Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630130
142 pages

p. 363 à 364
doi: en cours

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Correspondance

Vol. 55 2005/2

2005 Revue française de science politique Correspondance

Correspondance

Jean-François Bayart Directeur de recherche au CNRS
La recension par Dario Battistella du livre de Jean-François Bayart, Le gouvernement du monde, parue dans le n° 54 (5), d’octobre 2004, a suscité de la part de ce dernier la lettre qui suit.
La RFSP, dont la politique est d’augmenter la place dévolue aux lectures critiques et comptes rendus signés, continuera à le faire sans la moindre censure des opinions exprimées.
 
Réponse au professeur Battistella
 
 
Je suis d’autant plus reconnaissant à la RFSP d’avoir évoqué la publication de mon Gouvernement du monde, dans sa livraison d’octobre, sous la plume docte du Professeur Battistella, que la plupart de mes précédents ouvrages – en particulier L’État en Afrique et L’Illusion identitaire – n’avaient pas, sauf erreur de ma part, retenu son attention. Je sais qu’il n’est pas d’usage de répondre à un compte rendu. Mais précisément les quelque trente-cinq lignes que mon éminent collègue consacre à mon livre ne sauraient être tenues pour une recension de celui-ci. Cela m’autorise un commentaire.
1) L’épicentre de ma réflexion, dans Le Gouvernement du monde, n’a pas été l’œuvre de Bertrand Badie, quelle que soit l’estime que celle-ci m’inspire. Peu me chaut d’en voir pris, ou non, le « contre-pied ». Ma recherche sur l’historicité du politique, dans la continuité de laquelle s’inscrit Le Gouvernement du monde (p. 10), remonte à ma thèse sur l’État au Cameroun (publiée sous ce titre aux Presses de la Fondation nationale des sciences politiques en 1979), aux différents articles et au livre que j’ai consacrés à L’État en Afrique (Fayard, 1989) et à un texte manifeste, « Finishing with the idea of the Third World : the concept of the political trajectory », rédigé en 1989, publié dans un ouvrage dirigé par James Manor (Rethinking Third World Politics, Longman, 1991) et repris sous une forme augmentée en introduction de La Greffe de l’État (1996). Mes références intellectuelles, depuis trente ans, ont été les pères fondateurs de la sociologie historique de l’État (Tocqueville, Marx, Weber, Gramsci), certains historiens (Certeau, Thompson, Anderson), quelques anthropologues postmodernes, Deleuze et, bien sûr, Foucault, Curieusement, le Professeur Battistella affirme que mon argumentation, dans Le Gouvernement du monde, est « saupoudrée de renvois » à ce dernier. Le lecteur, pour en juger, se reportera aux pages 198-204 de mon livre, qui fournissent la problématique à laquelle je me tiens dans les chapitres 4, 5 et 6. Il constatera également que l’ensemble de l’ouvrage est organisé autour de l’hypothèse de l’émergence d’une « gouvernementalité » globale, hypothèse posée en avant-propos p. 11. Peut-être se souviendra-t-il aussi que j’ai organisé un colloque au CERI, de concert avec Eric Fassin, Michel Feher et Denis Lacorne, sur « l’usage politique de Michel Foucault » (en 1997), et que le philosophe-historien a été présent dans mes travaux dès 1980 - y compris dans deux articles que j’ai publiés dans la RFSP en juin 1985 et en février 1994. Je pense avoir ainsi fait preuve d’un certain acharnement dans le « saupoudrage ».
2) En dépit de la brièveté de son texte le Professeur Battistella n’évite pas les contresens. Il définit la « glocalisation » comme des « modes locaux spécifiques d’appropriation de ce phénomène de compression du monde en un seul lieu » : au mieux, cela ne veut rien dire ; au pire, cela se méprend sur le sens même de la « glocalisation » en tant que combinatoire entre le global, le régional, le national et les terroirs historiques (un concept que j’avais déjà utilisé dans L’État en Afrique). Nulle part, dans le livre, je n’« assimile » le libéralisme « au seul consensus de Washington » : le chapitre 5 part de la Vitalpolitik des Ordoliberalen, ce qui n’est pas la même chose, tant s’en faut. Je serais en outre assez curieux de savoir où j’affirme que les global studies voient dans la globalisation un « phénomène univoque quant à son impact sur la souveraineté des États et l’identité des individus et groupes sociaux » et qu’elles ne soulignent pas la « capacité transformatrice de la multiplication des flux transsociétaux » : ce reproche s’adresse aux altermondialistes et aux souverainistes. Surtout, le Professeur Battistella consacre 15 lignes de son exposé de 35 lignes à une espèce de cours de « terminale » sur la théorie des relations internationales et des global studies, en me blâmant de ne pas les « maîtriser ». Je suis certes touché par sa sollicitude pédagogique, mais quant au fond assez peu concerné par celle-ci. Rappelons en effet quel était le propos d’un livre qui se réclamait d’emblée, et explicitement, de la sociologie historique du politique, et non de la théorie des relations internationales, des global studies ou de l’économie internationale. Il entendait « répondre à une curiosité » : « Que pouvait avoir à dire un auteur qui avait consacré l’essentiel de ses recherches à l’historicité de l’État au sujet d’une période historique qui semblait marquer le déclin de celui-ci ? » (p. 9). L’enseignement du professeur Battistella est hors sujet. Mais s’il veut nous signifier que les relations internationales ont le monopole de la compréhension de la globalisation, qu’il nous le dise clairement, pour que nous riions.
3) Au fond, le Professeur Battistella ne prend en considération – si l’on peut dire – que les pp. 53-69 de mon livre, sans d’ailleurs répondre précisément aux arguments que j’avance pour contrer la thèse du « recul de l’État ». Même pour un texticule, c’est un peu maigre. Le livre comporte 436 pages, et l’essentiel de ses thèmes ne sont ni restitués, ni discutés : à savoir, la périodisation d’une séquence biséculaire de globalisation, l’interprétation de la privatisation de l’État comme forme radicale d’assujettissement, l’idée selon laquelle l’État est un produit de la globalisation et singulièrement des relations transnationales, la notion de « champ historique transnational », l’identification des fondements sociaux de la globalisation, la problématique de la subjectivation, la place de la culture matérielle et des techniques du corps dans la globalisation de cette dernière comme condition liminale.
4) Nul n’est forcé de comprendre un livre. Nul n’est contraint de recenser un livre qu’il ne comprend pas. Et nul n’est obligé de publier un compte rendu de livre qui ne rend pas compte du livre. Je demande donc : Quelle mouche a-t-elle piqué mon éminent collègue ? Selon quel processus d’évaluation ou simplement d’appréciation de bon sens une revue scientifique telle que la RFSP a-t-elle pu accepter dans ses colonnes une critique aussi étrangère aux règles de l’art ? Et à qui le crime est-il censé profiter, sinon à une conception scolastique des Relations internationales, ignorante de l’historicité des sociétés et indifférente au travail de terrain ?
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