Revue française de science politique
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724630916
140 pages

p. 733 à 735
doi: 10.3917/rfsp.576.0733

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La compétence politique

Vol. 57 2007/6

2007 Revue française de science politique La compétence politique

La compétence politique

Nouveaux questionnements et nouvelles perspectives

La question de la compétence politique est constamment reprise tout au long de l’histoire des sciences sociales. C’est l’un des principaux objets de controverses entre les spécialistes des sciences politiques. Car ses enjeux sont non seulement scientifiques, mais aussi normatifs. Comme Loïc Blondiaux et Daniel Gaxie le soulignent dans leurs contributions à cette livraison de la Revue française de science politique, ils concernent la validité des représentations officielles de la démocratie représentative, la légitimité du peuple à intervenir dans les affaires de la cité, l’égalité entre les citoyens, le contrôle des représentants par les représentés, aussi bien que l’analyse de l’opinion publique, ou la validité des enquêtes d’opinion. Mais si les enjeux des controverses sur la compétence politique sont constants, les arguments se renouvellent et contribuent aux déplacements des questions et des hypothèses de recherche. Il faut donc périodiquement rouvrir ce dossier pour intégrer et discuter les évolutions de perspectives. C’est cette ambition qui a animé les travaux des chercheurs chiliens et français réunis dans le cadre d’un programme de coopération [1]. Les résultats de ces travaux ont été présentés lors d’un séminaire qui s’est tenu à Paris en octobre 2004 et lors d’une session du Congrès de l’Association chilienne de science politique à Santiago en novembre 2006. C’est une partie des communications présentées à ces occasions qui est publiée dans ce numéro de la Revue française de science politique.
L’article de Loïc Blondiaux est consacré à l’analyse du renouvellement des problématisations de la compétence politique. Il souligne les convergences, mais aussi les différences dans la manière dont le problème de la compétence politique a été posé aux États-Unis et en France. Les auteurs anglo-saxons réduisent en effet la question de la compétence à sa dimension cognitive. Des années 1940 aux années 1980, ils ont développé des programmes de recherche centrés sur l’évaluation des niveaux de connaissance des citoyens et sur la mesure du degré de cohérence et de stabilité de leurs opinions. Ces travaux reposent sur divers postulats explicités par Loïc Blondiaux : la compétence politique est pensée comme un attribut individuel, elle peut être mesurée, hiérarchisée et étudiée en dehors de toute action et un rôle central est accordé aux « connaissances » politiques spécialisées.
Cette problématique a été critiquée et renouvelée depuis le début des années 1980 par divers auteurs, dont certains sont issus de la psychologie politique.
Les débats de la période précédente sont désormais considérés comme dépassés. Un consensus s’est établi aux États-Unis sur les constats relatifs au faible niveau d’information et de sophistication politiques d’un grand nombre de citoyens. Mais trois éléments supplémentaires sont désormais soulignés. D’abord, une attention plus grande est accordée au contexte dans lequel la compétence politique est analysée. La capacité des individus à exprimer des opinions sur des sujets politiques dépend de leurs dispositions individuelles, mais aussi des contextes d’actualisation de ces dispositions. De ce point de vue, les enquêtes par questionnaires fermés ou par entretiens sont des contextes d’actualisation particuliers, susceptibles de produire des effets d’inhibition, au moins dans certaines configurations. C’est l’une des raisons qui conduisent certains chercheurs comme Alfredo Joignant à se tourner vers des entretiens de groupe ou des analyses de conversation avec l’intention de désarmer les censures qui peuvent peser sur les échanges entre l’enquêteur et l’enquêté lorsqu’ils sont trop distants socialement.
Les recherches menées depuis les années 1980 tendent également à relativiser l’importance des connaissances factuelles spécialisées dans la production des opinions sur des sujets politiques. L’idée est que les citoyens s’appuient sur les éléments dont ils disposent, notamment divers « raccourcis d’information » et « heuristiques de jugement », pour exprimer des points de vue quand ils sont appelés à le faire, et notamment quand ils doivent voter.
Le programme de recherche d’Alfredo Joignant s’inscrit dans cette perspective. Il choisit de braquer le projecteur sur la diversité des modes d’appréhension des objets politiques plutôt que sur les niveaux inégaux de compétence. Il s’efforce d’observer des schèmes, c’est-à-dire des « connaissances organisées » à propos d’enjeux, de partis ou d’acteurs politiques. Dans cette perspective, les schèmes politiques spécialisés constituent un type particulier d’organisation cognitive et beaucoup d’individus prennent plutôt appui sur des schèmes pratiques et des savoirs préformés de l’activité sociale générale pour interpréter des réalités politiques. L’hypothèse de recherche est que des éléments plus ou moins rudimentaires de compétence sociale permettent d’entretenir un rapport sensé au politique. Dans le cas chilien, l’observation de focus groups réunissant des personnes peu diplômées et relativement dépourvues de connaissances politiques spécialisées montre par exemple que des références à des couleurs, des musiques ou des vêtements peuvent constituer des éléments d’appréhension des partis ou des candidats. Selon Alfredo Joignant, ces instruments dispersés sont constitutifs d’une « compétence générale », alors même que les individus expriment un sentiment d’incompétence. Cette compétence générale se dévoile par exemple, selon lui, dans les perceptions critiques que beaucoup de citoyens éprouvent - au Chili comme en France - à l’endroit des activités et des acteurs politiques. Alfredo Joignant ajoute toutefois qu’en dépit de cette généralité (relative) des points de vue, ce type de rapport au politique n’est pas comparable à celui des individus mieux pourvus en ressources spécifiquement politiques.
La démarche de l’article d’Yves Déloye est à la fois différente et convergente. Yves Déloye est animé par le souci de remédier à la faiblesse des perspectives historiques dans les travaux sur la compétence politique, mais il s’interroge lui aussi sur les « substituts de capacité politique » et les « bricolages de sens » de ceux qui n’ont guère d’opinions développées sur les sujets politiques. Il montre comment, tout au long de la Troisième République française, l’église catholique a fourni des instruments moraux et religieux de classification et d’évaluation des partis et des candidats à ses fidèles, en même temps que ses desservants multipliaient les injonctions et les incitations à intervenir au moment des élections. Le vote prend alors des significations religieuses et la politisation de la foi est constitutive d’un mode spécifique de politisation. Ce paradigme de la traduction suppose aussi la prise en compte de la déférence à l’égard de l’autorité des clercs et l’inscription des orientations électorales dans une dimension locale structurée par des mécanismes communautaires et la lutte des intérêts sociaux des communautés. Au-delà de sa contribution à l’analyse des cognitions mobilisées par des citoyens pour se prononcer sur des réalités « politiques », Yves Déloye plaide également pour la prise en compte d’une dimension « culturelle » de la compétence politique.
L’article de Daniel Gaxie s’efforce lui aussi de décrire et d’analyser les instruments de déchiffrement et d’évaluation de citoyens « ordinaires ». Il choisit de le faire à travers la comparaison de cas d’individus rattachés à des segments de la population nettement contrastés sous le rapport de leur degré d’implication dans les questions politiques. Il en conclut que, quel que soit leur niveau d’information et de compétence, tous les individus s’appuient sur des méthodologies pratiques qui leur permettent de déchiffrer des significations et d’élaborer des jugements. Mais il souligne aussi toutes les différences qui séparent les équipements cognitifs selon le niveau culturel et la position sociale des individus. En fonction de cet équipement, les individus sont en mesure de se prononcer sur un nombre plus ou moins étendu d’objets politiques et ils sont inégalement à même d’adopter le registre généralisant qui conditionne l’inscription dans les débats publics.
Le troisième axe de renouvellement des problématiques des recherches identifié par Loïc Blondiaux met l’accent sur la dimension collective de la compétence politique. C’est dans le cadre de communications et d’interactions avec certains de leurs concitoyens que les individus acquièrent des éléments d’information et d’appréciation. La philosophie des sondages délibératifs retrouve en ce sens des résultats anciens de la sociologie politique à propos des effets d’orientation politique et électorale des interactions au sein des groupes primaires éventuellement animés par des leaders d’opinion. Loïc Blondiaux ajoute que divers phénomènes émergents comme « les dispositifs de participation » s’attachent à développer le rôle de citoyens « sans qualité » et minimisent la portée de la compétence politique. Il se refuse toutefois à ranger la compétence politique au magasin des concepts obsolètes. Contre « l’hypothèse d’équivalence » qui caractérise selon lui le « courant cognitiviste », Daniel Gaxie observe de son côté que le rapport au politique ne dépend pas seulement de la nature et du degré de maîtrise d’instruments cognitifs, mais aussi du degré auquel les individus s’habilitent ou pas à intervenir dans les questions politiques. Il déplace ainsi à nouveau la problématisation de la compétence politique des cognitions vers les processus de self empowerment ou disempowerment. Ce sont, là encore, de nouveaux questionnements et de nouvelles perspectives pour un futur programme de recherche !
 
NOTES
 
[1]Il s’agit du programme de coopération franco-chilien Ecos-Conicyt C01H02.
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