2006
Revue française de science politique
Lectures critiques
Lectures critiques
Vers une sociologie des « objets détestables » : le cas des massacres de masse
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En proposant une synthèse des relectures récentes
[2] des objets « massacre » et « génocide » par les sciences sociales en général et la science politique en particulier, J. Sémelin s’attaque à un objet particulièrement difficile et sensible. Sensible parce qu’il oblige à manifester ce qui est aux marges du politique, un objet difficile à saisir dans ses logiques tant il semble mettre en cause la pensée du politique, un moment où la rationalité des comportements politiques disparaît en même temps que la capacité des sciences sociales à objectiver un phénomène qualifié de « “trou noir”, réfractaire à toute connaissance intellectuelle » (p. 40). L’auteur montre justement que ce fait social fait l’objet d’une connaissance de plus en plus claire et précise. Cette acquisition du statut de fait social objectivable comme chose est paradoxalement un élément du problème. En effet, J. Sémelin rappelle que l’objet n’est devenu tel que depuis peu de temps et qu’il suscite des passions si fortes qu’il demeure difficile de travailler « sereinement ». Ainsi, deux précautions sont prises : celle de signaler que l’auteur n’est pas intimement concerné par les massacres, ce qui lui permet dès lors de mettre à distance toute suspicion de partialité ; celle de signaler ensuite que les massacres constituent un champ de recherche encore « jeune », dans lequel les « travaux sur les massacres en Bosnie et au Rwanda n’ont pas vraiment encore atteint leur maturité », suscitant des « débats souvent passionnels entre chercheurs » (p. 18, note 1). La désignation même du massacre pose problème, car au-delà même de l’enjeu définitionnel
[3], le massacre est bien évidemment un enjeu passionnel qui inhibe la comparaison
[4]. Le génocide juif comme « événement monstre » pose le problème d’une singularité qui devrait davantage faire l’objet d’un « devoir de mémoire » que d’un devoir de savoir (alors que les travaux montrent que les deux vont de pair), ainsi que du statut de la comparaison (tel le problème des massacres en Bosnie qui obligent à rapprocher ou distinguer génocide et « épuration ethnique »). Ce devoir est visiblement d’autant plus difficile que l’objet lui-même appelle une méthode qui est encore en construction autour de la combinaison des « objectifs rationnels et des passions collectives »
[5]. C’est l’état des lieux de ces débats que nous propose J. Sémelin en expliquant comment le « massacre de masse » est rendu possible, avant d’explorer les modalités de sa mise en œuvre en Allemagne dans les années 1930, en Yougoslavie et au Rwanda dans les années 1990.
Comprendre comment est organisé, rationalisé et planifié un massacre exige d’en comprendre aussi bien les logiques explicites que les logiques souterraines. Parmi les « variables » retenues, configuration et structure d’opportunité permettent d’opérer des comparaisons qui mettent en lumière les processus par lesquels des populations ne sont pas seulement agies, mais participent à la construction des massacres, puis à leur transformation en logique génocidaire. Sont d’office évacuées les interprétations monocausales qui reposeraient sur des aspects économiques (une pauvreté endémique qui attiserait les haines), démographiques (une surpopulation qui entraînerait la montée des rivalités, sur le mode du Lebensraum), ou culturels (des particularités qui distingueraient certains groupes ethno-culturels, des haines ancestrales relevant du « primordialisme »), car aucune ne résiste à l’épreuve de l’analyse ou de la comparaison avec des contextes similaires qui ne donnèrent pas matière à massacre.
Le symptôme déclenchant est celui d’une crise perçue par une population dans son identité, crise qui peut être liée à l’une des causes précitées, mais qui, de manière générale, en articule plusieurs de façon à mettre en cause l’identité même du groupe et sa pérennité. Expliqué par les concepts de « ressentiment » (p. 42) ou de « narcissisme » (p. 48), ce symptôme se traduit dans la réaffirmation du « récit identitaire » du groupe pour « verbaliser l’anxiété », permet la construction d’une altérité proche, l’« ennemi intérieur » (p. 49)
[6] ou le voisin immédiat, et soude la communauté à l’exclusion de ses membres qui mettraient en doute le discours d’allégeance au groupe ainsi formulé. Il est à cet égard éclairant de constater que, dans un premier temps, tous les systèmes génocidaires commencèrent par éliminer cette possible opposition de l’intérieur au motif de la « pureté » dans l’identité du groupe comme du projet politique (p. 53
sq.). Cette phase est décisive car c’est elle qui, selon J. Sémelin, va rendre possible un « unanimisme de façade » (p. 51) comme « rationalité délirante » propice à la construction de l’image du « peuple Un »
[7], socialisation désormais appuyée sur la violence. Toutefois, l’ensemble de l’analyse doit reposer sur deux précautions épistémologiques. La première tient à la capacité de la recherche à produire une connaissance suffisamment fine pour que les notions ainsi convoquées ne relèvent pas de l’évidence non justifiée et de la qualification facile de phénomènes, notamment lorsqu’il s’agit d’analyser les basculements individuels et collectifs dans la tuerie ou les explications de la violence (chap. 5). La seconde est l’obligation qu’il y a à prendre au sérieux ce que la psychanalyse dit des phénomènes collectifs, en tenant compte des précautions qu’elle prend pour analyser la « psychologie des foules », mais également des difficultés d’une approche interdisciplinaire
[8].
En face de cette angoisse collective, on trouve des « leaders d’opinion », des « prophètes du chaos » (p. 93 sq.) susceptibles d’instrumentaliser le sentiment de crise pour le convertir en haine. Au sein de ces élites capables de se mobiliser pour « passer à l’acte », J. Sémelin rappelle le rôle essentiel d’individus ou de groupes restreints pour proposer une lecture de la crise qui mette en accusation des populations, puis rendre « légitime » la résolution de cette crise par une violence qui tende vers l’extrême. L’analyse proposée met singulièrement en doute l’idée de massacres coordonnés dans le cadre d’États faibles eux-mêmes en crise (l’Allemagne constituant sur ce terrain une exception). La rhétorique est un élément essentiel dans la construction du massacre et J. Sémelin de constater que le discours s’articule autour de trois items forts : « identité, pureté, sécurité » (p. 40). Il s’agit pour les génocidaires de reconstruire l’identité du groupe sur le registre d’une mémoire blessée et d’y associer l’image d’un groupe ethnique dont la responsabilité devient évidente quand triomphe l’idée romantique que son altérité corrompt tant les fondements que les objectifs des futurs génocidaires. Le massacre, voire le génocide constitue un instrument puissant d’affirmation d’un « pouvoir de détruire » (p. 20). La destruction est une entreprise de démonstration spectaculaire du pouvoir, qui réfute « l’orthopédie » foucaldienne des corps caractéristique d’une modernité du contrôle social, mais montre au contraire la capacité d’un ordre social à se « déciviliser » alors qu’il se perçoit simultanément comme « moderne ». Un État qui a besoin de se légitimer, soit qu’il soit jeune, soit qu’il soit contesté ou vulnérable, est ainsi amené à (se) prouver sa puissance par l’appel à la destruction selon des modalités très variables (p. 275 sq.). L’interdit du meurtre ainsi levé autorise du même coup toutes les formes d’humiliation et d’appropriation de l’Autre devenu parasite : vols et viols souillent l’autre à la mesure du sentiment de souillure éprouvé du fait de son existence ; la destruction témoigne de l’efficacité de la propagande dans la mise à distance de cet Autre auparavant si proche. L’étape ultime de ce processus consiste à ignorer le « tiers ultime » qu’est le survivant, à taire ou falsifier les actes comme les représentations (et pas seulement pour des raisons de responsabilité pénale) en essayant de formater l’opinion au-delà de ses propres frontières.
Dans la mise en œuvre du massacre, J. Sémelin distingue quatre déterminants : la construction de l’ennemi, qui souligne le rôle des « intellectuels » (p. 77), la projection par les médias (p. 97) de ces construits idéologiques sur la scène politique, la légitimation par les autorités morales de la société (singulièrement le rôle des églises, p. 106) et la réceptivité des individus et des groupes à cette propagande qu’ils légitiment au moins en acte si ce n’est en croyance (p. 118). L’auteur montre, dans une analyse riche et fortement charpentée par une bibliographie conséquente, comment chaque génocide correspond à une combinaison spécifique de ces éléments, écartant l’écueil d’une quelconque prévisibilité des événements (l’aporie intentionnaliste de la lecture de l’histoire) tout en permettant d’en déchiffrer le sens. Une fois construit le cadre intellectuel rendant pensable le massacre ou le génocide, son déclenchement dépend d’un processus de décision qui repositionne au centre de l’analyse le pouvoir politique (Adolf Hitler et l’État nazi, l’Akazu rwandais, le rôle personnel de Slobodan Milosevic et Franjo Tudjman) dans la perspective d’une « politique du massacre ». J. Sémelin réintroduit ici la notion essentielle d’intention, aussi bien ciblée dans des hommes et des groupes (gestapo, SS, milices) qui peuvent être identifiés que diluée dans une mise en œuvre collective plus large selon un schéma centre-périphérie. Les modalités de ce schéma (initiatives d’agents locaux, indifférence ou participation populaire) fondent les singularités historiques (chap. 4) et différencient par exemple les génocides juif et croato-musulman perpétrés dans la globale indifférence de la population et le génocide orchestré contre les tutsis rwandais, qui semble avoir fait l’objet d’une participation populaire (bien que celle-ci demeure encore largement à écrire)
[9]. En face, il faut également tenir compte de ceux qui, dans cette situation de violence exacerbée, vont faire le choix de sauver les victimes (les « Justes »), voir comment ces dernières vont résister (p. 267
sq.).
J. Sémelin montre enfin que ces combinaisons s’articulent également avec des logiques extérieures aux sociétés en crise, dans le cadre de relations internationales qui facilitent à des moments donnés la mise en œuvre du génocide. Cette dimension géopolitique contribue à l’émergence d’une structure d’opportunité politique que J. Sémelin retrace pour le 20e siècle en soulignant comment le primat de la souveraineté stato-nationale et de l’homogénéisation nationale contient en creux une possibilité de massacre de masse, accrue par la passivité de la « communauté internationale », dont témoignent a posteriori les débats et procès en responsabilité d’organisations ou d’État tiers, telles l’Union européenne en Yougoslavie ou la France au Rwanda. Le rôle joué par les médias dans l’entreprise de confusion et/ou de légitimation lors des conflits yougoslave et rwandais n’est lui-même pas anodin, contribuant à la passivité (chap. 3). Ce regard porté par l’opinion internationale sur les génocides est de surcroît l’objet d’une instrumentalisation qui ne peut être totalement déconnectée de l’étude de l’objet lui-même, car elle le façonne, ne serait-ce que dans la définition qu’en donne le droit international au sortir de la Seconde Guerre mondiale, puis par les appropriations savantes et militantes dont le terme fait l’objet depuis. Ainsi, le qualificatif « génocide » est décliné en « ethnocide », « fratricide », « politicide » ou « classicide », pour spécifier des déviances par rapport au modèle, qui à la fois diluent le concept de départ en même temps qu’elles autorisent son utilisation politique comme son évaluation intellectuelle. Ainsi, « massacre » ou « crime de masse » permettent-ils, sans être totalement satisfaisants, de sortir des vocables juridiques pour envisager le « processus organisé de destruction des civils, visant à la fois les personnes et leurs biens », ses cibles comme son échelle (p. 387). Cette question des processus et des critères devient saillante dans la détermination des différents types de « violences extrêmes », alors que certains qualificatifs, comme « terrorisme », n’apparaissent pas opérationnels dans les sciences sociales (p. 414 sq.) et engagent à une réflexion renouvelée sur les massacres.
La complexité du phénomène génocidaire est ainsi l’écueil majeur de son analyse, redoublée par les investissements politiques et polémiques dont il fait l’objet au sujet de sa prévention. Le grand mérite de l’ouvrage de J. Sémelin tient à ce que, sur la base d’une bibliographie dense et solide, il circonscrit les problèmes posés par cet « objet détestable » qui s’impose au politiste.
Alexandre BOZA
Institut d’études politiques de Paris
Bertrand Badie, théoricien de l’impuissance dans l’ordre mondial
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S’il est un trait qu’il faut reconnaître à Bertrand Badie, c’est la constance de ses positions théoriques dans le champ des relations internationales. En 1992, il publie une sociologie de la scène mondiale, esquissée avec Marie-Claude Smouts, pour montrer que le monde s’est retourné, c’est-à-dire qu’il a subi un bouleversement tel que les problématiques théoriques traditionnelles des relations internationales sont incapables d’analyser les nouveaux rapports mondiaux
[11]. Il a continué cette perspective de recherche avec un ouvrage sur le désordre international entraîné par la fin des territoires
[12], suivi par un autre portant sur le déclin de la souveraineté
[13]. Il persiste et signe avec son dernier livre remettant en cause le concept de puissance qui a donné sens jusqu’à présent à l’approche réaliste des relations internationales
[14]. Que l’on partage ses analyses ou non, il faut admettre que Badie est un auteur stimulant qui nous oblige à être attentifs à l’évolution du monde et à la production théorique qui l’accompagne, principalement outre-Atlantique, où ses références sont nombreuses.
De quoi s’agit-il ? Que dit Badie ? Il ne cesse de répéter que l’État n’est plus ce qu’il était et que, aujourd’hui, il est concurrencé par des acteurs divers qui tissent des flux transnationaux, matériels et immatériels, qui ont rendu inopérantes les frontières et qui ont fait perdre aux territoires leurs capacités d’ancrage. Il y a une remarquable continuité dans cette pensée consistant à dire que le monde a changé, qu’il s’est retourné, entraînant comme conséquences le découplage entre territoires et identités, provoquant le déclin de l’État avec la fin de la souveraineté et mettant en échec les formes classiques de la puissance à s’imposer à un environnement rebelle et à une adversité désincarnée. Les concepts wéberien et schmittien, affirme l’auteur, qui ont jusque-là été utilisés pour appréhender les rapports mondiaux, ont perdu de leur pertinence, suggérant que la sociologie durkheimienne correspond mieux à la nouvelle réalité sociale internationale.
Le gladiateur impuissant
Comme tous les ouvrages précédents, L’impuissance de la puissance possède une structure ordonnée autour d’une hypothèse forte, bâtie sur trois parties se déroulant selon une logique de progression historique. La première partie, intitulée « La puissance d’hier ou les illusions des gladiateurs », dresse le décor du monde westphalien, où des États ont comme choix de faire la paix et la guerre selon les intérêts du moment et selon les conjonctures. Les rapports entre États se stabiliseront après la Seconde Guerre mondiale, dans la construction d’un système bipolaire, âge d’or de la puissance. Logique territoriale et spatiale et rationalité schmittienne se sont combinées pour dessiner une géopolitique de la puissance dont la grammaire est fournie par Weber au niveau intérieur (le monopole de la violence) et par Hobbes au niveau extérieur (l’état de nature). Souverain à l’intérieur, l’État est un gladiateur à l’extérieur, attentif à la puissance adverse qui permet d’apprécier la sienne propre dans une compétition où elle se mesure par l’écart relatif et non absolu. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, deux gladiateurs, derrière lesquels s’alignent les autres guerriers sommés de choisir leur camp, s’imposeront et se livreront à des démonstrations de force qui ont failli par deux fois dégénérer en conflit nucléaire (1962 et 1973). Mais de manière inattendue, en 1989-91, sans guerre, l’un des deux gladiateurs s’effondre, laissant le champ libre à son adversaire. Le monde devient non pas unipolaire, mais a-polaire.
Dans la deuxième partie, « Impuissance d’aujourd’hui », l’auteur essaie d’analyser cette situation nouvelle où le géant, privé d’ennemi à sa taille, n’est pas moins défié par des alliés inamicaux (France, Allemagne, Mexique, Pakistan…) et des nains aux réelles capacités de nuisance. Avec beaucoup moins de force, Al Qaïda a nui aux USA plus que l’Union soviétique ne l’a fait. C’est quand elle est devenue LA puissance qu’aucun État n’aurait osé défier que, pour la première fois de son histoire, l’Amérique a été attaquée sur son propre sol, déplorant des centaines de victimes. Le 20e siècle s’est achevé en 1989 et le 21e a commencé en septembre 2001. Deux temporalités qui renvoient en fait à deux mondes différents. Dans le premier, la puissance des gladiateurs ordonnait la scène mondiale en suscitant le sens des alliances et des inimitiés. Elle était cependant respectée, se cristallisant dans une pyramide bicéphale où les bases antagoniques et rivales obéissaient à une logique conflictuelle impulsée d’en haut. Dans le monde qui a succédé au premier, la disparition du second pôle de la pyramide libère des dynamiques contestataires non étatiques qui font perdre à la scène mondiale sa cohérence d’antan. Les conflits ethniques se multiplient, avec leurs lots de massacre, le terrorisme se globalise et n’hésite pas à frapper les sanctuaires, les réseaux mafieux se redéploient, bref le gladiateur est défié par des ennemis invisibles en face desquels les chars, les avions et même la bombe atomique seront inefficaces. Dès lors que l’ennemi se déterritorialise, se désétatise, les gladiateurs perdent de leur puissance. Ce que Badie énonce, c’est que l’arithmétique westphalienne n’est pertinente que si les acteurs de la scène mondiale prêtent allégeance à l’État et inscrivent leurs actions dans une identité nationale délimitée.
La troisième partie, intitulée « Le cavalier solitaire pris au piège », suggère au gladiateur américain d’abandonner sa solitude et de s’éloigner de la tentation unilatérale pour accepter le multilatéralisme porté tout aussi par le FMI et l’OMC qu’il a suscités que par la Cour pénale internationale et les Accords de Kyoto auxquels il refuse d’adhérer. L’alternative est la suivante : ou bien il intègre les nouvelles relations internationales pour coopérer dans la gestion des biens communs, dont la sécurité n’est pas le moindre, ou bien il joue au gendarme mondial au-dessus des lois écrites et non écrites. Dans ce dernier cas, il s’expose à être un abcès de fixation cristallisant mécontentements et protestations à l’échelle de la planète à une époque où les opinions se sont saisies de l’international. Le déclin de la raison d’état, la fin de la diplomatie secrète, la disparition des domaines réservés… indiquent que la puissance est contestée aussi par des forces internes qui refusent le fait du prince en matière de relations internationales. La guerre, en effet, n’est plus ce qu’elle était et la puissance non plus.
Il est peut-être opportun de se demander si Badie est un réaliste qui constate que le réalisme a perdu de sa pertinence du fait que le monde historique qui le justifiait a disparu, ou s’il est un anti-réaliste qui pense que Morgenthau et Aron avaient tout faux dès le début
[15]. Est-il un sociologue qui crie son impuissance à analyser la scène mondiale sens dessus dessous ou un critique puissant du réalisme ? Des étudiants s’inspirant de ses travaux pourront-ils élaborer une sociologie des relations internationales ? En tout cas, la dynamique de ses publications pousse vers cette perspective et lui-même donne comme sous-titre à son dernier ouvrage :
Essai sur les incertitudes et les espoirs des nouvelles relations internationales
[16]. Il y a cependant dans cet ouvrage des éléments de débats qui ne cesseront pas de sitôt : la puissance et sa définition, l’état de nature et son usage et enfin l’intégration mondiale et la sociologie durkheimienne.
La puissance et sa définition
On peut admettre avec Badie que les USA ont été incapables de prédire et même de faire face aux attaques du 11 septembre 2001 et que leur formidable force militaire ne les a pas protégé. Cela signifie-t-il pour autant que les USA ne sont plus puissants militairement ? La définition de la puissance et de son usage dans les rapports mondiaux a toujours été problématique et les réalistes eux-mêmes, notamment K. Waltz, reconnaissent avoir des difficultés à utiliser ce concept pourtant central dans leur approche. La difficulté provient de la réduction de la puissance à son aspect militaire, sachant qu’elle est un rapport et non une substance matérielle. La puissance d’État, dans son aspect coercitif et brutal, a reculé, mais se manifeste sous forme d’hégémonie, ce que J. Nye appelle le «
soft power » ou ce que S. Strange nomme le « pouvoir structurel »
[17] et ses manifestations dans les domaines de la sécurité, de la finance, du savoir et de la production. Du point de vue financier, 64,8 % des avoirs en devises dans le monde sont en dollar en 2002. Du point de vue du savoir, les chercheurs américains ont obtenu 36,3 % des prix Nobel distribués entre 1901 et 2003. Du point de vue de la production, sur les 100 premières multinationales, 57 sont américaines (contre 9 britanniques et 6 françaises). Même si l’on ne compte pas la force militaire, où ils ont de loin le budget le plus élevé, les USA demeurent une puissance qui exerce une hégémonie incontestable sur le reste du monde. Dans cette perspective, l’ouvrage de Badie souligne l’impuissance de la puissance militaire, que l’arme nucléaire a, paradoxalement, marginalisée. Ce faisant, il s’inscrit dans une problématique où l’hypothèse de l’état de nature est centrale dans l’analyse des rapports mondiaux, alors que l’évolution de ces rapports suggère qu’elle est une allégorie.
L’hypothèse de l’état de nature
Bertrand Badie continue de s’inscrire dans la problématique hobbésienne où l’impuissance est celle des protagonistes de l’état de nature. Or, il n’est pas sûr que la construction méthodologique de Hobbes soit le meilleur cadre analytique des relations internationales, comme l’ont fait remarquer les libéraux, de Grotius aux théoriciens de la gouvernance globale. Bien sûr, Hobbes lui-même fait référence aux relations internationales dans le fameux chapitre 13 du Léviathan, mais ce passage est isolé dans une œuvre dont la finalité est de construire la légitimité de l’état civil. Les réalistes ont usé et abusé de Hobbes, que les libéraux peuvent tout autant invoquer en référence à l’état civil que préfigure le droit international. Chez Hobbes, aucun protagoniste n’est suffisamment fort pour s’imposer aux autres. Le plus fort, dit-il, peut être tué par un moins fort et donc personne n’est en sécurité. La critique libérale a consisté à dire que le réalisme est une généralisation excessive qui a exploité Hobbes. Après tout, l’état de nature chez cet auteur est une hypothèse méthodologique forgée pour donner une légitimité au Souverain par le contrat. À cet effet, la fiction de l’état de nature, à portée téléologique, est indispensable pour la construction du fondement de l’autorité politique dans l’État nation. Malgré ce qu’a écrit Hobbes dans son chapitre 13 du Léviathan, l’ordre westphalien ne correspond pas à l’état de nature, duquel d’ailleurs les néo-réalistes se sont éloignés en adoptant une approche systémique (tel K. Waltz).
Si le premier monde, celui de la puissance, n’est pas exactement l’état de nature hobbesien, le second (celui de l’impuissance selon Badie) l’est encore moins. Dans le monde a-polaire de l’impuissance, le gladiateur n’est pas un protagoniste parmi les autres. Il est celui qui a éliminé ses concurrents, mais ces derniers ne lui prêtent pas pour autant allégeance et ne le reconnaissent pas comme le Souverain, alors qu’il est tenté de jouer au gendarme pour exercer une hégémonie, stabilisatrice pour les uns et déstabilisatrice pour les autres. Il existe pourtant un droit international et des institutions inter-étatiques, mais il n’y a pas de contrat hobbesien au niveau mondial désignant un souverain global. Sans l’affirmer explicitement, Badie semble souhaiter un tel contrat, susceptible de venir à bout de l’anomie de la « société mondiale » et d’envisager des politiques globales pour l’intégrer. D’où les références à la sociologie de Durkheim relative à la cohésion sociale.
L’intégration mondiale et la sociologie durkheimienne
Ce n’est pas la première fois que Durkheim est sollicité dans la discipline des relations internationales
[18]. Il faut cependant rappeler que la réflexion de Durkheim a porté sur des sociétés nationales dans lesquelles l’État a joué un rôle dans la formation d’une identité nationale (conscience collective) se cristallisant dans une idéologie ethnonationaliste sécularisée. À moins de présupposer l’existence d’une « société mondiale » qu’il faut doter d’une conscience commune, il est difficile d’imaginer l’extinction des ethnocentrismes locaux à qui les différentes collectivités humaines ont donné des foyers nationaux. La pluralité des États nations est l’expression de la multitude des ethnocentrismes et non l’inverse.
Les sociologues ont toujours construit leur objet aux niveaux macro (l’État nation), méso (le groupe) et micro (l’interaction individuelle) et leurs problématiques sont marquées par cette échelle constitutive de leurs concepts. Peut-il exister un niveau supérieur à celui de la macro-sociologie ? N. Smelser estime que plus l’objet s’éloigne du niveau micro, plus il gagne en densité sociologique, ce qui ne l’empêche pas de penser qu’une sociologie internationale est difficile à imaginer
[19].
Au lieu de regarder vers la sociologie, dont les approches ont été trop marquées par les cadres de l’État nation auquel les sociétés se sont identifiées, il faut plutôt solliciter l’anthropologie, qui bâtit ses approches sur l’hypothèse de l’universalité de l’homme, au-delà de ses singularités culturelles. Cela rencontrera l’intérêt croissant des opinions pour les questions relatives à la sécurité collective, à l’équilibre écologique de la planète, aux droits de l’homme…, ce qui incite à introduire le concept d’humanité et de biens publics mondiaux dans une perspective kantienne, dans laquelle le droit reste la seule alternative à « l’insociable sociabilité ». Même si les hégémonies persisteront sous une forme ou sous une autre, l’avenir dans ce contexte n’est pas à la puissance, mais au droit pour éviter l’anomie d’une société de plus en plus transnationale, dont la sociologie anthropologique reste à inventer.
Lahouari ADDI
IEP de Lyon / GREMMO, Maison de l’Orient
Varennes, ou la mise à mort de l’Idée constitutionnelle
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Avec la liberté que permet une grande culture, Mona Ozouf ne cesse de nous convier à la suivre dans ses interrogations au sujet des mystères non pas du passé national, mais de ses interprétations par les philosophes, les historiens ou les romanciers, ces derniers si précieux pour dire la psychologie humaine
[21]. Convaincue de la réalité de l’épaisseur du temps et de la nécessité pour les hommes et les femmes de s’inscrire dans une chaîne dont la succession devient leçon, M. Ozouf s’est attachée à scruter le mythe fondateur de la démocratie française : une Révolution des droits qui, ayant échoué dans son ambition de régénération
[22], aura néanmoins obtenu, mais avec un siècle de décalage, une éclatante revanche grâce à l’École de la République devenue celle de la France
[23]. Et le succès de cette entreprise fut de mettre à jour la nature d’un rapport au temps qui permettait la récupération de l’ensemble du passé national. La grande trouvaille des pédagogues de la Troisième République aura été ce temps immobile du
Tour de la France de deux enfants dans lequel la géographie a été choisie pour faire lien et découvrir la continuité de lieux où les grands hommes se succédaient comme autant de héros à imiter. Ainsi l’esprit des enfants était-il bâti autour d’un temps imaginaire, tout fait de progrès et de continuité, un temps bienfaisant qui, au-dessus d’une réalité discontinue et problématique, échappait aux dangers opposés des regards exclusifs : celui de l’espoir des seuls lendemains à venir ou, à l’inverse, celui de la seule nostalgie de modèles passés. Oublieux des circonstances, du hasard et du rôle des individus ayant – ou non – infléchi leur destin, ce temps imaginaire et ignorant des contingences de la politique avait l’avantage d’échapper au contrôle de la réalité. Ainsi d’une idée républicaine ou d’un modèle républicain, qui ont longtemps refusé d’interroger leur lien avec le temps de la Terreur ou, plus près de nous, avec le refus du droit de vote pour les femmes ou les indigènes. Et l’on se souvient de la bataille menée par Mona Ozouf aux temps des deux Bicentenaires – celui de 1789, comme de 1792 – pour expliquer que l’avenir de l’idée républicaine résidait dans une nécessaire prise de distance tant à l’égard d’une Révolution « terminée » avec Bonaparte que d’une Troisième République qui avait d’autant mieux enraciné le pays dans le passé qu’il était encore largement rural et artisanal
[24]. Avec le même esprit d’indépendance, l’auteur aborde aujourd’hui le mystère de l’idée constitutionnelle, dont le malheur nous est conté au travers de cette fuite royale de trente-six heures dont l’échec, qui désolait tant madame de Staël, donna le sceau du définitif à la tragédie d’un roi qui, n’ayant su – ni pu – devenir constitutionnel, entraîna dans sa chute l’idée constitutionnelle, inséparable du gouvernement modéré. Il était l’héritier d’une lignée de rois dont les corps s’étaient confondus avec celui de la nation ; après le despotisme de Louis XIV et la perversité de Louis XV, il avait été follement populaire ; l’humiliation de cet homme de bonne volonté, mais irrésolu, deviendra celle du gouvernement constitutionnel, celui des droits individuels garantis et des pouvoirs séparés, équilibre que, deux ans auparavant, les hommes du Serment du Jeu de paume et de la Déclaration avaient cru pouvoir hisser au rang des vérités éternelles de la Raison
[25].
Paru en 2005, ce
Varennes témoigne d’une curiosité renouvelée pour l’histoire politique. En creusant les raisons de l’échec de la première Constitution de la Révolution et en lui donnant des causes politiques où le hasard très humain se mélange aux convictions les plus ancrées, le champ traditionnel des interrogations s’élargit, puisque le mot de Constitution est absent de la République des
Lieux de mémoire, parus en 1984
[26], comme du manifeste
Pour une histoire politique, paru en 1988
[27]. Que s’est-il passé ? Il y a eu l’expérience répétée d’alternances électorales, sans que soit changé le régime constitutionnel issu des révisions des années 1958-62-74. Mona Ozouf le sait et, au travers du rappel des débats constitutionnels des années 1789-92, qui constituent la trame de ce livre, elle ne manque pas de signaler les solutions – chef du pouvoir exécutif constitutionnel élu au suffrage universel et contrôle de constitutionnalité opéré par un Conseil extérieur à la représentation – auxquelles la République du 20
e siècle a fini par se rallier. Et ce recul donne sa liberté à un livre qui oscille entre les retours en arrière – avec l’image des désolants retours de Versailles à Paris de juin et octobre 1789 – et les comparaisons futures, sans jamais perdre le fil conducteur : méconnue pour n’avoir pas séparé radicalement le passé du présent, comme le 14 juillet ou le 10 août, la journée du 21 juin 1791 est également une journée révolutionnaire décisive, dans la mesure où c’est le roi lui-même qui a compromis la magie royale du père paternel. En cherchant à gagner la frontière avec sa famille – mais non l’étranger, comme diront ses ennemis –, Monsieur Durand a fourni une pièce irrécusable à l’angoisse du complot, inséparable d’une Révolution gouvernée par l’imprévu. L’image de la fuite en berline avec les conditions de l’arrestation dans une épicerie, elle-même suivie de l’interminable retour au milieu d’une foule n’obéissant plus qu’aux décrets de l’Assemblée, ouvrira la voie à la guerre que le roi redoute, à l’appel à l’étranger que la reine espère, au langage de la « patrie en danger » des patriotes qui n’attendent que cela. Et ce langage rendra d’autant plus inaudible le sage raisonnement constitutionnel que, par la voix du talentueux Barnave, les constitutionnels ont commencé par nier la réalité et à faire semblant que rien ne s’était passé : innocentant un roi qui aurait été « enlevé », ils devront affronter la colère des clubs et le sang du Champ de Mars. Pris de peur, ils chercheront à réhabiliter le roi, à restreindre le suffrage et, commençant à saisir que la force du pouvoir exécutif constitutionnel a partie liée avec la sécurité publique, ils décident de doter le roi d’un meilleur titre – représentant de la nation et non plus premier fonctionnaire public – et de meilleurs pouvoirs, avec un veto suspensif pendant deux législatures. Lucide, Louis XVI n’aura guère d’illusions quant à ces faux semblants, même s’il se prêtera à l’ultime comédie d’un assentiment où l’on célébra dans des larmes de joie la fin d’une Révolution si heureusement « fixée ».
Loin de tout déterminisme, Mona Ozouf met son immense honnêteté à montrer que la fuite aurait pu ne pas être absurde et qu’elle a même joué de malchance à être suivie de la fusillade du Champ de Mars, où Lafayette est compromis. Pour que la fuite ne soit pas absurde, il suffit d’admettre – et Jaurès et Quinet ont fait cet effort – que le pouvoir exécutif, dépouillé de tout moyen constitutionnel – veto, appel au peuple et seconde chambre pour résister à la tyrannie de la majorité, dira Tocqueville – était justifié à tenter une sortie. Prisonnier à Paris, interdit de choisir son culte, le roi dit constitutionnel voulait prendre une initiative de façon à poser ses conditions à un processus constitutionnel dont il avait été entièrement exclu. Son malheur fut d’avoir écrit avant de partir un testament, montrant que les considérations religieuses avaient pesé plus lourd que les projets constitutionnels dans lesquels il n’a jamais voulu aller au-delà de ce qui avait déjà été accordé : libertés locales, libre expression des opinions, représentation pour le vote du consentement à l’impôt. C’est aussi le sens du manuscrit du marquis de Bouillée, que le roi aurait chargé de penser l’avenir si Varennes avait réussi, et Mona Ozouf d’évoquer les querelles historiographiques qui, en Angleterre ou en Amérique, n’ont cessé d’aborder l’interprétation de la fuite et des documents qui l’entourent. Il est clair que le jugement sur ce roi secret, peu gracieux, mais non dénué d’intelligence, dit-elle, mieux doué pour le martyre que pour le commandement, est inséparable de l’interrogation majeure. Et le roi sera d’autant plus facilement considéré comme un traître que le pays se sent sous la menace de l’étranger, au péril de l’ennemi extérieur, redouté autant que haï. À l’inverse, si le danger majeur doit venir de l’ennemi intérieur, les nombreuses prophéties de malheur, entendues au cours de deux années d’une Révolution incapable de se terminer par une Constitution viable, prendront le pas : de l’abbé Maury, « corneille de malheur » qui comprend très bien la question du rapport au temps brisé, à Duport, Barnave, Mirabeau – sans compter Robespierre encore si hésitant –, les avertissements n’ont pas manqué sur le danger de dépouiller le pouvoir exécutif de ses moyens d’action comme d’abandonner à lui-même un peuple « mobile » qui, après avoir tout renversé, sera naturellement tenté d’aller chercher refuge dans les bras d’un nouveau tyran… Et, de l’Assemblée aux clubs qui se divisent alors entre Jacobins et Feuillants, dans un bref « moment républicain », toute l’histoire de la République à venir se décline : celle des Anciens, et de leur vertu moralisante et unanimiste, celle des Modernes, qui savent que la liberté a besoin d’organisation et de représentation.
Varennes aura une grande postérité imaginaire, et pas seulement en raison du voyage dans la berline où commence l’étonnant face-à-face entre une reine dans la peine et Barnave, jeune homme « stendhalien » envoyé par l’Assemblée Nationale et se mettant à rêver qu’il pourrait faire l’éducation politique de Marie-Antoinette. Varennes hante l’esprit des Français qui ne se lasseront pas de revivre les peut-être dans les livres, le cinéma, la vie politique où l’épisode recommence, mais avec des enjeux différents : il y aura le départ de Louis XVIII qui, détourné des rivages par les sages conseils de Talleyrand, va attendre à Lille, puis à Gand ; Charles X gagnera lentement la mer, sans soulever le moindre intérêt ; fermant le ban, Louis-Philippe sera condamné à subir l’humiliation infligée dix-huit ans plus tôt à son cousin. Morte à Varennes, la légitimité dynastique n’était plus rien. Et la légitimité constitutionnelle ? Son histoire sera tourmentée. Jusqu’à la brusque disparition du général de Gaulle, le 29 mai 1968, où le destin hésite. Quittant l’Elysée, l’homme aurait dit : « Je ne serai ni Pflimlin, ni Daladier, ni Louis XVI ». Le spectre de Varennes était là. Mais, avec la décision de « faire face », la légitimité nationale allait retrouver un corps et Baden-Baden deviendrait « l’exact déni » de Varennes.
Ce Varennes est le premier titre de la collection renouvelée de la prestigieuse série des « Trente journées qui ont fait la France » et les belles lectures des années 1960. Inaugurée au début du 21e siècle par cette somptueuse méditation sur le suicide de la royauté constitutionnelle, elle appelle une suite, celle de la journée où fut rétablie la République constitutionnelle…
Odile RUDELLE Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)
[1]
Jacques Sémelin,
Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Le Seuil, 2005 (La couleur des idées).
[2]
Synthèse que l’on peut compléter par les ouvrages récents plus historiens de Bernard Bruneteau,
Le siècle des génocides. Violences, massacres et processus génocidaires de l’Arménie au Rwanda, Paris, Armand Colin, 2004, et David El Kenz (dir.),
Le Massacre, objet d’histoire, Paris, Gallimard, 2005 (Folio histoire).
[3]
J. Sémelin choisit à dessein une définition large du concept pour le rendre opérationnel, celle d’une « forme d’action le plus souvent collective de destruction de non-combattants », que ce soit ou non dans un contexte plus large de guerre (p. 19 et 163).
[4]
La conclusion et les annexes reviennent sur cette question en rappelant comment cet objet est à la croisée de l’éthique de conviction et de l’éthique de responsabilité. J. Sémelin présente ainsi une fiche d’enquête visant à rendre sa méthode plus « transparente », suivie d’une introduction au problème polémogène du comparatisme en matière de génocide. Enfin, J. Sémelin présente rapidement l’Encyclopédie électronique des massacres et génocides engagée dans le cadre du CERI/Sciences Po et qui témoigne de ce que cette recherche est encore un «
work in progress ».
[5]
On peut se reporter, en complément de l’ouvrage, au dossier « Rationalités de la violence extrême »,
Critique internationale, 6, hiver 2000, p. 122-175. On trouve également des contributions au colloque « Violences extrêmes » de novembre 2001 sous la direction de Jacques Sémelin, Nathalie Duclos et Isabelle Sommier dans la
Revue internationale des sciences sociales, 174, décembre 2002, et en ligne dans les archives 2001 de l’Association française de science politique (<
http:// www. afsp. msh-paris. fr>).
[6]
Sur ce sujet, voir la table ronde « Les figures de l’ennemi intérieur » organisée par Yves Viltard en 1999 lors du 6
e Congrès de l’Association française de science politique, dont certaines communications firent l’objet d’une publication dans le dossier « Construire l’ennemi intérieur »,
Culture et Conflits, 43 (<
http:// www. conflits. org>).
[7]
Claude Lefort,
L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1981. Voir notamment les chapitres 2 à 5, lorsque C. Lefort évoque que, « ce qui défie l’imagination réaliste, c’est que la société s’ordonne en quête de son unité, qu’elle témoigne d’une identité commune latente, qu’elle se rapporte à elle-même par la médiation d’un pouvoir qui l’excède et que, simultanément, il y ait des formes de sociabilité multiples, non déterminables, non totalisables » (p. 85). D’une certaine manière, l’étude des massacres de masse prolonge l’étude des régimes totalitaires en recherchant comment ces massacres répondent à une logique totalisante sans poser l’équation « totalitarisme = génocide » comme point de départ, c’est-à-dire sans poser le primat du régime politique (p. 407).
[8]
Sur cette question, l’ouvrage de Philippe Braud,
L’émotion en politique. Problèmes d’analyse, Paris, Presses de Sciences Po, 1996 (Références inédites), fait un point intéressant, montrant tout le profit que l’on peut tirer, ainsi que les limites de telles approches (cf. notamment p. 54-72). Ainsi, la question épistémologique du passage de l’inconscient individuel dans lequel intervient l’Autre et qu’analyse en 1921 Sigmund Freud dans « Psychologie collective et analyse du moi » vers un inconscient collectif fait l’objet d’une querelle au sein et au-delà de la communauté des psychanalystes, dont il faut tenir compte avant de manier ces concepts, car « la psychologie des foules traite donc de l’homme isolé en tant que membre d’une lignée, d’un peuple, d’une caste, d’une institution ou en tant que partie d’un agrégat humain qui s’organise en foule pour un temps donné, dans un but déterminé. […] Mais pourtant […] il nous en coûte d’accorder au facteur nombre une importance telle qu’il lui serait possible d’éveiller à lui seul dans la vie psychique de l’homme une pulsion nouvelle et ordinairement non activée » (Sigmund Freud, « Introduction », dans « Psychologie collective et analyse du moi »,
Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981).
[9]
Les évaluations disponibles (7 à 8 % de la population hutu, soit 14 à 17 % des individus adultes), selon Scott Strauss, permettent d’élaborer des hypothèses qui restent sujettes à caution, notamment parce que, parmi eux, seul « un petit nombre d’exécutants armés, spécialement zélés, se sont taillés la part du lion dans ces tueries » (p. 254).
[10]
Bertrand Badie,
L’impuissance de la puissance. Essai sur les incertitudes et les espoirs des nouvelles relations internationales, Paris, Fayard, 2004.
[11]
Bertrand Badie, Marie-Claude Smouts,
Le retournement du monde. Sociologie de la scène mondiale, Paris, Presses de Sciences Po, 1992.
[12]
Bertrand Badie,
La fin des territoires. Essai sur le désordre international et sur l’utilité sociale du respect, Paris, Fayard, 1995.
[13]
Bertrand Badie,
Un monde sans souveraineté. Les États entre ruse et responsabilité, Paris, Fayard, 1999.
[14]
Bertrand Badie,
L’impuissance de la puissance…,
op. cit.
[15]
Hans Morgenthau et Raymond Aron ne sont pas cités dans la bibliographie en fin d’ouvrage.
[16]
Nous ne savons pas si l’expression « nouvelles relations internationales » signifie sous sa plume les rapports mondiaux ou la démarche qu’il propose pour analyser ces rapports.
[17]
Joseph S. Nye,
Le leadership américain. Quand les règles du jeu changent, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1992 ; Susan Strange,
States and Markets. An Introduction to International Political Economy, Londres, Pinter, 1988.
[18]
Sur l’usage d’Émile Durkheim par les internationalistes, cf. Jeremy Larkins, « Representations, Symbols and Social Facts : Durkheim in International Relations Theory »,
Millennium, 23, 1994, p. 239-264, et Frédéric Ramel, « Les relations internationales selon Durkheim. Un objet sociologique comme les autres »,
Études Internationales, 35 (3), septembre 2004, p. 495-514.
[19]
Neil J. Smelser,
Problematics of Sociology. The Georg Simmel Lectures, Berkeley, University of California Press, 1995, p. 76.
[20]
Mona Ozouf,
Varennes, la mort de la royauté, Paris, Gallimard, 2005.
[21]
Mona Ozouf,
Les aveux du roman, le 19e siècle entre l’Ancien Régime et la Révolution, Paris, Fayard, 2001.
[22]
Mona Ozouf,
L’Homme régénéré. Essai sur la Révolution française, Paris, Gallimard, 1989.
[23]
Mona Ozouf,
L’École de la France. Essais sur la Révolution, l’utopie, l’enseignement, Paris, Gallimard, 1984.
[24]
Mona Ozouf, « L’idée républicaine et l’interprétation du passé national »,
Annales. Histoire, Sciences Sociales, 53 (6), novembre-décembre 1998, p. 1075-1087.
[25]
Mona Ozouf,
Varennes, la mort de la royauté, op. cit.
[26]
Pierre Nora (dir.),
Lieux de mémoire. La République, Paris, Gallimard, 1984.
[27]
René Rémond (dir.),
Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, 1988.