Accueil Revues Revue Numéro Article

Revue française de science politique

2007/3 (Vol. 57)


ALERTES EMAIL - REVUE Revue française de science politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 447 - 458 Article suivant
1

Avec 6,75 millions de voix recueillies au soir du premier tour (18,5 % des suffrages exprimés), François Bayrou a largement contribué au sentiment de renouvellement qu’a donné la campagne présidentielle de 2007. Celle-ci n’avait pas débuté sous les meilleurs augures pour lui. Jusqu’à la mi-novembre 2006, les sondages ne lui laissent espérer qu’un score de 6 à 8 %, proche finalement de celui qu’il avait obtenu lors de sa première candidature en 2002. Il atteint néanmoins un nouveau palier, à environ 10 à 12 % des intentions de vote, entre décembre et janvier, renouant ainsi avec les scores moyens qu’avaient obtenus les listes UDF dans le contexte alors favorable des élections régionales de 2004. Mais c’est durant le mois de février 2007 qu’il connaît une progression spectaculaire, jusqu’à atteindre des scores de 23, voire 24 % dans les intentions de vote, qui se tasseront néanmoins très rapidement (en fait, dès que son score lui permet de faire jeu égal avec Ségolène Royal), autour des 19 % qu’il obtient finalement. Seul candidat à connaître une dynamique aussi positive de la courbe de ses soutiens, François Bayrou n’a néanmoins pas réussi à transformer son succès en victoire, au sens où, malgré un nombre de voix supérieur (de près d’un million) à celui obtenu par Jacques Chirac au premier tour de l’élection de 2002, ou un pourcentage également bien supérieur à celui de Jean-Marie Le Pen à la même date, celui-ci n’a pas réussi à se qualifier pour le second tour. La raison principale en est d’ailleurs à trouver dans la capacité de résistance des deux grands candidats à l’érosion de leurs soutiens que connaissent classiquement les favoris dans ce type de campagne.

2

La chronologie rapidement esquissée permet d’avancer quelques premières hypothèses quant au succès de la candidature de François Bayrou auprès des Français. La critique du système – et l’attention médiatique qui y est portée notamment à partir du mois de décembre – pourrait être la première clé expliquant l’expansion de François Bayrou au-delà des frontières plus restreintes des soutiens de l’UDF. Ensuite, la faiblesse de Ségolène Royal, en terme d’image et de crédibilité pour devenir président de la République, aurait alimenté une dynamique dont la limite était l’égalité des scores entre le président de l’UDF et la candidate socialiste. En d’autres termes, le succès de François Bayrou aurait été porté par sa capacité à gagner sur sa gauche. Pourtant, plusieurs éléments peuvent venir contredire cette première interprétation. Outre le fait que la critique de François Bayrou a été semble-t-il plus dirigée contre Nicolas Sarkozy que Ségolène Royal, les évolutions des intentions de vote pour François Bayrou semblent être plus le miroir de celles de Nicolas Sarkozy que celles de Ségolène Royal, du moins à partir du mois de janvier, et la géographie du vote Bayrou est d’abord celle de l’implantation traditionnelle des candidats du centre droit. Avec des bastions en Bretagne et dans l’Ouest intérieur, en Alsace, ainsi que sur une diagonale reliant Bayonne à Chambéry, la carte du vote Bayrou en 2007 correspond largement à celle du vote Bayrou en 2002 (la corrélation est de .78 au niveau des circonscriptions en France métropolitaine) ou, de manière aussi frappante (et ce, d’autant plus que, cette fois, les niveaux sont comparables), à celle du vote pour Raymond Barre en 1988 (corrélation de .59).

3

Cet article s’emploie à explorer la nature et la motivation des soutiens qui se sont portés vers François Bayrou, afin de comprendre tant la signification que la portée du score obtenu par le candidat de l’UDF. Les données mobilisées ici sont pour l’essentiel issues de deux enquêtes menées par le Cevipof avec le soutien du ministère de l’Intérieur. La première est un sondage réalisé après le second tour de l’élection présidentielle par téléphone auprès d’un échantillon d’environ quatre mille personnes (PEF (2007), Cevipof-Ministère de l’Intérieur, Vague 2, « Enquête post-électorale présidentielle 2007 »). La seconde est la vague 1 du Panel électoral français 2007 (PEF (2007), Cevipof-Ministère de l’Intérieur, Vague 1, « Enquête pré-électorale présidentielle 2007 »), conduite en face à face pendant le mois précédant le scrutin auprès d’un échantillon de taille similaire.

Les filiations du vote Bayrou

4

Le vote Bayrou, en 2007, va bien au-delà des frontières de la Nouvelle UDF telle que celui-ci l’a redessinée entre 1998 et 2002. Si 75 % des sympathisants de l’UDF ont voté Bayrou lors du premier tour de l’élection présidentielle, ils ne représentent qu’un peu plus du tiers (41 %) de ses électeurs. Près de 15 % des sympathisants socialistes se sont ainsi par exemple portés sur sa candidature. Ce faisant, l’électorat Bayrou a perdu beaucoup de ses spécificités sociologiques, si ce n’est, précisément, de ne pas en avoir. Que l’on compare l’électorat de François Bayrou à ceux de ses principaux adversaires en 2007 ou bien à ceux des principaux candidats centristes qui lui ont précédé (cf. tableau 1), sa composition sociologique n’offre guère de trait saillant. Il est certes marqué par une certaine jeunesse et une origine sociale provenant plutôt de milieux favorisés. Sa caractéristique la plus remarquable, de ce point de vue, reste son haut niveau d’éducation. Sans implantation sociale spécifique, l’électorat Bayrou représente ainsi, en miniature, la diversité de la société française, ayant largement perdu ses caractéristiques de 2002, comme par exemple son niveau important de pratique religieuse. En d’autres termes, l’électorat Bayrou a perdu la plupart des caractéristiques classiques de la sociologie des électorats de droite, notamment au plan religieux. En revanche, ses nouvelles caractéristiques le rapprochent plus de la gauche (sur-représentation des jeunes, des couches intermédiaires, des sans religion), tout en ne touchant absolument pas le milieu de la gauche populaire. De même, le candidat de l’UDF ne semble pas avoir réussi de percée spectaculaire parmi les fonctionnaires (20 % d’entre eux votent Bayrou), même si les professeurs (31 %), les instituteurs (28 %) et les professionnels de la santé (32 %) lui ont apporté un soutien significativement supérieur à celui du reste de la population.

Tableau 1 - Sociologie de l’électorat centriste et son évolution (1988-2007)Tableau 1
5

Ce glissement vers la gauche de la sociologie de l’électorat Bayrou ne correspond pas pour autant à une prise de position explicitement à gauche de son électorat. Celui-ci est d’abord et avant tout centriste. Il ne refuse pas plus que celui de Ségolène Royal ou de Nicolas Sarkozy de se positionner sur un axe gauche-droite. Mais il choisit alors très prioritairement la position centrale (51 % de l’électorat Bayrou choisissent le centre, 23 % préfèrent ne pas se placer). De plus, la distribution des positionnements de l’électorat Bayrou sur cet axe apparaît rigoureusement symétrique par rapport à sa tendance centrale, comme le montrent les graphiques ci-dessous.

Graphique 1 - Auto-positionnement sur une échelle gauche-droite des électorats Royal (à gauche), Bayrou (au centre) et Sarkozy (à droite)Graphique 1
Sources : PEF (2007), Cevipof-Ministère de l’Intérieur, Vague 1, « Enquête pré-électorale présidentielle 2007 », données pondérées. Les répondants sont invités à se positionner sur un axe en onze positions. La dernière position à droite est celle des sans réponse.
6

Pour comprendre ce que signifie ce centrisme de l’électorat Bayrou, nous proposons maintenant une analyse des valeurs et attitudes de ces électorats. Le centrisme, en effet, pourrait être tout aussi bien compris comme l’occupation de positions médianes sur l’ensemble des dimensions de l’espace politique que comme l’occupation de positions distinctes, mais ne correspondant pas à la structuration de la dimension gauche-droite (en caricaturant, le centre peut être le résultat de positions mesurées tant sur les questions de redistribution que d’intervention de l’État dans l’organisation de l’économie que d’un soutien fort aux mesures de redistribution accompagné d’un rejet également fort de l’intervention de l’État). À cet effet, les données de la vague 2 « post-électorale présidentielle » du PEF 2007 permettent de dégager au moins sept grands jeux d’attitudes cohérentes (cette cohérence a été mesurée par l’? de Cronbach, dont les valeurs sont ici comprises entre 0,53 et 0,78) [1][1] Ces sept échelles d’attitude ont néanmoins des corrélations.... Ces attitudes concernent les questions du libéralisme économique (intervention de l’État pour réguler le marché), celles de la redistribution (niveau des prélèvements obligatoires), de la responsabilité individuelle (la réussite individuelle est-elle conditionnée par la société ou par les efforts des personnes), de la xénophobie (attitude à l’égard des immigrés), de l’autorité, de la construction européenne et enfin de la confiance dans la démocratie française (satisfaction à l’égard de son fonctionnement et confiance à l’égard des élites politiques). Ces échelles d’attitude ont été construites à partir d’une trentaine de variables différentes. Elles ont toutes été normalisées afin que 0 en représente un extrême (associé avec la gauche quand ces échelles peuvent être reliées à l’échelle gauche-droite) et 1 l’autre extrême (généralement associé avec la droite, sauf sur les questions de construction européenne et de confiance dans le fonctionnement de la démocratie française).

7

Le tableau 2 présente les notes moyennes obtenues par les électorats des trois principaux candidats sur chacune de ces échelles. Sur les trois premières d’entre elles, qui concernent notamment le domaine économique et social, l’électorat de François Bayrou se situe bien dans une zone intermédiaire entre celui de Ségolène Royal et celui de Nicolas Sarkozy. Il en est de même au niveau de la confiance dans le fonctionnement de la démocratie en France. Sur les deux échelles suivantes, xénophobie et autorité, l’électorat UDF se rapproche en revanche sensiblement de celui de Ségolène Royal, en marquant une différence nette avec celui de Nicolas Sarkozy. Enfin, sur la question de la construction européenne, aucun des électorats ne se différencie véritablement de l’autre.

Tableau 2 - Note moyenne des électorats sur 4 échelles d’attitudes en 2007Tableau 2
8

En ce sens, le point de clivage souligné par François Bayrou dans son débat d’entre-deux tours avec Ségolène Royal est tout à fait juste : les questions économiques constituent bien une différence significative entre ces deux électorats, même si celui du président de l’UDF n’est pas non plus en l’occurrence plus proche sur cette dimension de celui de Nicolas Sarkozy. La proximité entre électorat socialiste et centriste s’explique toutefois pour partie par leur similitude sociologique. On sait en effet que l’âge comme le diplôme sont des facteurs qui ont un impact important tant sur l’autoritarisme que la xénophobie [2][2] Ce lien, à titre d’exemple entre niveau de diplôme....

9

Ces différents résultats indiquent une première lecture de l’électorat de François Bayrou : d’un centrisme clairement ancré au centre droit, en 2002, François Bayrou aurait su conquérir en 2007 une part importante du centre gauche français. Avec un électorat modérément libéral sur le plan économique et marqué par un relatif post-matérialisme, François Bayrou aurait ainsi réussi à constituer le parti « social-démocrate » que plusieurs responsables socialistes français avaient pu souhaiter. Cette conclusion peut néanmoins être contestée dans l’interprétation qu’elle suggère. Les moyennes calculées ici peuvent en effet cacher une dispersion assez importante de la population étudiée. Ainsi, au niveau de ces mêmes attitudes, un exercice classificatoire permet de distinguer trois sous-groupes au profil bien typé au sein de l’électorat de François Bayrou (cf. tableau 3). Il existe tout d’abord une part importante des électeurs de François Bayrou qui ne se distinguent en rien des électeurs de Ségolène Royal (les « Bayrou de gauche »), à l’exception d’une attitude moins favorable à l’égard de la redistribution. Un second groupe, les « libéraux de droite », représente le tiers de cet électorat. Ces libéraux se définissent évidemment par un niveau élevé de libéralisme économique (équivalent à celui de l’électorat de Nicolas Sarkozy), mais également par une attitude très favorable à l’égard des immigrés. Son jugement est particulièrement favorable à l’égard de la construction européenne. Enfin, et c’est peut-être là le plus surprenant, près du quart de l’électorat Bayrou peut être caractérisé comme conservateur : cet électorat n’est pas particulièrement libéral sur le plan économique et montre un niveau très élevé d’autoritarisme, mais également d’euroscepticisme.

Tableau 3 - Typologie de l’électorat de François Bayrou (notes moyennes sur 7 échelles d’attitudes)Tableau 3
10

La sociologie de ces sous-électorats confirme largement ces tendances (cf. tableau 4). Les jeunes et les professions intermédiaires se retrouvent prioritairement parmi les « Bayrou de gauche » quand les personnes âgées et les sans diplôme forment l’armature des « conservateurs ». De même, les libéraux regroupent bien à la fois les plus éduqués des électeurs Bayrou et les catholiques pratiquants.

Tableau 4 - Sociologie des sous-électorats de François BayrouTableau 4
11

La filiation des deux premiers types de cette typologie peuvent ainsi être facilement identifiés. Les « Bayrou de gauche » ont une sensibilité de centre gauche marquée. Un cinquième d’entre eux se positionnent à gauche sur l’échiquier politique et le quart estime que c’est le Parti socialiste qui est le parti le moins éloigné d’eux. Les libéraux de droite pourraient représenter, quant à eux, un certain archétype de l’électorat UDF. Cet électorat penche clairement au centre droit. Les deux tiers d’entre eux souhaitent que Nicolas Sarkozy ait ainsi une majorité législative pour le soutenir (seulement un tiers parmi les « Bayrou de gauche »). Les conservateurs sont en revanche plus énigmatiques. Ils ne peuvent être affiliés à une famille politique bien définie. Leur cohérence en termes de valeurs (ce type est en fait celui dont la dispersion est la moindre dans notre typologie) n’empêche pas leur dispersion politique : par exemple, 29 % d’entre eux souhaitent que leur prochain député soit de gauche, 30 % de l’UDF et 31 % de l’UMP. En réalité, ils s’apparentent d’abord et avant tout à un regard sceptique jeté sur la vie politique. S’il ne s’agit pas d’un « marais », ils se caractérisent néanmoins d’abord par leur volonté de ne pas se situer sur l’axe gauche-droite (pour 34 % d’entre eux) et leur faible attachement à l’UDF (seuls 28 % jugent que c’est le parti dont ils sont le moins éloignés).

12

Cette typologie montre finalement bien que le niveau élevé du vote Bayrou en 2007 est bien le résultat de l’addition réussie des électeurs traditionnels de l’UDF avec une frange significative des électeurs de gauche. Mais, le poids de ces électeurs de gauche est en partie contrebalancé par la présence significative d’un « bloc conservateur » au sein de cet électorat. Dans ce cadre, la capacité d’attraction de François Bayrou reste à expliquer. Comment a-t-il réussi à attirer des électeurs qui ne faisaient a priori pas parti de ses soutiens traditionnels ? Pourquoi l’ont-ils préféré, pour les uns à Ségolène Royal, pour les autres à Nicolas Sarkozy ? Enfin, dans quelle mesure existe-il encore un potentiel d’expansion pour François Bayrou au sein des électorats de la gauche et de la droite modérée ?

Les motivations du vote Bayrou

13

Le potentiel électoral de François Bayrou était plus élevé que son résultat final. Si les sondages durant la campagne le laissaient présager, la première vague du Panel électoral français estime à un peu plus du tiers des Français (34,2 %) la proportion de ceux estimant qu’il n’était pas exclu qu’ils puissent voter pour le président de l’UDF. Parmi ceux-là, 41 % choisissent finalement de donner leur intention de vote la plus probable à Bayrou, 24 % à Nicolas Sarkozy et 17 % à Ségolène Royal [3][3] Notons néanmoins une limite de ce type d’indicateur :.... Comprendre les logiques de constitution de ce potentiel électoral n’offre guère d’intérêt. Elles reproduisent en fait exactement celles identifiées au niveau de l’électorat avec, de manière générale, un électorat peu caractéristique en termes sociologiques, si ce n’est par une certaine jeunesse et un haut niveau de diplôme. Le seul élément notable, de ce point de vue, est que l’électorat potentiel de François Bayrou se situe nettement plus à droite que celui qui s’est finalement réalisé. Un peu moins de 25 % de ceux qui se situent au centre gauche pensent éventuellement pouvoir voter Bayrou, contre 30 % au centre droit. Autrement dit, alors que ceux qui occupent des positions à droite représentent 35 % du potentiel électoral Bayrou, ils ne représentent que 24 % de son électorat.

14

Pour comprendre le vote Bayrou en 2007, nous proposons à l’inverse de nous intéresser plus aux mécanismes qui ont conduit certains des électeurs potentiels de François Bayrou à ne pas finalement voter pour lui. À cet effet, nous avons réalisé une série d’analyses de régression, de type logistique, pour comparer systématiquement l’effet de quatre grands jeux de variables : la position sociale des interviewés, leur positionnement politique, leurs valeurs [4][4] Les données mises en œuvre ici étant celles du PEF... et enfin l’image qu’ils ont des candidats concernés. Le tableau 5 montre les résultats de ces analyses. La variable dépendante est successivement le choix du vote Bayrou ou du vote Royal, puis celui du vote Bayrou ou du vote Sarkozy.

Tableau 5 - Deux modèles de captation des électeurs potentiels de François BayrouTableau 5
15

Les résultats de ces régressions montrent d’abord qu’il n’existe pas de logique sociale ou de différences de valeurs fortes entre l’électorat de François Bayrou et celui qui a envisagé de voter pour lui mais qui y a renoncé. Aucune des variables intégrée dans les modèles n’a été jugée avoir un effet significatif et un modèle uniquement sociologique, par exemple, prédit pratiquement moins bien le comportement des individus que ne le ferait un tirage au sort (la variance expliquée est inférieure à 3 %) ! Les valeurs ont un rôle plus important dans l’explication, surtout si l’on observe les électeurs potentiels de François Bayrou qui ont finalement préféré Nicolas Sarkozy. Si seules les variables de position sociale et de valeurs sont prises en compte, on observe un effet significatif tant du libéralisme économique que du libéralisme culturel. Mais ceux-ci sont occultés par les questions de positionnement politique et d’image des candidats.

16

Les coefficients présentés dans ce tableau mesurent la probabilité de voter Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy plutôt que François Bayrou, par rapport à la modalité de référence de chacune des variables, la dernière en l’occurrence. Pour chacun de ces modèles, tous les coefficients significatifs ont l’effet attendu. Le vote Sarkozy est d’autant plus probable que l’on se situe à droite sur l’échiquier politique, de même que plus les électeurs pensent que Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal ont l’étoffe d’un président, plus ils votent pour eux [5][5] Le coefficient enregistré dans le modèle Sarkozy/Bayrou.... Mais c’est la comparaison de ces deux modèles qui permet de tirer les enseignements les plus intéressants et ce, principalement autour de l’effet des images des candidats. Quand on considère la question sur la stature présidentielle, on peut remarquer ainsi que les modalités les plus significatives pour le vote en faveur de Ségolène Royal sont les modalités positives quand ce sont les modalités négatives pour Nicolas Sarkozy. De même, l’inquiétude ne produit des effets sur le vote Royal que si elle est attribuée à François Bayrou, tandis qu’elle n’y réussit, et pour le vote Sarkozy, que si elle est imputée au président de l’UMP. En somme, nous retrouvons bien ici la démonstration que l’arbitrage entre Ségolène Royal et François Bayrou était bien lié à la capacité de la candidate socialiste à convaincre de sa stature présidentielle quand, pour Nicolas Sarkozy, la décision de vote se jouait plus au niveau de l’inquiétude que celui-ci pouvait inspirer.

17

Au-delà des différences soulignées entre les vecteurs de l’attractivité de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy, deux enseignements principaux peuvent être retirés de ces résultats. Tout d’abord, le vote Bayrou n’est pas seulement un vote par défaut, lié à d’éventuelles faiblesses des candidats du PS et de l’UMP. Ce vote Bayrou s’articule également étroitement autour de sa propre capacité à convaincre de sa compétence d’homme d’état. Ensuite, l’attraction électorale de François Bayrou est limitée par les allégeances politiques traditionnelles des électeurs français. La proximité partisane reste bien en ce sens un élément prédictif central de l’orientation des comportements électoraux.

18

Globalement, ces différents résultats incitent à une lecture nuancée de la nature du vote Bayrou. La qualification de centriste reste à cet égard insuffisante à bien des niveaux. La relative cohérence idéologique et sociologique des électeurs potentiels de François Bayrou montre bien tout d’abord l’existence effective d’un espace politique entre gauche et droite. Pour reprendre la thèse qu’avait pu formuler Valéry Giscard d’Estaing il y a près de trente ans, il existe bien « une France centrale », qui regroupe finalement une part importante des classes moyennes salariées. C’est un certain constat d’échec pour le parti socialiste français, puisque, confronté au dilemme stratégique de devoir regrouper à la fois une France populaire et une France plus éduquée, celui-ci montre d’une certaine manière qu’il ne parvient pas à s’adresser à ces deux populations simultanément. Mais le défi n’est pas moins important pour la droite et pour l’UMP. L’électorat Bayrou, si la structuration des conflits idéologiques était encore celle des années 1960 ou 1970, pourrait être assez clairement un électorat du centre droit. Mais l’évolution de la structuration de l’espace politique français au cours de ces dernières décennies – en revalorisant des dimensions jusqu’alors secondes sur l’échiquier politique, comme les valeurs ayant trait au libéralisme culturel ou à l’universalisme – a fait progressivement glisser le positionnement de ces électeurs vers la gauche. Il est ainsi patent que les prises de position du candidat de l’UMP durant la dernière phase de la campagne électorale (sur les enjeux de l’immigration et de l’insécurité) ont indiscutablement favorisé le maintien d’un vote Bayrou à un haut niveau. En d’autres termes, la polarisation des prises de position a mécaniquement ouvert un espace au centre. Enfin, l’interprétation de l’insatisfaction des électeurs de l’UDF à l’égard du fonctionnement de la démocratie en France peut être double. Cette insatisfaction peut d’abord être considérée comme la réponse au positionnement très critique de François Bayrou lui-même tout au long de cette campagne. Néanmoins, la similarité des électorats Bayrou et Royal à ce niveau incite également à proposer une seconde interprétation : par cette insatisfaction, les électeurs de Bayrou se placent en fait dans une certaine opposition au pouvoir, Nicolas Sarkozy apparaissant d’une manière ou d’une autre à leurs yeux comme le leader de la majorité sortante.

Vers un réalignement durable

19

Ce portrait rapidement brossé de l’électorat de François Bayrou laissait présager de nombreux déchirements en son sein, tandis qu’il est à juste raison considéré comme décisif pour la décision lors du second tour. De manière peu surprenante, il est vrai, cela s’est largement confirmé. Les électeurs les plus à gauche se sont reportés massivement sur Ségolène Royal (tableau 6) quand les libéraux de droite ont choisi Nicolas Sarkozy. C’est finalement le troisième groupe, celui des conservateurs, qui s’est le plus partagé, avec un avantage limité pour Ségolène Royal. S’il aurait pu paraître a priori plus probable que ceux-ci optent pour Nicolas Sarkozy, le choix constaté peut s’expliquer de deux manières : d’une part, ce groupe a des attitudes socio-économiques relativement proches de la gauche et, d’autre part, Ségolène Royal a envoyé durant sa campagne plusieurs signes en direction de la réaffirmation de l’identité nationale et de l’autorité qui ont pu séduire un certain nombre de ces électeurs.

Tableau 6 - Vote au second tour de l’élection présidentielleTableau 6
20

Dans l’optique des élections législatives, les logiques restent les mêmes. Une fois encore, c’est l’électorat de centre gauche qui semble le plus convaincu de la démarche de François Bayrou et qui souhaite avec une majorité large continuer à soutenir le MoDem. À l’inverse, le choix des conservateurs semble plus dispersé quand les libéraux de droite connaissent une attraction sensible pour les candidats de l’UMP.

Tableau 7 - Intentions de vote pour les élections législativesTableau 7
21

La pérennité de l’assise électorale de François Bayrou n’est donc pas à ce jour encore assurée. Ayant bâti son succès en rassemblant un électorat composite, mais néanmoins sensiblement marqué à gauche, le maintien du haut niveau de ces soutiens apparaît comme problématique. Si Nicolas Sarkozy nuançait son discours sur les questions de sécurité et d’immigration, ou si le Parti socialiste choisissait la voie de la refondation sur une ligne « sociale-démocrate », l’espace politique de François Bayrou serait notablement réduit. De même, le potentiel électoral des candidats du MoDem, pour la plupart novices dans ce type d’échéance, reste encore à démontrer.

22

La campagne en vue du second tour de l’élection présidentielle a d’ores et déjà révélé la prise de conscience, par le président de l’UDF, du sinistrisme de son électorat. Si celui-ci s’est jusqu’à présent refusé à donner toute consigne de vote, son penchant vers la candidate du Parti socialiste est apparu patent, avec les conséquences que l’on connaît pour l’unité de l’UDF. François Bayrou apparaît d’ailleurs encore renforcé par la stratégie de la main tendue de Ségolène Royal vers le centre. À plus long terme, les conséquences même restreintes de ces transformations des comportements électoraux sur le fonctionnement du système partisan français sont aujourd’hui énigmatiques. La réorganisation du système partisan français pourrait attendre, au moins jusqu’en 2012.

Notes

[1]

Ces sept échelles d’attitude ont néanmoins des corrélations significatives pour plusieurs d’entre elles. Ainsi, si l’on exclut les questions de la confiance dans le fonctionnement de la démocratie française, de l’attitude face à la construction européenne et enfin la question de la redistribution, une échelle tout à fait cohérente peut être formée à partir des autres enjeux traditionnellement regroupés sous les thèmes de libéralisme économique et de libéralisme culturel ou d’anti-universalisme. Ces analyses préliminaires pourraient ainsi montrer que la bi-dimensionnalité de l’espace politique français, repérée entre 1995 et 2002, serait largement atténuée en 2007.

[2]

Ce lien, à titre d’exemple entre niveau de diplôme et xénophobie, se vérifie largement encore en 2007 (V de Cramer = 0,217). Le tableau ci-dessous l’illustre de manière frappante.

[3]

Notons néanmoins une limite de ce type d’indicateur : 15 % de ceux qui estiment probable de voter Bayrou dans cette vague ne répondent pas qu’ils pourraient éventuellement voter Bayrou.

[4]

Les données mises en œuvre ici étant celles du PEF (2007), Vague 1, « Enquête pré-électorale présidentielle 2007 », les échelles d’attitudes utilisées sont moins nombreuses que précédemment. Quatre échelles d’attitudes ont été calculées : une échelle de libéralisme économique, marquant par exemple un accord pour dire que les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils en avaient vraiment envie, ou bien pour ne pas vouloir remplacer la moitié des fonctionnaires partant à la retraite ; une échelle de libéralisme culturel, comprenant par exemple l’appréciation d’une proposition permettant aux couples homosexuels d’adopter ; une échelle de xénophobie, notamment liée aux questions d’immigration ; enfin, une échelle de satisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie en France.

[5]

Le coefficient enregistré dans le modèle Sarkozy/Bayrou par rapport à cette dernière question peut légitimement sembler surprenant. Il est en fait lié aux très faibles effectifs de l’échantillon pensant que Nicolas Sarkozy n’a pas du tout l’étoffe d’un président.

Résumé

Français

Cet article s’emploie à analyser les ressorts du vote Bayrou lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2007. À partir des données de sondages de deux enquêtes du Cevipof, la sociologie et les valeurs de cet électorat sont détaillées. Son « virage à gauche » apparaît nettement, même si, sur les thèmes économiques par exemple, il continue à représenter effectivement un entre-deux, entre gauche et droite modérées. Une typologie permet de mettre en lumière ainsi l’importance numérique des électeurs de Bayrou ayant un profil de gauche, plus nombreux que les « libéraux de droite » et les « conservateurs ». Enfin, une analyse de régression sur la cristallisation du vote Bayrou parmi son électorat potentiel démontre la portée de l’image des candidats, mais également des affiliations politiques traditionnelles.

English

This article analyses the logics sustaining votes for François Bayrou during the French 2007 presidential election. From data of electoral polls of the Cevipof, the sociology and the values of this electorate are described. Both indicate that votes for Bayrou were more anchored in the left than ever before. However, they are still “middle of the road” between left and right on issues such as economic interventionism. A typology has been computed. It shows the numerical importance of voters with a left wing profile who are more numerous than the “liberals from the right” and the “conservative”. Finally, regressions on the pool of potential voters of Bayrou shed light on the effect of the image of candidates but also on the effect of traditional political allegiances.

Plan de l'article

  1. Les filiations du vote Bayrou
  2. Les motivations du vote Bayrou
  3. Vers un réalignement durable

Pour citer cet article

Sauger Nicolas, « Le vote Bayrou. L'échec d'un succès », Revue française de science politique, 3/2007 (Vol. 57), p. 447-458.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2007-3-page-447.htm
DOI : 10.3917/rfsp.573.0447


Article précédent Pages 447 - 458 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback