2006
Revue française de science politique
Lectures critiques
Lectures critiques
De « l’ancien » au « nouveau » Maitron
[yy1]
Le premier des douze volumes du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, mouvement social de 1940 à 1968, réunissant quelque 500 biographies pour le volume papier (comprenant les noms commençant par A et B), et 2 000 notices dans le cédérom qui l’accompagne, vient de sortir aux éditions de l’Atelier. À raison de deux volumes par an, on devrait bientôt disposer d’un outil scientifique qui, sous la direction de Claude Pennetier, associe des centaines de contributeurs. Cette nouvelle série s’inscrit dans la continuité d’une œuvre collective commencée il y a un demi-siècle. Mais elle en renouvelle nombre d’aspects, non seulement grâce aux ressources informatiques, mais aussi quant à l’éventail des acteurs retenus. De ce point de vue, elle interroge les évolutions des militantismes et le sens du « mouvement ouvrier ».
Par un appel lancé en juillet 1958 dans une revue qu’il avait fondée – L’actualité de l’histoire –, Jean Maitron proposait aux historiens de collaborer sous sa direction à la réalisation d’un Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français qui, de la Révolution française à 1939, devait « comprendre » ceux qui avaient « milité », à un moment ou un autre de leur trajectoire personnelle, au sein du mouvement ouvrier. Quatre périodes furent successivement traitées : de la Révolution française à la 1re Internationale (3 volumes) ; la 1re Internationale et la Commune (6 volumes) ; de la Commune à la Grande Guerre (6 volumes) et de la première guerre mondiale à la seconde guerre mondiale. La publication commença en 1964. Elle compte 44 volumes à ce jour et est désormais accessible sur un cédérom Mac/PC. Près de 260 contributeurs, dont certains des meilleurs spécialistes de l’histoire sociale et politique, de Maurice Agulhon à Michèle Perrot, de Madeleine Reberioux à Pierre Broué, d’Yves Lequin à Nicole Racine, de Maurice Moissonnier à Jacques Girault, ont apporté leur concours à Jean Maitron, puis à son successeur Claude Pennetier, pour réaliser cette œuvre unique. Que le DBMOF ait pu associer tant d’historiens aux options idéologiques différentes et/ou opposées, aux statuts multiples (il y eut aussi beaucoup de militants-historiens parmi les collaborateurs), qu’il ait accueilli, en les biographiant, communistes et socialistes, anarchistes et trotskistes, syndicalistes chrétiens et coopérateurs, « renégats » et « apostats », résulte d’un accord intéressé entre les auteurs et d’une garantie morale et scientifique, qu’offrait précisément Jean Maitron. Accord en premier lieu sur l’éloge à rendre aux militants, mais accord aussi et surtout sur la nécessité de faire droit à cette histoire au sein de l’Université, et par conséquent, de visibiliser et d’aider au développement de ce champ de recherche. De ce point de vue, le Dictionnaire est indissociable de l’ensemble de l’œuvre de Jean Maitron : fondation en mars 1949 de l’Institut français d’histoire sociale destiné à accueillir les archives de militants ; création d’une revue scientifique, en 1960, Le Mouvement social ; fondation à l’Université de Paris d’un centre d’histoire du syndicalisme, l’actuel Centre d’histoire sociale de Paris I.
En offrant aux chercheurs un outil biographique qui est également un répertoire de sources d’archive et de presse, mais aussi bibliographique (chaque notice est suivie de l’indication des sources et des œuvres du biographié), Jean Maitron proposait aussi aux acteurs collectifs du mouvement ouvrier (syndicats, partis politiques, mutuelles, etc.) un « lieu de mémoire » qui leur fût propre et qui reconnaisse leur histoire. « Retenir les militants, aider à la résurrection des obscurs, être en quelque sorte leur mémoire, permettre une nouvelle approche de l’humain, tel est le grand but du Dictionnaire », affirmait Jean Maitron. Par opposition, en effet, aux ouvrages dans lesquels les élites dominantes s’auto-définissent comme légitimement dominantes (par exemple, le Who’s Who ?), le DBMOF se propose de légitimer à la fois scientifiquement et symboliquement les élites dominées. On peut en ce sens le définir comme le Dictionnaire des élites obscures, d’où les nombreuses notices très brèves sur tel ou tel militant arraché à l’anonymat d’une histoire longtemps méprisée. En recensant tendanciellement, tous les militants, ou du moins le plus grand nombre, le DBMOF tente de brouiller la frontière entre les « grands » et les « petits », interroge les opérations sociales de classement qui « grandissent » indûment les uns et rejettent dans l’invisibilité les autres, promeut à la dignité « d’individualité » tous ceux qui ont eu à lutter contre les entreprises sociales d’indéfinition de soi et qui ont eu recours à l’action militante pour ce faire.
La nouvelle série s’inscrit résolument dans la continuité de cette histoire scientifique et symbolique. Comme le DBMOF, le DBMOMS (1940-1968), associe des militants aux statuts très variables, ce que reflètent les notices elles-mêmes, parfois brèves, parfois développées, mais toujours extrêmement fiables. Comme le DBMOF, le nouveau Maitron résulte de la mobilisation collective de centaines de chercheurs. Il s’en distingue cependant sous deux aspects de nature différente. Il s’adapte aux évolutions de l’histoire visée en devenant Dictionnaire du mouvement ouvrier, mouvement social. Il associe à la version papier une version cédérom beaucoup plus développée qui contient les notices imprimées.
En devenant Dictionnaire du mouvement social, le nouveau Maitron adapte sa visée aux évolutions mêmes des mobilisations qui caractérisent la période 1940-1968. Cette période voit bien évidemment des luttes ouvrières notables, jusqu’au plus grand mouvement de grèves de l’histoire de France en mai-juin 68. C’est l’époque de la grande influence du mouvement communiste et, sur le plan idéologique, du marxisme, qui irrigue nombre de secteurs de la connaissance. C’est aussi une époque relativement faste pour le mouvement syndical, même s’il est, en France, divisé. Le nouveau Dictionnaire fait toute sa place à cette histoire, comme l’attestent les notices fouillées consacrées à des intellectuels marxistes comme Althusser, Axelos, Agulhon, Jean Baby ou André Barjonnet, à des dirigeants communistes comme René Andrieu, Robert Ballanger, Paul Balmigère, Virgile Barel ou encore à de nombreux dirigeants syndicaux appartenant à la CGT, la CGT-FO, la CFTC, la CFDT ou la FEN pour l’essentiel.
Mais cette période se caractérise aussi par la diversification des fronts de lutte, depuis la Résistance jusqu’aux luttes étudiantes en passant par les combats féministes, les luttes anticolonialistes, les actions d’aide au « tiers-monde », etc. On ne peut donner ici que quelques aperçus de l’élargissement du champ des notices du nouveau Maitron. On retiendra celles consacrées à Lucie Aubrac et à Raymond Aubrac, dont les trajectoires conduisent de la Résistance à de multiples formes d’engagement qui font signe aux formes les plus actuelles d’actions dans les ONG, l’altermondialisme, les luttes pour les droits de l’homme ou les luttes pour la mémoire de ce que fut l’action des Résistants ; celles aussi d’Henri Alleg ou de Maurice Audin à cause de l’importance, pour la période, de la guerre d’Algérie ; celles de Collette Audry, Marcelle Auclair ou de Simone de Beauvoir pour le féminisme ; celles enfin de Roger Barralis ou de Luc Barret, militants et dirigeants de l’UNEF et du PSU. De notice en notice, émergent progressivement un ensemble d’acteurs dont les trajectoires biographiques, souvent complexes, dessinent peu à peu la carte des luttes contre les différentes formes de domination sociale tout en en révélant à la fois les intersections et les parallélismes. Comme toute opération historiographique, cette évolution pose de nombreux problèmes : signifie-t-elle, ne serait-ce qu’implicitement, que les séries anciennes portent l’empreinte d’une conception des mouvements sociaux plus attentive aux luttes ouvrières syndicales et politiques au détriment des précurseurs de ceux qui, désormais, sont de plein droit dans le nouveau Dictionnaire ? Si c’est le cas, cette évolution signifierait-elle que les intellectuels (au sens large) désormais très représentés, ont été sous-estimés ? Et que les clivages qui apparaissent en force aujourd’hui (relatifs au « genre », aux questions « coloniales », au « racisme », etc.) mériteraient, par un effet retour, d’être revisités ? C’est donc tout le problème des continuités et discontinuités entre le mouvement ouvrier et les « mouvements sociaux » que pose de fait cette nouvelle série.
Le nouveau Maitron se distingue aussi par sa dualité formelle : édition papier et édition informatique incomparablement plus développée. Cette solution n’est pas seulement technique : elle vise la coexistence de l’imprimé et de l’informatique, et appelle par conséquent à des usages variés. Le développement des luttes et des organisations, la multiplication des sources (en particulier, l’apport inestimable des sources orales), permet aujourd’hui de connaître un si grand nombre d’acteurs qu’il était indispensable d’adjoindre à l’imprimé les ressources que procure le cédérom. La version informatique offre de multiples possibilités grâce à des moteurs de recherche qui permettent de regrouper les notices qui concernent un même individu, une même période, un même enjeu, une même organisation, un même lieu. Au-delà, l’informatisation conditionne et rend possible les biographies collectives qui prendront place dans les recherches qui croisent les acteurs recensés, d’où l’utilité d’un réservoir de notices aussi important. Il faut souhaiter que les chercheurs sauront se saisir des possibilités qu’offre la version informatique, afin de découper des collectifs d’individus qui pourront utilement participer à l’analyse sociologique des phénomènes étudiés. La réussite scientifique du Dictionnaire dépend en partie de ces usages.
Bernard PUDAL
Paris X-Nanterre
Empires du mal, empires du bien…
Le terme « empire » est redevenu à la mode. Après la disparition de l’URSS, il n’a pas fallu longtemps avant de voir ce terme réapparaître, désignant tour à tour les États-Unis et « la globalisation ». On citera, parmi les principaux travaux récents sur la question,
Empire des philosophes Michael Hardt et Antonio Negri
[2], ainsi que
Empire et, surtout,
Colossus de l’historien Niall Ferguson
[3]. L’« empire américain » pour les uns, l’« empire mondial » pour les autres, aurait succédé à l’« empire soviétique ». Progressivement, d’autres écrits ont commencé à utiliser ce même concept pour nommer l’Union européenne ; on mentionnera ici
Das kosmopolitische Europa du politiste Edgar Grande et du sociologue Ulrich Beck
[4]. L’utilisation d’un même terme pour désigner des objets aussi différents ne peut qu’interpeller le politiste. En effet, lorsqu’une même notion est utilisée pour désigner des objets par ailleurs considérés comme très différents, deux explications sont possibles. Soit les objets en question ont été mal observés, mal analysés et mal compris, soit l’outil servant à mener ces observations et à développer ces analyses n’est pas utilisé avec suffisamment de rigueur. C’est cette dernière piste qui s’avère indéniablement porteuse pour les deux premiers auteurs, tandis que les problèmes soulevés par le livre de Beck et Grande sont plus complexes.
Imperial Ends d’Alexandre J. Motyl
[5], présenté ensuite, sera l’occasion de montrer quelles pistes de recherche peuvent être ouvertes autour du concept d’empire.
Des empires se matérialisent-ils sous nos yeux ?
D’emblée, indiquons que la lecture des ouvrages parlant de l’« empire américain » et de l’« empire mondial » révèle un emploi beaucoup trop approximatif de ce concept. Dans
Empire, qui a fait couler beaucoup d’encre, Negri et Hardt expliquent que « l’empire de matérialise devant nos yeux »
[6]. En effet, pour les deux auteurs, « au cours des décennies passées […] nous avons été les témoins d’une globalisation irrésistible et irréversible des échanges économiques et culturels. […] De ce fait, l’État nation a de moins en moins de pouvoir pour réguler ces flux et imposer son autorité sur l’économie. […] Toutefois, le déclin de la souveraineté des États nations ne signifie pas que la souveraineté en tant que telle ait décliné. […] Notre hypothèse de base est que la souveraineté a revêtu une nouvelle forme. […] Nous appelons empire la nouvelle forme de souveraineté globale. […] Par opposition à l’impérialisme, l’empire n’établit pas de centre de pouvoir territorial et ne se fonde pas sur des frontières fixes. C’est un appareil de régulation [
apparatus of rule] décentralisé et déterritorialisé qui incorpore progressivement la totalité du monde [
global realm] dans ses frontières ouvertes et en expansion »
[7]. Cette définition aux accents indéniablement marxistes est tentante car elle se réfère à des notions qui évoquent les empires. En effet, le déclin de la souveraineté des États nations face à un ordre supranational (ici la globalisation) rappelle, d’une certaine manière, la périphérie des empires. Cependant, les auteurs disent explicitement qu’il s’agirait d’un empire dépourvu de centre. Plus loin, ils précisent leur pensée : « L’impérialisme est dépassé. Aucune nation ne sera plus un
leader mondial comme les nations européennes le furent. » Au cas où un doute subsisterait, ils rajoutent que « les États-Unis ne sont pas et en effet aucun État nation ne peut, aujourd’hui, former le centre d’un projet impérialiste »
[8]. Cette définition soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout : si aucun État ne constitue le centre de cet empire, on ne voit pas qui peut être le détenteur de la « souveraineté globale » évoquée. Or, qu’elle soit conçue comme indivisible pour les héritiers de la pensée de Jean Bodin ou qu’elle soit partagée entre différents États liés entre eux selon la théorie fédéraliste, la souveraineté requiert un ou des détenteurs étatiques identifiés. Par ailleurs, la définition de Negri et Hardt est en contradiction avec tous les travaux antérieurs en matière d’empire. En effet, ceux-ci font de l’existence d’un centre l’une des caractéristiques principales des empires
[9]. Renier l’existence d’un centre politique revient à nier l’existence même d’un empire. Wallerstein a depuis longtemps théorisé ce point, expliquant que la présence d’un centre politique est précisément ce qui différencie l’empire des économies-mondes
[10], autrement dit un système politique composite d’un réseau économique supranational. Cooper porte un jugement sans appel sur la démarche de Negri et Hardt : « Ils dissolvent la politique dans un réseau amorphe mais tout-puissant »
[11].
De leur côté,
Empire et
Colossus de Ferguson appellent également à de sérieuses réserves. Il faut tout d’abord préciser que, contrairement à Negri et Hardt, l’historien britannique est un fervent défenseur de l’empire et en particulier de l’empire américain, puisque l’empire victorien n’est plus. L’empire américain serait le successeur de l’empire britannique et ceci serait pour le bien planétaire, ou presque : « Je n’ai aucune objection de principe contre un empire américain. En effet, une partie de mon argumentation consiste à dire que de nombreuses parties du monde bénéficieraient d’une période de domination américaine ». Et de bien préciser que « ce qui est requis, c’est un empire libéral »
[12]. Ferguson le répète : « Je suis fondamentalement en faveur de l’empire. En effet, je crois que l’empire est plus nécessaire au
21e siècle que jamais […]. Le problème au Libéria, comme dans tant de pays africains sub-sahariens, est tout simplement le mauvais gouvernement : des dictateurs corrompus et sans loi dont la conduite rend le développement économique impossible et encourage l’opposition politique à s’exprimer sous la forme de la guerre civile. Ces pays ne se corrigeront pas d’eux-mêmes. Ils ont besoin que soit imposée une sorte d’autorité extérieure »
[13]. Son objectif a le mérite d’être clair ; la qualité de son argumentation l’est, en revanche, nettement moins. En effet, le fil conducteur de son analyse, qui se poursuit d’
Empire à
Colossus, est que les États-Unis constituent le nouvel empire anglophone. Mais c’est un « empire en déni », les USA n’ayant pas réalisé qu’en endossant le rôle mondial de l’État britannique, ils héritaient en même temps d’un empire
[14]. Ferguson explique alors que les États-Unis sont un empire et
l’ont toujours été
[15], mais qu’ils refusent d’admettre qu’ils en sont un et qu’à force de refuser d’être l’empire qu’il doivent être, ils finiront par perdre leur empire
[16]… Cette argumentation pose problème à plusieurs titres. D’abord, le lecteur est en droit de se demander quelle est la validité d’une analyse produite par un historien cherchant à tout prix à imposer une interprétation particulière de faits sociaux quand lui-même note que les acteurs la refuse et n’agissent pas de manière à confirmer ce souhait d’analyse. Ensuite, cette analyse omet que les États-Unis n’ont pas toujours été un empire, mais plutôt commencé comme des territoires coloniaux sous domination anglaise et française. La guerre d’indépendance de 1776 à 1783 a précisément consisté à transformer ces colonies en un État souverain. Enfin, au-delà de cette imprécision historique peut-être pardonnable, on notera une contradiction. En effet, Ferguson, qui affirme ici la continuité de l’empire américain, avance ailleurs qu’il n’y a pas continuité impériale, mais une succession de phases de domination qu’il qualifie d’impériales : « Même quand ils conquièrent, ils résistent à la tentation d’annexer – l’une des raisons pour lesquelles leurs prises de possession impériales outre-mer ont toujours tendu à être de relativement courte durée et continueront probablement de l’être »
[17]. L’argumentation cesse définitivement d’être convaincante lorsque l’on s’attache à la définition du concept d’empire utilisé par l’auteur. Le ton est donné par une mise en garde méthodologique pour le moins surprenante aux yeux du lecteur d’un Sartori qui avait jadis prévenu contre le «
conceptual stretching »
[18]. Ferguson explique en effet que, « bien sûr, si vous définissez le terme d’
empire de manière suffisamment étroite, les États-Unis seront facilement exclus de la catégorie »
[19]. Le lecteur est donc averti : la rigueur ne sera pas l’objectif principal.
Il serait fastidieux de relever toutes les incohérences, imprécisions et confusions accumulées par l’historien britannique dans sa tentative d’appliquer vaille que vaille le concept d’empire aux États-Unis d’Amérique. Dès lors, on se limitera à trois points. Et, pour commencer, relevons le fait que ses tentatives de définition ne font pas toujours la différence entre l’empire américain et le centre de cet empire, autrement dit l’État appelé États-Unis d’Amérique. Par exemple, pour Ferguson, « l’empire américain peut être défini comme suit. Cela va sans dire qu’il est une démocratie libérale et une économie de marché, bien que sa politique comporte quelques aspects non libéraux et que son économie présente un étonnant degré d’intervention étatique (“mixte” serait sans doute plus exacte que “de marché”) »
[20]. Cette définition décrit manifestement les « USA » et non « l’empire américain ». Une telle confusion étonne de la part d’un auteur qui affirme se fonder sur l’un des plus grands spécialistes des empires, Dominic Lieven, et son livre impressionnant intitulé, lui aussi,
Empire
[21], dans lequel ces deux notions sont pourtant distinguées. Ce n’est pas la seule interprétation rapide de Ferguson : la définition du concept d’empire qu’il reprend de Lieven tronque un passage manifestement embarrassant pour Ferguson. En effet, Lieven définit les empires comme des formes non démocratiques et de préciser, premièrement, que cela s’explique du fait que les empires européens dont il parle ont fleuri à une époque où l’essentiel des États n’était de toute façon pas démocratique ; deuxièmement, que cela ne signifie rien en termes de légitimité puisque certains de ces empires bénéficiaient d’une réelle légitimité ; et, troisièmement, qu’affirmer que les empires sont des formes autoritaires est un jugement à l’emporte-pièce ne rendant pas compte de la réalité hautement complexe de beaucoup d’empires
[22]. Cette réflexion aussi importante que difficile à traiter est éludée par Ferguson, qui, défendant la thèse d’un empire libéral, choisit de ne retirer de Lieven que ce qui sert sa démarche personnelle, sans expliquer plus avant ses choix.
Continuons la critique de
Colossus en abordant la question de l’exercice de la domination. Pour Ferguson, l’empire américain est avant tout un empire informel, mais pas exclusivement. Il explique ainsi que les méthodes de domination formelles sont militaires (on note que cette dimension est mentionnée en premier), tandis que les méthodes informelles passent par les organisations non gouvernementales, les corporations et parfois les élites locales
[23]. Mais l’auteur précise bien : les Américains préfèrent ne pas faire usage de la domination directe, ils préfèrent l’idée que « les étrangers s’américaniseront d’eux-mêmes »
[24]. Pourtant, Ferguson rajoute que « si le militaire est la condition
sine qua non de l’empire, alors il est difficile d’imaginer que qui que ce soit puisse dénier le caractère impérial des États-Unis aujourd’hui »
[25]. Or, la définition reprise de Lieven ne fait nulle part mention de domination militaire et Ferguson lui-même explique que l’empire américain est avant tout informel…
Terminons en abordant la question économique et culturelle à laquelle Ferguson tient beaucoup, puisque tout porte à croire qu’elle est l’outil de l’« empire informel ». L’empire américain, nous dit Ferguson, passe par l’implantation de sociétés comme MacDonald’s et Coca-Cola
[26] à travers le monde, mais aussi par l’industrie du divertissement (cinéma et séries télévisées). En effet, l’empire américain s’imposerait par le biais d’une « forme distincte de “conversion” habituellement appelée américanisation, qui est réalisée moins selon la méthode ancienne des missionnaires chrétiens que par les exportateurs de biens et de divertissement américains »
[27]. Mais le lecteur se retrouve de nouveau face à une contradiction dans l’argumentation de l’auteur, qui explique quelques pages plus loin que « les missionnaires sont un canal de dissémination culturelle dans le monde en développement aussi important qu’il l’était il y a un siècle et demi. En raison de la multiplicité des sectes chrétiennes [
sic !] impliquées, il est difficile de trouver des données chiffrées fiables concernant le nombre total de missionnaires travaillant en dehors des États-Unis aujourd’hui »
[28]. La question des sectes chrétiennes ne peut que susciter une perplexité supplémentaire. Indépendamment de difficultés manifestes à maintenir une cohérence minimale dans sa démonstration, l’argument économique ne peut pas être convaincant. Ferguson omet en effet de parler, par exemple, de « l’empire » français qui s’imposerait à travers le monde à coup de senteurs parfumées, de vin capiteux et de chemises parées d’un crocodile vert, ou encore des « empires » asiatiques qui s’imposeraient sur les mêmes territoires, cette fois à travers des textiles bons marchés, des dessins animés pour enfants et de la haute technologie dans diverses branches industrielles. En outre, l’une des caractéristiques des empires est leur domination sans partage sur un territoire donné. Or, la particularité des « empires économiques » – une simple métaphore, ici – est qu’ils s’établissent tous sur les mêmes territoires, dont celui des États-Unis…
Au total, si, d’un côté, Colossus et Empire de Ferguson et, de l’autre, Empire de Negri et Hardt sont des invitations – à partir de deux points de vue normatifs très opposés – à mener une réflexion bien légitime sur la globalisation et sur la place hégémonique des États-Unis dans le concert des nations aujourd’hui, le politiste ne peut se satisfaire de l’emploi beaucoup trop confus du terme d’empire. Celui-ci est réduit, dans ces ouvrages, à une métaphore dont les contours sont difficiles à cerner et dont l’emploi manque tant de rigueur qu’il apporte peu. Les termes d’économie-monde, de réseau transnational et/ou d’hêgemôn auraient tout aussi bien fait l’affaire.
L’Union européenne : un empire cosmopolite ?
Face à ces travaux qui se soucient peu de transformer la notion d’empire en un concept opératoire permettant de mener une véritable analyse de ces
polities particulières que sont les empires, la démarche de Grande et Beck est d’emblée plus stimulante. Le volumineux chapitre 3 de
Das kosmopolitische Europa, intitulé « L’empire cosmopolite : étatisme et domination dans le processus d’européanisation »
[29], est consacré à défendre la thèse d’une Union européenne impériale. Si les auteurs mettent en avant la grande tolérance de la
politie européenne cosmopolite
[30], leur théorie impériale n’est pas pour autant aveuglément enthousiaste. C’est que, contrairement aux auteurs précédemment cités, leur approche ne se veut pas normative. Beck et Grande sont des scientifiques du social ; leur réflexion s’inscrit dans la mouvance des nouvelles théories sur l’intégration européenne
[31]. Leur objectif est de produire une analyse qui dépasse celles fondées trop exclusivement sur la défense d’intérêts – on décèle ici une critique des théories intergouvernementales du processus d’intégration. En effet, pour Beck et Grande, « l’avantage du concept d’empire réside au moins dans le fait qu’il permet de prendre en compte ces problèmes
[32] sans les réduire à des conflits d’intérêts dans une Europe intégrée, comme cela serait le cas dans une perspective nationale »
[33].
Beck avait déjà publié un livre sur le cosmopolitisme en 2004
[34], tandis que Grande avait écrit à plusieurs reprises sur le post-nationalisme et le système européen de gouvernance à plusieurs niveaux.
Das kosmopolitische Europa est donc la rencontre entre ces deux trajectoires de recherche, même si le véritable point de départ de leur analyse est une réflexion sur le cosmopolitisme – d’où le titre du livre. De fait, on ne peut comprendre comment les auteurs en arrivent au concept d’empire sans un bref détour par le précédent. Les auteurs rappellent que le cosmopolitisme s’ancre dans une conception normative fondée sur trois principes : la tolérance, la légitimité démocratique et l’effectivité. En effet, le cosmopolitisme dont il est question ici valorise la différence et l’altérité « dans le but de concevoir des nouvelles formes de domination politique dépassant l’État nation »
[35]. Si les auteurs affirment se reconnaître dans cette tradition de pensée, leur démarche vise à utiliser le concept de cosmopolitisme en tant que concept sociologique
[36], autrement dit, scientifique. Tel que défini par les auteurs, il devient un outil d’analyse des identités collectives et, partant, du rapport que les sociétés entretiennent à l’« Autre culturel ». En cela, il est un concept d’intégration, mais au sens sociologique du terme. À ce stade de la réflexion, le passage vers ce qu’on appelle les théories de l’intégration en matière d’études européennes n’est pas encore franchi. Ici, le concept est opposé à d’autres modes d’intégration développés à l’époque moderne : principalement, le nationalisme et l’universalisme. Chacun entretient un rapport différent à l’Autre. Le premier fait de l’Autre un « barbare » situé hors des frontières nationales et à qui est refusé tout statut d’égal, tandis que l’universalisme dissout les différences dans des normes applicables uniformément à tous, ce qui est une autre manière de refuser l’Autre en tant que tel
[37]. Pour les auteurs, le cosmopolitisme est une tentative de repenser le rapport à l’Autre en se fondant sur l’acceptation de l’altérité en tant qu’altérité et sur l’octroi d’une égalité en dépit de toute altérité. Il n’est donc pas un concept moderne comme le nationalisme et l’universalisme, mais un concept post-moderne ou de la « seconde modernité »
[38]. Il ne fonctionne pas selon une logique du soit-soit (soit on est pareil, soit on ne l’est pas), mais du aussi bien-que (aussi bien Nous que les Autres)
[39]. Le concept d’empire apparaît dans l’argumentation des auteurs lorsqu’il s’agit de transposer cette réflexion sociologique dans l’espace de réflexion consacré à l’analyse de « l’institutionnalisation du pouvoir politique »
[40] au sein d’une société. Mais le concept d’empire est délicat d’utilisation : il nécessite un effort de définition. Les deux auteurs consacrent dès lors la moitié du chapitre 3 sur l’« empire européen » à une longue analyse de ce concept
[41].
Pour Beck et Grande, l’empire n’est pas un État, mais un type de
politie à part : « S’il est exact de dire que l’Europe n’est pas un État, mais une nouvelle forme de domination, alors le concept d’État est inadapté pour comprendre cette nouvelle forme de domination politique qui se forme sous nos yeux en Europe. […] Notre proposition consiste à utiliser le concept d’
empire pour désigner ces nouvelles formes de domination politique qui sont en train d’émerger […] en Europe »
[42]. Ce point théorique est habituel parmi les « empirologues ». Tous (sauf Negri et Hardt…) s’accordent pour dire que les empires sont au moins des systèmes politiques ayant un État pour centre, certains vont jusqu’à les qualifier d’États. Mais la plupart des auteurs développent peu ce dernier point ; ils se contentent d’une affirmation rapide. Alors que Beck et Grande font un effort louable pour étayer leur position, ils se révèlent peu convaincants dans leur argumentation. En effet, employant tour à tour les notions d’État, d’État nation, d’État territorial et d’État moderne, sans faire de véritable distinction entre eux, ils réduisent le concept d’État à celui de l’État nation unitaire moderne. Cet usage, semblant ne s’expliquer que par la volonté de démontrer qu’empires et États sont deux types de systèmes politiques différents, est trop restrictif pour être retenu, d’autant qu’il aboutit à exclure de la catégorie « État » les États fédéraux. Il amène aussi les auteurs à de longs développements pour un gain théorique marginal. Mais surtout, leur argumentation comporte des approximations historiques en matière d’empire, notamment l’idée que l’association volontaire et non violente serait « la grande exception » de l’« empire européen »
[43], alors qu’il existe d’autres précédents, tel l’empire austro-hongrois. En fait, cette remarque fait suite à une « modernisation » du concept d’empire proposée vingt pages plus tôt par les auteurs. En effet, comme la plupart des auteurs qui essayent de définir ce concept pour pouvoir l’opérationaliser, en particulier lorsqu’il s’agit de l’appliquer à des
polities contemporaines démocratiques, Beck et Grande sont gênés par la question de l’autoritarisme, du totalitarisme et/ou de la répression associée, non sans raison, aux systèmes politiques impériaux. Tout comme l’interrogation sur le caractère étatique des empires, celle sur leur caractère autoritaire est un passage obligatoire dans tout effort de théorisation sérieuse en la matière. Beck et Grande déclarent alors que, « pour l’analyse de la dimension politique et institutionnelle de la domination européenne », ils doivent « moderniser et tester le concept d’empire. [Leur] thèse est la suivante : la cosmopolitisation de l’État en Europe a fait émerger une formation politique [qu’ils veulent] analyser en tant qu’
empire post-hégémonique »
[44]. Ce concept particulièrement intéressant gagnerait à être développé par les auteurs. Il offre en effet une solution à la question du caractère répressif des empires en en faisant une caractéristique contextuelle et non essentielle des empires. Cette posture épistémologique est aussi celle qui permet d’utiliser le concept d’État ou, par exemple, de monarchie dans des contextes soit non démocratiques, soit devenus démocratiques grâce à l’introduction notamment du parlementarisme et du suffrage universel.
L’analyse n’est pas tout à fait satisfaisante non plus sur la notion de centre. Les auteurs recourent tout d’abord à la notion de réseau de pouvoir : « Dans un système à plusieurs niveaux [
Mehrebenensystem], le pouvoir ne peut pas être intégralement concentré au sommet. […] Le pouvoir s’échappe du centre pour investir les marges, ainsi que les flux de ressources [
Ressourcenströme] du système – le pouvoir se transforme en un réseau de pouvoir »
[45]. Beck et Grande expliquent ensuite que « l’empire européen ne possède pas de centre de pouvoir au sens étroit du terme »
[46], mais semblent se rétracter, voire se contredire quelques pages plus loin, lorsqu’ils affirment que « l’Europe possède absolument un centre de pouvoir impérial, même si on ne peut le trouver dans les mains d’une seule et unique personne ou d’une seule et unique institution »
[47]. Et de citer ce qu’ils appellent « le cosmopolitisme institutionnel »
[48], ainsi que les quatre grandes institutions communautaires : la Commission, le Conseil, la Cour et le Parlement. Non seulement le lecteur est laissé seul face à ces deux interprétations (le réseau de pouvoir ou le centre de pouvoir), mais il est confronté à une vision simplifiée des empires antérieurs dans lesquels le centre de pouvoir aurait été détenu de manière univoque et indiscutée par une seule personne ou une seule institution. Les débats américains et anglais autour de la conception de l’empire britannique pendant le siècle précédant l’indépendance de la colonie du Massachusetts montrent que tout cela est loin d’être acquis
[49]. La subtilité des réflexions de Jellinek sur la question de savoir quel est l’organe suprême du Reich de 1871 – le
Kaiser ou le
Bundesrat réunissant les gouvernements associés du Reich – témoigne également de la difficulté de l’un des plus grands juristes allemands du début du
20e siècle à identifier le véritable sommet de l’empire allemand
[50]. Si l’Union européenne pose des problèmes théoriques manifestes à ses observateurs, il ne faut pas croire que les observateurs contemporains des empires passés n’étaient pas confrontés à des difficultés similaires. Pour eux aussi, les empires étaient des
polities hautement complexes soulevant de nombreuses interrogations sur les détenteurs théoriques et effectifs du pouvoir.
Le dernier point que l’on souhaiterait évoquer ici est la discussion de Beck et Grande sur la question de la souveraineté, qui ne convainc pas suffisamment le lecteur. Selon eux, « le concept de souveraineté – plus exactement : sa nouvelle définition – est la clé de la compréhension de l’empire européen. D’après la compréhension habituelle de la souveraineté, la souveraineté étatique est absolue et indivisible »
[51]. Cette conception mènerait à une localisation de la souveraineté soit au niveau des États membres, soit au niveau de l’Union. Ce mode de pensée serait incompatible, selon les auteurs, avec des institutions supranationales qui sont dotées d’une souveraineté sans pour autant que celle de ses membres ne soit limitée. Ainsi conçue, la question de la souveraineté réduirait le processus d’intégration européenne à un jeu à somme nulle. La question se poserait alors de savoir jusqu’à quel point les États membres seraient prêts à jouer le jeu
[52]. Les auteurs proposent alors de distinguer la « souveraineté légale » et la « souveraineté matérielle »
[53] de l’État, autrement dit la capacité légale d’action et celle d’obtenir concrètement : « En bref, l’État renonce à une partie de sa souveraineté légale pour récupérer par ce biais sa souveraineté matérielle. En plus bref encore et de manière paradoxale : renoncer à de la souveraineté produit un gain de souveraineté »
[54]. La construction théorique est pour le moins compliquée et ne peut satisfaire entièrement le lecteur, même si elle est cohérente avec elle-même – les auteurs avaient annoncé que l’approche cosmopolite avait pour objectif de remplacer le modèle du « soit-soit » (jeu à somme nulle) hérité de l’ère moderne du nationalisme par le modèle du « aussi bien-que » (jeu à somme positive) associé au cosmopolitisme des seconds modernes. La faiblesse principale de leur nouvelle souveraineté réside ailleurs. Partir de la conception de la souveraineté absolue et indivisible constitue un point de départ théorique presque curieux de la part d’auteurs originaires d’un État fédéral. De fait, les théories du fédéralisme sont très anciennes. Elazar situe les sources politiques du fédéralisme moderne chez « les Puritains, les théologiens de la Réforme et calvinistes, Hobbes, Locke et Montesquieu »
[55]. Les premières sont donc plus ou moins contemporaines de la théorie de Bodin, même si la première application ne se produisit que deux siècles plus tard avec l’expérience constitutionnelle américaine. Point n’est donc besoin de la construction discutable des souverainetés légale et matérielle : les théories du fédéralisme ont depuis longtemps permis de penser la « matrice »
[56] du pouvoir dans des
polities à plusieurs niveaux. Mais les auteurs se sont interdits cette piste théorique très tôt dans ce chapitre consacré à l’Europe impériale : « Le regard national connaît deux – ne connaît que deux – lectures du projet européen d’intégration régionale – soit la confédération [
Staatenbund] (l’intergouvernementalisme), soit l’État fédéral [
Bundesstaat] (le fédéralisme). Ces deux modèles ne sont pas seulement faux d’un point de vue empirique : l’Europe n’est, actuellement, ni l’un ni l’autre »
[57]. Le silence fait sur les États fédéraux tout au long de ce chapitre évite sûrement aux auteurs d’ouvrir une discussion théorique particulièrement épineuse sur la différence entre empires et fédérations. Si leur approche révèle – à nouveau – une lecture de l’histoire européenne trop centrée sur l’État nation unitaire, elle s’explique aussi par des choix théoriques. Les auteurs, rappelons-le, inscrivent leur thèse dans une critique des approches intergouvernementales. Or, les théories fédérales de l’intégration européenne sont fortement associées à ces approches. Alors que leur concept du cosmopolitisme fondé sur la reconnaissance de l’Autre et sur l’égalitarisme semblait pointer naturellement vers les théories fédérales, il s’avère incompatible avec leur positionnement théorique initial relatif à l’intergouvernementalisme. Tout porte donc à croire que les moments de flou s’expliquent par une démarche générale biaisée dès le début : les auteurs ont construit leur démonstration de manière à produire le résultat auquel ils voulaient parvenir, à savoir que l’Union européenne est un empire, puisqu’ils n’avaient pas d’autre alternative théorique. Ils ont donc été prêts à trop de compromis théoriques et historiques pour arriver au résultat escompté.
Bien que la piste choisie par Beck et Grande soit sans aucun doute porteuse – l’Union européenne présente effectivement des caractéristiques propres aux empires –, les auteurs semblent être au plus fort de leur analyse lorsqu’ils ne se servent pas du concept d’empire pour analyser et théoriser l’Union européenne. Finalement, la plus value apportée par ce concept tel qu’ils le définissent est trop limitée et s’accompagne de trop d’approximations pour satisfaire entièrement, même s’il leur permet d’ouvrir des pistes de réflexion intéressantes sur le processus d’intégration européenne.
De la métaphore au concept : une théorie structuraliste de l’empire
Dans ce paysage de désolation théorique, l’ouvrage
Imperial Ends, publié en 2001 par Alexandre J. Motyl, malheureusement passé un peu trop inaperçu, consitue une véritable oasis
[58].
A. J. Motyl est à l’origine un soviétologue :
Imperial Ends est, d’une part, le produit de plusieurs années de recherche sur l’empire soviétique et sur celui des Romanov et, d’autre part, l’aboutissement d’une réflexion critique, parfois autocritique, mais toujours scrupuleuse autour d’un concept difficile à cerner. Le pari est réussi. Cet ouvrage offre une des théorisations contemporaines les plus solides en la matière, sans doute aussi parce qu’il développe, en fond, une réflexion épistémologique sur l’élaboration de théories en sciences sociales. Motyl est en effet ce que C. Wright Mills nomma jadis un « penseur conscient » (
conscious thinker)
[59]. La force de l’analyse de Motyl tient alors à deux jalons qui sont fixés en début d’exposé et qui canalisent la démonstration d’un bout à l’autre : la théorie proposée est structurelle et elle n’est pas une « théorie de tout » –
theory of everything, terme qu’il emprunte à J. Barrow
[60]. La théorie structurelle proposée définit l’empire comme un système politique composite doté d’une structure particulière en forme de «
hub », ou de « moyeu » : la traduction n’est pas très élégante, mais elle est exacte : le moyeu est la partie centrale d’une roue qui est reliée à la jante par des rayons. De la même manière, l’empire (la roue) est composé d’un centre (le moyeu) relié à une périphérie (la jante) par des rayons (les relations de domination). Cette structure implique donc un système relationnel : ce qui fait la roue, ce ne sont pas seulement les éléments constitutifs, mais les rayons reliant le moyeu à la jante. Il en va de même pour l’empire. Lorsque les relations « périphérie-centre-périphérie » (P-C-P) remplacent des relations « périphérie-périphérie-périphérie » (P-P-P) ou « périphérie-territoire extra impérial-périphérie » (P-Z-P), on est face à un empire, et inversement, lorsque les relations P-P-P ou P-Z-P deviennent plus importante que les relations P-C-P, l’empire n’est plus, il s’est délité et a laissé place à des États plus ou moins consolidés développant leur propre système de relations internationales
[61]. Une fois cette définition posée, Motyl développe sa théorie en quatre chapitres portant respectivement sur l’émergence, le déclin, l’effondrement et la renaissance des empires. Que l’approche structurelle ne permette pas d’expliquer tous les aspects des empires est évident pour l’auteur : sa théorie n’est justement pas une « théorie de tout », mais une théorie partielle ayant vocation à montrer ce qu’elle peut montrer, tout ce qu’elle peut montrer et rien que ce qu’elle peut montrer. Motyl insiste, pour lever tout malentendu : elle n’est pas la meilleure, elle est simplement la moins mauvaise
[62]. Si sa théorie structurelle est un peu faible sur les débuts des empires – cette phase n’a manifestement pas attiré son attention autant que les autres – elle devient très stimulante dès qu’elle aborde les logiques de déclin et surtout de renaissance des empires. Ce dernier aspect est d’autant plus important que c’est lui qui confère à cette théorie sa capacité prédictive. De fait, appliqué à la zone post-soviétique, elle n’est pas mauvaise du tout. Le livre, écrit en 2001, est toujours d’actualité lorsqu’il évoque la question de la ré-émergence d’un empire russe. La renaissance des empires peut être analysée à partir de l’évolution des éléments de l’empire après son effondrement. Le centre est-il resté fort ou s’est-il affaibli ? La périphérie est-elle restée faible, ou s’est-elle renforcée ? La variable dominante est la « force » du centre. Dans les deux cas où un centre est resté fort (avec des anciennes zones périphériques restées affaiblies ou devenues fortes), les probabilités de voir un empire ré-émerger sont plus fortes, tandis qu’elles sont très faibles, voire nulles lorsque le centre ressort totalement affaibli de son expérience impériale (que les périphéries soient restées faibles ou,
a fortiori, qu’elles se soient renforcées). Dans le cas où le centre comme les périphéries ressortent affaiblies de l’expérience impériale, non seulement la probabilité de voir un empire ré-émerger est faible, mais les possibilités de voir les périphéries intégrer un autre ensemble de domination supranationale sont réelles. Ceci vaut d’autant plus pour les périphéries les plus éloignées de l’ancien centre, tandis que celles géographiquement plus proches auront plus de difficultés à retrouver une indépendance totale. Ce modèle rend assez bien compte de la situation géopolitique de l’Europe centrale et orientale : les États les plus éloignés du centre soviétique, mais trop faibles pour continuer d’exister par eux-mêmes ont très rapidement cherché à devenir membre de l’OTAN et de l’Union européenne. Les États à la fois trop faibles et trop proches de la Russie sont restés sous influence russe – témoin la constitution de la Communauté des États indépendants (CEI). La situation est demeurée plus incertaine et potentiellement plus conflictuelle dans le cas d’États situés entre ces deux catégories : la Révolution orange, survenue à l’hiver 2004 en Ukraine, ainsi que le conflit économique portant sur le prix du gaz livré par la Russie aux anciennes républiques soviétiques a offert une bonne illustration de cette situation.
Est-on alors face à une théorie parfaite ? Non, d’abord parce qu’il ne s’agit là que d’un exemple (« l’après-empire » soviétique) et ensuite parce que Motyl lui-même concède que son approche théorique n’est pas la meilleure. Or, cette affirmation n’est pas une coquetterie d’auteur, mais l’expression d’un choix épistémologique pleinement assumé. Ainsi, il faut se réjouir de ce que l’auteur ait abordé la question très importante du caractère totalitaire des empires. Le sujet est en effet lourdement débattu chez les « empirologues », qui évitent dans leur immense majorité de répondre par une affirmation inconditionnelle, ce qui ne les empêche pas par ailleurs de reconnaître que les empires ont très souvent (mais justement pas toujours) été formés à la suite d’épisodes très violents et qu’une fois formés, les empires ont souvent évolué (mais justement pas seulement) vers des systèmes répressifs. Lieven rappelle que les empires ont aussi été facteurs de paix régionale
[63]. De fait, l’embarras tient à ce que la catégorie scientifique « totalitarisme » n’est pas simplement un synonyme de « violence » et « répression ». Elle recouvre bien davantage et c’est précisément cela qui pose problème au scientifique. Motyl a essayé à plusieurs reprises
[64] d’apporter une réponse à cette question. Au fil de ses écrits, son approche scientifique s’est consolidée et sa réponse est devenue plus prudente. Dans
Imperial Ends, poussant son analyse structurelle jusqu’au bout, Motyl ne considère le totalitarisme que sous sa dimension structurelle. Comparant les structures de pouvoir des États totalitaires et des empires, il en arrive à la conclusion qu’elles ne sont pas identiques, mais « structurellement isomorphes »
[65]. Qu’est-ce que cela signifie ? Que la relation entre le centre des États totalitaires et des empires, d’une part, et leurs périphéries, d’autre part, sont homologues et que ces relations sont caractérisées par une domination des élites du centre sur celles des périphéries – la fameuse structure en moyeu. Ce n’est sans doute pas faux, mais cette variable structurelle est-elle suffisante pour rendre compte des États totalitaires ? La littérature sur le totalitarisme fait aussi une place très importante à l’idéologie, à l’usage de la terreur et au non respect des libertés fondamentales. Le totalitarisme n’est pas seulement une relation entre un centre politique et ses périphéries, c’est aussi une relation (répressive) entre un État et sa population au nom d’un certain projet de société. Or, l’approche structurelle ne permet pas de saisir ce qui relève de l’idéologie et des valeurs.
On citera un autre exemple qui, d’une certaine manière, renforce le précédent. Il apparaît en filigrane lorsque Motyl évoque la question de la renaissance de l’empire russe. Alors que l’auteur fait preuve d’une rigueur intellectuelle louable tout au long de sa démonstration, il introduit furtivement les notions de structure et de régions « éthnofédérales »
[66] comme facteur explicatif : « Le simple fait que des populations culturellement homogènes franchissant des frontières transparentes ajoute à leur transparence, rend l’imposition de contrôles encore plus difficile et facilite les flux transfrontaliers d’idées, de biens, de pratiques, de normes, etc. »
[67]. Autrement dit, Motyl réintroduit lui-même le facteur identitaire et culturel dans une analyse qu’il avait jusque-là confinée strictement dans les limites du structuralisme. Faute avouée à demi pardonnée : les théories qui ne sont pas des « théories de tout » sont par essence et par choix des théories partielles… D’où la nécessité de compléter l’analyse structurelle par d’autres approches pour saisir ce qui resterait autrement invisible.
Il reste au total un ouvrage très sérieux, dont les mérites sont nombreux. Le premier est sans doute une analyse aussi dépassionnée que possible d’un concept trop souvent utilisé de façon normative. En cela, Motyl a montré qu’il était possible de réintroduire en science politique un concept délaissé à tort et dont il reste à découvrir toutes les potentialités explicatives. Ensuite, il a exploré scrupuleusement les possibilités et les limites d’une approche structurelle des empires. De ce point de vue, il constitue un point de départ solide et sans doute incontournable pour qui veut comprendre ce que sont les empires. Enfin, sa démarche est un très bon exemple de rigueur théorique en science politique. Comme tout bon livre, Imperial Ends nous donne aussi une leçon de réalisme méthodologique et c’est aussi cela qui lui confère sa force.
Magali GRAVIER
Université de Salzbourg (Autriche)
L’autonomisation universitaire, unique horizon de la fonction recherche développée dans les administrations ?
[yy68]
Telle est l’interrogation substantielle que fait naître la lecture de cet ouvrage collectif publié par le CERSA (Centre d’études et de recherches de science administrative) à l’issue d’un séminaire ayant pris pour objet l’étude des relations entre État et sciences sociales. Composé d’une introduction générale et de dix-sept contributions, il repose en effet fondamentalement sur l’étude de la trajectoire d’une pluralité de structures qui ont été mises en place au sein de l’État central avec comme mission spécifique d’encourager le développement de travaux de sciences sociales sur des sujets intéressant l’État. Or, pris un par un comme dans leur ensemble, ces textes soulignent à la fois le faible impact de ce travail de commandite sur la détermination de l’action publique considérée – quand bien même les productions envisagées seraient le résultat direct d’une commande explicite – et,
a contrario, l’importance de ses conséquences pour la structuration du champ scientifique des sciences sociales. Simple coïncidence ? Effet d’une relative myopie de chercheurs plus sensibles aux évolutions de leur monde professionnel qu’à celles d’une administration centrale dont les logiques d’action leur resteraient définitivement étrangères
[69] ? Résultat logique d’un programme étatique qui ne serait
in fine que la composante d’une politique publique des plus banales (
i. e. visant ici à produire des effets sur le seul milieu scientifique) et non pas le signe d’un travail réflexif de l’État sur lui-même et sur ses outils de gouvernance ? On le voit, pour se limiter à ces deux hypothèses, cette étude de la nébuleuse composée par ces organisations étatiques impliquées dans l’interface entre action publique et sciences sociales, en posant en creux la question première de la perception des sciences sociales par l’État, outre le mérite de proposer une analyse transversale d’une forme spécifique d’action publique, ramène le lecteur sur des questionnements majeurs pour la science politique.
Le matériau d’analyse présenté est composé de deux types de contributions : à côté de travaux de recherche « externes » effectués sur ces structures traitées comme des objets de recherche banalisés prennent place un nombre sensible de témoignages répartis, de manière inégale, entre personnel bureaucratique (deux
interviews) et chercheurs (au moins sept articles, immédiatement repérables), acteurs aussi bien les uns que les autres de ces histoires institutionnelles. On ne cachera pas l’aspect hétérogène de ces contributions dont la qualité est variable, certains auteurs ayant construit des grilles de lecture très sophistiquées là où d’autres sont tombés dans les travers opposés de la descriptivité ou de l’émotivité (qu’il s’agisse d’auto-célébration ou de sainte colère)
[70]. Mais, le caractère relativement brut d’une partie du matériau rassemblé fait en réalité partie intégrante du projet éditorial dans lequel s’inscrit l’ouvrage. L’éditeur s’en justifie d’avance, expliquant vouloir à travers cette collection « Recherches » donner à voir une « recherche vivante », dont l’impact scientifique reste « encore dans une large mesure peu visible », ce qui renvoie également, d’une manière ou d’une autre, à un déficit dans son travail de formalisation même. Pour classifier le matériau produit, les auteurs de l’introduction générale soulignent l’effet structurant de l’historicité en délimitant trois périodes distinctes d’une courte histoire, qu’ils limitent à la Cinquième République. La première, la plus glorieuse, est décrite comme celle des années fastes de la République gaullienne et se caractérise par la mobilisation du monde des sciences sociales autour des projets de modernisation portés par le Commissariat général du Plan pour produire de la connaissance empirique sur la société française. La seconde renvoie à la recomposition par le gouvernement socialiste, après la crise des années 1970, d’un projet politique pour des sciences sociales perçues comme critiques et célébrées pour cette raison même, autour d’une logique d’accompagnement routinisé de politiques publiques désormais envisagées de manière sectorielle. La troisième, la plus contemporaine et la moins définie, se propose d’analyser les dispositifs des années 1990 dans le temps court de l’histoire immédiate autour de l’hypothèse d’une « montée de l’expertise », une analyse qui ne semble pas faire consensus si l’on en croit la contribution de Claude Dubar, qui clôt le volume sur une proposition alternative insistant sur « l’incertitude et les risques d’éclatement » dans une période où, de son point de vue, « on ne peut plus parler de politique de l’État en matière de recherches en sciences sociales » (p. 368).
Quoi qu’il en soit, si cette piste de compréhension « macrosociologique », renvoyant le fonctionnement de ces structures à une configuration centre/périphérie dans laquelle celles-ci déclineraient en réalité une politique de recherche fixée à un niveau supérieur, est indéniablement très heuristique pour expliquer, par exemple, la crise actuelle de certaines de ces structures, elle ne permet pas de comprendre inversement les expériences de rapprochement qui marchent et s’inscrivent dans la durée. Pour celles-ci, l’ouvrage donne d’ailleurs plutôt à voir, au gré des analyses et de manière paradoxale puisqu’il n’en tire pas tous les enseignements, la capacité heuristique d’une approche qui serait plus microsociologique et reviendrait sur les compromis passés localement entre milieu scientifique et monde bureaucratique. Signe qu’il y aurait sans doute beaucoup à gagner à s’abstraire du cadrage évolutionniste qu’induit l’approche historique, y compris s’agissant des bénéfices escomptables en matière de délimitation de l’objet. C’est ce à quoi nous allons nous essayer ici en repartant de la richesse empirique de l’ouvrage.
Le point commun à toutes les organisations envisagées dans l’ouvrage est d’inscrire leur activité principale dans la commandite de recherche, ce qui suppose la mise en place de schémas de relation plus ou moins stabilisés avec, d’une part, le monde administratif et, d’autre part, le monde scientifique. Or, dès qu’on envisage la question de la nature de ces formes d’interface développées d’un côté comme de l’autre, les premiers signes de différentiation apparaissent. En première approche, on peut considérer que celles-ci relèvent d’au moins trois types distincts. Dans un premier type, on rangera en effet les structures destinées de manière quasi exclusive à (re-)structurer le milieu scientifique. Elles prennent comme point d’intervention les programmes scientifiques eux-mêmes, de manière à renforcer la place de certains objets perçus comme scientifiquement négligés et néanmoins prioritaires : on se trouve alors dans une forme d’analyse qui est celle d’outils de politique scientifique dont se dotent les pouvoirs publics en matière de recherche (on peut citer à cet égard la Délégation générale à la recherche scientifique et technique – DGRST –, le Comité d’organisation des recherches appliquées sur le développement économique et social – CORDES –, ou encore le Programme interdisciplinaire de recherche sur la technologie, le travail, l’emploi et les modes de vie – PIRTTEM). Ces structures sont ainsi placées dans des espaces administratifs transversaux dotés d’un fort rôle d’impulsion et d’animation (les services du Premier ministre pour la DGRST, le Commissariat général du Plan pour le CORDES) ou carrément dédiés à la recherche scientifique (le CNRS pour le PIRTTEM). La question de l’usage en retour par les institutions gouvernementales des savoirs ainsi produits n’est généralement pas traitée. Elle fait partie d’un hors champ de l’analyse des structures autant qu’elle semble pouvoir être qualifiée d’impensé de la politique qui les a instituées : tout se passe comme si l’usage bureaucratique des savoirs n’était perçu que comme un produit dérivé de leur seule disponibilité sociale, qu’il faudrait donc favoriser. Dans le second type se classent inversement des structures qui sont créées en dehors du monde de l’État central et interpellent celui-ci sur ses modalités d’intervention sectorielle. Leur étude consiste alors à suivre les méandres des systèmes d’action qui se créent et se défont entre ces produits de la société civile et les autorités bureaucratiques. Cette piste n’est en réalité qu’esquissée dans l’ouvrage, puisqu’elle n’est suivie qu’à propos du Centre d’étude de recherche et de formation institutionnelles – le CERFI – fondé par Felix Guattari au milieu des années 1960 dans sa rencontre avec les préoccupations de certains responsables du ministère de l’Équipement. On s’interroge sur la fréquence d’une telle configuration, que l’ouvrage montre cependant particulièrement efficiente s’agissant de la structuration d’une recherche urbaine française qui acquiert par ailleurs une si grande visibilité et pérennité au sein de la nébuleuse bureaucratique qui nous intéresse. Elle mériterait probablement d’être explicitée et creusée davantage
[71], on reviendra
infra sur ce point. Enfin, le troisième type est représenté par des structures qui présentent la forme la plus pure en matière d’interface entre sciences sociales et action publique. Elles sont en effet conçues à leur origine comme un outil destiné à permettre à un secteur d’action publique donné de construire des dispositifs informés par les résultats de travaux de sciences sociales
ad hoc. Elles ont été créées par l’État pour l’État et positionnées au sein de diverses branches ministérielles selon des modalités variables, incluant toutes cependant généralement l’idée d’un circuit court entre elles et les instances décisionnaires. Elles ont pour nom CREDOC (Centre de recherche et de documentation sur la consommation) dans l’orbite du ministère des Finances, MiRe (Mission recherche) au ministère des Affaires sociales, CRIV (Centre de recherche interdisciplinaire de Vaucresson), CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales), ou encore « GIP Mission de recherche Droit et Justice » au ministère de la Justice, IHESI (Institut des hautes études de la sécurité intérieure) au ministère de l’Intérieur, CEP (Centre d’études et de prospective), puis CRP (Comité de la recherche et de la prospective) au ministère de la Fonction publique, C2SD (Centre d’études en sciences sociales de la Défense) et DAS (Délégation aux affaires stratégiques) au ministère de la Défense, CAP (Centre d’analyse et de prospective) au ministère des Affaires étrangères. D’une extrême diversité dans leur appréhension du savoir pertinent (ce que laisse apercevoir en partie leurs dénominations), elles constituent le gros de l’ouvrage, inspirant ses titre et sous-titre. Ce sont elles également qui sont les plus centrales dans la construction d’une réflexion sur les relations pratiques entre gouvernance étatique et sciences sociales.
Sauf exception, les auteurs proposent généralement de ces structures une analyse institutionnelle en termes de genèse, de développement et de productions concrètes. Parfois, bien que rarement, l’étude de ces dernières fait place à des analyses plus approfondies de sociologie de la connaissance et l’ouvrage montre alors souvent l’ampleur de la contribution disciplinaire construite dans cette orbite de l’État (en particulier, voir l’article sur l’économie médicale et celui sur la recherche urbaine). En revanche, la sociologie de l’État sort grande perdante de ce recueil. Certes, la réflexion concernant l’impact des dispositifs du deuxième et troisième type sur la détermination de l’action publique est présente dans nombre des contributions, mais elle reste diffuse. Ceci contribue indéniablement à la tonalité générale de l’ouvrage, mais la question reste ouverte de savoir si cette minoration constitue un effet propre à l’objet ou plutôt à l’orientation de son collectif d’auteurs. Sans prétendre aucunement trancher, nous souhaitons ici, à titre de piste de recherche, présenter de manière subjective les éléments soulevés par les contributions à ce sujet et en proposer une lecture plus globale.
La première chose frappante à ce propos est la relative volatilité de ces structures qui semblent ne devoir leur existence qu’à une série de compromis historiques (nécessairement éphémères ?) successivement passés
intuitu personnae entre milieu bureaucratique et milieu scientifique des sciences sociales. L’histoire des structures implantées au sein des ministères de la Justice, de la Défense ou encore de la Fonction publique l’illustre tout particulièrement. À aucun moment, les auteurs ne donnent à voir une configuration dans laquelle rationalité bureaucratique et sciences sociales vivraient
es qualité dans une relation routinisée. Celle-ci semble inversement toujours amenée à être refondée à l’issue de récurrentes périodes de crise, témoignant de ce que l’État ne perçoit pas les sciences sociales comme des outils de gouvernance d’usage général, mais plutôt, et le cas échéant, d’usage particulier. Un usage spécifique qui doit ainsi être identifié pour chaque contexte politico-administratif. Ces solutions/structures sont généralement portées par des individus qui font figure, comme les qualifient les auteurs, « d’entrepreneurs de recherche », que ce soit dans le milieu scientifique ou le milieu bureaucratique. L’étude des trajectoires de ces acteurs est alors centrale dans la compréhension que l’on peut avoir de ce qui s’analyse souvent comme autant d’institutionnalisations de relations qui pouvaient exister auparavant de façon plus informelle et on peut regretter que beaucoup de narrations fassent l’impasse sur ce point. Qui sont en particulier les chercheurs qui participent à ces expériences ? Dans quelles trajectoires se situent-ils ? Quels rôles jouent les regroupements opérés dans la société civile (cf.
supra les organisations dites du second type) dans cette institutionnalisation des relations entre recherche et administrations centrales ? La démonstration de l’intérêt de ce type de questionnement est faite depuis longtemps
[72].
L’enrôlement des sciences sociales dans la gouvernance publique se superpose avec celui d’acteurs qui partagent souvent pour des raisons biographiques une croyance dans les vertus de la connaissance scientifique pour l’action publique. « Passeurs » ou « marginaux sécants », pour reprendre la terminologie employée par les uns ou les autres, ces acteurs bureaucratiques et scientifiques stabilisent néanmoins leurs échanges autour de projets communs issus de fenêtres d’opportunité politique qui vont circonscrire l’objet de l’action de recherche. On peut prendre pour exemple ici le cas du ministère de la Défense où Pascal Vennesson et Barbara Jankowski montrent tout ce que doit la création du C2SD à la commande politique concernant la professionnalisation des armées, mais on pourrait procéder de la même manière à propos de la création de l’IHESI et du programme de la gauche mitterrandienne en matière de formation professionnelle de la police nationale. La commande politique réformatrice, qu’elle soit de gauche ou de droite agit comme un appel d’air en direction des milieux intellectuels, sans doute parce que l’administration est structurellement mal armée pour accompagner le changement. Sur ce point précis, les auteurs en viennent également en réalité à minimiser le poids des cultures ministérielles, que l’on pourrait intuitivement classer en plus ouvertes ou plus hostiles à ce que Monjardet et Ocqueteau, reprenant Jean-Paul Brodeur, appellent « le projet de connaître ». En pratique, une contribution comme celle que Michel Chauvière consacre au ministère des Affaires sociales illustre bien l’aspect « attrape tout » de ce niveau d’analyse, constitué en réalité d’une diversité de branches que l’histoire seule a réunies de façon plus ou moins pérenne (ainsi par exemple de la santé, de l’emploi et de l’action sociale qui se caractérisent de ce point de vue par des projets de connaissance, des alliances scientifiques et des temporalités très variables). L’effort de recherche s’analyse donc dans sa dimension fragmentaire, voire parfois atomique comme le suggèrent les contributions consacrées aux ministères de la Justice ou de la Défense. L’ancienneté de l’effort de recherche dans le secteur d’action publique considéré semble jouer cependant un rôle ambivalent dans l’analyse qu’on peut en faire : l’antériorité de la pratique favorise certes la réception d’un nouveau projet de connaissance dans ses environnements bureaucratiques, mais elle est également un facteur d’instabilité des structures particulières comme si, sur ce point uniquement, la bureaucratie centrale condamnait la dépendance au sentier.
Pour revenir à notre remarque initiale sur l’horizon de la fonction recherche développée dans les administrations, il semble in fine qu’il faille ainsi séparer recherche et chercheurs. Les compromis historiques qui fondent ces structures produisent souvent ex nihilo une activité de recherche spécifique qui sera ainsi assez logiquement prise en charge par de l’emploi précaire. Or, c’est cet élément sociologique qui, historiquement, constituera le premier vecteur de l’autonomisation universitaire de la recherche institutionnelle (voir à ce sujet le très intéressant chapitre de Florent Loiseau intitulé « Le tournant des années 1980 : les sciences sociales face au volontarisme politique de la gauche »), une autonomisation qui, avant d’être disciplinaire, est donc d’abord physique et humaine, ancrée dans la trajectoire de ces petites mains qui ont mis en œuvre ces politiques scientifiques. Une autonomisation rendue, on l’aura compris, d’autant plus nécessaire sociologiquement et scientifiquement par la volatilité même des compromis évoquée ci-dessus. Une autonomisation enfin qui contribue sans doute pour une forte part à l’impact disciplinaire de cette activité administrative de commandite de recherche.
Cette question ne doit cependant pas être confondue avec celle de l’impact final de ces expériences scientifiques de l’administration sur l’action publique. Même si la prudence s’impose ici car les données fournies par l’ouvrage sont beaucoup plus rares, l’étude de ce point tend à montrer, quant à lui, deux situations opposées. Dans l’une, qui représenterait en quelque sorte la face obscure de ces fréquentations, le savoir se confond avec la culture et les projets développés renvoient alors assez sûrement à des stratégies de légitimation, éventuellement d’ordre politique (encore que cet aspect soit remarquablement absent de l’ouvrage…), mais également et surtout bureaucratique (cas des Affaires étrangères, étudié ici par Marie-Christine Kessler, où les instituts de recherche en sciences humaines et sociales sont considérés comme « des instruments de la diplomatie culturelle » dont la finalité est « d’assurer une présence française à l’étranger »). Dans l’autre, face claire des relations, l’impact s’apparente fondamentalement à un travail minimal permettant la rencontre encore les « deux logiques, administrative et scientifique » (cf. l’article de Georges Garioud), l’habituation des mentalités administratives au débat contradictoire (souligné par Barbara Jankowski et Pascal Vennesson) et/ou à l’ouverture sur des espaces et des référentiels inconnus (dont témoigne Jacques Chevallier), autrement dit, contribue à ce qu’on pourrait appeler – pour paraphraser Michel Chauvière – la sortie progressive des pans administratifs qui s’y livrent d’une « culture de l’autorité » (p. 145). Un impact qu’on jugera fort modeste si l’on cède, par ces temps de LOLF, aux sirènes néo-managériales et qui nourrira parfois du côté des chercheurs cette prière inattendue murmurée par certains : « Instrumentalisez-nous ! » Mais une véritable révolution pour l’État central, qui apprend par ce biais à repenser sa relation avec la société des « administrés ».
Anne WUILLEUMIER
CRPS-Université Paris I
La rhétorique du « self-interest » est-elle intéressante pour la démocratie ? Retour sur les travaux de Nina Eliasoph
Enseignante-chercheur américaine, Nina Eliasoph a publié en 1998 un ouvrage intitulé
Avoiding Politics
[73], suivi de plusieurs textes en français en 2001
[74], puis 2003
[75] et d’un article assez volumineux paru dans l’
American Journal of Sociology, en 2003 également, en collaboration avec Paul Lichterman
[76]. Il est possible de relire son travail en combinant ces différentes publications pour faire ressortir une pensée très originale dans le paysage de la recherche anglo-saxonne sur la citoyenneté et les mouvements sociaux.
L’inspiration de départ de Nina Eliasoph est celle des formats de langage politique, et en particulier le langage de la société civile, et sa rhétorique du «
self-interest », aux États-Unis. Eliasoph note le caractère étroit du concernement des personnes pour leur seul petit monde concret et le problème que cela pose pour un débat qui, s’il veut être démocratique, doit évoluer vers l’intérêt général, plutôt que se limiter à un repli sur des considérations pratiques sur le quotidien immédiat des personnes. Nina Eliasoph aborde plus généralement la question de la viabilité démocratique d’une société pour laquelle le fait politique aurait du mal à émerger faute de discussion politique en public et du développement d’une « sphère publique »
[77]. Tel est l’enjeu central de l’étude de la citoyenneté au quotidien de la société nord-américaine que l’auteur vise. Il s’agit bien de chercher « comment les citoyens créent un contexte pour des conversations politiques dans la vie de tous les jours »
[78].
L’auteur part alors du constat de la rhétorique du « self-interest » pour en faire une étude située, ethnographique, là où d’autres procèdent par entretien non directifs ; certes, elle ne remet pas en cause ce diagnostic du « self-interest », mais est moins sensible à la prégnance qu’il aurait dans le monologue des individus de la société nord-américaine tel que recueilli en entretien qu’au caractère intelligent, et finalement relevant « du politique » d’une telle posture citoyenne si on restaure les prises de parole dans les interactions quotidiennes qui les supportent.
Pour Eliasoph, certes, il existe un langage du «
self-interest » particulièrement installé dans le discours de la société nord-américaine ; mais il est trop souvent oublié que les paroles sont échangées selon une prise de position parallèle des acteurs sur la destinée de leurs paroles en fonction de l’arène où ils les échangent. Certaines paroles seraient réputées vaines avant que d’être prononcées du fait du sentiment de perplexité éprouvé à l’égard de la circonstance et du forum publics dans lesquels on les émet. C’est le cas notamment des échanges d’information cognitive dans ce qui est faussement qualifié de « modèle du déficit » de la vulgarisation scientifique et, dûment critiqué par une certaine sociologie des sciences que ne renierait pas Eliasoph, le discours du modèle du déficit fait sa part belle à l’apathie de la société en général pour les sciences. Mais la sociologue la met sur le compte d’un défaut d’intérêt, d’une inertie, alors qu’il s’agit plutôt de l’évaluation par le profane de la piètre crédibilité des institutions publiques qui conviennent à la prise de parole
[79], ce qui l’amène à se taire plutôt qu’à cautionner.
Donc, certes, il existe un langage du «
self-interest », mais on oublie en outre le style, le contexte, le filtre par lesquels une culture en vient à s’actualiser dans une prise de parole. Il faut restaurer à la communication le jugement sur ce qui est permis de dire, et qui varie d’un groupe à l’autre, voire, dans un même groupe, entre la coulisse et la façade. Des paroles différentes sont échangées, avec différents poids selon l’interaction dans laquelle on se trouve et il existe des échelons intermédiaires entre la « culture » de prise de position d’un pays comme les États-Unis, par exemple, et les actualisations de cette parole au niveau individuel. À l’échelon intermédiaire, le niveau interindividuel, celui du groupe et de son style sert de filtre à la culture de prise de parole et de sujets licites, de même que dans la vie du groupe, il y a des moments où certaines paroles sont échangeables et d’autres pas. Il y a bien un format de la prise ou non de parole, sédimenté par le groupe, en fonction de ses ressources et de ses répertoires d’action privilégiés, mais il n’existe que dans une dynamique où s’ajustent des individus, un peu à la manière dont les cadres de l’interaction formatés par le groupe s’alignent sur des perceptions individuelles liées à une culture particulière
[80].
C’est ici qu’Eliasoph explore, dans un style proche de Wynne, l’apathie nord-américaine, concernant la discussion politique. S’il y a effectivement apathie de la parole politique, certains l’ont attribué à une culture du «
self-interest » qui refuse les digressions sur un niveau plus large que ce qui concerne directement les personnes parlantes
[81]. Ce langage du
self-interest si prégnant dans la société nord-américaine n’est pas rejeté par Eliasoph, qui se contente de le critiquer comme un langage généralement admis par « défaut », c’est-à-dire comme, si l’on veut, le degré zéro de la politique, là où elle montre, au contraire, que ce langage est éminemment construit et activement défendu. Ce n’est pas par déliquescence du lien social, de la communauté si valorisée aux États-Unis
[82] qu’apparaît une parole en quelque sorte censurée politiquement. Pour Eliasoph, en restituant les rapports entre discussion de coulisse et discussion de façade, entre cynisme affiché et concernement tu, l’apathie est comprise comme un moyen de lutte et d’intelligence par rapport aux institutions plus générales, à la participation desquelles les personnes sont réfractaires, ne voyant pas le début d’un aboutissement de l’énergie qu’elles y consacreraient.
La meilleure preuve de ces filtres différents selon les groupes provient d’une analyse comparative d’un club de danse
country, d’une association de parents d’élèves et d’activistes luttant contre un projet d’implantation d’une usine près de chez eux. Il s’agit, dans toutes ces études de cas, de relever ce qu’on fait de manière bien entendue, quotidiennement dans nos actes de langage, avec une attention qui n’est pas différente de celle qu’il faut pour marcher sur différentes surfaces et que Goffman appelle le «
footing ». Seule l’enquête ethnographique permet de saisir les discussions passées sur le parking des bars ou dans les toilettes des femmes, celles qui ne sont pas réductibles à l’expressivité d’une personnalité intérieure, de type psychologique ou psychanalytique
[83], ou à l’imposition d’une norme venue de l’extérieur. Non, il y est question ici de savoir-faire, de tact, de dextérité, bref de toutes les ressources de la communication, permettant à la fois l’échange, la prise part et en même temps le jugement sur jusqu’où ne pas aller trop loin
[84].
Et la comparaison a ici une vertu supplémentaire, celle de ne pas réduire la culture du « self-interest » à une seule formule, vite stigmatisée d’apathie politique ou de syndrome Nimby. D’ailleurs, Eliasoph leur préfère la notion « d’évitement politique » pour bien montrer le caractère actif, voire pro-actif de l’attitude des danseurs country, des parents d’élèves ou des activistes. Chaque groupe y va de son style sans le secours duquel il n’y aurait tout bonnement pas d’articulation du self-interest.
La décision de départ d’étudier des cas de manière ethnographique pour qualifier un certain discours de la société civile porte ses fruits méthodologiques. Il faut, pour que cet évitement politique cher à la société nord-américaine soit repérable, et pour qu’on reconnaisse qu’il contribue à l’intelligence de la situation pour les citoyens nord-américains, combiner trois ressources : une logique de groupe, une grammaire des langages politiques et une série de «
footing » contextuels. C’est en faisant jouer ces trois niveaux dans l’analyse
[85] que peut être dégagée une vision dynamique de l’évitement de la politique, au nom d’une plus grande prise en considération « du politique », chose que la notion de «
self-interest » ne permet pas d’approcher, tant elle s’inscrit dans une alternative stérile entre individu ou communauté.
Nina Eliasoph, forte d’une conception restaurant ces trois niveaux, reconsidère d’un point de vue pragmatique la question du repli sur soi, que beaucoup n’abordent que comme figure du discours politique, qui en souligne le déficit dans la société nord-américaine. L’auteur explique un des ressorts de ce repli qui met de côté les discussions politiques. Elle montre qu’il s’effectue sur des sujets traitables et à la portée des personnes concernées. Ce qui reste alors énigmatique, c’est le fait qu’au lieu de reconnaître que des sujets pourtant importants les dépassent, les personnes rencontrées par Eliasoph effaçaient de leur conscience ces sujets plus généraux, voire polémiques. Une attitude possible aurait été de dire : « “Cela me concerne, mais je me sens sans recours à propos de ce problème, donc j’ai choisi de me concentrer sur un autre projet à la place”. Au lieu de cela, elles essayaient vigoureusement de se dire qu’elles ne se sentaient tout bonnement pas concernées par les problèmes à propos du contrôle desquelles elles se sentaient démunies »
[86].
Cet effacement s’explique alors par le souci non pas de sauver la face dans l’interaction, comme aurait pu le décrire Goffman, mais de ménager une place à laquelle on croit encore, à un monde plus juste et plus humain. Il s’agit de préserver l’espoir et le sentiment qu’une autre voie est possible, en limitant, en pensée, la préoccupation relative au monde dégradé existant en réalité. Les personnes refusent ainsi les discussions d’inspiration publique (public-spirited), mais décourageantes. Au contraire, elles vont se concentrer sur des problèmes faisables (« do-able »).
Ce que montre Eliasoph, c’est que l’apathie apparente telle qu’elle est pratiquée par les personnes enquêtées suppose tout un travail social. L’auteur se prend cependant à imaginer ce qui pourrait être une alternative plus politiquement inspirée en nous disant en conclusion de
Avoiding Politics : « Quand les citoyens estiment que parler en public est une source de pouvoir, la parole publique peut devenir une source de pouvoir. Mais quand nous estimons qu’on ne peut faire confiance à la parole publique, et qu’elle est inutile et dangereuse, alors nous perdons un cadeau précieux et magique : la capacité de décider ce qui se passe en public – nous représenter à nous-mêmes – et faire sens ensemble au monde »
[87]. C’est bien évidemment sur ce plan de l’agir, référé à la prise de parole politique, qu’on évaluera le travail d’Eliasoph, dans la vision innovante de la rhétorique du «
self-interest » qu’elle propose, et dans les limites à son analyse, qui isole par trop le niveau de la prise de parole de celui de ses conséquences sur l’action collective.
Florian CHARVOLIN
CRESAL-CNRS
[1]
Claude Pennetier (dir.),
Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social de 1940 à 1968, Paris, Édition de l&r