier temps, d’établir une distinction entre la conception ou la « stratégie » générale, qu’on peut qualifier effectivement de « défensive » (dont la ligne Maginot a été le symbole très critiqué a posteriori, mais à laquelle la politique de défense n’est pas totalement réductible et qui se double, de surcroît, d’une stratégie politico-militaire conjoncturelle attentiste qui conduit à l’inaction de la « drôle de guerre »), et, d’autre part, la doctrine opérationnelle de l’institution militaire, qui est beaucoup plus largement constituée par ce que l’on peut appeler la « bataille méthodique ».
La défensive peut être définie tout à la fois comme une ligne de conduite politique ayant des implications militaires, une doctrine politico-militaire (principes et objectifs généraux d’organisation de la défense) et une stratégie militaire momentanée. Elle constitue une politique s’interdisant délibérément, au nom d’un ensemble de valeurs, mais également du fait que la France n’a plus de revendications territoriales, de recourir, la première, à la force, de prendre une initiative militaire offensive, et préférant s’en remettre à des accords internationaux pour régler les différends. Ces principes généraux se traduisent et se matérialisent par une politique de défense du territoire visant, sur un plan plus technique, à organiser sa protection à l’avance par des fortifications permanentes (tels les ouvrages de la ligne Maginot, qui couvre la frontière allemande de Longuyon à la frontière suisse) et des mesures préventives (comme la mobilisation de la « couverture ») pour faire face à toute « attaque brusquée », crainte majeure de l’état-major à partir du milieu des années 1920, bien avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir.
Mais la défensive n’est pas réductible à ces deux orientations générales, aussi structurantes soient-elles. Elle constitue également une stratégie militaire temporaire, beaucoup plus conjoncturelle, dictée par le rapport des forces et la nature de la guerre, tels qu’ils sont perçus (une perception très forte de l’impréparation et du retard français opposée à une supériorité allemande présumée ; une guerre longue, où la variable économique sera déterminante), visant à retarder le plus longtemps possible l’affrontement effectif et le déclenchement des opérations militaires actives (d’où la « drôle de guerre ») en prenant le moins de risques et donc d’initiatives possibles
[6], le facteur temps étant considéré comme une ressource jouant en faveur des Alliés.
À différents niveaux, ce qu’il est convenu d’appeler la défensive constitue donc un ensemble d’orientations générales, à la fois politiques et militaires
[7], qui caractérisent incontestablement la politique de défense de la fin des années 1920 à mai 1940 et ont conditionné son action face à l’Allemagne. Ces trois orientations politiques générales s’imposent au haut commandement et à l’institution militaire, qui contribuent à les définir et à les mettre en œuvre en fonction de leurs contraintes et ressources propres (moyens financiers alloués, moyens humains, doctrine opérationnelle, équipement, etc.)
[8]. Mais elles ne conditionnent cependant pas totalement l’action de l’armée, tout particulièrement pendant les opérations de la brève campagne de mai-juin, dans la mesure où elles n’indiquent en rien comment conduire et faire la guerre sur le plan technique et pratique et elles ne constituent pas une doctrine opérationnelle à proprement parler (doctrine d’emploi).
La doctrine opérationnelle : la « bataille méthodique » et ses règles
La doctrine opérationnelle définit et conditionne l’emploi des différentes armes (infanterie, artillerie, cavalerie, etc.) et leur combinaison dans l’action, mais il faut souligner qu’elle n’est ni offensive ni défensive en elle-même : elle peut être l’une ou l’autre, en fonction du rapport des forces et des circonstances. Elle est constituée des règles et des prescriptions techniques qui organisent la conduite des opérations militaires : front continu, tactique du « colmatage » avant toute contre-attaque (c’est-à-dire visant au rétablissement d’un front continu en arrière après rupture), mission principale attribuée à l’infanterie, rôle de l’artillerie, diversité des règles d’emploi des chars, de leurs doctrines et leurs formes d’organisation (accompagnement d’infanterie, mission d’exploration et de sûreté de la cavalerie modernisée et mécanisée, action de rupture ou de contre-attaque des DCR, manœuvre d’ensemble « interarmes »), etc.
L’instruction sur l’emploi tactique des grandes unités (IGU) de 1936 – en vigueur en 1939-1940 – fixe ou, plus exactement, rappelle les grands principes d’action déjà définis au sortir de la Première Guerre mondiale par
L’Instruction provisoire sur l’emploi tactique des grandes unités de 1921 : posture défensive, front continu, mission principale dévolue à l’infanterie, rôle subordonné d’accompagnement des chars, qui doivent aligner leur avance sur la progression nécessairement lente de cette dernière, etc. Les innovations ne sont que relativement marginales, l’immobilisme prévaut et la nécessaire permanence est rappelée et soulignée. Ainsi, la commission chargée de rédiger l’IGU 36 prend soin de préciser dans le rapport au ministre : « Sans méconnaître l’importance des progrès réalisés depuis [la fin du premier conflit mondial] dans le domaine des moyens de combat et de transport, la commission estime néanmoins que ces progrès d’ordre technique ne modifient pas sensiblement dans le domaine tactique les règles essentielles établies par ses devanciers. Elle a admis en conséquence que le corps de doctrine objectivement fixé au lendemain de la victoire par des chefs éminents venant d’exercer des commandements élevés, devait demeurer la Charte de l’emploi tactique des grandes unités »
[9].
Jacques Benoist-Méchin résume les principales règles et prescriptions de l’IGU de 1936 de la manière suivante :
« Article 202 : “La bataille offensive revêt la forme d’actions de force successives, précédées de temps d’arrêt”. Article 207 : “Toute bataille comporte un échelonnement des efforts dans le temps qui peut être découpé ainsi : une phase préliminaire, une phase d’exécution et une phase d’exploitation”. La phase préliminaire se décompose elle-même en trois tranches : “l’approche, la prise de contact et l’engagement”. Article 216 : “La prise de contact tend à constituer un front, à l’abri duquel le gros des troupes achèvera de prendre ses dispositions pour l’attaque. Elle renseigne le chef et lui permet de mûrir son plan d’attaque” (article 220). Après quoi, il faudra amener des masses d’artillerie, de munitions et de matériel en se conformant aux “barèmes” [statistiques empruntées à la guerre de 1914-1918 spécifiant la quantité et la nature du matériel requis pour enfoncer un front x, sur une largeur y, sur une profondeur z et en un temps t]. Ceci fait, on passera à l’engagement qui est “le premier acte de l’attaque” et dont l’objet est de “préciser la valeur du contact” (article 221). Puis, le plan d’attaque étant cette fois bien mûri, on exécutera la “préparation” qui “sera principalement l’œuvre de l’artillerie” (article 223). Enfin, on pourra exécuter l’attaque elle-même, suivant les dispositions prescrites de l’article 234 : “Le commandement fixe le rythme, c’est-à-dire les conditions de la progression vers les différents objectifs : vitesse moyenne de progression, durée de l’arrêt sur les objectifs, conventions pour la reprise du mouvement, autorités chargées de l’ordonner, déplacement de l’artillerie, etc., toutes dispositions à arrêter minutieusement” » [10].
Nul doute que ces prescriptions méthodiques, mais rigides et statiques, ont constitué un véritable carcan ralentissant, voire paralysant, toute manœuvre et réaction rapide en des circonstances où la vitesse, l’initiative et le mouvement étaient déterminants.
La production doctrinale de l’institution militaire se décline également en instructions et règlements spécialisés propres à chaque arme, extraordinairement détaillés et précis (infanterie, cavalerie, artillerie, chars, etc.), qui sont intériorisés par les cadres de l’armée au cours de leur formation dans les différentes écoles militaires, et tout particulièrement à l’École supérieure de guerre (ESG), qui forme tous les officiers pouvant prétendre à des responsabilités élevées et occupant tous les postes d’état-major. Elle fait l’objet d’un long apprentissage qui se prolonge dans les exercices et les manœuvres qui permettent l’instruction des troupes. Les normes, les règles et les routines de cette production doctrinale constituent un modèle d’action qui définit donc, sans aucun écart à la norme, les comportements prescrits au sein de l’institution militaire et explique, dans une très large mesure, la conduite des opérations à tous les niveaux, du haut en bas de la hiérarchie.
La « dissonance cognitive » dans la confrontation
Les historiens anglo-saxons, tout particulièrement, ont souligné le caractère logique, cohérent et finalement rationnel, d’un point de vue interne, de la conception française de la guerre
[11]. Mais dans la confrontation avec l’Allemagne, qui met en œuvre une tout autre conception (action massive et concentrée des chars et de l’aviation, mouvement, rapidité de l’exécution, front discontinu)
[12], la conception française conduit, relationnellement, à un phénomène majeur de « dissonance cognitive »
[13], à savoir la mise en pratique de conceptions et de stratégies très différentes de la guerre, dans la mobilisation et l’emploi des moyens comme dans leur temporalité, dont l’une s’avère radicalement plus efficace que l’autre sur le terrain et l’emporte dans la confrontation.
Les règles définies, prescrites, intériorisées et mises en œuvre par l’armée française du haut en bas de la hiérarchie n’ont pas permis pas de faire face à l’action allemande. Et tout le système militaire français de défense s’est effondré irrémédiablement et inéluctablement en quelque vingt jours seulement et, dans ce processus, la dimension cognitive apparaît centrale. De manière très juste et « moderne », Marc Bloch soulignait cette perspective, au lendemain même de la défaite : « Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle, et c’est peut-être là ce qu’il y a eu de plus grave »
[14].
Les « carences » du haut commandement, souvent mises en évidence et soulignées
[15], s’expliquent essentiellement par son incapacité intellectuelle à comprendre véritablement les formes nouvelles et inédites du conflit et à y faire face, et ont conduit même parfois à un effondrement psychologique. « J’ai déjà suffisamment insisté sur les effets de la surprise. Le mot ne doit pas être entendu que dans son sens purement stratégique. Les pires paralysies du caractère eurent leur origine dans
l’état de stupéfaction et de scandale [c’est nous qui soulignons], où un rythme de guerre inopiné jeta des hommes préparés, par leurs éducateurs, à une tout autre image du combat. Ce
choc psychologique [
idem] n’épargna pas les officiers de troupe », soulignait encore Marc Bloch
[16].
Mais en dépit de leur autonomie relative, ni les activités militaires, ni les activités politiques ne se développent dans des logiques propres exclusivement et indépendantes. C’est dire que pour comprendre et expliquer la politique de défense dans l’entre-deux-guerres qui conduit à la défaite de 1940, il est non seulement nécessaire d’introduire des facteurs politiques et sociétaux, mais, plus encore, de comprendre leur articulation et leurs modalités d’intervention.
Un processus de dépendance et d’interdépendance cognitive : les héritages de l’expérience de 1914-1918
Dans cette perspective, on s’intéressera tout particulièrement à la production de normes et de valeurs, relativement spécifiques, mais liées à « l’expérience » tant militaire que sociale de la Première Guerre mondiale, largement diffusées et légitimes dans la société, qui ont constitué la matrice cognitive et normative de la politique de défense et de la doctrine militaire de l’entre-deux-guerres.
Ces conceptions, à la fois politiques et militaires, sont très largement le produit et l’héritage cognitifs de l’expérience de la Grande Guerre et ce, tant sur le plan militaire (les enseignements militaires de la période 1914-1917 dans le domaine de la doctrine opérationnelle) que sur le plan idéologique (les différents pacifismes qui, sous des formes différentes, conduisent au refus généralisé de la guerre et disqualifient durablement toute posture offensive), ce qui constitue une contrainte politique majeure. Les représentations et les apprentissages issus de cette expérience ont profondément et durablement marqué, en France, la conception de la défense, qui n’est pas une production autonome de l’institution militaire
[17].
Ainsi apparaît un processus de « dépendance cognitive »
[18], qui se double, de surcroît, d’un processus d’interdépendance dans la mesure où la conception de la défense est « ajustée » ou adaptée à la sensibilité idéologique dominante de la période et, ainsi, légitimée sur le plan politique et idéologique. Le pouvoir politique, « l’opinion publique » dominante et l’institution militaire partagent, en définitive, une conception globale sous-jacente et des valeurs, sinon relativement communes, du moins largement convergentes (même si les voies et les expressions en sont différentes
[19]).
Les enseignements militaires de la Grande Guerre
Contrairement à une idée reçue particulièrement prégnante, la Première Guerre mondiale a connu, durant son déroulement, plusieurs réorientations stratégiques et tactiques importantes – on peut distinguer au moins quatre phases bien différentes
[20] –, dont il importe de souligner les effets sur l’élaboration de la doctrine militaire française de l’entre-deux-guerres. Cette dernière n’est pas, en effet, la reproduction simple d’un vague modèle d’action hérité, mais une adaptation « raisonnée », relativement rationnelle et cohérente, s’efforçant d’en tirer des enseignements et les codifiant comme orientations et prescriptions principales, en vue du conflit futur. En ce domaine comme en d’autres, il faut se méfier des reconstructions et des ré-interprétations rétrospectives.
En dépit de l’image d’immobilité que peuvent évoquer les tranchées et la stabilité relative, mais durable des lignes, les trois premières années de la guerre de 1914-1918 se sont caractérisées par la mise en œuvre de préceptes exclusivement offensifs, qui ont conduit à des pertes humaines considérables pour des gains territoriaux marginaux. De 1914 à 1917, l’offensive à outrance a été la règle (soit sous la forme de la guerre de mouvement, dans un premier temps, soit sous celle de la guerre d’usure, dans un second temps)
[21], conception qui a entraîné des hécatombes successives (de 100 à 200 000 morts à chaque grande bataille : course aux frontières, Marne, Somme, Yser, Verdun, Argonne, Champagne, etc.) pour des gains territoriaux négligeables et des coûts matériels et stratégiques très élevés : invasion du territoire national (où se déroule toute la guerre), destructions de guerre considérables dans le Nord et l’Est du pays (régions industrielles, vitales de surcroît), conditions de vie extrêmement dures des tranchées improvisées, etc.
Ces pertes très élevées et l’image de massacre inutile qui les a accompagnées ont constitué un traumatisme profond qui a marqué profondément la mémoire collective, tant sur le plan social que militaire
[22]. Cette stratégie offensive durable est directement à l’origine de la grave « crise morale » et des mutineries du printemps 1917
[23], qui ont, elles-mêmes, contribué à entraîner une réorientation majeure de la doctrine et de la stratégie militaire. Le modèle d’action de l’institution militaire est alors réorganisé de manière beaucoup plus pragmatique en deux temps successifs : stratégie défensive en 1917-1918, puis offensive à partir de l’été 1918 seulement, sur les bases communes d’une nouvelle conception de la « bataille méthodique ».
On a beaucoup dit et répété que la France a refait, en 1940, « la guerre de 1914-1918 » et était « en retard d’une guerre », ce qui est, sinon un contresens total, du moins une approximation difficilement acceptable. La conception stratégique et doctrinale en vigueur en 1940 prend le total contre-pied des orientations mises en œuvre de 1914 à 1917. Comme commandant en chef de l’armée française, généralissime désigné, inspecteur général de l’armée et vice-président du Conseil supérieur de la guerre (successivement ou en même temps), le maréchal Pétain a eu un rôle particulièrement important en 1917-1918 et dans l’entre-deux-guerres (il reste à la tête de l’armée jusqu’en 1930, mais garde ensuite une influence importante par personnes interposées : Debeney, Dufieux, etc.) dans l’élaboration d’une nouvelle doctrine, beaucoup plus prudente et mesurée, abandonnant le principe de l’offensive à outrance comme seul moyen de gagner la guerre, ce qui contribue à expliquer son prestige considérable durant toute cette période. Et cette conception est fortement légitime dans la mesure où elle a assuré la victoire finale de 1918.
Dans cette perspective, il ne fait pas de doute que la ligne Maginot construite dans les années 1930 (les travaux commencent dès 1929 et s’achèvent, pour l’essentiel, en 1936), si décriée et même tournée en dérision après la défaite de 1940 comme parfaite illustration du « crétinisme » militaire, ne constitue pas une « répétition de 1914-1918 ». Comme innovation et produit d’un apprentissage lié à l’expérience, elle s’inscrit dans le prolongement tant d’une politique de sécurité que d’une doctrine militaire visant, au contraire, à éviter à tout prix la répétition des effets de la stratégie mise en œuvre de 1914 à 1917 : c’est-à-dire tout à la fois limiter les pertes humaines et épargner le sang des hommes (véritable hantise du haut commandement, non pas tant pour des raisons « humanitaires » passablement anachroniques que pour des raisons strictement démographiques
[24]), leur offrir de meilleures conditions de protection et de vie, après « l’enfer » improvisé des tranchées, et à préserver l’intégrité territoriale du pays pour lui éviter le renouvellement des ravages que le Nord et l’Est ont connus au cours de la Grande Guerre.
L’idéologie pacifiste comme cadre normatif et contrainte politique majeure
Cependant, la Première Guerre mondiale n’a pas eu, uniquement, que des effets militaires (remise en cause de la stratégie et de la doctrine initiale offensive en vigueur en 1914 et matrice cognitive de la doctrine de l’entre-deux-guerres). Elle a également eu des effets particulièrement forts sur les mentalités, les valeurs et la mémoire collective de la société toute entière. Loin d’être des productions autonomes, la politique de défense française et la doctrine militaire trouvent, à bien des égards, leur fondement idéologique et normatif, ainsi que leur légitimité proprement politique dans un ensemble d’attentes et d’aspirations pacifistes, étroitement liées à l’expérience, tant sociale que militaire, de ce qu’il faut bien appeler le traumatisme durable de la guerre de 1914-1918.
Dans le domaine stratégique, la Grande Guerre a été marquée par de nombreuses offensives sanglantes
[25] et très largement sans effet au regard des gains territoriaux réalisés (d’où le sentiment récurrent de « boucherie » ou de saignée inutile) qui ont entraîné, sur le plan démographique, un nombre dramatique de morts et de disparus. La guerre s’est déroulée sur le territoire national et les régions touchées (Nord-Pas-de-Calais, Champagne, Lorraine et, de manière générale, tous les départements du Nord et de l’Est) ont subi des destructions considérables. La longueur de la guerre et des combats, leur acharnement, les conditions de vie extrêmement dures dans les tranchées ont conduit, dans le domaine idéologique, au développement d’aspirations et de courants pacifistes multiformes, mais très largement répandus.
Le pacifisme s’est exprimé dans des formes très diverses et ne constitue pas un ensemble homogène, ni sur le plan social ni sur le plan politique ; mais il a touché presque tous les milieux sociaux, sinon tous : ouvriers, enseignants, anciens combattants, paysans, catholiques, syndicalistes, intellectuels (Alain, Jean Giono, Romain Rolland, Victor Margueritte, Emmanuel Berl, Henri Jeanson, Jean Giraudoux, etc., lui ont donné une expression littéraire). Il a également trouvé des relais au sein de la plupart des mouvements politiques, de l’extrême gauche (Marceau Pivert) à l’extrême droite (Marcel Déat), sans oublier les socialistes (Paul Faure et la tendance majoritaire de la SFIO), les radicaux (Georges Bonnet, Camille Chautemps, Gaston Bergery) et les modérés (Pierre Laval, Anatole de Monzie, Pierre-Étienne Flandin) et, de manière plus générale, ce qu’il est convenu d’appeler le « parti de la paix », qui, en dépit de son hétérogénéité, a constitué une « coalition de cause » particulièrement nombreuse et influente.
Parallèlement au pacifisme de gauche traditionnel, largement teinté d’antimilitariste, qui touche le PCF et la SFIO, s’est développé également un pacifisme de droite (certains radicaux inclus) plus tardif, par effet relationnel d’opposition politique (en réaction à la conversion de la gauche, tant socialiste que communiste, à la Défense nationale en 1936, au sommet au moins), auquel il faut ajouter, après la signature du pacte germano-soviétique en août 1939, le pacifisme « tactique ou stratégique » communiste du fait de son alignement pro-soviétique
[26].
Si les formes en sont différentes et multiples, cette « imprégnation » générale pacifiste et ces pacifismes n’en ont pas moins constitué tout à la fois un « environnement idéologique », un cadre normatif et une contrainte très forte sur le plan politique, qui a largement conditionné la politique de défense. Cette expérience singulière et traumatique de la guerre a donc généré un ensemble de représentations et de normes d’action, qui caractérisent globalement la société française dans son ensemble
[27] et ne sont en rien propres à l’institution militaire : refus des offensives trop coûteuses sur le plan humain pour de faibles résultats, souci de protéger le territoire national, absence de buts de guerre mobilisateurs et légitimes, etc. Le refus d’un retour possible à de tels événements (c’était la « der des der ») est une constante de l’après-guerre, très largement partagée par l’ensemble de la population. Enfin, le retour à la France de l’Alsace-Lorraine annexée entraîne la disparition de toute revendication territoriale. Après des sacrifices particulièrement lourds sur le plan humain, la France aspire à une paix durable.
« Le penchant profond de la politique française s’exprimait en un mot : sécurité. Comme il n’était pas question de nouvelles conquêtes, ni de démarches agressives, que faire d’autre, sinon se protéger soi-même contre l’invasion et en appeler à l’opinion internationale, concrétisée par la Société des Nations, en cas de risque de conflit ? Là, l’opinion publique rejoignait les souvenirs les plus profonds et les plus durables de la guerre mondiale. Pour tous les Français démobilisés, l’angoisse de l’heure où ils avaient dû sortir du parapet et partir à l’assaut demeurait le symbole même des épreuves de la guerre. La hantise des offensives inutiles, sanglantes et ruineuses était restée longtemps celle des combattants, elle persista, la paix revenue. L’esprit public était prêt à admettre la supériorité intrinsèque de toute stratégie défensive, dans la mesure où celle-ci répondait à la fois aux souvenirs atroces des combattants et à l’idéologie pacifique des milieux politiques. Celle-ci n’était plus seulement le fait de l’opinion de gauche. Depuis l’échec de l’occupation de la Ruhr, elle était admise, de plus ou moins bon gré, par les conservateurs. Du reste, la tradition nationaliste française, depuis le retour de l’Alsace-Lorraine, n’avait plus d’autre aliment qu’une vigilance continuelle à l’égard de l’Allemagne, et cette vigilance ne demandait rien d’autre que la garde aux frontières » [28].
Ces représentations ont été constitutives et fondatrices d’une politique militaire défensive
[29], refusant non seulement toute offensive, mais, beaucoup plus largement, toute initiative
[30], et finalement accordée aux représentations dominantes de la société. Dans cette perspective, l’historien Philippe Masson souligne que, dans son rapport à Paul Reynaud, président du Conseil, sur les raisons de l’effondrement français sur la Meuse, alors qu’il est sur le point d’être limogé, le général Gamelin « invoque la conception générale de la guerre “qui écarte de nos préoccupations l’idée de prendre, les premiers, l’initiative des opérations. Nos conceptions politiques, souligne-t-il, n’admettant qu’une guerre imposée, c’est-à-dire défensive”. On ne peut le nier. Mais il est bon d’ajouter que cette conception était également celle du haut commandement depuis la fin des années vingt. Le refus de l’aventure, souligné par le général Maurin en 1935, tient à plusieurs raisons. Le souci de ne pas faire figure d’agresseur et de préserver le capital moral de la France sur la scène internationale. Le souci également d’éviter des pertes inutiles et de ne pas renouveler les offensives stériles et sanglantes du conflit précédent. À tout prix, ménager le capital humain, d’autant plus précieux que la France manque d’alliés et se trouve en pleine crise démographique. Au total, un consensus général, au niveau politique et militaire, qui se traduit par l’édification de la ligne Maginot, objet d’une approbation unanime »
[31].
Globalement, on est donc en présence d’un triple phénomène d’héritage et de dépendance cognitive qui forme un système : dans le domaine militaire tout d’abord, une conception datée de la guerre s’institutionnalise et se fixe progressivement en un corps de doctrine rigide qui définit très strictement et dans le moindre détail les règles d’emploi des armes et des unités ; sur le plan politique et des mentalités, ensuite, la politique de défense des années 1930 n’est assurément pas la meilleure solution possible, mais c’est celle qui s’accorde le mieux (ou, plus exactement, le moins mal) avec la sensibilité idéologique dominante pacifiste (d’où une légitimité de la conception militaire), alors qu’il en va tout autrement en Allemagne
[32] ; enfin, sur le plan technique des matériels et de l’équipement, ces conceptions conditionnent les armements : fortifications, mobilité très inégale et relativement réduite des unités, aviation de bombardement négligée, majorité de chars d’accompagnement d’infanterie (bien protégés, mais relativement lents et au rayon d’action limité) utilisés de manière fractionnée et dispersée, etc.
Tout ce qui rappelle l’offensive (tels les chars, dont la mission n’est pas l’accompagnement d’infanterie, et, plus particulièrement, la constitution d’un « corps cuirassé » autonome préconisée par de Gaulle
[33], l’aviation de bombardement
[34], une intervention éventuelle en soutien des Alliés tchèques ou polonais, etc.) est associé à « l’aventure militaire » et durablement discrédité. Le ministère change lui-même d’appellation, ce qui n’est pas totalement innocent ni insignifiant dans ce contexte : le ministère de la Guerre, appellation traditionnelle depuis des lustres, devient le ministère de la Défense nationale et de la guerre dans les années 1930.
Durée du service, format de l’armée et réformes de 1928
En 1928, intervient une importante réforme qui porte la durée du service militaire à un an seulement (loi du 31 mars 1928), au lieu de 18 mois depuis 1923. Cette mesure entraîne une réduction du format de l’armée qui, outre les divisions coloniales, ne comprend plus en métropole que 20 divisions d’infanterie et cinq divisions de cavalerie (loi du 3 avril 1928). Conjuguées au phénomène des « classes creuses » déjà évoqué (voir note 1, page 790), qui conduit à un contingent annuel de recrues incorporables moitié moindre que la normale, ces lois ont pour effet de diminuer fortement tout à la fois les moyens en hommes mobilisables, le nombre des grandes unités et les capacités d’intervention de l’armée. Mais on ne peut pas s’en tenir pour autant à l’analyse et au point de vue d’Elisabeth Kier selon lesquels c’est essentiellement la loi de mars de 1928 qui serait très largement à l’origine de l’adoption d’une posture défensive
[35].
À ces dates en effet, c’est-à-dire de la fin des années 1920 au début des années 1930 et jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la « menace » militaire allemande est très différente de celle de 1939-1940, dans la mesure où l’armée allemande est encore très fortement contrainte par les dispositions du traité de Versailles et n’a pas encore entrepris ni son développement ni son réarmement (ce n’est qu’en mars 1935 que le service militaire obligatoire est rétabli en Allemagne, la Reichswehr n’étant qu’une petite armée de métier et de cadres de 100 000 hommes). D’autre part, après la loi provisoire du 15 mars 1935, qui permet de mettre en œuvre de fait un service de deux ans en gardant sous les drapeaux les libérables et en rappelant les réservistes des dernières classes, la durée du service militaire est de nouveau fixée officiellement à deux ans en mars 1936. La politique de défense française n’a pas été totalement passive devant le développement des ambitions et des moyens militaires allemands.
Enfin, l’armée française de 1939-1940 n’a que peu de rapport sur le plan de l’équipement et de l’armement avec celle de la fin des années 1920 et du début des années 1930, dont le matériel datait quasi intégralement de la fin de la Première Guerre mondiale, pratiquement aucun armement nouveau n’ayant été développé depuis celle-ci. D’importants programmes d’armements ont été arrêtés, dès 1935, sous le commandement du général Weygand, qui entreprend une modernisation partielle
[36], financés, à partir de 1936 (par le plan sur quatre ans dit « des 14 milliards » adopté par le gouvernement du Front populaire à l’initiative d’Édouard Daladier durant l’été 1936) et produits en nombre à partir de 1937
[37].
Le dernier défilé militaire avant la guerre, celui du 14 juillet 1939, montre et met en scène une armée largement mécanisée et « moderne » qui, de toute évidence, n’est pas une pure fiction, même si cette image est aussi, pour partie, réductrice et illusoire dans la mesure où elle ne donne pas plus à voir la conception de la défense que la stratégie et la doctrine opérationnelle, éléments immatériels de nature intellectuelle qui conditionnent l’emploi de ces forces.
En une conjoncture et un contexte donnés et sous l’effet de différentes contraintes politiques, budgétaires et démographiques, le tournant (relatif) de 1928 marque une mutation ou une adaptation sur le plan des effectifs et dans le domaine organisationnel, mais qui apparaît relativement seconde (ce qui ne signifie pas secondaire pour autant) et partielle. L’adoption durable d’une posture défensive ne découle pas uniquement et simplement d’une diminution conjoncturelle et transitoire des moyens mis à la disposition de l’institution militaire
[38], mais a des origines plus lointaines dans le temps, et aussi plus idéologiques et politiques. Ces orientations défensives, tout autant militaires et techniques qu’idéologiques, n’en ont pas moins perduré, en dépit de la transformation radicale du contexte d’action dans les années 1938-1940, qui voient successivement l’annexion de l’Autriche, le démembrement de la Tchécoslovaquie et la disparition de la Pologne.
Cependant, sur le plan de l’explication, il faut se garder de systématiser le rôle d’une variable particulière et l’idéologie défensive, en tant que telle, est loin de tout expliquer directement. La défaite n’en est pas le produit mécanique et il importe de voir comment elle a conditionné les décisions stratégiques ou organisationnelles les plus importantes. En effet, d’une part, l’armée de 1940 n’est plus celle de 1918 ni même celle de la fin des années 1920 ; si la pesanteur ou l’inertie doctrinale est forte, elle n’en a pas moins connu une réelle modernisation tout au long des années 1930, tout particulièrement sur le plan de l’équipement. D’autre part, les conditions imposées par les Allemands (mouvement, discontinuité du front, vitesse et rapidité) n’ont pas véritablement permis au commandement de mettre en œuvre les règles de la « bataille méthodique », dont la principale contrainte est le temps qu’elle demande et la lenteur de sa préparation comme de son exécution
[39]. La campagne de 1940 constitue le cas extrême d’une armée qui subit, totalement et irrémédiablement, les événements sans jamais pouvoir reprendre la moindre initiative et qui est conduite à l’improvisation et à la désorganisation. En ce domaine, l’idéologie de la défensive a eu des effets stratégiques et organisationnels qu’il convient de souligner.
Les effets stratégiques et organisationnels de la dépendance cognitive
À rebours de tout un courant de l’historiographie qui s’est attaché, pendant longtemps, à mettre en évidence le rôle de facteurs « sociétaux » sans incidence directe et immédiate sur le cours des événements
[40], on se proposera ici de souligner le rôle de certaines décisions stratégiques du haut commandement français au plus haut niveau. Elles ont lourdement conditionné la structure de la situation et le champ des possibles auxquels ont été confrontés les responsables militaires et ne peuvent se réduire à de simples choix « d’organisationnels » secondaires. Il faut donc se pencher sur les effets dans l’action de la mise en œuvre de cette conception défensive et des choix stratégiques qu’elle a conditionnés.
Plus largement, en effet, l’idéologie de la défensive a conduit à des décisions stratégiques et organisationnelles du haut commandement (et tout particulièrement de Gamelin) qui ont constitué des variables intermédiaires ayant entraîné la défaite militaire : répartition déséquilibrée des forces sur le front (avec, en particulier, le maintien de forces nombreuses derrière la ligne Maginot, qui resteront inactives et inemployées tout le mois de mai) ; plan d’intervention en Belgique qui conduit à une « bataille de rencontre », largement improvisée (en raison de l’absence quasi totale de concertation et de coordination avec l’armée belge) et hasardeuse ; faiblesse et éloignement des réserves générales susceptibles d’intervenir rapidement ; organisation très spécialisée des chars conduisant à leur dispersion entre quatre sortes d’unités différentes. Ces diverses décisions à l’origine de l’incapacité militaire à faire face à l’offensive des Ardennes peuvent être considérées comme autant d’effets stratégiques ou organisationnels de l’idéologie défensive.
Les trois hypothèses du haut commandement et la répartition des forces sur le front nord-est
Dans le cadre de sa stratégie défensive, le haut commandement a privilégié exclusivement trois hypothèses hiérarchisées (offensive principale en Belgique, attaque frontale de la ligne Maginot, contournement par la Suisse, par ordre décroissant de probabilités), dont aucune ne s’est avérée valide (les Allemands ayant mis en œuvre une quatrième option), mais qui ont conditionné l’organisation des moyens disponibles, à commencer par la constitution de trois groupes d’armées (GA1, 2 et 3), dont chacun correspondait à une des trois hypothèses.
La comparaison des dispositifs opérationnels opposés et de leurs moyens fait apparaître les choix qui ont conditionné les faiblesses structurelles du dispositif français. Elle définit, d’entrée, une situation fortement déséquilibrée qui contraint, de part et d’autre, le choix des possibles
[41]. La répartition des moyens français conduit très schématiquement et grossièrement à distinguer plutôt deux blocs que les trois qui correspondent à son organisation formelle en trois groupes d’armées. Dans la mesure où des moyens approximativement identiques leur ont été attribués, ces deux ensembles sont de force sensiblement équivalente, même si l’intervention en Belgique est l’hypothèse la plus probable et la plus préparée. Le choix stratégique et organisationnel a donc été fait d’être fort aux deux ailes (au nord et sur la ligne Maginot) et particulièrement faible au centre (secteur des Ardennes, réputé infranchissable, et de Sedan), alors que les Allemands ont fait strictement le choix inverse dans le cadre du « plan jaune » (
Fall Gelb) ou von Manstein.
La frontière belge est tenue par le GA1 de la mer du Nord à la ligne Maginot, en passant par les Ardennes. Sans compter les forces belges (une vingtaine de divisions), il rassemble cinq armées, dont la
British Expeditionary Force (BEF), et une quarantaine de divisons. Elles sont opposées globalement aux 30 divisions du groupe d’armées B. Mais, dans la plaine belge, où a lieu l’engagement principal, la disproportion des forces en faveur des Alliés est encore plus grande, puisque, jusqu’à la capitulation de l’armée hollandaise, le 15 mai, les 45 divisions environ des trois armées du GA1 engagées (7
e, 1
re, BEF) et de l’armée belge sont opposées aux 17 divisions seulement de la 6
e armée allemande
[42].
Le restant du front nord-est est tenu en Lorraine, Alsace et dans le Jura par quatre armées (3
e, 4
e, 5
e et 8
e)
[43], qui regroupent également une quarantaine de divisions environ, dans la mesure où une action dans ces secteurs n’est nullement exclue (sur la ligne Maginot, mais aussi à la frontière suisse tout particulièrement, possibilité qui ne sera que très tardivement abandonnée à la fin du mois de mai seulement) et qu’aucune hypothèse n’est véritablement écartée (sauf, très curieusement et malheureusement, celle d’une pénétration massive et rapide par les Ardennes
[44]). Ce fort dispositif fait face à une faible menace (19 divisions allemandes seulement). Aussi, il apparaît complètement disproportionné, fixant inutilement des forces qui n’auront aucune activité significative pendant tout le mois de mai. En d’autres termes, le souci de protéger le territoire national sur le seul front en contact avec les Allemands a généré un effet pervers, qui a conduit à un surinvestissement dans la défense de la ligne Maginot elle-même par des troupes très nombreuses.
Mais, à la charnière de l’aile engagée en Belgique et de la ligne Maginot, le centre du dispositif français constitue une zone particulièrement dépressionnaire au regard des moyens allemands qui lui sont opposés. Ce secteur est occupé par deux armées du GA1, mais qui ne sont nullement soudées. Le centre de gravité de la 9
e armée (Corap) se situe dans le cadre de l’engagement principal en Belgique et l’incline à privilégier sa gauche ; de manière contraire, celui de la 2
e armée (Huntziger) est situé à sa droite pour assurer la protection de la ligne Maginot et éviter son débordement et son enroulement. Très malheureusement, c’est ce secteur qui est l’objet de l’effort principal allemand, masqué, pendant quelques jours, par l’engagement en Belgique. Alors que les 9
e et 2
e armées rassemblent une quinzaine de divisions seulement, hétéroclites de surcroît
[45], le groupe d’armées A allemand en concentre plus de 40, dont 7
Panzerdivisionen (
PzD) sur dix existantes, et plusieurs divisions motorisées en première ligne, qui attaqueront, de Dinant en Belgique à Sedan, sur un front d’environ 100 km.
D’autre part, la répartition des moyens adoptée par le haut commandement français conduit à négliger les réserves, qui sont particulièrement faibles ou beaucoup trop éloignées pour pouvoir intervenir rapidement. L’option Breda du plan Dyle tout particulièrement amène à l’utilisation, inutile au final, de la seule armée en réserve générale susceptible d’intervenir rapidement sur le champ de bataille (la 7
e, une des mieux équipées et des plus mobiles) et le GQG ne dispose que de moins de 10 divisions environ en réserve générale (dont certaines en formation et non immédiatement disponibles). Quant à l’acheminement d’unités positionnées derrière la ligne Maginot, qui s’imposera progressivement, il s’accompagne inévitablement de délais longs et d’aléas
[46]. Ce qui signifie qu’en cas de « surprise » – et l’attaque allemande comme le plan Dyle en accroissent inévitablement et dangereusement la possibilité, directement ou indirectement –, le commandement est très largement dépourvu de moyens de faire face rapidement.
Dans le cadre de sa stratégie défensive, le haut commandement français a été conduit à n’écarter aucune hypothèse, sauf, très malencontreusement, celle d’une offensive massive dans les Ardennes, retenue par les Allemands, et ce choix l’a entraîné à disperser les forces et les moyens pourtant importants dont il disposait
[47]. Aucune de ces trois hypothèses ne s’étant avérée valide, le haut commandement a été alors contraint, en pleine offensive allemande, à parer au plus pressé dans l’urgence et de réorganiser progressivement, mais totalement, son dispositif à partir des 18-19 mai, avec, en particulier, la constitution (ou reconstitution plus exactement) de deux nouvelles armées (6
e et nouvelle 7
e), regroupées au sein du GA3, qui s’est vu ainsi assigné un tout autre terrain d’action que celui qui lui avait été attribué initialement (le Jura) : la tentative de « colmatage » de la percée dite de Sedan à la suite de l’effondrement de la 9
e armée du fait de l’offensive allemande dans les Ardennes.
Entre protection du territoire national et reédition du plan Schlieffen de 1914 : le « plan Dyle » et ses effets
La question de la plaine belge, voie traditionnelle et historique d’invasion de la France, est centrale dans toute la réflexion stratégique de l’entre-deux-guerres. Mais, tirant la leçon de l’expérience traumatisante de 1914 de la course improvisée aux frontières et de ses revers initiaux, qui ont été à l’origine de très lourdes pertes humaines, toute la politique de défense – qualifiée de défensive – de l’entre-deux-guerres s’est efforcée d’éviter de jouer à nouveau le sort du pays sur une « bataille de rencontre », hasardeuse et non préparée. Pourtant, c’est bien un tel scénario paradoxal qui se déroule en mai 1940, à la suite de l’invasion par les Allemands de la Hollande et de la Belgique, qui met brutalement fin à la « drôle de guerre » et conduit au déclenchement et à la mise en œuvre automatique du plan Dyle-Breda.
Tirant son nom d’une rivière belge éponyme, cette manœuvre prévoit une avancée profonde de l’armée française en Belgique, jusqu’à la Hollande, pour constituer une ligne de défense sur l’axe Anvers-Louvain-Namur-Meuse. Mais elle introduit aussi incontestablement un changement relativement significatif dans la stratégie française. Alors que la doctrine générale défensive adoptée conduit logiquement à attendre l’attaque ennemie sur des positions soigneusement préparées à l’avance aux frontières et fortifiées, l’engagement en Belgique introduit un élément d’incohérence relative, nécessairement générateur d’incertitudes en raison de l’état des relations franco-belges
[48], et concernant, de surcroît, les unités les plus mobiles, les plus professionnelles et parmi les meilleures de l’armée
[49].
Cette manœuvre présente bien des avantages politiques et militaires, qui la justifient et la légitiment aux yeux des responsables tant militaires que politiques : elle entraîne, tout d’abord, le déplacement du terrain attendu de l’affrontement principal en le portant hors des frontières et permet donc de protéger le territoire national des destructions de guerre ; d’autre part, elle a pour effet, sur le plan militaire et opérationnel, de raccourcir le front de manière sensible, le tracé frontalier étant particulièrement sinueux, et donc d’économiser les troupes
[50]. Enfin, elle permet également de renforcer la coalition alliée (tout au moins sur le papier), d’abord, en impliquant davantage l’Angleterre, directement concernée et menacée si les Allemands venaient à occuper les côtes de la mer du Nord, et, ensuite, en « tendant la main » aux armées belges et hollandaises, dont l’apport n’est pas négligeable sur le plan numérique (une trentaine de divisions, alors que la balance des forces n’est pas globalement favorable aux Alliés).
Voulue et maintenue par Gamelin
[51] en dépit des réticences ou des réserves d’autres généraux (Georges, Blanchard, Prioux), qui auraient préféré une avancée beaucoup moins profonde et risquée (ligne Escaut), avalisée par le pouvoir politique sans avoir été véritablement débattue
[52], elle fait l’objet d’une planification longuement préparée, minutieuse et détaillée, et est déclenchée automatiquement dès l’attaque allemande. Elle se heurte pourtant à un sérieux obstacle qui en hypothèque totalement la validité et l’opportunité : celui du refus préalable de toute coopération, tant belge que hollandais, jusqu’au dernier moment, condition considérée pourtant comme impérative au départ. Dans la mesure où aucun échange d’informations sérieux, aucune coordination n’ont eu lieu préalablement, elle conduit nécessairement à une improvisation risquée, les mesures et les dispositions défensives prises par les Belges (état des fortifications, continuité des barrages anti-chars, positions des unités, destructions préalables, etc.) n’étant pas conformes à ce qu’attendait le commandement français, ou les initiatives allemandes les ayant rendues caduques
[53].
La bataille d’arrêt projetée ouvre non seulement la possibilité, mais conduit même à une « bataille de rencontre » sur des positions nécessairement improvisées, tant redoutée auparavant par le commandement français. Et ce, d’autant plus qu’en dépit d’un rapport des forces favorable sur le plan numérique, l’engagement ne tourne pas en faveur des Alliés, du fait, tout à la fois, de l’inadaptation du calendrier arrêté par rapport aux mouvements allemands
[54], de la faiblesse de la coordination, d’initiatives unilatérales successives mettant les autres membres de la coalition devant le fait accompli et des dissensions entre Belges, Français et Anglais qui s’ensuivent.
De la déclaration de guerre à l’offensive allemande du 10 mai en Belgique, un changement important s’opère tant dans le dispositif français que dans la réflexion stratégique qui le sous-tend. La prudence qui caractérisait toute la politique de défense jusqu’ici cède alors le pas à une prise de risque en fonction d’une hypothèse et d’un choix stratégique totalement erronés. Croyant en la répétition du plan Schlieffen de 1914 – qui en constitue le présupposé central
[55], alors que l’attaque allemande n’est qu’une diversion secondaire – et engageant ses moyens les plus modernes et les plus mobiles en Belgique, l’armée française s’engouffre dans un piège tête baissée, à l’initiative du général Gamelin, dont la responsabilité paraît très lourde en ce domaine.
Cette action et le calcul stratégique qui l’a fondée constituent un facteur essentiel de la défaite puisqu’ils sont directement à l’origine de l’encerclement, puis de la perte de trois armées entières et du rembarquement des neuf divisions de la British Expeditionary Force (BEF) à Dunkerque. Le haut commandement français n’a compris que très (trop) tardivement les véritables intentions stratégiques allemandes et, dans ce phénomène, le poids du passé dans ses effets cognitifs n’est nullement négligeable, bien au contraire.
Une organisation et un emploi défensifs des chars
Mais l’inaptitude de l’armée française à faire face à la percée de Sedan renvoie également, de manière complémentaire, aux vicissitudes de l’organisation et de la conception de l’emploi des blindés et à l’indécision qui a caractérisé l’armée en ce domaine. Depuis la publication de l’ouvrage de De Gaulle en 1934, notamment, leur organisation comme leur emploi ont fait l’objet d’interminables discussions, controverses, débats doctrinaux, expérimentations, règlements provisoires
[56] et manœuvres. Mais, en dépit de commandes de plus en plus importantes de matériels, le
statu quo l’emporte.
Avec la constitution des « divisions légères mécaniques » ou DLM, l’arme de la cavalerie engage très tôt, dès 1933-1935, et avec succès sa modernisation
[57], même si celle-ci n’est que partielle (ainsi le très médiocre compromis des cinq « divisions légères de cavalerie » (DLC) déjà évoquées). Mais la décision de création (adoptée pourtant dans son principe dès 1936) et la mise sur pied des DCR (qui relèvent de l’arme de l’infanterie), toujours reportées dans leur application, interviendront beaucoup trop tardivement pour que ces grandes unités soient suffisamment instruites, pleinement opérationnelles et jouent un rôle actif en mai-juin 1940. Et ce, d’autant plus que le format adopté n’est en rien comparable à celui des
PzD
[58] et que le choix de leurs commandants initiaux sera plus conforme au respect de l’orthodoxie doctrinale concernant l’emploi des chars que novateur.
Deux raisons paraissent avoir joué en ce domaine un rôle décisif : d’une part, les profonds désaccords doctrinaux au sein même de l’institution militaire et l’hostilité d’une partie importante du haut commandement à toute autonomie organisationnelle et doctrinale des chars, bien connus aujourd’hui ; mais également, il faut le souligner, l’absence de matériel adapté en quantité suffisante. La mise au point du char lourd Renault B1 sera particulièrement longue et difficile, et sa production longtemps faible et finalement tardive
[59].
En définitive, les nombreux chars et blindés français seront dispersés en différentes entités organisationnelles (DLM, DCR, bataillons indépendants de chars de combat, DLC et groupements de reconnaissance), l’infanterie gardera le contrôle de la majorité des chars dans un emploi traditionnel d’accompagnement d’infanterie
[60], aucune des différentes propositions de De Gaulle ne sera retenue et quatre ou cinq doctrines d’emploi coexisteront simultanément
[61] : accompagnement classique d’infanterie, emploi des grandes unités de cavalerie mécanique, action de rupture ou contre-attaque des DCR, manœuvre d’ensemble interarmes
[62].
L’absence d’actions coordonnées d’ensemble, la fragmentation et la dispersion quasi systématique des moyens à tous les niveaux au détriment de leur concentration, et même leur utilisation en défensive dans le cadre de tentatives de « colmatage », sous la forme de « bouchons », conduiront à la dépense inutile des DCR et de leurs moyens pourtant non négligeables, dans la plus grande confusion le plus souvent et sans effets sur le déroulement des opérations, tant au plan tactique que stratégique. En quelques jours, les seuls moyens de contre-attaque à la disposition du haut commandement sont consommés dans des actions de détail sans effets. Les trois premières DCR seront rapidement dépensées et largement disloquées sans résultats notables
[63]. Et comme on le sait, seule la 4
e sous le commandement du général de Gaulle obtiendra quelques succès tactiques, mais sans lendemain et relativement modestes au regard de l’enjeu global.
En comparaison, toute autre sera l’utilisation des chars par les Allemands, même s’il faut se garder d’exagérer la puissance des
PzD comme l’homogénéité de leur corps blindé
[64]. Tous les chars disponibles sont attribués à une seule arme nouvelle (la
Panzer-waffe) et à ses dix grandes unités blindées, lesquelles disposent de moyens sans commune mesure avec les DCR improvisées, et elles agiront de manière coordonnée par paire ou par trois au sein de corps ou de groupements blindés soutenus par les divisions d’infanterie motorisées (au nombre de six seulement) et toujours en liaison étroite avec l’aviation. Beaucoup plus que le nombre global des chars
[65], dépourvu de toute signification opérationnelle et effective, ce sont la doctrine et les conditions d’emploi, l’organisation et le commandement des
PzD qui ont fait la différence.
Conceptions, problèmes organisationnels et conditions d’emploi sont donc étroitement liés et interagissent dans cette utilisation désastreuse des seuls moyens mécanisés encore disponibles (les trois DLM ayant été engagées en Belgique). Ces différentes décisions stratégiques ont été particulièrement lourdes de conséquences dans l’incapacité de l’armée française à faire face stratégiquement et organisationnellement à l’attaque allemande. En définitive, la doctrine opérationnelle de la « bataille méthodique », en tant que telle, est moins en cause que les conditions « structurelles » et organisationnelles dans lesquelles elle a été mise en œuvre, qui en ont considérablement aggravé les effets et qui trouvent toute leur origine dans une idéologie de la défensive faisant l’objet d’un large consensus politique et militaire.
**
Une approche de type « cognitiviste » (« équilibrée », pour reprendre la catégorie de Sabatier et Schlager) permet d’établir des relations explicatives entre l’effondrement militaire de la France en mai-juin 1940 comme événement, la conduite des opérations par le commandement, la production doctrinale et le fonctionnement de l’institution militaire dans l’entre-deux-guerres, mais également les normes et les valeurs produites par l’expérience de la Grande Guerre, légitimes et prégnantes dans la société. Dans cette perspective, la défaite de 1940 apparaît comme le produit d’un ensemble de processus d’apprentissage et d’intériorisation de normes d’action qui ont conditionné le comportement des acteurs militaires. En privilégiant l’institution militaire (définie, dans le sens de March et Olsen, comme un « ensemble de règles et de routines interdépendantes qui définissent des actions appropriées en termes de relations entre rôles et situations ») comme entrée et « variable intermédiaire » relativement autonome, une approche de ce type permet d’établir un lien entre explications internes et facteurs plus « sociétaux ».
L’idéologie de la défensive héritée de la Première Guerre mondiale a conduit à un ensemble de décisions stratégiques inadaptées dans le domaine de la répartition et de l’affectation des moyens. Dès lors, la doctrine opérationnelle et les règles d’emploi elles-mêmes ont été mises en œuvre dans un cadre structurel et stratégique défavorable. De façon presque mécanique, le désastre de Sedan et, plus largement, la défaite qui en découle sont, dans leur genèse, le produit de l’incapacité de l’armée française à faire face à cette percée inattendue et imprévue qui disloque entièrement une armée et conduit à l’encerclement du corps de bataille engagé en Belgique. Idéologie de la défensive, décisions stratégiques ou organisationnelles et effets de doctrine semblent se conjuguer. L’incapacité de l’armée française à organiser et mettre en œuvre en temps voulu une contre-attaque à la hauteur de l’enjeu à la suite de la percée de Sedan renvoie une nouvelle fois à ces différentes variables, mais de manière difficilement dissociables ou, plus exactement, totalement interdépendantes.
Les règles d’emploi privilégiant la bataille méthodique, l’établissement d’un front continu, la priorité accordée au « colmatage » préalable avant toute tentative de contre-attaque ont eu des effets particulièrement lourds, à commencer par la lenteur dans la préparation et l’exécution des actions, incompatible avec le rythme des opérations imposé par les Allemands. La confrontation de deux conceptions différentes de la guerre a conduit à un déphasage temporel entre les deux adversaires qui ne cessera de s’accentuer. Et celui-ci a entraîné à son tour une incapacité de réaction rapide aux initiatives allemandes et un décalage permanent et sans cesse croissant au fur et à mesure que la désorganisation gagnait, les moyens diminuaient, les liaisons se faisaient plus difficiles et les armées commençaient à se disloquer.
De manière plus précise, à quels acteurs peut-on attribuer et imputer subsidiairement cet « enfermement » défensif de la politique militaire, voire cette sclérose de la pensée militaire française ? En ce domaine, du fait des positions institutionnelles qu’ils ont durablement occupées, quatre hommes paraissent avoir joué un rôle central à la frontière du politique et du militaire : d’une part, le maréchal Pétain et le général Weygand ; d’autre part, Édouard Daladier et le général Gamelin. Mais si cette interrogation renvoie à la question beaucoup plus large des relations entre l’institution militaire et le pouvoir politique, le moins que l’on puisse dire est que l’on est confronté, en ce domaine, à une question qui est encore relativement ouverte et loin d’être définitivement tranchée.
« Les relations entre le haut commandement et la classe politique ont donné lieu à des débats le plus souvent biaisés, écrit, pour sa part, Jean-Pierre Azéma, en privilégiant une lecture politique. Nombre de généraux ont dénoncé, après coup, l’impéritie et le manque de courage des parlementaires lors des choix budgétaires. Ils n’avaient pas totalement tort. Mais il faut rappeler le
modus vivendi établi entre l’armée et le pouvoir depuis la fin de l’affaire Dreyfus : l’armée reste la grande muette, pourvu que l’ordre social ne soit pas menacé et que les hommes politiques ne mettent pas le nez dans les affaires internes à l’armée. Cette seconde condition fut respectée, quasi à la lettre, par la presque totalité de la classe politique de l’entre-deux-guerres, et notamment par Daladier. Ce fut donc le haut commandement qui – sauf peut-être en 1932-1933 – eut la haute main sur l’orientation de la stratégie et la mise au point de l’outil militaire. Deux hommes ont eu une influence décisive : d’abord, et avant tout, Philippe Pétain, puis Maxime Weygand »
[66].
D’un autre côté, une thèse quasi opposée est défendue par Guy Pedroncini, qui s’est attaché à « mettre en lumière ce qui reste largement ignoré, voire déformé. Certains ont voulu trouver dans les activités du maréchal Pétain les origines de la défaite de 1940. Le maréchal glorieux aurait pu imposer ses volontés à des hommes politiques respectueux, empressés à satisfaire toutes ses demandes. Les documents montrent que l’on est loin de cette image d’Épinal et que la machine infernale qui met en place la défaite de 1940, après avoir perdu la victoire, est largement étrangère au maréchal Pétain. Les décisions politiques ont constamment prévalu sur ses vues souvent prophétiques »
[67].
Si les positions de Pétain sont trop souvent réduites à la préface de l’ouvrage du général Chauvineau :
Une invasion est-elle encore possible ?, publié en 1939, il n’en demeure pas moins vrai que certains de ses propos « modernistes » ne dépareraient pas sous la plume ou dans la bouche de stratèges réputés plus éclairés : « […] Il est nécessaire de tenir le plus grand compte des perspectives ouvertes par l’engin blindé automobile et par l’avion. L’automobile, grâce à la chenille et à la cuirasse, a conquis droit de cité sur le champ de bataille et y met la vitesse au service de la puissance. Les unités mécanisées sont capables de donner aux opérations un rythme et une amplitude inconnus jusqu’ici. L’avion, en portant la destruction jusqu’aux centres vitaux les plus éloignés, fait éclater le cadre de la bataille, limité autrefois à la portée des coups de l’artillerie, et modifie les conditions de l’action stratégique. Les règles essentielles de l’art militaire risquent d’en être profondément atteintes. On peut même se demander si l’avion ne dictera pas sa loi dans les conflits de l’avenir. On ne comprendrait donc pas que cette arme, dont la puissance et le prestige s’accroissent de jour en jour, ne fût pas l’objet dans cette école d’une étude approfondie. En fait,
la victoire appartiendra à celui qui saura le premier exploiter au maximum les propriétés des engins modernes et combiner leur action [c’est nous qui soulignons] à quelque plan que ce soit pour anéantir les moyens de lutte de l’adversaire »
[68].
D’autre part, même si les conceptions du maréchal Pétain et du général Weygand ont pu conserver, après leur départ, une certaine influence par personnes et entourages interposés, le strict respect de la chronologie des positions occupées au sein de l’institution militaire comme de la dégradation rapide de la situation internationale de 1936 à 1939 empêchent de retenir leur responsabilité directe : le premier cesse toutes fonctions militaires en 1931, même s’il est brièvement ministre de la Guerre pendant quelques mois en 1934, et le second, en 1935. Au demeurant, leurs idées étaient sensiblement différentes, le général Weygand étant issu de l’arme de la cavalerie, ce qui n’est pas aussi totalement dépourvu de signification qu’il pourrait le paraître
[69], et ayant été, pendant toute la durée de la Première Guerre mondiale, le chef d’état-major de Foch. Leurs conceptions n’étaient pas exactement les mêmes que celles de Pétain et elles étaient nettement plus offensives. Comparativement, toute autre paraît être la responsabilité d’Édouard Daladier, ministre de la Guerre à différentes reprises et de manière continue de 1936 à 1940, et, à ce titre, président du Conseil supérieur de la guerre (CSG), président du Conseil d’avril 1938 à mars 1940 de surcroît, ainsi que celle du général Gamelin, chef d’état-major et numéro deux de l’armée depuis 1931, puis successeur de Weygand en 1935.
Mais dans le seul ouvrage qui, curieusement, ait été consacré au premier, celui d’Élisabeth du Réau
[70], on ne trouve guère d’éléments permettant de bien comprendre et d’établir ses relations avec l’institution militaire, le haut commandement et son rôle effectif dans l’inertie doctrinale et l’absence de modernisation des conceptions de l’action militaire à la fin des années 1930. Sans doute bien davantage préoccupé par ses nombreuses responsabilités politiques (il est également président du parti radical de 1935 à 1938), accaparé par le jeu politique et parlementaire comme par sa rivalité croissante avec Paul Reynaud, qui lui succédera
[71], prisonnier des équilibres provisoires et fragiles de gouvernements de coalitions parlementaires hétérogènes, il ne semble pas qu’il ait consacré beaucoup d’attention à l’institution militaire en tant que telle et à son fonctionnement interne
[72]. D’autre part, ancien combattant de la guerre de 1914-1918, qu’il commence comme simple soldat, mais termine comme capitaine, il était sans doute prédisposé à s’en remettre aux « grands chefs » qui bénéficiaient du prestige de la victoire.
Quant au général Gamelin, s’il a conduit avec succès la modernisation partielle, mais bien réelle, de l’armée des années 1936-1940, sa responsabilité personnelle est très lourde, voire accablante, dans les différentes décisions stratégiques majeures qu’on a évoquées : hypothèses retenues, toutes erronées, et répartition des forces qui en a découlé, absence de réserves, plan Dyle, organisation des chars. Il a également pratiqué l’art de l’esquive, et même de la « défausse » sur une grande échelle ; ce qui peut donner une idée de son « jeu » particulier, voire singulier. Ainsi a-t-il refusé d’assumer directement la direction de la conduite des opérations militaires sur le front – préférant la laisser à son subordonné, le général Georges, commandant du théâtre d’opérations du nord-est – comme d’assurer la coordination politique et militaire avec les autorités belges au moment de l’entrée en Belgique, la laissant au général Billotte déjà accaparé par le commandement de cinq armées différentes
[73].
Pour parvenir à une meilleure compréhension de cette question centrale des rapports entre le politique et le militaire durant cette période, il faudrait sans doute étudier très précisément trois jeux différents de relations entre acteurs et institutions beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît : d’une part, les deux jeux internes et largement autonomes des relations de Daladier et de Gamelin au sein de leurs institutions respectives (les institutions politiques, d’un côté, les institutions militaires, de l’autre, où les logiques d’armes sont très développées) ; d’autre part, le troisième jeu de niveau supérieur, mais interdépendant de leurs interrelations en tant que représentants et autorités légitimes d’univers institutionnels différents et relativement éloignés (et dont les acteurs extérieurs, qu’ils soient politiques ou militaires, ne comprennent ou ne maîtrisent pas toujours véritablement les règles propres). Apparaîtraient alors de nombreux compromis, transactions et arrangements entre acteurs et institutions hétéronomes, qui ferment la voie d’un « changement » plus radical.
Mais, pour déterminant qu’ait été le rôle de ces acteurs centraux, il faut se garder d’une vision trop personnalisée, qui ne peut être que réductrice, comme d’opposer processus et jeu des acteurs. Ce qui est en cause est un processus beaucoup plus complexe d’inertie institutionnelle, dont la dimension cognitive n’est tout à la fois que le révélateur et l’effet, qui dessine progressivement un chemin de dépendance dont il est de plus en plus difficile et coûteux de s’affranchir
[74] : la division des tâches entre acteurs et institutions complexes relativement autonomes et ayant leurs propres règles et équilibres (le jeu politique, d’une part, l’institution militaire, d’autre part, qui n’est nullement monolithique), leurs relations et leurs intérêts constituent autant de contraintes majeures conduisant sur le plan interne à des compromis stabilisés et durables, en dépit de la transformation rapide du contexte international européen provoquée par la politique d’expansion territoriale de plus en plus agressive de l’Allemagne nazie.
[1]
Cf. par exemple (par ordre chronologique) : Pierre Rocolle,
La défaite de 1940. 1 :
Les illusions (novembre 1918-mai 1940). 2 :
La défaite (10 mai-25 juin), Paris, Armand Colin, 1990, 2 vol. ; Jean-Louis Crémieux-Brilhac,
Les Français de l’an 40, Paris, Gallimard, 1990, 2 vol. ; Patrick Facon,
L’Armée de l’air dans la tourmente. La bataille de France (1939-1940), Paris, Economica, 1997 ; Gérard Saint-Martin,
L’arme blindée française. 1 :
Mai-juin 1940 : les blindés français dans la tourmente, Paris, Economica, 1999 ; Bruno Chaix,
Fallait-il entrer en Belgique ? Décisions stratégiques et plans opérationnels de la campagne de France, Paris, Economica, 2000 ; Christine Levisse-Touzé (dir.),
La campagne de 1940, Paris, Tallandier, 2001. Il faut aussi souligner une production anglo-saxonne et, tout particulièrement, américaine, nombreuse et de qualité, qui contraste singulièrement avec l’étroit cantonnement dont ce sujet fait l’objet en France, l’histoire « militaire » paraissant le plus souvent (par désintérêt, voire ignorance ?) à la limite de l’illégitimité scientifique. Se reporter dans cette perspective à : Robert Young,
In command of France. French Foreign Policy and Military Planning (1933-1940), Cambridge, Harvard University Press, 1978 ; Jeffery Gunsburg,
Divided and Conquered, The French Hight Command and the Defeat of the West, Westpost, Greenwood Press, 1979 ; Robert Doughty,
The Seeds of Disaster. The Development of the French Army Doctrine (1919-1939), Hamden, Archon Press, 1985 ; Robert Doughty,
The Breaking Point : Sedan and the Fall of France (June 1940), Hamden, Archon Press, 1990 ; Martin Alexander,
The Republic in Danger. General Maurice Gamelin and the Politics of French Defence (1933-1940), Cambridge, Cambridge University Press, 1993 ; Eugenia Kiesling,
Arming against Hitler : France and the Limits of Military Planning, Lawrence, University Press of Kansas, 1996 ; Elisabeth Kier,
Imagining War : French and British Military Doctrine between the Wars, Princeton, Princeton University Press, 1997 ; Joel Blatt (ed.),
The French Defeat of 1940 : reassessments, Providence, Berghahn Books, 1998 ; Ernest May,
Strange Victory. Hitler’s Conquest of France, New York, Hill & Wang, 2000.
[2]
Dont on retiendra, pour l’instant, uniquement la définition très opératoire de l’institution comme un « ensemble de règles et de routines interdépendantes qui définissent des actions appropriées en termes de relations entre rôles et situations », selon James G. March, Johan P. Olsen,
Rediscovering Institutions. The Organizational Basis of Politics, New York, Macmillan/The Free Press, 1989, p. 160 ; plus largement, se reporter également à Peter A. Hall, Rosemary C. R. Taylor, « La science politique et les trois néo-institutionnalismes »,
Revue française de science politique, 47 (3-4), juin-août 1997, p. 469-496.
[3]
Cf., dans cette perspective, le numéro spécial « Les approches cognitives des politiques publiques »,
Revue française de science politique, 50 (2), avril 2000, et, plus particulièrement, les contributions de Pierre Muller, « L’analyse cognitive des politiques publiques : vers une sociologie politique de l’action publique », p. 189-207, et de Paul A. Sabatier et Edella Schlager, « Les approches cognitives des politiques publiques : perspectives américaines », p. 209-234. Se reporter également à Yves Surel, « Idées, intérêts, institutions dans l’analyse des politiques publiques »,
Pouvoirs, 87, 1998, p. 161-178.
[4]
En ce domaine, voir tout particulièrement : Ladislas Mysyrowicz,
Autopsie d’une défaite. Origines de l’effondrement militaire français, Lausanne, L’Âge d’homme, 1973 ; Henri Dutailly,
Les problèmes de l’armée de terre française (1935-1939), Paris, Imprimerie nationale, 1980 ; Jean Doise, Maurice Vaïsse,
Diplomatie et outil militaire (1871-1969), Paris, Le Seuil, rééd., 1992 (Points. Histoire) ; Robert Doughty,
The Seeds of Disaster…,
op. cit. ; Philippe Masson,
Histoire de l’armée française de 1914 à nos jours, Paris, Perrin, 1999.
[5]
On ne s’intéressera donc pas ici aux explications plus anciennes, à la pertinence limitée ou très partielle. Pour bien réels et contraignants qu’en aient été certains effets (faiblesse et instabilité relative du pouvoir exécutif, jeu parlementaire, coopération difficile avec certains industriels, manque de certains armements et matériels du fait d’une mobilisation industrielle nécessairement imparfaite, voire passablement erratique), ces différents facteurs ne semblent plus, aujourd’hui, avoir été véritablement et directement déterminants. On ne traitera pas non plus d’un autre élément central d’explication, complémentaire, mais relativement externe à l’institution militaire (pas totalement cependant), soulignant l’incapacité de la France, du fait de sa politique étrangère, à constituer une coalition politico-militaire contre l’Allemagne nazie. En 1940, après la perte successive des alliés belge depuis 1936, tchèque en 1938, polonais en 1939 et la non-concrétisation de l’alliance franco-soviétique, la France est très isolée. Elle ne peut compter en définitive que sur le soutien de l’Angleterre, alliée dont la contribution militaire terrestre est cependant mineure (dix divisions seulement en France en 1940).
[6]
Du moins sur le théâtre principal d’affrontement, dans la mesure où des opérations dites « périphériques » ont été projetées ou entreprises (Finlande, Norvège, Caucase soviétique). Même si elles ont été secondaires, elles sont néanmoins intéressantes sur le plan stratégique et des conceptions de la guerre dans la mesure où elles visaient à priver l’Allemagne de certaines ressources (fer et pétrole).
[7]
Bien évidemment, la défaite ne saurait relever uniquement d’une explication militaire, même si ces facteurs sont les plus immédiats et les plus directs dans leurs conséquences. L’histoire politique et l’histoire militaire étant très largement dissociées, à de rares exceptions près, toute la difficulté d’une explication globale et convaincante de la défaite réside dans l’articulation des facteurs politiques et militaires qui interagissent. Le choix de mettre ici l’accent sur certains facteurs militaires ne signifie donc nullement que les facteurs proprement politiques soient tenus pour quantité négligeable. De toute évidence, la politique hésitante, souvent indécise, voire louvoyante, menée par les différents gouvernements dans l’entre-deux-guerres s’explique par les profondes divisions, tout à la fois, de l’opinion, des organisations politiques et des gouvernements eux-mêmes face à