2007
Revue française de science politique
Lectures critiques : regards sur la société française - comptes rendus
Comptes rendus
Primaires à l’italienne
[yy1]
Un numéro spécial du Quaderni dell’Osservatorio Elettorale vient de paraître dans le prolongement d’un colloque organisé à Florence le 2 décembre 2005 par la région Toscane et l’Association italienne des études électorales. Cet ouvrage collectif porte principalement sur l’analyse de trois élections « primaires » en 2005 en Italie : 1) les primaires de la coalition de centre-gauche ayant eu lieu le 16 janvier dans les Pouilles afin de désigner un candidat unitaire pour les élections régionales, et plus particulièrement à la présidence de la région ; 2) les primaires du DS (les « Démocrates de gauche ») le 20 février en Toscane relative à la formation de listes fermées à présenter pour le renouvellement du conseil régional au scrutin régional ; 3) les primaires de la coalition de centre-gauche, « l’Union », conduites au niveau national le 16 octobre pour sélectionner le candidat unitaire à proposer comme chef de gouvernement (en cas de victoire) à l’occasion du scrutin d’avril 2006 : ces élections ont été remportées par le groupe de l’Union et son candidat Romano Prodi sur de centre-droit Silvio Berlusconi. Bien que des consultations primaires aient déjà eu lieu en Italie au cours des années 1990, celles de 2005 ont constitué une véritable nouveauté, tant par leur échelle (plus de 4 millions de personnes se sont prononcées lors des primaires de l’Union) que par la confrontation idéologique entre les diverses parties composant cette union (tel l’antagonisme marqué entre le candidat communiste et le candidat centriste lors des primaires régionales dans les Pouilles), ou encore par leur relation avec la structure normative et les principes constitutionnels de l’État (on pense ici à l’établissement de « primaires publiques » en Toscane). En effet, comme le soulignent respectivement Riccardo Nencini, Agostino Fragai et Gianni Riccamboni dans les trois présentations ouvrant le volume, les primaires de 2005 sont à situer au cœur de la vie politique et institutionnelle italienne. Le premier auteur, président du conseil régional de Toscane, introduit le dialogue animé entre politistes et sociologues qui se développe pleinement au sein de l’ouvrage, en insistant sur la nécessité d’élaborer des nouveaux instruments afin d’accroître la capacité de réaction des institutions démocratiques contemporaines aux demandes et besoins de la société. Agostino Fragai, adjoint aux réformes institutionnelles de la région Toscane, annonce le débat sur les « primaires publiques » et les « primaires privées », tout en soulignant que les primaires constituent davantage une occasion d’améliorer et de renforcer les partis qu’un processus conduisant à les déstructurer. Enfin, Gianni Riccamboni souligne l’importance de recourir à une approche systémique afin de décrire la réalité des primaires dans toute leur complexité. D’où la nécessité pour l’ouvrage de se fonder sur une analyse disciplinaire, afin de permettre aux politistes italiens, aux comparatistes, aux juristes et aux spécialistes de sociologie électorale de s’engager au sein d’un débat vif mais structuré.
L’ouvrage s’appuie aussi bien sur une série d’élaborations conceptuelles très fines que sur des observations empiriques et statistiques minutieuses. À la suite des textes introductifs, le volume propose un article de Gianfranco Pasquino. Bien qu’il discute les multiples fonctions des primaires, Paquino considère qu’elles sont cruciales au fonctionnement correct d’un modèle démocratique compétitif shumpéterien, compensant à la fois la sélection opaque de candidats et les processus d’oligarchisation des partis
[2]. L’intervention de Pasquino doit être replacée dans le contexte du débat relatif à l’amélioration de nos démocraties, dans une perspective qui vise à enrichir le choix des électeurs jusque-là limité à des listes, équipes en compétition constituées en dehors de leur regard. Plus particulièrement, l’utilité des primaires ne se résume pas à la sélection des
leaders, car elles se révèlent tout aussi cruciales pour mobiliser des électeurs, encourager une participation plus directe, diffuser de l’information, élargir l’espace public de la communication, et enfin, renforcer le sentiment de participer à un projet politique commun.
Carlo Fusaro est l’auteur du second article, dans lequel il discute les différences entre les primaires privées, autogérées par les partis, et les primaires publiques, encadrées par des lois. Fusaro soutient que les primaires publiques sont constitutionnellement légitimes puisque la loi peut imposer des règlements et des limites à la présentation de candidatures aux postes électifs. Selon lui, le gouvernement parlementaire et la grande instabilité de la réglementation électorale (en témoigne l’application de trois lois différentes ces quatorze dernières années) rend impossible, en Italie, le remplacement intégral des primaires privées par des primaires publiques. Il n’en reste pas moins que les primaires privées peuvent encore être perfectionnées, notamment par l’accroissement du nombre de bureaux de vote, point le plus perfectible des primaires de l’Union. Pour ce faire, on peut imaginer un encadrement législatif de l’organisation des primaires privées par le biais, notamment, de garanties pour les participants, d’obligations de conditions de transparence dans l’organisation du scrutin, d’aides publiques, à travers des financements ou un apport d’autre nature des structures publiques.
Dans le troisième article, Ilvo Diamanti et Fabio Bordignon ont recours à deux hypothèses majeures pour expliquer le succès de l’expérience des primaires de l’Union. La première hypothèse, qu’ils définissent comme « politologique », considère la grande participation aux primaires comme dépendante de la force des partis. La seconde hypothèse, qu’ils définissent comme « sociologique », postule que cette participation constitue une conséquence de la vitalité des processus de participation associative. Les deux auteurs tendent vers l’interprétation sociologique, en insistant tout particulièrement sur l’implication marquée de la société civile. Ils identifient également des caractéristiques du « peuple des primaires », se distinguant par un taux de participation sociale très élevé et une propension marquée à l’engagement public. En effet, Diamanti et Bordignon suggèrent que les primaires ont lancé un pont entre les partis et la société, qu’elles ont la capacité de s’imposer comme une méthode systématique d’organisation et de mobilisation d’un nouveau sujet politique unitaire, et même que ce sujet pourrait déjà bien être une réalité pleinement existante.
Les deux textes qui suivent traitent plus spécifiquement des deux primaires régionales. Antonio Floridia se concentre sur le déroulement des premières primaires publiques régies par la loi en Toscane. Il soutient qu’ici, le cadre législatif a promu un ensemble de règles, de procédures et d’incitations institutionnelles ayant permis aux acteurs politiques intéressés d’inclure la sélection de leurs candidats au sein d’un processus de participation plus large et plus diffus. De cette manière, l’auteur insiste sur l’idée que les primaires peuvent « sauver » les partis politiques. Les primaires n’ont pas été pensées « contre » mais « pour » les partis politiques, car ils constituent une forme irremplaçable de la représentation politique, au croisement entre la société et les institutions. En liaison avec les arguments précédemment soutenus dans l’ouvrage, l’importance d’un tissu associatif autonome et pluriel au sein de la société civile est clairement affirmée. Dans les espaces marqués par une participation civique plus marquée, comme en Toscane, il est plus aisé d’identifier une obstruction des canaux de communication entre les partis, les institutions et la société, et de s’ouvrir, par conséquent, à des pratiques et à des expérimentations de participation politique nouvelles. Marco Giaffreda, quant à lui, se concentre sur les primaires de « l’Union » dans les Pouilles. Il insiste sur l’importance pour les partis politiques de s’ouvrir à la société civile lors de la définition des programmes et la désignation des candidats. Ainsi, Vendola, le candidat communiste, a en fait gagné cette compétition régionale contre le candidat centriste Boccia en raison de sa meilleure implantation dans le territoire, tirant profit du soutien des mouvements sociaux, d’ONG locales, de groupes de citoyens, d’associations culturelles et des universités. Par conséquent, Giaffreda semble prendre position en faveur d’une institutionnalisation accrue des primaires afin de maintenir et d’accroître une participation plus étendue. Au cœur de sa réflexion se trouve la relation complexe entre les intérêts communs aux politistes et sociologues.
Le numéro continue avec trois articles qui reviennent surtout sur la discussion relative aux primaires nationales du 16 octobre. Dans le premier texte, Vittoria Cuturi, Simona Gozzo, Rossana Sampugnaro et Venera Tomaselli démontrent que les primaires ont donné lieu à trois principaux résultats : rappeler à la participation ceux qui avaient décidé de prendre des distances avec toute forme d’activité politique, combler l’écart entre la participation sociale et la participation politique, et apporter à nombre de personnes une première expérience de participation politique. Leur recherche révèle que la grande majorité des participants aux primaires nationales sont membres de partis politiques, de syndicats et d’organisations de la société civile, incluant les associations volontaires et les mouvements sociaux. Les auteurs soulignent l’importance des sollicitations par les mass media et les réseaux familiaux et personnels dans lesquels l’électeur est situé. Dans le second article, Mara Morini, Lia Orzati et Fulvio Venturino construisent une typologie des méthodes de sélection des candidats, bâtie sur deux dimensions principales. La première évalue dans quelle mesure les candidatures sont inclusives, variant depuis les situations où chaque citoyen peut être candidat à celles où d’importantes barrières sont érigées. La seconde évalue l’inclusivité/exclusivité du sélectionneur (« selectorate ») variant depuis les cas où une seule personne décide des candidatures à des situations où cette possibilité est attribuée à tous les citoyens. Les auteurs postulent que les primaires de l’Union ont été caractérisées par une haute inclusivité dans chacune des dimensions, ressemblant ainsi au modèle des primaires américaines. Le troisième article est également centré sur la construction d’une typologie : Silvia Bolgherini et Fortunato Musella s’intéressent aux principaux aspects de la personnalisation politique (macro-personnalisation vs micro-personnalisation), qui se combinent avec la présence/absence de compétitions effectives entre des candidats. Mais leur analyse des principales primaires italiennes aboutit à des résultats en contradiction avec ceux de l’article précédent. En effet, selon eux, les primaires de l’Union semblent davantage se rapprocher du « modèle présidentiel » (macro-personnalisation sans compétition) que du modèle américain des « primaires participatives » (macro-personnalisation et compétition). Enfin, les deux derniers articles portent sur des aspects plus spécifiques des primaires : Andrea Gratteri s’interroge sur les différentes garanties données à la confidentialité du vote dans les différents types de primaires, tout en soulignant que le secret du vote se trouve aussi au cœur des primaires privées, car ce sont les mêmes à qui la Constitution attribue le droit de vote ; Maria Tinacci Mossello, elle, perçoit les primaires comme un instrument pour solliciter la participation et optimiser le lien entre identité et représentation. En particulier, elle se concentre sur l’importance (pour chaque élection) de la dimension spatiale, qui nécessite de respecter l’articulation des identités territoriales et des différents degrés d’appartenance qui y sont attachés.
Bref, ce numéro spécial éclaire toute la complexité de la sélection des candidatures et la multiplicité de ses applications concrètes. En partant de la crise des partis politiques et de la participation électorale que l’Italie, comme d’autres démocraties, traverse, il présente des propositions concrètes pour retisser le lien entre les institutions et la société des citoyens. Les primaires peuvent, certes, générer doutes et interrogations mais, comme le soulignent plusieurs auteurs, elles peuvent aussi sauver les partis, la participation politique et les fondements de nos démocraties représentatives. Il est vrai que dès le premier jour d’investiture de Romano Prodi à la présidence du Conseil, un possible renversement de son gouvernement a été discuté plus ou moins explicitement. Cependant, il est aussi vrai que le gouvernement de Prodi s’est jusqu’ici montré à la hauteur au cours d’une année politique 2006 particulièrement chargée. On pense ici au difficile combat que le gouvernement vient de remporter au parlement sur l’approbation du budget, mais aussi à plusieurs victoires politiques contre son adversaire, par exemple, à l’occasion des élections administratives et du référendum constitutionnel. Les contributions de cet
opus offrent ainsi des instruments cruciaux afin d’évaluer dans quelle mesure les primaires ont effectivement contribué à renforcer le
leadership de Prodi sur sa coalition turbulente. En effet, l’exécutif italien est traditionnellement faible, à durée de vie limitée et soumis aux humeurs versatiles du parlement. Peut-être les primaires italiennes peuvent-elles aussi offrir un modèle applicable à d’autres pays européens, en vertu du fait que l’Italie a été souvent un laboratoire politique où sont testées des formules politiques complexes
[3]. D’ici là, le
Quaderni dell’Osservatorio Elettorale pourrait décider d’explorer la possibilité d’une nouvelle publication plus étroitement centrée sur les primaires à travers les États européens et, en particulier, sur ce qui, de l’expérience italienne, est le plus susceptible d’être exportable hors de ses frontières.
Manlio CINALLI
Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)
[1]
« Le primarie in Italia », numéro spécial,
Quaderni dell’Osservatorio Elettorale, 55, juin 2006.
[2]
Cf. Robert Michels,
Political Parties, New York, Macmillan, 1962.
[3]
Cf. Max Gallo (entretien avec), « Un laboratoire de formes politiques »,
Géopolitique, 94, juin-août 2006, p. 3-6.