2006
Revue française de science politique
Lectures critiques - Comptes rendus
Comptes rendus
THÉVENOT (Laurent) – L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement. – Paris, La Découverte, 2006 (Textes à l’appui/Politique et sociétés). 311 p.
Voici un livre original qui intéressera aussi sûrement le sociologue que le politiste. Poursuivant la réflexion entamée avec Luc Boltanski à la fin des années 1980
[1], Laurent Thévenot synthétise et reprend ici pour l’essentiel une série d’articles parus entre 1995 et 2000
[2]. Ce faisant, il systématise son propos en indiquant, parallèlement à la voie suivie par son collègue et ami
[3], des prolongements stimulants aux économies de la grandeur. En référence constante au « geste pragmatique », cet ouvrage est également l’occasion d’annoncer et de préparer le lecteur à la sortie imminente de nouvelles contributions s’inscrivant dans le même mouvement de pensée
[4].
Reprenant « l’hypothèse orthogonale » développée antérieurement avec L. Boltanski, à savoir que « les mêmes personnes sont amenées à faire l’expérience d’une pluralité de façons de qualifier une conduite et de la mettre à l’épreuve » (p. 6), L. Thévenot s’interroge ici « sur ce qui fait tenir ensemble un collectif », question d’une apparente simplicité et néanmoins redoutable qu’avait, semble-t-il, partiellement éludé jusqu’ici la sociologie – cette dernière s’étant davantage préoccupée, selon l’auteur, de « ce qui défait le collectif » (p. 7).
Afin d’apporter des éléments de réponse à cette question, L. Thévenot présente dès l’introduction trois « familles de modèles d’action », ou « régimes d’engagement » :
le régime de justification qui traite de l’action en public, régi par une « grammaire du bien commun », renvoyant aussi bien, par exemple, aux travaux d’Élias que de Goffman ou encore d’Habermas ;
le régime du plan qui fait plus directement écho à « l’individualisme et à la rationalité intéressée de l’agent » (cf. Pareto, Weber, Parsons, Boudon) et permet d’« appréhender des actions tenues à l’ombre du secret » (p. 9) ;
le régime de familiarité qui traite d’activités souvent mises au rang d’« habitudes irréfléchies et incorporées », mais n’en demeurant pas moins constitutives de l’unité de la personne. La conception de ce régime est notamment marquée par l’influence de la phénoménologie de Husserl et de l’ethnométhodologie (de Schütz)
[5].
Cherchant moins à créer une nouvelle typologie des formes d’action qu’à en restituer ce qui les sous-tend, c’est-à-dire l’architecture, L. Thévenot énonce ainsi l’objet de son ouvrage : « Plutôt que la coordination aboutie, notre objet est l’inquiétude de coordination » (p. 12). Par là, l’auteur signale qu’il ne s’agit pas de formuler un nouveau système théorique clôt sur lui-même, mais bien de penser l’action sociale comme une pluralité ouverte. La façon dont est construit l’ouvrage n’échappe d’ailleurs pas, semble-t-il, à cette exigence et le livre de L. Thévenot pourrait bien se présenter lui-même comme « un livre à tiroir ».
L’organisation en neuf chapitres constitue ainsi un va-et-vient permanent entre les régimes d’engagement énoncés plus haut. Le chapitre 1 plonge le lecteur, pour ainsi dire, directement dans l’action, à partir d’un scénario mettant en scène une série de personnages dans le wagon d’un train où s’enchaînent et se superposent les régimes d’engagement et les épreuves. Cette mise en situation permet d’emblée au lecteur de saisir le caractère à la fois éminemment concret et complexe de la question traitée par l’auteur. Le chapitre 2 débouche alors sur l’exposition des cadres théoriques mobilisés, plaçant la sociologie des régimes d’engagement au carrefour de l’économie et de la sociologie. Synthétisant les apports des grands courants de pensée dans ces deux disciplines, L. Thévenot démontre d’abord à travers la mise à jour de leurs présupposés (« rationalité-équilibre » d’un côté, « norme-ordre » de l’autre, p. 63) ce que leurs auteurs n’ont pu (ou voulu) penser, et donc saisir jusqu’ici de la réalité sociale. L. Thévenot s’attache ensuite à préciser sa position en accordant une large part aux tournants cognitif et interprétatif dans les sciences sociales. L’auteur formule ainsi moins une synthèse qu’il ne signale un ensemble de limites et de liens entre des théories existantes. Le chapitre 3 permet alors de tester la pertinence de cette double entrée en précisant la nature des régimes d’engagement définis en introduction, montrant notamment à travers la notion de « convenance » (p. 111) comment il devient ainsi possible de saisir la réalité sociale au plus près, sans « rupture conceptuelle ».
Après avoir exposé la teneur théorique de son ouvrage, L. Thévenot donne au lecteur à explorer les potentialités concrètes d’une sociologie des régimes d’engagement à travers une série de ce que l’on pourrait appeler des « chapitres illustrés ». Y employant toujours la même méthode consistant à déconstruire les théories existantes en montrant leurs limites et l’intérêt de nouvelles catégories d’analyse, L. Thévenot précise l’extension conceptuelle et affine la profondeur empirique qu’il entend donner à ces dernières. Le chapitre 4 s’attache en premier lieu à spécifier le régime du plan dans le travail et l’organisation. Après avoir signalé les présupposés théoriques à l’œuvre dans l’analyse de ces domaines d’activités, il montre à partir d’une généalogie des grandes figures des métiers du plan – planificateur, ingénieur, organisateur (p. 119-123) – comment s’y opèrent des articulations entre régimes d’engagement permettant de décloisonner les analyses traditionnelles de la sociologie du travail et des organisations (p. 123
sq.). Le chapitre 5 rebondit sur ces conclusions en illustrant plus avant le propos à partir de la comparaison entre deux firmes, l’une française, l’autre japonaise, fabriquant le même objet (un téléviseur). Le chapitre 6 propose alors de déplacer l’attention sur le domaine de la justification et du droit. De la même façon, L. Thévenot s’attache à montrer comment les catégories d’analyse existantes en sciences sociales et en droit ont interdit jusqu’ici de penser et de saisir ce qui les reliait fondamentalement. En soulignant l’importance des activités de
qualification à l’œuvre dans les épreuves (p. 164-171), L. Thévenot suggère ainsi l’existence d’un
continuum entre jugements ordinaires et jugements de droit – lesquels recourent davantage à des « investissements de forme » (notion qui traverse l’ouvrage) – en tant que
conventions (p. 168). Le chapitre 7 s’ouvre alors sur une analyse approfondie des opérations cognitives et évaluatives caractérisant ces déplacements chez l’agent
[6]. Rompant avec une vision « mentaliste » de l’esprit et après avoir montré les « limites de l’articulation objectif-collectif-pratique » (p. 192) héritée de Durkheim et Mauss, L. Thévenot présente la pluralité des opérations de
représentation (cognitive, politique, instrumentale) à l’œuvre dans les régimes d’engagement (p. 194-209) et la façon dont ceux-ci, à nouveau, s’enchaînent et se superposent. Le chapitre 8 s’interroge ensuite sur les manières concrètes de « faire entendre une voix » (et pas seulement la sienne) à partir de ces nouvelles catégories d’analyse. Montrant comment crise de la représentation politique et sociologie sont étroitement liées – malgré l’existence en France d’une posture critique forte (cf. Bourdieu) –, L. Thévenot propose, pour ainsi dire, de mettre à l’épreuve la sociologie des régimes d’engagement en explorant les « constructions de la vie en commun » (p. 222) à partir d’une comparaison des mouvements sociaux en France et aux États-Unis, permettant d’envisager les possibilités d’une « démocratie véritablement critique » (p. 225). Enfin, dans un dernier chapitre, largement remanié, l’auteur invite à une confrontation avec les théories récentes de l’individualisme sociologique (Dubet, de Singly, Kaufmann, et surtout Lahire). Un développement plus important est ainsi consacré à « l’homme pluriel »
[7], très marqué par l’
habitus bourdieusien – certes revisité –, mais critiqué ici justement pour l’extension jugée paradoxale qu’il fait subir aux concepts de Bourdieu (cf. notamment p. 236). Plutôt rare, ce type de confrontation permet alors d’éclairer mutuellement la pensée des deux auteurs. C’est ainsi que s’ouvre un dernier mouvement de réflexion venant clôturer l’ouvrage avant la conclusion finale, plaçant directement la focale sur « les politiques du proche », où s’articulent et se superposent souvent dramatiquement les régimes, à partir de travaux de recherche récents, augurant la sortie prochaine d’un nouvel ouvrage collectif
[8].
Au final, L. Thévenot dessine les contours possibles d’un « double pluralisme » : le premier « pour composer avec des régimes de justification différents », intégrant d’autres « grammaires du public » ; le second invitant à « ouvrir la délibération à des personnes autrement engagées, sans les soumettre d’emblée à une réduction humiliante » (p. 258). L’auteur esquisse ainsi les traits originaux d’une « composition démocratique » rigoureuse s’inscrivant de façon cohérente dans le projet d’une sociologie de la critique
[9]. On retiendra aussi qu’en déplaçant, selon un plan orthogonal, l’opposition traditionnelle entre individu et société, l’auteur souligne l’existence d’un « accommodement au monde demeurant en-deçà et en préalable à la figure de l’individu autonome » (p. 259) prenant place dans une architecture dynamique très éloignée d’une typologie rigide de l’action sociale, cassant du même coup d’autres oppositions factices (public/privé, général/particulier, etc.).
L. Thévenot esquisse ainsi au fil des chapitres les traits d’une « personnalité à tiroir », comme l’indique le titre de sa conclusion – qui constitue une mise en abîme singulière à partir de la photo servant de couverture au livre et prise par l’auteur lui-même… Ce dernier y est pris dès le départ dans des « engagements pluriels », lesquels se superposent et assurent comme un « feuilletage » les « multiples continuités de la personne » (p. 263).
Ce livre constitue assurément une bouffée d’air frais dans le paysage sociologique contemporain, nuançant certaines voies déjà anciennes tout en affirmant l’intérêt de pistes nouvelles et la nécessité de prolonger cet effort. En s’attachant plus largement à lier théorie de la connaissance et théorie de l’action, L. Thévenot rappelle ainsi l’urgence de fonder une sociologie du sens et des valeurs de nos sociétés qui n’appartienne pas seulement aux philosophes
[10]. Un ouvrage à consulter par le politiste, de « près » comme de « loin ».
Yann BÉRARD
Centre de recherches sur l’action politique en Europe (Crape)
Institut d’études politiques de Rennes
MUSSELIN (Christine) – Le marché des universitaires : France, Allemagne, États-Unis. – Paris, Presses de Sciences Po, 2005. 325 p.
Le dernier ouvrage de Christine Musselin est l’aboutissement d’une recherche collective menée dans trois pays sur le thème délicat des carrières universitaires, et plus particulièrement, du recrutement. S’inscrivant dans la lignée du Centre de sociologie des organisations, ce travail privilégie les principes généraux de régulation des systèmes étudiés plutôt que les exceptions et les anomalies, qui servent par ailleurs fréquemment à dénoncer le manque de transparence des recrutements. C’est pourquoi, contrairement aux études centrées sur l’issue du jugement, que ce soit pour constater son universalisme ou à l’inverse son particularisme, l’auteure propose de s’intéresser au « jugement en train de se faire » (p. 144), adoptant ainsi une posture compréhensive des décisions « qui s’attache à comprendre leurs ressorts plutôt qu’à apprécier s’ils sont ou non conformes à l’idéal de l’ethos scientifique » (p. 13). Pour analyser comment les recrutements ont lieu, l’ouvrage se fonde sur un important travail de terrain, constitué, outre la littérature réglementaire et professionnelle, d’un corpus de plus de deux cents entretiens semi-directifs menés auprès d’enseignants-chercheurs participant aux commissions de recrutement, ainsi que de responsables universitaires (doyens, etc.). Afin de pouvoir mieux décontextualiser les pratiques de recrutement, Le marché des universitaires s’inscrit dans une démarche comparatiste permettant de confronter trois pays aux traditions universitaires distinctes. Alors que le système universitaire français garantit la primauté des pairs dans le processus de recrutement, en Allemagne, l’administration des Länders – peu ouverts aux logiques de discipline – joue un rôle considérable ; le « modèle américain », très hétérogène selon les États et les établissements, se caractérise enfin par une gestion des postes et carrières par les universités elles-mêmes et une forte incertitude quant à la titularisation (tenure), même après l’embauche. La comparaison a été limitée à deux disciplines, toutes deux peu en lien avec le marché de l’emploi non universitaire afin de limiter les biais possibles : l’histoire et les mathématiques. « Même si les marchés du travail pour les deux disciplines qui nous intéressent sont assez semblables (c’est-à-dire peu florissants dans les trois pays), ils se développent à chaque fois dans des contextes institutionnels peu comparables. […] La France reste caractérisée par une entrée précoce sur des emplois permanents et des déroulements de carrière peu différenciés » (p. 66), tandis que l’accès à un poste est plus incertain aux États-Unis et plus tardif en Allemagne. En combinant les différentes variables (pays, disciplines, établissements), le travail de terrain, mené dans 22 départements répartis sur vingt établissements supérieurs de formation et de recherche, a tenté de représenter au mieux cette diversité. Rappelons dans un premier temps les principales thèses défendues par l’auteure, après quoi on soulignera quelques limites de la recherche entreprise.
Pour comprendre comment s’effectue le recrutement d’un universitaire, Christine Musselin propose une analyse séquentielle en trois étapes distinctes : après une première phase qui aboutit en amont à la création d’un poste, se succèdent les deux séquences que comporte le recrutement, à savoir le processus d’évaluation (ou de jugement sur la qualité) et le processus de fixation du prix. L’analyse des « logiques sociales de la construction de l’offre » (chapitre 2) permet en premier lieu de distinguer trois modèles qui renvoient aux « configurations universitaires » propres à chaque pays. À la « régulation communautaire » française, selon l’expression de Catherine Paradeise, où « le ministère reconnaît à la profession la légitimité de s’autogérer » (p. 83), s’oppose la « régulation conjointe » allemande caractérisée par « l’interventionnisme volontariste des ministères de Land allemands et le faible poids de la profession universitaire » (p. 84). Enfin, aux États-Unis apparaît « un modèle négocié, où l’université est le lieu d’intégration entre les contraintes externes, les exigences liées à leur positionnement au sein du système universitaire et les demandes des départements, qui eux-même ne sont pas imperméables aux contraintes externes » (p. 79). Mais, quelles que soient les différences observées, l’auteure souligne que, « dans chacun des trois pays, les niveaux les plus influents dans la construction de l’offre sont aussi ceux qui ont un poids important au sein de leur système d’enseignement supérieur » (p. 86). Même si les trois séquences mises en évidences sont globalement distinctes, la construction de l’offre n’est pas sans lien avec le recrutement qui lui succède. En effet, le profilage du poste va contribuer, selon qu’il soit plus ou moins ciblé, à orienter la forme des débats au sein des commissions de spécialistes, dont l’étude constitue le cœur de l’ouvrage.
Les entretiens conduits parmi les membres des commissions de recrutement permettent de distinguer deux modèles de formation des jugements collectifs (chapitre 3). Lorsque le profil du candidat est nettement défini, tel qu’en histoire, la commission peut travailler sereinement en déléguant l’expertise aux spécialistes. À l’inverse, on assiste à une forte conflictualité au sein de la commission, comme c’est le cas parmi les mathématiciens, lorsque « le choix des candidats et la détermination du domaine qui bénéficiera du poste se déroulent simultanément et interviennent à la fin du processus, à travers des tractations, des négociations et des marchandages » (p. 96). Enfin, on observe en Allemagne un troisième mode opératoire, qualifié de stratégique, où le risque de voir le classement de la commission déjugé par l’administration du Land conduit à anticiper les événements et les risques (défection du candidat choisi, par exemple) et à adopter un jugement consensuel. « S’il doit y avoir des luttes entre les intérêts divergents des spécialités, elles se produisent avant le profilage du poste, lors de la construction de l’offre chez les historiens, alors qu’elles interviennent à travers la sélection des candidats, donc pendant la commission, pour les mathématiciens. Plus que les comportements en commission, c’est donc le processus de profilage du poste qui est décisif » (p. 129). Cette « stabilité inattendue des modes opératoires » observée dans chaque discipline s’explique, selon l’auteure, par la récurrence des recrutements et la régularité des personnes qui y participent. Mais quels sont les critères du jugement à partir desquels s’effectue le recrutement des universitaires ? Quels que soient la discipline ou le pays considérés, on peut remarquer la diversité des critères pris en compte. « Être un bon chercheur ne suffit pas. Dans tous les départements étudiés, il faut également être un bon collègue » (p. 163). Ainsi, à l’aptitude à la recherche, s’ajoutent la capacité à enseigner, ainsi que la personnalité du candidat. « Le jugement porté est multi-dimensionnel et cela, quels que soient le pays ou la discipline considérés » (p. 174). On soulignera à cet égard l’importance du recours au « réseau » en France ou encore des interactions entre le candidat et ses recruteurs, notamment à l’occasion des auditions, mais surtout du séjour sur le campus aux États-Unis.
Abandonnant l’hypothèse de l’homogénéité de l’offre, Christine Musselin interroge alors la définition du « meilleur candidat » (chapitre 4). Il semblerait que, selon les établissements et les disciplines considérés, on puisse distinguer deux idéaux types qui varient entre le « chercheur avant tout » et le « bon citoyen ». On admettra du premier qu’il s’investisse peu dans l’enseignement ou la gestion du département, tandis que le second ne mettra jamais sa recherche au-dessus de tout. Au final, et ce, contrairement à la phase précédente marquée par les modèles nationaux, le choix des candidats « reste par conséquent très largement entre les mains et sous la responsabilité de la profession universitaire […] et est peu exposé à des logiques externes aux départements, quels que soient les pays considérés ou le statut, privé ou public, des établissements étudiés » (p. 219). La dernière étape, celle de la formation du prix des universitaires (chapitre 5), est en revanche (sauf en France où le prix est fixé selon des grilles indiciaires) le fruit de négociations avec le candidat, dont la principale variable sont les contraintes qui pèsent sur l’établissement recruteur. C’est pourquoi le recrutement des universitaires correspond aux observations de Lucien Karpik, qui a démontré, à partir de l’exemple du choix d’un avocat par ses clients
[11], « que le processus de jugement est antérieur à, et déconnecté de celui de la détermination du prix, mais aussi que ces deux processus obéissent à des modalités différentes et qu’ils sont de plus largement indépendants l’un de l’autre » (p. 244). Enfin, l’auteure analyse les « dynamiques de carrière » propres à chaque pays (chapitre 6), observant notamment que coexistent en France deux formes de carrière : « L’une qui se déroule sur un marché interne et qui concerne plutôt les “bons citoyens”, et l’autre qui passe par le retour sur le marché externe et qui mobilise plutôt les “chercheurs avant tout” » (p. 273).
Le marché des universitaires offre ainsi un panorama détaillé et nuancé des recrutements universitaires, qui présentent de nombreuses spécificités selon les dispositifs étudiés. Mais, au-delà de la description des configurations nationales, l’auteure procède à une importante montée en généralité qui lui permet de dresser au moins trois conclusions. Le recrutement des universitaires relève tout d’abord d’un type particulier d’économie de la qualité. Contrairement au modèle de Karpik, où l’opacité sur la qualité de l’avocat recruté était compensée par l’acheteur par le recours au réseau (notamment ses proches), dans le cas des universitaires, l’incertitude parvient à être maîtrisée par d’autres moyens, tels que le dossier ou l’interaction. Les recrutements universitaires invitent ainsi « à adopter une définition plus étendue de l’économie de la qualité et à utiliser cette notion dès que la qualité d’un bien ou d’une personne doit être découverte au cours d’un processus de jugement aboutissant à la rencontre entre une offre et une demande » (p. 288). Christine Musselin tente en second lieu de dégager la forme des jugements aux termes desquels un universitaire est recruté : « On constate certes, écrit-elle, que les recrutements ne s’inscrivent que de manière imparfaite dans les normes de la méritocratie scientifique et qu’ils ne respectent pas les canons de la sociologie des sciences mertonienne. […] Mais il convient tout autant de reconsidérer la place de l’improvisation et du hasard dans le fonctionnement des commissions et dans le traitement des dossiers. Des règles structurent a minima ce qui se déroule en commission. Mais surtout, des mécanismes informels, des codes de conduite, des accords implicites concourent à la maîtrise (certes toujours imparfaite et fragile) du processus et à la production de choix » (p. 288-289). Ainsi, à l’encontre des critiques régulièrement formulées, même si leur issue demeure imprévisible, les recrutements n’en sont pas pour autant aléatoires. Enfin, troisième constat, l’ouvrage établit le lien entre les modes de recrutement et les « modèles professionnels » propres à chaque pays. Ce lien invite à dépasser une conception purement réglementaire des marchés du travail universitaires et permet ainsi de comprendre « que toute modification des règles de gestion des carrières affecte nécessairement le modèle professionnel sous-jacent et que toute démarche de changement devrait penser simultanément ces deux niveaux » (p. 284). C’est à partir de ce constat que Christine Musselin souligne l’urgence pour la France de sortir d’une « logique de l’ajustement incrémental » et d’effectuer des choix en entamant au préalable une réflexion sur la configuration universitaire voulue.
Le marché des universitaires présente une réflexion riche et stimulante dans un style remarquable par sa clarté et sa pédagogie, qui le rendent accessible à tout non-spécialiste. Malgré la rigueur de l’analyse, l’ouvrage n’est pas pour autant exempt de certaines critiques, notamment quant à sa démarche. Après deux remarques liminaires, on soulignera les deux principales lacunes qui entachent l’analyse. Sans remettre en cause la pertinence des résultats obtenus, ces remarques conduisent à relativiser la portée du jugement énoncé par Christine Musselin.
On peut tout d’abord regretter que certains choix méthodologiques demeurent parfois insuffisamment justifiés. Si l’auteure rend compte de la sélection dans son terrain d’enquête des mathématiques, déconnectées du marché de l’emploi non universitaire – contrairement à la physique, par exemple –, elle n’explique en revanche pas pourquoi, « très rapidement, l’histoire s’est imposée » (p. 19). Outre une surreprésentation des normaliens, l’histoire est une discipline où l’agrégation du secondaire marque un passage obligé. Ces spécificités n’empêchent bien sûr pas d’adopter, comme le fait l’auteure, un positionnement plus général, mais elles rendent plus délicate une montée en généralité qui apparaît, second regret, parfois trop hâtive. C’est par exemple le cas du « modèle américain », analysé à partir d’une trentaine d’entretiens (contre respectivement 120 et une centaine pour la France et l’Allemagne) menés dans les seules universités privées, ou encore des disciplines dont on perçoit mal dans quelle mesure leurs modes de recrutement sont généralisables à l’ensemble du « marché universitaire » (l’usage du pluriel n’aurait-il d’ailleurs pas été préférable ?).
Mais au-delà de ces regrets mineurs, deux aspects semblent faire défaut à l’analyse proposée. L’auteure exclut tout d’abord de son champ d’étude l’issue des recrutements pour mieux s’intéresser au processus lui-même, s’arrêtant ainsi aux 4 ou 5 candidats classés. Elle remarque néanmoins de façon allusive que « c’est en revanche pendant le classement final que le résultat devient imprévisible et que l’aléa peut reprendre le dessus » (p. 220). Si Christine Musselin reconnaît qu’« il est alors impossible de confronter le discours tenu lors des entretiens et les pratiques effectives, et on ne peut exclure l’existence d’écarts » (p. 22), elle n’engage pas pour autant une véritable réflexion sur les biais pouvant découler de l’exclusion de l’issue du recrutement. Dans quelle mesure est-il possible de distinguer l’analyse des processus de recrutement (comment s’effectuent-ils ?) de leur issue (qui est recruté ?) ? Ce choix méthodologique explique qu’un certain nombre de questions demeurent peu, voire pas traitées. C’est par exemple le cas des discriminations de genre, de race, voire sociales, fréquemment dénoncées. Christine Musselin en rend compte (en deux pages), évoquant une propension au mimétisme qui conduit les universitaires à recruter des collègues à leur image : « On constate, écrit-elle, une tendance à choisir le candidat qui ressemble le plus aux membres composant déjà le département (hommes, blancs à fort capital culturel et social), ce qui produit des effets d’adverse impact et engendre des discriminations indirectes » (p. 176). C’est le même processus qui est à l’origine, selon elle, du « localisme », c’est-à-dire du fait (notamment en France) de privilégier les recrutements locaux, qui constituerait « une façon fiable et peu coûteuse en temps, de maîtriser les incertitudes qui pèsent sur l’évaluation des qualités pédagogiques et personnelles des candidats » (p. 273). Si la perspective compréhensive proposée est intéressante, elle ne constitue pas pour autant une analyse du phénomène, sur lequel on ne dispose d’aucun chiffre. Une analyse quantitative du profil des candidats retenus au sein de chaque faculté étudiée apparaissait à cet égard comme un préalable nécessaire. On perçoit ici la limite des sources sur lesquelles repose l’ouvrage. Certes, Christine Musselin justifie le fait d’avoir exclu de son enquête les observations ethnographiques, trop délicates à mener au sein des commissions de recrutement. D’autres sources auraient néanmoins pu être mobilisées, telles que les rapports établis sur les candidats, les procès-verbaux des commissions ou encore les candidats eux-mêmes.
Interroger le processus de recrutement à partir de l’
interview des seuls enseignants-chercheurs apparaît délicat. Et ce, d’autant plus – deuxième regret – qu’en dépit de son inscription crozérienne, Christine Musselin ne restitue pas les rapports de force dans lesquels s’inscrivent les acteurs. Aucun recrutement n’est d’ailleurs directement décrit. Si on comprend la volonté de l’auteure de privilégier le processus par rapport au cas, on peut regretter une sociologie trop souvent désincarnée. Les dispositions sociales des acteurs sont ainsi rarement mentionnées. L’apprentissage des participants aux commissions aurait pu être par exemple davantage pris en considération. Le fait que « tout se passe entre pairs » n’implique pas pour autant que tous les individus participant à la formation d’un jugement collectif aient la même capacité à intervenir, comme l’a par exemple démontré Dominique Memmi au sujet du Conseil consultatif national d’éthique
[12]. Certes, l’auteure remarque que « ni les rapports de force, ni les différences de statut, ni les capacités d’influence ne semblent constituer des facteurs explicatifs pertinents des modes opératoires que nous avons observés » (p. 138), mais dans quelle mesure ne les infléchissent-ils pas ? Les processus décrits s’apparentent par moments davantage à une construction théorique établie
a posteriori (c’est-à-dire formalisée par les enquêtés eux-mêmes) qu’à une interaction sociale proprement dite. Les entretiens cités, qui explicitent rarement
qui sont ces recruteurs, traduisent ces manques. On peut regretter à cet égard la faible réflexivité adoptée dans le déroulement de l’enquête, qui apparaissait d’autant plus indispensable dans le traitement d’un sujet aussi controversé. L’accès au terrain, la négociation de l’entretien et surtout son déroulement sont autant d’aspects qui auraient pu être abordés. Il est ainsi délicat de constater que « les personnes interviewés se disent globalement satisfaites des modes de fonctionnement des commissions » (p. 135) sans s’interroger outre mesure sur cette « remarquable unanimité ». C’est pourtant ce qui explique que les exceptions aux processus décrits soient si peu analysées. Certes, les « écarts à la norme », peu nombreux, ne font que « confirmer la règle », mais leur consacrer deux pages apparaît comme insuffisant.
Peut-être ces biais auraient pu être évités en adoptant une méthode d’enquête davantage ciblée sur une campagne de recrutement spécifique (par exemple, en effectuant des entretiens avec tous les participants, recruteurs et candidats, afin de confronter leurs points de vue) permettant de mieux appréhender « le jugement tel qu’il se fait ». Là où certains noteront une indulgence excessive à l’égard du fonctionnement des commissions de spécialistes, on peut voir la difficulté à vouloir adopter une approche dépassionnée d’un objet aussi polémique qui peut conduire à faire l’impasse sur certaines questions sensibles. Ce sont ces difficultés qui conduisent à saluer Le marché des universitaires dans sa tentative de comprendre un objet difficile et dont on peut espérer qu’il inspirera de nouveaux travaux.
Éric FARGES
Laboratoire ENS-LSH Triangle,
Institut d’Études Politiques de Lyon
KASTORYANO (Riva), dir. – Les codes de la différence. Race, origine, religion. France, Allemagne, États-Unis. – Paris, Presses de Sciences Po, 2005. 321 p.
L’ouvrage collectif dirigé par Riva Kastoryano, Les codes de la différence, se propose d’étudier la façon dont on définit l’Autre, dont on trace les frontières de la collectivité et de l’identité nationales en France, en Allemagne et aux États-Unis, trois pays emblématiques de la réflexion sur ces questions. Plusieurs disciplines sont mobilisées pour mener à bien cette étude comparée, et en particulier l’histoire, la sociologie et la science politique. Pour les besoins de la présentation, les contributions sont rassemblées en quatre parties correspondant aux différents niveaux dans l’entreprise de délimitation des frontières de l’altérité : les concepts (sur quels concepts se fonde la définition de l’autre : race, ethnicité, religion, langue, nationalité, origine ?), les catégories (en l’occurrence, les catégories statistiques et juridiques qui font exister ces concepts), les politiques publiques par lesquelles ceux-ci sont mis en œuvre (politiques sociales à destination des quartiers défavorisés, politiques linguistiques en direction des migrants et politique de gestion de l’islam) et enfin les interactions (un article traitant des représentations sociales ordinaires de l’altérité, un autre du rôle des partis d’extrême droite dans la transformation des frontières du national). Au préalable, l’introduction dégage et met en perspective les principaux résultats de l’étude, autour du thème « Définir l’autre », tandis que la conclusion sur « L’effacement du multiculturalisme » revient sur les questions de philosophie politique sous-jacentes, et notamment le débat entre partisans de la « politique de la reconnaissance » et tenants d’une approche plus libérale de l’intégration des minorités.
L’hypothèse qui sous-tend l’ouvrage est l’idée selon laquelle la race serait le fondement permanent de l’altérité institutionnellement reconnue aux États-Unis, tandis que la religion et l’origine remplaceraient la nationalité comme principe de différenciation en France et que la religion et la langue joueraient désormais ce rôle en Allemagne.
Les articles de George Fredrickson et Nancy Green, qui composent la première partie portant sur les concepts, sont intéressants en ce qu’ils reviennent sur les grandes étapes de la construction nationale en France et aux États-Unis. Fredrickson revient ainsi sur les points communs entre les deux pays, caractérisés par une même prétention à incarner l’universel, une même tension entre cet universalisme et l’exclusion pratiquée de facto à l’encontre des populations considérées comme incapables de bénéficier des Lumières, une même conception politique de la citoyenneté et, dans les deux cas, un passé marqué par l’esclavage et la colonisation, ainsi qu’une importante contribution des migrations à la structuration de la société nationale. Il souligne également les différences : dans la reconnaissance de la part prise par l’immigration dans l’identité nationale (la France ne découvre et n’admet ce fait que tardivement, tandis que les États-Unis se pensent dès l’origine comme une terre d’immigration, en dépit de périodes de repli national) ; dans la part jouée par l’esclavage dans la mémoire nationale (il rappelle par exemple que des mesures systématiques ont été prises en France au 18e siècle afin d’éviter que la présence d’esclaves et de Noirs ne se stabilise en métropole, au contraire de ce qui s’est produit aux États-Unis) ou encore dans le legs de la ségrégation raciale. Nancy Green se penche, quant à elle, sur le rôle respectif de l’ethnicité et de la religion dans les deux pays, cherchant à comprendre comment l’islam en est venu à constituer la métonymie de la question immigrée en France, tandis que le groupe ethnique joue ce rôle aux États-Unis (elle ajoute toutefois que, depuis le 11 septembre 2001, la religion semble devenir un marqueur identitaire significatif aux États-Unis). Autrement dit, pourquoi les immigrés sont-ils aujourd’hui « musulmans » en France (dans les représentations politiques, médiatiques et même scientifiques), tandis qu’ils sont « groupe ethnique » ou racial aux États-Unis ? On voit l’intérêt scientifique, social et politique de ces questionnements. On pourra cependant regretter que ces deux contributions raisonnent en termes de traditions nationales, insistant sur quelques épisodes historiques fondateurs de traditions idéologiques différenciées, au risque de négliger les possibilités de transformations et de ruptures au cours du temps et de surestimer la cohérence des modèles. On peut notamment penser que les différents lieux de production des catégories, et en particulier les sciences sociales, les médias et le champ politique, ne fonctionnent pas selon les mêmes logiques et les mêmes temporalités, ou encore que chacun de ces trois lieux n’est pas lui-même unifié.
C’est précisément tout l’intérêt de deux articles, celui de Paul Schor et Alexis Spire sur « Les statistiques de la population comme construction de la nation » et celui de Daniel Sabbagh sur « Facteur racial et facteur territorial dans les politiques d’intégration » que de proposer une analyse empirique fine des lieux de production des concepts et catégories et de leur mise en œuvre. Les premiers se saisissent des recensements comme d’un lieu privilégié d’observation de la construction nationale, même si ceux-ci répondaient avant tout à des objectifs très concrets d’ordre politique et administratif lorsqu’ils ont été mis en place à la fin du 18e en France et aux États-Unis : il s’agissait alors de dénombrer la population, sans considération de nationalité ou d’origine, afin d’assurer une bonne répartition des sièges des élus et de l’imposition. Mais, dès les premiers recensements, les États-Unis institutionnalisent une distinction entre esclaves et hommes libres qui pose les fondements d’une différenciation raciale dont la prise en compte par le recensement perdure jusqu’à aujourd’hui, puisque des questions sur l’appartenance raciale objective et subjective continuent à être posées. À partir du milieu du 19e siècle, lorsque les techniques statistiques se sophistiquent et que les enjeux de définition de l’identité nationale se précisent, deux traditions distinctes se mettent en place : en France, les questions porteront sur la nationalité (dans un premier temps, il s’agira juste de savoir si les individus sont français ou étrangers, mais à partir de 1881, on entrera dans le détail des nationalités étrangères), aux États-Unis, on recensera le lieu de naissance des individus (complété ensuite par l’origine immigrée des parents, puis par le lieu de naissance des parents). En France, l’importance accordée au critère juridique de la nationalité exercera des effets durables, fondant une opposition entre citoyen et étranger tempérée toutefois, dès la fin du 19e siècle, par une association de la nationalité au pays d’origine des migrants, puis par la présence de migrants coloniaux en métropole qui seront de fait considérés comme des « sujets » français, alors qu’ils ont la nationalité française de droit. En soulignant ce point, les auteurs remettent en cause l’idée reçue selon laquelle, dans le « modèle français », la citoyenneté serait indissolublement liée à la nationalité. Aux États-Unis, à l’inverse, la question de l’origine nationale devient centrale dans le recensement, jetant les bases d’une catégorisation ethnique, tandis que les questions sur la nationalité n’apparaîtront que tardivement et resteront marginales.
Daniel Sabbagh, quant à lui, propose une analyse comparée des politiques publiques de traitement des zones urbaines dégradées en France et aux États-Unis en inversant la problématique habituelle : ces dernières années, de nombreux travaux se sont interrogés sur l’ethnicisation de la politique de la ville française en montrant comment, sous couvert d’action territorialisée, cette politique permettait de cibler les populations issues de l’immigration sans avoir à rendre explicite cette catégorisation. L’auteur propose, à l’inverse, d’appliquer au cas américain le questionnement français sur le territoire, afin d’étudier les mécanismes de substitution entre variables ethnoraciales et territoriales. Il montre comment, depuis les années 1970, l’institutionnalisation des politiques de discrimination positive dans l’accès aux universités va de pair avec un affaiblissement des politiques redistributives de lutte contre les inégalités territoriales, comme la politique de busing. Mais il fait l’hypothèse que la remise en question de l’affirmative action dans les universités américaines depuis le milieu des années 1990 entraîne un retour à des politiques territoriales. En effet, dans les États où ces programmes d’affirmative action ont été démantelés, le nombre d’étudiants issus des minorités ethniques a chuté ; dès lors, les pouvoirs publics ont cherché des subterfuges, notamment territoriaux, pour remédier à cette évolution potentiellement explosive, afin de pouvoir prendre en considération la dimension raciale sans que ce soit visible (par exemple, en imposant aux meilleures universités publiques de l’État l’obligation d’admettre dans leur établissement en première année les 10 % de diplômés du secondaire les mieux classés, ce qui revient à obliger les universités à recruter des étudiants noirs et hispaniques, du fait de l’homogénéité sociale et ethnique des établissements du secondaire). Cette évolution incite l’auteur à conclure à une convergence des modèles français et américains qui se ferait, paradoxalement, du côté du modèle français, contrairement à ce que l’on entend souvent.
On s’arrêtera enfin sur un dernier article, celui de Michèle Lamont intitulé « Communauté et exclusion. Le rôle de l’immigration, de la race et de la pauvreté », qui étudie les représentations ordinaires de la citoyenneté à partir d’entretiens approfondis conduits avec un échantillon important d’ouvriers et d’employés blancs, français et américains. Trois résultats majeurs s’en dégagent : tout d’abord, la persistance de la référence à la nation dans les représentations populaires, en ces temps de floraison des discours sur la mondialisation et l’avènement de l’ère post-nationale ; ensuite, la diffusion dans les représentations ordinaires d’éléments directement issus des modèles théoriques nationaux : en ce sens, les spécificités nationales dans la conception de l’immigration perdurent également dans les représentations profanes ; enfin, la définition morale et culturelle plus que politique de la communauté nationale et ce, dans les deux pays. On retrouve bien deux modèles nationaux dans la mesure où, dans les entretiens menés en France, la collectivité nationale évoquée rassemble tous ceux qui sont définis comme français, incluant les pauvres et les Noirs (en raison de l’influence des idées républicaines, catholiques et socialistes), mais excluant les immigrés (définis aussi comme musulmans et nord-africains), réputés non assimilables parce qu’ils ne partageraient pas les mêmes normes morales en matière d’éthique professionnelle et de sens des responsabilités et qu’ils seraient porteurs de valeurs « musulmanes » incompatibles avec les valeurs françaises (égalité hommes-femme, liberté individuelle…). Aux États-Unis, à l’inverse, les entretiens témoignent d’une indifférence aux immigrés que l’on retrouve d’ailleurs dans les données de sondage, tandis qu’une frontière rigide est dressée à l’encontre des pauvres et des Noirs. L’auteur souligne que les personnes interrogées identifient fortement les frontières de classe à des frontières morales (la pauvreté est associée à l’irresponsabilité, à la paresse) et que ces clivages sont eux-mêmes également étroitement associés aux clivages raciaux, d’autant que ce sont les mêmes individus qui, dans ces représentations, appartiennent aux deux groupes stigmatisés.
Cet ouvrage permet donc d’aller au-delà des discours généralisants sur les oppositions entre modèle républicain à la française et multiculturalisme à l’anglo-saxonne, entre citoyenneté politique et modèle ethnique à l’allemande, pour mieux comprendre comment les trajectoires nationales se construisent et évoluent dans le temps, à partir d’études empiriques précises. Il n’abandonne pourtant pas l’ambition de tenir ensemble les différents niveaux et cherche à articuler l’analyse des traditions idéologiques et des lieux concrets de mise en œuvre des concepts et des catégories, même si le choix de découpage en quatre parties pose problème à cet égard, notamment dans le fait de présenter tout d’abord les concepts pris isolément. C’est enfin également un outil précieux pour qui veut s’informer des débats théoriques récents sur le sujet dans le monde anglo-saxon, grâce aux riches notes bibliographiques de certains articles.
Camille HAMIDI
Laboratoire Triangle-UMR 536, Université Lyon 2
IEP de Lyon, ENS
SPIRE (Alexis) – Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975). – Paris, Grasset, 2005. 406 p. Bibliogr. Index. Annexes
Tiré d’une thèse de sociologie, l’ouvrage d’Alexis Spire étudie la mise en œuvre par le personnel administratif des textes relatifs à l’immigration sur une période allant de 1945 à 1975. La volonté du sociologue est ambitieuse : saisir au plus près les pratiques des fonctionnaires de l’administration préfectorale qui, pendant trente ans, ont joué le complexe et délicat « huis clos » d’un pan important de la politique migratoire française, celui qui se joue « aux guichets » des préfectures, sur les questions centrales de l’entrée, du séjour des étrangers en France et de leur naturalisation. La posture sociologique, moderne et militante, se situe dans la lignée des travaux de Patrick Weil et Vincent Viet : la politique d’immigration se mesure aussi aux pratiques des agents qui la mettent en œuvre.
À partir d’entretiens avec d’anciens agents de la préfecture de Paris et l’étude exhaustive de 1600 dossiers individuels d’étrangers, l’auteur cherche à pointer ce qui est susceptible de constituer ce qu’il appelle un « ethos préfectoral » spécifique à l’administration de l’immigration. Cherchant à reconstruire a posteriori l’application du droit des étrangers en préfecture au travers des récits de vie professionnelle des agents administratifs, A. Spire ambitionne de découvrir le « sens commun bureaucratique qui tend à prendre le pas sur les dispositions juridiques elles-mêmes ». Insistant sur la place prépondérante que la circulaire occupe dans l’administration de l’immigration et rappelant combien, par ce biais, le pouvoir central peut imposer des principes d’interprétation du droit et en moduler l’application selon les contraintes et les intérêts du moment, A. Spire développe la thèse de l’élaboration d’une « réglementation parallèle » par les hauts fonctionnaires en charge de l’immigration, soumettant ainsi largement l’étranger à un « infra-droit secret et instable ».
Après une présentation du cadre juridique des ordonnances de 1945, établies dans un moment de rétablissement de la légalité, l’auteur s’arrête longuement sur l’édification d’un encadrement étatique de l’immigration relatif aux trois manières de concevoir la défense des intérêts de l’État, qui constituent autant de référentiels en concurrence dans le champ administratif : la logique de police, la logique de main-d’œuvre et la logique de population. A. Spire met ensuite en évidence, dans le premier tiers de son livre, les logiques d’action et les modes d’intervention des trois principaux ministères qui sont parties prenantes de la gestion des populations immigrées. Au ministère de l’Intérieur revient la logique de police, celle de l’identification, de la surveillance et du contrôle d’une population étrangère dont les membres sont régulièrement suspectés de pouvoir porter atteinte à l’ordre public ; aux divers avatars du ministère du Travail correspond la logique de main-d’œuvre, relative au point d’équilibre fluctuant entre les intérêts des employeurs et ceux des organisations ouvrières dont les mandants pourraient souffrir de la concurrence des travailleurs étrangers ; et au ministère de la Population, la tâche de défendre une logique démographique caractéristique d’une volonté de favoriser une immigration « assimilable », sélectionnée à partir de critères d’ordre clairement ethnoculturel.
L’auteur transforme ensuite son angle d’observation et il nous entraîne à sa suite dans les bureaux de la préfecture de Police de Paris, afin de saisir au plus près les éléments qui nous permettraient de comprendre comment se constitue et se reproduit la morale professionnelle qu’il nomme « ethos préfectoral ». A. Spire fournit une étude très précise des formes prises par la division du travail préfectoral et, en cela, propose une sociologie sérieuse de la professionnalité des agents préfectoraux. Ses enquêtés, à qui il donne pleinement la parole, sont toutefois peu situés (le sociologue insiste sur leur culture syndicale extrêmement faible), témoignent longuement de leur vie quotidienne au bureau et des « carrières de papier » des publics rencontrés. À la lecture de cette solide sociographie du travail et du milieu des agents administratifs en charge de l’immigration, le lecteur attentif s’interroge pourtant, d’un point de vue qualitatif, sur la pratique administrative d’appropriation et de traduction de la loi sur l’immigration. Quelles sont les représentations et les valeurs incorporées par les agents dans leurs pratiques d’admission et d’éloignement ? Comment s’articulent, s’expriment ou se censurent, et surtout, se manifestent ou s’actualisent en actes les (anciens) modes de perception coloniaux ? L’éclairage opportun apporté par A. Spire, via un « effet de loupe » spécifique sur la construction administrative d’une gestion de l’immigration en marge de l’application de la loi, permet d’approcher quelques-uns des usages administratifs des catégories d’étrangers, les logiques de classement des fonctionnaires et leurs univers mentaux d’attribution de sens restant plus ou moins significatifs.
L’auteur utilise également l’objectivation statistique pour mettre en évidence les logiques de décision et de sélection effectivement mises en œuvre. A. Spire a donc confectionné, par tirage aléatoire, plusieurs échantillons représentatifs de dossiers individuels d’étrangers instruits, à différentes périodes, à la préfecture de Police de Paris. Leur analyse montre des systèmes de préférences dynamiques dans le temps (pour les migrants coloniaux, post-coloniaux et européens) qui invitent peut-être à envisager aussi avec plus de circonspection l’uniformité d’un ethos préfectoral, pour partie sans doute effet de sources ou de lieu.
A. Spire, qui insiste dans une référence foucaldienne de principe sur la nécessité de saisir le « comment gouverne-t-on », investigue utilement le rapport « artisanal » des agents préfectoraux au droit de l’immigration, malgré une difficulté à mettre en évidence et en relation les éléments sociologiques (valeurs, croyances, représentations) caractéristiques de l’exercice des différents rôles préfectoraux.
L’auteur conclut sur la spécificité d’une période révolue : celle d’un monopole administratif sur le traitement de l’immigration, qui disparaît après 1975 sous l’effet de plusieurs phénomènes, telles la juridicisation des questions relatives à l’immigration, leur médiatisation et leur européanisation.
Isabelle ROCCA
Centre de recherches politiques de la Sorbonne
Université Paris I Panthéon-Sorbonne
ALLAN (Pierre), KELLER (Alexis), eds – What is a Just Peace ? – Oxford, Oxford University Press, 2006. X-232 p.
Pour Pierre Allan et Alexis Keller, la multiplication récente des réflexions doctrinales autour de la notion de « guerre juste » a rendu nécessaire un investissement conceptuel de même nature pour dessiner les caractéristiques de ce que peut être une « paix juste ». Les deux universitaires genevois ont d’autant plus été conduits à penser la paix juste, qu’outre une table-ronde sur ce sujet, organisée à l’automne 2001 – et dont l’ouvrage reprend les interventions, augmenté de contributions inédites –, ils ont été associés à l’élaboration de l’Accord de Genève entre responsables Israéliens et Palestiniens en décembre 2003. C’est d’ailleurs à propos de ce conflit qu’en Occident, associations et militants de la cause palestinienne ont, ces dernières années, incorporé à leurs mots d’ordre une demande de « justice » ou de « paix juste », posée comme le terme envisagé de la guerre et faisant alors passer l’horizon d’une « paix de coexistence » au second plan.
Dans le cadre d’une éthique renouvelée des relations internationales, la paix juste comme forme de résolution d’un conflit est « un processus par lequel la paix et la justice sont atteintes ensemble par deux parties ou plus, reconnaissant chacune les identités des autres, chacune renonçant à certaines demandes essentielles à ses yeux et chacune acceptant de se conformer à des règles communes élaborées de concert » (Pierre Allan et Alexis Keller). Elle implique donc la reconnaissance minimale (thin recognition) de l’autre partie comme entité autonome possédant sa propre identité, son droit à exister, et comme interlocuteur incontournable pour résoudre le conflit. Mais elle implique aussi une reconnaissance maximale (thick recognition), si l’on suit l’emprunt au lexique de Michael Walzer que font les auteurs, au sens où chaque partie doit comprendre la guerre depuis la perspective de son ennemi et accepter éventuellement de transiger sur sa propre identité, si c’est elle qui fait obstacle à la résolution du différend. Elle implique la capacité à renoncer à ce qui ne paraissait pas négociable, c’est-à-dire ne pas chercher que des bénéfices mutuels dans la paix. Elle implique enfin, et surtout, l’objectivation des normes adoptées dans des traités rendus publics. Lesquels passent par l’invention d’un langage commun qui respecte la sensibilité de chaque belligérant et évite l’imposition de l’idée de justice d’une seule des parties. En insistant sur la dimension cumulative de ces caractéristiques, Pierre Allan et Alexis Keller entendent s’éloigner d’une définition purement légale de la paix juste et Stanley Hoffmann, dans sa contribution, recourt aux mots bien peu juridiques de « compassion » et d’« imagination » pour qualifier ce que devrait être le souci de l’autre au moment où la paix se négocie.
En période de stabilité, la paix juste peut aussi être un état à tenir, via la promotion d’institutions ou de valeurs susceptibles de garantir en un même mouvement la paix et la justice, comme les cours pénales internationales ou la tenue d’élections libres et démocratiques dans les États pacifiés (David Little). Pour autant, la stabilité des relations internationales peut pâtir de certaines demandes de justice. Ainsi, si l’on comprend la justice comme l’égal accès de tous les pays aux ressources militaires, dont l’arme nucléaire, ce serait en soi une menace pour la paix. De plus, l’absence d’une instance mondiale impartiale capable de dire le juste amène à penser que réclamer justice, parfois pour justifier la terreur, n’est qu’une ressource langagière des acteurs étatiques et non étatiques (Sir Adam Roberts). Voire un moyen de repousser la paix, si elle est jugée « injuste » (Yossi Beilin).
Forts de ce qui reste essentiellement des modélisations, les divers auteurs peinent cependant à résoudre certaines conséquences problématiques de la recherche de la justice dans la paix. À commencer par le fait que la justice qu’ils évoquent est autant réparatrice que punitive. On saisit mal la forme que prendraient les mesures punitives indiquées par Pierre Allan dans sa contribution, ni si elles seraient le fait des belligérants eux-mêmes, chacun livrant à l’autre ses criminels de guerre, ou de cours internationales
ad hoc, dont l’extériorité serait contraire à la communauté de dialogue entre parties que les auteurs appellent de leurs vœux. Le modèle contient aussi une contradiction flagrante entre la reconnaissance de l’identité de l’autre et l’injonction d’altérer la sienne le cas échéant. Contradiction dans laquelle s’engouffre feu Edward Saïd, qui ne voit de paix juste dans le conflit proche-oriental que dans la dissolution d’Israël dans un État binational, puisque selon lui, l’injustice subie par les Palestiniens en 1948 est l’État juif même. Sa proposition s’inscrit alors mal dans l’obligation de « reconnaissance » mutuelle d’autonomie identitaire exigée de chaque camp. Enfin, on regrettera que l’accent ne soit pas davantage mis sur le rôle des institutions
[13], sur l’importance de la reconstruction, de l’ingénierie constitutionnelle et sur le poids des enjeux humanitaires et des doctrines des droits de l’homme dans l’émergence même du concept de paix juste.
Mais l’ouvrage a le mérite d’explorer l’équilibre fragile entre une paix juste comme paix améliorée, où chacun obtient réparation de son préjudice en même temps que la coexistence pacifique, et comme paix aggravée, plus difficile à obtenir et donc moins souhaitable. Et il devient même possible d’imaginer une justice sans paix, simple continuation de la guerre malgré l’effacement du préjudice, quand la guerre est devenue un mode de gouvernement, une idéologie permanente ou qu’elle vise la disparition de l’autre plutôt que la réparation des torts.
Emmanuel TAÏEB
Centre de recherches politiques de la Sorbonne
[1]
Et qui débouchera quelques années plus tard sur
De la justification (Luc Boltanski, Laurent Thévenot,
De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991).
[2]
Mis à part l’introduction, le chapitre 1 et la conclusion qui sont entièrement nouveaux, ces articles, que l’auteur a pris soin de remanier pour l’occasion, sont parus dans divers ouvrages collectifs et revues.
[3]
Luc Boltanski,
L’amour et la justice comme compétences, Paris, Métaillé, 1990.
[4]
Ainsi notamment de Marc Breviglieri, Claudette Lafaye, Danny Trom (dir.),
Sens critique, sens de la justice, Paris, Economica (à paraître).
[5]
D’autres références courent également tout au long de l’ouvrage comme autant de signes distinctifs de la pensée de L. Thévenot : ainsi de Wittgenstein pour l’attention portée au langage, de Bruno Latour pour les objets, ou encore de Paul Ricœur sur la reconnaissance mutuelle des personnes.
[6]
L’auteur mobilise ici notamment les travaux de Bernard Conein.
[7]
Bernard Lahire,
L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998.
[8]
On notera l’attention large également portée au registre de la « proximité » dans un autre ouvrage sorti récemment : Christian Le Bart, Rémi Lefèbvre (dir.),
La proximité en politique. Usages, rhétoriques, pratiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.
[9]
Cf. Yannick Barthe, Cyril Lemieux, « Quelle critique après Bourdieu ? »,
Mouvements, 24, novembre-décembre 2002, p. 33-38.
[10]
On renverra ici le lecteur à la synthèse que propose Patrick Pharo de ce « grand courant » de la pensée sociologique en France aujourd’hui : Patrick Pharo, « La réduction sémantique en sociologie », dans Jean-Michel Berthelot (dir.),
La sociologie française contemporaine, Paris, PUF, 2003, p. 127-140.
[11]
Lucien Karpik, « L’économie de la qualité »,
Revue française de sociologie, 30, 1989, p. 187-210.
[12]
Dominique Memmi,
Les gardiens du corps. Dix ans de magistère bio-éthique, Paris, Éditions de l’EHESS, 1996.
[13]
Sur cet aspect, on verra Guillaume Devin (dir.),
Faire la paix. La part des institutions internationales, Paris, Editions Pepper, 2005.