Revue française de science politique 2005/4
Revue française de science politique
2005/4 (Vol. 55)
176 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2724630157
DOI 10.3917/rfsp.554.0730
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Lectures critiques - Comptes rendus

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FRANKLIN (Mark N.) – Voter Turnout and the Dynamics of Electoral Competition in Established Democracies since 1945. – Cambridge, Cambridge University Press, 2004. 277 p.


Dans nombre de démocraties occidentales, la participation électorale connaît un essoufflement caractéristique d’une crise relativement généralisée de la représentation politique. Une tendance au retrait de la décision électorale affecterait un nombre de plus en plus conséquent de scrutins et le vote, à l’exception des pays où il est obligatoire, serait de plus en plus concurrencé par d’autres formes de participation et d’expression démocratiques. De nombreux travaux de sociologie électorale, ces vingt dernières années, ont mis en évidence un élargissement du répertoire des usages de la citoyenneté, mais aussi l’émergence de nouveaux profils de citoyens, plus critiques, plus affranchis des déterminismes sociologiques comme des allégeances idéologiques et partisanes. Si ce constat prévaut dans les analyses électorales menées dans la plupart des pays européens, et souvent à juste titre, rares sont les études qui revisitent les paradigmes et les grands modèles d’explication du vote à la lumière de données d’enquêtes saisies sur le long terme et d’une façon comparative.

2 L’ouvrage de Mark N. Franklin a le mérite d’examiner l’évolution de la participation électorale sur une longue période, depuis 1945 jusqu’à nos jours, et d’en comprendre les variations dans vingt-deux pays. L’ampleur du travail mené est à la mesure de l’ambition des questions qu’il entend poser. Quels sont les facteurs explicatifs de la participation électorale et donc aussi de l’abstention ? Quels sont les paramètres responsables des variations observées sur plus d’un demi-siècle dans les niveaux de participation au sein des vingt-deux pays que compte son étude ?

3 L’auteur porte un premier diagnostic en nuançant l’importance de la désaffection électorale et renverse la question en s’interrogeant moins sur le déclin de la participation que sur sa relative stabilité. En effet, sur l’ensemble des vingt-deux pays, le taux de participation aux élections n’a chuté que de 5,5 points en moyenne entre 1945 et 1999[1] [1] Chiffre établi à partir des données fournies par l’IDEA...
suite
. Certains pays, comme la Suède, le Danemark, ou encore la Norvège, enregistrent plutôt une augmentation de la participation au cours de la période, d’autres en revanche, tels que la Finlande, l’Autriche, les Pays-Bas, la Suisse, mais aussi la France (-10,9 %), connaissent des taux à la baisse. Mark N. Franklin explique cette relative stabilité par l’ancrage normatif du comportement électoral, ainsi que par le poids de la socialisation politique, qui fixent une habitude de voter relativement résistante à l’épreuve du temps, bien qu’il en souligne néanmoins la moindre efficacité dans les jeunes générations – nous y reviendrons.

4 Mais, si la participation électorale subit un revers moins important que celui escompté, pour autant, il reste à expliquer les variations importantes observées entre les pays, notamment sur le plus court terme et aussi en fonction des péripéties de l’histoire électorale propres à un pays donné. Là est bien le sujet de l’ouvrage de Mark N. Franklin. Et sur ce point, il renverse bien des idées reçues en obligeant à introduire dans les modèles classiques d’explication du vote des paramètres d’analyse relativement inédits.

5 En effet, les analyses habituelles de la participation électorale privilégient tantôt l’explication de nature sociologique, tantôt une interprétation liée au contexte politique et à la configuration de l’élection, tantôt un modèle économique tel que le choix rationnel et, dans la période récente, les modèles empruntés à la psychologie cognitiviste.

6 Selon Mark N. Franklin, la participation électorale doit être considérée comme un puzzle supposant l’interaction de plusieurs ordres de phénomènes, sociologiques, économiques, ou politiques, agissant au niveau individuel comme au niveau collectif. Il revisite les différents paradigmes en mobilisant des données individuelles et des données agrégées, et en privilégiant l’analyse par cohorte sur la longue durée. S’il reprend à son compte les vertus explicatives de ces différents modèles, il montre bien qu’ils ne peuvent être pris séparément, ni être considérés à eux seuls comme explicatifs. Seule une analyse multiniveaux permet d’interpréter les raisons de la participation et les raisons de la non-participation. Son premier chapitre, « Confronting the Puzzles of Voter Turnout », est à cet égard très instructif, car il passe en revue toutes les dimensions problématiques de l’analyse de la participation et les systèmes d’hypothèses sous-jacents, en obligeant à voir moins leurs contradictions que leurs effets entrecroisés et parfois cumulés. Aucune relation causale simple ne peut être avancée.

7 Parmi les facteurs habituellement peu pris en compte dans les études concernant la participation électorale, la socialisation politique, qu’il envisage ici dans une perspective plus générationnelle qu’individuelle, occupe une place importante. Insistant sur l’importance dans la genèse et dans la stabilisation du comportement électoral des premières expériences de vote, comme l’avaient mis en évidence avant lui Butler et Stokes en 1974, ou encore Plutzer en 2002, il établit un lien entre le renouvellement démographique et les circonstances politiques propres à chaque pays où se sont effectués les trois premiers votes. Effets de génération et effets de période se trouvent ainsi étroitement combinés. Conséquence parmi d’autres de ce phénomène, il montre l’impact de l’abaissement de l’âge du droit de vote sur le déclin de la participation électorale. En effet, les jeunes générations sont advenues dans leur rôle d’électeur dans une période de brouillage des grands repères politiques et idéologiques et, dans un certain nombre de pays, de crise de la représentation politique. Elles ont été confrontées à une socialisation électorale moins balisée que celle de leurs aînés. Du coup, les phénomènes de routinisation du vote, permettant sa stabilisation dans le temps, n’ont pas pu s’établir dans de bonnes conditions. Dans les pays où l’on observe actuellement une baisse de la participation électorale, ce sont ces effets à long terme, dont la genèse remonte par exemple pour la France au début des années 1970 et dont l’empreinte s’est inscrite dans le renouvellement des générations, qui se font sentir aujourd’hui sur le taux de participation de l’ensemble du corps électoral : « The lowering of the voting age in many countries during the late twentieth century had the effect of making it harder to engage the (now-younger) young adults, and this effect of lowering the voting age has not yet run its course » (p. 205). L’importance des années de jeunesse dans le processus de la socialisation politique se trouve une fois de plus confirmée. Ce temps d’apprentissage et de transition reste décisif dans la construction de l’identité politique et n’est pas sans orienter les comportements ultérieurs des individus. Et, comme le démontre l’auteur, on en retrouve la trace dans les fluctuations touchant l’ensemble du corps électoral.

8 Un autre facteur apparaît déterminant, et c’est la thèse essentielle de Mark N. Franklin, à savoir l’importance de la configuration de la compétition électorale. Celle-ci prend le pas sur l’ensemble des caractéristiques socio-économiques propres aux individus mais aussi concernant la société : « Turnout appears to vary because variations in the character of elections, not because of variations in the character of society (except for its age structure), and individual-level relationships between voting and social characteristics are conditioned by the level of turnout rather than the other way around » (p. 206). Les effets du contexte politique et électoral sont décisifs et affectent toutes les classes d’âge, mais probablement encore davantage les plus jeunes. Ces dernières sont en effet plus réactives et plus malléables, pour les raisons indiquées plus haut, aux conditions de l’offre électorale et à l’état du système partisan que les générations aînées plus expérimentées, plus stabilisées dans leur vote, dont la socialisation politique s’est jouée dans une période politique plus facile à décrypter. On observe bien une volatilité électorale plus marquée chez les plus jeunes électeurs que chez les plus vieux. Et selon le poids revenant aux cohortes les plus jeunes dans le corps électoral, la participation ne sera pas affectée au même niveau, ni de la même façon.

9 Parmi les variables de nature politique les plus déterminantes, dont le rôle des campagnes, ou encore le niveau d’intérêt de la population pour l’élection, Mark N. Franklin en sélectionne particulièrement deux qui sont liées aux conditions de la compétition électorale : l’effet du caractère plus ou moins serré de l’élection (margin of victory) et l’effet du statut de parti majoritaire (majority status). Le premier a un effet mobilisateur de l’opinion et suscite donc en général un niveau de participation relativement élevé. Le second est défini par la distance qui sépare chaque parti de la majorité obtenue avec un score de 50 % de suffrages en sa faveur. Plus l’écart est mince, plus la mobilisation électorale est grande. La fragmentation partisane à laquelle on assiste dans de nombreux pays européens amoindrirait plutôt la compétitivité de l’élection et donc les chances de participation.

10 On l’aura compris, les variations de la participation électorale s’expliquent pour des raisons démographiques tout autant que pour des raisons politiques. Et l’on retiendra de la démonstration de Mark N. Franklin que la désaffection des électeurs n’est pas inéluctable. Tout d’abord parce que ce déclin ne touche pas tous les pays sur le long terme. Certains pays comme la Suisse, sont passés d’un niveau de participation moyen à un niveau bas de participation. D’autres, comme Malte, ont connu une forte progression de la participation des électeurs. D’autres encore, comme les Pays-Bas, qui disposaient d’une participation active, sont passés à un niveau moyen de mobilisation. Le caractère de l’élection compte et avec lui, la conjoncture politique propre à chaque culture nationale. Si la démonstration est convaincante, le lecteur peut en revanche regretter de n’avoir pas trouvé dans le livre davantage d’éléments d’analyse lui permettant de comprendre comment se mêlent les effets de court terme et les effets de long terme pour interpréter les mouvements de mobilisation et de démobilisation électorale dans l’ensemble des pays étudiés.

11 Ce livre a le mérite de nous rassurer sur la place toujours prévalente du vote dans les démocraties occidentales et fait taire les visions défaitistes souvent convenues qui dénoncent un affaiblissement des vertus civiques, notamment au sein des jeunes générations. Il atténue aussi les effets directs du déclin des identifications partisanes. Selon Mark N. Franklin, avec le renouvellement démographique, les effets de l’abaissement de l’âge du droit de vote sont en passe de disparaître et l’on pourrait même envisager un nouvel abaissement à l’âge de 15 ans. Cette éventuelle disposition, loin d’être une simple provocation, permettrait d’introduire de nouvelles cohortes d’électeurs qui entreraient dans leur rôle de citoyens actifs dans de meilleures conditions qu’à un âge plus avancé, car préparés, dans des cadres de socialisation scolaires et familiaux plus structurés, à prendre l’habitude de voter, ce qui, à terme, selon la démonstration de l’auteur, est garant de mobilisation et de plus grande stabilité électorale.

12 La clé de la participation se trouve donc à fois dans les conditions de la socialisation politique et dans la spécificité des configurations propres à chaque élection. Le renversement de paradigme auquel nous invite Mark N. Franklin est stimulant : « Turnout is not something about the way people approach elections but something about how elections appear to people » (p. 215).

13 Anne MUXEL

14 Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

BENNANI-CHRAÏBI (Mounia), CATUSSE (Myriam), SANTUCCI (Jean-Claude), dir. – Scènes et coulisses de l’élection au Maroc. Les législatives 2002 – Paris/Aix en Provence, IREMAM/Karthala, 2004

15 Cet ouvrage collectif analyse les transformations politiques du Maroc contemporain au miroir des élections législatives de 2002, dans le prolongement de deux rencontres interdisciplinaires organisées l’une à l’Institut d’études politiques et internationales (IEPI) de l’université de Lausanne (mars 2002), l’autre à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) à l’Institut d’études politiques d’Aix (juillet 2003). Cette consultation électorale, la première organisée sous le règne de Mohammed VI, sans la tutelle de l’imposant ministre de l’Intérieur Driss Basri, inaugure un nouveau mode de scrutin, à la proportionnelle et panachant des listes nationales et des listes locales, avec un quota de représentation féminine. Elle a été généralement saluée comme l’ouverture d’une ère nouvelle, plus compétitive, plus transparente. Les auteurs de cet ouvrage montrent que la réalité est plus complexe, en proposant une analyse anthropologique à plusieurs niveaux territoriaux. Comme le souligne Mounia Bennani-Chraïbi dans son introduction, ils entendent ainsi rompre avec les approches classiques des élections marocaines. Ils se démarquent tant des approches fonctionnalistes, qui insistent sur la manière dont la monarchie instrumentalise les élections pour contrôler la classe politique, que des approches « technicistes » privilégiant l’analyse des modes de contrôle électoral par le découpage des circonscriptions et les réformes du mode de scrutin et de l’accès au suffrage, et des travaux centrés sur les élites et leur renouvellement. Les sept chapitres de l’ouvrage proposent plutôt une analyse des modes de représentation, répertoires d’action et formes de mobilisation électorales, tout en accordant une importance particulière au niveau identitaire et symbolique.

16 Le livre s’ouvre sur un chapitre de Rémy Leveau, qui resitue les élections de 2002 dans l’histoire des élections marocaines, remontant au moment fondateur des années 1960-1963, quand les premières habitudes de vote ont été prises. Myriam Catusse s’interroge sur le sens et les « coups de force » de la représentation. À travers la percée du Parti de la justice et du développement, qui a fait la surprise, obtenant 11 % des suffrages et 42 sièges contre 9 en 1997, elle montre comment les islamistes, par leur professionnalisme, contribuent en fait à re-légitimer la fonction de représentation politique et l’arène parlementaire. Mounia Bennani-Chraïbi analyse la mobilisation électorale dans deux quartiers populaires de Casablanca, Derb Soltan et Hay Hassani. Détaillant les divers types de ressources dont disposent les candidats, leurs stratégies de campagne et leur mise en scène, elle souligne à propos du PJD le rôle clé du capital militant qu’il a pu mobiliser à travers ses réseaux associatifs et la manière dont il joue sur une image de parti discipliné, organisé, honnête, face aux notables et face aux partis traditionnels. Puis, dans le chapitre suivant, elle se penche sur la mobilisation des électeurs, détaillant les divers types de vote – partisan, sur enjeu, clientéliste, de proximité, catégoriel –, ainsi que toute l’économie souterraine de « l’achat » des voix, puis abordant les motifs si divers de l’abstention qui, lors de ce scrutin, a battu tous les records (participation de 51,6 % en 2002, contre 67,4 % en 1984, 63,95 % en 1993 et 58,3 % en 1997). Lamia Zaki, elle, a suivi deux candidats en campagne, l’un de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), l’autre du Rassemblement national des indépendants (RNI), dans deux bidonvilles de Casablanca. Les deux hommes ne jouent pas sur les mêmes registres de présentation de soi ni de légitimation. Elle montre bien au passage le handicap d’un parti comme le PJD dans ces quartiers défavorisés, où l’on vote d’abord en faveur du candidat le plus apte à aider la rue, le quartier, voire le bidonville tout entier, soit par une transaction monétaire ponctuelle, soit par la fourniture d’un service collectif. Contrairement aux idées reçues, ces bidonvilles n’ont pas été le « réservoir naturel » du vote islamiste, même si l’un d’entre eux est la zone d’origine des kamikazes du 16 mai 2003. Les deux derniers chapitres enfin traitent de la dimension ethnique des votes. Victoria Veguilla lie la mobilisation exceptionnelle du vote à Dakhla, ville du Sud marocain où la participation électorale en 2002 dépassait de 22 points la moyenne nationale, au conflit de souveraineté opposant le Maroc et le Front Polisario. Elle montre comment les lignes de clivage électoral recoupent les identités communautaires, opposant ceux qui affirment leur « vraie » identité Sahraoui à la fois aux tribus du Nord, les Nortenos, et à d’autres tribus auxquelles ils contestent la qualité de Sahraoui authentique. Hsain Hahiane analyse la rébellion électorale des Haratines dans la vallée du Ziz. Ce fut d’abord un groupe dominé, perçu comme inférieur notamment pour sa couleur de peau, noire, non admis à posséder des terres, à participer aux conseils tribaux, à avoir des armes, etc. Contraints à l’émigration, ses membres vont disposer d’argent pour acheter des terres et ils vont progressivement prendre la parole et le pouvoir par les urnes, détrônant les anciennes élites berbères et arabes, bouleversant l’équilibre politique local.

17 Le livre, appuyé sur des observations de terrain riches et minutieuses, est passionnant. Comme le précédent ouvrage coordonné par Mounia Bennani-Chraïbi et Olivier Fillieule, Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes[2] [2] Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule (dir. ), Résistances...
suite
, il propose une véritable approche comparative, qui teste des modèles forgés pour des contextes occidentaux démocratiques, tout en prenant en compte la spécificité du contexte marocain et son univers de sens. Le livre éclaire au, delà du cas marocain, la complexité de l’acte électoral, la multiplicité de ses usages. Et il donne une image contrastée du processus de démocratisation en cours. Il met certes en lumière une crise partisane et une crise de la participation électorale. L’ouverture démocratique génère conflits et résistances, peurs et interrogations, notamment face aux nouveaux acteurs islamistes. Mais, comme le souligne Mounia Bennani-Chraïbi, ces évolutions concourent en fin de compte à accroître « la marge de manœuvre des dominés », « chacune à sa manière, elles traduisent le relatif desserrement des emprises sociales et politiques, la remise en cause de la domination et de la hiérarchie reposant uniquement sur la possession d’un statut hérité, d’une position économique, d’un accès au centre ou encore d’une expertise technocratique » (p. 52).

18 Nonna MAYER

19 Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

VANBERG (Georg) – The Politics of Constitutional Review in Germany. – Cambridge, Cambridge University Press, 2005

20 Georg Vanberg consacre un ouvrage au contrôle de constitutionalité sur une base originale. Alors que la diffusion du contrôle de constitutionalité est traditionnellement mise en évidence, ainsi que son influence croissante sur l’activité législative, l’auteur souligne que les exemples de contournement des décisions constitutionnelles sont multiples (en particulier, le crucifix dans les écoles et le financement des partis politiques en Allemagne) et interroge l’effectivité du contrôle de constitutionnalité.

21 Les décisions des cours constitutionnelles nécessitent la coopération d’autres institutions pour entrer dans les faits. Les cours constitutionnelles sont donc confrontées à un problème de mise en œuvre de leur décision. L’hypothèse de l’ouvrage est que les juges constitutionnels tiennent compte de leur environnement dans leur activité. Pour comprendre le contrôle de constitutionalité, il faut le contextualiser.

22 Selon l’auteur, deux caractéristiques sont particulièrement pertinentes pour modéliser l’environnement du contrôle de constitutionalité. En premier lieu, l’évitement d’une sanction est plus aisée lorsqu’il est plus difficile de le constater. Ainsi, la transparence de l’environnement d’une décision est à prendre en compte. En second lieu, le niveau de soutien public à la cour est fondamental pour appréhender le contrôle de constitutionalité. Plus la cour bénéficie d’un soutien large, plus le coût d’un non-respect publiquement constaté de sa décision est potentiellement élevé.

23 Ainsi, le contrôle de constitutionalité consiste en une interaction entre deux acteurs : la majorité politique légifère ou non ; la cour constitutionnelle censure ou non la loi ; la majorité peut répondre à la décision en respectant ou non la décision de la cour.

24 Outre le niveau de transparence et de soutien public, il est indispensable de prendre en compte la convergence ou divergence entre la cour et la majorité législative pour modéliser le contrôle de constitutionalité. Une cour est dite « congruente » quand elle a les mêmes préférences en termes de politique publique que la majorité. Elle est qualifiée d’« hostile » dans l’autre cas. Avec ces éléments, quatre situations d’équilibre dans les interactions peuvent être distinguées.

25 L’autocensure législative survient quand la majorité anticipe la décision de la cour et décide de ne pas légiférer. Cette situation intervient si la probabilité conjointe que l’environnement soit transparent et que la cour bénéficie d’un soutien populaire est forte et si cette majorité pense faire face à une cour qui lui est hostile.

26 L’autocensure judiciaire rend compte de la situation où la cour valide les lois, que celle-ci soit hostile ou congruente, dans un contexte où la probabilité conjointe d’un environnement transparent et d’un soutien public est faible.

27 La séparation des pouvoirs consiste dans une situation où la majorité légifère, une cour hostile censure et la majorité respecte cette censure. Une telle configuration n’advient que 1) quand la probabilité conjointe que l’environnement soit transparent et que la cour bénéficie d’un soutien populaire est fort et que 2) la majorité anticipe une cour qui soit congruente. Enfin, l’« équilibre contentieux » correspond à la situation où la majorité légifère, où une cour hostile censure et où la majorité passe outre cette dernière.

28 Cette situation de confrontation est la seule des quatre dans laquelle le non-respect de la décision constitutionnelle se produit réellement. Elle intervient si la probabilité conjointe que l’environnement soit transparent et que la cour bénéficie d’un soutien populaire est suffisamment faible pour que la majorité prenne le risque de passer outre, mais suffisamment élevé pour qu’une cour hostile anticipe une issue favorable de la confrontation. Cette distinction met également en évidence que l’absence de censure constitutionnelle ne signifie pas nécessairement que les cours constitutionnelles sont des acteurs puissants dont les réactions sont anticipées. Elle peut aussi être associé à une situation de suprématie législative.

29 De manière classique dans une approche triangulaire, après la modélisation, l’auteur procède à une double évaluation empirique de sa théorie sur le cas allemand. Tout d’abord, de manière quantitative, il teste différentes variables explicatives. Les résultats soutiennent l’hypothèse selon laquelle le niveau de transparence de l’environnement influe de manière importante et systématique sur le comportement de la cour constitutionnelle. Ensuite, une présentation de plusieurs analyses de cas complète l’ouvrage et étaye la thèse de l’auteur selon laquelle, « pour réussir à informer les politiques, les juges doivent ajuster leurs décisions à l’environnement dans lequel ils agissent ».

30 Cet ouvrage, par son ambition théorique, dépasse ainsi largement la simple étude de cas national. Néanmoins, la présentation et l’analyse du contrôle de constitutionalité en Allemagne est d’une richesse et d’une précision remarquable, pour ne pas dire inédite en langue anglaise. Ce dernier aspect constitue également un atout indéniable de l’ouvrage.

31 Sylvain BROUARD,

32 Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)

DUCHESNE (Sophie), HAEGEL (Florence) – L’enquête et ses méthodes. L’entretien collectif. – Paris, Nathan, 2004. 128 p.

33 Avec l’ouvrage de Sophie Duchesne et Florence Haegel, la collection « L’enquête et ses méthodes » – qui se donne pour objectif d’offrir, en 128 pages maximum, les outils nécessaires à tout sociologue néophyte pour débuter une enquête – s’enrichit d’un nouveau titre. Après le questionnaire, l’entretien individuel, l’observation directe, ce dernier ouvrage porte sur une forme d’enquête jusqu’à présent marginale en sociologie, mais qui tend à se développer ces dernières années : l’entretien collectif.

34 De quoi s’agit-il ? « L’entretien collectif se définit a minima par le fait qu’il implique au moins deux personnes et met en jeu une relation sociale dépassant le traditionnel couple constitué par l’enquêteur et l’enquêté » (p. 8). Il recouvre ainsi plusieurs formes d’entretien qui – en fonction du choix des interlocuteurs (groupes déjà formés ou créés ex nihilo par les enquêteurs), de l’intérêt principal accordé par leurs auteurs soit à ce qui est dit, soit aux relations qui se nouent au sein de ces groupes, etc. – apparaissent dans la littérature de sciences sociales sous des dénominations variées : « entretiens de groupe », « groupes de discussion », « focus group ».

35 D’emblée, il faut saluer l’intérêt évident de ce manuel qui comble un vide dans la littérature en langue française, alors même que les Anglo-Saxons ont à leur disposition plusieurs manuels dédiés à cette méthode et que la pratique de l’entretien collectif s’est développée ces dernières années dans la sociologie française. Le livre de Sophie Duchesne et Florence Haegel, en proposant à la fois une réflexion de base sur les « usages de la méthode », une approche pragmatique des divers critères à prendre à compte dans la réalisation d’entretiens collectifs et des clefs d’entrée dans l’analyse en forme de questionnements, constitue désormais un ouvrage particulièrement profitable pour tout francophone souhaitant entreprendre une enquête fondée sur des entretiens collectifs.

36 Outre que le texte est particulièrement lisible et peut donc s’adresser à un très large public, étudiants de premier cycle inclus, les auteurs offrent de nombreux outils visant à faciliter la lecture et la compréhension de la méthode (encadrés portant sur des ouvrages exemplaires quant aux différents usages de la méthode, graphiques, présentation d’extraits de corpus, bibliographie commentée, etc.).

37 Surtout, le choix des auteurs d’illustrer l’ensemble de la démarche méthodologique à travers des exemples, pris à la fois dans la littérature et dans leur expérience de recherche, permet non pas de livrer une méthode « clefs en main », travers auquel certains manuels de méthode échappent difficilement, mais vise plutôt à confronter l’apprenti enquêteur à un ensemble de questions auxquelles il doit chercher ses propres réponses pour pouvoir réaliser le terrain en adéquation avec sa problématique de recherche.

38 Seul regret du point de vue formel, le choix des références bibliographiques à l’anglo-saxonne dans le texte qui, combinées à une bibliographie thématique, rend un peu ardue la recherche de la source. Plus généralement, la lecture de l’ouvrage n’est cependant pas sans laisser au lecteur certaines frustrations. Ainsi, le rapport entre épistémologie et démarche empirique, s’il est à plusieurs reprises souligné par les auteurs, n’est pas toujours mis en lumière à travers les exemples choisis. De même, les extraits d’entretiens sont un peu courts et trop peu nombreux pour donner vraiment à voir toute la richesse du matériau que peuvent constituer des entretiens collectifs et le type d’analyses qui peut en découler. Il va cependant de soit que ces frustrations sont inhérentes à l’exercice que constitue l’écriture d’un bon manuel en 128 petites pages, gageure que les auteurs ont parfaitement relevée.

39 Céline BELOT

40 Laboratoire PACTE / IEP de Grenoble

COUTANT (Isabelle) – Délit de jeunesse. La justice face aux quartiers. – Paris, La Découverte, 2005 (Textes à l’appui). 326 p.

41 Issu d’une thèse de sociologie, cet ouvrage, publié dans la série « Enquêtes de terrain » de la collection « Textes à l’appui », se veut une contribution originale à la sociologie de la délinquance et à la sociologie des classes populaires. Originale, car en se donnant les moyens de ses ambitions théoriques grâce à une ethnographie méticuleuse, mais non exempte de généralisations contrôlées, elle restitue fidèlement « l’espace des points de vue » adoptés par les acteurs. Plus, en ancrant sa réflexion dans la réalité sociale contemporaine, elle propose un autre diagnostic que celui de la répression et tend à réhabiliter l’importance de « l’éducation morale » légitime dans les processus d’insertion.

42 À partir de l’analyse et de la confrontation de deux dispositifs institutionnels en banlieue parisienne – la « justice de proximité » rendue en Maison de la justice et du droit et un stage d’insertion de la Protection judiciaire de la jeunesse –, l’auteur pose explicitement des questions simples, mais ambitieuses : comment comprendre autrement qu’en recourant à l’hypothèse d’anomie la multiplication des comportements délinquants chez les « jeunes des cités » ? À quelles conditions la conversion de leurs habitus peut-elle avoir lieu ? Quel rôle peuvent jouer les différents acteurs sociaux dans ce processus de conversion ? C’est en articulant étroitement entretiens semi-directifs (longs et répétés), observation externe et observation participante, autrement dit en croisant les différentes méthodes d’investigation scientifiques[3] [3] Ainsi qu’y appellent Philippe Bongrand et Pascale Laborier,...
suite
afin de permettre une « description dense »[4] [4] Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures, New York,...
suite
de l’espace social, que l’auteur se propose d’y répondre. À cet égard, les longs récits d’observation et extraits d’entretiens sont moins convoqués à titre illustratif ou restitutif que dans une perspective fondamentalement analytique – évitant par là les deux écueils pointés par Didier Demazière et Claude Dubar dans l’usage des matériaux biographiques[5] [5] Didier Demazière, Claude Dubar, « Postures de recherche...
suite
. Les trois parties qui composent l’ouvrage constituent autant de réponses à ces questionnements. La première, intitulée « Passer en justice », tente de restituer de façon exhaustive l’ensemble des « points de vue » portés par les plaignants, les victimes et les professionnels de la justice en adoptant la posture de « l’agnosticisme de l’observateur »[6] [6] Michel Callon, « Éléments pour une sociologie de la...
suite
, laquelle interdit à ce dernier de censurer les acteurs lorsque ceux-ci parlent à propos d’eux-mêmes ou interprètent leur environnement social et de porter des jugements sur leur argumentation. Ce type d’investigation permet à l’auteur de montrer qu’à un moment où les couches les plus précaires des classes populaires sont davantage fragilisées, le recours au droit peut à la fois pallier la déliquescence des régulations internes en constituant, pour de nombreuses familles, le moyen d’une réappropriation d’un destin qui leur échappe, mais aussi déstabiliser plus fortement encore les parents d’enfants délinquants que l’on juge « irresponsables ». Toutefois, Isabelle Coutant pose deux limites à cette analyse à laquelle une lecture rapide et alarmiste de l’ouvrage pourrait laisser croire : d’une part, la judiciarisation des rapports sociaux ne saurait être la règle, car elle concerne principalement les individus les moins « établis », autrement dit, les plus menacés dans leur légitimité (les agents de la fonction publique en sont un bon exemple). D’autre part, elle ne signifie pas, loin de là, la disparition des « arrangements traditionnels » qui continuent d’opérer localement : la judiciarisation ne serait en quelque sorte qu’un prolongement institutionnel de ceux-ci. Néanmoins, dans les cas où ces derniers échouent ou ne peuvent se réaliser, les audiences en MJD sont l’occasion de mettre en scène les désarrois respectifs en les confrontant à la loi : si celle-ci ne va pas de soi pour le délinquant, c’est qu’en l’espèce, il n’y a pas « congruence entre la qualification juridique et la qualification profane » des actes déviants (p. 77). L’objectif de la médiation est alors de faciliter cette traduction en adoptant une « pédagogie du droit », seule condition de son efficacité aux yeux de l’auteur.

43 La deuxième partie (« Sociogenèse de la délinquance ») se propose de comprendre les logiques délinquantes et d’en recenser les facteurs discriminants. S’appuyant sur une dizaine de trajectoires déviantes, reconstruites au moyen d’une enquête longitudinale étalée sur plus de quatre ans, elle tente d’éclairer un point laissé aveugle par bon nombre d’analyses. C’est le cas, nous semble-t-il, de La misère du monde[7] [7] Pierre Bourdieu (dir. ), La misère du monde, Paris, Le Seuil,...
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qui, en identifiant la « misère de position » comme source principale de souffrance en milieu populaire, s’interdisait d’une certaine manière d’envisager les productions indigènes de capital symbolique. À l’inverse, l’ouvrage démontre que, s’il faut se garder de réduire les « raisons d’être » des plus démunis à la délinquance, on ne saurait en retour minimiser l’importance de la « culture de rue » : dans un contexte de ségrégation sociale et spatiale et de disqualification scolaire[8] [8] Stéphane Beaud, 80 % au bac… et après ? Les enfants...
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, celle-ci fonctionne comme le seul ethos autonome pour eux. À cet égard, les parcours restitués montrent combien cette culture exerce sur ces jeunes une attractivité d’autant plus forte que la culture ouvrière (« culture d’atelier ») est périmée : au-delà des valeurs de virilité, ce sont désormais des pratiques comme le tag ou le graff, des habitus comme la flambe qui représentent les canaux de la reconnaissance sociale (déniée par l’école) en banlieue. Mais quelles conditions peuvent expliquer que certains se font « engrainer » – selon leurs propres mots – et passent à l’acte délinquant ? Isoler quelques variables macrosociologiques ne suffit pas à rendre compte de la sociogenèse de ces trajectoires. Certes, l’anathème scolaire comme la désaffiliation familiale sont un des facteurs les plus puissants de l’adhérence à la culture de rue et à la délinquance, mais le mérite de l’ouvrage est de montrer que seule la combinaison de plusieurs variables rapportées à différents états de la configuration établis-marginaux[9] [9] Norbert Elias, J.  L.  Scotson, Logiques de l’exclusion,...
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permet de saisir pleinement les logiques de « l’engrenage ».

44 Dans ces conditions, quelles sont les chances d’en sortir et comment se distribuent-elles ? Poser cette question revient à s’interroger sur les conditions sociales d’efficacité des dispo-sitifs d’insertion : c’est le propos de la dernière partie (« Se ranger »). Dit autrement : « En quoi des interventions institutionnelles [peuvent-elles] modifier la vision du monde des jeunes encadrés » (p. 15) ? À travers l’analyse d’un dispositif d’insertion qui propose de passer derrière la barrière en devenant animateur, forme « d’acculturation progressive liée à une réouverture de l’espace des possibles anticipés » (p. 211), l’auteur étudie le processus long et complexe de la transformation des dispositions. Trois facteurs en favorisent selon elle le succès : l’importance des ressources familiales et scolaires, la capacité de l’agent à échapper aux étiquetages et aux codes indigènes, et enfin les « qualités morales » de l’intervenant, par une forme d’efficacité symbolique du langage. Surtout, c’est l’appropriation par l’agent de sa propre biographie, à travers sa capacité à se dire et à objectiver sa propre trajectoire, qui autorise celui-ci à s’en libérer et accroît par là ses chances de conversion à un habitus « conforme ».

45 Au final, voilà donc une recherche qui, tout en prenant le parti de réhabiliter les leçons d’une ère a priori révolue (« socialiser l’éducation morale », chère à Émile Durkheim), rappelle avec force l’urgence qu’il y a à repenser le rapport de l’État aux classes populaires, en soulignant l’importance des processus individuels et locaux d’apprentissage.

46 Choukri HMED

47 Centre de recherches politiques de la Sorbonne (UMR CNRS 8057)

48 Université de Paris I – Panthéon Sorbonne

 

Notes

[ 1] Chiffre établi à partir des données fournies par l’IDEA (Institute for Democracy and Electoral Assistance).Retour

[ 2] Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Fillieule (dir.), Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2003.Retour

[ 3] Ainsi qu’y appellent Philippe Bongrand et Pascale Laborier, dans « L’entretien dans l’analyse des politiques publiques, un impensé méthodologique ? », Revue française de science politique, 55 (1), février 2005, p. 73-111.Retour

[ 4] Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures, New York, Basic Books, 1973.Retour

[ 5] Didier Demazière, Claude Dubar, « Postures de recherche et statut de la parole des gens », Analyser les entretiens biographiques. L’exemple de récits d’insertion, Québec, Presses de l’Université Laval, 2004 (1re éd. : 1997), p. 15-45.Retour

[ 6] Michel Callon, « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’Année sociologique, 36, 1986, p. 169-208, notamment p. 175.Retour

[ 7] Pierre Bourdieu (dir.), La misère du monde, Paris, Le Seuil, 1993.Retour

[ 8] Stéphane Beaud, 80 % au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte, 2002.Retour

[ 9] Norbert Elias, J. L. Scotson, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997 (1re éd. : 1965).Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Comptes rendus », Revue française de science politique 4/2005 (Vol. 55), p. 730-738.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2005-4-page-730.htm.
DOI : 10.3917/rfsp.554.0730.