- Xénophobie, « cultures politiques » et théories de la menace
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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de science politique Cairn.info respecte votre vie privéeCertaines sociétés d’Europe de l’Ouest se révèlent-elles davantage xénophobes que d’autres, et surtout pourquoi ? Certaines démocraties apparaissent-elles mieux armées contre la « tentation xénophobe », présente ou future ?
2 L’audience électorale des partis politiques d’extrême droite, pour marquante qu’elle soit, n’est pas nécessairement représentative des attitudes de l’ensemble d’une population nationale. Que sait-on alors des variations nationales des attitudes xénophobes ? Les comparaisons internationales systématiques visant à comprendre, à l’échelle de l’Europe de l’Ouest, la dimension nationale de ces attitudes demeurent peu nombreuses, la recherche ayant surtout porté jusqu’ici sur les causes ou variables individuelles – sociodémographiques et psychosociales – du phénomène[1] [1] Pour un tour d’horizon, voir notamment J. Duckitt, The...
suite. Mais le développement de grandes enquêtes internationales par sondage a néanmoins suscité, dans la période récente, plusieurs analyses en termes de contexte national[2] [2] M. Coenders, Nationalistic Attitudes and Ethnic Exclusionism...
suite.
3 Ces travaux se réfèrent pour l’essentiel aux « théories de la menace » (Threat Theories[3] [3] Concernant l’effet sur les attitudes xénophobes de plusieurs...
suite) : une population se montrerait d’autant plus xénophobe qu’elle estime que les minorités ethniques font peser une menace sur ses propres intérêts. Appliquées à l’analyse contextuelle internationale comparée de la xénophobie, ces théories ont conduit à souligner l’influence de phénomènes comme l’immigration ou la présence de minorités ethniques[4] [4] Voir notamment L. Quillian, « Prejudice as a Response...
suite : une société présenterait des niveaux de xénophobie d’autant plus élevés qu’elle comprend une forte proportion de minorités ethniques, ou qu’elle connaît une immigration intense.
4 Ces résultats soulèvent cependant un certain nombre de questions : l’effet des variables contextuelles associées aux théories de la menace (immigration, etc.) ne dépend-il pas des caractéristiques « structurelles » des sociétés européennes, ou relevant de l’histoire longue de ces pays ? Les études empiriques des « cultures politiques » attirent ainsi l’attention sur la permanence de différences nationales au regard des phénomènes que constituent le « libéralisme culturel » ou le « capital social », qui structurent les attitudes individuelles dans un grand nombre de domaines[5] [5] Pour une étude classique des cultures politiques dans une...
suite. De même, la plus grande expérience ou familiarité des sociétés d’immigration ancienne avec la « question ethnique » semble a priori susceptible d’influencer – via le débat public notamment – la perception des minorités concernées. Dans quelle mesure la xénophobie relève-t-elle alors de l’histoire et de la « culture » caractéristiques d’une société donnée (à travers l’implantation de normes et valeurs dominantes), ou de phénomènes plus ou moins contingents (situation économique, immigration), réputés induire le sentiment d’une menace ?
5 Pour le savoir, nous nous appuierons sur les résultats de grandes enquêtes européennes par sondage, au premier rang desquelles l’enquête Eurobaromètre « Racisme » (2000). Celle-ci permettra d’abord d’interroger la possibilité d’un « classement européen » de la xénophobie, qui tienne compte du caractère multidimensionnel des attitudes observées. Nous nous demanderons alors dans quelle mesure les variables associées aux théories de la menace permettent d’expliquer les résultats obtenus, avant de formuler puis tester un modèle théorique alternatif. Plutôt que de choisir entre l’approche économique ou « instrumentale » (théories de la menace) et axiologique ou « culturelle », nous tenterons ainsi d’appliquer au cas européen l’hypothèse historique de Myrdal, qui permet d’envisager la complémentarité des deux types de phénomènes : à l’implantation d’une norme et de valeurs « de tolérance » s’oppose couramment la persistance de peurs ou le sentiment d’une menace relative à l’altérité ethnique, le niveau de xénophobie d’une société donnée pouvant alors se comprendre comme le résultat du conflit entre ces deux phénomènes[6] [6] Ou la résolution des dilemmes individuels qui y sont associés. ...
suite.
6 Par « xénophobie », nous désignons l’ensemble des attitudes[7] [7] « L’attitude » peut se définir comme la disposition...
suite négatives envers les minorités ethniques[8] [8] La notion de « minorité ethnique » désigne...
suite, soit la définition classique du concept anglo-saxon d’ethnic prejudice (que traduit mal le français « préjugé »). La xénophobie apparaît-elle alors davantage répandue dans certaines sociétés d’Europe de l’Ouest ? La mesure, dans une perspective internationale comparée, des attitudes xénophobes soulève plusieurs difficultés. Comment s’assurer d’abord que les questions de sondage visant à mesurer la xénophobie ont été partout comprises de la même manière ? Une même question ou notion prend parfois, selon le pays considéré, des significations ou connotations différentes, qui rendent difficile dans une perspective comparée l’interprétation des réponses.
7 Une deuxième difficulté tient à ce que la xénophobie constitue certainement, à l’échelle européenne, un phénomène multidimensionnel. On doit alors se demander si le « classement européen » de la xénophobie ne dépend pas de la dimension considérée : la position relative, du point de vue de la xénophobie, de deux ou plusieurs pays varie-t-elle selon qu’on focalise l’attention sur telle dimension ou tel aspect du phénomène ?
8 L’enquête Eurobaromètre « Racisme » pour l’année 2000 constitue, de par la très grande variété des indicateurs disponibles, un moyen privilégié d’explorer les différentes dimensions des attitudes xénophobes[9] [9] L’enquête présente cependant un certain nombre de lacunes :...
suite : dans quelle mesure les Européens distinguent-ils entre différentes questions ou enjeux relatifs à la xénophobie, et lesquels ? L’analyse factorielle a permis de mettre au jour les principales dimensions de la xénophobie, comparables d’un pays à l’autre[10] [10] Soulignons que nos analyses excluent d’emblée le Luxembourg...
suite (tableau 1).
Tableau 1 - « Classement européen » de la xénophobie : moyennes nationales* sur différentes dimensions (année 2000)[11] [11] Ici, un résultat élevé s’interprète – à l’inverse...
suite
9 Ces résultats confirment d’abord l’opportunité d’une comparaison européenne des attitudes xénophobes : les Européens distinguent, indépendamment du pays considéré, différents enjeux concernant la xénophobie, qui tendent à transcender les spécificités nationales. Les jugements exprimés ne relèvent donc pas strictement des mêmes « logiques » selon qu’ils concernent (dans l’ordre du tableau) le contrôle de l’immigration à destination de son pays (doit-on fixer des limites ?), le caractère multiethnique d’une société donnée (la diversité ethnique comme principe ou valeur est-elle bien acceptée ?), le renvoi pur et simple des immigrés dans leur pays d’origine, et l’adhésion à plusieurs stéréotypes négatifs concernant les minorités ethniques[12] [12] Pour la méthode, les indicateurs et le calcul des résultats...
suite. La sélection d’indicateurs composant, dans plusieurs pays, les mêmes dimensions permet également d’écarter les questions dont la compréhension varie d’un pays à l’autre, du fait notamment de difficultés de traduction[13] [13] On peut distinguer les équivalents « sémantiques »...
suite.
10 On doit alors se demander dans quelle mesure la position relative de chaque pays dépend de la dimension considérée, question qui interroge la possibilité d’un classement européen de la xénophobie. Nombre de pays présentent, sur la plupart des dimensions, des niveaux relatifs de xénophobie consistants, qu’ils apparaissent spécialement élevés (cases foncées) ou au contraire limités (cases gris clair). On peut donc établir un classement européen des attitudes xénophobes, qui permette au moins de distinguer quatre groupes de pays : la Grèce, la Belgique et l’Allemagne enregistrent des niveaux de xénophobie nettement plus élevés que l’Espagne, la Finlande ou la Suède. Entre les deux, la France, la Grande-Bretagne, l’Autriche, l’Irlande et le Danemark présentent des taux globalement supérieurs aux Pays-Bas, à l’Italie ou au Portugal.
11 Le positionnement relatif de plusieurs pays (France, Danemark et surtout Pays-Bas) connaît cependant, sur certaines dimensions, des variations notables : aux Pays-Bas notamment, la xénophobie se révèle comparativement limitée sur l’ensemble des dimensions, à l’exception de « limiter l’immigration ». Cela invite à interroger la spécificité de ce pays[14] [14] Autrement dit : aux Pays-Bas, l’attitude négative...
suite, mais confirme également la nécessité d’un classement multidimensionnel de la xénophobie : la réduction du phénomène à une dimension unique reviendrait à classer certains pays en fonction de leur positionnement exceptionnel sur une dimension spécifique.
12 La comparaison de ces résultats avec ceux de l’enquête Eurobaromètre « Racisme » pour l’année 1997 indique que les différences nationales de xénophobie possèdent, à l’instar des différentes dimensions mises au jour, une certaine stabilité dans le temps (annexe 2). Plusieurs tests statistiques (technique d’analyse dite « multiniveaux ») permettent alors de montrer que les différences nationales ne reflètent pas simplement l’effet de variables individuelles, ou « effets de composition » (annexe 3) : les attitudes xénophobes dépendent pour partie de phénomènes relatifs au contexte national, que nous pouvons alors tenter de mettre au jour.
13 Les différences nationales de xénophobie dépendent-elles de l’immigration à destination d’un pays donné, et plus largement de phénomènes contextuels induisant potentiellement le sentiment d’une menace ? Les travaux visant à expliquer, de manière systématique, les différences nationales de xénophobie à l’échelle européenne se réfèrent de manière privilégiée aux théories de la menace. Ces théories se fondent, dans la lignée de Blumer ou Sheriff, sur une idée simple : un individu ou une population se montrent d’autant plus xénophobes qu’ils craignent que la présence, dans une zone géographique donnée, de minorités ethniques ne nuise à leurs propres intérêts.
14 Plusieurs auteurs insistent alors sur le bien fondé de certaines craintes (résultant notamment de la concurrence, sur certains marchés de l’emploi, d’une main-d’œuvre immigrée) et tendent à voir dans la xénophobie un phénomène rationnel. Pour d’autres, ces craintes ont surtout leur source dans des stéréotypes réputés peu fondés. Appliquées à l’explication des différences nationales de xénophobie, ces théories ont attiré l’attention sur des phénomènes contextuels pouvant favoriser la perception des minorités ethniques comme une menace et partant, la xénophobie : phénomènes démographiques et migratoires d’une part (immigration, proportion de minorités ethniques, etc.), économiques de l’autre (récession et chômage).
15 Si les études empiriques ne sont pas très nombreuses, elles concluent généralement à l’existence d’un effet, sur les attitudes xénophobes, de plusieurs variables de contexte : taux d’immigration, proportion estimée de minorités ethniques, et récession économique[15] [15] Ces études laissent cependant en suspens d’importantes...
suite. D’après les travaux de Coenders ou Quillian, la proportion de minorités ethniques constitue l’un des principaux facteurs contextuels des attitudes xénophobes. D’où la formulation d’une première hypothèse : les différences nationales de xénophobie telles que nous les avons mises au jour reflèteraient simplement la proportion relative, dans chaque pays, de minorités ethniques. Les sociétés traditionnelles d’immigration se révéleraient en conséquence davantage xénophobes que les société d’immigration plus récentes, ou sociétés traditionnelles d’émigration vers l’étranger (Europe du Sud notamment).
16 Le tableau 2 présente alors, pour chaque pays, le taux d’étrangers non européens (UE 15, année 1999), qui fournit une estimation indirecte de la proportion de minorités ethniques. Cette estimation donne elle-même une indication de l’intensité, à moyen ou long terme, de l’immigration : on distingue ainsi les pays traditionnels d’immigration (dont la France, la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, qui présentent des taux parmi les plus élevés) des pays qui possèdent plutôt une tradition d’émigration vers l’étranger (Grèce, Espagne, Portugal, etc.).
Tableau 2 - Proportions d’étrangers non européens[16] [16] Source : Eurostat, Statistical Yearbook 2003. The Statistical...
suite (pour 10 000 habitants) et scores de « menace induite » associés
17 Afin de faciliter la lecture des résultats, nous avons attribué des points (entre – 2 et + 2, et jusqu’à – 3 et + 3 en cas d’écarts relatifs très marqués) reflétant les différences les plus significatives : la menace induite est d’autant plus forte que ce score est élevé (le classement européen en quatre groupes de pays se lit dans les séparations verticales du tableau).
18 La proportion estimée, via le taux d’étrangers non européens, de minorités ethniques suffit-elle alors à expliquer les différences nationales de xénophobie ? Ce n’est pas vraiment ce qu’on observe : la relation attendue entre taux d’étrangers non européens et xénophobie vaut pour quelques pays (taux élevé et xénophobie répandue en Allemagne, vice versa en Espagne et en Finlande), mais demeure inopérante dans un grand nombre de cas (xénophobie répandue et étrangers peu nombreux en Irlande ou en Grèce, vice versa aux Pays-Bas ou en Suède, etc.)
19 La proportion nationale de minorités ethniques ne suffit donc pas à comprendre les niveaux relatifs de xénophobie, ce qui ne disqualifie pas pour autant les explications en termes de « menace » : les différences observées pourraient renvoyer à un autre phénomène national induisant le sentiment d’une menace, ou à l’influence cumulée de plusieurs phénomènes. Nous pouvons alors tester le lien entre les différences nationales de xénophobie et d’autres variables contextuelles associées aux théories de la menace, telles que les identifie notamment la littérature comparée sur les attitudes xénophobes. Ainsi, l’immigration au moment de l’enquête (ou durant l’année qui précède[17] [17] Nous suivons ici l’exemple de M. Coenders, Nationalistic...
suite), si elle est élevée, induit potentiellement le sentiment d’une menace (que la proportion de minorités ethniques soit élevée ou pas). De même, l’accueil de réfugiés ou de demandeurs d’asile suscite parfois des débats et des craintes spécifiques[18] [18] Des pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas connaissent...
suite. Enfin, la dégradation de la situation économique (dont participe, ou qu’accompagne l’augmentation du chômage) constitue un facteur « d’insécurité » ou de menace favorisant, d’après Coenders[19] [19] M. Coenders, Nationalistic Attitudes…, cité. ...
suite, les attitudes xénophobes.
20 Le tableau 3 rappelle le taux d’étrangers non européens, puis présente respectivement, pour chaque pays, le taux d’immigration au cours de l’année précédant l’enquête (1999), le taux de demandeurs d’asile accueillis (1999) et l’évolution de la situation économique (PIB dit « réel »[20] [20] Le PIB dit «réel» (Real GDP per capita) permet de comparer...
suite) dans les années précédant l’enquête (1994-1999), qui reflète largement l’évolution du chômage[21] [21] Les analyses de M. Coenders, Nationalistic Attitude…,...
suite. L’attribution à chaque pays, sur chacune de ces variables, d’un certain nombre de points (entre -3 et +3) permet de calculer un score global de « menace contextuelle », ou niveau moyen de menace induite par l’ensemble des variables contextuelles considérées (dernière ligne du tableau).
Tableau 3 - Menace induite par plusieurs variables contextuelles : scores de « menace induite »pour chaque variable et « menace contextuelle globale », par pays[22] [22] Source : OECD, Trends in International Migration. SOPEMI...
suite[23] [23] Source : OECD, OECD Historical Statistics. 1970-1999,...
suite[24] [24] Cf. G. Almond, « Comparative Political Systems »,...
suite
21 Les différences nationales de xénophobie reflètent-elles alors les niveaux de menace induits par ces différents phénomènes contextuels ? Ce n’est pas exactement ce qu’on constate. La relation vaut pour plusieurs pays comme la Belgique, l’Allemagne (xénophobie répandue, haut niveau de « menace contextuelle » : proportion importante d’étrangers non européens, taux d’immigration élevé, etc.), la Finlande ou l’Espagne (xénophobie limitée, immigration et minorités ethniques peu nombreuses). Mais d’autres pays constituent clairement des « cas aberrants » : soit que la xénophobie apparaisse inexplicablement (d’après les variables prises en compte) élevée (Portugal et Grèce : cases gris clair), ou au contraire limitée (Pays-Bas et Suède : cases foncées).
22 Les différences nationales de xénophobie ne se réduisent donc pas à l’influence de facteurs contextuels largement contingents (situation économique, immigration) et induisant ponctuellement le sentiment d’une menace. L’effet de ces variables, s’il peut être confirmé, doit donc se comprendre en lien avec d’autres caractéristiques des pays étudiés, que les études comparées des attitudes xénophobes, pour l’essentiel, n’identifient pas vraiment.
23 Aux explications évoquant l’influence de phénomènes largement contingents (immigration, économie) induisant ponctuellement le sentiment d’une menace peuvent être opposées des hypothèses relatives aux « cultures politiques »[25] [25] Source : Eurostat, International Migration 2000. Résultats...
suite nationales, qui relèvent davantage de l’histoire longue ou des caractéristiques « structurelles » des sociétés étudiées.
24 Les études internationales et européennes comparées des « cultures politiques » révèlent en effet l’existence – en lien avec l’histoire et les traditions religieuses – de caractéristiques durables des systèmes de valeurs et des normes dominantes d’une société donnée, qui possèdent une influence sur les attitudes et comportements dans des domaines très divers[26] [26] Cf. ici encore G. Almond, S. Verba, The Civic Culture, op. ...
suite.
25 Les théories du capital social attirent ainsi l’attention sur le rôle de la densité, dans une société donnée, des interactions sociales basées sur le volontariat (secteur associatif notamment) et du niveau de confiance en autrui qui y est généralement associé (social trust)[27] [27] Bien qu’il s’agisse – plusieurs études le rappellent...
suite. Plusieurs études révèlent alors une relation entre le niveau, dans plusieurs pays, de participation associative et de confiance en autrui, d’un côté, et l’intérêt pour la chose publique, la confiance dans les institutions de l’État, l’engagement politique et la participation électorale, de l’autre[28] [28] Le capital social serait également lié à la performance...
suite : certains phénomènes de sociabilité constituent, à l’échelle d’une société, un capital favorisant le bon fonctionnement de la démocratie. Concernant plus directement notre objet, le capital social favoriserait en théorie la tolérance et l’altruisme : d’où l’hypothèse, dans une perspective comparée, que les différences nationales de xénophobie reflètent simplement les niveaux nationaux de capital social, facteur de tolérance envers les minorités ethniques.
26 Car c’est bien au niveau national, ou « macro », plutôt qu’individuel qu’il convient de mesurer, d’après plusieurs spécialistes, l’influence du capital social[29] [29] K. Newton, « Social Trust and Political Disaffection »,...
suite : ce ne serait pas tant, par exemple, la participation personnelle d’un individu à une association qui importe, que le fait d’évoluer dans une société au secteur associatif très dense, et ses conséquences indirectes sur les rapports sociaux en général.
27 Le tableau 4 présente ainsi, pour chaque pays, le niveau de participation associative et de confiance en autrui. La troisième ligne du tableau présente en outre les niveaux d’adhésion au principe général de « tolérance » – au sens où il ne concerne pas spécifiquement les minorités ethniques –, tels qu’on les mesure à partir d’une question de l’enquête Valeurs européennes (1999) : les enquêtés doivent choisir, parmi une série de onze principes ou valeurs, dont « La tolérance et le respect d’autrui », les cinq qu’ils estiment nécessaire d’encourager en priorité chez leurs enfants.
Tableau 4 - Indicateurs « d’ouverture » des « cultures politiques » : scores associés et« ouverture culturelle globale », par pays[30] [30] Pourcentage d’enquêtés ne mentionnant pas « la...
suite[31] [31] Deux considérations justifient qu’on affecte, dans le...
suite[32] [32] Il n’existe pas de définition consensuelle de ce qu’est,...
suite
28 L’implantation du principe général de tolérance constitue une composante centrale des cultures politiques dans leur dimension du « rapport à l’autre », directement liée en théorie au capital social, et dont la prise en compte apparaît – du point de vue de notre objet – essentielle. La comparaison des moyennes nationales (enquêtés ne choisissant pas, parmi les valeurs prioritaires, « La tolérance et le respect d’autrui », avant-dernière ligne du tableau) avec les moyennes nationales de xénophobie (tableau 1) confirme cependant la spécificité de chaque phénomène (le classement européen de l’adhésion au principe général de tolérance ne reproduit pas celui de la xénophobie, écartant ici le risque d’un raisonnement « circulaire », ou tautologique).
29 Nous avons alors calculé, dans la dernière ligne du tableau, un score résumant l’effet théorique cumulé de ces nouvelles variables de contexte : des niveaux élevés de participation associative, de confiance en autrui ou d’adhésion au principe général de tolérance (coefficient 2)[33] [33] Individus se déclarant membres d’une association (source :...
suite limitent en théorie les attitudes xénophobes (scores positifs). Cet indice reflète assez fidèlement les niveaux, dans les différentes sociétés d’Europe de l’Ouest, d’un certain « libéralisme culturel »[34] [34] Source : EVS 1999. La question est : « D’une...
suite, tel qu’il transparaît à travers l’étude approfondie, depuis plusieurs décennies, des valeurs européennes dans une variété de domaines (famille, travail, religion, politique, etc.)[35] [35] Et que mesurent mal, dans une perspective comparée, les...
suite. Les phénomènes mesurés permettent donc d’appréhender une dimension « d’ouverture » des cultures politiques[36] [36] L’idée « d’ouverture » des cultures politiques...
suite, dont le capital social constitue une composante essentielle. Les « cultures politiques » de l’Europe de l’Ouest – telles qu’on les appréhende dans leur dimension de « libéralisme culturel » – permettent-elles alors d’expliquer les différences nationales de xénophobie ? Certains pays comme la Grèce (xénophobie répandue, libéralisme culturel limité), la Finlande ou la Suède (vice versa) présentent des niveaux de « libéralisme culturel » concordant avec leur niveau de xénophobie. Mais la relation ne vaut plus pour la Belgique et le Danemark (xénophobie et libéralisme culturel élevés), le Portugal ou l’Espagne (vice versa), etc. : les différences nationales de xénophobie ne se réduisent pas à l’influence des « cultures politiques ».
30 L’échec de l’explication par l’un ou l’autre phénomène invite à considérer la complémentarité des théories relatives au sentiment de menace, d’un côté, et aux « cultures politiques », de l’autre. Les différences nationales de xénophobie s’expliqueraient ainsi par l’effet du contexte dans sa double dimension, à la fois normative (« cultures politiques ») et « instrumentale »[37] [37] Sur l’importance dans l’analyse sociologique de deux...
suite (menace induite).
31 Dans les années 1940, Gunnar Myrdal avait déjà formulé, pour le cas des États-Unis, une explication de ce type[38] [38] G. Myrdal, An American Dilemma. The Negro Problem and Modern...
suite : les attitudes envers la minorité noire dépendaient à la fois des normes associées au credo américain (dont l’égalité des chances, incompatible avec les lois ségrégationnistes) et des craintes suscitées par la perspective de l’égalité « raciale » (d’où l’existence, chez les individus partageant à la fois ces craintes et l’idéal du credo américain, de conflits ou dilemmes). De même, l’explication par Samuel Stouffer des attitudes envers la minorité communiste renvoyait conjointement à la norme de tolérance politique et aux craintes associées à la politique (dans un contexte de guerre froide) de l’Union soviétique[39] [39] S. Stouffer, Communism, Conformity and Civil Liberties,...
suite.
32 S’agissant de l’Europe contemporaine, les différences nationales de xénophobie pourraient alors s’expliquer, dans la même logique, par des effets de renforcement ou de compensation entre les phénomènes contextuels relatifs aux « cultures politiques » d’un côté (normes et valeurs du « libéralisme culturel »), et induisant de l’autre le sentiment d’une menace (immigration, récession économique, etc.).
33 Le tableau 5 présente, pour chaque pays, les scores de « menace contextuelle » et « d’ouverture culturelle ». Le score global, résumant l’effet théorique de l’ensemble des variables contextuelles prises en compte, apparaît dans la dernière ligne du tableau.
Tableau 5 - Scores résumant l’effet attendu du contexte national sur la xénophobie, par pays :effet conjoint de la « menace contextuelle » et de « l’ouverture culturelle »
34 Que constate-t-on ? Le fait le plus frappant concerne l’effet de compensation, pour tous les pays précédemment identifiés comme des « cas aberrants », de la menace contextuelle et de l’ouverture culturelle : chaque fois qu’un pays possède un niveau de menace contextuelle aberrant au vu de son niveau de xénophobie (cases gris clair ou foncées), il présente un niveau d’ouverture culturelle qui joue dans le sens opposé. La Suède offre ainsi, bien qu’elle enregistre un des plus faibles niveaux de xénophobie, un score de menace contextuelle particulièrement élevé (le pays accueille notamment une des plus fortes proportions d’étrangers non européens) ; mais son niveau exceptionnel d’ouverture culturelle (capital social élevé) reflète l’attachement à des valeurs susceptibles de contrer les effets du « sentiment de menace » (le constat vaut également pour les Pays-Bas). A contrario, la Grèce, qui présente le plus haut niveau de xénophobie, enregistre un score de menace contextuelle extrêmement limité ; mais elle montre également un niveau très faible « d’ouverture culturelle » (constat qui s’applique également au Portugal) : la Grèce reste marquée, depuis la chute du régime des colonels (1967-1974), par des valeurs autoritaires favorisant les attitudes xénophobes.
35 Intéressons-nous alors aux scores résumant l’effet global du contexte (dernière ligne du tableau), en comparant pour commencer les deux groupes de pays dont le positionnement est à la fois le plus extrême et le mieux assuré : Grèce, Belgique et Allemagne d’un côté, Suède, Espagne et Finlande de l’autre. Même si ces scores ne constituent jamais qu’une approximation de l’effet global du contexte national, ils distinguent très clairement les sociétés les plus et les moins xénophobes (scores positifs dans un cas, négatifs dans l’autre) ; entre les deux, le groupe incluant la Grande-Bretagne et la France présente des scores globalement supérieurs aux Pays-Bas, à l’Italie et au Portugal.
36 On semble ainsi disposer d’un modèle explicatif général, empiriquement efficace, des différences nationales de xénophobie en Europe de l’Ouest, qui souligne conjointement le rôle de deux grandes variables de contexte : des phénomènes plus ou moins contingents (immigration, récessions économiques) induisant ponctuellement le sentiment d’une menace, et d’autres davantage « structurels » et constitutifs des « cultures politiques » (capital social et ouverture culturelle).
37 On ne relève pas au final de cas véritablement aberrant. Mais dans quelques pays cependant, le score résumant l’effet global du contexte ne reflète qu’imparfaitement le niveau relatif de xénophobie, invitant à interroger l’influence – dans un nombre limité de cas – d’éventuels particularismes nationaux[40] [40] Ou influence potentielle sur les attitudes xénophobes de...
suite.
38 On se demande ainsi pourquoi le score (effet global du contexte) de la Belgique ou de la Grèce n’égale pas celui de l’Allemagne, où la xénophobie n’est pas plus répandue. Cela nous amène à souligner à nouveau, dans le cas de la Grèce, le caractère exceptionnellement limité de l’ouverture culturelle : la Grèce appartient à l’Union européenne (UE15), mais se distingue à la fois par sa tradition religieuse (religion orthodoxe) et un très faible niveau de développement économique. Sa culture politique semble marquée, aujourd’hui encore, par les valeurs autoritaires héritées des périodes de dictature (de 1936 à 1941, puis entre 1967 et 1974 sous le régime des colonels). Si cette spécificité transparaît très clairement à travers nos données, les codages utilisés, d’amplitude limitée (attributions de scores entre – 3 et + 3), ne la reflètent sans doute que de manière imparfaite. Nous pouvons donc estimer que le score final (effet global du contexte) sous-estime quelque peu l’impact, dans le cas de la Grèce, de la « culture politique ».
39 On se contentera de formuler, dans le cas de la Belgique, une hypothèse dont la vraisemblance nous paraît dépendre d’au moins deux conditions : elle doit renvoyer à un phénomène d’une ampleur suffisante pour influencer, à l’échelle nationale, les attitudes xénophobes, et qui se révèle d’autre part spécifique au cas de la Belgique (et ne pouvant donc participer de notre modèle explicatif général).
40 La Belgique semble marquée – plus qu’aucun des autres pays étudiés, et d’une manière qui lui apparaît spécifique – par ce qu’on peut qualifier de « crise de l’identité nationale »[41] [41] Cf. notamment P. Bataille, « L’expérience belge »,...
suite. Ce n’est certes pas le seul pays dont l’unité nationale se voit contestée par des mouvements régionalistes et séparatistes. Mais la Belgique présente des caractéristiques historiques qui rendent problématique toute définition d’une identité commune : alors que l’unification linguistique constitue historiquement un des actes fondateurs de l’unité nationale[42] [42] Cf. en particulier A. -M. Thiesse, La création des identités...
suite, la Belgique demeure divisée en grandes régions linguistiquement distinctes. C’est ce qui semble expliquer, dans le cas de ce pays, la saillance exceptionnelle d’une incertitude identitaire que nourrit la vigueur des revendications séparatistes, et à laquelle fait écho, de manière frappante, la littérature consacrée à l’idée de « belgitude »[43] [43] Cf. H. Dumont (dir. ), Belgitude et crise de l’État belge,...
suite, tentative de définition d’une identité belge.
41 Or, la difficulté à définir les frontières d’un ingroup (ou groupe de référence) constitue – c’est un constat solide de la psychologie sociale – un facteur d’anxiété favorisant le développement d’attitudes xénophobes[44] [44] Cf. par exemple R. Brown, Prejudice. Its Social Psychology,...
suite. Nous faisons donc l’hypothèse que le score résumant, pour la Belgique, l’effet global du contexte ne rend pas compte de l’impact d’une source spécifique de menace, qu’on peut qualifier « d’identitaire », et qui apparaît propre au cas de ce pays.
42 Le dernier cas problématique est celui de l’Autriche, qui présente un score (effet global du contexte) maximal pour un niveau de xénophobie certes élevé, mais nettement inférieur, par exemple, à celui de l’Allemagne. Les résultats de l’enquête Eurobaromètre « Racisme » pour l’année 1997 (annexe 2) sont ici éclairants : alors que le classement général de la xénophobie varie peu entre 1997 et 2000, l’Autriche quitte le groupe des sociétés les plus xénophobes (Grèce, Belgique et Allemagne) pour rejoindre des pays comme l’Angleterre ou la France. Ainsi, alors que le score résumant l’effet global du contexte reflète fidèlement le niveau de xénophobie de l’Autriche en 1997, ce n’est plus le cas en 2000, soit seulement trois ans après. Que s’est-il passé ?
43 Le phénomène le plus marquant, en lien avec les attitudes xénophobes, concerne l’entrée au gouvernement autrichien du parti d’extrême droite FPÖ[45] [45] Après avoir obtenu, aux élections parlementaires d’octobre...
suite dirigé par JorgHaider, qui entretient un rapport ambigu avec le passé nazi (le FPÖ étant issu en outre du VDU, qui regroupe nationalistes libéraux et anciens nazis). À l’échelle de l’Europe, dont plusieurs institutions restent marquées par la crainte d’un retour du fascisme, l’événement suscitera un véritable tollé[46] [46] Rappelons notamment que les 14 États de l’Union européenne...
suite, contribuant à stigmatiser – par voie médiatique notamment – la société autrichienne tout entière. Pour les Autrichiens, les opinions défavorables aux minorités ethniques ne revêtent dès lors plus tout à fait la même signification : elles tendent à s’identifier dans ce contexte à l’imaginaire du fascisme associé à la personnalité de Jorg Haider, qui fait assurément office, pour une partie de la population, de repoussoir. C’est ce qui pourrait expliquer la baisse (malgré tout limitée) de l’adhésion, entre 1997 et 2000, à différentes opinions défavorables aux minorités ethniques (baisse plus marquée sur la dimension « limiter l’immigration », thème privilégié de l’extrême droite autrichienne et européenne).
44 L’hypothèse satisfait tout au moins à nos critères de vraisemblance (cf. supra). Mais on doit surtout rappeler que les pays évoqués, pour mériter un examen plus approfondi, ne constituent jamais des cas proprement « aberrants » : les « particularités » considérées complètent éventuellement, mais ne constituent jamais le cœur de l’explication. Le modèle des « compromis » ou effets de compensation entre des phénomènes contextuels induisant un sentiment de menace, d’un côté, et des caractéristiques de culture politique, de l’autre, permet bien de comprendre dans l’ensemble les différences nationales, en Europe de l’Ouest, de la xénophobie.
45 Nos résultats permettent de distinguer plusieurs types de causes d’une xénophobie répandue, ou au contraire limitée : de faibles niveaux nationaux de xénophobie peuvent renvoyer, de manière privilégiée, à l’existence d’une culture politique spécialement « ouverte » (cas de la Suède), ou au caractère extrêmement limité de la « menace contextuelle » (comme c’est le cas pour l’Espagne). Mais le caractère limité de la xénophobie, ou la relative « tolérance » d’une société donnée paraît mieux garantie lorsqu’elle se fonde – plutôt que sur l’absence provisoire de phénomènes induisant le sentiment d’une menace – sur des caractéristiques durables de « culture politique ».
46 L’existence d’une culture politique « ouverte » devrait ainsi favoriser l’implantation d’une norme dite « antiraciste », ou de tolérance à l’altérité ethnique[47] [47] Norme dont l’implantation n’est certainement pas sans...
suite. D’où la formulation, en lien avec les variables contextuelles étudiées, d’une double hypothèse : la norme « antiraciste » serait d’autant mieux implantée que la « tolérance » d’une société relève de sa « culture politique » (plutôt que de l’absence de « menace ») ; elle se révélerait d’autant plus solide qu’elle a été d’une certaine manière « éprouvée » : un taux d’immigration ou une proportion de minorités ethniques élevés mettent pratiquement à l’épreuve et devraient contribuer à la « cristallisation » de principes qui, en l’absence de « menace » ou d’enjeu effectif, ne « coûtent » d’une certaine manière pas grand-chose.
47 Afin de le vérifier, nous pouvons tenter de mesurer l’adhésion, pour chaque pays, à la norme « antiraciste » dans une situation hypothétique de menace (soit le cas où le respect de cette norme possède, quel que soit le pays, un « coût », ou tend tout au moins à apparaître comme tel). Considérons alors l’indicateur suivant (EVS 99) : « Quand les emplois sont rares, les employeurs devraient embaucher en priorité des [Français] » (d’accord/pas d’accord/ni l’un ni l’autre).
48 La question soumet bien les enquêtés – même lorsqu’ils ne se sentent pas a priori menacés – à l’hypothèse d’une menace (« en cas de forte crise du chômage ») : elle constitue un test, à l’échelle européenne, de la solidité d’une norme dite « antiraciste » (ou « d’égalité ethnique », par opposition au principe d’une préférence nationale à l’emploi)[48] [48] P. Sniderman et al. , « Predisposing Factors and Situational...
suite. Le tableau 6 permet alors de comparer, lorsqu’on évoque pour chaque enquêté l’hypothèse d’une menace (ou à « menace potentielle égale »), les niveaux nationaux d’adhésion à cette norme (nous présentons également les scores, pour rappel, de « libéralisme culturel » et de « menace contextuelle »[49] [49] Nous avons également vérifié que les variations nationales,...
suite).
Tableau 6 - Enquêtés favorables à la préférence nationale à l’embauche en cas de chômage, par pays, en lien avec la « menace contextuelle » et « l’ouverture culturelle »
49 Le fait le plus marquant est que le « classement européen », sur cette question, ne reproduit pas celui de la xénophobie : le niveau national des attitudes xénophobes – qui dépend pour partie de phénomènes contingents – ne se confond pas avec le degré d’implantation d’une norme « antiraciste ». C’est vrai en particulier des pays dont la relative « tolérance » s’explique surtout par un faible niveau de « menace contextuelle » (immigration limitée notamment) : la norme « antiraciste » apparaît faiblement implantée au Portugal, en Italie ou en Espagne (plus de 60 % d’adhésion au principe de préférence nationale), où la xénophobie demeure malgré tout limitée. Elle se révèle plus solide (moins de 60 % d’adhésion à la préférence nationale) dans des pays comme la France, la Grande-Bretagne, la Belgique ou l’Allemagne, où la xénophobie apparaît pourtant comme nettement plus répandue.
50 La relative « tolérance » des sociétés d’Europe du Sud et d’immigration récente que constituent le Portugal, l’Italie ou l’Espagne se révèle ainsi – conformément à nos hypothèses – incertaine ou fragile, en contraste frappant avec les pays de l’Europe du Nord et protestante que sont le Danemark, les Pays-Bas et surtout la Suède : le rejet de la préférence nationale, qui peut ici s’ancrer dans des « cultures politiques » exceptionnellement « ouvertes », y apparaît deux à trois fois plus élevé (respectivement 34, 28 et 11 % d’adhésion seulement).
51 La norme dite « antiraciste » apparaît dans l’ensemble comme d’autant mieux implantée que le libéralisme culturel est élevé (culture politique « ouverte ») : le Danemark, les Pays-Bas et la Suède se distinguent à cet égard très clairement de tous les autres pays (comme l’indique la comparaison entre les deux premières lignes du tableau 6). Mais cela signifie-t-il pour autant que les phénomènes associés à l’immigration ne jouent aucun rôle dans l’implantation d’une norme de « tolérance » à l’altérité ethnique ?
52 Nous pouvons observer de ce point de vue le positionnement de la Finlande, qui constitue a priori un « cas aberrant » : le niveau exceptionnel de libéralisme culturel n’empêche pas, contrairement à ce qu’on observe pour les autres pays de l’Europe du Nord et protestante, un fort taux d’adhésion à la « préférence nationale » (65 %). Mais la Finlande se distingue très clairement du Danemark, des Pays-Bas ou de la Suède par un très faible niveau de « menace contextuelle » (tableau 6 bis) : tandis que ceux-ci enregistrent notamment une proportion de minorités ethniques trahissant l’ancienneté de l’immigration, la Finlande présente un taux d’immigration et une proportion d’étrangers extrêmement limités.
53 Le cas de la Finlande tend donc à confirmer notre deuxième hypothèse : la norme « antiraciste » se révèle d’autant plus solide que l’existence effective d’enjeux associés à l’ethnicité (en lien avec l’immigration) l’a d’une certaine manière « éprouvée ». Cette norme paraît au final nettement mieux implantée, à niveau de libéralisme culturel comparable, au Danemark, aux Pays-Bas ou en Suède qu’en Finlande, et un peu plus solide en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France qu’en Italie ou en Espagne : l’ancienneté de l’immigration paraît bien constituer un facteur de renforcement d’une norme « antiraciste » déjà favorisée – ou à laquelle ne s’oppose pas tout au moins – la « culture politique » d’une société donnée.
Tableau 6 bis - . Enquêtés favorables à la préférence nationale à l’embauche en cas de chômage, en lien avec la « menace contextuelle » et « l’ouverture culturelle » : Danemark, Pays-Bas, Suède et Finlande (rappel du tableau 6)
54 Des analyses complémentaires permettent alors de confirmer certaines spécificités de l’opinion concernant les minorités ethniques dans les sociétés d’immigration récente, et spécialement dans les pays d’Europe du Sud (Portugal, Italie et Espagne), qui possèdent plutôt une tradition d’émigration vers l’étranger (et dont le solde migratoire ne s’inverse qu’au tournant des années 1970-80[50] [50] Cf. par exemple R. King, « Southern Europe in the...
suite). La relative inexpérience de ces sociétés en matière d’immigration[51] [51] « Inexpérience » que reflète peut-être l’absence...
suite devrait ainsi se traduire – nous en faisons tout au moins l’hypothèse – par une moindre polarisation ou structuration de l’opinion sur les enjeux relatifs à l’ethnicité : la constitution d’oppositions structurées et de clivages dépend en effet de l’existence de débats – plus tardifs dans le sud de l’Europe – où des positions opposées s’incarnent dans des « camps » relativement définis[52] [52] Pour une étude exemplaire, dans le cas des États-Unis,...
suite (institutions politiques notamment : partis de droite et de gauche, etc.).
55 Les résultats d’analyses statistiques portant sur les causes individuelles – dans une perspective européenne comparée – des attitudes xénophobes permettent alors de confirmer la moindre polarisation de l’opinion concernant l’ethnicité dans le sud de l’Europe : les clivages, ou la structuration des attitudes selon un certain nombre de variables, paraissent moins marqués en Espagne, Italie ou au Portugal que dans les pays d’immigration plus ancienne[53] [53] En termes statistiques, cela signifie que la part de variance...
suite.
56 Nous pouvons étudier également, dans une perspective comparable, la minorité d’enquêtés possédant les attitudes les plus clivées en matière d’ethnicité : attitudes radicalement xénophobes ou hostiles, mais aussi, à l’inverse, systématiquement favorables aux minorités ethniques, et que nous pouvons qualifier en ce sens « d’antiracistes ». Le tableau 7 présente, pour chaque pays, la proportion d’enquêtés dont les opinions apparaissent le plus systématiquement favorables (« antiracistes ») ou défavorables (« xénophobes radicaux ») aux minorités ethniques[54] [54] Source : European Monitoring Center on Racism and Xenophobia,...
suite.
Tableau 7 - Pourcentages de « xénophobes radicaux » et « d’antiracistes », par pays
57 La part, pour chaque pays, d’une minorité radicalement xénophobe reproduit globalement notre classement européen de la xénophobie (elle diminue à mesure qu’on avance vers la gauche du tableau) : les pays d’Europe du Sud et d’immigration récente que sont l’Espagne, l’Italie ou le Portugal enregistrent ainsi une proportion limitée de « xénophobes radicaux ».
58 Mais le constat ne vaut plus concernant les individus systématiquement favorables aux minorités ethniques : la minorité que nous avons qualifiée « d’antiraciste » se révèle plus réduite dans les pays d’Europe du Sud (entre 13 et 16 % seulement). Elle apparaît en proportion plus élevée (22 à 25 %) dans les sociétés traditionnelles d’immigration– pourtant plus xénophobes – que sont la France, la Belgique, la Grand-Bretagne ou l’Allemagne, et plus encore aux Pays-Bas, en Finlande, au Danemark ou en Suède (31 à 33 %).
59 Les sociétés d’Europe de l’Ouest présentent ainsi dans l’ensemble une proportion d’individus « antiracistes » (partisans plus ou moins systématiques des minorités ethniques) à hauteur de l’implantation d’une norme dite « antiraciste », ou de tolérance à l’altérité ethnique (comme l’indique la comparaison entre les tableaux 6 et 7[55] [55] Et à l’exception notable, ici encore, de la Finlande. ...
suite). Ici encore, l’opinion paraît moins polarisée au Portugal, en Italie et Espagne, constat qui questionne d’une manière générale les potentialités de recomposition des attitudes xénophobes et la progression éventuelle de la xénophobie dans des sociétés aujourd’hui confrontées à une immigration plus intense.
60 Ces résultats attirent également l’attention sur un phénomène qui n’a pas été vraiment étudié : l’existence dans plusieurs sociétés – dont certaines n’apparaissent pas comme spécialement « tolérantes » – d’une minorité substantielle d’individus qui tendent à se montrer systématiquement favorables aux minorités ethniques. Une meilleure connaissance de cette minorité « antiraciste » permettrait à la fois d’éclairer les caractéristiques contemporaines de l’opinion europénne en matière d’ethnicité, mais aussi le rôle de cette minorité potentiellement active concernant l’éventuelle recomposition des attitudes en matière de « vivre ensemble ».
61 **
62 Les différences nationales de xénophobie ne se réduisent pas à des phénomènes contextuels comme l’immigration, qui favorisent le sentiment d’une menace : les théories de la menace (threat theories) ne paraissent donc pas suffisantes. Nous avons été ainsi amenés à complexifier, en référence à Myrdal, ce cadre théorique, pour tenir compte également des « cultures politiques », qui puisent dans l’histoire longue des sociétés nationales.
63 Le sentiment de menace associé au contexte national (« menace contextuelle ») et les « cultures politiques » conjuguent ainsi leurs effets, qui peuvent jouer dans des sens opposés, sur les attitudes xénophobes. Alors que la prise en considération d’un seul type de variable ne rend pas compte des différences nationales observées, ce modèle associant les composantes « instrumentales » et axiologiques de la xénophobie[56] [56] Il apparaît cohérent avec le conseil d’Elster, qui estime...
suite apparaît comme empiriquement efficace.
64 Il permet également d’aller un peu plus loin dans la compréhension des différences nationales de la xénophobie. Nous avons montré en effet que seule une culture politique « ouverte » (capital social élevé) permettait l’implantation d’une norme dite « antiraciste ». La relative « tolérance » des sociétés d’Europe du Sud et d’immigration récente, qu’explique surtout la faiblesse de la « menace contextuelle », paraît ainsi fragile : elle ne semble guère résister à l’apparition d’une menace, qui pourrait devenir de plus en plus saillante à mesure que l’immigration augmente. Les attitudes y apparaissent en outre comme moins polarisées que dans d’autres sociétés : si les « xénophobes radicaux » sont peu nombreux, les individus systématiquement favorables aux minorités ethniques, et que nous avons qualifiés « d’antiracistes », ne le sont pas davantage.
65 En outre, « l’ouverture culturelle » ne semble se traduire par l’implantation d’une norme antiraciste que lorsqu’elle a été d’une certaine manière « éprouvée » par un haut niveau de menace contextuelle, ou l’existence d’une immigration ancienne : c’est ce qui paraît expliquer la singularité de la Finlande au regard des autres pays de l’Europe du Nord et protestante qui connaissent, contrairement à ce pays, une proportion élevée de minorités ethniques.
66 Ces résultats interrogent l’avenir des sociétés d’Europe de l’Ouest en matière d’acceptation des minorités ethniques. Un des principaux enjeux concerne l’évolution des attitudes en lien avec la question de l’islam et la perception d’éventuels conflits de valeurs : la présence, dans plusieurs pays d’Europe, d’importantes minorités musulmanes suscite des craintes qu’on peut qualifier de « culturelles ». Elles se fondent en particulier sur l’idée que certains principes fondateurs de ces sociétés se verraient aujourd’hui contestés, au premier rang desquels l’égalité entre les hommes et les femmes, ou la tolérance des minorités sexuelles. Le cas des Pays-Bas paraît ici exemplaire, qui a vu surgir un débat très intense sur la compatibilité d’une norme de tolérance avec les attitudes et comportements, présumés ou réels, de certains musulmans[57] [57] P. Sniderman, L. Hagendoorn, When Ways of Life Collide :...
suite. Aux Pays-Bas mais aussi en Grande-Bretagne, les modèles d’intégration dits « multiculturels » font l’objet depuis plusieurs années d’une contestation croissante[58] [58] Cf. notamment H. Entziger, « The Parallel Decline...
suite.
67 Quelles conséquences faut-il attendre de ces évolutions sur la xénophobie des populations d’Europe de l’Ouest ? On peut craindre que la saillance ou la conscience accrue de problèmes associés à une minorité de musulmans, voire d’immigrés d’Europe de l’Est, n’influence la perception de l’ensemble des minorités ethniques, et ne nourrisse en conséquence les attitudes de rejet. Mais si « l’amalgame » constitue une hypothèse sérieuse, le mouvement historique de l’opinion des sociétés occidentales témoigne plutôt d’une dissociation croissante des attitudes et enjeux concernant l’ethnicité[59] [59] Voir, pour les États-Unis, S. Howard et al. , Racial Attitudes...
suite : accepter les minorités ethniques n’implique pas de souscrire à l’ensemble des positions ou des politiques (« multiculturelles » notamment) qui leur sont réputées favorables. Et la critique d’une pratique culturelle ou identitaire spécifique n’est pas incompatible, a contrario, avec une attitude tolérante envers les minorités ethniques, ou la prise au sérieux des discriminations et des inégalités qui les touchent[60] [60] Voir pour les États-Unis (dissociation entre opinions relatives...
suite.
68 Ce balancement entre « amalgame » et « dissociation », ou la capacité à distinguer entre différents problèmes et enjeux, constitue un des principaux défis auxquels sont aujourd’hui confrontées, du point de vue de l’opinion, les sociétés d’Europe de l’Ouest. C’est un des défis que devra relever également la recherche sur ces thèmes : jusqu’où peut-on encore résumer, comme c’est souvent le cas, les attitudes relatives aux minorités ethniques à une unique mesure de xénophobie ? Il importe d’aller plus loin, en matière de comparaison internationale, que nous n’avons pu le faire dans le cadre de cet article : il s’agit de se demander, en particulier, pourquoi les Européens acceptent ou rejettent certaines politiques d’intégration des minorités, ou visant à supprimer les discriminations qui les touchent.
69 Dans quelle mesure les différences de xénophobie entre enquêtés reflètent-elles plutôt l’effet de variables individuelles, ou du contexte national ? La technique d’analyse dite multiniveaux (que nous réservons, dans le cadre de cette recherche, à ce seul usage[68] [68] Et non à celui, qui nous apparaît – comme nous l’expliquons...
suite), permet précisément de répondre à cette question : le tableau ci-dessus présente la part de variance attribuable à des différences de contexte national, ou « effet pays ». Si on prend pour référence les résultats obtenus dans le cadre de recherches comparables, « l’effet pays » apparaît, pour les dimensions « Limiter l’immigration » et « Stéréotypes négatifs », comme relativement élevé[69] [69] Marcel Coenders obtient ainsi, à partir des données de...
suite.
70 Cet « effet pays » ou attribuable au contexte n’est cependant qu’apparent (domaine de la statistique dite « descriptive »), au sens où il peut parfois se réduire à des « effets de composition » individuels : les différences constatées entre deux pays peuvent simplement refléter l’inégale distribution, dans chacun de ces pays, d’une variable individuelle (la société A paraît davantage xénophobe que la société B parce qu’elle comprend davantage d’individus ayant terminé précocement leurs études). La deuxième colonne du tableau présente « l’effet pays » après « contrôle » par les effets de composition individuels[70] [70] Soit l’effet des variables individuelles que constituent...
suite : la faiblesse de l’écart avec les premiers résultats confirme l’existence d’un « effet net » du contexte national, quantitativement substantiel, et que nous pouvons alors tenter d’expliquer.
[ 1] Pour un tour d’horizon, voir notamment J. Duckitt, The Social Psychology of Prejudice, Westport, Praeger, 1994 (1re éd. : 1992). Les nombreuses études relevant des « théories du contact » (Contact Theories) portent sur l’effet individuel de la fréquentation des minorités ethniques, et constituent pour l’essentiel des études de cas locales, sans dimension internationale comparée. Ces travaux aux résultats discordants ont été stimulés par les débats concernant les conséquences, Outre-Atlantique, de la « mixité raciale ». Cf. M. Hewstone, R. Brown (eds), Contact and Conflict in Inter-group Encounters, Oxford, Basil Blackwell, 1986 ; R. M. Stein, P. S. Shirley, A. L. Rinden,« Reconciling Context and Contact Effects on Racial Attitudes », Political Research Quarterly, 53 (2), juin 2000, p. 285-303.
[ 2] M. Coenders, Nationalistic Attitudes and Ethnic Exclusionism in a Comparative Perspective. An Empirical Study of Attitudes Toward the Country and Ethnic Immigrants in 22 Countries, thèse de doctorat, Université de Nijmegen, 2001 ; L. Quillian, « Prejudice as a Response to Perceived Group Threat : Population Composition and Anti-Immigrant and Racial Prejudice in Europe », American Sociological Review, 4, 1995, p. 586-611 ; et plus récemment S. Weldon, « The Institutional Context of Tolerance for Ethnic Minorities : A Comparative, Multilevel Analysis ofWestern Europe », American Journal of Political Science, 50 (2), avril 2006, p. 331-349. Notons que les comparaisons internationales des attitudes xénophobes ne constituent pas nécessairement des analyses contextuelles : beaucoup portent plutôt sur l’effet, constaté dans une diversité de cas ou pays, d’une ou plusieurs variables individuelles.
[ 3] Concernant l’effet sur les attitudes xénophobes de plusieurs types de menace perçue (en termes économique, d’insécurité physique ou sur le plan des valeurs), voir P. Sniderman, L. Hagendoorn, P. Markus, « Predisposing Factors and Situational Triggers : Exclusionary Reactions to Immigrant Minorities », American Political Science Review, 98 (1), 2004, p. 35-49 ; et sur l’interaction entre menace perçue et valeurs autoritaires : S. Feldman, « Enforcing Social Conformity : A Theoryof Authoritarianism », Political Psychology, 24 (1), 2003, p. 41-74. Pour des développements plus théoriques, sur la menace comme « menace effective », voir L. A. Coser, The Functions of Social Conflict, Glencoe, The Free Press, 1956 ; et H. M. Blalock, Toward a Theory of Minority-Group Relations, New York, John Wiley & Sons, 1967 ; et sur le sentiment de menace en lien avec des informations ou des perceptions biaisées, voir H. Blumer, « Race Prejudice as a Sense of GroupPosition », The Pacific Sociological Review, 1 (1), 1958, p. 3-7 ; M. Sherif, C. W. Sherif, Social Psychology, New York, Harper & Row, 1969.
[ 4] Voir notamment L. Quillian, « Prejudice as a Response to Perceived Group Threat… », art. cité ; et M. Coenders, Nationalistic Attitudes and Ethnic Exclusionism in a Comparative Perspective…, cité.
[ 5] Pour une étude classique des cultures politiques dans une perspective internationale comparée, voir d’abord G. Almond, S. Verba, The Civic Culture. Political Attitudes and Democracy in Five Nations, Princeton, Princeton University Press, 1963 ; et pour des analyses européennes plusrécentes (à partir des enquêtes Valeurs européennes) : W. Arts, J. Hagenaars, L. Halman (eds), The Cultural Diversity of European Unity : Findings, Explanations and Reflections from the EuropeanValues Study, Leiden, Brill, 2003 ; et P. Bréchon, J. F. Tchernia (dir.), numéro spécial « Les valeurs des Européens, les tendances de long terme », Futuribles, 277, juillet-août 2002. Sur le capital social, voir notamment le numéro spécial, « Confiance et capital social », Revue internationale de politique comparée 10 (3), 2003, ainsi que D. Stolle, M. Hooghe (eds), Generating Social Capital : Civil Society and Institutions in Comparative Perspective, New York, Cambridge University Press, 2003.
[ 6] Ou la résolution des dilemmes individuels qui y sont associés. Cf. G. Myrdal, An American Dilemma. The Negro Problem and Modern Democracy, New York, Harper & Row, 1944.
[ 7] « L’attitude » peut se définir comme la disposition plus ou moins favorable/défavorable d’un individu envers un objet donné : cf. ici M. P. Zanna, J. K. Rempel, « Attitudes : A New Lookat an Old Concept », dans A. Bar-Tal, A. Kruglanski (eds), The Social Psychology of Knowledge, New York, Cambridge University Press, 1988, p. 315-334. L’emploi de cette notion classique de la psychologie sociale permet notamment de disposer d’une définition opérationnelle de la xénophobie (nous savons mesurer les attitudes).
[ 8] La notion de « minorité ethnique » désigne les individus qui tendent à être perçus comme différents, du point de vue de la nationalité, de la « culture », de la religion ou d’une supposée« race », de la plupart des individus d’une population nationale. C’est donc le regard de l’autre qui définit ici, en cohérence avec notre objet d’étude, l’ethnicité. Sur cette notion, voir en particulier P. Poutignat, J. Streiff-Fenart, Théories de l’ethnicité, Paris, PUF, 1999 (1re éd. : 1995), et pour une acception proche de la nôtre, P. Brass, Ethnicity and Nationalism. Theory and Comparison, Londres, Sage, 1991.
[ 9] L’enquête présente cependant un certain nombre de lacunes : manquent notamment des indicateurs de racisme dans l’acception biologique du terme (infériorité naturelle de certaines races humaines), d’antisémitisme et d’islamophobie, ainsi que certaines variables explicatives des attitudes xénophobes, concernant en particulier la fréquentation des minorités ethniques (fréquence et nature du « contact »). Sur les enquêtes Eurobaromètre, cf. P. Bréchon, « Les grandes enquêtes internationales (Eurobaromètres, Valeurs, ISSP) : apports et limites », L’Année sociologique, 52 (1), 2002, p. 105-130 ; et P. Bréchon, B. Cautrès (dir.), Les enquêtes Eurobaromètres. Analyse comparée des données socio-politiques, Paris, L’Harmattan, 1998.
[ 10] Soulignons que nos analyses excluent d’emblée le Luxembourg et l’Irlande du Nord, pour lesquels on ne dispose que d’un échantillon réduit et dont la situation atypique soulève des problèmes de comparabilité spécifiques. Précisons également que nous avons systématiquement distingué, pour nos analyses, ex-Allemagne de l’Ouest et de l’Est, la proximité des résultats nous conduisant finalement à abandonner cette distinction. S’agissant de la Belgique, nous avons constaté la proximité, sur chaque dimension, de la xénophobie dans les trois grandes régions.
[ 11] Ici, un résultat élevé s’interprète – à l’inverse des autres dimensions – dans le sens d’une plus grande « tolérance » (valorisation de la diversité ethnique comme principe ou valeur).
[ 12] Pour la méthode, les indicateurs et le calcul des résultats du tableau – dont ne nous intéressent pas tant ici la valeur absolue que les écarts nationaux relatifs –, cf. annexe 1. Soulignons que les implications de ces résultats dans la compréhension de la production des jugements en matière « d’ethnicité » ont fait l’objet dans notre thèse de doctorat d’analyses complémentaires, qui dépassent le cadre de cet article.
[ 13] On peut distinguer les équivalents « sémantiques » (traduction littérale d’un terme d’une langue vers une autre) des équivalents « fonctionnels » (traduction éventuellement non littérale, mais qui respecte le sens du terme ou de la question traduite). La difficulté vient de ce que les équivalents sémantiques ne constituent pas nécessairement de bons équivalents fonctionnels et qu’il n’existe pas toujours d’équivalent fonctionnel parfait. Ainsi, en Allemagne, les termes « immigré »ou « migrant », dans leur traduction littérale, ne font pas partie du langage courant. De plus, les termes désignant communément les immigrés ou minorités ethniques évoluent : si Ausländer (« étranger ») demeure usité, ce n’est plus le cas de Gastarbeiter (« travailleur invité », en référence à une immigration perçue comme temporaire). Dans l’Eurobaromètre « Racisme » (2000), la notion d’étrangers non européens est introduite par une périphrase (Menschen, die nach Deutschland gekommen sind, um hier zu leben, die aber keine Bürger eines Mitgliedslandes der Europäischen Union sind, voir annexe 1 pour la traduction française). En outre, on ne peut jamais présumer complètement de la manière dont les interviewés comprendront une question donnée. À quoi pensent ainsi les enquêtés lorsqu’on les interroge sur « les immigrés venant de pays situés hors de l’Union européenne », ou « les personnes d’autres races, religions ou cultures » ? À strictement parler, comme pour les concepteurs de l’Eurobaromètre, ces formulations renvoient à des groupes et à des enjeux différents. Cependant, le fait que des questions utilisant l’une ou l’autre formulation composent une même dimension tend à montrer qu’il n’en va pas de même pour la majorité des enquêtés :on peut faire l’hypothèse que ces formulations évoquent largement, du point de vue de l’opinion, les minorités réputées « problématiques » (Turcs en Allemagne, Maghrébins en France, etc.) Cela montre bien la nécessité de vérifications a posteriori : l’analyse factorielle permet de montrer que des questions différentes composent une même dimension, ou participent d’une même attitude. Une même question ne peut participer, dans différents pays, d’une même dimension ou attitude que si elle a été partout comprise de manière équivalente : l’analyse factorielle comparée à laquelle nous nous sommes livrés permet donc d’écarter les questions dont la traduction et plus généralement« l’équivalence fonctionnelle » d’un pays à l’autre posent problème.
[ 14] Autrement dit : aux Pays-Bas, l’attitude négative ou critique envers l’immigration apparaît moins liée aux autres dimensions de la xénophobie que dans d’autres pays. Nous sommes tentés d’évoquer ici les débats consécutifs à « l’épisode Pim Fortuyn », qui voient s’exprimer une critique de l’immigration ne mettant pas nécessairement en cause les principes de tolérance auxquels les Néerlandais sont réputés attachés, et s’y réfèrent même parfois de manière explicite (concernant en particulier l’oppression que subissent certaines femmes musulmanes).
[ 15] Ces études laissent cependant en suspens d’importantes questions, concernant notamment l’interprétation de leurs propres résultats : pourquoi l’effet de certaines variables de contexte vaut-il seulement, par exemple, sur certaines dimensions des attitudes relatives aux minorités ethniques ?Cette incertitude interprétative invite à se référer, s’agissant de l’analyse comparée de l’Eurobaromètre « Racisme » (2000), au classement multidimensionnel de la xénophobie.
[ 16] Source : Eurostat, Statistical Yearbook 2003. The Statistical Guide to Europe. Data 1991-2001 (rappelons qu’on utilise ici les données de l’année 1999, les termes « non-Européen »renvoyant donc à l’Europe des Quinze). Les chiffres concernant l’Italie et la Grèce concernent respectivement les années 1998 et 2000 (pas de données disponibles pour 1999).
[ 17] Nous suivons ici l’exemple de M. Coenders, Nationalistic attitudes…, cité, qui fait l’hypothèse d’un relatif décalage temporel entre l’apparition d’un phénomène donné (comme l’augmentation de l’immigration) et son impact sur l’opinion.
[ 18] Des pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas connaissent ponctuellement des débats surla question spécifique de l’asile.
[ 19] M. Coenders, Nationalistic Attitudes…, cité.
[ 20] Le PIB dit «réel» (Real GDP per capita) permet de comparer le niveau de prospérité économique de différents pays : sa valeur ne dépend pas, contrairement au PIB dit nominal, de l’inflation ni de la valeur différentielle des monnaies nationales (qu’expriment les taux de change).Cf. United Nations Development Programme, Human Development Report 1998, New York, Oxford University Press, 1998.
[ 21] Les analyses de M. Coenders, Nationalistic Attitude…, cité, révèlent que l’évolution du PIBet du taux de chômage sont trop étroitement corrélées pour figurer conjointement dans un même modèle statistique (« multicolinéarité »), ce qui signifie que l’évolution de l’un reflète largement celle de l’autre.
[ 22] Source : OECD, Trends in International Migration. SOPEMI 2003 Edition, 2004.
[ 23] Source : OECD, OECD Historical Statistics. 1970-1999, 2000.
[ 24] Cf. G. Almond, « Comparative Political Systems », Journal of Politics, 18 (3), 1956, p. 391-409. Nous pouvons considérer avec Almond et Powell que l’idée de culture politique exprime d’abord un projet, visant à relier les éléments micro (individuels) et macro (relatifs aux systèmes politiques) de l’analyse politique : « Comment passe-t-on de l’étude de l’individu dans son contexte politique à l’étude du système politique dans son ensemble ? Comment relie-t-on les entretiens et réponses individuels et les études de cas des actions individuelles, aux données statistiques agrégées et aux modèles de comportements collectifs [group behavior patterns] qui reflètent l’évolution du comportement global d’un système [the course of a system’s total behavior] ? La culture politique, en révélant les modèles des orientations envers l’action politique [patterns of orientations to political action], nous aide à relier les tendances individuelles aux caractéristiques du système ». Cf. G. Almond, G. Powell, Comparative Politics : A Developmental Approach, Boston, Little Brown, 1966, p. 51-52. Almond définit la culture politique comme « le modèle particulier d’orientation senvers l’action politique [the particular pattern of orientations to political action] » (art. cité, p. 396).Partant de cette acception très large, Almond et Verba ont privilégié l’étude, dans un ouvrage de référence, des systèmes d’attitudes politiques caractérisant différentes démocraties d’Europe de l’Ouest : cf. G. Almond, S. Verba, The Civic Culture, Princeton, Princeton University Press, 1963.De ce point de vue, auquel se rattache une tradition de recherche empirique, l’étude des cultures politiques rejoint celle des systèmes d’attitudes et de valeurs politiques au sens large (ce qui semble trop restreindre la portée du concept, un problème dont nous ne discuterons pas ici). S’agissant d’expliquer des comportements ou des attitudes spécifiques, l’approche par les cultures politiques permet de réaffirmer – au-delà des motivations de nature économique ou en termes de « choix rationnel » – le poids potentiel et souvent constaté des systèmes de croyance caractérisant une société donnée. Sur ces différents points, voir S. Chilton, « Defining Political Cultures », The Western Political Quarterly, 41 (3), 1988, p. 419-445 ; D. Gaxie, Culture et Politique, Paris, Economica, 3e éd., 1993 ; et Y. Schemeil, « Les cultures politiques », dans M. Grawitz, J. Leca, Traité de science politique, Paris, PUF, vol. 3, 1985, p. 237-307.
[ 25] Source : Eurostat, International Migration 2000. Résultats pour l’année 1998 en Grèce, 1997 en Italie (données manquantes pour 1999).
[ 26] Cf. ici encore G. Almond, S. Verba, The Civic Culture, op. cit. ; W. Arts et al. (eds), The Cultural Diversity of European Unity…, op. cit. ; P. Bréchon, J. F. Tchernia (dir.), numéro spécial « Les valeurs des Européens », op. cit. ; et pour une synthèse empirique et théorique en lien avec la question de la « modernisation », R. Inglehart, C. Welzel, Modernization, Cultural Change, and Democracy : The Human Development Sequence, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
[ 27] Bien qu’il s’agisse – plusieurs études le rappellent – de dimensions distinctes et imparfaitement dépendantes. On devrait distinguer également d’un point de vue théorique, et empiriquement lorsque les données le permettent, les dimensions bonding et bridging du capital social, s’agissant en particulier de la participation associative : seules les relations de type brindging, qui impliquent de franchir les frontières de l’ingroup, favoriseraient les vertus associées au capital social. Les relations de type bonding, qui renforcent les liens de l’ingroup, constitue une forme d’entre-soi pouvant favoriser l’ethnocentrisme, comme le montre notamment pour les « communautés de voisinage » R. Hero, « Social Capital and Racial Inequality in America », Perspectives on Politics, 1 (1), 2003, p. 113-22. Cf. également, dans une perspective plus générale, le numéro spécial « Confiance et capital social », Revue internationale de politique comparée, op. cit., ainsi que D. Stolle, M. Hooghe (eds), Generating Social Capital…, op. cit.
[ 28] Le capital social serait également lié à la performance effective des institutions publiques(d’autant moins corrompues que celui-ci est élevé), ou à des attitudes individuelles comme la satisfaction face à la vie. Cf. notamment P. Norris, Democratic Phoenix : Reinventing Political Activism, Cambridge, Cambridge University Press, 2002 ; K. Newton, « Trust, Social Capital, CivilSociety, and Democracy », International Political Science Review, 22 (2), 2001, p. 201-214, et« Social Trust and Political Disaffection : Social Capital and Democracy », Paper prepared for the
Euresco conference « Social Capital : Interdisciplinary Perspectives », Exeter, 15-20 septembre2001, <http ://sqp.nl/lugano/newton.pdf>.
[ 29] K. Newton, « Social Trust and Political Disaffection », ibid., p. 4 : « Il est nécessaire d’évaluer la confiance et la théorie des réseaux au niveau approprié d’analyse. Alors que la théorie est peu étayée au niveau individuel, il y a beaucoup plus de choses à dire au niveau global, qui compare des nations, pas des individus » (traduit par nous).
[ 30] Pourcentage d’enquêtés ne mentionnant pas « la tolérance et le respect des autres » : « Voici une liste de qualités que les parents peuvent chercher à encourager chez leurs enfants. Voulez-vous me citer celles que vous considérez comme particulièrement importantes ? Les bonnes manières/l’indépendance/l’application au travail/le sens des responsabilités/l’imagination/la tolérance et le respect des autres/l’esprit d’économie, ne pas gaspiller l’argent ni les choses/la détermination, la persévérance/la foi religieuse/la générosité/l’obéissance » (scores associés affectés d’un coefficient 2, voir supra).
[ 31] Deux considérations justifient qu’on affecte, dans le calcul du score final, l’indicateur d’adhésion au principe général de tolérance d’un coefficient (×2) : son poids et sa proximité théorique avec le phénomène étudié, d’une part, et la possibilité, d’autre part, d’additionner et de comparer, sans déséquilibre numérique a priori, le poids respectif de la « menace contextuelle » et du« libéralisme culturel » (dont les scores ont été calculés à partir de quatre indicateurs dans le premier cas, contre seulement trois indicateurs pour le second).
[ 32] Il n’existe pas de définition consensuelle de ce qu’est, en principe ou d’un point de vue philosophique, le libéralisme. Nous pouvons considérer avec Pierre Manent que « une des “idées” principales du libéralisme […] est celle de l’individu, […] cet être qui, parce qu’il est homme, est naturellement titulaire de “droits” […] qui lui sont attachés indépendamment de sa fonction ou de sa place dans la société, et qui le font l’égal de tout autre homme » (P. Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Paris, Calmann-Lévy, 1987, p. 9). Les notions de liberté et d’égalité, de même que la valorisation intrinsèque (plutôt que comme membre d’un groupe) de la personne humaine apparaissent ainsi au cœur de la pensée libérale. De ce point de vue, l’évocation, dans une tradition d’étude empirique des systèmes d’attitudes et de valeurs, d’un libéralisme culturel (cultural liberalism) permet surtout de le distinguer du libéralisme dans son acception économique. En France, le concept est utilisé en particulier par Gérard Grunberg et Étienne Schweisguth, ce dernier le définissant dans un texte récent comme un système de valeurs, dans lequel « l’individu en général constitue la valeur cardinale ». Cf. É. Schweisguth, « Le libéralisme culturel aujourd’hui », dans Cevipof/Ministère de l’Intérieur, Le Baromètre Politique Français (2006-2007),1re vague – Printemps 2006, < http ://www.cevipof.msh-paris.fr/bpf/barometre/vague1/synthese/BPF-V1_R06_ES.pdf>. Dans l’acception d’Étienne Schweisguth, comme pour d’autres auteurs, la tolérance des minorités ethniques participe du libéralisme culturel. Nous préférons ici distinguer les deux phénomènes, le libéralisme culturel comme système de croyances relatives à l’individu en général (la valeur qui lui est attachée, ses fins, sa liberté, ses droits) constituant le contexte axiologique des attitudes concernant, de manière plus spécifique, les minorités ethniques.
[ 33] Individus se déclarant membres d’une association (source : EVS 1999). Cf. P. Bréchon, « Confiance et capital social », Revue internationale de politique comparée, op. cit., p. 404.
[ 34] Source : EVS 1999. La question est : « D’une manière générale, diriez-vous qu’on peut faire confiance à la plupart des gens, ou qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? »
[ 35] Et que mesurent mal, dans une perspective comparée, les indicateurs connus exprimant un certain « libéralisme culturel ». Ainsi, d’après la batterie de « post-matérialisme » de Ronald Ingle-hart (quatre questions), la Grèce serait davantage « libérale » (post-matérialiste) que la France ou l’Allemagne, l’Italie davantage que les Pays-Bas, la Finlande ou la Suède, etc. L’utilisation d’autres indicateurs (EVS 99) relatifs à l’avortement, l’égalité hommes/femmes, le type de respect dû aux parents (de principe ou selon leurs mérites) ou à « l’existence de lignes directrices claires s’agissant de savoir ce qui est bien ou ce qui est mal » n’apparaît guère plus convaincante.
[ 36] L’idée « d’ouverture » des cultures politiques renvoie à la notion de « libéralisme culturel »(voir note supra) dans sa dimension du rapport à l’autre (confiance, etc.).
[ 37] Sur l’importance dans l’analyse sociologique de deux modes de « rationalité » ou motivations individuelles, « axiologique » d’une part, « instrumentale » (ou économique) de l’autre, cf. R. Boudon, Raison. Bonnes raisons, Paris, PUF, 2003. Cf. aussi dans le même ordre d’idées J. Elster, « Rationalité et normes sociales : un modèle pluridisciplinaire », dans L.-A. Gérard-Varet, J.-C. Passeron (dir.), Le modèle et l’enquête. Les usages du principe de rationalité dans les sciences sociales, Paris, EHESS, 1995, p. 139-148.
[ 38] G. Myrdal, An American Dilemma. The Negro Problem and Modern Democracy, op. cit. Pour des analyses plus récentes s’y référant, voir P. Sniderman, P. Tetlock, E. Carmines (eds), Prejudice, Politics and the American Dilemma, Stanford, Stanford University Press, 1993 ; et pour d’autres études du « racisme » mobilisant des explications en termes de « dilemmes », ou compromis entre valeurs et sentiment de menace, H. Schuman, L. Bobo, « Survey-Based Experiments on WhiteRacial Attitudes Toward Residential Integration », American Journal of Sociology, 94, 1988,
p. 273-299 ; H. Schuman, C. Steeh, L. Bobo, M. Krysan, Racial Attitudes in America. Trends and Interpretations. Revised Edition, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 (1re éd. : 1985) et pour la France : G. Roux, « Quelle évolution de la xénophobie en France ? », Futuribles, 319, mai 2006, p. 19-41.
[ 39] S. Stouffer, Communism, Conformity and Civil Liberties, New York, Doubleday & Company, 1955.
[ 40] Ou influence potentielle sur les attitudes xénophobes de phénomènes spécifiques à un pays donné, difficilement réductibles à des variables quantifiables.
[ 41] Cf. notamment P. Bataille, « L’expérience belge », dans M. Wieviorka (dir.), Racisme et xénophobie en Europe. Une comparaison internationale, Paris, La Découverte, 1994, p. 105-158.
[ 42] Cf. en particulier A.-M. Thiesse, La création des identités nationales. Europe 18e-20e siècle, Paris, Seuil, 2001.
[ 43] Cf. H. Dumont (dir.), Belgitude et crise de l’État belge, Bruxelles, Publication des facultés universitaires Saint-Louis, 1988, et J.-M. Klinkenberg, « Les lettres de Belgique dans leur espace social et historique », La Revue nouvelle, 105, 1997, p. 30-36.
[ 44] Cf. par exemple R. Brown, Prejudice. Its Social Psychology, Oxford/Cambridge (Mass.), Oxford University Press/Harvard University Press, 8e éd., 2003.
[ 45] Après avoir obtenu, aux élections parlementaires d’octobre 1999, 27 % des suffrages.
[ 46] Rappelons notamment que les 14 États de l’Union européenne avait pris des « sanctions », que Tanguy de Wilde d’Estmael qualifie plutôt de « mesure inamicales » (comme la suspension des contacts bilatéraux officiels avec l’Autriche), contre le gouvernement autrichien. Cf. T. de Wilde d’Estmael, « Les sanctions contre l’Autriche. Motifs, objectifs, issues », Critique internationale, 8, juillet 2000, p. 6-12.
[ 47] Norme dont l’implantation n’est certainement pas sans lien avec la mémoire de l’histoire dite « mondiale » et l’événement que constitue en particulier l’Holocauste. On peut faire l’hypothèse que le caractère plus ou moins « libéral » des cultures nationales renforce ou minimise au contraire l’impact, du point de vue de l’implantation d’une norme « antiraciste », de cette mémoire.
[ 48] P. Sniderman et al., « Predisposing Factors and Situational Triggers… », art. cité, montrent comment l’évocation (priming) d’une menace en lien avec les minorités ethniques influence, même chez les individus qui ne s’estiment pas a priori menacés, les opinions recueillies dans un sens défavorable aux minorités.
[ 49] Nous avons également vérifié que les variations nationales, au moment de l’enquête, du taux de chômage ne permettaient pas d’expliquer les différences observées.
[ 50] Cf. par exemple R. King, « Southern Europe in the Changing Global Map of Migration », dans Eldorado or Fortress ? Migration in Southern Europe, Basingstoke, Macmillan Press, 2000, p. 1-26.
[ 51] « Inexpérience » que reflète peut-être l’absence de « modèle » – au moins symbolique ou dans l’ordre du discours – « d’intégration » des minorités ethniques et que soulignent différents auteurs. Cf. notamment F. Heckmann, D. Schnapper (eds), The Integration of Immigrants in European Societies : National Differences and Trends of Convergence, Stuttgart, Lucius & Lucius, 2003, p. 213-252.
[ 52] Pour une étude exemplaire, dans le cas des États-Unis, de la recomposition de l’opinion suivant celle des clivages partisans (républicains-démocrates) sur la « question raciale », voir E. Carmines, J. Stimson, Issue Evolution. Race and the Transformation of American Politics, Princeton, Princeton University Press, 1989.
[ 53] En termes statistiques, cela signifie que la part de variance expliquée (R2) par un modèle incluant les principales variables explicatives connues de la xénophobie (niveau d’étude, positionnement gauche-droite, nationalisme exclusif, etc.) apparaît nettement inférieure au Portugal, en Espagne et en Italie (respectivement 4, 10, et 11 % de variance expliquée) que dans des pays d’immigration plus ancienne comme la Grande-Bretagne (21 %), la France (23 %), la Belgique (22 %), le Danemark (24 %), etc. Cf. G. Roux, Comprendre la xénophobie à l’échelle européenne. « Déconstruire » et expliquer les opinions xénophobes, thèse de doctorat en science politique, Grenoble, UPMF, Institut d’études politiques de Grenoble, décembre 2005.
[ 54] Source : European Monitoring Center on Racism and Xenophobia, Attitudes Towards Minority Groups in the European Union. A Special Analysis of the Eurobarometer 2000 Survey, Vienne, 2001 < http://www.eumc.eu.int/eumc/material/doc/3ec507fb71610_doc_EN.pdf>.
[ 55] Et à l’exception notable, ici encore, de la Finlande.
[ 56] Il apparaît cohérent avec le conseil d’Elster, qui estime que « le juste compromis […] ne consiste pas à expliquer certaines actions par les intérêts individuels et d’autres par les normes sociales. Il faut plutôt chercher, pour chaque action individuelle, à saisir comment s’articulent l’une à l’autre les deux motivations ». L’auteur ajoute que « l’énoncé d’une théorie de ces articulations me semble être une tâche cruciale pour faire progresser l’étude des normes sociales ». Cf. J. Elster, « Rationalité et normes sociales… », cité.
[ 57] P. Sniderman, L. Hagendoorn, When Ways of Life Collide : Multiculturalism and Its Discontents in the Netherlands, Princeton, Princeton University Press, 2007.
[ 58] Cf. notamment H. Entziger, « The Parallel Decline of Multiculturalism and the Welfare State in the Netherlands », dans K. Banting, W. Kymlicka (eds), Multiculturalism and the Welfare State. Recognition and Redistribution in Contemporary Democracies, Oxford, Oxford University Press, 2006 ; ainsi que T. Modood, Multiculturalism, Cambridge, Polity Press, 2007.
[ 59] Voir, pour les États-Unis, S. Howard et al., Racial Attitudes in America : Trends and Interpretations, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1997 ; et pour la France, G. Roux, « Quelle évolution de la xénophobie en France ? », art. cité.
[ 60] Voir pour les États-Unis (dissociation entre opinions relatives à l’affirmative action et xénophobie) P. Sniderman, G. Carmines, Reaching Beyond Race, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1997, et pour la France (dissociation entre certaines opinions critiques vis-à-vis de l’islam et xénophobie) N. Mayer, G. Michelat, « L’image de l’islam et des musulmans en France », dans Rapport CNCDH pour l’année 2004, Paris, La Documentation française, 2005.
[ 61] Précisons que cette question porte sur « Les immigrés établis légalement venant de pays situés hors de l’Union européenne » (les autres questions concernant « les groupes minoritaires en termes de race, religion ou culture »). Des indices concordants montrent que les enquêtés raisonnent – indépendamment de la formulation précise de la question – en référence à une catégorie générale « minorités ethniques » (qui évoque peut-être pour certains enquêtés un groupe spécifique, comme les maghrébins en France) : des questions évoquant tantôt les « groupes minoritaires », tantôt les « immigrés hors Union européenne » composent ainsi un facteur unique (elles recueillent en outre, lorsqu’elle portent sur le même thème, des taux de réponse très proches).
[ 62] Il s’agit de pays ayant fait l’objet, dans notre thèse de doctorat, d’analyses plus approfondies : Allemagne (en distinguant ex-Allemagne de l’Ouest et de l’Est), Angleterre, Espagne, France, Italie, Pays-Bas.
[ 63] Exception faite ecèrG de la dimension « Stéréotypes négatifs » (cf. infra).
[ 64] Aucune question n’enregistre de contributions factorielles comparables (dont la différence n’excède pas 0.02) sur plusieurs facteurs.
[ 65] Avec rotation oblimin directe. Les facteurs sont sélectionnés d’après le critère de Kaiser (eigenvalues > 1).
[ 66] Mean Square Error of Approximation=. 006 / P-Value for Test of Close Fit=1 / Model AIC=95 / Saturated CAIC=110 / Adjusted Godness of Fit Index=1.
[ 67] Et qu’on peut comparer aux échelles « d’ethnocentrisme » ou de « xénophobie » (ethnic prejudice) de la littérature spécialisée, qui mesurent couramment l’adhésion à des stéréotypes de ce type.
[ 68] Et non à celui, qui nous apparaît – comme nous l’expliquons par ailleurs – problématique, visant à l’obtention de coefficients résumant l’effet de variables contextuelles, pour un nombre limité de pays et à l’issue de procédures statistiques dont la complexité produit des résultats échappant largement à l’entendement (« contrôle » par des variables à la fois individuelles et contextuelles, « contrôle » par des effets d’interactions entre variables contextuelles et l’effet curvilinéaire de ces variables, cf. M. Coenders, Nationalistic Attitudes…, cité).
[ 69] Marcel Coenders obtient ainsi, à partir des données de la première enquête ISSP « Identités Nationales » (1995), comprenant des pays géographiquement et culturellement éloignés, des résultats légèrement supérieurs sur plusieurs échelles à 10 %. On peut logiquement s’attendre à ce que l’effet, sur les attitudes individuelles, de variables proprement individuelles excède celui du contexte national, dont la compréhension ne constitue pas moins un enjeu théorique (la sélection en outre de questions comparables, dont la compréhension ne dépend pas du pays considéré, laisse déjà de côté un premier effet de contexte).
[ 70] Soit l’effet des variables individuelles que constituent l’âge, la catégorie socioprofessionnelle, le niveau d’étude, le genre et le revenu.
Cet article vise à expliquer les différences nationales de xénophobie en Europe de l’Ouest (UE15).L’exploitation de grandes enquêtes européennes par sondage nous permet d’abord de proposer une mesure comparée des attitudes xénophobes. Partant ensuite des « théories de la menace »(threat theories), qui fondent la plupart des comparaisons internationales des attitudes xénophobes, nous montrons que les phénomènes contextuels réputés induire le sentiment d’une menace
– au premier rang desquels l’immigration – ne suffisent pas pour comprendre les différences nationales de xénophobie. D’un autre côté, les explications en termes de « cultures politiques »ou « d’ouverture culturelle » (que mesure notamment le capital social) se révèlent également insuffisantes. Revenant alors aux intuitions historiques de Myrdal, nous montrons que seul un modèle alternatif des facteurs contextuels (nationaux) de la xénophobie peut permettre de comprendre les différences observées. Ces dernières passent par des « effets de compensation » entre phénomènes induisant d’un côté le sentiment d’une menace et renvoyant de l’autre à des caractéristiques davantage structurelles ou de « culture politique » des sociétés étudiées.
This article aims at explaining national differences in ethnic prejudice at a Western Europeanscale (EU15). The analysis of international surveys first allows to build up a comparative measurement of prejudiced attitudes. We then build upon Threat Theories, that sustain most international comparisons of prejudiced attitudes. We thus show that the contextual phenomena, which are said to induce threat feelings – in particular immigration – do not account for national differences in ethnic prejudice. At the same time, explanations referring to « political cultures » or to « cultural openness » (of which social capital is a key component) are neither sufficient. Finally, going back to Myrdal’s historical insights, we show that only analternative model of contextual factors of ethnic prejudice allows understanding the observed national variations. The later merely reflect « off-setting effects » between phenomena fostering threat feelings on one hand, and more structural phenomena related to the «politicalcultures » of European societies on the other hand.
Guillaume Roux « Xénophobie, « cultures politiques » et théories de la menace », Revue française de science politique 1/2008 (Vol. 58), p. 69-95.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2008-1-page-69.htm.
DOI : 10.3917/rfsp.581.0069.