Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629876
252 pages

p. 829 à 848
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Idées, politiques de défense et stratégie

Vol. 54 2004/5

2004 Revue française de science politique Idées, politiques de défense et stratégie

Identités démocratiques et choix stratégiques

Thomas Lindemann Thomas Lindemann est maître de conférence à l’université de Toulouse-I et chargé de recherches au Centre Morris Janowitz (Institut d’Études Politiques de Toulouse). Il est l’auteur de « Les néo-idéalistes et l’étude de la guerre », Revue française de science politique, 50 (3), juin 2000 ; Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914, Paris, Economica, 2001 ; « Faire la guerre, mais laquelle ? Les institutions militaires des États-Unis entre identités et préférences stratégiques », Revue française de science politique, 53 (5), octobre 2003 ; et « Les guerres américaines dans l’après-guerre froide. Entre intérêt national et affirmation identitaire », Raisons politiques, février 2004, p. 37-57. Il a dirigé (avec Michel-Louis Martin) Les militaires et la guerre, Paris, L’Harmattan (à paraître). Ses recherches portent actuellement sur les politiques de défense et la théorie constructiviste (<lindemannt@yahoo.com>).
L’article met en question les explications dominantes de la paix démocratique en mobilisant une problématique identitaire inspirée à la fois des approches réaliste et constructiviste. Selon l’hypothèse proposée, c’est la menace soviétique et la bipolarisation de la politique internationale après la Seconde Guerre mondiale qui éclaire la formation d’une identité démocratique commune. Cependant, contrairement à l’approche réaliste, nous pensons que la menace soviétique n’a pas simplement changé le comportement des démocraties occidentales, mais aussi leur identité. Les menaces peuvent durablement structurer les mentalités même après leur disparition. This article questions mainstream theories of democratic peace which is approached through the problematic of identity, drawing on realism and constructivist theories. The Soviet threat and the bipolarisation of post World War II international politics can account for the formation of a common democratic identity. However, contrary to the theories of social realism, we argue that the Soviet threat has not only changed western democracies’ behaviour but also their (national) identities. In another words, threats can have a much deeper impact than generally thought and may structure mentalities long after they have disappeared.
L’idée d’un élargissement de la zone démocratique, reprise par le secrétaire à la sécurité nationale Anthony Lake en 1994, s’impose de plus en plus comme un impératif de la politique étrangère américaine [1]. Les tentatives récentes d’établir des régimes démocratiques en Afghanistan, en Irak ou au Proche-Orient illustrent cette orientation. Loin de refléter un messianisme à l’américaine, cette politique traduit une véritable stratégie de la paix, fondée sur la croyance selon laquelle les régimes démocratiques sont plus pacifiques que les régimes autoritaires. S’inscrivant dans la tradition d’Emmanuel Kant et de l’idéalisme wilsonien, cette politique se fonde empiriquement sur le fait que les démocraties ne se sont quasiment jamais faites la guerre entre elles, un résultat considéré comme une des « lois » parmi les plus solides de la théorie des relations internationales [2]. Même le nombre croissant de démocraties au sein du système international depuis l’effondrement de l’empire soviétique n’a pas altéré la réalité empirique de la « paix démocratique ». Les théories proposées insistent surtout sur la nature pacifique des régimes démocratiques, mettant en premier lieu en avant le rôle « civilisateur » de leurs structures internes. La complexité « institu-tionnelle » des démocraties freinerait la décision d’employer la violence. Ou bien leur culture politique ferait que les normes de résolution pacifique des conflits dans la politique intérieure seraient « exportées » au niveau de leurs relations avec les autres États [3].
Toutefois, ces interprétations permettent difficilement de comprendre pourquoi les démocraties diabolisent souvent les régimes autoritaires, qualifiés d’« Empire du mal » selon R. Reagan ou d’« axe du mal » selon G. W. Bush. Il est en outre loin d’être acquis que tous les conflits entre régimes démocratiques et autoritaires soient initiés par ces derniers ; même les origines de la guerre froide restent contestées [4]. Les guerres coloniales (Algérie, Indochine) ou les interventions des grandes puissances démocratiques contre des États peu menaçants (contre le Chili d’Allende, le Tchad, Panama, etc.) peuvent difficilement être ramenées à des motivations purement défensives [5]. Au lieu de postuler trop hâtivement le « caractère » pacifique des démocraties, il convient d’abord d’insister sur la signification précise de la « paix démocratique », c’est-à-dire sur l’absence de conflits armés entre pays démocratiques, mais la persistance des guerres entre ces derniers et les régimes autoritaires. Les démocraties adoptent souvent de cette manière une politique « hobbésienne » – à savoir le refus de coopérer avec un autre État et même la tentative éventuelle de l’anéantir par conviction qu’il s’agit d’un ennemi « juré » – lorsqu’elles sont confrontées à des adversaires « idéologiques ». On peut analyser ainsi le refus américain de reconnaître aux prisonniers « talibans » le statut de prisonnier de guerre. En revanche, les démocraties s’affichent « kantiennes » contre des semblables : elles renoncent à recourir à la force contre un autre État démocratique, voire elles procèdent à une identification partielle avec ses intérêts [6].
Les théories proposées jusqu’ici permettent de comprendre seulement pourquoi les démocraties sont comparativement – selon des enquêtes récentes [7] – moins disposées à s’engager dans les conflits les plus létaux que les régimes autoritaires. Mais personne ne s’aventure à nier que les démocraties sont loin d’être pacifiques envers ces mêmes régimes. Comment donc expliquer que l’influence modératrice de l’opinion publique, des institutions démocratiques et des normes démocratiques « pacificatrices » (à savoir la règle du consensus, le respect des libertés individuelles et la tolérance pour les opinions divergentes) joue moins lorsque les démocraties sont opposées à des régimes autoritaires [8] ? Comment comprendre que les démocraties définissent les menaces davantage en fonction de critères « idéologiques » (amis démocratiques, ennemis autoritaires) que par rapport aux capacités militaires ? Par exemple, les États-Unis s’inquiètent du potentiel nucléaire très virtuel de l’Irak et non pas de celui bien plus « réel » de la Grande-Bretagne [9].
Malgré la prolifération des études empiriques sur la paix démocratique, la double culture stratégique des démocraties reste toujours en quête d’une théorie satisfaisante [10]. La domination du courant béhavioriste au sein de l’école de la paix démocratique a empêché une plus forte conceptualisation de ce phénomène. L’ambition d’établir des corrélations statistiques prime souvent sur le souci de définir rigoureusement les variables. Méthodologiquement, ces études sont, malgré leur précision quantitative, contestables car elles comptabilisent toute guerre (invasion de l’île de Grenade, Deuxième Guerre mondiale) d’une manière identique [11]. Elles ont l’autre inconvénient de naturaliser le « régime démocratique », en postulant implicitement que la démocratie anglaise du milieu du 19e siècle est comparable à celle du 21e siècle. L’absence de perspective historique a rendu ce courant aveugle envers le caractère évolutif et progressif de la réalité de la « paix démocratique ». Ainsi, au lieu d’examiner différents contextes historiques et la propension qu’y ont les démocraties à s’engager dans les conflits armés, la plupart des études « gomment » la dimension temporelle en étudiant indifféremment tous les conflits « démocratiques » depuis 1816.
La paix démocratique comme phénomène identitaire
La double culture stratégique des démocraties depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la forte distinction qu’elles opèrent entre des semblables et les autres renvoient à une dimension identitaire de la paix démocratique. Le sentiment d’appartenir à une même communauté modère considérablement la propension à l’agression armée. Les guerres de ceux qui se jugeaient partiellement « semblables » – par exemple, celles entre cités grecques – ont toujours été moins violentes que celles contre les autres, les « barbares » [12]. Notre propos est d’explorer cette perspective identitaire dans l’explication de la paix démocratique. Selon nous, les démocraties occidentales ont développé une identité collective qui les empêche d’envisager les solutions militaires comme une option acceptable du règlement de leurs disputes. Une identité collective implique que les États se perçoivent comme membres d’une même catégorie sociale, c’est-à-dire qu’ils ont conscience d’appartenir à une même collectivité en raison de certains attributs qu’ils partagent ensemble, en l’occurrence le régime démocratique. Comme une identité ne désigne pas simplement qui nous sommes, mais aussi qui sont les autres, une identité collective démocratique produit en même temps un effet d’exclusion, en identifiant les États non démocratiques comme différents de « nous » [13]. En outre, une identité collective exige une identification positive aux autres membres de l’endogroupe, c’est-à-dire qu’elle se caractérise par des sentiments de solidarité, de communauté et de loyauté réciproque. Une telle identification positive suppose que l’autre n’est plus perçu comme instrument de manipulation, mais comme extension de soi et qu’on se sente concerné par sa sécurité [14]. L’identification avec l’autre sera le plus souvent partielle, mais elle exige au minimum qu’une communauté d’États perçoive une menace contre la survie d’un de ses membres comme une menace contre tous [15]. Ainsi, selon Risse-Kappen, le président Kennedy et les autres membres de l’ex-Com éprouvèrent, durant la crise de Cuba de 1962, un grand sentiment de responsabilité envers la ville de Berlin et calculèrent soigneusement les implications stratégiques que pouvaient avoir leurs actions sur la situation de cette ville [16].
Des enquêtes psychologiques confortent l’hypothèse que les identités collectives les plus rudimentaires produisent des comportements coopératifs à l’intérieur de l’endogroupe. Même des catégorisations sociales arbitraires, comme la répartition des individus en deux groupes en fonction de leur préférence pour l’art moderne ou traditionnel, conduisent les individus à favoriser systématiquement leurs « semblables » [17]. Tout se passe comme si les individus sont plus tolérants et empathiques envers ceux qu’ils perçoivent comme proches et indifférents envers ceux qu’ils jugent dissemblables [18]. D’ailleurs, effectuée dans une université américaine, une simulation expérimentale des crises internationales a révélé que les individus sont enclins à approuver l’usage de la force contre des États autoritaires, alors qu’ils considèrent ce recours contre un État semblable, c’est-à-dire démocratique, comme un échec [19]. Les résultats des recherches quantitatives sur les origines de la guerre invitent également à un questionnement identitaire, révélant par exemple que ce ne sont pas seulement les régimes démocratiques qui se font rarement la guerre entre eux, mais que même les régimes autoritaires s’avèrent moins enclins à s’engager dans les conflits contre des « semblables » (les autres régimes autoritaires) que contre les autres (les régimes mixtes et démocratiques) [20]. Ce constat confirme notamment l’hypothèse de Raymond Aron selon laquelle les systèmes internationaux homogènes seraient plus stables que les systèmes hétérogènes [21]. La limitation de la violence contre le semblable n’est d’ailleurs pas simplement dû au fait qu’on s’identifie partiellement à lui, mais aussi parce que cela mettrait en cause sa propre identité et plus particulièrement les attributs partagés avec son « ennemi » [22].
Vue sous l’angle identitaire, la « paix démocratique » n’est pas une donnée aussi inédite qu’on pourrait le penser. L’histoire du continent africain et de l’Amérique latine a connu certaines périodes pacifiques où existèrent des identités supranationales (panafricaine, solidarité autoritaire), sans que l’on puisse évidemment comprendre ce phénomène en se référant uniquement à la paix démocratique [23]. Le Congrès de Vienne (1815) a, de la même façon, inauguré un siècle relativement pacifique entre grandes puissances européennes. La confrontation à la France révolutionnaire stimula chez les autres grandes puissances la conscience d’appartenir à une même communauté de valeurs [24]. L’impératif de solidarité monarchique les amena à coordonner leurs actions pour réprimer les mouvements révolutionnaires, par exemple en Pologne, et à éviter toute confrontation directe par souci de ne pas affaiblir leur légitimité interne. La perspective « identitaire » n’exclut d’ailleurs pas que la paix mondiale puisse se construire sur autre chose que l’homogénéisation démocratique et l’occidentalisation du monde entier. Dans cette perspective, une paix durable tient moins à la diffusion des normes démocratiques qu’à la reconnaissance de l’existence de l’autre et une identification partielle avec ses intérêts, selon Alexander Wendt [25].
La problématique « identitaire » est surtout thématisée par l’approche constructiviste. Contrairement aux approches « libérales » et « réalistes », les constructivistes considèrent que les identités sont variables à travers l’espace et le temps, et dépendantes du contexte social [26]. Ainsi, tandis que les réalistes affirment que les identités sont fixes, postulant que l’intérêt national détermine éternellement la politique étrangère d’un État, les constructivistes considèrent que les dirigeants peuvent s’identifier à autre chose que l’entité nationale. L’identification partielle avec une communauté supranationale facilite la coopération et la prise en compte des intérêts d’autrui, par exemple au sein de l’Otan et de l’UE [27]. De leur côté, les libéraux postulent l’éternité de l’homo economicus et son intérêt individuel en tant que citoyen à s’opposer à la guerre : il doit payer le prix du sang et supporter les frais financiers d’une entreprise guerrière [28]. En revanche, les approches constructivistes affirment l’impossibilité de dissocier les intérêts et les identités de nos systèmes de croyances : une société « féodale » cultivant l’héroïsme n’aura pas les mêmes intérêts qu’une société mercantile et bourgeoise. En somme, dans la perspective « constructiviste », les « nous » et les « eux » ne sont pas des données exogènes au contexte social. Au lieu de « naturaliser » la paix démocratique, l’approche constructiviste est plus attentive aux processus historiques qui génèrent des identités partagées, comme le sentiment d’appartenir à la communauté des « nations libres et pacifiques ».
Thomas Risse-Kappen fait l’hypothèse que l’identification entre démocraties résulte de la ressemblance et du caractère pacifique de leurs structures internes. Selon lui, les États déduisent les intentions des autres États non seulement de leurs capacités militaires, mais aussi des structures internes. Or, le règlement pacifique à l’intérieur des régimes démocratiques, par le biais des élections par exemple, leur inspire de la confiance dans les relations mutuelles. En revanche, rien n’encourage à se fier aux régimes autoritaires où le pouvoir en place s’impose souvent par la force brute et son appareil policier et militaire [29].
Toutefois, l’argument de Thomas Risse-Kappen résiste difficilement à l’épreuve des faits historiques. Si la ressemblance des structures internes est certainement une condition favorable au développement d’une identité commune, il n’en reste pas moins que l’on peut difficilement prétendre que, par exemple, l’Allemagne de Weimar, l’Amérique isolationniste, l’Angleterre ou la France républicaine de Poincaré eurent, au début du 20e siècle, le sentiment d’appartenir à une même communauté démocratique.
L’hypothèse de travail : la bipolarisation comme catalyseur d’une identité démocratique commune
Nous proposons pour cette raison une hypothèse alternative. La menace soviétique et la bipolarisation de la politique internationale après la Seconde Guerre mondiale éclairent la formation d’une identité démocratique commune. Cette mobilisation d’une variable stratégique correspond apparemment à l’approche réaliste. Ainsi, pour John Mearsheimer, la formation d’alliances entre démocraties après 1945 et l’absence de guerre entre elles étaient tout simplement dictées par le souci d’éviter une hégémonie soviétique sur le continent européen [30]. Dans cette optique, la structure du système international impose donc aux États de conclure certaines alliances ou de recourir (ou pas) à la guerre. En même temps, les réalistes estiment que les identités restent inchangées. Selon eux, la bipolarisation de la vie internationale n’a nullement mis fin à l’existence d’acteurs égoïstes et calculateurs. Or, cette vision réaliste a du mal à expliquer pourquoi l’Union européenne et l’Otan persistent malgré la disparition de la menace soviétique [31]. Elle ne permet pas non plus de comprendre pourquoi la Russie post-communiste est, malgré son potentiel nucléaire, de plus en plus perçue comme un partenaire et non plus comme un adversaire par la communauté occidentale.
La valorisation du facteur stratégique dans l’explication de la paix démocratique exige donc un amendement « constructiviste ». Contrairement à l’approche réaliste, nous pensons que la menace soviétique n’a pas changé simplement le comportement des démocraties occidentales, mais aussi leur identité. La confrontation durable à une puissance révolutionnaire a, en quelque sorte, servi de catalyseur d’une identité démocratique. En d’autres termes, l’habitude bipolaire de diviser le monde en « nations libres » et « dictatures » persiste, même après la disparition soviétique, dans les schémas de pensée des dirigeants occidentaux. D’où la persistance, voire le renforcement des institutions occidentales, telles que l’Otan ou l’UE. L’idée que les menaces peuvent durablement structurer les mentalités même après leur disparition est quasiment devenue un lieu commun dans l’abondante littérature sur la formation du sentiment national [32]. Les menaces et les guerres furent à l’origine de la formation de toutes les nations occidentales et non seulement de l’Allemagne et de l’Italie. Ainsi, selon Linda Colley, la Grande-Bretagne s’est construite dans la lutte contre le catholicisme et les guerres du 18e siècle (guerre de succession d’Espagne en 1701-1713/1714, contre les colonies américaines ou la France révolutionnaire) [33]. Le sentiment de la « Britishness » serait indissociable d’une culture de combat (fighting). Une identité initialement construite par l’existence d’une menace commune est donc bien susceptible de s’autonomiser par rapport aux facteurs qui l’ont initialement conditionnée.
Notre ambition n’est pas de produire de nouvelles données à ce sujet, mais simplement de montrer que notre hypothèse est en accord avec les recherches empiriques existantes. Ainsi, dans un premier temps, nous affirmerons l’historicité de la paix démocratique. Les recherches empiriques établissent une rupture assez sensible entre la période bipolaire et celle qui la précède. Personne ne conteste que les démocraties ne se sont jamais faites la guerre entre elles après 1945 ; mieux, elles ont conclu de nombreuses alliances durables entre elles. Les résultats pour les périodes précédentes sont beaucoup plus mitigés et ne permettent pas d’affirmer avec certitude l’existence empirique de la paix démocratique « pré-bipolaire » [34]. La structuration de la compétition internationale n’était nullement caractérisée par un regroupement d’États démocratiques.
Dans un deuxième temps, nous démontrerons que la consolidation de la paix démocratique à l’époque bipolaire correspond à la formation d’un référentiel identitaire où l’attachement national est de plus en plus complété, voire concurrencé par l’idée d’une communauté des nations « libres », « occidentales » et démocratiques. La particularité de la menace soviétique, consistant dans la contestation du régime démocratique, a donné naissance à des constructions identitaires visant à « immuniser » les États démocratiques contre la subversion « communiste ». Si la ressemblance et le caractère « pacifique » des structures internes favorisent une identité partagée, cette potentialité a, selon nous, été activée par l’émergence de la menace soviétique.
 
L’historicité de la paix démocratique
 
 
Menaces de guerre et recours à la force entre démocraties avant 1945
Si, même avant 1945, les démocraties se sont rarement faites la guerre, il convient de noter que les pays démocratiques étaient également rares. Entre 1816 et 1829, les seuls deux États démocratiques étaient la Confédération helvétique et les États-Unis d’Amérique. Au milieu du 19e siècle, le cercle « démocratique » s’élargit à six (comptant, par exemple, la Belgique et la France). Même l’un des défenseurs les plus engagés de la thèse de la paix démocratique, Bruce Russett, concède : « […] les démocraties ont été relativement rares jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale et éloignées les unes des autres. L’absence de conflits meurtriers entre démocraties n’était pas trop surprenante et nécessite – au moins pour la période d’avant 1945 – peu d’explications supplémentaires » [35].
La fragilité de la thèse de la paix démocratique pré-bipolaire ressort surtout lorsqu’on prend en considération le fait que tous les candidats potentiels à la guerre entre démocraties proviennent de cette époque et cela, malgré leur faiblesse numérique. L’identification des « guerres démocratiques » se heurte en outre au problème considérable d’un désaccord profond sur la définition même du terme « démocratie ». Selon la conception la plus restrictive, une démocratie n’implique pas seulement que les décideurs politiques soient sélectionnés par des élections périodiques, honnêtes et équitables, où les candidats se disputent librement les votes, mais elle suppose surtout la participation électorale de toute la population adulte [36]. Or, ce critère du « suffrage universel » exclut de l’échantillon démocratique tous les régimes politiques avant 1945. Même les démocraties classiques, la Grande-Bretagne et les États-Unis, refusèrent le droit de vote à une proportion majoritaire de la population (les femmes, les Noirs ou ceux dont le revenu était inférieur au cens électoral). En d’autres termes, l’examen même de la paix démocratique pré-bipolaire serait une impossibilité faute de combattants potentiels.
La plupart des auteurs se prononcent cependant pour une conception plus tolérante du terme « démocratie ». La base de données la plus fréquemment utilisée pour l’établissement d’un échantillon des régimes démocratiques depuis 1816 est celle fournie par Ted Robert Gurr et ses collaborateurs (Polity I, II, III, IV) [37]. Ils énumèrent cinq critères de classification d’un régime politique (régime démocratique, mixte, autoritaire) : 1. le caractère compétitif du recrutement pour le pouvoir exécutif (Competiveness of Executive Recruitement), c’est-à-dire la désignation des responsables gouvernementaux par des élections compétitives ; 2. l’ouverture du recrutement pour le pouvoir exécutif (Openness of Executive Recruitment), c’est-à-dire l’occasion pour ceux qui n’appartiennent pas à l’élite d’accéder aux plus hautes responsabilités politiques ; 3. le contrôle (par exemple, parlementaire) du pouvoir exécutif (Executive Constraints) ; 4. La régulation de la participation politique, tel le développement de structures institutionnelles pour l’expression politique (liberté d’expression, de la presse, etc.) ; 5. le caractère compétitif de la participation politique : par exemple, la possibilité pour ceux qui n’appartiennent pas à l’élite d’avoir accès aux médias, aux postes dirigeants du parti, etc. En bref, selon Gurr, le critère déterminant pour identifier un régime démocratique est la pluralité de ceux qui participent au processus électoral et à la vie politique. Il admet la possibilité qu’un régime démocratique puisse exister sans engagement massif des citoyens.
Il est bien évidemment impossible de trancher objectivement en faveur d’une conception minimaliste ou maximaliste de la démocratie. Les valeurs de l’observateur influent nécessairement sur la définition de ce terme et sa signification évolue en fonction du contexte historique. Il existe surtout le risque tautologique de conforter arbitrairement la thèse de la paix démocratique en refusant aux États « agressifs » ou ennemis le qualitatif de « démocratiques ». Ainsi, par exemple, si la Serbie de Milosevic était perçue, malgré ses assises populaires, comme un État autoritaire, c’était aussi en raison de ses guerres contre la Croatie et les États occidentaux. Ido Oren constate de même que l’Allemagne wilhelminienne a aussi été longtemps perçue comme un État démocratique par les politistes américains, tels John Burgess et Woodrow Wilson, qui l’ont considérée comme un État ami, alors que la rivalité germano-américaine les a ensuite conduits à percevoir la même Allemagne comme un foyer du militarisme [38].
Au cours du 19e siècle, le régime démocratique se caractérisa par un gouvernement représentatif, dont les représentants étaient choisis par des élections disputées et libres et où la plupart des citoyens masculins possédaient le droit de vote [39]. L’ambition d’inclure dans l’échantillon démocratique des régimes politiques avant 1945 conduit nécessairement à admettre une conception plus extensive, qui tienne compte des évolutions historiques. Nous proposons pour cette raison de désigner comme démocratique tout régime qui accorde à plus de la moitié de la population masculine le droit de vote dans des élections disputées au cours desquelles sont choisis des responsables gouvernementaux ou parlementaires. Le pouvoir exécutif doit en outre être soumis à un contrôle et les citoyens doivent posséder un certain nombre de droits individuels, telle la liberté d’expression.
Cette définition plus extensive du régime démocratique ne met pas en cause les deux arguments principaux de ceux qui propagent l’existence de la « paix démocratique ». La participation plus restreinte des citoyens aux élections n’invalide pas la complexité institutionnelle de ces régimes, toujours caractérisés par la nécessité de mobiliser une partie de l’opinion publique avant le déclenchement d’une guerre. Si plus de la moitié de la population masculine possède le droit de voter, nous pouvons raisonnablement estimer que ce secteur de la société est suffisamment important pour contrecarrer des groupes d’intérêt qui pourraient trouver un avantage dans une guerre (élites menacées, complexe militaro-industriel, etc.). Le deuxième argument concernant la culture pacifique des démocraties n’est pas non plus mis en cause par une proportion réduite d’électeurs, si ceux qui ne possèdent pas le droit de vote considèrent comme normale leur mise à l’écart. Ainsi, jusqu’au mouvement des « suffragettes », dans les années 1920, la population féminine n’a pas ressenti son exclusion politique comme scandaleuse. Si la population exclue ne s’indigne pas (contrairement au cas du régime d’apartheid en Afrique du Sud, où 70 % de la population – les Noirs – n’avaient pas le droit de voter), il y a peu de raisons de douter que ces régimes réussissent à canaliser leurs conflits de manière aussi pacifique (par processus électoral, vote parlementaire, organes judiciaires) que les démocraties modernes. Certains analystes affirment que la fragilité de la paix démocratique pré-bipolaire tiendrait au fait que les régimes démocratiques n’étaient pas pleinement « développés » [40]. Cet argument restera spécieux aussi longtemps que ceux qui l’avancent n’expliqueront pas en quoi la propagation du suffrage universel au sein des démocraties après 1945 aurait dû radicalement contribuer à l’épanouissement de leurs potentialités pacifiques.
Toutefois, la plupart des guerres démocratiques avant 1945 ne sont pas compatibles avec la définition que nous avons proposée. La guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne de 1812 peut être écartée, car c’est seulement dans les années trente aux États-Unis et en 1867 en Grande-Bretagne (Second Reform Act) que la majorité de la population masculine a pu voter. La guerre civile américaine (1861) peut également être exclue, car l’esclavage au Sud empêcha les libéraux de l’Union de considérer la Confédération comme une démocratie libérale (dont la souveraineté était en plus douteuse) [41]. Les deux confrontations de la France, contre les États papaux (1849) et la guerre franco-prussienne (1870), ne peuvent pas non plus être comptabilisées comme guerres démocratiques. Si le suffrage masculin a été établi en 1848, le système parlementaire ne s’instaura solidement qu’après 1871. La confrontation de l’Allemagne wilhelminienne avec les puissances démocratiques (Grande-Bretagne, États-Unis) lors de la Première guerre mondiale n’est pas non plus un bon exemple, car le pouvoir exécutif était relativement autonome et le chancelier fut nommé par l’Empereur [42]. Certains comptabilisent la guerre américano-espagnole de 1898 dans cette catégorie, mais le caractère démocratique de l’Espagne reste contesté. L’Espagne instaura après 1892 le suffrage masculin universel et l’exécutif était nominalement responsable devant le pouvoir législatif. Cependant, les résultats électoraux étaient fréquemment manipulés par le pouvoir royal et la plupart des études refusent à l’Espagne de 1898 le label « démocratique » [43].
Les deux guerres qui posent, à nos yeux, le problème le plus sérieux sont la confrontation armée entre les États-Unis et les Philippines (1899) et l’engagement de la Finlande démocratique aux côtés des puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale (1941-1944). La guerre des Philippines peut être interprétée comme une guerre coloniale. Le régime philippin en place n’était pas encore démocratiquement élu et les responsables américains percevaient la résistance philippine comme une preuve de leur manque de civilisation plutôt que comme la marque d’un dessein démocratique. Les dirigeants philippins avaient pourtant signalé leur volonté d’établir une vraie démocratie et proclamé le 23 janvier 1899 la Première République des Philippines. Leur constitution contenait un « bill of rights » et prévoyait un pouvoir exécutif assisté par une assemblée représentative [44]. Ce n’est pas le manque de détermination démocratique des Philippins, mais plutôt l’ethnocentrisme (souvent raciste) des dirigeants américains qui empêcha une résolution pacifique du conflit.
Quant à l’alliance germano-finlandaise (1941-1944), personne ne conteste le caractère démocratique de la Finlande depuis 1919, mais sa participation effective à la guerre est souvent relativisée. Sous prétexte que la Finlande ne s’est pas trouvée impliquée dans une confrontation directe aux puissances démocratiques, avec au moins mille morts (l’indicateur empirique d’une guerre « behavioriste »), Russett suggère qu’elle est restée de facto à l’écart dans ce conflit et qu’elle ne pose donc pas un problème majeur pour la thèse de la « paix démocratique » [45]. Cet argument résiste difficilement à l’épreuve des faits historiques. La coopération germano-finlandaise existait déjà avant l’alliance formelle. Elle était si étroite que les militaires finlandais et les responsables gouvernementaux étaient renseignés sur l’imminence d’une attaque allemande contre l’Union soviétique (opération Barbarossa, 22 juin 1941). Ils obtiennent même le 17 juin la date exacte de l’invasion [46]. Les hauts responsables militaires des deux pays s’étaient mis d’accord lors de leurs consultations à Zossen (30 janvier 1941), à Salzburg (25 mai 1941) et à Helsinki (3-5 juin 1941) pour que les troupes finlandaises contribuent à l’attaque allemande contre Leningrad, concentrant leurs efforts dans la région du lac Lagoda. En outre, les autorités militaires allemandes avaient prévu que les troupes finlandaises participeraient à la protection de la côte de la mer de Barents en soutenant l’avance allemande contre Mourmansk. Force est donc de constater que la Finlande a activement préparé et contribué à l’agression contre l’URSS, avec l’ambition, compréhensible, de récupérer les territoires perdus dans l’affrontement avec l’Union soviétique en 1939/1940. Cependant, cette collaboration n’était pas inévitable. Les dirigeants finlandais avaient refusé en 1940 une offre des puissances alliées de conclure une alliance avec elles en échange d’un traité de paix avec l’URSS. Le fait que la Finlande ne soit pas entrée dans une confrontation plus meurtrière avec la Grande-Bretagne tient plus au hasard historique qu’à sa politique modératrice. Les autorités britanniques avaient, le 14 juin 1940, établi un blocus naval contre la Finlande et les dirigeants finlandais se préparaient à l’éventualité d’une invasion britannique sur les côtes de la mer de Barents [47]. En regard de la faiblesse numérique des démocraties avant 1945, ce seul cas est déjà suffisant pour mettre en doute la solidité de la paix démocratique pré-bipolaire. D’ailleurs, l’enquête statistique de Farber et Gowa sur la propension des différentes dyades (État démocratique/État démocratique, État démocratique/État autoritaire, État autoritaire/État autoritaire) à s’engager dans une guerre inter-étatique (67 au total pour la période de 1816-1980), pour les cinq périodes de 1816-1913, 1914-18, 1919-1938, 1939-1945 et 1946-1980, ne prend même pas en compte ces deux cas éventuels d’une guerre entre démocraties et parvient pourtant au résultat qu’il « n’existe pas un lien statistique significatif » pour corroborer la thèse de la paix démocratique avant 1945 [48].
Pour la période pré-bipolaire, on constate surtout un nombre non négligeable de disputes « militarisées » (menace de recourir à la force armée ou déploiement démonstratif des forces militaires) entre démocraties, où le recours à la force était loin d’être exclu. Ainsi, dans les années 1895-1896, la Grande-Bretagne et les États-Unis furent en désaccord sur le tracé de la frontière entre le Venezuela et la Guinée britannique : en prévision d’une guerre avec la Grande-Bretagne, le président Cleveland renforça la présence militaire américaine. Le comportement de Cleveland est d’autant plus notable qu’il était réputé pour sa politique extérieure prudente et conservatrice. La force motrice derrière l’intransigeance américaine ne provenait pas du président et de son gouvernement, mais – contrairement aux attentes théoriques – de « l’opinion publique ». Un collaborateur de l’ambassade britannique à Washington nota ainsi qu’il serait agréable d’aller dans un pays où l’on pourrait lire les journaux sans trouver partout des articles accusant son pays de tous les crimes imaginables [49]. Certains hommes politiques, comme Shelby Cullon, avaient même envisagé d’utiliser la force contre la Grande-Bretagne pour mettre fin à son occupation de Cornito, au Nicaragua [50]. Par ailleurs, l’issue pacifique de la crise de Fashoda entre la France et la Grande-Bretagne (1898) ne tient nullement aux normes démocratiques, mais surtout au contexte stratégique, car la France ne pouvait pas se permettre d’affaiblir sa position sur le continent européen face à l’Allemagne wilhelminienne [51]. L’incident du Trente de 1861 entre les Nordistes et la Grande-Bretagne est un autre exemple d’une guerre évitée de justesse entre démocraties : les Nordistes avaient établi un blocus devant les portes sudistes, ce qui privait l’industrie cotonnière britannique de sa principale source de ravitaillement en matières premières. Lorsque le commandant d’un navire de guerre nordiste captura un navire marchand anglais et fit prisonniers deux envoyés du gouvernement sudiste, le Premier ministre Palmerston envisagea sérieusement l’éventualité d’une guerre [52]. Farber et Gowa arrivent même au constat que la probabilité des disputes militarisées entre démocraties est, avant 1914, sensiblement plus élevée que le laisse attendre la distribution normale des probabilités pour les différentes dyades [53]. Enfin, lors de la crise de la Ruhr de 1923, la pénétration des troupes franco-belges dans le bassin révèle que la France républicaine jugeait alors l’Allemagne démocratique de Weimar aussi dangereuse que l’Allemagne wilhelminienne.
Si certains estiment que la résolution pacifique de ces crises a été facilitée par la perception d’être confronté à une puissance démocratique [54], il n’en reste pas moins incontestable qu’une confrontation armée entre puissances démocratiques était à l’époque imaginable et même envisagée. La paix démocratique avant 1945 est au mieux un phénomène extrêmement fragile et personne n’aurait eu, à l’époque, l’idée de proposer la théorie de la paix « démocratique ».
La formation d’alliances entre démocraties avant 1945
Un autre indice de la fragilité de la paix démocratique pré-bipolaire est le caractère aléatoire (du point de vue du régime politique) de la formation d’alliances durant cette période. Plus encore que la guerre, les alliances sont d’une grande fréquence dans la politique internationale. Si, véritablement, les démocraties s’estiment mutuellement pacifiques, elles devraient s’allier entre elles contre les unités politiques jugées potentiellement menaçantes, à savoir les États non démocratiques. Or, une étude quantitative effectuée par Randolph M. Siverson et Julian Emmons met singulièrement en contraste la période 1920-1939 et celle entre 1946-1965 : alors qu’il existe pour la dernière période une tendance incontestable des démocraties à s’allier entre elles (avec 80 % de plus que le taux attendu), seulement 10 des 97 alliances formées par les démocraties étaient, dans la première période, exclusivement constituées d’États démocratiques [55].
Un examen plus attentif du contexte historique et du poids effectif des alliances pour la structuration de la politique internationale confirme ce constat. Il est, par exemple, difficile d’accorder le même poids à l’alliance franco-russe de 1892 qu’à un arrangement entre Panama et Costa Rica. La Triple Entente avant 1914, entre la France, l’Angleterre et la Russie, ne correspond que très imparfaitement à la logique démocratique. Le noyau dur de cette alliance était d’ailleurs le couple franco-russe, c’est-à-dire la collaboration entre la France républicaine et la Russie tsariste et autocrate [56]. L’Angleterre était si faiblement attachée à cette « duplice » que les dirigeants allemands mirent, en juillet 1914, beaucoup d’espoir en sa neutralité dans l’éventualité d’une guerre mondiale [57]. Même l’arrangement britannique avec les États-Unis à la fin du 19e siècle peut difficilement être interprété comme une fraternité démocratique. Le déclin de sa position mondiale et le développement de la construction navale allemande amenèrent les dirigeants britanniques à se focaliser plus fortement sur le continent américain. Le seul partenaire avec qui la Grande-Bretagne a conclu une véritable alliance était le Japon (1902), non considéré comme un modèle démocratique.
Durant les années 1920 et 1930, les puissances démocratiques ne se sont pas non plus concertées pour parer au danger autoritaire. Tandis que les États-Unis restaient, jusqu’à Pearl Harbor, à l’écart de la politique européenne, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne se disputaient sur la question de la réparation et la révision du Traité de Versailles. Même la montée en puissance du nazisme ne déclencha que très tardivement le regroupement de puissances démocratiques. Les « apeasers », en Angleterre, étaient parfois même plus méfiants envers la France républicaine qu’envers l’Allemagne totalitaire. Face à Hitler, l’apeasement britannique, l’inertie française et le neutralisme américain sont sans doute les phénomènes les plus caractéristiques de l’époque [58].
La fragilité de la « paix démocratique » à l’époque pré-bipolaire confirme apparemment la thèse réaliste selon laquelle la communauté démocratique est une création transitoire et éphémère de la guerre froide. Or, la persistance du référentiel bipolaire – amis démocratiques, ennemis autoritaires – incarné dans la doctrine de l’élargissement de l’administration Clinton, dans la période de l’après-guerre froide, exige une interprétation plus attentive aux mutations identitaires.
 
La construction bipolaire d’une identité démocratique
 
 
L’absence d’une identité démocratique à l’ère pré-bipolaire
Pour la période antérieure à la Deuxième Guerre mondiale, tout porte à croire que la notion même de communauté démocratique supranationale était quasiment inconnue. Le référentiel identitaire des grandes puissances avant 1914 était incontestablement la communauté nationale et non une hypothétique communauté des nations démocratiques. Les deux grandes puissances démocratiques, la Grande-Bretagne et les États-Unis, n’eurent nullement le sentiment d’appartenir conjointement à une communauté supranationale. La politique anglaise traduisait assez fidèlement la fameuse exclamation de Lord Palmerston selon laquelle l’Angleterre ne connaissait ni amis ni ennemis, mais seulement des intérêts. L’abandon du « splendide » isolement (selon Salisbury) fut très relatif et initié non pas par un rapprochement à la France républicaine, mais à la Triplice et donc surtout à l’Allemagne wilhelminienne (1887 : accords méditerranéens) [59]. Les responsables britanniques avaient une forte conscience de leur insularité et étaient hésitants à s’impliquer dans les alliances continentales. Cette conception identitaire se reflétait dans la formule de Salisbury selon laquelle « nous sommes des poissons » [60]. L’entente cordiale conclue entre la France et l’Angleterre (1904) n’était pas une vraie alliance — aucune assistance mutuelle en cas d’agression y était prévue — mais formellement un accord portant sur la délimitation des zones d’influence en Afrique du Nord (prépondérance britannique en Égypte, prépondérance française au Maroc).
L’autre grande puissance, les États-Unis, avait une conscience encore plus marquée de son insularité et de l’océan qui la séparait du « Vieux Monde ». Le courant isolationniste triompha après la Première Guerre mondiale. Certes, l’idée wilsonnienne d’une « guerre pour la démocratie, pour la justice, pour la liberté… et pour que des républiques de ce monde puissent vivre et durer » (janvier 1918) [61] signale la potentialité qu’ont les démocraties de fonder une communauté de valeurs, surtout lorsqu’elles sont confrontées à une menace majeure. Cependant, une fois la guerre terminée, la plupart des compatriotes de Wilson renouèrent avec la tradition et un rôle isolationniste dans la politique internationale. L’usage même du terme « monde occidental » avant la Seconde Guerre mondiale est assez révélateur de l’identité américaine. Alors que nous pensons aux démocraties occidentales, lorsque ce terme est évoqué, il était à l’époque synonyme de l’hémisphère Ouest (les Amériques), que la doctrine Monroe de 1823 visait à protéger contre les prédateurs du « Vieux Monde ». S’il existait aux États-Unis une identité supranationale, celle-ci était incontestablement géographique et non politique. Lorsque le président Roosevelt évoque, dans son discours « I hate war » du 14 août 1936, la formule « Peace in the Western World », il se réfère à la politique américaine du « good neighbourhood » en Amérique latine, qui doit servir d’exemple à l’Europe. Avant la Deuxième Guerre mondiale, l’Amérique percevait donc les problèmes européens comme les conflits des « autres ». L’influent sénateur républicain du North Dakota, Gerard Nye, proclama encore en 1936 : “Si l’Europe explose de nouveau devant nos yeux, l’Amérique peut éviter d’être entraînée dans les ennuis d’autres jours [allusion à la Première Guerre mondiale et l’entrée en guerre des États-Unis en 1917], si l’Amérique est suffisamment intelligente pour apprendre de l’histoire » [62]. Les États-Unis se contentèrent ainsi longtemps de protéger l’hémisphère occidental contre les influences extérieures [63], fidèles à l’idéal de Jefferson d’établir un limes entre le nouveau et le vieux monde : « De notre côté, aucun fusil européen ne sera jamais entendu et aucun fusil américain ne le sera de l’autre » [64].
La faible conscience identitaire entre démocraties avant la Deuxième Guerre mondiale se traduit de la même façon par une vision moins diabolique des puissances autoritaires et totalitaires. Pour la plupart des dirigeants démocratiques, la force motrice de la politique internationale était « l’intérêt national » et l’équilibre des forces, et non la réalisation de projets « idéologiques ». Le président Roosevelt remarqua ainsi en 1944, à propos des dirigeants russes : « Ils ont encore un morceau de pain assez épais à l’intérieur de leur pays pour s’occuper de nombreuses années à venir… » [65]. Les dirigeants occidentaux furent même disposés à délimiter des zones d’influence avec l’Union soviétique, comme le démontre le fameux voyage de Churchill à Moscou en octobre 1944, durant lequel il fixa avec Staline des pourcentages d’influence britannique et soviétique en Europe du Sud-Est [66]. Ce prisme de la « Realpolitik » les amena à sous-estimer les ambitions de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique. Jusqu’en 1946, la perception américaine de l’Union soviétique était globalement positive. Truman nota aussi, en mai 1945, qu’il avait beaucoup de difficultés à négocier avec Churchill, peut-être autant qu’avec Staline. Les stratèges militaires américains voyaient à la même époque leur pays comme médiateur entre la Grande-Bretagne et la Russie sur le continent européen [67]. À la conférence de Potsdam, Staline était encore, pour Truman, « Uncle Joe » avec qui on pouvait « faire des affaires ».
La confrontation avec l’union soviétique comme catalyseur d’une identité commune
Or, un an après seulement, la menace soviétique était omniprésente dans l’esprit des dirigeants occidentaux et provoqua un véritable réveil de l’identité démocratique. Pourquoi l’Union soviétique occasionna-t-elle un regroupement des démocraties occidentales ? Du point de vue de l’équilibre des forces, les puissances occidentales auraient dû conclure une alliance avec l’Union soviétique contre la puissance hégémonique américaine, qui possédait jusqu’en 1949 le monopole sur les armes nucléaires et était, selon tous les paramètres de la puissance, de très loin la puissance la plus dynamique. Ce n’est donc pas le rapport des forces brutes qui rendait l’Union soviétique inquiétante pour la communauté occidentale, mais plutôt les intentions et la signification que celle-ci attribua à la puissance soviétique (il s’agissait d’un « threat-balancing », au sens de Stephen Walt, et non d’un « power-balancing » [68]).
Pour comprendre le sentiment occidental d’être confronté à une menace « existentielle », il faut remonter aux origines immédiates de la guerre froide, c’est-à-dire aux années 1946/1947 [69]. Pendant ces années, Staline imposa l’établissement de régimes pro-soviétiques dans presque tout l’ensemble des pays de l’Europe orientale récemment libérés et les responsables occidentaux y virent une violation flagrante de l’engagement soviétique conclu à Yalta, qui prévoyait d’y organiser des élections libres. Non seulement l’établissement de ces régimes dans la zone d’influence soviétique était troublant pour les « Occidentaux », mais il fallait tenir compte des partis communistes puissants en Europe, que l’on jugea fidèles aux « ordres de Moscou ». La spécificité de la menace soviétique résidait dans son caractère idéologique [70]. En d’autres termes, les puissances occidentales n’avaient pas seulement peur d’une attaque militaire soviétique – ce souci était probablement secondaire –, mais surtout de la capacité soviétique à saboter les régimes démocratiques par l’action subversive des partis communistes. Aux yeux des démocraties occidentales, l’Union soviétique constituait d’autant plus une menace pour leur ordre interne que leurs économies étaient encore considérablement affaiblies par la guerre. La CIA postulait déjà au milieu de l’année 1944 que « le plus grand danger pour la sécurité des États-Unis représente l’éventuel effondrement économique de l’Europe occidentale et l’accession consécutive au pouvoir des éléments communistes » [71]. Le secrétaire d’État, Dean Acheson, affirma même que l’Union soviétique présentait une menace pour notre « civilisation » et qu’il fallait « remonter à plus de 2000 ans, au commencement de la civilisation occidentale, pour comprendre la nature de cette menace » [72]. La défense contre l’Union soviétique ne pouvait donc pas se contenter de mesures exclusivement militaires, mais devait renforcer les fondements « idéels » des régimes démocratiques. Vu sous cet angle, il était « fonctionnel » d’exalter la communauté des nations démocratiques et de diaboliser la tyrannie soviétique.
Le déclencheur de l’antagonisme américano-soviétique a été l’avertissement de la Grande-Bretagne au State Department qu’elle ne serait plus en mesure de soutenir financièrement et militairement la Turquie et la Grèce contre la subversion communiste. La doctrine Truman (12 mars 1947) réanima avec éclat le concept identitaire wilsonien : la communauté des « nations libres ». Le discours de Truman abonde de formules telles que « peuples libres », « mode de vie libre », « nations libres ». Désormais, le monde était divisé en deux : le monde démocratique et le monde communiste. La représentation bipolaire du monde se reflète aussi dans la théorie des dominos, qui figure déjà en filigrane dans le discours de Truman : « Si la Grèce tombait sous le contrôle d’une minorité armée, ceci aurait sur son voisin, la Turquie, une influence immédiate et sérieuse. Le trouble et le désordre pourraient fort bien s’étendre au Moyen-Orient tout entier » [73]. Tout se passait donc comme si les États gravitaient désormais soit autour de l’orbite américaine, soit de l’orbite soviétique. La même dichotomie entre le « monde libre » et la « tyrannie » est omniprésente dans le fameux discours de Churchill de Fulton (5 mars 1946). Ce discours révèle une fois encore la particularité « idéologique » que présentait l’Union soviétique pour les puissances occidentales : « […] dans un grand nombre de pays éloignés des frontières russes et à travers le monde entier, les cinquièmes colonnes communistes s’installent et travaillent dans une obéissance absolue aux directives du centre communiste » [74].
Cette perception de la centralisation du monde communiste à Moscou [75] encouragea en même temps la prise de conscience de la nécessité d’une meilleure coordination de l’action des puissances occidentales. Confrontées à une puissance « révolutionnaire », celles-ci ont – comme au temps du Congrès de Vienne – renforcé leur légitimité interne en construisant une identité supranationale, en l’occurrence celle du monde « libre », l’Occident, etc. La mobilisation d’une identité démocratique supranationale avait certes initialement un caractère instrumental, car il s’agissait de convaincre une opinion américaine encore largement isolationniste de la nécessité d’une présence américaine en Europe. Le soutien américain à la Turquie et à la Grèce, le plan Marshall ou l’assistance militaire américaine un peu partout en Europe auraient difficilement pu être justifiés sans cette coloration « morale ».
Toutefois, la création identitaire d’un « monde démocratique » opposé à un monde « tyrannique » s’est, avec le temps, intériorisée dans la conscience des démocraties occidentales. Le rapprochement franco-allemand en est le meilleur exemple : alors qu’il s’agissait initialement d’une alliance d’intérêt qui inspirait encore de la méfiance dans l’opinion publique (il suffit de considérer le rejet de la CED à cause de la peur du réarmement allemand), cette alliance s’est progressivement transformée dans une véritable communauté de valeurs et la société française perçoit aujourd’hui l’Allemagne comme une grande puissance démocratique incapable de lancer une guerre d’agression [76]. L’OTAN est de même devenue bien plus qu’une alliance traditionnelle. Elle traduit déjà dans son article 5 l’idée que la sécurité de ses États membres est indivisible (en d’autres termes, il s’agit en germe d’une communauté de sécurité), fait encore souligné par le commandement multinational de cette organisation et la transparence de la planification militaire [77]. Thomas Risse-Kappen soutient que l’identité collective de l’OTAN se reflète aussi dans ses procédures de prise de décision, fondées sur la concertation et le multilatéralisme [78]. La conscience d’une responsabilité envers la communauté occidentale aurait considérablement influé sur la politique américaine durant la crise de Cuba et la guerre de Corée. Même les crises dans les relations transatlantiques (crise de Suez en 1956, crise du Golfe en 2003) démontrent la persistance du référentiel communautaire, car les protagonistes se reprochent mutuellement de violer la norme de la concertation multilatérale. En d’autres termes, peu de responsables « occidentaux » considèrent des actions unilatérales comme légitimes et se permettent de mettre en cause l’idéal communautaire. Le préambule de l’OTAN souligne aussi la dimension communautaire de l’Alliance Atlantique en proclamant l’attachement des États membres aux valeurs démocratiques. L’OTAN est désormais presque aussi bien un produit identitaire qu’une alliance stratégique. Les pays d’Europe orientale considèrent leur appartenance à cette alliance comme une reconnaissance de leur appartenance au monde « démocratique ». Ceux qui tentent toujours de s’y intégrer (comme la Bulgarie ou la Roumanie) ont souvent bien plus ce souci identitaire que la volonté de se protéger contre une éventuelle résurgence des ambitions russes. L’OTAN correspond désormais assez fidèlement à ce que Karl Deutsch qualifie de « communauté pluraliste de sécurité », caractérisée par une conscience de communauté fondée sur une sympathie et une loyauté mutuelles, dans laquelle il existe une identification partielle avec les autres États membres et leurs intérêts.
La persistance de l’OTAN dans l’après-guerre froide en dépit de la disparition de la menace soviétique révèle la solidité de ses liens identitaires. Certes, des intérêts stratégiques contribuent aussi à son maintien, mais, sans support identitaire, ils seraient difficilement réalisables. Kenneth Waltz affirme toutefois que l’OTAN serait devenue un instrument au service de la puissance américaine en Europe [79]. Même si Waltz a raison, il reste cependant la question de savoir pourquoi les Européens acceptent si facilement l’hégémonie américaine, au lieu de former une contre-alliance conforme au mécanisme de l’équilibre des forces. Le fait que les Européens ne perçoivent pas les États-Unis comme une menace est difficilement explicable si l’on ne prend pas en compte l’existence d’une identification commune, fondée sur la conscience d’appartenir à une communauté démocratique [80]. Une autre rationalité stratégique de l’OTAN réside dans sa fonction stabilisatrice pour les relations entre ses États membres. La crainte des responsables européens de retomber dans les rivalités nationales de l’entre-deux guerres et le désir d’ancrer l’Allemagne unie dans des structures supranationales étaient des motivations majeures dans leur volonté de maintenir en vie l’Alliance et d’élargir ses fonctions. Manfred Wörner, l’ancien secrétaire général, exprime ces préoccupations en qualifiant le rôle des États-Unis sur le continent européen de pacificateur, « pacifier » [81]. Cependant, ces ambitions stratégiques auraient difficilement pu être satisfaites si l’OTAN était une organisation exclusivement fondée sur une logique militaire. La possibilité de mobiliser le référentiel identitaire de la communauté démocratique a permis de donner un nouveau sens à l’OTAN tout en s’inscrivant dans la continuité. Les déclarations des responsables de l’OTAN de l’après-guerre froide ont en commun de relativiser sa fonction militaire et de mettre en avant sa composante identitaire. La déclaration du sommet de Londres de juillet 1990 insiste ainsi sur le fait que l’Alliance atlantique est susceptible de « construire les structures d’un continent plus unifié, confortant la sécurité et la stabilité avec la force de notre croyance partagée dans la démocratie, les droits de l’individu et la résolution pacifique des conflits », rappelant la composante politique de « notre Alliance », telle qu’elle est prévue par l’article 2 du traité de Washington [82].
L’intériorisation de l’idée d’une communauté démocratique va de pair avec une diabolisation croissante du monde « autoritaire », qui se traduit dans les discours et pratiques stratégiques américaines de l’après-guerre froide. Les menaces sont encore davantage qu’auparavant définies en termes « politico-culturels » et la nature du régime politique est perçue comme un enjeu de sécurité. Le renversement des régimes autoritaires – ceux de Saddam Hussein, de l’État taliban, de Slobodan Milosevic – et l’élargissement du monde démocratique restent notamment un objectif primordial de la puissance américaine. La guerre froide semble avoir socialisé les dirigeants occidentaux dans la conviction que les démocraties sont des amis « naturels ». La croisade du monde libre contre le monde sinistre des États autoritaires survit de la même façon, notamment dans le concept des États voyous ou « États problématiques ». La communauté des « nations libres » reste d’ailleurs la référence obligatoire de chaque président américain qui tient un discours en Europe (tels ceux de G. Bush, W. Clinton, G. W. Bush). Tout se passe donc comme si l’image bipolaire d’un ensemble démocratique homogène opposé à un monde autoritaire « obscur » persiste (à l’instar de la thèse de Huntington sur le clash of civilisation) et influe sur la perception qu’ont les leaders occidentaux de leur environnement stratégique.
Toutefois, la communauté démocratique n’est pas nécessairement éternelle. En principe, le sentiment du « nous » devrait préserver les liens transatlantiques. Cependant, l’évolution des normes et des identités sous l’administration Bush – accordant davantage sa confiance aux moyens militaires pour résoudre les conflits internationaux et s’identifiant moins à l’Europe – démontre que des nouveaux acteurs sont susceptibles de transformer les structures intersubjectives. Les nouvelles pratiques sécuritaire américaines – davantage « hobbésiennes » – peuvent provoquer à leur tour une redéfinition identitaire de certains États européens et les conduire à percevoir différemment les États-Unis.
**
L’hypothèse proposée ici exige bien sûr encore de nombreux examens empiriques. Si véritablement la paix démocratique est avant tout un construit identitaire de l’époque bipolaire, s’impose alors le sobre constat que l’établissement des démocraties en Amérique Latine, dans les Balkans, sur le continent africain ou au Proche ou Moyen-Orient ne sera pas nécessairement suffisant pour établir une paix durable (même si une telle politique est toujours utile dans la mesure où les démocraties restent globalement plus pacifiques que les régimes autoritaires [83]). L’absence de guerres entre démocraties dans la période post-bipolaire ne doit pas nous engager à manifester un excès d’optimisme. Les guerres inter-étatiques se sont certes globalement raréfiées – à peine une dizaine depuis 1990 –, mais leur absence tient probablement aussi bien à des facteurs stratégiques – par exemple, à la supériorité militaire écrasante des États-Unis, qui s’est manifestée avec éclat pendant la guerre du Golfe de 1991 – qu’aux changements de régimes politiques.
En revanche, notre thèse implique que la « paix démocratique » devrait être relativement durable dans le monde « occidental », où la guerre froide a consacré une identité commune soutenue par un réseau institutionnel complexe et renforcée par des interdépendances multiples. À l’intérieur de ce monde-ci, la guerre est devenue aussi inimaginable que d’abréger son arrivée en bas d’un immeuble en sautant par la fenêtre. La croyance même que les démocraties sont pacifiques s’est tant répandue dans les esprits des dirigeants occidentaux qu’elle a toutes les chances de devenir une prophétie auto-réalisatrice [*].
 
NOTES
 
[1] Tony Smith, America’s Mission. The United States and the Worldwide Struggle for Democracy in the Twentieth Century, New Jersey, Princeton University Press, 1994.
[2] J. S. Levy, « The Causes of War : A Review of Theories and Evidence », dans P. E. Tetlock (ed.), Behaviour, Society, and Nuclear War, Oxford, Oxford University Press, vol. 1, 1989, p. 209-23, et B. Russett, Grasping the Democratic Peace, Princeton, Princeton University Press, 1993, p. 3.
[3] Pour une discussion, cf. B. Russett, ibid., chap. II, ainsi que C. Brown, Understanding International Relations, Basingstoke, Macmillan, 1997, p. 225, et Z. Maoz, B. Russett, « Normative and Structural Causes of Democratic Peace (1946-1986) », American Political Science Review, 87 (3), 1993, p. 624-38.
[4] Cf. J. D. Singer, M. Small, « The War Proneness of Democratic Regimes (1816-1965) », Jerusalem Journal of International Relations, 1, été 1976, p. 49-69.
[5] O. Czempiel, « Kants Theorem. Oder Warum sind Demokratien (noch immer) nicht friedlich ? », Zeitschrift für Internationale Beziehungen, 3 (1), 1996, p. 79-101, p. 82.
[6] Cf. A. Wendt, Social Theory of International Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 299 et suiv.
[7] A. J. Rummel, « Democracies ARE Less Warlike Than Other », European Journal of International Relations, 1 (4), décembre 1995, p. 457-480.
[8] T. Hopf, « The Promise of Constuctivism in International Relations Theory », International Security, 23 (1), été 1998, p. 171-200.
[9] Cf. A. Wendt, « Collective Identity Formation and the International State », American Political Science Review, 88 (2), juin 1994, p. 384-396, notamment p. 389.
[10] Pour une première tentative, cf. T. Risse-Kappen, « Democratic Peace. Warlike Democracies ? A Social Constructivist Interpretation of the Liberal Argument », European Journal of International Relations, 1 (4), décembre 1995, p. 491-518, notamment p. 492.
[11] Cf., par exemple, B. Russett, op. cit. ; M. Small, J. D. Singer, Ressort to Arms, Beverly Hills, Sage, 1982 ; Z. Maoz, N. Abdolali, « Regimes Types and International Conflict (1816-1976) », Journal of Conflict Resolution, 33 (1), mars 1989, p. 3-35 ; S. Bremer, « Dangerous Dyads : Conditions Affecting the Likelihood of Interstate War (1816-1965) », Journal of Conflict Resolution, 36 (2), juin 1992, p. 309-341 ; Spencer Weart, Never at War, Why Democraties Will not Fight One Another, New Haven, Yale University Press, 1998.
[12] Cf. T. Lindemann, « Régimes politiques et loyautés envers le genre humain en temps de guerre », dans J. Laroche (dir.), La loyauté dans les relations internationales, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 325-352.
[13] R. L. Jepperson, A. Wendt, P. J. Katzenstein, « Norms, Identity, and Culture in National Security », dans P. J. Katzenstein (ed.), The Culture of National Security, New York, Columbia University Press, 1996, p. 33-75, notamment p. 59.
[14] A. Wendt, « Collective Identity… », art. cité, p. 386.
[15] A. Wendt, Social Theory of International Relations, op. cit., p. 237.
[16] T. Risse-Kappen, « Collective Identity in a Democratic Community. The Case of Nato », dans P. J. Katzenstein (ed.), op. cit., p. 357-399, notamment p. 359.
[17] H. Tajfel, « Social Psychology of Intergroup Relations », Annual Review of Psychology, 33, 1982, p. 1-39.
[18] D. Druckman, « Nationalism, Patriotism, and Group Loyalty : A Social-Psychological Perspective », Mershon International Studies Review, 38 (1), avril 1994, p. 43-68 ; Ch. F. Her-mann, Ch. W. Kegley, J. N. Rosenau (eds), New Directions in the Study of Foreign Policy, Boston, Allen & Unwin, 1987, p. 516 et suiv.
[19] A. Mintz, N. Gera, « Why Don’t Democracies Fight Each Other ? An Experimental Study », Journal of Conflict Resolution, 37 (3), 1993, p. 484-503.
[20] Z. Maoz, N. Abdolali, art. cité, et Z. Maoz, B. Russett, art. cité.
[21] R. Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984 (réed.), p. 108 et suiv.
[22] Sur le problème d’adéquation entre l’image de soi et les comportements sociaux, cf. J. March, J. Olsen, Rediscovering Institutions, New York, Free Press, 1989, p. 10 et suiv.
[23] T. Hopf, art. cité, p. 192.
[24] S. Roussel, M. Fortmann, « Eppur, si muove… Le régime de sécurité européen, les États belligérants et la guerre en ex-Yougoslavie », Études internationales, 25 (4), décembre 1994, p. 729-762, notamment p. 737.
[25] A. Wendt, « Why a World State is Inevitable ? », communication présentée lors de la conférence de l’International Studies Association (Association américaine d’études internationales), 2002.
[26] Cf. R. L. Jepperson, A. Wendt, P. J. Katzenstein, « Norms, Identity, and Culture in National Security », cité.
[27] T. Lindemann, « Les “néo-idéalistes” et l’étude de la guerre », Revue française de science politique, 50 (3), juin 2000, p. 515-530, p. 522 et suiv.
[28] Cf. O. Czempiel, art. cité, p. 80.
[29] T. Risse-Kappen, « Democratic Peace… », art. cité, p. 492.
[30] J. J. Mearsheimer, « Back to the Future : Instability in Europe after the Cold War », International Security, 15 (1), 1990, p. 5-56.
[31] Cf. T. Risse-Kappen, « Collective Identity in a Democratic Community… », cité.
[32] Cf., par exemple, A. Smith, The Ethnic Origins of Nations, Oxford, Blackwell, 1995, dont p. 54-56 et p. 73-75.
[33] L. Colley, Britons. Forging the Nation (1707-1837), New Haven/Londres, Yale University Press, 1992, p. 5. et suiv.
[34] Pour une première remise en question, cf. H. S. Farber, J. Gowa, « Polities and Peace », communication présentée au 90e Congrés annuel de l’American Political Science Association (Association américaine de science politique), New York, 4 septembre 1994. Cf. aussi C. S. Goch-man, « Correspondence : Democracy and Peace », International Security, 21 (3), 1996, p. 177-186, et H. S. Farber, J. Gowa, « Correspondence : Democracy and Peace (The Authors Reply) », International Security, 21 (3), 1996, p. 186-187.
[35] B. Russett, op. cit., p. 26.
[36] S. P. Huntington, The Third Wave. Democratization in the Late Twentieth Century, Norman/Londres, University of Oklahoma Press, 1991, p. 7.
[37] Cf., par exemple, K. Jaggers, T. R. Gurr, « Tracking Democracy’s Third Wave with the Polity III Data », <www. isec. colorado. edu/ pub/ datasets/ polity>, 3/politymay 96. Data, et E. D. Mansfield, J. Snyder, « Democratization and War », Foreign Affairs, 74 (3), mai-juin 1995, p. 79-97, notamment p. 81.
[38] I. Oren, « The subjectivity of the “Democratic Peace” », International Security, 20 (2), automne 1995, p. 147-184.
[39] A. H. Birch, The Concepts and Theories of Modern Democracy, Londres, Routledge, 1993, p. 46.
[40] E. Weede, « Economic Policy and International Security », European Journal of International Relations, 1 (4), décembre 1995, p. 519-538, notamment p. 523, et O. Czempiel, art. cité.
[41] J. M. Owen, « How Liberalism Produces Democratic Peace », International Security, 19 (2), automne 1994, p. 87-125, notamment p. 97.
[42] Cf. W. J. Mommsen, Das Zeitalter des Imperialismus, Francfort am Mein, Fischer, 1969, p. 121-131.
[43] M. Small, J. D. Singer, art. cité ; M. W. Doyle, « Kant, Liberal Legacies and Foreign Affairs », Philosophy and Public Affairs, 12 (4), 1983, p. 323-353 ; S. Chan, « Mirror, Mirror on the Wall… Are the Freer Countries More Pacific ? », Journal of Conflict Resolution, 28 (6), 1984, p. 617-648.
[44] R. Nelson, The Philippines, New York, Walker and Company, 1968, p. 50.
[45] B. Russett, op. cit., p. 18.
[46] P. Krosby, Finland, Germany, and the Soviet Union (1940-1941). The Petsamo Dispute, Madison, Milwaukee/Londres, The University of Wisconsin Press, 1968, p. 170.
[47] M. Menger, Deutschland und Finnland im Zweiten Weltkrieg, Berlin-Ost, Militärverlag der Deutschen Demokratischen Republik, 1988, p. 97.
[48] H. S. Farber, J. Gowa, « Polities and Peace », cité, p. 139.
[49] N. M. Blake, « Background of Cleveland’s Venezuelan Policy », dans A. Rappaport, Issues in American Diplomacy. World Power and Leadership Since 1895, New York/Londres, Macmillan, 1966, p. 3-19, notamment p. 6.
[50] Ibid., p. 8.
[51] I. Geiss, Der lange Weg in die Katastrophe. Die Vorgeschichte des Ersten Weltkrieges (1815-1914), Munich, Piper, 1991, en particulier p. 220 et suiv.
[52] C. Layne, « “Kant or Cant”. The Myth of the Democratic Peace », International Security, 19 (2), automne 1994, p. 5-49, notamment p. 16 et suiv.
[53] H. S. Farber, J. Gowa, « Polities and Peace », cité, p. 143.
[54] Cf. B. Russett, op. cit., p. 6, et J. W. Owen, art. cité.
[55] R. M. Siverson, J. Emmons, « Birds of a Feather. Democratic Systems and Alliance Choices in the Twentieth Century », Journal of Conflict Resolution, 35 (2), juin 1991, p. 285-306.
[56] G. F. Kennan, The Fateful Alliance : France-Russia and the Coming of the First World War, New York, Pantheon, 1984.
[57] P. Vennesson, « Loyauté et déloyauté dans les alliances. Les relations anglo-américaines au cours de la Seconde Guerre mondiale », dans J. Laroche (dir.), op. cit., p. 123-154 ; T. Lindemann, Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914, Paris, Economica, 2001, p. 162.
[58] J.-B. Duroselle, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Paris, Dalloz, 8e éd., 1990, p. 213 et suiv. ; M. Trachtenberg, Reparations in World Politics, New York, Columbia University Press, 1989, p. 48 et suiv.
[59] Cf. I. Geiss, op. cit., p. 221-226.
[60] Cité par H. Kissinger, Diplomacy, New York, Simon/Schuster, 1994, p. 178.
[61] S. Serfaty, La politique étrangère des États-Unis de Truman à Reagan, Paris, PUF, 1986, p. 21.
[62] Cité par P. S. Holbo, Isolationism and Interventionism (1932-1941), Chicago, Rand McNally, 1967, p. 12.
[63] J. L. Gaddis, The Long Peace. Inquiries into the History of the Cold War, Oxford, Oxford University Press, 1987, p. 20.
[64] Cité par S. Serfaty, op. cit., p. 16.
[65] J. L. Gaddis, op. cit., p. 26.
[66] T. Risse-Kappen, « Collective Identity… », cité, p. 372.
[67] Ibid.
[68] S. M. Walt, The Origins of Alliances, Ithaca, Cornell University Press, 1987.