Revue française de science politique 2007/6
Revue française de science politique
2007/6 (Vol. 57)
140 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782724630916
DOI 10.3917/rfsp.576.0775
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La compétence politique

Vous consultezPour une sociologie historique de la compétence à opiner « politiquement »

Quelques hypothèses de travail à partir de l’histoire électorale française

AuteurYves Déloye du même auteur

Yves Déloye, professeur de science politique à l’Université Paris I-Panthéon-Sorbonne et membre de l’Institut universitaire de France (2000-2005), est actuellement secrétaire général de l’Association française de science politique. Spécialiste de sociologie historique, il poursuit aussi des recherches sur les transformations des modèles d’appartenance civique en Europe. Il a récemment publié : Les Voix de Dieu. Pour une autre histoire du suffrage électoral : le clergé catholique et le vote 19e-20e siècle, Paris, Fayard, 2006 ; et Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, 3e éd. revue et actualisée, 2007. Il a également co-dirigé l’Encyclopedia of European Elections, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2007 (<yvesdeloye@hotmail.com>).

Les recherches sur la compétence politique ou encore sur « la sophistication idéologique » ou « politique », pour reprendre les expressions utilisées fréquemment dans la littérature scientifique américaine, constituent l’un des « noyaux durs » desquels la science politique occidentale s’est constituée[1] [1] Pour un bilan critique de cette littérature, voir, outre...
suite
. Et ce, plus encore peut-être en France où cette question est à l’origine de disputes intellectuelles, voire parfois de polémiques virulentes[2] [2] Ce thème est ainsi sous-jacent à la controverse qui opposa,...
suite
. Parce qu’il renvoie in fine à notre rapport – socialement mais aussi scientifiquement déterminé – à la démocratie représentative et aux croyances qui accompagnent ses réalisations historiques, ce débat mobilise le plus fréquemment des arguments empiriques, parfois normatifs[3] [3] Pour une illustration récente, voir l’ouvrage traduit...
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, empruntés à l’actualité récente des démocraties occidentales. Dès la publication de The American Voter, considéré à juste titre comme l’un des ouvrages fondateurs de ce débat[4] [4] Angus Campbell, Philip Converse, Warren Miller, Donald Stokes,...
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, les recherches sur la compétence politique peinent toutefois à mobiliser des perspectives et illustrations historiques. Se fondant sur les résultats d’enquêtes d’opinion par sondage relatives aux élections présidentielles américaines de 1952 et de 1956, l’approche psycho-sociologique de l’équipe de Michigan reste prisonnière de la « révolution béhavioriste » qui touche alors les sciences sociales américaines et conduit les chercheurs à dévaloriser la dimension historique des phénomènes étudiés[5] [5] Pour une dénonciation de cette éclipse de l’histoire...
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pour mieux tenter de mesurer le niveau de compétence des électeurs et, plus encore, l’écart qui existe entre la minorité de ceux qui sont à même d’évaluer les candidats et les programmes en lice en fonction de critères spécifiquement politiques ou idéologiques et le reste du corps électoral mobilisé. Une même occultation se retrouve dans la littérature française consacrée à cette question. Si l’ouvrage classique de Daniel Gaxie – Le Cens caché (publié en 1978) – mobilise un certain nombre de références historiques pour dessiner le mouvement de professionnalisation de l’activité de représentation démocratique[6] [6] Daniel Gaxie, Le cens caché. Inégalités culturelles et...
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, la démonstration principale repose sur une analyse secondaire de données internationales d’enquêtes d’opinion par sondage. De manière contemporaine, le célèbre article que Pierre Bourdieu consacre à une « opinion publique [qui] n’existe pas »[7] [7] Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe...
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est plus encore marqué par cette éclipse de l’histoire qui s’explique peut-être par la difficulté de trouver des séries statistiques pertinentes et comparables sur la longue durée historique et par l’actualité politique de cette question dans la France de l’après-Mai 68. Faut-il pourtant se résigner à ce présentisme ? Plus encore, cette volonté de mesurer les écarts de compétence politique – pour légitime qu’elle soit dans une approche scientifique objectivante – ne contribue-t-elle pas à occulter d’autres dimensions du débat sur la compétence politique ? Pour répondre à ces questions, notre article[8] [8] Cet article s’inscrit dans le cadre du programme de recherches...
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voudrait suggérer plusieurs axes de lecture des questions de compétence politique où l’« imagination socio-historique »[9] [9] L’expression est empruntée à Theda Skocpol, « Sociology’s...
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peut contribuer, dès lors que l’on accepte les contraintes épistémologiques inhérentes à toute démonstration historique[10] [10] Sur ces contraintes qui rendent la connaissance « incertaine »,...
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, à prolonger le débat en science politique. La première contribution d’un regard socio-historique est d’appeler l’attention des chercheurs sur la difficulté à autonomiser la compétence « politique » d’autres matrices sociales ou culturelles qui contribuent à forger l’opinion que se font les citoyens, notamment au moment des élections. Parce qu’il privilégie l’échelle des acteurs et souvent des communautés locales, parce qu’il partage le souci de restituer finement les logiques de mobilisation et de participation électorales, donc de retrouver les formes différenciées de politisation(s) des citoyens, le regard socio-historique favorise aussi, en conséquence, le renouvellement des paradigmes susceptibles de rendre compte des mécanismes de production sociale de la compétence à opiner « politiquement ». Au paradigme de la domination souvent retenu, on associera ici celui de la « traduction » susceptible de penser la question corrélative de la politisation en termes d’échanges et de transferts culturels. Enfin, l’approche socio-historique oblige à envisager les différentes composantes de la compétence politique, trop souvent abordée sous l’angle exclusif de sa seule dimension cognitive.

Questions de compétence

2 On se souvient que dans son texte « L’opinion publique n’existe pas » – texte qui influencera plusieurs générations de politistes français intéressés par les questions de compétence politique – Pierre Bourdieu pose la question de savoir si « tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, [si] la production d’une opinion est à la portée de tous »[11] [11] Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe...
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. En questionnant ainsi de manière critique le postulat implicite mais nécessaire à l’activité des sondeurs d’opinion, l’auteur de La Distinction place la question de la capacité (selon lui très inégalement distribuée au sein de la population et étroitement associée à certaines dispositions scolaires, à l’instar d’autres compétences distinctives, comme celle de s’intéresser à l’art[12] [12] Cette homologie sera contestée par Guy Michelat et Michel...
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) ou encore de la compétence à opiner au cœur de son analyse du politique. Compétence[13] [13] Peu importe, pour l’heure, que cette compétence soit...
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d’autant plus rare que l’auteur opte finalement, dans cet article issu d’une conférence publique tenue à Arras en janvier 1972, pour une définition très restrictive de l’« opinion », entendue comme un « discours constitué prétendant à la cohérence, prétendant à être entendu, à s’imposer... ». Ce qu’il appelle plus loin l’opinion « constituée » ou encore « mobilisée »[14] [14] Pierre Bourdieu, ibid. , respectivement p.  232 et...
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, et que le discours dominant oppose aux « dispositions [...] qui, par définition, ne sont pas opinion si l’on entend par là [...] quelque chose qui peut se formuler en discours avec une certaine prétention à la cohérence »[15] [15] Pierre Bourdieu, ibid. ...
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. Interrogeant analytiquement cette capacité à opiner, le sociologue précise qu’elle peut reposer sur deux sources principales. La « compétence politique », stricto sensu, qu’il définit, dans la rhétorique qui lui est chère, « par référence à une définition à la fois arbitraire et légitime, i.e. dominante et dissimulée comme telle, de la politique ». Compétence dont le contenu reste assez évasif, mais dont on sait qu’elle n’est « pas universellement répandue » et qu’elle varie « grosso modo comme le niveau d’instruction ». Précisons encore que son inégale maîtrise se traduit par des échelles de finesse de « perception » (je cite encore Pierre Bourdieu) très différente du monde politique, échelle plus ou moins raffinée en fonction du degré de compétence politique possédé. Le second principe de production d’une opinion est ce que l’auteur appelle désormais « l’ethos de classe », soit le « système de valeurs implicites que les gens ont intériorisées depuis l’enfance et à partir duquel ils engendrent des réponses à des problèmes extrêmement différents [...] » ou encore le « système de disposition profondément inconscient qui oriente leur choix dans les domaines les plus différents »[16] [16] Pierre Bourdieu, ibid. , respectivement p.  226-228...
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.

3 Au-delà de cette distinction aujourd’hui classique, Pierre Bourdieu pose deux séries de questions qui nous paraissent importantes pour inscrire l’étude de la compétence politique dans une perspective historique. Observant que la première condition pour pouvoir opiner est d’« être capable de constituer [la question] comme politique », le sociologue pose là le problème du repérage (en situation d’enquête mais aussi au moment du choix électoral) du politique, au sens de ce qui est constitué comme « politique » ou « problème politique ». Sans le développer véritablement dans cette conférence, il nous introduit ici à la problématique de la perception différenciée de l’univers politique, de ce qui est et de ce qui n’est pas perçu, à un moment donné du temps et dans une position singulière de l’espace social, comme « politique ». Car « la compétence se mesure entre autres choses au degré de finesse de perception »[17] [17] Pierre Bourdieu, ibid. , p.  227. La deuxième condition...
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. De manière complémentaire se pose ici la question de l’identité et de l’activité de ceux qui sont, à un moment donné du temps, habilités à constituer comme « politique » un problème, à politiser (ou parfois à dépolitiser, ou encore à non politiser) telle ou telle question. Il est intéressant d’observer que cette problématique du « repérage du politique » est justement au cœur d’un article portant ce titre que Jean Leca publie, la même année, dans la revue Projet[18] [18] Jean Leca, « Le repérage du politique », Projet,...
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. Et ce dernier de rappeler alors fortement qu’« il n’y pas de fait qui soit politique, ou économique, ou religieux », mais que « tout est potentiellement politique, c’est le rapport de force entre les groupes qui en détermine les frontières »[19] [19] Jean Leca, « Le repérage du politique », ibid. ,...
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. De manière suggestive, Jean Leca prenait l’exemple des œuvres littéraires pour montrer que leur perception politique est largement indépendante « des intentions de [leur] auteur » mais « fonction d’un contexte social à un moment historique donné »[20] [20] Jean Leca, ibid. , p.  12. ...
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.

4 On peut le comprendre, une mise en perspective historique plus forte de cette question permet probablement de développer des hypothèses complémentaires. Partons ici d’une évidence : le ou la « politique » n’a pas toujours existé et moins encore partout sous la même forme, ni avec la même intensité, la même valorisation et la même autonomie. C’est dire si la question du repérage de ce qui est constitué, à un moment donné du temps et pour certaines catégories sociales ou culturelles, comme « politique » ne va pas de soi dès lors que l’on mobilise une perspective comparative dans le temps. On peut même penser que toute réflexion sur la compétence politique doit avoir comme préalable une analyse des conditions historiques et culturelles de production, puis de diffusion (au sens de la socialisation notamment) de catégories de jugement (quelles qu’elles soient) qui rendent pensables le désencastrement du « politique » par rapport aux autres activités ou secteurs sociaux et ainsi son repérage[21] [21] Dans ce dessein, l’analyse socio-historique doit aussi...
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. Comme on le sait, de nombreux obstacles handicapent les citoyens ordinaires dans l’acquisition de cette première dimension de la compétence politique (percevoir, repérer ce qui est constitué, de manière autonome, comme « politique »). Les obstacles sociaux sont probablement ceux que les travaux, tant historiques que sociologiques, ont analysés le plus fréquemment en établissant notamment l’inégale distribution sociale de cette compétence distinctive dont certaines catégories sociales peuvent être durablement privées[22] [22] Parmi les mécanismes de substitution évoqués tant par...
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. Un témoignage historique, emprunté aux souvenirs d’un ecclésiastique de la fin du 19e siècle, l’établit remarquablement : « Ne sachant pas le premier mot de la politique, et n’ayant ni le goût, ni le temps de s’instruire là-dessus, elle n’intéresse en rien le paysan ; aussi la politique est-elle la seule chose exclue des élections dans les campagnes »[23] [23] Abbé Domenech, Les confessions d’un curé de campagne,...
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. Intéressante confession dont la concision et la lucidité attestent de la forte capacité à l’auto-compréhension de nombreux observateurs de la vie politique passée. Tout est dit ici, de l’importance du niveau d’instruction comme condition de l’intérêt pour la politique à l’exclusion durable du monde rural des formes dominantes de la politisation en passant par le constat de la dimension « non politique » de nombreux scrutins et donc de nombreux comportements électoraux.

L’injonction à la compétence universelle ou l’impensé républicain
Le discours républicain sera tout au long des 19e et 20e siècles marqué par un présupposé idéologique fort : celui de l’universalité de la compétence des individus appelés à composer la communauté des citoyens. Malgré l’échec traumatisant de la Seconde République, l’écrasante majorité des élites républicaines refusera toujours de conditionner l’acte électoral au moindre critère éducatif (seul Jean Macé optera un temps pour cette solution protectrice). Car, comme le résume Léon Gambetta, dans un discours qu’il prononce lors du Congrès de la Ligue de l’Enseignement en avril 1881, « […] du moment où vous voulez instruire le suffrage universel et faire des hommes éclairés pour faire des électeurs intelligents et libres, il faudra bien que vous leur donniez une éducation positive, c’est-à-dire une éducation qui bannisse la chimère, l’absolu et le sophisme, une éducation qui ne soit faite que de la moelle des lions ; et la moelle des lions, qu’est-ce dans notre siècle ? C’est le résultat des découvertes de toutes les sciences pures ». Quelques mois plus tard, lors d’une réunion électorale, le dirigeant opportuniste étendra à l’ensemble de la société française cette obligation éducative assumée par l’école primaire, mais aussi par les journaux, les bibliothèques populaires, les brochures de propagande républicaine… : « Oui, enseignons-nous mutuellement ; instruisons-nous les uns des autres ; car, c’est là, précisément, la tâche, le devoir, le fond et la nature d’un gouvernement et d’une société démocratiques. À ce propos, un mot me revient. Proudhon, qui a dit tant de choses et, parmi toutes celles qu’il a dites, tant de choses contestables ou même erronées, mais qui avait, par moment, des lueurs si vives, si pénétrantes sur la constitution interne de notre société, qui sentait si profondément ce qui était dans l’intimité même de la conscience du peuple, Proudhon a dit : Démocratie, c’est démopédie, c’est-à-dire instruction et enseignement de tous les jours et à tous les degrés ». La force de cet impératif idéologique est d’autant plus grande que l’opposition conservatrice ne cesse alors de dénoncer Les limites du suffrage universel, pour reprendre le titre d’un opuscule publié au tout début de la Troisième République. Son auteur, Antonin Rondelet, proche de l’Église catholique dont il partage les préventions à l’égard de la démocratie représentative, s’inquiète notamment de la façon dont le suffrage électoral est désormais organisé : « La qualité de citoyen ressemble à toutes les autres aptitudes reconnues et consacrées par le code. Elle a beau être inhérente à la personne au point de vue métaphysique ou idéal, en ce sens que tout individu en porte au dedans de lui-même la capacité virtuelle, il n’en est pas moins vrai que, pour être citoyen réel et pour exercer dans l’ordre politique la plénitude des droits que ce titre comporte, il faut non seulement rentrer dans l’humanité par l’âme et par le corps qu’on a reçu de Dieu, mais, au point de vue politique, faire partie de l’ordre social, y avoir ses intérêts et sa responsabilité ». Dénonçant le « faux citoyen » et l’« électeur du néant », l’auteur considère que le « vote universel met les sociétés dans un péril incessant »[24] [24] Antonin Rondelet, Les Limites du suffrage universel, Paris,...
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. Comme de nombreux autres conservateurs, il avoue explicitement sa préférence pour des modalités d’organisation du suffrage (vote plural, vote familial) qui favoriseraient les électeurs considérés comme les plus compétents car socialement responsables.

5 Mais, prenons garde de ne retenir qu’une partie du diagnostic sévère et intéressé[25] [25] Dans le reste de ce chapitre consacré à une compétition...
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suggéré par l’abbé Domenech. S’il convient, en effet, de prendre acte de la ségrégation sociale qui affecte – à un moment donné du temps – la capacité à repérer la ou le politique et à s’y intéresser, il faut également, et de manière complémentaire, s’interroger sur les substituts à cette capacité défaillante. Car, ipso facto, le témoignage cité nous invite, en creux, à nous intéresser à ce qui est effectivement présent « dans les élections dans les campagnes », i.e. notamment aux multiples bricolages de sens qui permettent à ceux qui n’ont pas d’opinion (« constituée ») de prendre quand même la parole. Les observateurs assidus de la vie politique villageoise (et des traces archivistiques éparses qu’elle nous a léguées) le savent : l’indifférentisme politique n’est pas forcément corrélé, d’un point de vue historique, avec une atonie de la participation électorale[26] [26] On se souvient que l’un des acquis de l’enquête que...
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et moins encore avec une absence de conflictualité politique dont la consultation électorale est dans de nombreuses communautés locales l’un des moments privilégiés d’expression. La quête de ces univers de sens (communautaires, religieux, traditionnels…) qui contribuent à remplir cette absence de « politique » doit aussi conduire l’analyse à aborder les obstacles culturels[27] [27] La distinction entre obstacles sociaux et obstacles culturels...
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qui rendent improbables – aujourd’hui comme hier – l’égale compétence politique pourtant proclamée par la théorie démocratique. En effet, la capacité à repérer la ou le politique et à produire un jugement « politique » sur cette dernière est aussi étroitement fonction de l’univers culturel dans lequel les électeurs sont socialisés. À bien des égards, les travaux contemporains de science politique me semblent encore éprouver des difficultés à accorder à cette dimension culturelle sa place véritable. Si l’on reconnaît bien sûr largement l’importance déterminante du niveau scolaire dans le processus de politisation[28] [28] Voir ici Daniel Gaxie, Le cens caché…, op. cit. , notamment...
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, on souffre encore d’un rejet souvent brutal de la dimension proprement culturelle des phénomènes politique[29] [29] Que cela se fasse au nom d’une critique légitime du culturalisme,...
suite
, voire de leurs imbrications étroites et mutuelles. Il convient pourtant de se souvenir que les citoyens perçoivent, aujourd’hui comme hier, la vie politique au travers d’une série de « toiles de signification » (pour reprendre une expression weberienne chère à Clifford Geertz) dans lesquelles ils sont enfermés. Si la culture politique dominante (celle de ceux qui font l’opinion) est bien connue, il n’en reste pas moins qu’elle n’intéresse (au sens propre du terme) qu’une minorité socialement assez homogène. C’est donc vers la contribution d’autres matrices culturelles qu’il convient de se tourner pour rendre compte des mécanicismes concrets de politisation(s) à l’œuvre dans le monde social. Parmi ces matrices[30] [30] L’importance que nous accorderons dans la suite de cet...
suite
, celles issues de la socialisation religieuse nous semble particulièrement importante et, pour l’heure, trop peu sollicitée par l’analyse politique. Elle a pourtant historiquement été portée et diffusée par des « appareils idéologiques » particulièrement forts et efficaces, notamment dans un pays de tradition catholique comme la France. Comme nous l’avons montré dans une enquête récente[31] [31] Qu’on me permette de renvoyer à Yves Déloye, suite, la prise en compte de cette modalité « religieuse » de politisation permet d’éclairer les conditions historiques d’imbrication entre la croyance religieuse et l’opinion politique. Bref, de poser la question du rôle joué par la médiation idéologico-religieuse dans la structuration du rapport complexe qu’entretiennent les croyants à l’univers politique.

Croire et opiner

6 Comme le suggèrent les illustrations de presse reproduites plus loin et datant du tournant du 20e siècle, l’action pastorale tant de la hiérarchie catholique que des plus humbles clercs (les desservants de paroisse, les membres anonymes du clergé tant séculier que régulier, les partenaires des réseaux locaux d’« action catholique », les moines qui militent dans les nombreuses ligues féminines catholiques qui se développent au début du 20e siècle…) visera pendant longtemps à inculquer aux catholiques une vision religieuse globale du monde social. Bricolage théologique qui interdit pratiquement à nombre de paysans et à leur famille[32] [32] Le poids des intérêts familiaux doit ici être pris en...
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–mais aussi à un certain nombre d’ouvriers ou de bourgeois – de percevoir durablement l’espace politique comme un espace autonome, et donc de penser la ou le « politique » comme tel. La religion reste comme auparavant une affaire publique qui pénètre les différents domaines de la vie sociale. Par là même, l’Église catholique cherche à invalider une vision du monde démocratique et laïque qui affirme la spécificité d’un espace politique désormais séparé de tout principe structurant de nature religieuse. Les tentatives pour imposer des catégories de jugement spécifiquement « politiques » sont ici stigmatisées comme réductrices, plus encore destructrices de la « personne humaine » telle que l’Église entend la gouverner dans son intégralité. Une telle théologie politique, fortement marquée par le regain d’influence du thomisme dans les dernières années du 19e siècle, conduit à faire de la « politique » autrement, de manière méconnaissable, par encadrement de toutes les activités sociales, dans le refus catégorique d’une séparation entre le privé et le public, entre les affaires temporelles et les préoccupations spirituelles, par l’immixtion fréquente du clergé dans les affaires de la Cité. D’où un constant va-et-vient entre ces différentes sphères d’action, entre le sacré et le politique dont il est difficile de postuler le désencastrement. C’est donc à la prise en considération de la latence historique d’une certaine confusion entre le politique et le religieux que cette autre face de l’histoire électorale française nous convie. Cette indétermination entre deux domaines d’action que la sécularisation a vocation à séparer n’obéit pas à une chronologie, voire à des rythmes simples marqués par les ruptures claires et la linéarité traditionnellement retenues par l’histoire politique. Bien des catholiques, en effet, continuèrent encore dans les premières décennies du 20e siècle à appréhender leur « devoir électoral » dans une perspective providentielle tenue pour illégitime par le reste de la société. Cette porosité entre le sacré catholique et la vie politique reste alors pour beaucoup de croyants une façon de concilier des impératifs moraux parfois présentés abusivement comme inconciliables.

7 Cette perméabilité est lourde d’enseignements si on entend poser correctement, pour une telle configuration historique et culturelle, la question de la compétence politique. L’encastrement durable des sphères religieuse et politique peut en effet expliquer, tout autant que la stratification sociale, la difficulté de ces citoyens catholiques ordinaires à décrypter en termes « politiques » la vie électorale de l’époque, à laquelle l’Église les incite pourtant fortement à participer. On peut aussi comprendre que les questions « politiques » leur apparaissent de manière troublée, voire parfois confuse, en raison du travail permanent de retraduction qu’opère le clergé afin de conserver son emprise sur ses populations et sur leurs opinions. Ce travail vise à déplacer les termes de la compétition électorale d’une sphère politique – que le discours catholique disqualifie de longue date (condamnation énergique de la « politique de parti », vision consensuelle de la société, hostilité aux idéologies…) – vers une sphère morale qui légitime l’intervention du clergé sur le « terrain électoral »[33] [33] Considérant cet interventionnisme comme le simple prolongement...
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, mais aussi l’utilisation par les électeurs de critères moraux ou religieux pour sélectionner les candidats et opiner « politiquement ». Il contribue ainsi à dépolitiser les modalités de production de l’opinion des croyants afin de mieux les encadrer religieusement et donc les contrôler. Cette activité est d’autant plus efficace qu’elle mobilise localement tout un cérémonial (fait notamment de prières électorales…) qui contribue fortement à associer les registres de la déférence religieuse et de l’assentiment électoral. Plus encore, les intermédiaires culturels que constituent ces « soutanes politiques »[34] [34] L’expression est empruntée à Jean de Bonnefon, Soutanes...
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possèdent, dans maintes paroisses françaises, l’autorité nécessaire pour fournir aux ouailles des schèmes moraux de classification, des catégories de jugement qui ont vocation à concurrencer les critères politiques ou idéologiques diffusés notamment par les organisations politiques ou syndicales[35] [35] Et ce, notamment parce que la culture catholique contribue...
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. La maîtrise de cette idéologie religieuse de substitution – très inégale bien sûr au sein d’une même paroisse, en fonction en particulier du niveau d’intégration religieuse – donne aux catholiques, notamment ceux qui sont issus des milieux populaires, les moyens d’apposer aux hommes et aux partis politiques des caractéristiques distinctives – souvent empruntées à des modalités de classification morale telles que le « bon » et le « mal »[36] [36] Ces catégories ordinaires de jugement « politique »...
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, ou encore le « juste » ou l’« injuste »[37] [37] Sur la genèse de ces schèmes de classification morale...
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– qui facilitent leur repérage, leur reconnaissance, leur évaluation et même leur mémorisation. La morale religieuse à laquelle les catholiques adhèrent alors ambitionne de diffuser un ensemble d’injonctions et d’incitations à agir qui forme une sorte de grille de discrimination qui leur permet d’aborder l’abondance des situations concrètes de la vie de citoyens et de croyants avec des repères simples[38] [38] L’importance accordée par la pastorale catholique à...
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et fiables. La grille ainsi cristallisée et régulièrement enseignée par le bas clergé permet de distinguer les types de comportements prescrits et proscrits, ce qui doit et ce qui ne doit pas se faire ou s’exprimer (notamment au moment du choix électoral). Elle les dote aussi d’une forme de « compétence par substitution » qui peut compenser une partie des handicaps que ces catholiques rencontrent dès lors qu’il s’agit de produire une opinion électorale et modifie sensiblement leurs conditions de perception et de jugement de la vie politique.

Le conseil électoral ou la délégation de compétence
Hostile à l’égard du travail électoral des candidats républicains qui tentent « d’escroquer les voix dans nos campagnes », l’abbé Domenech, cité plus haut, avoue en termes prudents, sa préférence pour une autre façon de faire de la politique. Car, « plusieurs de mes paroissiens vinrent me demander conseil, à propos du candidat pour lequel ils devaient voter ». Voici la réponse que cet ecclésiastique formulera à la veille des élections de 1876 : « Vous n’êtes plus des enfants, leur dis-je ; lisez les deux affiches, elles vous indiqueront suffisamment ce que vous avez à faire. Toutes les deux vous apprennent que les candidats sont républicains, i.e. qu’ils se fichent de vous, et qu’en demandant nos voix, ils ne demandent que le moyen de mettre du foin à leur râtelier. […] Si ce lapin-là [l’un des deux candidats s’appelle Lelièvre] vous convient et si vous partagez ses sentiments, votez pour lui. L’autre vous dit qu’il respectera, qu’il défendra tout cela ; c’est bien heureux pour le bon Dieu, les prêtres et les propriétaires. Comme vous êtes tous pères de famille, chrétiens et propriétaires, le sens commun doit vous suffire pour diriger votre vote. C’est vrai, me répondirent-ils ; nous n’avions pas réfléchi. »[39] [39] Abbé Domenech, Les confessions…, op. cit. , p.  242-243. ...
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8 Dans un tel cadre, indissociablement religieux et politique, le vote est transformé en un comportement avant tout éthique, comportement dont le croyant est redevable devant Dieu au moment du Jugement dernier. En l’intégrant aux devoirs du chrétien envers ses supérieurs, le discours catholique modifie donc en profondeur la signification du geste électoral et les conditions pratiques de son effectuation[40] [40] Une telle imbrication rend difficile le travail de hiérarchisation...
suite
. L’efficacité de cette éthique intégrale tient aussi à la très forte diffusion populaire dont elle fera l’objet, tout au long de la Troisième République notamment. Il suffit pour en prendre la mesure de dépouiller l’une des publications phares de la Maison de la Bonne Presse : Le Pèlerin, et son supplément dominical illustré. À la veille de chaque consultation électorale, cet hebdomadaire populaire – dont le tirage atteindra à la veille de la première guerre mondiale plus de 500 000 exemplaires – consacre d’importants développements aux « Neuvaines de prières » préparatoires aux élections. Rappelant, par exemple dans son numéro du 5 février 1876, que les chrétiens doivent aborder ce moment de la vie politique dans les mêmes dispositions d’esprit que « les fêtes religieuses », elles aussi précédées « par une neuvaine », l’organe du Comité général des Pèlerinages formule cet avertissement : « Qu’ils [les chrétiens] se préparent à l’élection du 20 février comme on se prépare à un fléau pour le rendre moins cruel, comme les Ninivites devant les menaces du Seigneur »[41] [41] Le Pèlerin, 5 février 1876, p.  618. ...
suite
. Mêlant l’action électorale à la prière, ces formulations graves que l’on pourrait multiplier contribuent fortement à inscrire le vote dans un imaginaire fait de dévotion et de crainte. Le recours aux illustrations à partir de 1877 renforcera encore cette dimension tragique associée au choix électoral[42] [42] Le vocabulaire utilisé dans ces articles est révélateur. ...
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. À la veille des élections législatives du 18 octobre 1885, l’hebdomadaire publie, par exemple, sur une double page l’illustration d’une urne électorale vers laquelle pointe le doigt vengeur d’un ange portant les tables de la loi divine. La légende de ce dessin, reproduit ci-contre (Illustration no 1), opposant la noirceur de la réalité française avant les élections avec son rayonnement nouveau espéré des résultats du scrutin est libellée de manière significative : « L’urne menteuse du scrutin, habituée à recevoir les bulletins politiques, les coqs, les lys, les aigles, les bonnets rouges ou les faisceaux de la République vient de se convertir. L’ange du Seigneur, envoyé le jour du Rosaire, a dit à tous ces petits bulletins politiques : Il y a un Dieu ! prenez la couleur des intérêts de Dieu. Et les petits bulletins se sont sanctifiés et ont dit : Le règne de Dieu. Ils ont été greffés par un signe de l’ange. À droite, l’Église devient rayonnante sous le soleil, et à gauche le monde de la cité du péché est tout enveloppé par la nuit de l’orage… »[43] [43] Le Pèlerin, 12 octobre 1885, dessin intitulé « L’urne »,...
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. Fruit d’une conversion individuelle, le vote est ici aussi porteur de rédemption nationale. Plus tard, au moment de l’Affaire Dreyfus, l’hebdomadaire publiera une caricature, reproduite ci-après, représentant le « théâtre de la lutte » électorale[44] [44] Le Pèlerin, 13 mars 1898, dessin intitulé « La guerre...
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. Cette dernière met au prise un usurier juif, incarnant Satan, se défendant derrière son coffre-fort, à un vaillant électeur catholique qui se protége des assauts du Mal en brandissant une urne symboliquement marquée d’une croix. En avril 1902, le dessin publié est tout aussi suggestif. Il représente un vase électoral dans lequel se cache Satan. À sa droite, un électeur catholique endimanché reçoit des mains d’un ange féminisé et rédempteur un bulletin porteur des espoirs de l’Église : le « chasser » des assemblées parlementaires. En 1924 encore, le vote se voit investi d’une mission divine. « Sous les auspices de Saint-Michel et de Sainte Jeanne d’Arc », l’électeur catholique désormais représenté dans un isoloir, a là encore le choix entre le Bien (« vote bien pour préserver la France du socialisme, du bolchevisme, du désordre et de l’anarchie » lui ordonne Jeanne d’Arc pendant que Saint-Michel l’exhorte à « vote[r] bien pour préserver la France de la franc-maçonnerie, de l’athéisme et du laïcisme ») et le Mal toujours incarné par le diable[45] [45] Le Pèlerin, 11 mai 1924, dessin de Brousset, reproduit...
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. À l’exemple de l’Archange Michel terrassant le démon et de Jeanne d’Arc chassant les ennemis de la France, l’électeur voit sa mission électorale élevée au rang d’un véritable apostolat.

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Le Pèlerin, 12 octobre 1885, dessin intitulé « L’urne », publié entre les deux tours des élections législatives d’octobre 1885

Le Pèlerin, 12 octobre 1885, dessin intitulé « L’urne », publié entre les deux tours des élections législatives d’octobre 1885

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Le Pèlerin, 13 mars 1898, dessin intitulé « La guerre de demain », publié quelques semaines avant les élections législatives des 8 et 22 mai 1898, quelques jours après la condamnation d’Émile Zola au moment de l’Affaire Dreyfus

Le Pèlerin, 13 mars 1898, dessin intitulé « La guerre de demain », publié quelques semaines avant les élections législatives des 8 et 22 mai 1898, quelques jours après la condamnation d’Émile Zola au moment de l’Affaire Dreyfus

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Le Pèlerin, 20 avril 1902, dessin publié quelques jours avant le premier tour d’élections législatives particulièrement disputées à la veille de la séparation des Églises et de l’État

Le Pèlerin, 20 avril 1902, dessin publié quelques jours avant le premier tour d’élections législatives particulièrement disputées à la veille de la séparation des Églises et de l’État

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Le Pèlerin, 11 mai 1924, dessin de Brousset, publié le jour même des élections législatives qui verront la victoire du Cartel des gauches

Le Pèlerin, 11 mai 1924, dessin de Brousset, publié le jour même des élections législatives qui verront la victoire du Cartel des gauches

9 Cette politisation de la foi, que l’on ne peut présenter ici plus longuement faute de place, aboutit à un résultat en apparence paradoxal : vider l’acte électoral de sa substance idéologique et politique, fortement dévalorisée dans le discours catholique, pour le doter d’une signification religieuse et théologique qui contribue à déplacer sensiblement les termes du débat politique de l’époque. Et par là même, les types de compétences cognitives et pratiques nécessaire à l’acte du vote.

Dire la même chose autrement, ou l’opinion des sans opinion

10 Comme on le sait, la question de la compétence à opiner « politiquement » ne dépend pas seulement de la capacité des individus à repérer ce qui est constitué comme « politique », elle suppose aussi de s’intéresser à la nature des ressources cognitives (pour aller à l’essentiel) qui sont mobilisées afin de donner une réponse lors d’une « interrogation politique ». C’est là la deuxième condition de la compétence politique identifiée par Pierre Bourdieu : « L’ayant constituée comme politique, être capable de lui appliquer des catégories proprement politiques qui peuvent être plus ou moins adéquates, plus ou moins raffinées… »[46] [46] Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe...
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. Là encore, cette définition en apparence toute simple pose de redoutables problèmes dès lors que l’on tente de la mettre en perspective historique. Elle soulève, en effet, la difficile question du repérage des ressources intellectuelles, des savoirs, des bricolages de sens, des classifications, des rationalisations ordinaires, des catégories de jugement, parfois des analogies qui sont utilisées par les citoyens ordinaires pour opiner « politiquement ».

L’ordinaire du jugement politique
À l’instar des caricatures de presse de l’époque[47] [47] Sur les poncifs de cette représentation graphique de l’incompétence...
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, de nombreuses brochures politiques de la fin du 19e siècle rendent compte en creux sur un mode ironique, qui n’est pas dépourvu de sens, des modalités ordinaires de jugement politique mises en œuvre par les habitants des campagnes françaises. À titre d’exemple, nous citerons ici un court extrait d’un opuscule catholique qui stigmatise en ces termes le peu de compétence statutaire mais aussi cognitive d’un marchand de cochons :
« Dis donc, Mossieu Farrouillet, pourrais-tu me dire comment tu t’y prends, toi, pour juger la politique du gouvernement ?
Hou…, Hou…, quelle bêtise ! Hou…, Hou…, Hou…, c’est bien simple.
Vois-tu, dit Farrouillet, quand je vends bien mes cochons, le gouvernement va bien, et quand je vends mal, le gouvernement va mal !… Tant valent les cochons, tant vaut la politique ! »[48] [48] André Barbes, La politique d’un villageois, Paris, Librairie...
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11 De manière additionnelle se trouve donc posée la question des registres (politiques ou non) de perception et d’évaluation mobilisés. Sans la développer longuement dans son article, Pierre Bourdieu ouvre la voie à une réflexion, complémentaire de celle évoquée plus haut, sur les modalités de passage d’un registre de perception à un autre ; opération de « traduction » qui permet à ceux qui n’ont pas d’opinion « constituée » de prendre quand même la parole. Il suggère notamment un mode de production « éthique » des opinions qui sera fréquemment illustré par d’autres enquêtes sociologiques[49] [49] Voir notamment Daniel Gaxie, Le cens caché…, op. cit. ,...
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. Comment analyser dans la perspective historique qui est la nôtre ici de telles opérations de transfert cognitif ? Et ce, plus encore dès lors que l’on s’intéresse à des populations souvent rurales dont l’intégration religieuse peut handicaper, comme nous l’avons rappelé plus haut, le repérage du « politique » ?

12 Pour tenter de répondre à cette question, il est nécessaire de mieux préciser les enjeux de ces opérations de « traduction » ou de « conversion »[50] [50] Dans un ouvrage récent, Jacques Lagroye propose cette suggestive...
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et donc de détailler rapidement un mode spécifique de politisation par implication religieuse[51] [51] Pour une démonstration complète, qu’on me permette de...
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. À bien des égards, une analogie peut être effectuée ici entre les opérations de « conversion » politique et celles qui permettent à un traducteur littéraire d’effectuer sa tâche. Comme l’a rappelé récemment Paul Ricœur, toute opération de traduction de texte est gouvernée par un impératif paradoxal : « Le problème, c’est en effet de dire la même chose ou de prétendre dire la même chose de deux façons différentes »[52] [52] Paul Ricœur, Sur la traduction, Paris, Bayard, 2004, p.  14. ...
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. Constamment tiraillé entre deux tâches discordantes (la « fidélité » à l’auteur et la « trahison » nécessaire pour « amener l’auteur au lecteur »[53] [53] Paul Ricœur, ibid. , p.  16. ...
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), le traducteur opte le plus souvent pour une solution pratique : celle de la « correspondance sans adéquation »[54] [54] Paul Ricœur, ibid. , p.  19. ...
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. Ne pourrait-on pas en dire de même à propos des opérations de « traduction »[55] [55] L’usage de ce terme pour rendre compte des modalités...
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qui permettent à un citoyen ne disposant pas des compétences nécessaires pour opiner « politiquement » de le faire quand même en mobilisant des analogies et des correspondances empruntées à d’autres matrices culturelles issues de sa socialisation ou fournies par tel ou tel intermédiaire culturel qui entend faciliter l’opération de « conversion » pour mieux souvent en contrôler le résultat ? Prenons l’exemple des membres du bas clergé : en acceptant de politiser leur pastorale, ils deviennent aussi – probablement sans le savoir – des « traducteurs » capables de proposer des équivalences entre des catégories ou étiquettes politiques qui n’intéressent pas forcément les citoyens et des catégories de perception morales ou religieuses (le « bien », le « mal », le « juste », l’« injuste »…) qui renvoient à des univers de signification et de déférence beaucoup plus familiers à nombre d’entre eux. Là où s’arrête l’analogie suggérée avec les traducteurs littéraires, c’est bien sûr que les opérations de « conversion » envisagées ici n’ont guère vocation à obéir à un impératif de « fidélité » mais visent prioritairement à inscrire le comportement électoral dans un univers de sens et de croyances contrôlé par le clergé : d’où tout un travail d’interprétation et d’élaboration théologique qui vise à rendre crédible et acceptable le passage d’un registre d’évaluation à un autre et à en assurer l’efficacité du point de vue du contrôle social qu’il permet. Travail qui rend possible l’usage de catégories morales, voire religieuses pour juger une activité « politique » dont on conteste par là même l’autonomie.

13 Parler de contrôle social ne doit toutefois pas nous conduire à donner un caractère implacable à cette médiation idéologico-religieuse qui écraserait toute velléité de résistance de la part de populations rurales trop souvent perçues comme durablement « soumises », voire pire encore « consentantes » à leur propre dépossession politique. Pour rendre compte de cette situation faite d’incertitudes et de complexité sociale, il peut être utile de se référer à la théorie classique de la déférence telle que John Pocock l’a résumée dans un article déjà ancien. Pour l’historien américain, la déférence peut être définie « comme l’acceptation volontaire du leadership d’une élite par des personnes n’appartenant pas à cette élite, mais suffisamment libres comme acteurs politiques pour se montrer déférents de manière non seulement volontaire mais comme la résultante d’un acte politique »[56] [56] John G. A. Pocock, « The Classical Theory of Deference »,...
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. L’intérêt d’une telle formulation, largement reprise désormais par un certain nombre de travaux d’histoire électorale[57] [57] C’est notamment le cas à propos de l’Angleterre avec...
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, est de considérer que la légitimité de nombreuses autorités politiques tient, pour part non négligeable, à leur capacité à se voir « reconnaître » un ascendant sur les autres. Dans l’analyse des opérations de « traduction » opérées par le clergé catholique au moment des élections, cette approche nous invite à prendre en considération le travail indissociablement politique et religieux entrepris par de nombreux pasteurs catholiques pour justifier en situation leur autorité électorale, pour rendre « normale » l’équivalence qu’ils établissent entre le comportement religieux et l’attitude politique, entre la parole de Dieu et l’opinion électorale, pour se voir reconnaître le droit légitime d’influer sur l’opinion « politique » des catholiques[58] [58] Légitimité qui résulte d’une querelle de compétence...
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. Elle invite encore à constater la part intentionnelle et consentie de la relation cléricale. Ce faisant, elle contribue à voir aussi dans « la déférence cléricale » la résolution de nombreux électeurs de s’identifier pleinement à une culture catholique rebelle à sa privatisation et, plus généralement, à la sécularisation contemporaine de la société française.

14 Ce paradigme de la « traduction » offre également l’intérêt de nous inciter à penser la question complémentaire de la politisation en termes d’« acculturation culturelle »[59] [59] Olivier Ihl et moi-même avions suggéré cette piste dans...
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. Empruntée à l’anthropologie historique[60] [60] Pour une présentation, voir le chapitre classique de Nathan...
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ou culturelle (telle que l’incarnent, par exemple, les travaux classiques de Roger Bastide), cette notion vise à rendre compte tant des phénomènes de socialisation (au sens durkheimien d’intégration à un groupe social et d’apprentissage culturel) que des processus de contacts[61] [61] Il s’agit, par là aussi, de s’intéresser aux multiples...
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et plus encore d’« interpénétration » (selon Bastide) entre des cultures de statuts différents. Souvent mobilisée dans des situations marquées par de forts écarts culturels (situation coloniale ou migratoire[62] [62] Voir ici, par exemple, Russel L. Hanson, « The Political...
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, situation d’importation soudaine de technologie politique ou de modes d’organisation sociale imaginés ailleurs[63] [63] Voir l’étude ancienne de Bhuman Lal Joshi, Leo E. Rose,...
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…) où deux cultures (au moins : l’une endogène, l’autre exogène ; l’une dominante, l’autre dominée) sont amenées à interagir, la notion d’« acculturation » nous semble aussi pouvoir convenir au processus de politisation interne des sociétés européennes passées, voire présentes. Dans ce contexte, une confrontation existe aussi – on l’oublie trop souvent – entre une culture politique à prétention dominante (celle portée, par exemple, par les élites républicaines à partir du milieu du 19e siècle) et des univers mentaux et culturels plus anciens auxquels nombre d’acteurs sociaux restent attentifs. Une telle perspective a vocation à concilier la « République au village » chère à Maurice Agulhon avec les études qui attestent de l’existence de « République(s) du village », lieu(x) d’un véritable métissage culturel et politique favorisant la mobilisation électorale des plus humbles villageois[64] [64] Cette perspective critique à l’égard des travaux classiques...
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. Deux points complémentaires méritent d’être évoqués rapidement pour prendre la mesure des déplacements de perspective qu’opère ici le paradigme de la « traduction ». Il convient tout d’abord de préciser la notion d’« échange culturel » évoquée plus haut : sans remettre en cause le caractère inégal de cet échange qui peut prendre la forme d’une véritable confrontation, la notion d’« acculturation politique » suggérée entend insister sur la complexité, plus encore sur le caractère non univoque mais au contraire diversifié (dans ses formes et ses lieux d’effectuation) de ce contact entre deux cultures (au moins) qui agissent et réagissent entre elles, l’une sur l’autre. Rien ne serait plus erroné que de considérer que l’une des cultures écrase l’autre et la modèle, telle une cire molle, à son image. L’intérêt de la notion d’« acculturation » est de renvoyer l’étude de la politisation à une analyse en termes d’interactions qui résultent du contact de deux ou plusieurs cultures et d’obliger, ce faisant, le chercheur à conserver une attention au contenu de ces cultures hétérogènes et aux résistances[65] [65] En cela, on peut rapprocher cette problématique de celle...
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(idéologiques et pratiques) que rencontre la mise en place d’une culture civique et politique à prétention dominante. Dans ce cadre, l’« acculturation politique » ne se réduit pas à un cheminement unique, au simple passage de la culture dominée à la culture dominante, mais il se forme un processus inverse par lequel la culture dominée intègre certains éléments de la culture dominante sans perdre complètement ses caractères originaux. L’attention accordée aux compétences pratiques, aux catégories ordinaires de jugement « politique », aux astuces inventées par les électeurs permet de rendre compte de cette complexité[66] [66] Olivier Ihl et moi-même avions mis en pratique cette perspective...
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. Ainsi, le chercheur est aussi conduit à considérer les différents contextes dans lesquels l’électeur s’est familiarisé avec la pratique du vote et à envisager la contribution d’instances non politiques (notamment l’Église, l’école…) à la routinisation de l’acte d’opiner électoralement. En conséquence, cette perspective de travail modifie l’optique généralement privilégiée tant en histoire politique qu’en science politique, qui vise à étudier la politisation « par le haut »[67] [67] Optique largement présente, par exemple, dans l’ouvrage...
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, pour opter pour une approche « par le bas » complémentaire car attentive aux bricolages de sens et de pratiques mis en œuvre par les citoyens ordinaires, approche capable aussi de décrire avec prudence les processus sociaux et culturels d’imbrication entre différentes matrices culturelles (ce qui multiplie les voies de la politisation à prendre en considération), approche encore qui contribue à élucider (difficilement en raison de la pénurie des traces susceptibles d’en rendre compte fidèlement) les modalités sociales et culturelles de réappropriation des formes dominantes de la compétence politique. Et d’insister notamment sur les mécanismes locaux d’apprentissage de cette dernière. De ce point de vue, l’épistémologie idiographique de l’histoire politique (i.e. privilégiant l’examen des singularités et des contingences liées au contexte historique) favorise depuis longtemps la prise en compte de cette dimension localisée de l’acquisition de la capacité à opiner « politiquement » au moment des élections. Les historiens ont largement insisté, à juste titre, sur la spécificité des contextes locaux dans lesquels les processus de politisation(s) prennent corps et sens[68] [68] Voir ici les remarques stimulantes d’Alain Corbin, « Recherche...
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. Ce faisant, leurs travaux incitent à être attentif à ce que les électeurs font du vote : après tout, ce dernier « est tout sauf un instrument extérieur à ceux qui s’en servent »[69] [69] Olivier Ihl, Le vote, Paris, Montchrestien, 2000 (1re...
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. C’est là également une invitation à observer les opérations de « retraduction » que réalisent les votants pour se réapproprier un instrument de décision politique inventé ailleurs, à être sensible aux divers bricolages et tâtonnements – aujourd’hui oubliés et « naturalisés » – qui l’ont rendu possible. Produit d’une histoire sociale et culturelle, la compétence électorale correspond à un système de contraintes, de postures, de croyances auquel les électeurs ont dû progressivement s’accoutumer. Un système auquel certains groupes ont su parfois résister : évoquons, à titre d’exemple, le lent ralliement de la majorité des catholiques français du 19e siècle à ce mode de dévolution du pouvoir. Un système qu’ils ont souvent intégré en l’adaptant à des visées propres. C’est ce que montrent, par exemple, les travaux historiques consacrés aux Pyrénées au 19e siècle. À l’écoute de la communauté villageoise, prenant en compte les structures de la famille et de la parenté de cette « démocratie des maisons » (expression empruntée à Christian Thibon) qui caractérise certaines vallées des Pyrénées, ces enquêtes nous révèlent une société paysanne jalouse de son identité religieuse, animée par des logiques autonomes de comportement et des rationalités propres en matière politique. Loin d’être passive, la communauté villageoise sait utiliser ce qu’apporte la « modernité » pour défendre ses intérêts et préserver souvent durablement sa « dissidence »[70] [70] Cf. Christian Thibon, Pays...
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. Sensibles aux tensions entre les villages et l’État, ces travaux savent aussi montrer comment la collectivité villageoise a « réussi à adapter, à médiatiser ces mécanismes [ceux de la vie politique et économique moderne] afin de les rendre compatibles avec son mode traditionnel d’organisation communautaire »[71] [71] Édouard Lynch, Entre la commune...
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. Trop peu connues des politistes, ces enquêtes éloignent de toute vision verticale (du haut vers le bas, de la ville vers la campagne) de l’acquisition de la compétence « politique » et de la politisation pour décrire « la République du village »[72] [72] L’expression est empruntée à Christian Thibon, Pays...
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. Ils scrutent les usages différenciés et souvent rebelles du bulletin de vote, démêlent l’écheveau de pratiques tout à la fois modernes et traditionnelles[73] [73] De telles modalités de transaction sont loin d’être...
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qui contribuèrent historiquement à forger l’opinion des sans opinion.

15 Cette perspective socio-historique d’appréhension des questions liées à la compétence à opiner « politiquement » nous semble largement convergente avec une série d’études sociologiques ou anthropologiques récentes qui ont contribué en France à décrypter la grammaire complexe des façons ordinaires de faire de la politique. Qu’elles mettent en œuvre des démarches qualitatives[74] [74] Outre les enquêtes dont Alfredo Joignant et Daniel Gaxie...
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(entretiens semi-directifs, focus group) ou des observations ethnographiques[75] [75] À l’exemple de la belle enquête de Philippe Aldrin,...
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, ces études contribuent à nous dépendre d’une conception univoque de la compétence politique, largement irréaliste[76] [76] Je partage ici entièrement le jugement récent d’Alfredo...
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, mais longtemps dominante dans les études internationales de science politique consacrée à cette question. Si elle rend bien sûr moins probable la possibilité de mesurer simplement (notamment à partir d’une échelle ordinale) les écarts de compétence que l’on constate empiriquement aujourd’hui comme hier, elle contribue en échange à s’interroger de manière neuve sur les mécanismes concrets d’appropriation différenciée du « politique » et fait de cette hétérogénéité sociale mais aussi culturelle le point de départ d’un raisonnement sociologique compréhensif qui prend acte des limites d’une certaine définition béhavioriste de la compétence politique.

 

Notes

[ 1] Pour un bilan critique de cette littérature, voir, outre l’article de Loïc Blondiaux dans ce numéro, celui d’Alfredo Joignant, « Pour une sociologie cognitive de la compétence politique », Politix, 17 (65), 2004, p. 149-173. Voir également Vincent Tiberj, « Compétence et repérage politiques en France et aux États-Unis : une contribution au modèle de “l’électeur raisonnant” », Revue française de science politique, 54 (2), avril 2004, p. 261-287.Retour

[ 2] Ce thème est ainsi sous-jacent à la controverse qui opposa, il y a quelques années déjà, Jean Baudouin et Daniel Gaxie dans la Revue française de science politique, 44 (5), octobre 1994, p. 881-912.Retour

[ 3] Pour une illustration récente, voir l’ouvrage traduit d’Henry Milner, La compétence civique. Comment les citoyens informés contribuent au bon fonctionnement de la démocratie, Laval, Presses de l’Université de Laval, 2004.Retour

[ 4] Angus Campbell, Philip Converse, Warren Miller, Donald Stokes, The American Voter, New York, Wiley, 1960. Les résultats de cette enquête ont été confirmés et actualisés par Eric Ran Smith, The Unchanging American Voter, Berkeley, University of California Press, 1989.Retour

[ 5] Pour une dénonciation de cette éclipse de l’histoire dans les théories sociologiques issues de la « révolution béhavioriste », voir David Zaret, « From Weber to Parsons and Schutz : The Eclipse of History in Modern Social Theory », American Journal of Sociology, 85 (5), mars 1980, p. 1180-1201. Plus récemment, on trouvera dans l’ouvrage dirigé par Julia Adams, Elisabeth S. Clemens et Ann Shola Orloff (Remaking Modernity. Politics, History, and Sociology, Durham, Duke University Press, 2005, notamment p. 1-72) une présentation de l’actualité de ce débat aux États-Unis.Retour

[ 6] Daniel Gaxie, Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Seuil, 1978, chap. 1.Retour

[ 7] Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », reproduit dans Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, p. 222-235. À l’origine, le texte a été publié dans Les Temps modernes, 318, 1973, p. 1292-1307. Pour un débat sur ce texte, voir Gérard Grunberg, Nonna Mayer, Paul N. Sniderman (dir.), La démocratie à l’épreuve. Une nouvelle approche de l’opinion des Français, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, chap. 1 ; et récemment Patrick Lehingue, Subunda. Coups de sonde dans l’océan des sondages, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2007, p. 141 sq.Retour

[ 8] Cet article s’inscrit dans le cadre du programme de recherches Ecos-Conicyt sur « La compétence politique » (C01H02) dirigé par Alfredo Joignant (Chili) et Daniel Gaxie (France).Retour

[ 9] L’expression est empruntée à Theda Skocpol, « Sociology’s Historical Imagination », dans Theda Skocpol (ed.), Vision and Method in Historical Sociology, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, p. 1-21.Retour

[ 10] Sur ces contraintes qui rendent la connaissance « incertaine », voir la belle démonstration d’Immanuel Wallerstein, The Uncertainies of Knowledge, Philadelphie, Temple University Press, 2004, notamment chap. 3.Retour

[ 11] Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », art. cité, p. 222.Retour

[ 12] Cette homologie sera contestée par Guy Michelat et Michel Simon dans leur enquête classique sur les « sans réponse » aux questions politiques (Guy Michelat, Michel Simon, « Les sans réponses aux questions politiques : rôles imposés et compensation des handicaps », L’Année sociologique, 32, 1982, p. 84-85). Des mêmes auteurs, voir plus récemment, Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements, Paris, Presses de Sciences Po, 2004. Sur ce débat concernant le niveau de « performance politique », voir également Daniel Gaxie, « Au-delà des apparences… Sur quelques problèmes de mesure des opinions », Actes de la recherche en sciences sociales, 81-82, mars 1990, p. 97-112.Retour

[ 13] Peu importe, pour l’heure, que cette compétence soit exercée dans le cadre (artificiel) d’une enquête d’opinion par sondage ou dans le cadre d’une consultation électorale effective. Pierre Bourdieu suggère lui-même ce rapprochement lorsqu’il note « que l’enquête d’opinion traite l’opinion publique comme une simple somme d’opinions individuelles, recueillies dans une situation qui est au fond celle de l’isoloir, où l’individu va furtivement exprimer dans l’isolement une opinion isolée » (Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », art. cité, p. 231).Retour

[ 14] Pierre Bourdieu, ibid., respectivement p. 232 et p. 234.Retour

[ 15] Pierre Bourdieu, ibid.Retour

[ 16] Pierre Bourdieu, ibid., respectivement p. 226-228 et p. 232.Retour

[ 17] Pierre Bourdieu, ibid., p. 227. La deuxième condition évoquée par Pierre Bourdieu est de lui « appliquer des catégories proprement politiques qui peuvent être plus ou moins adéquates, plus ou moins raffinée… » Nous verrons plus loin dans ce texte les implications historiques d’une telle définition.Retour

[ 18] Jean Leca, « Le repérage du politique », Projet, 71, 1973, p. 11-24. Sur l’importance de cet article séminal, voir le numéro publié sous la direction de Sophie Duchesne et Florence Haegel consacré aux « Repérages du politique. Regards disciplinaires et approches de terrain ». Espaces-Temps. Les Cahiers, 76-77, 3e trim. 2001. Je remercie Sylvie Strudel de m’avoir invité à faire ce rapprochement judicieux.Retour

[ 19] Jean Leca, « Le repérage du politique », ibid., respectivement p. 12 et p. 16.Retour

[ 20] Jean Leca, ibid., p. 12.Retour

[ 21] Dans ce dessein, l’analyse socio-historique doit aussi traiter des conditions sociales et culturelles de l’attribution à certaines catégories d’acteurs (les notables du village, les membres du clergé, les industriels, les propriétaires fonciers, les militants politiques…) de la légitimité à opiner, i.e. de la capacité à forger aussi l’opinion des autres.Retour

[ 22] Parmi les mécanismes de substitution évoqués tant par la littérature sociologique qu’historique, la contribution de certaines associations liées aux classes sociales culturellement défavorisées (syndicats, partis politiques de masse…) à la politisation de ces dernières a été bien mise en évidence, notamment dans les travaux portant sur le communisme français. Parce qu’elle renvoie le plus souvent à des mécanismes complexes de diffusion d’un sentiment valorisant d’appartenance à base territoriale (le « communisme identitaire », par exemple) qui compense partiellement les handicaps sociaux et culturels, cette contribution traduit l’imbrication étroite et multiple entre le « social » et le « politique ». Pour un bilan de cette approche identitaire du communisme, voir Michel Hastings, « Le communisme saisi par l’anthropologie », Communisme, 45-46, 1er & 2e trim. 1996, p. 99-114, et récemment Julian Mischi, « Pour une histoire sociale du déclin du parti communiste », dans Florence Haegel (dir.), Partis politiques et système partisan en France, Paris, Presses de Sciences Po, 2007, p. 69-101. De manière significative, les enquêtes sociographiques disponibles confirment cet effet de contexte local. Voir ici notamment la démonstration classique de Guy Michelat, Michel Simon, « Les sans réponses aux questions politiques… », art. cité, p. 102 sq. Pour une suggestive mise en perspective historique et comparative de cette question, voir Stefano Bartolini, The Political Mobilization of the European Left (1860-1980), Cambridge, Cambridge University Press, 2000.Retour

[ 23] Abbé Domenech, Les confessions d’un curé de campagne, Paris, Gaume, 1883, p. 245. On trouve sous la plume de Jules Ferry, en 1863, un jugement ironique similaire à propos de l’indifférentisme politique du « peuple des paysans » : « C’est de ce regard vague, rêveur et las, où se reflètent tant de misères, que le campagnard voit passer les plus grandes choses de ce monde. La liberté est de ce nombre. Comme le railway, elle lui est indifférente. Elle ne le gêne pas, et il ignore encore qu’elle peut lui servir. De la République, il n’a retenu qu’une chose : les 45 centimes – rancune purement financière. De la monarchie parlementaire, il ne garde rien, ni amour, ni haine, ni souvenir ; comment l’aurait-il connue ? Le jour où elle tomba, il se réveilla citoyen, tenant dans sa main son huit-millionième de souveraineté. Il est permis de croire que le cadeau parut médiocre au grand nombre. Ils en usèrent avec leur douce apathie, faisant autant de constituants et de législateurs qu’on leur en demandait, et n’en pensant qu’une chose : c’est qu’ils coûtaient bien cher » (Jules Ferry, La lutte électorale en 1863 (1863), repris dans Jules Ferry, La République des citoyens, Paris, Imprimerie nationale, 1996, t. I, p. 153-154).Retour

[ 24] Antonin Rondelet, Les Limites du suffrage universel, Paris, Plon, 1871, respectivement p. 31-32 et p. 62.Retour

[ 25] Dans le reste de ce chapitre consacré à une compétition électorale en 1876, l’abbé Domenech ne cache pas son peu d’estime pour la façon moderne de faire de la politique et notamment pour le travail électoral des candidats qui veulent « escroquer les voix dans nos campagnes » (Abbé Domenech, Les confessions…, op. cit., p. 241). Fidèle à une représentation négative de l’activité politique largement partagée par le clergé catholique de son époque, ce clerc dénonce plus loin les catégories usuelles de jugement « politique » mises en œuvre par les paysans de ce village qui voteront en masse pour le candidat républicain, conduisant l’abbé Domenech à quitter cette paroisse infidèle : « Tout le reste s’y donne la main, et ce reste est un monde de causes, d’effets et de sentiments. Le paysan vote pour ou contre les curés, les nobles et les riches habituellement représentés par le candidat conservateur. […] Ce vote est en outre inspiré par des rancunes personnelles, le charlatanisme et les mensonges des candidats républicains et de leurs agents » (Abbé Domenech, ibid., p. 245-246).Retour

[ 26] On se souvient que l’un des acquis de l’enquête que Michel Offerlé a jadis consacré à la mobilisation électorale est d’avoir fortement nuancé la coupure entre un monde urbain (synonyme de modernité) et une société rurale (victime d’archaïsmes) en établissant notamment que le taux d’inscription sur les listes électorales est plus élevé à la campagne qu’à la ville et que les taux de mobilisation électorale y sont fréquemment supérieurs aux taux urbains. Cf. Michel Offerlé, « Mobilisation électorale et invention du citoyen. L’exemple du milieu urbain français à la fin du 19e siècle », dans Daniel Gaxie (dir.), Explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Paris, Presses de Sciences Po, 1985, chap. 6.Retour

[ 27] La distinction entre obstacles sociaux et obstacles culturels est pour partie analytique tant l’articulation entre ces deux dimensions est souvent forte sur un plan empirique.Retour

[ 28] Voir ici Daniel Gaxie, Le cens caché…, op. cit., notamment p. 164 sq.Retour

[ 29] Que cela se fasse au nom d’une critique légitime du culturalisme, ou au nom d’une nécessaire analyse sociologique des déterminants culturels de la vie politique, importe peu.Retour

[ 30] L’importance que nous accorderons dans la suite de cet article à la matrice religieuse ne doit pas faire oublier la contribution d’autres matrices, notamment syndicales ou militantes, à ce travail différencié de politisation(s). Je remercie Jean-Luc Parodi d’avoir appelé mon attention sur ce point.Retour

[ 31] Qu’on me permette de renvoyer à Yves Déloye, Les voix de Dieu. Pour une autre histoire du suffrage électoral : Le clergé catholique français et le vote (19e-20e siècles), Paris, Fayard, 2006. Voir également Yves Déloye, « Socialisation religieuse et comportement électoral en France. L’affaire des “catéchismes augmentés” (19e-20e siècles) », Revue française de science politique, 52 (2-3), avril-juin 2002, p. 179-199.Retour

[ 32] Le poids des intérêts familiaux doit ici être pris en considération. À l’encontre d’une vision trop individualiste du suffrage politique et des formes de compétence que ce dernier mobilise, on voudrait insister ici sur le fait que les mesures d’encadrement électoral mises en œuvre par le clergé catholique attestent, pendant longtemps encore, de la prégnance d’une conception familialiste du suffrage qui fait de la femme, bien qu’exclue du droit de suffrage jusqu’en 1944, un acteur crucial de la décision politique en France.Retour

[ 33] Considérant cet interventionnisme comme le simple prolongement de leur mission pastorale, les prêtres de l’époque prétendent ainsi moraliser la vie électorale pour mieux dépolitiser leur propre engagement. Cette stratégie argumentative est particulièrement présente dans les textes que l’abbé Charles Aubry rédige au début du 20e siècle pour ses fidèles du Val-d’Ajol (Vosges). Son recueil de chroniques paroissiales publié en 1908 nous servira ici de témoin principal. Nostalgique d’une époque où l’influence du curé s’exerçait « facilement », pour ne pas dire naturellement, ce curé vosgien va fréquemment prendre sa plume pour justifier l’attitude des curés en « politique ». Voulant voir dans cette dernière qualification « vague » une « tactique des sectaires » pour disqualifier le comportement légitime des pasteurs catholiques, l’abbé Ch. Aubry entend rappeler quelques évidences théologiques. Comme « théologien, la valeur du suffrage, les applications du suffrage relèvent de sa science ». Certes, ce « droit » connaît localement des usages et des adaptations propres au contexte dans lequel le « pasteur d’âmes » intervient. De manière générale, reconnaît d’ailleurs le curé vosgien, le prêtre ne doit pas « entrer lui-même dans la lutte électorale, parce que le ministère paroissial prime l’intérêt électoral ». Cette prudence doit amener le clergé à s’abstenir « dans l’accomplissement de ses fonctions sacerdotales publiques » d’une double tentation politique : « la politique de parti et la politique de personnes ». Elle ne doit toutefois pas le conduire à déserter « un champ très vaste, celui des principes. C’est à lui d’éclairer les fidèles sur les devoirs civiques qui intéressent leur conscience, par exemple, sur l’obligation de voter pour des candidats respectueux de nos croyances et de nos libertés ». Se contentant ainsi d’indiquer « les principes qui doivent diriger les chrétiens dans leurs devoirs civiques », le curé – « docteur officiel de la religion » – entend simplement assumer la mission traditionnelle d’« instruction civique et religieuse » des ouailles qui lui sont confiées. Ce faisant, il se borne à rappeler, « sans que cela puisse offenser personne, je suppose, que bien voter n’est pas une chose indifférente, mais un devoir et un devoir très grave, parce que le vote entraîne de très graves conséquences ». Dès lors, le curé peut et doit légitimement « vote[r] et recommande[r] de voter en toute indépendance, selon sa conscience, en songeant pour lui-même et en faisant simplement observer aux autres qui relèvent de son autorité pastorale, que chacun dans l’acte moral accompli, est responsable devant Dieu du vote qu’il aura donné » (Charles Aubry, Le curé devant ses paroissiens. Le religieux devant le peuple, Sedan, Imprimerie Ovide Prin, 1908).Retour

[ 34] L’expression est empruntée à Jean de Bonnefon, Soutanes politiques, Paris, V. Havard, 1893.Retour

[ 35] Et ce, notamment parce que la culture catholique contribue à l’intériorisation d’un sentiment de « remise de soi » à la hiérarchie ecclésiale qui, au moment des élections, favorise l’intériorisation de sentiments et de représentations en vertu desquelles les croyants doivent s’en remettre aux personnes influentes de la communauté (propriétaires fonciers, curés de campagne…). Comme nous l’avons suggéré ailleurs (Yves Déloye, École et citoyenneté. L’individualisme républicain de J. Ferry à Vichy : controverses, Paris, Presses de Sciences Po, 1994, p. 131-132), une telle culture tend à pérenniser durablement en France la dépossession des électeurs catholiques au profit des notables qui se voient, seuls, reconnaître la « compétence statutaire » nécessaire pour opiner de manière sûre. De manière contemporaine, les travaux de Guy Michelat et Michel Simon confirment que c’est chez les pratiquants, notamment en milieu rural, que le niveau « d’implication et de performance politique » est le plus faible en 1966 (Guy Michelat, Michel Simon, « Les sans réponses aux questions politiques… », art. cité, p. 108-109).Retour

[ 36] Ces catégories ordinaires de jugement « politique » sont aussi largement présentes dans la propagande républicaine de l’époque. Dans son étude monographique, Christian Estève relate ainsi les efforts réalisés par le discours républicain pour « se mettre à la portée de l’électeur ». Il cite notamment l’exemple d’un journal local qui invite les paysans devenus « les égaux des grands » à « combattre les méchants » [en l’occurrence les candidats conservateurs soutenus par le clergé cantalien]. Cf. Christian Estève, À l’ombre du pouvoir. Le Cantal du milieu du 19e siècle à 1914, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2002, p. 365.Retour

[ 37] Sur la genèse de ces schèmes de classification morale qui permettent aux citoyens de penser simplement leur pratique de la citoyenneté électorale, qu’on me permette de renvoyer à Yves Déloye, « Gouverner les citoyens. Normes civiques et mentalité en France », L’Année sociologique, 46 (1), 1996, p. 87-103.Retour

[ 38] L’importance accordée par la pastorale catholique à l’acte électoral favorise, dès le milieu du 19e siècle, une très forte dramatisation du choix que les citoyens français sont amenés à effectuer. Les professions de foi, les affiches et les brochures électorales propagées par le camp catholique n’hésitent pas à employer un vocabulaire grave qui établit systématiquement une série d’oppositions binaires simples car fortement polarisées : bonheur versus malheur, salut versus ruine, vérité versus erreur, progrès versus décadence, paix versus guerre. Ensemble d’oppositions qui contribue à réduire sensiblement le niveau de compétence nécessaire pour prendre part au vote et à orienter les électeurs catholiques vers les candidats fidèles à l’enseignement de l’Église : « Car, le bien ou le mal de la France, son salut ou sa perte, sa gloire ou sa honte, sont entre les mains des catholiques » (Anonyme, Les élections prochaines par un catholique, Paris, Librairie catholique internationale, 1885, p. 1).Retour

[ 39] Abbé Domenech, Les confessions…, op. cit., p. 242-243.Retour

[ 40] Une telle imbrication rend difficile le travail de hiérarchisation des facteurs explicatifs de la compétence ou de la performance politique dans une perspective historique. Brouillant les effets liés à la stratification sociale, différentes combinaisons entre les caractéristiques des individus (caractéristiques qui témoignent de l’insertion de ces derniers dans différents systèmes de rôles religieux, sociaux, politiques…) qui définissent leur identité sociale sont envisageables notamment en raison des phénomènes de cumul ou, au contraire, de compensation partielle que l’on peut observer entre les différentes matrices de compétence.Retour

[ 41] Le Pèlerin, 5 février 1876, p. 618.Retour

[ 42] Le vocabulaire utilisé dans ces articles est révélateur. Dans le numéro du 6 août 1881, l’hebdomadaire de la rue François 1er inaugure une nouvelle rubrique consacrée au « crime électoral » qu’il définit ainsi : « Ce sont les crimes des électeurs qui ont élu des députés rouges. Ces électeurs naïfs se lavent les mains comme Pilate, en disant : C’est notre député qui a fait la loi criminelle. Oui, mais qui a fait le député ? Vous, électeur, vous qui êtes ou bien un très grand criminel ou bien un fort gros imbécile ». Et de conclure qu’au moment du Jugement dernier, « le juge décidera si cet électeur a été assez ignorant pour être excusé » (Le Pèlerin, 6 août 1881, p. 505).Retour

[ 43] Le Pèlerin, 12 octobre 1885, dessin intitulé « L’urne », reproduit ci-contre. Sur l’importance de cette forme de pédagogie par l’image, voir récemment le très beau livre d’Isabelle Saint-Martin, Voir, savoir, croire. Catéchismes et pédagogie par l’image au 19e siècle, Paris, Honoré Champion, 2003.Retour

[ 44] Le Pèlerin, 13 mars 1898, dessin intitulé « La guerre de demain », reproduit ci-après.Retour

[ 45] Le Pèlerin, 11 mai 1924, dessin de Brousset, reproduit ci-après.Retour

[ 46] Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », art. cité, p. 227.Retour

[ 47] Sur les poncifs de cette représentation graphique de l’incompétence civique, voir Michel Offerlé, « Les figures du vote. Pour une iconographie du suffrage universel », dans « Dramaturgie du politique », Sociétés & Représentations, 12, octobre 2001, p. 124-130. Une version plus longue et surtout plus riche sur le plan iconographique a été publiée dans Michel Pertué (dir.), Suffrage, citoyenneté et révolutions (1789-1848), Paris, Société des études robespierristes, 2002, p. 99-168.Retour

[ 48] André Barbes, La politique d’un villageois, Paris, Librairie Victor Palmé, 1885, p. 99-100.Retour

[ 49] Voir notamment Daniel Gaxie, Le cens caché…, op. cit., chap. 6 et, du même auteur, le paragraphe qu’il consacre à la « retraduction des problématiques » dans son article « Au-delà des apparences… », art. cité, p. 108 sq.Retour

[ 50] Dans un ouvrage récent, Jacques Lagroye propose cette suggestive définition de la politisation entendue comme l’ensemble « des formes et des voies d’une conversion, celles de toutes sortes de pratiques en activités politiques » (Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2004, p. 4, souligné par nous).Retour

[ 51] Pour une démonstration complète, qu’on me permette de renvoyer à Yves Déloye, Les voix de Dieu…, op. cit., 2e partie. Dans cette perspective, on lira avec intérêt l’ouvrage, trop méconnu en France, de James R. Lehning, Peasant and French. Cultural Contact in Rural France During the Nineteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.Retour

[ 52] Paul Ricœur, Sur la traduction, Paris, Bayard, 2004, p. 14.Retour

[ 53] Paul Ricœur, ibid., p. 16.Retour

[ 54] Paul Ricœur, ibid., p. 19.Retour

[ 55] L’usage de ce terme pour rendre compte des modalités complexes de production d’une opinion « politique » est particulièrement précieux dès lors que l’on veut faire droit à la pluralité et à la diversité des sources potentielles de compétence à opiner. De même que la diversité des langues fait que la traduction littéraire existe, la pluralité des modes et des niveaux de compétence « politique » justifie l’existence pratique de ces opérations de « traduction » ou de « conversion ».Retour

[ 56] John G. A. Pocock, « The Classical Theory of Deference », American Historical Review, 81 (3), juin 1976, p. 516-523, dont p. 517. Pour une lecture de ce comportement, voir le numéro 69 de la revue Communications dirigée en 2000 par Claudine Haroche.Retour

[ 57] C’est notamment le cas à propos de l’Angleterre avec le débat ancien provoqué par l’emploi de ce terme par Walter Bagehot en 1860 pour rendre compte du comportement « déférent » du corps électoral anglais. De manière contemporaine avec les observations convergentes d’un John Stuart Mill ou d’un Hippolyte Taine sur la vie politique anglaise, le célèbre économiste utilise cette notion dans son article « The History of the Unreformed Parliament, and Its Lessons » repris ultérieurement dans The English Constitution (1872) et reproduit dans Walter Bagehot, The Collected Works of Walter Bagehot, Londres, The Economist, 1974, t. VI, p. 263-305. Sur ce point historiographique, voir les travaux de David C. Moore (The Politics of Deference. A Study of the Midnineteenth Century England Political System, Hassocks, Harvester Press, 1976, notamment p. 434-445) et ceux de Francis O’Gorman : « Electoral Deference in Unreformed England (1760-1832) », The Journal of Modern History, 56 (3), septembre 1984, p. 391-429, et Voters, Patrons and Parties. The Unreformed Electorate of Hanoverain England (1734-1832), Oxford, Clarendon Press, 1989, notamment p. 225-244. À la notion de « déférence structurelle » suggérant souvent un vote communautaire, soumis et presque instinctif des paysans anglais en faveur des grands propriétaires, F. O’Gorman préfère celle de « déférence mutuelle » forgée pour rendre compte du nécessaire travail politique des « patrons » de la communauté afin d’intégrer les préférences et les intérêts des électeurs. Dans d’autres travaux, cette perspective de recherches amène l’historien anglais à adopter une démarche largement compréhensive faisant du sens des opérations électorales l’objet principal de son investigation (Francis O’Gorman, « Campaign Rituals and Ceremonies. The Social Meaning of Elections in England (1780-1860) », Past and Present, 135, mai 1992, p. 79-115). En France, Christine Guionnet a montré tout l’intérêt de cette perspective pour nuancer l’importance accordée classiquement aux contraintes socio-économiques dans l’explication des comportements électoraux ruraux dans la première partie du 19e siècle (cf. Christine Guionnet, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, Paris, L’Harmattan, 1997, spécialement p. 87 sq).Retour

[ 58] Légitimité qui résulte d’une querelle de compétence entre ceux qui plaident en faveur d’une telle emprise religieuse sur le « terrain électoral » et ceux qui la contestent, à l’instar de cet auteur d’un opuscule publié en 1878 : « S’il est, en effet, une région interdite au prêtre, c’est bien celle de la politique. Le vrai ministère d’une religion de charité et de paix ne saurait sans manquer à son devoir mesurer son estime aux idées politiques de ses ouailles et considérer comme son adversaire celui qui professe une opinion différente de la sienne. Celui-là renierait le Christ, qui se détournerait de l’un des siens pour la raison qu’il le voit déposer dans l’urne un bulletin contraire au sien » (Arthur Robert, La politique des campagnes. Lettres à Pierre Mathurin cultivateur, Arcis-sur-Aube, s.e., 1878, p. 72).Retour

[ 59] Olivier Ihl et moi-même avions suggéré cette piste dans notre enquête ancienne sur les bulletins de vote annulés en 1881. Qu’on me permette de renvoyer ici à Yves Déloye, Olivier Ihl, « Légitimité et déviance. L’annulation des votes dans les campagnes de la Troisième République », Politix, 15, 3e trim. 1991, p. 13-24, notamment p. 23-24.Retour

[ 60] Pour une présentation, voir le chapitre classique de Nathan Wachtel, « L’acculturation », dans Jacques Le Goff, Pierre Nora (dir.), Faire de l’histoire, Paris, Gallimard, t. I : « Nouveaux problèmes », 1974 (Folio), p. 174-202.Retour

[ 61] Il s’agit, par là aussi, de s’intéresser aux multiples intermédiaires culturels et politiques qui, historiquement, contribuèrent à favoriser ces interactions porteuses de sens (curés de campagnes, journalistes locaux, notables…). Dans un récent livre, Jean-Yves Mollier analyse finement l’une de ces figures de médiation – le camelot ou le colporteur urbain – dont l’activité urbaine a largement contribué à « l’acculturation des masses à la politique » (Jean-Yves Mollier, Le camelot et la rue. Politique et démocratie au tournant des 19e et 20e siècles, Paris, Fayard, 2004, p. 127).Retour

[ 62] Voir ici, par exemple, Russel L. Hanson, « The Political Acculturation of Migrants in the American States », Western Political Quartely, 45 (2), juin 1992, p. 355-383.Retour

[ 63] Voir l’étude ancienne de Bhuman Lal Joshi, Leo E. Rose, Democratic Innovations in Nepal : A Case Study of Political Acculturation, Los Angeles, University of California Press, 1966.Retour

[ 64] Cette perspective critique à l’égard des travaux classiques d’un Maurice Agulhon ou d’un Eugen Weber est notamment défendue par Peter McPhee dans ces nombreux travaux. Spécialiste de l’histoire sociale et politique des campagnes françaises sous la Deuxième République (avec pour terrain d’études les Pyrénées-Orientales), l’historien australien remet en cause l’image – jugée simpliste – du paysan conservateur et ignare, étranger et indifférent à la politique nationale. Attentif à la vitalité de la culture politique populaire, Peter McPhee conteste aussi le schéma d’une politisation « par le haut » accordant aux bourgeois et aux petits-bourgeois le rôle d’intermédiaire entre la politique nationale et les paysans. Une telle lecture de la vie politique au village ne rend pas suffisamment compte, à ses yeux, de la capacité de la culture des paysans à absorber et à nourrir leur engagement politique national. Consacrant des pages passionnantes « à la politisation de la culture populaire catalane », l’auteur montre comment les « activistes villageois » savent « mêler leurs manifestations politiques aux célébrations rituelles de la culture catalane » (Peter McPhee, Les Semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales (1846-1852), Perpignan, Publications de l’Olivier, 1996, p. 294-295). C’est la capacité à user d’un répertoire d’action emprunté à la culture populaire et l’aptitude à le transformer en le politisant qui définissent ici les conditions de la réussite de l’entreprise de politisation et de francisation du Roussillon. Le fait d’investir d’une dimension politique les rituels de la communauté villageoise (fête patronale, carnaval, danses, chansons, folklores…), de la famille (baptêmes, mariages, enterrements « rouges »), de la vie religieuse (festivités du calendrier religieux) favorise largement le passage au politique et son enracinement dans la culture populaire. Les rites ruraux, culturels et religieux, sont ici utilisés pour transmettre des notions politiques abstraites (radicalisme, socialisme…). L’espace du politique ne se cantonne plus alors à celui des clubs et des élections : il s’inscrit profondément dans le tissu de la vie quotidienne du village. Du même auteur, voir aussi The Politics of Rural Life. Political Mobilization in the French Countryside (1846-1852), Oxford, Clarendon Press, 1992. Voir aussi James R. Lehning, Peasant and French…, op. cit.Retour

[ 65] En cela, on peut rapprocher cette problématique de celle mise en œuvre dans une perspective anthropologique par James C. Scott dans sa célèbre étude : Domination and the Arts of Resistance. Hidden Transcripts, New Haven, Yale University Press, 1990. Voir également John Gledhill, Power and Its Disguises. Anthroplogical Perspectives on Politics, Londres, Pluto Press, 1994. Pour une illustration socio-historique de ces modalités de résistance susceptibles de produire des opinions séditieuses dans l’espace public, voir la belle étude de Céline Braconnier, « Braconnages sur terres d’État. Les inscriptions politiques séditieuses dans le Paris de l’après-Commune (1872-1885) », Genèses, 35, juin 1999, p. 107-130. De la même auteure, voir aussi « Traquer le politique : le repérage policier à la fin du 19e siècle », EspacesTemps. Les cahiers, 76-77, 3e trim. 2001, p. 124-138.Retour

[ 66] Olivier Ihl et moi-même avions mis en pratique cette perspective de recherche dans notre enquête sur les bulletins de vote annulés lors des élections législatives du 21 août et du 4 septembre 1881. Cf. Yves Déloye et Olivier Ihl, « Des voix pas comme les autres. Votes blancs et votes nuls aux élections législatives de 1881 », Revue française de science politique, 41 (2), avril 1991, p. 141-170. Comme nous le suggérions alors, cet élargissement théorique ouvre la voie à une sociologie pratique de la citoyenneté proche, dans son inspiration, de la sociologie des textes élaborée notamment par D. F. McKenzie et Roger Chartier. Pour ce faire, le chercheur se doit d’étudier non seulement les formes définies et reconnues comme légitimes de compétence électorale, mais également les pratiques contestataires et déviantes (une certaine forme d’abstention, le vote dit « blanc » ou « nul ») qui affectent l’acte électoral.Retour

[ 67] Optique largement présente, par exemple, dans l’ouvrage important d’Alain Garrigou, Histoire sociale du suffrage universel en France (1848-2000), Paris, Seuil, 2002 (1re éd. : 1992), et dans les travaux prolongeant ce travail (Eric Phélippeau, Laurent Quéro, Christophe Voilliot…). Cette orientation explique probablement que les travaux de sociologie historique du travail électoral (entendu simplement comme l’ensemble des mécanismes d’encadrement du vote) soient plus fréquents que les approches « par le bas » nécessitant des sources plus difficiles d’accès et des modalités d’analyse plus interprétatives et moins déterministes.Retour

[ 68] Voir ici les remarques stimulantes d’Alain Corbin, « Recherche historique et imaginaire politique. À propos des campagnes françaises au 19e siècle », dans La politisation des campagnes au 19e siècle (France, Italie, Espagne, Portugal), Rome, École française de Rome, 2000, p. 47-55. Voir aussi l’article très complet de Gilles Pécout, « La politisation des paysans au 19e siècle. Réflexions sur l’histoire politique des campagnes françaises », Histoire et sociétés rurales, 2, 2e sem. 1994, p. 91-125.Retour

[ 69] Olivier Ihl, Le vote, Paris, Montchrestien, 2000 (1re éd. : 1996), p. 133 sq.Retour

[ 70] Cf. Christian Thibon, Pays de Sault. Les Pyrénées audoises au 19e siècle : les villages et l’État, Paris, CNRS éditions, 1988.Retour

[ 71] Édouard Lynch, Entre la commune et la nation. Identité communautaire et pratique politique en vallée de Campan (Hautes-Pyrénées) au 19e siècle, Tarbes, Archives des Hautes-Pyrénées, 1992, p. 181.Retour

[ 72] L’expression est empruntée à Christian Thibon, Pays de Sault…, op. cit., p. VI.Retour

[ 73] De telles modalités de transaction sont loin d’être l’apanage d’une région en particulier. Évoquons simplement les travaux de Jean-Louis Briquet, qui entend à son tour être attentif aux « façons dont les paysans [corses] élaborent eux-mêmes le sens de leurs pratiques » (Jean-Louis Briquet, « Les “primitifs” de la politique. La perception par les élites du vote en Corse sous la Troisième République », Politix, 15, 3e trim. 1991, p. 32). Et ce faisant, il insiste sur une dimension fondamentale du processus de politisation : « la manière dont les ruraux réinterprètent les rapports sociaux dans lesquels ils sont impliqués à la lumière de catégories politiques inédites » (Jean-Louis Birquet, ibid., p. 42).Retour

[ 74] Outre les enquêtes dont Alfredo Joignant et Daniel Gaxie rendent compte dans le cadre de ce numéro de la Revue française de science politique, voir le travail de Sophie Duchesne et Florence Haegel, notamment « Entretiens dans la cité, ou comment la parole se politise », EspacesTemps. Les cahiers, 76-77, 3e trim. 2001, p. 95-109.Retour

[ 75] À l’exemple de la belle enquête de Philippe Aldrin, « S’accommoder du politique. Économie et pratiques de l’information politique », Politix, 16 (64), 2003, p. 177-203. Voir aussi tout récemment les nombreuses notations suggestives de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La Démocratie de l’abstention, Paris, Gallimard, 2007.Retour

[ 76] Je partage ici entièrement le jugement récent d’Alfredo Joignant, « Pour une sociologie cognitive… », art. cité, p. 150.Retour

Résumé

S’appuyant sur l’histoire électorale française, l’article tend à établir que l’appréhension traditionnelle de la notion de compétence politique autonomise par trop cette dernière d’autres matrices sociales, culturelles ou religieuses qui contribuent pourtant à forger l’opinion que se font les citoyens au moment des élections. Parce qu’il privilégie l’échelle des acteurs et celle des communautés locales, parce qu’il partage le souci de restituer les logiques de mobilisation et de participation électorales, et donc de retrouver les formes différenciées de politisation(s) des citoyens, le regard socio-historique favorise le renouvellement des paradigmes susceptibles de rendre compte des mécanismes de production sociale de la compétence à opiner « politiquement ». Au paradigme de la domination privilégié, on associera ici celui de la « traduction » susceptible de penser la politisation en termes d’échanges et de transferts culturels.



Based on French electoral history, the article tends to establish that the traditional apprehension of the notion of political competence exaggerates its autonomy from the other social, cultural or religious matrices which contribute to forging citizens’ opinions at the time of the elections. Because it privileges the level of the actors and that of the local communities, because it shares the concern to restore the logics of mobilization and electoral turnout, and thus to find the various familiar forms of politicization of the citizens, the socio-historical approach facilitates the renewal of paradigms able to account for the mechanisms of social production of « political » beliefs. To the paradigm of privileged domination, we associate that of the « translation » making it possible to account for politicization in terms of exchanges and cultural transfers.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Yves Déloye « Pour une sociologie historique de la compétence à opiner « politiquement » », Revue française de science politique 6/2007 (Vol. 57), p. 775-798.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2007-6-page-775.htm.
DOI : 10.3917/rfsp.576.0775.