2006
Revue française de science politique
Lectures critiques - Comptes rendus
Comptes rendus
LERUEZ (Jacques), dir. – Londres et le monde. Stratèges et stratégies britanniques. – Paris, CERI/Autrement, 2005
L’échec des référendums français et néerlandais sur la ratification du Traité constitutionnel européen a délivré Tony Blair dès juin 2005 du risque attaché à un référendum britannique, en même temps qu’il lui lançait un véritable défi à l’occasion de la présidence qu’il allait exercer de l’Union européenne au second semestre de cette même année. C’est dans un tel contexte que les auteurs de
Londres et le monde ont achevé d’écrire un livre dont le sous-titre –
Stratèges et stratégies britanniques – s’inscrit dans une remarquable collection que des ouvrages précédents ont déjà illustrée
[1]. Il faut être reconnaissant au CERI
[2], qui l’a initiée, ainsi qu’aux auteurs d’avoir adopté cette approche, même si l’on regrette que la précipitation de l’éditeur ne leur ait pas permis de tirer toutes les leçons d’une présidence britannique ambiguë. Il est vrai que par son objet, le livre déborde largement cet aspect pour couvrir l’ensemble de la politique étrangère du Royaume-Uni.
En cent quarante-cinq pages, assorties d’utiles encadrés, Jacques Leruez, Agnès Alexandre-Collier, Robert Boyce et Sue Onslow, associant deux historiens anglais à deux politistes français, accomplissent, en effet, le tour de force de traiter des « trois cercles » tirés de la métaphore chère à Winston Churchill : le Commonwealth, la relation transatlantique et les liens avec l’Europe occidentale, élargie aujourd’hui à l’Europe de l’Est. C’est « à la croisée de ces courants » que continue ainsi à s’exprimer, tout en se renouvelant, la politique extérieure de la Grande-Bretagne, même si leur importance relative a changé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Trois chapitres, précédés d’un premier judicieusement consacré aux interférences de la politique intérieure sur la politique étrangère, en traitent successivement. Il dressent un bilan nuancé du maintien de la « relation spéciale » entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, de l’emprise progressive de celle-ci sur l’Union européenne et, à travers le prisme des reliquats du Commonwealth, des rapports de l’ancien « Empire britannique » avec le reste du Monde.
Spécialiste reconnue de l’euroscepticisme outre-Manche, Agnès Alexandre-Collier était particulièrement bien désignée pour en mesurer les effets sur la politique étrangère. Elle s’interroge sur le point de savoir si celle-ci peut rester « au confluent des relations privilégiées qu’elle entretient avec le Commonwealth, les États-Unis et l’Europe, refusant de choisir entre trois aires géographiques ». Or, la donne a changé, à la fois du fait de la progression du processus d’intégration européen et des effets ambivalents de la guerre d’Irak. L’on saura gré à l’auteur des développements qu’elle consacre à l’influence des thinks tanks britanniques, ainsi que du rôle des médias, dont un lecteur français peut s’étonner que, dans un pays aussi soucieux de préserver sa souveraineté, ils restent placés pour une large part sous le contrôle de Murdoch ! Ce qui fait dire justement à Lord Radice que « l’un des principaux désavantages de la campagne du oui » aurait résidé « dans l’ignorance étendue du traité constitutionnel européen en particulier et de l’Union européenne en général ».
S’agissant de la « relation spéciale » avec les États-Unis, Robert Boyce s’interroge sur le point de savoir si elle est « à sens unique », avant d’en rappeler l’origine à travers les rapports personnels entre Churchill et Roosevelt et sa réappropriation par Harold Macmillan et Margaret Thatcher. Il en analyse sans concession la portée à l’occasion de la guerre en Irak. Et il mesure l’échec essuyé par Tony Blair pour légitimer l’entreprise américaine à la faveur d’une résolution explicite du Conseil de sécurité des Nations unies. Il tente d’en évaluer les répercussions dans l’opinion publique et cite notamment un article publié par Martin Kettle dans The Guardian du 2 mars 2004, dont les extraits figurent dans un encadré, selon lequel « sortir de cet étau est la tâche la plus urgente et sérieuse à laquelle la politique étrangère du pays est confrontée ». Cependant, sa propre appréciation demeure plus nuancée.
À son tour, Jacques Leruez, dont on apprécie depuis longtemps les contributions sur la politique britannique
[3], entreprend d’évaluer l’impact de la présence active de la Grande-Bretagne depuis le 1
er janvier 1973 au sein des Communautés, puis de l’Union européenne. Et, pour équilibrer l’impression selon laquelle la Grande-Bretagne aurait « un pied dedans et un pied dehors », il s’efforce de mesurer la part de vérité qui tient à la transformation de l’aventure européenne dans le sens d’une « Europe anglo-saxonne ». Pour ce faire, il démontre de façon convaincante la façon dont les divers gouvernements britanniques « ont cherché – et en grande partie réussi – à adapter les grandes politiques de la Communauté, puis de l’Union, pour les rendre mieux à même de répondre à leurs intérêts, mais aussi à l’idée qu’ils se font de l’intérêt général », en vue d’en modifier l’image initiale. Et le parallèle que l’auteur établit, à l’aide de deux encadrés, entre le discours de Bruges de Margaret Thatcher et celui de Tony Blair prononcé devant le Parlement européen le 23 juin 2005, est suffisamment suggestif de la continuité de la politique britannique bipartisane. L’on est frappé, à la lecture de ce chapitre, de l’intime connaissance qu’a l’auteur tant du fonctionnement du
Civil service britannique que des institutions européennes, seule une allusion (p. 143) à la Cour pénale internationale, qualifiée de Cour internationale de justice, constituant l’exception qui confirme la règle.
Même si elle doit inquiéter, l’on appréciera par conséquent la conclusion, qui rejoint le propos cité plus haut de Lord Radice, selon laquelle : « On a pu croire que Tony Blair ferait exception, comme Edward Heath en son temps. La guerre d’Irak l’a privé de la capacité d’aller vraiment à contre-courant des médias déchaînés et d’un grand public suiviste plus ignorant que véritablement anti-européen ».
Enfin, à travers l’étude des relations du Royaume-Uni avec le reste du monde, Sue Onslow s’interroge, dans un dernier chapitre, sur le rôle qu’a pu jouer – et que joue encore à un moindre degré – le Commonwealth dans la capacité avec laquelle l’ancien Empire Britannique a relativement bien maîtrisé la décolonisation et fait face aujourd’hui à la mondialisation. Ce qui revient à comparer avec la France le rôle de « puissance moyenne » dans lequel s’inscrit la stratégie britannique, dépositaire à la fois d’un siège permanent au sein du Conseil de Sécurité des Nations unies et, à l’aide des missiles Trident à remplacer dans les prochaines années, de l’arme nucléaire. Il est vrai qu’en se repliant en janvier 1968 « à l’ouest de Suez », la Grande-Bretagne a légué aux États-Unis le rôle d’hyper-puissance dont ils ont acquis progressivement le monopole. Mais, sous Margaret Thatcher hier – comme en a témoigné la guerre des Malouines – et sous Tony Blair de nos jours, elle ne renonce pas à intervenir pour autant à l’échelle mondiale, en profitant, par exemple, des conjonctures favorables qui ont conduit son Premier ministre à présider en même temps le G8 et l’Union européenne, voire en influençant les choix de l’Organisation mondiale du commerce. Reste à savoir dans quelle mesure, à l’avenir, sa présence active au cœur de l’Union européenne ne sera pas pour elle le meilleur vecteur pour continuer à peser sur la scène internationale, notamment lorsque ses intérêts ne coïncideront pas – ou plus – avec ceux exprimés par l’unilatéralisme américain.
En refermant le livre, l’on ne saurait trop admirer la manière dont, en peu de pages, les auteurs franco-britanniques ont réussi à nous brosser un panorama à la fois érudit et nuancé de la politique étrangère du Royaume-Uni. Il en résulte une remarquable analyse du « chassé-croisé » effectué en un demi-siècle entre le Commonwealth et la Communauté, puis l’Union européenne, mais aussi des aléas d’une « relation spéciale » souvent vécue à sens unique avec le grand allié américain, tantôt dans le cadre et tantôt hors du cadre de l’OTAN. Ce qui n’est pas sans effet sur l’émergence d’une politique de défense européenne depuis la conclusion avec la France des accords de Saint-Malo.
Reste ouverte la question de savoir si la théorie des « trois cercles », initiée par Churchill, persistera longtemps encore à éclairer cette politique extérieure. Qu’on le veuille ou non, d’un côté ou de l’autre de la Manche, le test résidera dans l’attitude qu’adoptera la Grande-Bretagne à l’égard de l’Euroland. Soit que celui-ci ne parvienne pas à se doter lui-même d’une « gouvernance économique », capable d’équilibrer sa politique monétaire intégrée, soit qu’il y réussisse et qu’alors l’intérêt britannique coïncide avec celui de l’Union européenne. Ce qui pourrait amener une nouvelle fois la Grande-Bretagne à monter dans le train en marche, à supposer qu’il progresse ! Pour l’instant, les taux de croissance et de chômage du Royaume-Uni l’incitent plutôt à se considérer en avance sur la « vieille Europe ». En sera-t-il toujours ainsi ? L’avenir seul le dira.
Jean-Louis QUERMONNE
Professeur émérite des Universités
DELWIT (Pascal), dir. – Les partis régionalistes en Europe. Des acteurs en développement ? – Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2005
Offrant une perspective globale sur un objet qui a connu des évolutions fortes au tournant des années 1990-2000, l’ouvrage coordonné par P. Delwit est une réponse aux travaux qui valorisaient il y a quelques années la nouveauté des partis ethnorégionalistes en Europe de l’Ouest
[4]. Non seulement leur essor durant les années 1990 apparaissait comme inédit, mais leurs critères de définition (centrage sur des demandes d’autonomie institutionnelle et ouverture aux enjeux post-matérialistes) en faisaient des expressions fortes des nouvelles territorialités du jeu politique. Or, s’il est vrai que l’affaiblissement des grands États nations s’avère éminemment favorable au régionalisme au sens large, P. Delwit observe que la tendance n’est pas aussi claire quant aux partis régionalistes eux-mêmes : non seulement ils restent largement définis par le « vieux » facteur du rapport centre-périphérie, mais la diversité de leurs trajectoires politiques, en termes de performance électorale et de participation gouvernementale, exclut de parler d’une croissance générale.
Il revient à D.-L. Seiler de questionner la catégorisation scientifique des « partis régionalistes », en replaçant sa genèse et son développement au regard des paradigmes disciplinaires. À partir de la césure de l’analyse centre-périphérie, il emprunte à Stein Rokkan sa définition des partis régionalistes comme des organisations de défense de la périphérie, puis déroule les étapes de leur développement historique jusqu’à aujourd’hui. Bref, même si l’absence d’actualisation d’un modèle daté laisse fort sceptique, il convient de se rappeler l’étonnante robustesse de l’analyse de Rokkan : la globalisation réactive surtout les zones de tension ancienne des constructions des États nations (périphéries maritimes et continentales ; zones des Cités-États). Sur cette base, P. Delwit conduit une analyse plus focalisée sur les formations partisanes (leurs rôles et fonctions), qui révèle un sérieux paradoxe : le rapport entre « le fait régional » (en particulier l’affirmation d’institutions régionales) et les partis régionalistes est loin d’être un jeu à somme positive. Une synthèse des résultats électoraux et des participations gouvernementales d’une trentaine de partis régionalistes conduit plutôt à penser que, s’ils comptent plus que jamais dans leurs champs politiques respectifs, cette affirmation générale se diffracte en un large spectre de situations politico-électorales, qui vont du parti-appareil d’État (le PNV basque) à l’anecdote partisane (la Ligue de Savoie, le cas breton). Au-delà des effets propres du recueil des contributions, de portées descriptives et théoriques assez différentes, ce cadre est décliné avec souplesse dans onze cas, qui en offrent un tableau plutôt convaincant.
Ce tableau de famille est convaincant, d’abord parce que le recours à la boîte à outil de l’analyse partisane (statuts, fonctions, idéologies, etc.) accuse qualitativement le paradoxe de la synthèse introductive. Nombre de partis régionalistes, qui sont pourtant des acteurs moteurs dans les progrès récents de la régionalisation des espaces politiques, apparaissent désormais comme en difficulté (SNP en Écosse, Plaid Cymru en Pays de Galle) ou en déclin (CiU en Catalogne) – lorsqu’ils n’ont pas disparu (Volksunie en Flandres). Ce « syndrome d’Icare » (J.-B. Pillet), qui veut que l’ascension s’achève par la chute, trouve son aboutissement au niveau européen, où le renforcement des régionalistes cache mal les difficultés de l’Alliance libre européenne à s’insérer dans le canevas institutionnel des années 1990-2000. Il reste juste à savoir si cette articulation périlleuse entre les dynamiques partisanes et les recompositions institutionnelles est une tension structurelle limitant l’essor des partis régionalistes ou, plus modestement, une phase dans un cycle plus long de l’espace politique régional… Toutefois, ces portraits apparaissent inégalement suggestifs lorsqu’il s’agit d’arrimer ces dynamiques partisanes aux vastes mouvements des plaques géo-politiques rokkaniennes : au-delà d’une version faible (
via la variable idéologique, largement exploitée), toutes les contributions n’explorent pas les rapports des partis régionalistes avec le centre avec autant de précision que les contributions sur le Pays basque ou la Catalogne – ce qui évacue l’examen de la pertinence actuelle du cadre centre-périphérie. Au vu des analyses fortes de la crise des territoires étatiques
[5], l’apport du clivage centre-périphérie n’apparaît pas évident au regard des modèles plus centrés sur les mobilisations localisées en faveur d’institutions autonomes – pourquoi ne serait-ce d’ailleurs pas sous la forme de décalages entre des espaces politiques organisés à plusieurs niveaux que se recomposeraient actuellement les tensions territoriales repérées par Rokkan dans les années 1960-1970 ?
Finalement, ces deux hypothèses ne sont certes pas centrales dans l’ouvrage : tel n’est d’ailleurs pas son objet, puisqu’il privilégie un choix méthodologique de variables nombreuses. Par leur récurrence, elles n’en soulignent pas moins son apport essentiel, qui est de dessiner une redéfinition de l’agenda de recherche sur les partis régionalistes. L’ambivalence du mouvement d’affirmation des espaces régionaux au tournant des années 1990-2000 semble résider précisément dans les relations complexes entretenues par les partis avec un tissu institutionnel à plusieurs niveaux : au-delà de l’obsolescence du cadre centre-périphérie, cette institutionnalisation résistible, inégale, peu lisible, laisse transparaître la carte conceptuelle de Stein Rokkan, sous les formes nouvelles de l’archipel des régions d’Europe.
Yann Fournis
Centre de recherches sur l’action politique en Europe, Rennes
GRANJON (Marie-Christine), dir. – Penser avec Michel Foucault. Théorie critique et pratiques politiques. – Paris, Karthala, 2005. 352 p.
L’objectif du colloque « Penser avec Michel Foucault », comme l’écrit son instigatrice en citant différents intervenants, « n’est pas de commenter la pensée de Foucault, mais de « faire travailler l’œuvre » (Didier Bigo) […], « de mettre en pratique ses enseignements » (Éric Fassin) et […] au fond, de prendre Foucault au mot lorsqu’il a invité ses lecteurs à instrumentaliser ses travaux : “[J]e n’écris pas pour un public, j’écris pour des utilisateurs, non pas pour des lecteurs”. » Que signifie alors penser avec Foucault ?
Tout d’abord, il semble que, pour une grande partie des intervenants de ce colloque, le Foucault avec lequel il s’agit de penser est celui que l’on appelle communément « le dernier Foucault ». L’élaboration d’une éthique comme technique de soi à laquelle se consacre Foucault à la fin de sa vie semble apporter une réponse possible aux « techniques de domination exercées sur les autres » : pour Judith Butler, cette technique de « fabrication de soi » doit donc être reconnue comme étant « au centre de la politique de désassujettissement qu’il propose ». « L’art de n’être pas tellement gouverné », selon la définition de Foucault de l’attitude critique, est une « pratique de liberté » qui exige une transformation de soi.
Dans une perspective socio-historique, Jean-François Bayard montre que l’historicisation et la politisation des modes de subjectivation permet de renouveler la compréhension du « fait missionnaire » en Afrique : analysé comme un processus d’assujettissement, cela permet aussi bien d’expliquer comment « l’occupation européenne a pu se perpétrer avec des moyens militaires et administratifs aussi dérisoires », que d’appréhender le « type d’homme » produit par ces missions comme un mode de subjectivation parmi d’autres, « qui n’est donc pas voué à se reproduire indéfiniment ».
Par ailleurs, réfléchir aux usages de la pensée de Foucault mène nécessairement à prendre conscience que le « savoir Foucault » est devenu lui aussi un enjeu de pouvoir. De fait, l’insistance relative à l’égard de la « coupure » entre le Foucault des années 1970 et le dernier Foucault, ainsi que l’interprétation qui en est donnée, diffère sensiblement d’un auteur à l’autre, selon que l’on insiste ou pas sur les « usages paradoxaux » (Éric Fassin) de Foucault et donc, que l’on mette ou non l’accent sur le « tournant républicain » des années 1980 (Éric Fassin, Michel Feher).
Et si, pour Gérard Noiriel, le dernier Foucault semble offrir la légitimation d’« un style » de l’intellectuel plus institutionnel, plus académique, que celui prôné et conceptualisé par l’auteur dans les années 1970, sous l’expression « d’intellectuel spécifique », cela n’est pas le cas pour tous les autres intervenants. Car si Foucault a « explicitement rompu avec la perspective révolutionnaire » (Michel Feher), il n’en reste pas moins, comme l’écrit Éric Fassin, que « Foucault n’est pas le philosophe du libéralisme, et Le souci de soi n’offre en aucune façon l’apologie de l’individualisme ». Dans ces conditions, penser mais aussi agir aujourd’hui avec Foucault, c’est se demander « comment détourner le nouveau dispositif [néolibéral] d’assujettissement de son objectif », c’est-à-dire « s’interroger sur les capacités de résistance d’un mouvement de ‘‘capitaux humains’’ s’acceptant comme tels » (Michel Feher).
Un seul texte semble s’inscrire dans un usage « négatif » de Foucault, c’est-à-dire propose de penser à partir de lui, mais contre lui. Dans ce texte, le concept foucaldien de biopouvoir est mis à l’épreuve de la politique de la santé : selon Didier Fassin, ses enquêtes sur le terrain en banlieue parisienne démontreraient non pas l’excès de pouvoir de cette technique gouvernementale, comme le suggèrerait selon lui l’analyse foucaldienne, mais plutôt son impuissance. « Ce qui frappe alors, écrit-il, c’est au contraire l’indigence de la santé publique, la faiblesse de ses moyens, la modestie de ses réalisations. » Didier Fassin propose alors de remplacer le concept de biopouvoir par celui de « biolégitimité » pour rendre compte de la politique de santé publique. Cette analyse peut étonner en ce qu’on a du mal à voir en quoi « l’inefficacité » constatée de cette politique de santé (c’est-à-dire essentiellement qu’elle marche mal pour les plus défavorisés) contredit une analyse en termes de biopouvoir : que les pauvres et les étrangers ne soient pas ou mal soignés ne semble pas nécessairement constituer une preuve de son impuissance – au contraire. Souvenons-nous que le critère de mesure de l’efficacité du système pénal, pour Foucault, n’était déjà pas à chercher dans la réalisation effective des intentions proclamées des gouvernements et directeurs de prison successifs !
Si, pour la plupart des intervenants, penser avec Foucault consiste principalement à mobiliser le dernier Foucault, pour tous, « l’actualité politique et intellectuelle de Michel Foucault s’impose comme une évidence » (Éric Fassin) pour établir un diagnostic du présent, avec, donc, ou contre lui.
Émilie HACHE
Laboratoire de théorie politique, Université Paris VIII
JACOB (Steve), GENARD (Jean-Louis), dir. – Expertise et action publique. – Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2004 (Sociologie politique). 164 p.
Dans un contexte politique où les expertises se multiplient, cet ouvrage pose la question des rapports entre savoir et pouvoir dans la mise en œuvre de l’action publique et de leurs conséquences sur la démocratie et le rôle de l’État. Le constat de départ est celui d’une externalisation croissante, mais ancienne de l’expertise par l’État. S. Jacob montre qu’elle évolue avec les époques et les modes d’intervention publique. Mais elle prendrait une tournure nouvelle puisqu’elle toucherait les fonctions régaliennes de l’État. Le lecteur pourra toutefois regretter que ces dernières ne soient pas directement étudiées dans cet ouvrage.
Cette externalisation remplit différentes fonctions selon les secteurs et les pays considérés. Elle s’apparente fortement à une privatisation de l’action publique dans le cas de la récente réforme de l’administration fédérale belge (V. Triest). Elle permet d’équilibrer les rapports de force en contrebalançant le poids d’experts internes puissants, comme les hauts-fonctionnaires du ministère français de l’Économie et des Finances (C. Delmas). Elle a pour effet de dépolitiser les questions sensibles, comme l’illustre la création de l’AFSSA
[6] en France (C. Granjou).
Faut-il alors y voir un retour de la technocratie ? Non, car, avec la profusion de l’expertise, on n’assiste pas à une confiscation du pouvoir par le savoir, mais à un retour possible du politique comme arbitre entre des « vérités » portées par différents groupes d’experts. Mais pour que ce « bon usage politique de l’expertise scientifique »
[7] soit possible, encore faudrait-il pouvoir clairement distinguer les frontières des « mondes de l’expertise ». C’est peut-être là la contribution majeure de l’ouvrage qui montre que ces mondes se structurent très différemment d’un secteur, d’un niveau ou d’un pays à l’autre. Ils voient apparaître de nouveaux acteurs, comme les citoyens dans le cas du débat sur les OGM en France (N. Schiffino). Ils peuvent aussi être en interconnexion. Dans le cas des politiques urbaine (S. Cadiou) et de la ville (M. Rouzeau), les experts sont des « passeurs » entre les initiatives municipales et la politique nationale.
Les experts interviennent donc de multiples façons dans le processus de décision, polymorphie qui empêche parfois de saisir l’effet de l’expertise sur l’action publique, comme le suggère P. Terral dans le cas des professions de l’enseignement sportif en France. L’ouvrage conclut alors sur les risques de ces rapports incertains entre experts et décideurs que sont la privatisation ou, au contraire, la docilité de l’expertise vis-à-vis du pouvoir, d’un côté, et le dédouanement des obligations politiques des décideurs, de l’autre.
Xavier PONS
Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)
MEDRANO (Juan Diez) – Framing Europe. Attitudes to European Integration in Germany, Spain, and the United Kingdom. – Princeton/Oxford, Princeton University Press, 2003. 333 p.
Après les « Non » néerlandais et français au traité établissant une Constitution pour l’Europe, « Monsieur tout le monde » est entré de nouveau au cœur du processus de l’intégration européenne. Malgré les grands efforts des institutions européennes depuis le traité de Maastricht pour former un lien plus étroit avec les citoyens européens, le caractère élitiste du processus d’intégration n’a pas cessé de se poser. Tandis que l’Eurobaromètre effectue régulièrement de vastes enquêtes afin de comprendre l’opinion publique des États membres concernant l’orientation du processus de la construction européenne, la manière dont celles-ci sont formulées donne naissance à la formation d’un « melting-pot » qui ne permet pas saisir analytiquement de différentes sous-catégories désormais placées sous la bannière de « l’appartenance à l’UE est une bonne chose » et « une mauvaise chose ». Sur ce point-là, les questions suivantes méritent d’être posées : Comment les citoyens ordinaires conçoivent-ils l’intégration européenne ? Comment construisent-ils cognitivement l’Europe ?
En s’inscrivant dans une approche comparative, l’ouvrage de Juan Diez Medrano se focalise sur le facteur le plus significatif dans l’explication de l’avancement de l’intégration européenne : la division entre les partisans d’un modèle d’intégration supranationale et ceux d’un modèle d’intégration intergouvernementale. L’auteur veut distinguer son approche des autres pratiques courantes dans la politique comparée : d’une part, Juan Diez Medrano se concentre sur le public général plutôt que les élites et, d’autre part, les liens qu’il a formés entre le micro-niveau des attitudes individuelles et les macro-niveaux des processus proviennent d’une application systématique des outils procurés par la littérature sociologique sur les cadres de perception (frames) plutôt que d’une simple observation. Ce faisant, l’auteur constate le triomphe de la culture et de l’histoire sur l’économie et la géopolitique en tant que forces majeures derrière l’intégration européenne.
Les deux faits, à savoir l’existence d’une relative différence constante parmi les États membres de l’UE en matière de soutien pour un modèle d’intégration supranationale et le rôle tendanciellement croissant de l’opinion publique dans l’orientation de la direction de l’intégration européenne déterminent la démarche de l’auteur. Son point de départ se cristallise autour de l’idée selon laquelle les comportements et les attitudes des gens envers un objet ou bien un problème dépendent de la façon dont ils le conçoivent ou se le représentent. D’où l’hypothèse de l’ouvrage : étant encore l’agent clé de la socialisation, l’État national a un rôle primordial dans la formation des cadres de perception de l’individu, dont le processus varie d’une nation à l’autre. Les attitudes des gens vis-à-vis de l’UE portent la marque d’un répertoire culturel qui tend à se différencier à travers les lignes sociodémographiques, politiques et nationales. Ce répertoire culturel concerne, parmi d’autres choses, le savoir-faire, l’habitus, les histoires, les mémoires et les visions du monde à travers lesquels les gens encadrent perceptivement des objets et des problèmes. L’auteur affirme que les cadres de perception qui font la médiation des effets des facteurs micro et macro-sociologiques sur les attitudes des gens vis-à-vis de l’intégration européenne sont utiles en tant qu’appareil heuristique. Donc, les cadres de perception servent d’outils analytiques afin d’expliquer pourquoi le soutien à l’intégration européenne est plus fort dans certains États membres que dans d’autres. L’objectif de l’ouvrage est de distinguer méthodologiquement des facteurs pertinents ayant historiquement une relative stabilité, des facteurs non pertinents dans l’explication des attitudes des citoyens ordinaires à l’égard de l’intégration européenne et de l’appartenance à l’UE. Pour comprendre comment les peuples encadrent perceptivement l’intégration européenne dans les différents États membres et expliquer des contrastes internationaux entre ces processus de formation des cadres de perception, Juan Diez Medrano conduit une étude comparative approfondie des attitudes envers l’UE dans trois États membres ; l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne. Il faut d’emblée souligner que l’auteur justifie analytiquement ce choix, à savoir : une bonne représentation de l’échantillon formé par les trois États membres parmi les cinq plus grands de l’UE en janvier 2003, l’avantage procuré par ces trois pays concernant la possibilité de tester au sein de la structure européenne la théorie du surdéveloppement, la position géographique et le rôle primordial de la France sur le développement des identités nationales de ces trois pays et enfin la possibilité de contrôler des variables que promet une telle comparaison.
Framing Europe propose une synthèse des différentes méthodes et sources pour 160 entretiens approfondis effectués avec les citoyens ordinaires et les élites locales de six différentes villes d’Allemagne, d’Espagne et du Royaume-Uni, jusqu’à l’analyse de contenu des éditoriaux de huit journaux de qualité de ces pays en passant par l’analyse des romans récompensés par des prix littéraires, des manuels scolaires de l’histoire contemporaine et les discours de Noël et du nouvel an des présidents des États. Il faut y ajouter aussi une étude de l’Eurobaromètre qui sert à la validation statistique des hypothèses de l’auteur dans le dernier chapitre.
Juan Diez Medrano en arrive à l’idée que les réponses aux questions lors des entretiens reflètent les perceptions cognitives culturellement fondées qui encadrent la pensée des citoyens ordinaires sur l’Union européenne. Au-delà des similarités, les citoyens de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de l’Espagne ont développé des façons particulières de voir l’intégration européenne qui proviennent de leurs perceptions de soi respectives, de leurs cultures nationales, de la mémoire collective et de différentes préoccupations courantes. Ainsi, les Allemands critiquent plutôt le déficit démocratique des institutions européennes et s’inquiètent de la compétition éventuelle sur le marché de l’emploi ; les Anglais mettent l’accent sur l’importance de la culture nationale et la perte de l’identité nationale ; les Espagnols voient en l’UE une opportunité pour moderniser le pays et rompre avec la tradition isolationniste. En outre, l’auteur souligne minutieusement la différenciation du processus de conceptualisation de l’UE et sa représentation entre les interviewés de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest. Ce constat lui permet de mettre en lumière le rôle de la résonance culturelle dans le développement et la diffusion des cadres des perceptions particulières sur l’intégration européenne à travers les régions d’un pays qui ne partagent pas les mêmes mémoires collectives concernant la deuxième guerre mondiale et les mêmes motivations pour l’UE. Les entretiens que l’auteur n’hésite pas à partager généreusement avec le lecteur (notamment dans le troisième chapitre) regroupent des sous-catégories au-dessous de la schématisation simpliste de « l’UE est une bonne chose ou mauvaise chose ». En construisant un schème par la combinaison de deux dimensions de l’intégration, à savoir celle de transfert de compétence et celle de transfert de souveraineté, l’auteur obtient quatre modèles d’intégration : intégration centralisée, intégration décentralisée, coopération centralisée et coopération décentralisée. À travers des entretiens approfondis, Juan Diez Medrano conclut que l’intégration centralisée et la coopération décentralisée sont les modèles les plus cités et qu’il s’agit d’une polarisation tendancielle entre ceux-ci. L’auteur souligne aussi le rôle de l’intensité du conflit des identités alternatives à la fin de la deuxième guerre mondiale dans chaque pays (le Little Englandism, l’Empire et la communauté anglo-saxonne pour le Royaume-Uni ; l’anti-parlementarisme, l’isolationnisme et la communauté hispanique pour l’Espagne ; et l’anti-parlementarisme et une identité de l’Europe centrale pour l’Allemagne) sur la différentiation de la formation des cadres de perception sur l’UE.
En somme, l’ouvrage de Juan Diez Medrano constitue une remarquable contribution à la compréhension de la construction des identités nationales, l’impact de la culture nationale, ainsi que la mémoire collective sur le processus de l’intégration européenne en proposant une perméabilité mutuelle et un croisement entre les études du nationalisme et les études européennes.
Umit YAZMACI
Centre de recherches politiques de la Sorbonne
Département francophone des sciences politiques et administratives,
Université de Marmara
[1]
Notamment : Christian Lequesne, Jacques Rupnik,
L’Europe des Vingt-Cinq. 25 cartes pour un jeu complexe, Paris, CERI/Autrement, 2004 ; et Pierre Hassner, Justin Vaïsse,
Washington et le Monde. Dilemmes d’une superpuissance, Paris, CERI/Autrement, 2003.
[2]
Centre d’études et de recherches internationales de la Fondation nationale des sciences politiques, actuellement dirigé par Christophe Jaffrelot.
[3]
À travers ses nombreux ouvrages et articles relatifs aux institutions et à la vie politique britanniques, ainsi qu’aux travaux qu’il a menés au sein du CERI, en collaboration avec Françoise de La Serre, sur l’attitude de la Grande-Bretagne à l’égard de la construction européenne.
[4]
Lieven de Winter, Huri Türsan (eds),
Regionalist Parties in Western Europe, Londres/New York, Routledge, 1998.
[5]
Bertrand Badie,
La fin des territoires, Paris, Fayard, 1995.
[6]
Agence française de sécurité sanitaire des aliments.
[7]
Armand Hatchuel, « Agir public et conception collective : l’expertise comme processus démocratique », dans Fabienne Goux-Baudiment, Edith Heurgeon, Josée Landrieu (dir.),
Expertise, débat public : vers une intelligence collective. Actes du colloque Prospectives d’un siècle à l’autre (II), La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2001, p. 15.