Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630149
184 pages

p. 545 à 564
doi: en cours

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Informations bibliographiques

Vol. 55 2005/3

2005 Revue française de science politique Informations bibliographiques

Informations bibliographiques  [*]

 
Généralités, méthodologie
 
 
AUBIN (Emmanuel), LECOMTE (Jean-Philippe) – Introduction à la vie politique et éléments de sociologie politique. – Paris, Gualino Éditeur, 2004 (Mémento LMD). 24 cm, 284 p. Biblio. Index.
Ce mémento permet de se poser la question de ce qui est essentiel dans l’étude de la vie politique et de la sociologie politique. La réponse initiale des auteurs relève d’une logique wébérienne de sociologie, mais se heurte à quelques impératifs éditoriaux de l’instrument : à se vouloir très complet sur un format court, le manuel survole – avec talent souvent – beaucoup de questions et de thèmes (les électeurs et les élections ; les professionnels de la politique ; les partis politiques ; la moralisation et l’influence des juges sur la vie politique dans une première partie/la participation politique et les partis politiques dans une seconde partie). Le caractère redondant des thèmes tient à la distinction opérée entre la vie politique et l’analyse sociologique que l’on peut en faire ; singulièrement, les références annexées distinguent la littérature française qui fournit à l’étudiant moyen un vade mecum indéniablement efficace des enjeux politiques et du cadre juridique de l’activité politique en France, et les références disciplinaires anglo-saxonnes qui compléteraient l’éclairage sociologique. On perçoit malheureusement toute l’aporie de cette démarche : deux niveaux de lecture sont distingués assez artificiellement et laissent peu de place à la réflexion sociologique pour valoriser une forme de savoir positif.
BRAUD (Philippe) – Sociologie politique. – Paris, LGDJ, 7e éd., 2004 (Manuel). 20 cm, 710 p. Bibliogr. Index.
Réédition de ce classique de la sociologie politique française, cet ouvrage ne se veut être qu’un manuel, mais il en dépasse les attentes. En effet, au-delà des titres qui reprennent les grandes thématiques de la discipline (pouvoir, groupements sociaux, État, systèmes et régimes politiques, socialisation, action collective, participation politique, partis, représentation, politiques publiques), Ph. B. propose une réflexion riche sur la discipline elle-même, sur son épistémologie à mesure qu’il construit les thèmes au regard les uns des autres, aboutissant à un ensemble qui donne leur cohérence aux sous-champs de la discipline, tout en les ouvrant plus largement sur le reste de la science politique dont il montre que la sociologie est un élément moteur. Signalons également au lecteur régulier de cet outil indispensable que, s’il n’a pas été entièrement refondu, l’ouvrage est augmenté de nouvelles considérations sur les thèmes en fonction de l’actualité et sa bibliographie solidement mise à jour.
BUSSI (Michel), BADARIOTTI (Dominique) – Pour une nouvelle géographie du politique. Territoire, démocratie, élections. – Paris, Anthropos/Economica, 2004. 24 cm, 301 p. Bibliogr.
Cet ouvrage se fixe pour ambition de dépasser le simple et ordinaire lien entre géographie et politique que constitue l’analyse électorale pour envisager la géographie comme une dimension essentielle du pouvoir et de la démocratie. Pour cela, M. B. et D. B. font de l’élaboration de la notion de territoire la problématique centrale de la compréhension géographique du politique, parce que c’est au profit de territoires et de populations spécifiques que se font tendanciellement les équilibres politiques (représentation des minorités, gestion communautaire des votes). Les nouvelles échelles du politique – transnationale, mondiale… – introduisent également la notion d’échelle et d’approche multiscalaire du politique, emboîtement qui n’est évidemment pas que géographique, mais reformate une partie des enjeux politiques par « interspatialité » et interfaces. Au-delà de ces enjeux disciplinaires, l’intérêt de cette approche tient essentiellement aux « savoir-faire » géographiques qu’elle met à la disposition des politistes.
COHEN-TANUGI (Laurent) – Le choc en retour. L’Occident dans l’après-Guerre froide (1992-2005). – Paris, Odile Jacob, 2005. 21 cm, 218 p.
Dans ce recueil d’articles et de chroniques qu’il écrivit pour les journaux Le Monde et Les Échos, L. C.-T. entend montrer que la fin de la Guerre froide conjuguée au 11 septembre produit un double « choc en retour » : d’un côté, les États-Unis se sont révélés incapables de gérer efficacement le « nouvel ordre mondial », ce dont rend compte une crise d’identité de l’Alliance atlantique, de l’autre, l’Europe apparaît en panne de projet politique et peine à s’affirmer comme acteur des relations internationales tout en adoptant une stratégie aléatoire de rupture avec les États-Unis. Cette méfiance croissante entre les deux anciens partenaires se traduit par la crise du leadership collectif en Occident, dont les textes rassemblés ici tentent de dresser la genèse et les contours. L. C.-T. choisit pour cela une démarche chronologique autour de la césure du 11 septembre : une première partie décrit la « dilution » du projet européen depuis le traité de Maastricht et la seconde insiste sur la dégradation des relations transatlantiques. Mais toutes deux tendent à soutenir le point de vue selon lequel « l’Europe puissance » est une nécessité pour sortir d’un ordre international reposant sur l’unipolarité et l’hyperpuissance états-unienne.
COENEN-HUTHER (Jacques) – Sociologie des élites. – Paris, Armand Colin, 2004 (Cursus Sociologie). 21 cm, 172 p. Bibliogr. Index.
L’ouvrage, à destination d’un public étudiant essentiellement, reprend de manière simple et claire les thématiques classiques propres à l’analyse des élites : doit-on parler d’élite ou d’élites ? Comment caractériser l’élite comme groupe ou classe dominante et les élites comme groupes d’influence en contexte ? Comment s’opère la (re)production des élites ? L’intérêt de l’ouvrage tient davantage à sa relative volonté d’exhaustivité qui lui permet d’articuler les différents points de vue théoriques, dont il montre à l’occasion que cette sociologie regroupe une palette d’auteurs bien plus large que celle retenue habituellement par la science politique. Cette approche permet ainsi non seulement de faire un point théorique précis sur la construction de cet objet, mais également une typologie des situations dans lesquelles la sociologie des élites peut être mobilisée. Si les situations empiriques envisagées ne sont au final pas très nouvelles, on peut se réjouir de ce que l’ouvrage rend bien compte des problématiques de la sociologie des élites et de ses renouvellements constants, qualités qui permettront de passer sur les réflexions maladroites sur la perception biaisée de cet objet par l’opinion « dans les temps démocratiques ».
TROUDE-CHASTENET (Patrick), dir. – La Technique. – Bordeaux, Cahiers Jacques Ellul, mars 2004. 164 p. Notes bibliogr.
Centrés sur la critique de la société technicienne, ces Cahiers s’organisent autour des écrits de Jacques Ellul sur ce thème. L’approche originale et pertinente de ce dernier rencontre, aujourd’hui, une singulière actualité. Qu’il s’agisse de « son » approche systémique qui lui permet de relever les contradictions apparentes, inhérentes aux différences de niveau d’analyse de certains auteurs, de son argumentation (inédite) sur l’incompatibilité de la coexistence d’une théologie – fondée sur la foi – et d’une société technicienne, de sa réhabilitation de la méthode d’analyse sociologique wéberienne à travers une relecture de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, de sa tentative pour fonder une éthique de « non-puissance », de liberté et de transgression dans une société technicienne, l’œuvre de Jacques Ellul continue d’enrichir la réflexion. C’est sur ces fondements ou leur critique constructive que s’appuient les contributeurs de ces Cahiers.
 
Pensée politique
 
 
AUDIER (Serge) – Raymond Aron. La démocratie conflictuelle. – Paris, Michalon, 2004 (Le bien commun). 19 cm, 124 p. Notes bibliogr. Bibliogr.
Comprendre Raymond Aron, c’est comprendre l’itinéraire d’un homme qui entendait « agir sur son époque » en rendant au politique sa centralité alors que dans les analyses primaient l’économique et le social. Il est aujourd’hui encore suspect de relativisme ou de scepticisme sans que l’on cherche réellement à comprendre sa pensée. Une pensée qui se voulait avant tout antisystématique car nourrie des expériences de l’histoire, mais également des philosophies qui les ont conduites et dont S. A. tâche de rendre compte en insistant sur la tension et la dialectique entre conflit et discussion qui en serait le cœur. Il ne le souligne pas comme une contradiction, mais plutôt comme la synthèse entre un « libéralisme réaliste » qui ne s’intéresse qu’aux « préférences effectives des individus » et un « libéralisme critique » kantien qui maintient des exigences de justice. Attaqué sur ce second aspect, Aron est ici défendu comme le garant d’une lucidité qui se devait de tenir compte de la réalité machiavélienne du pouvoir tout en cherchant à la tempérer d’une perspective tocquevillienne qui met en exergue la question du civisme et du bien commun.
AUDIER (Serge) – Tocqueville retrouvé, genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français. – Paris, Vrin/EHESS, 2004. 319 p.
Ce livre, honoré du prix Raymond Aron en 2001, est issu d’une thèse soutenue à l’université de Caen en 2000. C’est dire sa densité, même si les contraintes éditoriales l’ont privé de l’index et de la bibliographie qui en aurait fait le merveilleux livre de références qu’il mérite de devenir. Car, après le livre de Françoise Mélonio interrogeant l’oubli dont Tocqueville a souffert auprès des Français, voici le récit des retrouvailles qui tient en trois noms : Raymond Aron, François Furet, Claude Lefort. Le premier, Aron, philosophe devenu sociologue, s’intéressera au confrère qui lui permet de penser les sociétés démocratiques tout en résistant à la déviation totalitaire du marxisme : même si Tocqueville l’aristocrate a été aveugle devant la montée de la société industrielle, il reste précieux pour penser la déviation qui peut être celle d’une démocratie qui ne serait plus que despotisme administratif ; le second, Furet l’historien, est sensible à la continuité entre l’Ancien Régime et la Révolution, à une histoire conceptuelle qui permet de se dégager du « vécu » des acteurs, à cette centralisation qui singularisant la France, a fait que, dès 1789, elle était déjà le pays le plus démocratique d’Europe, celui à qui revint l’honneur d’inaugurer les temps nouveaux avec cette radicalité à la fois grandiose et catastrophique ; le troisième, Claude Lefort, si sensible à l’invention de la démocratie, revient ici sur le Tocqueville libéral pour le différencier des physiocrates, ces techniciens qui préfèrent les réformes à la liberté, de Benjamin Constant ou Guizot qui redoutent le peuple démocratique, de Louis Dumont qui, dans Homo hierarchicus, a critiqué l’individualisme, caractéristique de la modernité selon Tocqueville, ce qui ne l’empêche pas d’avouer sa dette à son égard. Après un bref aperçu des controverses américaines et françaises du renouveau tocquevillien, Serge Audier conclut en disant qu’aujourd’hui Tocqueville reste utile pour résister à la tentation anti-libérale et anti-juridique d’un certain néorépublicanisme, contre lequel la confiance en la libre participation civique de citoyens égaux en droit, reste encore le meilleur rempart.
ANSART-DOURLEN (Michèle) – Le choix de la morale en politique, le rôle des personnalités dans la Résistance. Essai de psychologie politique. – Paris, François-Xavier de Guibert, 2004. 261 p.
Agrégée de philosophie et enseignante à l’Université, M. Ansart-Dourlen entreprend d’utiliser les travaux d’histoire de la Résistance pour une réflexion « morale » sur l’engagement. Avec les exemples contraires de De Gaulle, défini comme l’héritier d’une révolution jacobine à laquelle il refusera de donner le prolongement d’un parti politique, et de Tito, responsable de la perversion d’un enjeu national par un parti totalitaire pris dans le jeu des puissances. Ainsi cherche-t-elle à cerner la différence entre des entreprises similaires par l’acceptation d’un engagement, mesuré au seul risque de la mort, mais totalement divergentes en raison de leur fin ultime : liberté du citoyen dans un cas, asservissement à un « imaginaire institutionnalisé » analysé au travers de la grille issue des travaux de Castoriadis pour le second. Et pour illustrer le propos suivront une série de chapitres, assez bienvenus, relatifs à Pierre Brossolette, Henri Frenay, Jean Cavaillès, la MOI ou Guingouin, belle figure d’un communiste resté patriote et indépendant, mais tous, plus ou moins meurtris par le peu de cas que leur Chef faisait d’eux. Il reste dommage que la conclusion ne fasse pas une meilleure part au portrait de De Gaulle, ici livré par Philippe Viannay : le découvrant dans le privé du 25 août 1944, loin d’entendre les propos escomptés d’un chef prétendument jacobin, il est frappé de l’anxiété d’un homme d’État qui, hanté par le problème de la continuité de la France, semblait attendre une aide de la part de ces résistants, encore tout à découvrir.
BOUZAR (Douniaz) – Monsieur l’islam n’existe pas. Pour une déislamisation des débats. – Paris, Hachette Littératures, 2004. 220 p. Bibliogr.
Anthropologue, chargée d’étude à la protection judiciaire de la jeunesse, Douniaz Bouzar a été la seule femme du Conseil français du culte musulman jusqu’à une démission de grand retentissement médiatique. Les raisons en avaient déjà été exposées dans ce petit livre qui est un appel à la communauté des Français – et des Françaises – pour une fraternité civique, sociale et professionnelle permettant aux Français de confession musulmane, dont les parents et grands-parents avaient été Français, d’être reconnus et considérés comme des citoyens comme les autres, selon les célèbres propos d’Aristide Briand, lors des débats sur la séparation des Églises et de l’État. Refusant d’être assignée à une identité musulmane, traversée de courants aussi contraires que ceux des catholiques ou des juifs, elle plaide pour une laïcité républicaine sachant voir que, sous une revendication identitaire si récemment apparue, gît la vieille et très légitime revendication d’une jeunesse en mal d’insertion sociale et professionnelle.
BRUNET (Pierre) – Vouloir pour la Nation. Le concept de représentation dans la théorie de l’État. Préface de Michel Trope – Paris, LGDJ, 2004. 396 p. Bibliogr.
Honoré d’une subvention du ministère de la Recherche, cette thèse participe du renversement épistémologique actuel. Au lieu de se demander si la théorie de la représentation a été élaborée par Hobbes, Montesquieu ou Rousseau, avant de s’incarner dans le discours des États Généraux transformés en Assemblée nationale « représentant » l’unité de la nation face à un roi dépouillé du pouvoir absolu dont il se croyait investi par son sacre, le lecteur d’aujourd’hui cherchera la « justification » inventée, produite et formulée par les différents candidats au pouvoir : d’abord les Parlements d’Ancien régime qui justifient leur prétention à parler au nom de la nation par leur fonction de représentant d’une opinion qui, jadis aléatoire, serait devenue juste et certaine par l’adjonction de l’adjectif érigeant l’opinion publique en « tribunal » devant lequel les Parlements d’abord, le roi ensuite finiront par s’incliner ; et ensuite les Assemblées nationales ou Chambres des députés, toutes élues pour « représenter » la nation. Ayant dirigé le Centre d’études des systèmes juridiques et l’École doctorale de Droit-Normandie, Pierre Brunet poursuit sa description des situations de fait par l’analyse des justifications successives, inventées et produites d’abord au nom de la hiérarchisation des corps administratifs élus (qui seront subordonnés) comme de la nécessaire hiérarchie des fonctions parlementaires et exécutives. Jusqu’à ce que le général de Gaulle, (présenté comme jacobin) préside au renversement inscrit dans la Constitution en 1958. Ce qui permet à Pierre Brunet de conclure : « le contenu et la fonction des doctrines dépendent en grande partie du système dans lequel elles sont nées… ainsi lorsqu’on qualifie le président de représentant, on cherche à justifier un jugement de valeur à son égard, une interprétation non pas descriptive, mais prescriptive de ses propres compétences. C’est précisément pour justifier le jugement inverse qu’on attribuera la même qualification au Conseil constitutionnel afin de limiter la souveraineté des corps législatifs ou de prévenir la tyrannie de la majorité ».
CHAMBOST (Sophie) – Proudhon et la norme. Pensée juridique d’un anarchiste. – Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004 (L’univers des normes). 24 cm, 299 p. Notes bibliogr.
Sophie Chambost développe dans cet ouvrage tiré de sa thèse primée une idée faussement paradoxale : l’anarchisme anti-étatiste proudhonien renferme une conception de l’ordre juridique ; l’anti-légalisme lui-même contient sa propre définition de l’ordre. Cette idée est communément admise chez les juristes sans que tous ne reconnaissent le caractère « génialement anticipateur » de cette doctrine dans la pensée du droit au 19e siècle. L’ouvrage propose ainsi une étude systématique de cette forme d’ordre juridique « sceptique » et aux sources formelles étendues : tant imposé par l’État comme « norme impérative » (hétéronomie) que « discipline consentie » par le corps social (autonomie), le droit se réalise dans la diffusion des règles (une sorte de « droit social ») dans une société qui n’est en aucun cas anomique ou a-normative. C’est cette légitimation sociale qui réalise pleinement le sentiment de justice et assure l’ordre en relativisant la loi étatique comme le contrat (la « loi économique »), procédant par intégrations successives des normes et « réajustements constants concertés et pluralistes ».
EISENBERG (Avigail), SPINNER-HALEV (Jeff), dir. – Minorities within Minorities. Equality, Rights and Diversity. – Cambridge, Cambridge University Press, 2005. 23 cm, XII-390 p. Bibliogr. Index.
La réflexion sur la place des minorités place le curseur sur la relation entre majorité et minorité, négligeant le possible emboîtement des minorités qui fondent des conflits dont l’État doit également tenir compte. L’autonomie ainsi réclamée et obtenue par des groupes n’irait pas de soi pour une partie des membres de ces groupes. En somme, l’ouvrage pointe la dérive communautariste dans ce qu’elle enferme dans des identités minoritaires qui n’ont pas accès dans leur diversité au politique ; la minorité n’étant dès lors plus l’aiguillon de la majorité. Mais que faire si des individus s’estiment discriminés au sein de leur minorité – les femmes, les homosexuels, les minorités religieuses ou linguistiques… – alors que cette discrimination n’est plus prise en charge par l’État au nom du libéralisme multiculturel ? L’interaction entre droits spécifiques et droits généraux au sein d’un territoire se trouve ainsi questionnée par une série de contributions qui ne se contentent pas de la dialectique entre droits individuels et droits collectifs, mais posent la question de la gestion politique des communautés par des « external protections » ou des « internal restrictions » problématiques. Les exemples développés dans l’ouvrage explorent les terres du multiculturalisme en Amérique, en Europe et en Asie, sans proposer une résolution théorique des problèmes – bien que les auteurs convoquent une part importante de la littérature sur le sujet – mais une grille d’analyse de phénomènes intra-communautaires. En ressortent les limites pratiques de quelques grandes idées comme la tolérance, l’égalité, l’autonomie et les arbitrages qui doivent être mis en œuvre pour équilibrer la tentation d’ingérence et la reconnaissance de l’autonomie collective et individuelle des membres enserrés dans les liens communautaires. Au final, l’ouvrage conduit à la volonté tant théorique que pratique d’un approfondissement nécessaire de la démocratie pour permettre une reconnaissance pleine et entière.
ELSTER (John) – Closing the Books. Transitional Justice in Historical Perspective. – Cambridge, Cambridge University Press, 2004. 23 cm, 298 p. Notes bibliogr. Bibliogr. Index.
Dans cet ouvrage intelligent et stimulant, J. E. propose une synthèse des processus de transition démocratique sous l’angle de l’exercice de la justice politique. Replaçant les processus dans une perspective chronologique longue, il commence par présenter une trentaine de processus de transition plus ou moins succinctement en insistant certes sur le rétablissement de la démocratie athénienne en 404 av. n. è. et celui des restaurations de 1814 et 1815, mais en parcourant le temps et l’espace des transitions. J. E. cherche ensuite les critères qui induisent les variations entre ces différentes transitions, que ce soit du côté des anciens tyrans plus ou moins fermement punis ou du côté des victimes plus ou moins généreusement indemnisées et réintégrées. Si la première partie est souvent une mise au point historique sur les cas envisagés qui introduit le lecteur à l’analyse et pose les premiers jalons de la réflexion, c’est dans la seconde partie qui l’on trouve une analyse remarquable de ces « justices transitionnelles ». En effet, J. E. y propose une systématisation des enjeux – refusant toutefois d’en faire une théorie – et une perspective sociologique en fonction de quelques critères centraux : justice endogène ou exogène selon qu’elle est suscitée ou non par le nouveau régime, problème des priorités politiques ou des conditions contextuelles générales qui facilitent ou non la production d’une telle justice. Il montre ainsi que les justices de transition reposent sur le compromis parfois douloureux entre idéologies et intérêts soumis aux aléas de la mémoire et du temps.
FOUREST (Caroline), VENNER (Fiammetta) – Tirs croisés, la laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman – Paris, Calmann-Lévy, 2003. 425 p. Bibliogr.
Issu de la collaboration d’une journaliste (Caroline Fourest) spécialiste de la droite religieuse américaine (où catholiques et protestants sont unis contre l’« impérialisme contraceptif ») et d’une politiste du CNRS qui, née au Liban, est familière du Moyen-Orient et spécialiste des commandos contre l’avortement, ce livre voudrait montrer que le choc des civilisations n’est pas là où on le croit : loin d’opposer le monde occidental au monde gouverné par l’Islam, il oppose, dans chacune de ces sociétés, les forces de la raison et des Lumières, à celle de dogmes révélés des trois monothéismes, dont les interprètes ne sont que des clercs, plus ou moins sensibles à la science de l’exégèse ou aux méthodes de l’interprétation. La collusion des intégrismes se fait aux Nations unies, où le Vatican, disposant d’un siège d’observateur, coordonne les forces hostiles à l’homosexualité et à l’avortement, ou devant les tribunaux où la dénonciation du « racisme antichrétien » ou de « l’islamophobie » finit par instaurer le règne de la censure préalable. Le livre se termine donc par un plaidoyer pour une Europe laïque, qui ne doit ni se laisser intimider par le renouveau charismatique des chrétiens ni établir les musulmans les plus radicaux dans des instances officielles, mais au contraire encourager tous les lieux de délibération et d’enseignement ouverts à la raison critique de la lutte contre les préjugés.
GOSSERIES (Alex) – Penser la justice entre les générations. De l’affaire Perruche à la réforme des retraites. – Paris, Aubier, 2004 (Alto). 20 cm, 320 p. Bibliogr. Index.
Alex Gosseries tâche de montrer dans cet ouvrage que la philosophie morale a des choses à dire sur les questions de société les plus difficiles. Le cœur de cet ouvrage est constitué d’une série de remarques ou de questions (« Et si nous avions des obligations envers nos morts ? », « Que devons-nous à la génération suivante ? », « La croissance est-elle injuste ? ») qui servent de point de départ à une réflexion sur la morale des relations inter- et trans-générationnelles. Alex Gosseries refuse d’emblée la facilité discursive du recours aux « générations futures » ou au « développement durable » sui generi, mais n’envisage ces thèmes que comme des enjeux structurant du débat politique et moral hic et nunc dans le cadre d’une « justice commutative » et d’une « collectivisation intergénérationnelle ». Car enfin, la personne future par définition n’existe pas, elle est une « non-identité », et si elle est prise en compte, pourquoi ne pas en faire autant de la personne défunte et des projets qu’elle nous a transmis ? Et cette notion même de responsabilité fait-elle sens dès lors qu’il est difficile d’être responsable d’un phénomène contingent ? John Rawls – et en creux Hans Jonas – sert de pilier à une réflexion qui repose sur l’« équilibre réfléchi » face à un réel (« des épreuves pratiques ») pressant.
GRANJON (Marie-Christine), dir. – Penser avec Michel Foucault. Théorie critique et pratiques politiques. – Paris, Karthala, 2005. 348 p. Bibliogr. Index.
En 1997, le CERI tenait un colloque sur « les pratiques et usages de Michel Foucault », professeur au collège de France, mort en 1984. Huit ans plus tard, introduit par une préface, dense et claire de Marie-Christine Granjon, certains des auteurs ont accepté de revenir sur leurs communications ou d’en apporter une nouvelle, à la lumière de ce que la fréquentation de Foucault, parfois déclaré « infréquentable », continue de d’apporter à leurs travaux. C’est donc une expérience de recherche in vivo qui est ici livrée avec ce que cela suppose de respect de la chronologie, des évolutions et des adaptations d’une pensée qui fut de questionnement et de déconstruction. Normalien et psychologue, Foucault avait commencé par travailler dans le service du professeur Delay puis, après des séjours en Scandinavie, Pologne et Allemagne, il revient et soutient en 1961 sa thèse principale sur Folie et déraison et sa thèse secondaire sur Kant. Ayant rompu en 1952 avec un PC dont il récuse l’homophobie et la réflexologie pavlovienne, il va dès lors s’appliquer à penser de façon indéterminée, loin du marxisme, de l’existentialisme de l’humanisme. Avec Blanchot, Bataille et Nietzsche, il voudra « penser autrement » et avouera sa dette envers Bachelard et Canguilhem qui, contre Sartre, défendra Les mots et les choses, cette archéologie des sciences humaines qui aide à voir les ruptures et discontinuités qui modifieront en profondeur les représentations d’abord, les pratiques ensuite. Après de solides textes sur le sentiment national au Mexique, la bio-légitimité ou la gouvernementalisation des sociétés contemporaines, Gérard Noiriel, qui a tant fait pour faire voir le poids de l’immigration dans l’histoire d’une France qui se croyait immémoriale, termine ce riche ensemble, avec le portrait des multiples figures d’un intellectuel engagé dans une politique de la vérité.
GUELLEC (Laurence) – Tocqueville et les langages de la démocratie. – Genève, Honoré Champion, 2004. 431 p. Index. Bibliogr.
Ce livre se présente comme un grand sujet de littérature politique. Cela en dit l’originalité et les limites car la critique littéraire s’arrêtera au seuil de l’explication politique, à savoir l’ambiguïté d’une langue argumentative, qui commence par dire ce qu’elle refuse avant de dire ce qu’elle croit, le paradoxe d’un homme qui, à la différence des romantiques, refuse de se situer, de dire « Je » pour mieux atteindre à l’impartialité de l’objectivité et qui finalement échoue. Lui-même l’avoue, ce qui n’est pas sans grandeur. En dernière analyse, il faut dire le plaisir suscité par la lecture d’un livre si intelligent, si bon connaisseur non seulement de la langue et de littérature du premier 19e siècle, mais des enjeux et de la difficulté d’un écrivain démocrate et libéral, en rupture à la fois avec la violence révolutionnaire et avec la tradition contre-révolutionnaire de son oncle Chateaubriand, revenu d’Amérique avec Atala d’abord, le Génie du christianisme et les Natchez ensuite. La voie de Tocqueville est ailleurs, puisque lui n’a vu que le mouvement vers l’égalité des conditions. Auditeur du professeur François Guizot dans sa jeunesse, il s’en est affranchi tout en lui empruntant son concept de civilisation. Mais là où le premier voit lutte des races et lutte des classes, le second verra la continuité de l’Ancien régime et de la Révolution. Pourquoi ? C’est là que Laurence Guellec s’arrête, prisonnière d’un auteur se déclarant sans précédent. Et si cela n’était que coquetterie inavouée ? L’année 2005 qui est celle du bicentenaire de Tocqueville devrait peut-être aider aux éclaircissements.
RENAULT (Emmanuel) – L’expérience de l’injustice. Reconnaissance et clinique de l’injustice. – Paris, La Découverte, 2004 (Armillaire). 22 cm, 413 p. Index. Notes bibliogr.
Quelles sont les manifestations de l’injustice et quelles réponses y apportent les théories politiques et sociales ? À travers son ouvrage, E. R. cherche à rendre compte de ce que l’injustice porte et charrie de déni de reconnaissance, de souffrance. Par une analyse critique d’un corpus philosophique large allant de John Rawls à Tony Negri, il montre qu’il ne convient pas tant de chercher dans de nouveaux concepts une description modernisée de l’injustice, mais qu’il faut également moderniser l’outillage conceptuel déjà existant pour donner sens et continuité aux « expériences de l’injustice » des acteurs – exploités, minorés, dominés ou démunis. Au cœur de ce travail conceptuel, E. R. recherche une définition de la justice opératoire en politique et qui peut tenir compte des demandes de reconnaissance sans tomber dans l’absolutisation de l’identité, mais également réconcilier le point de vue théorique et les perceptions de l’injustice. Il oppose ainsi deux philosophies, celle de la théorie critique qui prend parti contre celle de philosophie politique contemporaine qui tend à adopter une stratégie de consensus et de justification problématique. C’est ainsi la conflictualité au cœur du politique qui retrouve toute sa force et dont E. R. entend faire de la philosophie critique le « porte-parole » en décrivant les injustices pour « détacher les subjectivités de ce monde qui est notre ennemi ».
SAULNIER (Frédéric) – Joseph Barthélémy, 1874-1945. La crise du constitutionnalisme libéral sous la Troisième République. – Paris, LGDJ, 2004. 695 p. Bibliogr.
Couronné par l’université de Caen et l’université de Paris II, cette thèse fort érudite illustre le danger de confondre droit (étude des principes et de leur sanction), science politique (étude des règles d’application et de leurs conséquences) avec une histoire-mémoire où le « vécu » a une si lourde part : en l’occurrence, les Mémoires justificatifs écrits dans la prison de 1944-1945, par Joseph Barthélémy, agrégé de droit public, professeur à l’École libre des sciences politiques, député de 1919 à 1928, devenu de janvier 1941 à mars 1943 le garde des sceaux d’un régime ayant édicté le statut des juifs, créé un nombre impressionnant de juridictions d’exception et institué une collaboration d’État avec la puissance allemande, même si Joseph Barthélemy a pu se vanter d’avoir évité la déclaration de guerre aux États-Unis. Pourquoi ? Au lieu d’utiliser les données ici fournies – l’admiration pour un Consulat fort despotique, mais justifié par Thiers au nom des circonstances exceptionnelles – ce qui devrait exclure Barthélemy de la lignée du « constitutionnalisme libéral » qui est alors celui de Germaine de Staël et Benjamin Constant, Frédéric Saunier s’engage d’abord dans une pesante démonstration sur la légalité et la légitimité du vote du 10 juillet (alors que, depuis Gambetta et Jules Ferry, la « révision illimitée » était refusée par les républicains de gouvernement) pour ensuite s’étendre sur l’influence exercée sur Michel Debré, avec le résultat de faire des travaux du Conseil national de Vichy ou de son dernier cours de 1943-1944 la matrice de la future Cinquième République. Et François Goguel, Jean Rivero et Georges Vedel (prisonniers jusqu’en 1945) d’être mobilisés pour confirmer la vieille thèse de Robert Aron sur les deux Vichy : celui de Pétain (auquel la concierge de Maurice Schuman serait restée fidèle jusqu’en 1944 !) et celui de Laval, désapprouvé par Barthélemy dont les sentiments anti-allemands sont si sincères qu’il s’est réjoui de la victoire des Alliés ! S’il est vrai que Michel Debré (ignominieusement évoqué dans les Mémoires) n’a jamais renié l’influence d’un maître qui lui a appris l’importance des procédures et usages parlementaires, ce serait lui faire injure que d’omettre que, chez lui tout comme chez René Capitant ou André Hauriou, la tradition dreyfusarde ou chrétienne du respect des minorités renvoyait à la grande tradition libérale du groupe de Coppet où le renforcement de pouvoir exécutif n’a jamais eu d’autre but qu’une meilleure garantie des droits individuels.
SCHNAPPER (Dominique) – La démocratie providentielle, Essai sur l’égalité contemporaine. – Paris, Gallimard, 2002.
Dans un essai en forme de cours de sociologie politique, D. Schnapper utilise le concept de démocratie providentielle pour comprendre « les structures sociales et les formes caractéristiques d’une démocratie qui prétend satisfaire aux besoins économiques et sociaux de ses membres en assurant leur liberté politique ». En tentant de « répondre en sociologue à des problèmes de philosophie politique », l’auteur étudie en cinq chapitres les réponses qu’ont apportées les États occidentaux aux tensions qui animent les sociétés démocratiques. Sans ignorer le caractère polémique de ses positions, elle remet en cause la capacité du modèle français, dit « étatique-corporatiste », à résoudre aujourd’hui les tensions entre l’égalité civique, juridique et politique et l’inégalité économique, entre l’abstraction du statut de citoyen et les particularités individuelles, enfin, entre l’autonomie de l’individu et les contraintes de vie collective. Pessimiste dans son analyse de l’État social – ou État d’intervention – et des processus de démocratisation, l’auteur doute, en conclusion, de la faisabilité du projet européen dans un contexte d’affaiblissement de l’idée de transcendance politique.
TAGUIEFF (Pierre-André) – La République enlisée, pluralisme, communautarisme et citoyenneté – Paris, Édition des Syrtes, 2005. 346 p.
La République est enlisée, écrit Pierre-André Taguieff pour alerter contre le Front national (dans les années 1990, qui sont celle de la tentation ethnique et biologique) et plus récemment contre les ambiguïtés d’un antiracisme moral et médiatique qui conforte la belle conscience de bonnes âmes, mais exaspère une base populaire, décrétée populiste, alors que c’est elle qui est affrontée aux difficultés quotidiennes du chômage ou de l’insécurité, comme à la concurrence des immigrés dans l’accès aux aides sociales. Avec la montée en puissance de l’islamisme, le défi se transforme puisqu’il s’agit de distinguer le pluralisme (qui s’exerce à l’intérieur de règles civiques et constitutionnelles acceptées), du communautarisme qui tend à ériger ses propres règles en références supérieures à celles de la communauté des citoyens, à celles du modèle républicain à la française qui, depuis Durkheim, serait devenu la référence. C’est là que le débat devrait pouvoir s’engager puisqu’une immense culture philosophique et sociologique reste singulièrement plus discrète sur les ratés historiques d’une synthèse qui se dit universaliste, tout en cachant son aveuglement quant au vote féminin ou indigène, aux dénaturalisations recensées par Gérard Noiriel et, de façon générale, à la faiblesse d’une Justice civique et constitutionnelle qui soit de recours. La République « enlisée » est sans avenir ; mais il n’y aura pas d’avenir sans récapitulation de l’ensemble du passé civique et constitutionnel d’une France qui, sur ce point comme sur d’autres, avait été pionnière en Europe.
WEBER (Florence) – Max Weber. – Paris, Hachette Supérieur, 2001 (Prisme Sociologie/Les textes essentiels). 19 cm, 192 p. Bibliogr.
Cette initiation à la pensée de Max Weber fonctionne sur le mode du reader pour étudiant : brièvement introduit par une « réflexion » qui pose l’« utilité » de Max Weber pour comprendre le monde actuel – et au risque de charrier des naïvetés sur la perception de ce monde –, l’ouvrage s’attache ensuite à une biographie intellectuelle du sociologue plus consistante tout en restant accessible au public visé. Sont ainsi posés les concepts centraux de la réflexion wébérienne que la sélection de textes qui suit et prend la plus grande part du recueil va éclairer de manière plus approfondie. La distinction analytique opérée commence par l’exposition des enjeux de la sociologie des religions qui introduisent à la sociologie générale de Weber puis à sa sociologie économique pour finir par l’analyse du Savant et le Politique. Chaque choix de texte est également éclairé par une courte introduction qui élargit le propos ou développe l’explication d’une notion (Beruf, charisme, ethos…) que l’on retrouve dans un lexique de fin d’ouvrage. Sont également insérées des références à des auteurs contemporains de Weber ou non (Marx, Sombart, Bourdieu) et qui ont pour objectif d’éclairer tant les débats auxquels il est fait référence que la postérité de la réflexion wébérienne, ce qui constitue une qualité pour l’ouverture intellectuelle des étudiants mais qui révèle le défaut d’un choix aux critères non explicités.
 
Institutions politiques et administratives
 
 
DESTAIS (Nathalie) – Le système de santé. Organisation et régulation. – Paris, LGDJ, 2003 (Systèmes/Finances publiques). 21 cm, 253 p. Bibliogr. Index.
Nathalie Destais, membre de l’Inspection générale des affaires sociales, propose dans cet ouvrage fort commode une présentation du système de santé. Sont successivement étudiés historiquement et analytiquement les acteurs du système de santé (établissements et professionnels de santé), ainsi que les enjeux de l’offre de soin (politique de santé publique, consommation de soin, mesure de l’état de santé des Français). Mais au-delà des aspects techniques et administratifs, l’intérêt de l’ouvrage réside dans ce qu’il propose une introduction aux débats relatifs au fonctionnement et au financement du système de santé, notamment le rôle prépondérant des professionnels dans l’offre de soin et les configurations entre des acteurs publics et privés divisés. Cet aspect se révèle particulièrement intéressant lorsque sont abordées les questions de régulation du système de santé : en dépit des efforts faits dans les années 1990, la question de la maîtrise des dépenses de santé, de la gouvernance, de la décentralisation et des perspectives européennes restent des questions d’actualités présentées ici avec clarté.
DU GRANUT (Claude) – Une Constitution pour l’Europe. – Paris, LGDJ, 2004 (Systèmes/Collectivités locales). 21 cm, 174 p.
Conventionnel, C. D. G. rappelle rapidement dans cet ouvrage comment l’élaboration du texte constitutionnel européen fut le fruit du compromis fondamental sur la volonté de dépassement d’une union économique et la Convention le « lieu de mûrissement pour une conception de l’Union européenne plus évoluée et plus équilibrée ». Cette présentation est dictée par une conscience lyrique de « faire l’histoire », mais propose de manière sobre une présentation des conceptions de l’Union européenne qui se sont confrontées lors des travaux et des débats de la Convention. Une seconde partie est réservée à la description du projet de constitution par article brièvement commentée pour faire ressortir les intentions des conventionnels. La sobriété du propos fait toutefois regretter – bien que cela ne semble pas être l’objet de l’ouvrage – que peu de place soit donnée aux débats au sein de la Convention, conférant l’impression que le compromis découle du consensus et pas tant de l’affrontement politique.
GUISELIN (Emmanuel-Pie) – Le droit de la vie politique. – Paris, Ellipses, 2004. 159 p. Notes. Bibliogr. Index.
À mesure de l’évolution du pouvoir politique, des réformes nombreuses sont venues modifier ses modalités d’encadrement juridique. Dans cet ouvrage, articulé autour du concept de légitimité et de son ambivalence, Emmanuel-Pie Guiselin s’attache à démontrer que l’approfondissement des sources de légitimité démocratique – l’extension et la portée du droit de suffrage, la conciliation d’une démocratie à la fois représentative et de plus en plus participative – doit aller de pair avec une régulation juridique de la vie politique, susceptible de faire contrepoids à la toute puissance du pouvoir politique, précisément conférée par cette légitimité, soit : l’obligation de transparence, l’imposition d’une logique statutaire pour les élus comme pour les partis, un financement contrôlé, de la vie politique. Mais, si l’évolution de la législation est allée, ces dernières années, dans le sens d’un renforcement de la responsabilité pénale, elle s’est, également, heurtée à des tentatives de remise en cause de certains de ses principes fondamentaux. L’équilibre, s’il est trouvé, reste fragile ; il se trouve au point de jonction de l’exigence du législateur et de celle du citoyen, il est au fondement de la construction et de l’évolution d’un encadrement normatif de la vie politique, bien compris.
LEYDIER (Gilles), dir. – Les services publics britanniques. – Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004 (Didact Anglais). 24 cm, 301 p. Bibliogr.
Débat majeur dans l’opinion britannique, la question des services publics trouve ici un état des lieux vaste qui envisage tant la position des partis politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis plus de vingt ans sur la question, que les tentatives de réformes et leur perception dans l’opinion publique. L’ouvrage confirme que le tournant libéral pris par les services publics rend saillante la tension entre l’introduction de la logique marchande et les finalités sociales de ces services. C’est la notion même de partenariat entre public et privé qui se trouve ici questionnée avec précision par les différentes contributions, qui s’intéressent aussi bien aux services hospitaliers que d’éducation ou de transport, autant de domaines qui ont par leurs dysfonctionnements fait la « Une » de l’actualité. Signalons également ce point de vue plus original sur les « exceptions » à cette règle de la libéralisation : la mairie travailliste de Londres, l’intervention croissante des pouvoirs publics dans les structures hospitalières et scolaires irlandaises et écossaises montrent à quel point la demande du public et l’intervention de l’Union européenne sont susceptibles de rebattre les cartes du paradigme libéral des politiques publiques.
MÉTAIRIE (Guillaume) – Justice de proximité. Une approche historique. – Paris, PUF, 2004 (Léviathan). 24 cm, 160 p. Bibliogr. Annexe.
Alors que la modernisation judiciaire semble développer la proximité comme maître mot, cet ouvrage apporte un éclairage intéressant par un prolongement diachronique de la réflexion sur l’émergence et l’efficacité de cette orientation. Les enjeux centraux en sont l’accès à la justice et la confiance dans l’institution judiciaire. En effet, « la confiance vient d’en bas » et pour l’instaurer, il convient que le justiciable perçoive que la justice est rendue dans son intérêt et pas seulement pour la perpétuation d’un ordre extérieur, notamment lorsqu’il s’agit d’articuler prévention et répression. Cette trajectoire du judiciaire est d’autant plus importante que la justice est prise entre deux tendances : une partie des domaines et des compétences échappent au juge français et sont transférés à d’autres échelles – européenne notamment – ou à d’autres pouvoirs – les Commissions suscitées dans les années 1980 par le pouvoir exécutif – alors que dans un même mouvement on assiste à une judiciarisation croissante de la société via l’augmentation quantitative des dossiers de contentieux et que le juge est amené à se prononcer sur des domaines délicats relevant de l’éthique. Ces tendances questionnent le rôle de la justice et conduisent au développement d’institutions de médiation – les Maisons de la justice et du droit par exemple – prises entre proximité de la justice et justice de proximité et avec toutes les interrogations sur les formes de la proximité – géographique, temporelle, financière, sociale – qu’explore l’ouvrage.
MONERA (Frédéric) – L’idée de République et la jurisprudence du Conseil constitutionnel. Préface de Bernard Asso. Avant-propos de Jacques Robert. – Paris, LGDJ, 2004. 516 p. Bibliogr.
C’est un plaisir de voir une thèse de droit faire son miel de vingt années de colloques historico-juridiques – tels qu’ils ont pu avoir lieu à Nice, à Dijon ou dans le cadre de l’AFDC – de façon à élucider, à l’aide de la jurisprudence du Conseil constitutionnel, le mystère de cette République qui, née en 1792, fait de 1789 son acte fondateur, comme d’une « tradition républicaine qui, devenue exclusivement représentative, a chuté en 1940 avant de trébucher en 1958, ce qui a obligé la pensée constitutionnelle française, née avec la multiplication des cours universitaires de la fin du 19e siècle, à s’interroger pour remonter aux sources, à ce temps d’élaboration d’un discours alors partagé entre « orateurs d’Assemblées » (de Mirabeau à Jules Ferry), historiens (de Michelet à Thiers) ou publicistes (de Benjamin Constant à Laboulaye). Le résultat de cette historicisation est salvateur : l’idée de constitution implique celle d’un contrôle aujourd’hui exercé par le Conseil constitutionnel qui, souvent héritier du Conseil d’État, a confirmé les grands principes issus de l’histoire (indivisibilité, unité, souveraineté d’une nation redéfinie par la République, égalité des citoyens, pouvoirs équilibrés, etc.). Un seul regret : que toute la seconde partie, sur la République sociale, soit mise sous le titre de fraternité, alors qu’il s’agit de solidarité. La fraternité est un partage de mémoire qui, s’il entraîne la solidarité comme conséquence, ne peut être confondu avec elle : la Constitution de 1791 la savait si bien que la fraternité, liée au souvenir de la Révolution, y demandait des fêtes pour attacher les citoyens à la Constitution, à la patrie et aux lois. D’autres colloques seront donc nécessaires pour éclaircir le sens d’un mot réapparu en 1848.
PIAZZA (Pierre) – Histoire de la carte nationale d’identité. – Paris, Odile Jacob, 2004. 24 cm, 462 p. Notes bibliogr. Bibliogr. Index.
Au-delà de l’évidence de cette « identité de papier », l’ouvrage s’attache à retracer par une dense recherche archivistique la genèse et l’histoire de la carte nationale d’identité française comme matérialisation progressive de cette identité à des fins policières de surveillance, puis de contrôle. Mais il montre également comment ce « petit objet » est lui-même porteur de représentations sur la conception de l’État comme de la société. En rendant compte de la genèse du document sous la Troisième République, puis de sa pérennisation systématique sous le régime de Vichy et après la Seconde Guerre mondiale, P. P. éclaire l’incarnation bureaucratique de la raison d’État par des techniques et des technologies de rationalisation d’un savoir sur les populations – anthropométrie, photographie, informatique… Il insiste également sur le processus concomitant de constitution de la nation par l’encartement des citoyens, à tel point qu’apparaissent dans les années 1970 des « cartes d’identités régionalistes » censées matérialiser l’identité régionale.
RAMBAUD (Thierry) – Le principe de séparation des cultes et de l’État en droit public comparé. Analyse comparative des régimes français et allemand. Préface de Jean Morange. – Paris, LGDJ, 2004. 464 p. Bibliogr.
Honoré du prix de thèse du Centre français de droit comparé, ce livre est le signe de l’ouverture d’une science juridique française qui pratique la comparaison dans l’espace avec autant d’aisance que la relativisation historique. Car si l’Allemagne est notre plus proche voisin, rien n’est plus différent que nos relations réciproques aux cultes, « établis » de l’autre côté du Rhin et « séparés » de ce côté, au nom d’une « laïcité » qui n’a guère d’équivalent en Europe. En France, existe un régime de non-reconnaissance qui s’exerce dans le respect des libertés publiques, alors qu’en Allemagne la reconnaissance constitutionnelle des Églises, si elle implique l’absence d’Église d’État, va de pair avec une coopération institutionnalisée avec des « corporations de droit public » qui, compte tenu du rôle public et social des principales collectivités religieuses et de l’impôt ecclésiastique dont elles bénéficient, vivent l’abri d’une Loi fondamentale, ce qui nourrit un contentieux en perpétuelle redéfinition. Dans les deux pays, si l’influence communautaire se fait sentir autour de ces deux piliers que sont la séparation des cultes et de l’État, et la liberté de conscience, l’observation de la réalité amène à nuancer les différences : alors qu’en France, de nombreux aménagements tempèrent la réalité de la séparation (aide à l’enseignement libre, aumôneries, régime des cultes en Alsace ou à la Réunion, financement local de mosquées vues comme centres culturels, etc.), en Allemagne, le mouvement général de sécularisation, de déconfessionnalisation modifie la grille d’interprétation des droits fondamentaux appelés à attacher de plus en plus d’importance à leur contextualisation comme à la valorisation du droit individuel à la liberté de religion. Enfin, la scientifisation de domaines jadis privés (contraception ou conception assistée, clonage scientifique ou reproductif, etc.) a conduit à l’invention des comités d’éthique, nouvelles formes de coopération consensuelle où, pionnière, la France a été imitée partout en Europe.
ROCHÉ (Sébastian), dir. – Réformer la police et la sécurité, Les nouvelles tendances en Europe et aux États-Unis. – Paris, Odile Jacob, 2004.
Directeur de recherches au CNRS et professeur à l’École nationale de la police, Sébastian Roché est connu pour la pertinence de ses études de terrain. Aussi, grâce à un panel international (New York, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie et bien sûr la France étudiée au miroir des villes ou des territoires ruraux) commence-t-il par mettre en garde contre les slogans – « tolérance zéro », « proximité » « médiation » – dont le succès médiatique engendre confusions et déceptions. La tolérance zéro inclut la prévention, la proximité n’est rien sans l’accord des autorités locales ou la possibilité de suivre les flux démographiques et la médiation ne doit pas être une machine à multiplier les emplois gratuits. Si tous les pays occidentaux sont affrontés à une même demande de sécurité, il faut distinguer les États-Unis, où les crimes de sang augmentent et où la solution pénale domine, de la France où ce sont les incivilités et la petite délinquance qui font problème. Les pays fédéraux évoluent vers la centralisation, au moins des informations, alors que la France centralisée découvre que décentraliser coûte cher (il faudrait construire de nouvelles gendarmeries) et perturbe des personnels de police affrontés au pouvoir des élus locaux. Dans ce nœud de complexités paralysantes, deux voies nouvelles sont là : surgissement, en particulier en Grande-Bretagne, d’un marché de la sécurité qui bouleverse la définition du caractère public ou privé des espaces et des biens auquel Sébastian Roché demande de prêter une attention sans a priori. Et la constitution de l’espace judiciaire européen qui, sous la plume de Jacqueline Montain-Domenach, devient presque réalité via Schengen (1985), Maastricht (1992), premier conseil européen consacré exclusivement aux questions de justice, et le traité d’Amsterdam (1999). Compte tenu des traditions de souveraineté, l’efficacité est intergouvernementale plutôt que communautaire, et la coopération policière d’Europol plus facile que la coopération judiciaire. Ce qui signifie que c’est probablement de l’évolution de l’équilibre international (terrorisme, corruption, dopage, hooliganisme) que viendront les impulsions, à une mécanique qui, de toute façon, est en marche.
ROUSSEAU (Dominique), dir. – Le Conseil constitutionnel en questions. – Paris, L’Harmattan, 2004. 175 p.
Alors qu’il n’est pas sûr qu’historiens, politistes ou simples citoyens aient pris la juste mesure de la révolution juridique dont la France républicaine a été le théâtre depuis une trentaine d’années, la journée d’étude du 16 mars 2001, ici publiée, tend à montrer que les belles années du Conseil constitutionnel sont peut-être derrière lui. Ce que Jacques Robert, ancien membre (1989-1998) ayant succédé à Georges Vedel (1980-1989), vient heureusement contester avec vigueur. Pourquoi ? En raison de la concurrence interne du contrôle de conventionalité, accordé aux tribunaux ordinaires alors que le Conseil constitutionnel se l’interdit depuis 1974, et bien sûr de la concurrence externe des juridictions européennes. Des comparaisons avec les autres pays disposant de Cours constitutionnelles, bâties sur le modèle Kelsen, montrent que le Conseil français est plus politique et moins dominé par les professionnels du droit que les autres Cours et que leurs procédures laissent une plus grande part à la publicité du débat contradictoire. Des réformes sont bien sûr proposées, dont la saisine directe qui, en dépit du soutien du président Badinter, a été repoussée par le constituant. Un constituant dont le dernier article nous rappelle qu’en tout état de cause, c’est lui qui a le dernier mot ; et que l’autorité d’une « interprétation » n’est pas celle de la chose jugée. En d’autres termes, des revirements de jurisprudence sont toujours possibles et parfois même souhaitables.
 
Forces et comportements politiques
 
 
NOËL (Olivier) – Jeunesses en voie de désaffiliation. – Paris, L’Harmattan, 2004. 184 p. Notes. Bibliogr.
La décentralisation et la déconcentration ont induit, ces deux dernières décennies, au-delà des modifications institutionnelles, des variations dans le champ social de l’action publique locale, générant des tensions entre référents locaux et nationaux. Olivier Noël propose une approche sociologique de la notion de référentiel afin de réintroduire une dimension cognitive et normative de l’action publique, dimension permettant de saisir la construction d’une action publique locale prise dans l’ambivalence de deux logiques, l’une nationale, d’intérêt général et d’égalité, l’autre locale et d’efficacité. Cette étude permet une perception et une délimitation socio-politique du rôle déterminant plus ou moins conscient, des cadres intermédiaires dans le processus d’opacification et de complexification de phénomènes tels que la discrimination ethnique à l’embauche ou, en amont, le « décrochage » scolaire et l’errance juvénile. Olivier Noël pose la question de savoir comment remédier à cette systémisation, sinon en repensant les postures d’intermédiations dans le champ du social, en faisant de l’espace public un espace pertinent et en œuvrant à la coïncidence des énoncés nationaux et de leur transcription locale.
POURCHER (Yves) – Votez tous pour moi ! Les campagnes électorales de Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon (1986-2004). – Paris, Presses de Sciences Po, 2004 (Académique). 21 cm, 212 p. Notes bibliogr.
Cet ouvrage est sans volonté délibérée un modèle de l’enquête de terrain. Y. Pourcher y suit en anthropologue les campagnes électorales de Jacques Blanc tout en laissant à distance les échos médiatiques de ces campagnes. Il nous livre ainsi une ethnographie tour à tour réjouissante ou inquiétante, mais toujours fascinante, des rencontres, des tractations et des stratégies du candidat. Il est ainsi le témoin du traitement local et localisé de la politique en même temps que des changements de posture de Jacques Blanc à mesure qu’il peaufine sa pratique de la politique. Et il est particulièrement intéressant, au-delà d’une lecture stratégique de la vie politique et sans oublier les compromis terribles auxquels s’est livré Jacques Blanc, de percevoir au fil des lignes l’émergence de l’intimité dans le rapport au pouvoir. On sort alors de la terminologie en termes de rétribution matérielle ou symbolique, pour pénétrer dans l’appréhension sensible d’un pouvoir constituant sa propre fin et n’ayant comme sens que celui qu’il donne à la vie de l’homme qui s’y consacre… même lorsqu’il le perd.
REYNIÉ (Dominique) – La fracture occidentale. Naissance d’une opinion européenne. – Paris, La Table Ronde, 2004. 22 cm, 194 p. Annexe. REYNIÉ (Dominique), dir. – Les Européens en 2004. – Paris, Odile Jacob, 2004. 24 cm, 274 p. Notes bibliogr.
Les deux ouvrages ont en commun de relever du pari audacieux de D. Reynié : montrer qu’il est possible de rendre compte d’une opinion publique européenne et que les chiffres témoignent d’une fracture pas seulement statistique entre Europe et États-Unis. Il s’agit en effet de dépasser l’impression de cacophonie laissée par les réponses dispersées des gouvernements européens lors de l’intervention états-unienne de 2003 en Irak pour toucher à l’idée d’une opinion européenne cohérente. On aurait pu craindre que cette hypothèse entraîne une mise en œuvre ad hoc, étant donné la difficulté à mettre en place les critères méthodologiques d’élaboration des opinions comparées. Or, D. Reynié échappe en partie à cette critique en adoptant une posture résolument modeste dans sa démarche, qui utilise des sources statistiques originales auxquelles il ne cherche pas à faire dire plus que de dégager quelques grandes tendances afin de dessiner un portrait des inclinations européennes. Au final, on aimerait que soient comblées les lacunes documentaires afin que le travail de réflexion puisse se prolonger. C’est ce que tente de faire l’ouvrage collectif dirigé par D. Reynié sur la base des enquêtes de l’Eurobaromètre dans le contexte d’élaboration du projet de Constitution européenne et d’enjeu institutionnels rappelés au fil du livre. Face à ces enjeux ensuite ramenés à des enjeux généraux, l’ouvrage propose un tour d’horizon de quelques débats actuels au sein de l’Union : le statut des couples homosexuels, le rôle de la Banque centrale, le poids de l’euroscepticisme, le sentiment d’insécurité, la crise démographique, la consommation, les élections et référendums d’élargissement… Débats qui appellent « une étude systématique de l’opinion européenne ».
 
Biographies et mémoires
 
 
BLIX (Hans) – Irak, les armes introuvables. – Paris, Fayard, 2004. 22 cm, 450 p.
Que faire de la parole de l’expert ? À travers cette chronique légèrement romancée de la Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations Unies pour l’Irak entre 2000 et 2003, Hans Blix montre que cette position est instable, tant politiquement qu’analytiquement. En effet, on ne peut dissocier la parole d’expert de son contexte d’énonciation et de négociation : Hans Blix est un expert de l’ONU conscient de son instrumentalisation par les États-Unis et qui essaie à la fois de défendre son action et les options politiques dont il est porteur – la stratégie du droit international contre la puissance unilatérale des États-Unis. Il démontre ainsi que l’expert dont il peut être fait un acteur autonome, qui comme lui réfléchit longuement à l’histoire et au sens des inspections internationales, peut également être le jouet – impuissant ? – des enjeux et des commanditaires de l’expertise. Conscient de cette position instable, Hans Blix n’en perd pas son humour pour autant, allant jusqu’à qualifier ces armes introuvables en 2003, d’armes de « disparition massive ».
GALLOIS (Gal Pierre-Marie), MAILARD (Pierre), dir. – La tragédie européenne et la France. – Paris, François-Xavier de Guibert, 2004. 229 p.
Introduit par Pierre Messmer, interrogé par Philippe de Saint-Robert et entouré d’une vingtaine de collaborateurs parmi les plus prestigieux du vieux compagnonnage gaulliste (E. Burin des Rosiers, Pierre Lefranc, Jean Charbonnel, Jean Foyer, etc.), ce livre rassemble tous les éléments de l’argumentation qui fut celle du Général de Gaulle dans les années 1960, où il accepta les données économiques d’un Marché commun à six, mais non la philosophie communautaire du traité de Rome, alors accompagné d’Euratom. Pour tous les auteurs, hier comme aujourd’hui, le projet d’union politique ou de Constitution n’est qu’une chimère, révélant le malentendu fondamental dont la « construction européenne » a été l’objet depuis les origines puisque ont été confondues la nécessaire réconciliation franco-allemande avec la lutte antisoviétique, la nécessaire reconstruction militaire avec l’abandon de souveraineté de la France sur son armée. Ceci a conduit à l’émergence d’une Commission supranationale qui, se voulant gouvernement, est oublieuse du fait qu’en Europe, démocratie et liberté sont liées aux nations. La chute du mur de Berlin, qui aurait pu faire réfléchir à la nature des explosions identitaires qui ont surgi des décombres, a au contraire été l’occasion de reprendre le vieux processus où, sous le paravent d’une « mondialisation » qui n’est que l’autre face de la domination américaine, l’influence de la France ne fait que décroître avec la crise morale et sociale qui s’en est suivie de façon inéluctable.
GOETSCHEL (Laurent), BERNATH (Magdalena), SCHWARZ (Daniel) – Politique extérieure suisse. Fondements et possibilités. – Lausanne, Éditions Payot, 2004 (Hic et Nunc). 22 cm, 272 p. Bibliogr. Index.
Que signifie la neutralité internationale face aux changements géopolitiques contemporains ? Pour répondre à la question, cet ouvrage se penche sur les enjeux actuellement à l’œuvre : l’insertion dans le multilatéralisme mondial qui se développe avec la fin de la Guerre froide oblige à revoir cette posture de retrait ; la construction européenne à laquelle les Suisses refusent d’adhérer (ils votèrent en 1992 contre l’adhésion à l’Espace économique européen), quitte à aller contre la volonté de son Conseil fédéral, oblige de son côté à évaluer l’intervention des citoyens dans la politique étrangère de la Suisse. L’ouvrage rend ainsi compte des études et des questionnements des cinq dernières années au sein du programme PNR 42 qui donne son intitulé au titre de l’ouvrage. Mais, plus que d’un projet de recherche qui envisagerait institutions, décision et politiques suisses, l’ouvrage rend compte de la vigueur d’une recherche helvétique qui accepte de servir un programme d’action pour mettre en cohérence les demandes des élites politiques et les attentes des « différents groupes de population » au-delà de leurs « conflits d’objectifs ».
LE COUR GRANDMAISON (Olivier) – Coloniser-Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial. – Paris, Fayard, 2005. 395 p. Index.
Le siècle des « extrêmes » et des génocides que nous venons de vivre n’aurait pas été le même sans « le siècle de fer » précédent, qui fut celui de la colonisation du monde par des Européens imposant leur domination aux « races inférieures ». Telle est la thèse d’un livre qui veut chercher les origines de la « brutalisation », concept inventé par Georges L. Mosse pour décrire la Grande Guerre, dans les guerres coloniales des Européens, en particulier celles de la conquête de l’Algérie par la France, ici présentée comme ayant duré sans discontinuité de 1830 à 1962. Ce qui donnerait à la France le privilège d’avoir inventé razzias, enfumades, régime du sabre, responsabilité collective, séquestre des biens et camps d’internement administratifs si bien dénoncés par Michel Roccard. Si personne ne songe à nier la cruauté d’une conquête racontée à sa mère par le jeune Saint-Arnaud et dénoncée par Tocqueville qui demandera que le droit de la guerre fasse place au droit commun, tout comme il dénonça Bugeaud, le général envahissant la Kabylie au mépris des ordres, l’exagération ici présente finit par nuire à la thèse. Ainsi à la République de 1848, victorieuse de la « sociale », grâce à l’armée coloniale (dont, en dépit de Maurice Agulhon, il n’est pas dit qu’elle défendait l’Assemblée élue au suffrage universel) succèdent les Troisième, Quatrième et Cinquième, toutes unies dans un même bloc de brutalisation. Parti pris qui aboutit à confondre Jules Grévy le président avec son frère Albert (gouverneur compromis dans des affaires financières), négliger le rôle de Waldeck-Rousseau dans la lutte contre un antisémitisme contemporain de l’Affaire Dreyfus et totalement ignorer l’œuvre de la République française d’Alger de 1943-1944 qui, non contente d’abolir les mesures antisémites de Vichy, accorda l’égalitÉ des droits civils à une population musulmane dont les soldats se battaient en Tunisie et en Italie pour la fin d’une « brutalisation » assez sinistre pour que les Africains aient accepté de la combattre dans les armées françaises.
PASSET (René), BAUMEL (Laurent), DUVAL (Guillaume) – Socialisme et Libéralisme. – Les Notes de la Fondation Jean-Jaurès, 37 (1), mars 2004. Notes bibliogr.
Cet ouvrage rassemble les contributions de trois auteurs, regards croisés sur deux livres : Impasse Adam Smith de J.-C. Michéa et Les règles de la liberté de M. Canto-Sperber, soit deux approches divergentes des interactions du libéralisme et du socialisme. Tandis que J.-C. Michéa considère que les idéaux bourgeois libéraux ont triomphé du socialisme en le phagocytant, M. Canto-Sperber envisage le libéralisme comme la philosophie d’un socialisme abouti. Mais, si le premier déplore que le socialisme ait accepté les thèses du libéralisme politique, la seconde considère que les maux des socialistes proviennent, au contraire, du fait qu’ils se refusent à assumer, pleinement, leur proximité idéologique, déjà ancienne, avec le libéralisme. Ces deux thèses, tout en s’opposant, partent d’un présupposé commun : l’époque actuelle serait marquée par le triomphe durable du libéralisme économique. La confrontation des points de vue ne permet pas de trancher entre social libéralisme et socialisme libéral ; seul G. D. semble en mesure de démontrer que « le social libéralisme n’est pas libéral ».
 
Relations internationales
 
 
HSIA CHANG (Marie) – Falungong, secte chinoise. Un défi au pouvoir. – Paris, CERI/Autrement, 2004. 23 cm, 181 p.
Comme le rappelle dans sa préface Jean-Luc Domenach, il y a un « moment Falungong » dans la construction contemporaine du pouvoir chinois : alors que ce pouvoir fut en mesure de réduire par la force toutes les dissidences, il semble avoir été saisi de panique entre 1999 et 2002 face à l’affirmation de cette « secte délirante » dans l’espace public. C’est ainsi le phénomène de la répression religieuse par le PCC qu’analyse que M. Hsia Chang. Mais l’ouvrage montre surtout en quoi cette secte est révélatrice d’un double échec : celui du pouvoir de Pékin à trouver ses ramifications dans la société investie par la secte, celui du projet de développement économique initié par ce même pouvoir qui ruine son fonctionnement totalitaire sans résorber les fractures et inégalités sociales. Dans une Chine gangrenée par la corruption, la secte n’est pas en effet seulement porteuse d’une superstition, mais également d’une morale et d’un millénarisme ancestral qui font pièce aux pouvoirs. Il est à ce titre intéressant également de constater l’essoufflement de Falungong depuis 2002 : les transformations des conditions de vie laissent les campagnes en marge, alors que l’individualisme urbain croissant isole le projet sectaire en injectant de nouvelles revendications face au pouvoir.
LACROIX (Justine) – L’Europe en procès. Quel patriotisme au-delà des nationalismes ? – Paris, Cerf, 2004 (Humanités). 22 cm, 205 p. Notes bibliogr. Bibliogr.
Dans une critique en règle du souverainisme, J. Lacroix propose d’explorer les voies du patriotisme constitutionnel dans l’Union européenne, de montrer comment des « principes abstraits » ou « l’appel à l’universel » peuvent cimenter une communauté aussi sûrement que « l’intériorisation d’une communauté nationale ». Ce qui est critiqué ici, c’est une série de fausses évidences sur l’appartenance politique, que révèle l’ambition politique qui est au cœur de la construction européenne. Fonder le sentiment d’appartenance européenne sur la rationalité politique libérale permettrait en effet de rompre avec l’idée de déficit démocratique qui n’est liée en réalité qu’à l’association entre « affiliation subjective » et échelle nationale (le « national-communautarisme ») comme cadre de la démocratie. Pour y parvenir, il convient de séparer justice et morale afin de dissocier l’appartenance de la logique communautaire que l’on retrouve dans les « nationale-républicaine » francophone (à opposer au « républicanisme cosmopolite ») et « nationale-civique » anglophone. Ainsi, la lutte entre paradigme national et paradigme post-national invalide l’idée d’un « communautarisme cosmopolite » (une association d’États nations) et rend difficile toute position durablement tenable de compromis. C’est ce constat qui donne sa pertinence à la volonté de construire un patriotisme constitutionnel évacuant la dimension de l’identité au profit de l’éthique.
PEVEHOUSE (Jon C.) – Democracy from Above. Regional Organizations and Democratization. – Cambridge, Cambridge University Press, 2005. 23 cm, XIV-248 p. Biblio. Index.
L’étude des transitions démocratiques en Europe centrale et orientale et en Amérique latine s’est souvent attachée à démontrer en quoi les processus internes de transition jouent un rôle déterminant dans celles-là. La perspective adoptée insiste sur le renouvellement de la théorie des relations internationales ainsi que des politiques comparées. Dans cet ouvrage, J. C. Pevehouse montre en effet comment les facteurs internationaux et singulièrement les organisations régionales peuvent contribuer de manière décisive dans ce mouvement de démocratisation. Par l’étude de six cas significatifs (Hongrie, Pérou, Grèce, Paraguay, Guatemala et Turquie notamment), il explore les relations entre les élites politiques démocratiques et les organisations internationales, fondées sur une relation coût-avantage qui semble rendre l’adhésion à ces organisations souhaitables et qui, en contrepartie, appelle la démocratisation. De surcroît, l’adhésion et la démocratisation procurent une stabilité institutionnelle qui sert également les élites a priori non démocratiques en garantissant tendanciellement la propriété privée, mais également en les intégrant dans un système de socialisation qui les renforce comme élites. Et quand bien même ces organisations ne se fonderaient pas sur un postulat démocratique, elles tendent à accueillir des États démocratiques dans une proportion qui renforce globalement la démocratie et favorise son extension.
SUR (Serge) – Relations internationales. – Paris, Montchrestien (3e éd.) 2004 (Domat Politique). 22 cm, 568 p. Bibliogr. Index.
Ce manuel repose sur l’idée que les États et la puissance demeurent les acteurs et principes organisateurs majeurs des relations internationales, même après la Guerre froide et surtout après le 11 septembre 2001. Dès lors, il