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Revue française de science politique

2009/4 (Vol. 59)


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Médecins sans frontières (MSF) est la première ONG d’aide d’urgence médicale internationale française, tant historiquement qu’en termes financiers et de déploiement opérationnel [1][1] Fondée en 1971, MSF dispose, en 2007, d’un budget annuel.... Elle fait également preuve d’une “puissante réflexivité” [2][2] P. Dauvin, J. Siméant & CAHIER, Le travail humanitaire.... qui, pour être une “vertu” partagée du champ humanitaire, n’en est pas moins devenue un de ses signes distinctifs. MSF semble ainsi avoir fait de la critique des pratiques humanitaires sa sagesse privée et son visage public.

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En interne, l’association – dotée d’un centre de recherche et d’un conseil d’administration garant de son « éthique » – n’a de cesse d’entreprendre des « revues critiques » de ses interventions, de pointer, lors de ses différentes assemblées, « les faiblesses plus que les réussites » [3][3] Jean-Hervé Bradol, président de MSF (2000-2008), propos..., de publiciser, dans ses journaux, les oppositions de ses membres aux orientations de l’ONG. Cette intense activité critique s’externalise avec constance dans les nombreuses prises de position publiques à contre-courant de celles des autres ONG et les mettant souvent en porte-à-faux. La suspension controversée de sa campagne de dons aux victimes du tsunami (2004), sa dénonciation solitaire de l’instrumentalisation politique de l’aide en Éthiopie (1985) et dans les camps du Kivu (1996), ou encore sa qualification précoce du génocide rwandais suivie d’une disqualification des « paravents humanitaires » (1994) en attestent. La compréhension de ces pratiques, dont on ne livre ici que les éléments les plus visibles, constitue l’objet du présent article.

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À entreprendre une sociologie de la critique, nous avions de fortes chances de rencontrer le cadre théorique formalisé par L. Boltanski et L. Thévenot dans Les économies de la grandeur[4][4] Cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification..... De nombreux travaux de “sociologie pragmatique” se sont, en effet, inspiré de ce programme de recherche pour appréhender ces formes de critique que sont l’exercice du jugement, les alertes ou les scandales [5][5] On pense, en premier lieu, aux travaux du Groupe de.... Outre sa faculté à imprégner un “style sociologique” [6][6] Cf. M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique :..., le modèle des Économies de la grandeur constitue, à ce jour, l’entreprise de systématisation la plus aboutie des formes et des ressorts de la critique. Il offre les réponses les plus élaborées, mais à nos yeux pas nécessairement les plus heuristiques, à la question de savoir à quelles conditions une critique peut être entendue et formulée. “L’accès à une posture d’extériorité” y est présentée comme condition sine qua non de possibilité de la critique [7][7] Pour une formulation synthétique de cette notion, cf.... : c’est parce que les acteurs connaissent différents mondes aux valeurs potentiellement incompatibles qu’ils peuvent critiquer celui dans lequel ils se trouvent. Toujours ouverte, cette critique ne deviendra effective que si les individus font jouer, en ce sens, leur “libre arbitre” [8][8] L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op.... : ils peuvent s’appuyer sur un autre monde pour critiquer le leur (et inversement) mais aussi ne rien en faire. Lorsqu’ils ont, pour ainsi dire, “choisi” de se faire critiques, ils réfèrent, en dernier ressort, aux principes de justice d’un univers étranger à celui qu’ils jugent. Si cette critique peut s’appuyer sur des “objets” [9][9] L. Boltanski, L. Thévenot, ibid., p. 268 et suiv. médiatisant ces principes, l’accent n’en est pas moins porté sur les constructions idéelles mobilisées par les acteurs, synthétisées dans Les économies de la grandeur en six Cités, chacune inspirée d’ouvrages majeurs de philosophie politique [10][10] Les auteurs s’appuient sur les ouvrages de Saint Augustin.... Cette dimension idéelle est d’autant plus marquée que l’ “invocation des circonstances locales” est vue comme une “tentative de suspension de la critique” [11][11] L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op.... et que tout “basculement dans la violence” [12][12] L. Boltanski, L. Thévenot, ibid., p. 54. est écarté de l’analyse.

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Aussi stimulant qu’il soit et évidemment plus nuancé que la synthèse que nous en proposons, ce modèle tend, en dernière instance, à livrer une représentation de la critique comme expression de l’autonomie des structures mentales par rapport aux structures sociales [13][13] C’est en tout cas dans ce sens que nous semble aller.... La critique apparaît, en effet, comme l’arrachement à une situation singulière ( “l’extériorité”), voire à toutes les situations ( “le libre arbitre”). Elle apparaît aussi comme “suspendue” au ciel des idées puisque les référents normatifs de la critique sont les mieux élucidés sans qu’on ne sache rien de leur sociogenèse, ni des mécanismes de leur intériorisation, ni des effets concrets de leur déploiement, ni surtout des rapports sociaux et de rapports de force dans lesquels ils sont pris [14][14] Sur ce qui singularise ce modèle du point de vue des.... En ce sens, ce modèle renoue implicitement avec toute une série de dualismes se recoupant partiellement – idées/pratiques, discours/violence, critique/soumission, acquis/appris – et qui sont, à notre sens, autant d’obstacles à la pleine compréhension des pratiques critiques. En investissant les premiers volets de ces couples au détriment des seconds et surtout de leur intrication, il ne permet que très imparfaitement de rendre compte des formes d’institutionnalisation de la critique telles qu’on peut les observer, notamment mais non exclusivement, à MSF. A fortiori, il ne permet pas de comprendre le systématisme critique observable dans cette association, c’est-à-dire de comprendre comment la réflexivité peut devenir un “reflexe” [15][15] On souscrit pleinement à l’analyse de F. Héran, « La....

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C’est pourquoi nous proposons, dans une perspective différente de celle des Économies de la grandeur, d’interroger l’organisation sociale de la critique à MSF, c’est-à-dire d’étudier ce qui, dans les relations entre les positions occupées par les membres de MSF et les ressources investies dans leurs interactions, détermine leurs pratiques critiques [16][16] Cette étude repose sur les sources suivantes : une.... Après avoir présenté la “grammaire” de la critique à MSF – dans une optique distincte de celle de “la” sociologie pragmatique –, nous nous intéresserons donc aux processus de socialisation critique : aux tactiques, aux dispositifs et à la structure des échanges qui rendent la critique possible et même contraignante [17][17] Le fait que la critique prenne appui sur des dispositifs.... Par la suite, nous porterons notre attention sur les effets de l’institutionnalisation de la critique qui, sans avoir été nécessairement recherchés, participent à la pérenniser. Une place importante sera ainsi ménagée aux rapports de force et à la violence dont la critique se nourrit et qu’elle alimente en retour, mais aussi aux gratifications militantes qui en émergent et l’entretiennent.

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Si notre étude de l’organisation sociale de la critique se veut indissociablement une contribution à la sociologie du militantisme MSFien, elle devrait permettre, en dernière instance, et parce que nous nous sommes éloignées du modèle des Économies de la grandeur, d’en questionner le périmètre de pertinence : ce qu’il permet de saisir et ce qu’il empêche de voir, au-delà de MSF. Pour atypique que soit cette organisation, il est vraisemblablement d’autres secteurs du monde social où la critique est institutionnalisée ou, à tout le moins, d’autres endroits où une institution conditionne des pratiques critiques [18][18] On pense, par exemple, à ces formes d’institutionnalisation.... On espère donc que cette étude, menée avec les outils “routiniers” de la sociologie, puisse éclairer, à nouveaux frais, l’analyse des formes et, surtout, des conditions de possibilité de la critique.

La “grammaire” de la critique à MSF

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Avant d’en examiner les ressorts, il peut être utile de mettre à plat la “grammaire” de la critique à MSF. Le recours à cette notion, inspirée de L. Wittgenstein [19][19] Notre usage de cette notion se veut analogique, inspiré..., revêt à nos yeux deux intérêts. D’une part, la grammaire est un système de règles définissant ce qui est “correct” et ce qui ne l’est pas. La systématisation de la grammaire MSFienne renseigne donc sur la teneur des rappels à l’ordre grammatical, le “contenu” des critiques de l’ONG, tout en familiarisant le lecteur avec sa langue vernaculaire. D’autre part, la grammaire est un système de règles qui n’est opératoire (mobilisé et signifiant) qu’à la condition d’avoir été “enseigné”. Nous n’y voyons pas un accord sur des principes détaché de toutes déterminations sociales [20][20] Pour une critique de cette “grammaticalisation” déconnectant.... L’unité de style des critiques observable à MSF ne témoigne pas d’un “consensus” sur la valeur des règles grammaticales, mais s’explique par la nécessité de recourir à la lettre ou à l’esprit de la règle pour se faire entendre. Ainsi, si nous considérons la grammaire comme une convention, ce n’est pas au sens d’un accord idéel, mais au sens d’un construit social qui contraint l’espace des discours et des pratiques critiques. Ainsi définie, la grammaire a pour principal avantage de nous conduire à l’étude de son apprentissage, ce que Wittgenstein a résumé sous le terme abrupt de “dressage”.

La critique de l’humanitaire

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Il est dit à MSF que les croyances humanitaires sont douces et les démentis du réel cruels, que l’aidant se revendiquant d’une égalité avec l’aidé n’en fait pas moins l’aidé donc l’inégal, que les frontières sont poreuses entre les postures d’aide aux victimes et d’auxiliaire du bourreau. Il est également acquis que seule une « culture de résistance » – un ensemble de discours et de pratiques ayant prétention à endiguer toute politisation de l’humanitaire, qu’elle soit d’instigation politique ou qu’elle résulte des choix propres des ONG – peut permettre de « restituer l’homme dans sa liberté de choix » [21][21] Expression consacrée par la charte de MSF..

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En premier lieu, ayant constamment œuvré à construire son autonomie financière et logistique [22][22] On entend autonomie au sens littéral du terme, comme..., MSF l’a érigée en règle grammaticale lui permettant de disqualifier les acteurs qui y contreviennent. Aussi, la critique de ce que l’association juge relever d’une illégitime emprise du politique sur l’humanitaire ne se limite pas à la dénonciation (relativement consensuelle) des instrumentalisations politiques et détournements de l’aide, mais vise également les financements publics et coordinations associatives dont elle est la seule à pouvoir se dispenser. Comme s’en explique lapidairement un MSF, « il faut bien que quelqu’un soit leader pour faire respecter la profession […] parce qu’on est sur des terrains minés et que si on s’endort dessus, on saute avec » [23][23] Discussion avec un expatrié de passage au siège, 11/04/07.....

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En second lieu, cette critique des colorations politiques de l’humanitaire est également une critique de l’essence ambiguë que doit avoir cette entreprise pour se prêter si bien à toute sorte de « récupérations politiciennes ». Le rejet du développement, quand « l’humanitaire prétend inspirer la politique », la dénonciation des pratiques dites de « police sanitaire », quand la raison médicale se fait juge moral, ou le dégoût des « auto satisfecit », ces moments où la grandeur de l’acte d’assistance a dispensé d’une réflexion sur la pertinence desmoyens engagés, en sont autant de figures récurrentes. Ces rappels à l’ordre référent ici à deux règles grammaticales étroitement imbriquées : l’attachement de MSF à une « opérationnalité » devant la garder d’un humanitaire des bonnes intentions, illégitimement puissant car marqué d’« amateurisme », et la préférence institutionnelle accordée à l’urgence sur le développement, une « éthique de l’intérim », devant la garder d’un humanitaire de prescription, teinté de « néocolonialisme ». MSF doit ainsi intervenir prioritairement en situation de « crise », en dehors de l’état ordinaire des choses, pour ne pas s’ingérer dans l’ordinaire des choses de l’État et circonscrire autant que possible cette relation humanitaire « de don sans contre-don » [24][24] Entretien avec Rony Brauman, ancien président de MSF....

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« L’humanitaire, pour nous, c’est une intervention dans une situation de crise et la crise c’est des violences liées à un conflit, une épidémie ou une famine. Vraiment. C’est-à-dire qu’on a aucune prétention, à aucun moment, à mener une action pérenne et, comme disait David Rieff dans son dernier bouquin, l’humanitaire pour lui c’est une “éthique de l’intérim” et on se retrouve parfaitement là-dedans […]. C’est une tentation de vouloir, pouvoir, jouer dans des domaines qui ne sont pas les nôtres parce que c’est extrêmement frustrant […] pour des volontaires ou simplement des êtres humains de se dire : “ben là, on pourrait agir, on pourrait changer la société, on pourrait modifier le cours de l’histoire”. C’est glorieux, c’est quand même justement la dérive générale de l’humanitaire, pas au sens où MSF l’entend, mais au sens où, je dirais, le grand public ou les ONG l’entendent. C’est justement cette prétention à régenter le monde un jour, à vouloir dire ce qui est bien ou mal. Et c’est contre cette dérive qu’on appelle les autres, parfois, à un peu de modestie, à un peu de décence. » [25][25] Entretien avec un ancien chef de mission, aujourd’hui...

La critique de l’institution

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La critique de l’institution a partie liée avec celle de l’humanitaire. En souscrivant à l’« éthique de l’intérim », MSF entend observer une vigilance constante pour entraver toute perduration de ses missions. La critique se fait alors critique des “tendances décérébrées” [26][26] Cette expression est la nôtre et se veut une synthèse... de l’ONG qui, transportée sur ses terrains et emportée dans l’action, néglige ses principes et outrepasse ses frontières. Il est alors question de verbaliser les fautes grammaticales des terrains qui, entre « missions cocotiers » indûment prolongées et indignes « auto satisfecit », trahissent la spécificité ou l’efficience fonctionnelle de MSF et, partant, son éthique égalitaire.

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Parce que cette correction grammaticale conduit les membres rappelés à l’ordre à convoquer à leur avantage l’esprit de la règle, c’est-à-dire la volonté de rupture avec toute posture de puissance, la critique de l’institution est également une critique des “tendances anthropophages” [27][27] Le terme de critique des pentes anthropophages de l’ONG... d’une ONG si soucieuse de maintenir ses frontières éthiques et de les penser qu’elle en écrase les membres qui s’y dépensent. Arguant que passée la crise, “il y a toujours quelque chose à faire” [28][28] Sur ce point et sur les logiques d’autonomisation des..., qu’une action éthiquement imparfaite n’en a pas moins sauvé des vies, la critique se fait critique des violences que l’institution fait à ceux qui la composent et, bien souvent, critique du pouvoir de ceux qui décident de ses orientations sur ceux qui les pratiquent. Synthétisés en interne sous le vocable amphibologique de « lutte contre la bureaucratisation », ces deux volets de la critique d’institution se retrouvent dans les lignes éditoriales des deux publications internes. La rubrique Dossiers de Messages, « journal interne à usage externe », expose de manière demi savante les options, choix et dilemmes de l’humanitaire, là où Dazibao, « journal interne à usage interne », a vocation à recueillir les « coups de gueule » [29][29] Entretien avec un des responsables de ces publications,... des MSF. Dazibao[30][30] Dazibao reprend le nom donné aux plaquettes contestataires... est à la critique des pentes anthropophages de MSF ce que Messages est à la critique de ses pentes décérébrées, les contributeurs à ses deux revues pouvant être les mêmes, acquis à l’idée que seule une critique pleinement déployée, visant tout à la fois les impensés des terrains et les trop pensés du siège, peut réguler la domination des uns sur les autres et de l’humanitaire sur les populations secourues.

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La critique de l’humanitaire prend pour cible la puissance exogène de l’humanitaire, toujours susceptible de se confondre avec le politique et/ou d’aliéner ses bénéficiaires, suspecté constamment de se soumettre à des forces partisanes et/ou de renouer avec un dérangeant « néocolonialisme ». La critique de l’institution prend pour cible la dynamique endogène de l’association, entité tendant à avancer d’elle-même pour elle-même et/ou au prix d’une négation des individus qui la composent. Toutes ces expressions révèlent un même système d’oppositions structurantes, partagent une même grammaire, où l’activité critique se donne à voir comme une entreprise entendant récuser la force autonome de la pratique et son potentiel de domination.

La grammaire comme convention institutionnelle

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À ce stade de notre propos, on peut discuter deux pistes explicatives des ressorts de la critique suggérées par notre systématisation de la grammaire MSFienne.

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On pourrait, en premier lieu, tenter d’expliquer la critique par les démentis du réel, convoqués de façon récurrente par les MSF pour rendre raison de leurs pratiques critiques, c’est-à-dire interroger ce qui, dans cette justification indigène, peut avoir valeur d’explication sociologique. En parlant de démentis du réel, nous désignons ces petites trahisons à l’égalitarisme MSFien que sont ces interactions marquées de la déférence du personnel local vis-à-vis des expatriés, de la réticence (combattue mais ressentie) de ces derniers à faire confiance aux capacités de leurs patients à prendre leur traitement, ou encore de l’incompréhension suspicieuse des autochtones à voir des hommes supposés nantis embrasser leur misère. A fortiori, les « pièges humanitaires », d’instrumentalisations mortifères en compromis nécessaires à l’action mais frôlant parfois la compromission, peuvent être également qualifiés de démentis du réel aux volontés impartiales des soignants.

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Cependant, ces démentis du réel ne sont pas extérieurs à la grammaire MSFienne, ils en sont le produit. Les « pièges » et l’inégalité de la relation humanitaire n’ont certes pas attendu MSF pour exister, mais c’est bien la grammaire de l’association qui les rend signifiants à ses membres. Par suite, si ces éléments “réels” alimentent effectivement la critique puisqu’ils en justifient a posteriori le bien-fondé, ils ne sauraient en être les premiers ressorts, qui semblent plutôt devoir être recherchés dans le processus d’inculcation grammaticale interne à MSF. Non seulement, s’il n’y avait pas de règle, il n’y aurait rien dans le réel pour en contredire les objectifs ou en attester la vertu, mais ce qui s’oppose aux prétentions d’une grammaire ne rend pas nécessairement ses adeptes critiques [31][31] Pour une critique de ce biais essentialiste consistant.... Ainsi, nombre d’ONG soucieuses de leur impartialité et confrontées à des situations globalement identiques ont, par exemple, continué à travailler en Éthiopie quand MSF dénonçait le détournement de l’aide, ou au Kivu, quand elle décidait de se retirer pour que ses camps ne puissent servir de base arrière aux génocidaires hutus. Toutes les ONG n’ont pas résolu de la même façon le dilemme qui pouvait leur être posé : rester au prix du silence ou partir en donnant de la voix mais en laissant leurs malades. Il n’est pas question ici de juger de leur mérite respectif, mais simplement de montrer que la posture critique ne s’impose pas comme l’unique option d’une situation de tension morale, à supposer qu’elle soit ainsi perçue par l’ensemble des humanitaires. On se doit donc également de comprendre les mécanismes qui poussent le processus d’inculcation grammaticale au point que toute incorrection grammaticale tende à être systématiquement relevée.

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En second lieu, la systématisation de la grammaire MSFienne met au jour un tissu d’extériorités (de l’ONG au politique, du médecin expatrié à son patient, du siège au terrain et inversement) dans lequel s’insère la critique et qui, à première vue, semble confirmer l’explication de ses ressorts par “l’accès à une posture d’extériorité” [32][32] Cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…,.... Si l’on a sans doute là matière à comprendre la vigueur réflexive du champ humanitaire français ou, du moins, la teneur de ses dénonciations, force est de constater que toutes les ONG marquées d’un clivage entre le monde de l’action et celui de l’administration ou d’une irréductible hiérarchie entre “militants par conscience” et bénéficiaires de l’aide, fussentelles peuplées de personnalités “déracinées”, ne recourent pas mécaniquement à la critique [33][33] Sur ce concept de “militant par conscience” : J. Mac.... Or, si à extériorités égales, pourrait-on dire, on peut observer une activité critique mais également ne pas en trouver, il y a de bonnes raisons de penser que l’explication des ressorts de la critique par l’extériorité n’est pas pleinement satisfaisante ; que des facteurs internes propres à MSF sont au principe de ses investissements critiques. La notion de “libre arbitre” proposée par les auteurs des Économies de la grandeur pour rendre compte de ce recours non nécessaire à la critique repose, à nos yeux, la difficulté qu’elle entendait résoudre. Si une “justice à plusieurs mondes suppose le libre arbitre de personnes capables, tour à tour, de fermer les yeux (pour être à ce qu’elles font dans les situations où elles sont plongées, résister à la distraction [des personnes, valeurs et objets d’un autre monde]) et d’ouvrir les yeux (pour contester la validité de l’épreuve et se soustrayant à l’empire de la situation, distinguer les êtres relevant d’un autre monde)” [34][34] L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op...., la question reste entière de savoir ce qui amène les acteurs à “ouvrir les yeux” (c’est-à-dire à critiquer), alors même qu’il peut y avoir de nombreuses rétributions à les fermer [35][35] Sur ce dernier point et, plus précisément, sur la légitimité....

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Il apparaît que la perception des effets pervers de l’entreprise humanitaire relève moins de la situation elle-même que de la façon de la construire comme problématique. Il apparaît également que la distance entre les différents agents de la chaîne humanitaire ne peut générer de la critique qu’à la condition d’être “exploitée” en ce sens. En l’espèce, l’extériorité de la critique ne réside pas tant dans la connaissance d’ailleurs sociaux – qu’ils soient idéels (un principe de justice sacrifié sur l’autel du réel) ou mondains (l’appartenance à des secteurs différenciés du militantisme, un vécu cosmopolite) – que dans le travail d’une organisation pour amener ses membres à souscrire à la critique, leur imposer d’ “ouvrir les yeux”. Les ressorts de la critique ne sont donc pas à rechercher dans sa grammaire, mais bien dans l’apprentissage de cette même grammaire qui prend ici toute la mesure de ce qu’elle est : une convention. C’est donc la manière dont la critique est cultivée à MSF qui va désormais retenir notre attention, nous faisant rentrer dans cette boîte noire des Économies de la grandeur qu’est le processus de construction et d’inculcation d’un système de valeurs et de pratiques.

L’institutionnalisation de la critique à MSF

Les formations : tactiques de déstabilisation et injonctions à la critique

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Les formations proposées aux MSF tout au long de leur parcours dans l’ONG constituent une pièce essentielle de formation à sa culture critique. Qu’elles entendent les familiariser avec les questionnements humanitaires (« formations premier départ »), aiguiser la réflexivité des MSF appelés à exercer des responsabilités ou répondre à leurs interrogations (formations de cadres), ces sessions sont construites comme autant de « stages de déconstruction » [36][36] Entretien avec un responsable des formations à MSF,....

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À titre d’exemple, une des journées de formation de responsables terrain s’ouvre sur la déstabilisante question de savoir s’il existe des besoins humanitaires pour se clore sur la non moins déstabilisante réponse qu’il n’en existe pas. Jean-Pierre Olivier de Sardan et Gilbert Rist sont proposés à la lecture pour en convaincre les MSF [37][37] Une compilation d’extraits de littérature de sciences.... C’est alors l’occasion d’affirmer que si les besoins humanitaires ne peuvent rendre juste et justifiable l’action humanitaire, seule la constitution d’un « espace humanitaire » [38][38] Concept inventé par R. Brauman, l’« espace humanitaire... – concept MSFien délimitant cet espace où les équipes agissent sans être (trop) agies – peut justifier de son utilité.

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Ces formations sont un lieu de présentation de l’institution et, peut-être avant tout, un lieu de présentation de MSF comme institution qui questionne ses pratiques et ne peut le rester que si les membres qui la pratiquent la questionnent. Ainsi, les formateurs placent-ils les MSF face à des dilemmes rencontrés par l’ONG en jouant de l’irréductible incertitude des choix et de la nécessité de les confronter. Il est, par exemple, question de savoir quoi faire au Darfour quand le gouvernement soudanais souhaite voirMSF réhabiliter le département chirurgical d’un hôpital, laisse entendre que l’accès aux populations pourrait s’en trouver amélioré, mais refuse que MSF travaille dans ce même hôpital. Il s’agit alors pour les participants, placés en situation mais dépourvus de l’évidence d’un quotidien où la confiance dans un interlocuteur peut sans doute faire beaucoup, « d’insérer leur prise de position dans une stratégie globale de prise de parole publique et d’argumenter leurs arbitrages » [39][39] Document de travail distribué aux participants à la.... Après exposition des solutions des différents groupes de travail, les formateurs se plaisent à souligner les défauts de chacune d’elles sans épargner l’option effectivement retenue par MSF que les participants étaient pourtant si avides de découvrir. Dans un même ordre d’idées, alors qu’ils se demandent avec angoisse s’ils seront capables de soigner une crise de paludisme, les entrants à MSF se voient prêter, concède amusé un des formateurs, « le bouquin de Rony [Brauman], Humanitaire : le dilemme, un bouquin de 40 pages, 40 pages de dilemmes, alors que je pense qu’ils auraient plutôt envie d’un Guideline médicaments essentiels ou Guide des protocoles thérapeutiques ».

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Ces tactiques de déstabilisation doivent permettre l’acquisition de réflexes critiques et autocritiques. En effet, tout en répondant à certaines des interrogations qu’elles soulèvent, ces formations sont surtout un endroit où nombre de questions restent sans réponse. Plus exactement, la réponse est dans le questionnement puisque « de toute façon, l’important, c’est d’être habité par le doute » [40][40] Entretien avec l’assistante de direction de MSF, 1.... L’ensemble des ateliers vise ainsi à démontrer qu’on a toujours mieux prise sur une situation quand on sait s’en déprendre, qu’il ne compte pas tant d’avoir des réponses techniques et mimétiques que des questionnements sans cesse renouvelés sur l’éthique d’une intervention. En privilégiant le savoir-être au savoir-faire, MSF construit sa “noblesse” [41][41] Sur “cette priorité [donnée] aux exigences du savoir-vivre... et ce qu’elle attend de ses membres pour y contribuer et la perpétuer.

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« Y a beaucoup de gens qui disent à la fin des formations : “finalement j’ai rencontré des problèmes sans avoir pu les formuler sur le terrain, sans mettre de questions derrière ces problèmes-là”. Ou même, certains nous disent : “Je suis complètement passé à côté, j’ai pas du tout vu les questions à me poser face à telle ou telle situation.” Donc c’est là où apparaissent des questionnements qu’auraient pu être utiles dans leurs activités et qu’ils ont pas su voir parce qu’il y avait peut être pas d’encadrants non plus leur mettant ces questionnements en main, donc ils étaient paumés, donc du coup, paumé, on se plonge dans une activité purement technique. Si on est perdu, on se retrouve dans quelque chose qu’on sait faire : la médecine curative, ça on sait faire, mais c’est pas vraiment ce qu’on souhaite. » [42][42] Entretien avec un responsable des formations à MSF,...

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Ces formations entendent donc favoriser, d’une part, l’acquisition d’une geste médicale distanciée, c’est-à-dire amener les MSF à souscrire à la grammaire critique proposée et, d’autre part, les convaincre de la nécessité de penser, dans le cours de leur activité, toutes les options possibles pour en comparer les avantages. Cependant, les MSF ne deviennent ce qu’ils sont censés être que parce que l’organigramme réel de MSF les y contraint : qu’un dispositif [43][43] Si, par dispositif, on entend, en premier lieu, l’agencement... organisationnel vertical pourvoit à une critique principielle de ses activités et un dispositif organisationnel horizontal à une critique “au ras du sol” de tout ce qu’elle entreprend.

Le dispositif critique vertical

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Le conseil d’administration de MSF (CA) et son Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires (CRASH) incarnent la tendance de l’ONG à reconvertir des instances à la légitimité discutée en instances discutant de la légitimité des entreprises MSFiennes. Ainsi, le CA, élu et non salarié (seul le président est salarié), qui s’est vu progressivement disputer ses compétences par l’exécutif (les salariés de l’association), a-t-il été reconverti en « comité d’éthique » [44][44] Rapport moral de MSF de 1987, p. 18. Sur la professionnalisation... chargé de questionner, sous cet angle, les interventions de l’ONG. La “déconnexion” auparavant problématique du CA peut désormais être revendiquée comme un gage de qualité témoignant de son « besoin d’[avoir] un vrai recul par rapport au terrain dont [il] ne veut pas connaître toutes les finesses mais auquel [il] tient à pouvoir poser et reposer les questions essentielles » [45][45] Réponse d’une administratrice aux interrogations de.... La reconstitution du CRASH semble répondre de la même dynamique. Le CRASH a, en effet, réinvesti la place laissée vacante par la dissolution de Liberté sans frontières (LSF), ce satellite de MSF fondé en 1985 dans le but « de réfléchir, de diffuser ce que MSF ne peut ni ne veut faire », c’est-à-dire, notamment, d’élaborer une attaque en règle contre le communisme et l’idéologie tiers-mondiste de l’humanitaire [46][46] Document interne rédigé en 1985 par R. Brauman. Sur.... Le CRASH est à la critique des travers humanitaires et de MSF ce que LSF fut à la critique, jugée obsolète, des travers communistes du monde humanitaire des années 1980.

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« Y a une certaine continuité [avec LSF] dans la volonté de produire une réflexion théorique qui encadre, oriente, fournit son sens ou dévoile d’autres sens à l’action qu’on mène […]. Le CRASH a pour fonction principale, je vous disais “on laisse tomber le registre de la dénonciation [pour celui de l’analyse]” mais s’il s’agissait de le reprendre… c’est la dénonciation de MSF, c’est-à-dire la réflexion critique à l’intérieur de MSF. » [47][47] Entretien avec Rony Brauman (28/05/2005) qui a joué...

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Par ailleurs, sans avoir pour mandat explicite une critique principielle des interventions de l’ONG, à la différence du CRASH et du CA, la Direction exécutive, en étroite connexion avec ces deux organes, a évolué dans un sens similaire.

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Ces trois instances – de conseil pour ce qui est du CRASH, de contrôle pour le CA, de prise de décision pour l’exécutif – ont pour point commun leur contribution décisive aux flux d’échanges critiques observables entre les membres engagés dans l’action et les membres engagés dans la réflexion sur l’action. Ils constituent, chacun à leur manière et surtout dans leurs interactions quotidiennes, les principaux rouages de ce que nous avons choisi d’appeler un dispositif critique vertical. On se doit ici de préciser que le critère retenu pour parler de verticalité n’est pas celui de la hiérarchie interne à MSF, mais celui de la distance au terrain, qui ne le recoupe que très imparfaitement (un “simple” médecin expatrié a, par exemple, un pouvoir décisionnel direct dont ne peut se prévaloir aucun salarié du CRASH). Sous ce vocable, on entend mettre l’accent sur le fait que la critique émergeant de ces dispositifs tend à marcher par capillarité inversée, des échelons de l’association les plus éloignés du terrain à ceux qui y sont parties prenantes, et aussi, par réaction, de cette “base” envers “le siège” dans son ensemble. De façon schématisée : le CRASH critique les cadres MSFiens et élabore la grammaire des critiques qu’ils adressent au reste de l’ONG ou à l’extérieur, le CA s’en fait le principal porte-voix auprès des responsables opérationnels qui s’en font l’ultime relais auprès du personnel des terrains. Avant d’en arriver à ce dernier étage du “millefeuille critique”, nous traiterons donc des apports multiples du CRASH à l’activité critique et de la question, jusqu’ici laissée en suspens, de son intellectualité marquée.

Le CRASH : un grammairien et un tuteur critique

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Le CRASH est formé d’un noyau dur de cinq à huit salariés. Majoritairement diplômés de l’IEP de Paris [48][48] Si les chercheurs du CRASH sont titulaires de diplômes..., ils peuvent être qualifiés d’ “intellectuels organiques” [49][49] Sur cette notion gramscienne d’ “intellectuels organiques”... de MSF, au sens où ils doivent leur raison d’être à l’élaboration et/ou à la diffusion d’un savoir théorique d’utilité pratique pour l’ONG et tirent leur légitimité première de leur appartenance à MSF. Ils n’en sont pas moins, et grâce à MSF, multipositionnels. Leur capital scolaire mais aussi et surtout le fait qu’ils assurent à certains chercheurs extérieurs l’accès à leurs terrains et que la qualité de leurs travaux soit contrôlée par un conseil scientifique de trois « professionnels » [50][50] Ces chercheurs qualifiés de « professionnels » par... façonnent un autodidactisme rigoureux au principe de leur reconnaissance académique. Ceci explique qu’on puisse les retrouver chargés d’enseignement à l’IEP de Paris ou membres du GDR Crises extrêmes du CNRS (aux côtés de P. Dauvin et J. Siméant et de deux des trois conseillers scientifiques du CRASH). Symétriquement, le CRASH participe de la surreprésentation de chercheurs ou de diplômés du supérieur en sciences sociales au CA de MSF. Ainsi structuré, il joue un rôle moteur dans la dynamique critique et, notamment, auprès des cadres décidant des orientations de l’ONG.

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Tout d’abord, le CRASH élabore les concepts ad hoc (i.e. « l’espace humanitaire », « l’éthique de l’intérim ») qui condensent, cristallisent certaines des règles de la correction humanitaire MSFienne. Si ces concepts ont une force de séduction “propre” (qui ne voudrait pas d’« espace » ? qui ne se voudrait pas « éthique » ? [51][51] Sur ce « langage naturel » riche de polysémies, cf....), leur mobilisation tient surtout au fait qu’ils fonctionnent comme des précipités grammaticaux nourrissant, voire exacerbant l’activité critique attendue des responsables. Ces derniers s’opposent en effet d’autant plus férocement les uns aux autres ou au reste de MSF qu’ils sont en mesure – concepts à l’appui – de faire de tout ce qui se débat une “affaire de principe” qui vaut la peine qu’on y engage toutes ses forces et stimule la construction d’argumentaires généralement sophistiqués, parfois symétriques et mutuellement exclusifs.

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« Il y a des moments de crispation où quand on sent qu’il y a un enjeu qui commence à monter dans la maison, ça peut prendre quasiment des allures de guerre de tranchées où il va y avoir des groupes qui vont se constituer, qui vont commencer à chercher une argumentation de plus en plus construite. Et chacun va construire de son côté en oubliant un peu de trouver des passerelles l’un avec l’autre, parce qu’on va rester dans un camp, dans un clan, et du coup, on arrive – ça peut prendre un an ! –, la sauce monte et ça finit par des clashs, des engueulades, des papiers qui après sont critiqués par d’autres papiers et voilà. » [52][52] Entretien avec un ancien chef de mission, 21/04/20...

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En outre, ces concepts sont présentés aux cadres de MSF comme des « idéaux types » de l’action dont la concrétisation suppose leur vigilance constante. Investis de cette responsabilité et convaincus de sa valeur, ils vont mobiliser ces « curseurs » pour saisir ce qui sépare leurs pratiques d’un projet humanitaire objectivé et, par ce biais, poser « un regard critique » sur leurs interventions. Et ils vont le faire avec d’autant plus d’assurance que le CRASH cultive, au double sens du terme, leur capacité de mise en soupçon politique.

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En effet, le CRASH remplit également une “fonction” d’information et d’analyse géopolitique devant permettre aux responsables de l’ONG de se garder de toute instrumentalisation politique et de trouver « les mots justes », c’est-à-dire d’avoir la pleine maîtrise de leur activité et de leur prise de parole. Le CRASH met ainsi à leur disposition ses propres études – consultables au centre de documentation de MSF à côté de toute une littérature académique relative à l’action humanitaire – et active ses réseaux professionnels et amicaux à leur profit.

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« On est un groupe de ressources pour les dirigeants de MSF [chargé] de formuler des analyses sur telle et telle chose, de mettre des gens en contact : par exemple, tel responsable de programme avec tel chercheur qui va l’éclairer sur ce qui se passe actuellement au Niger [et] qui se voit confier des tâches d’examen rétrospectif des situations dont on tire un bilan […]. Donc un bilan de ce qu’on a dit, de ce qu’on a fait, à quel moment, pourquoi, comment ; controverse sur le génocide, controverse sur ce qu’il faut dire des massacres, des violences auxquelles on assiste ou dont on traite les conséquences. » [53][53] Entretien avec R. Brauman, 28/05/2005.

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En mettant scrupuleusement à plat ce qu’il faut craindre d’une situation, du point de vue géopolitique, ce qu’il en est escompté, du point de vue des principes de l’ONG et ce qu’il doit en être dit ( “génocide ou pas ?”), le CRASH favorise l’activité critique des cadres MSFiens.

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Et ceci, d’autant plus sûrement que, fournissant en amont les référents de la critique, le CRASH diminue également, en aval, les coûts de son expression. Il en est ainsi lorsqu’il « durcit » [54][54] Entretien avec R. Brauman, ibid. une prise de position publique divergente de celle des autres ONG ou dénonciatrice des pouvoirs publics, la raffine, la légitime. « Je sais, dit ainsi le président de

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MSF, que je suis dans un environnement où je peux prendre des risques parce qu’il y a aussi des gens qui prennent le temps de réfléchir ». Décidée dans l’urgence, la suspension de la campagne de dons pour le tsunami s’est ainsi trouvée confortée par le travail argumentatif d’importance déployé par le CRASH [55][55] Cf. infra note 3, p. 750.. Symétriquement, le CRASH augmente les coûts de la non-expression critique, lorsque ses « bilans », mentionnés plus haut, regrettent la « timidité », le retard ou l’absence d’une prise de position critique, fréquemment expliqués par la prégnance de préjugés condamnables ou la soumission aveugle à l’empire du quotidien.

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Cependant, si les productions du CRASH retiennent préférentiellement l’intérêt des responsables de l’association, ses effets sur la critique se font ressentir dans tout MSF.

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D’une part, ses analyses participent à convaincre les MSF “de base” des mérites de la critique. La complexité que le CRASH “dévoile” peut, à l’instar des formations dont il a dessiné la maquette, les convaincre de l’utilité de la critique pour être à la hauteur des situations rencontrées. La complexité qu’il incarne peut, quand elle n’amène pas les MSF à n’y voir qu’« un petit groupe d’intellos fumeux » [56][56] Propos d’un logisticien discutant avec des participants..., les convaincre de la nécessité de la critique pour être à la hauteur de « la seule ONG » disposant d’un centre de recherche. Parfois, la simple présence du CRASH les convainc que les choses ont le mérite d’avoir été pensées ; qu’ils ont de bonnes raisons de souscrire à la critique proposée.

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D’autre part, même peu aguerris aux subtilités théoriques du CRASH dont certains ignorent l’existence, les MSF n’en sont pas moins familiarisés à cette grammaire qui se diffuse de réunions en visites de terrain dans toute l’ONG pour former le socle de la critique MSFienne de l’humanitaire. Sans nécessairement pouvoir en restituer la trame argumentative, la grande majorité des membres a ainsi retenu que les actions à long terme étaient « du ressort des États » [57][57] Discussion avec un médecin de retour de sa première....

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Enfin, le caractère intellectualiste de la critique du CRASH et le relais que lui assurent les cadres de MSF n’ont pas pour seule conséquence d’amener les membres “de base” à y souscrire, par effet d’imposition savante ou par les bienfaits d’une vulgarisation efficace. Ils les amènent aussi à se faire les critiques de cette entreprise, car l’existence d’une théorie de la pratique contribue à accuser les tensions entre ceux qui ont la compétence de la manipuler et ceux qui n’en ont pas la compétence ou la volonté. Formalisant la critique humanitaire, le CRASH participe à double titre de la critique de l’institution telle que précédemment définie. En fournissant des « outils » délimitant l’action de MSF, il donne des armes à la critique des pentes décérébrées des missions. En armant le siège pour cette critique, il participe de la critique des pentes anthropophages de MSF, de cette tendance des « matières grises » de l’ONG à en violenter la “matière vivante”.

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Cette dimension auto-entretenue de la critique, entre conviction, diffusion et opposition, ne produit pleinement ses effets que parce que, sensibles et sensibilisés à l’ordre institutionnel formalisé par le CRASH, les responsables de MSF et, de façon paradigmatique, les élus du CA s’en font les garants.

Le CA : mise en question publique et acculturation critique

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Vingt ans après sa reconversion en « comité d’éthique », le conseil d’administration a tout d’une institutionnalisation critique réussie. Il n’est en effet pas une des candidatures aux postes d’administrateurs qui n’affirme vouloir « défendre la capacité d’indignation et le côté poil à gratter », pour « rendre compte de la complexité » ou « faire émerger des positionnements et instiller un peu de doute ». Tous les prétendants à l’élection font ainsi montre de leur aptitude à l’activité critique et, même, à la critique de l’activité critique, « à ce travail essentiel pour cadrer nos missions [qui] doit néanmoins sans arrêt être remis en question, assoupli, dérangé pour ne pas donner naissance à un nouveau catéchisme » [58][58] Extraits des candidatures au CA parues dans Dazib’ag....

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Attirant de nombreux “anciens” de MSF et renouvelé au tiers seulement chaque année, le CA forme un rouage essentiel de la capitalisation des expériences de l’ONG et de la fidélité à une démarche critique considérée comme garante de ses succès. Partiellement imbriqué dans le centre de réflexion de l’ONG, puisque son président est également celui du CRASH et que deux de ses élus en sont les conseillers scientifiques [59][59] Le fait que le président du CA soit également celui..., il consacre, en outre, nombre de diplômés du supérieur en sciences sociales [60][60] Ainsi, au CA renouvelé de mai 2007, 5 des 13 postes.... Toutes ces caractéristiques se conjuguent pour faire du CA une instance de questionnement principiel des missions de l’ONG, du point de vue de leur « pertinence » et, ce qui n’est parfois pas loin d’être la même chose, du point de vue de leur conformité avec le « projet MSF ».

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À titre préventif ou rétrospectif, ces rappels à l’ordre institutionnel du CA – qui, en mettant publiquement à nu les attitudes défaillantes de certains responsables, peuvent parfois prendre la tournure de véritables “cérémonies de dégradation” [61][61] E. Goffman, Asiles, Paris, Minuit, 1968, p. 193 : “Tout... – contribuent lourdement au processus d’acculturation critique.

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La densité des critiques du CA à l’encontre de l’ouverture d’une mission d’aide psychologique aux déboutés du droit d’asile à Paris illustre bien notre propos et mérite qu’on s’y arrête quelques instants [62][62] Observation du CA du 15 décembre 2006.. En justifiant de l’utilité du projet à partir d’entretiens avec des déboutés référés par des associations de défense de leurs droits, ses promoteurs, pourtant « très crédités à MSF », se sont vu cruellement opposer d’avoir « trouvé beaucoup de symptômes dans une population de malades, ce qui parait bien normal ». Non seulement l’évaluation des besoins a manqué de discernement, car d’indépendance, mais l’évaluation des résultats d’une aide psychologique – autre point à l’ordre du jour de ce CA – est problématique. Puisqu’« on soigne les malades mais qu’on ne les guérit pas », rappelle un MSF citant un patient, la question est posée par le président de savoir « comment évaluer la part d’échec ». Critiquable de par ses fondements, incritiquable de par ses objectifs, donc critiqué, ce projet devrait d’autant moins engagerMSF qu’en l’absence de « crise », de « vide d’État », il ne peut qu’être animé de « considérations politiques sur le droit d’asile ». Or, « MSF n’est pas une organisation de défense des droits de l’homme ». L’invocation, par les défenseurs de cette mission, de la « capacité d’influence » de MSF et de sa « notoriété », que l’on aurait pu penser apaisante, sera également discréditée dans un argumentaire aux allures de sentence : « puisque telle n’est pas sa spécificité, la plus value apportée par MSF en matière de droit d’asile ne sera que minimale ».

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Si les « fortes réserves » du CA n’ont pas empêché l’ouverture du « programme soins réfugiés Paris », car ses avis ne sont pas obligatoires, on est porté à croire qu’elles amèneront les responsables de cette mission à tout faire pour les démentir et, notamment, à commencer par être leur propre juge, leur propre critique. On est surtout fondé à penser qu’elles amèneront les spectateurs de ces échanges, s’ils ne souhaitent pas en être un jour la cible, à tout faire pour s’en protéger, c’est-à-dire à tenter de se couler dans les frontières critiques institutionnelles. Les responsables du siège vont alors, à l’occasion de leurs échanges avec le CA mais également, on le verra, au sein de l’exécutif, refuser de s’investir dans des projets “hors cadre” ou essayer de les présenter comme “dans le cadre”.

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Et ceci, d’autant plus sûrement que le CA est également chargé d’évaluations rétrospectives. Si le temps de l’action suspend pour partie les exigences principielles de MSF, ses administrateurs se chargent de les rappeler aux membres de l’association : dans le CA proprement dit, via leurs contributions à Messages, et, de façon saillante, lors de l’assemblée générale de MSF. Ces AG, qualifiées de « grand’ messes », sont l’occasion pour le président, qui en est le principal orateur, d’entretenir sa réputation d’« enleveur de médailles » [63][63] Expressions respectivement extraites de nos entretiens.... Ce dernier peut alors, dans son bien nommé Rapport moral, critiquer « le tour très lobbyiste » pris par une campagne où « l’intention d’obtenir quelque chose prime sur l’expression du point de vue [de l’association] sur le sujet » [64][64] Jean-Hervé Bradol, Rapport moral, 2004, p. 9., où, en bref, la fin justifie les moyens. Il peut également expliquer la fermeture d’une mission par la volonté de « ne pas se substituer aux États » ou la non-ouverture d’une autre par l’absence d’« espace humanitaire » [65][65] Observation de l’Assemblée générale du 28 mai 2005. Pour l’essentiel, il s’agit donc de rappeler que le savoir-faire (nous savons le faire donc nous le faisons) et le pouvoir-faire (nous pouvons le faire donc nous devons le faire) ne saurait primer sur le savoir-être (nous le faisons car cela correspond à notre grammaire).

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Cependant, on ne peut comprendre pleinement la teneur de l’activité critique des administrateurs indépendamment de la politique de recentrage sur les urgences et d’amélioration de la qualité des missions défendue, au moins depuis 2004, par la direction exécutive. En outre, ayant un véritable pouvoir de décision, les responsables exécutifs ont contribué à concrétiser la grammaire MSFienne, à la traduire en termes de déploiement opérationnel et non plus seulement, ce qui était déjà lourd de conséquences, en référence normative. L’exécutif a donc considérablement consolidé la dynamique critique verticale.

L’orthodoxie opérationnelle, du siège au terrain

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En 2002, la Direction des opérations décide d’entreprendre un travail de catégorisation des missions dont les grands axes (conflit/post-conflit/précarité sociale) témoignent à eux seuls de la bonne acculturation de ces acteurs à la grammaire MSFienne de l’humanitaire. Cette typologie mettait au jour ce qui fut considéré comme un surinvestissement de MSF dans les « contextes stables » et/ou de « précarité sociale », au détriment des « crises » et camps de réfugiés. Il n’est pas lieu ici de restituer l’écheveau des raisons au principe de cette catégorisation mais, pour ce qui nous intéresse, la question de savoir « are we doing what we are saying ? »[66][66] Propos du directeur adjoint des opérations, procès-verbal... a joué un rôle déterminant dans son élaboration comme dans les suites qui lui ont été données. L’interrogation s’est faite plus prescriptive et la typologie devait permettre (ici encore) « un regard critique », « de s’assurer que ce que nous disons correspond à ce que nous faisons », puis, par un glissement de plus en plus prononcé, d’arriver « à faire ce que nous disons » [67][67] Propos du directeur général, procès-verbal du CA du... : de concentrer l’action sur les « urgences médicales » (guerres, conflits, grandes épidémies). Sensible à la “spécificité urgentiste” [68][68] La question du « recentrage sur les urgences », considérées... de MSF, le CA a voté ce projet opérationnel, encouragé l’exécutif à poursuivre son travail de taxinomie et mandaté la réalisation d’une « revue critique » des missions « exclusion et violence sociale » [69][69] Décision du CA du 25 novembre 2005.. Ici se font jour les intrications entre ces deux instances qui confèrent une force redoutable à la dynamique critique verticale. Ce projet opérationnel ne serait vraisemblablement pas du tout ce qu’il est sans le CA (la dualité urgence/non-urgence et l’adéquation des pratiques avec le discours auraient moins d’acuité) et l’activité du CA (i.e. la discussion de la mission parisienne) ne serait pas tout à fait ce qu’elle est sans l’existence d’un tel projet opérationnel à garantir.

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Bien qu’elle se soit défendue de vouloir abandonner tout projet d’exclusion sociale, la Direction des opérations n’a pas « souhaité développer une attitude proactive en matière d’ouverture » et, surtout, a mis en place des technologies contraignantes pour ce faire, telle l’obligation de re-questionner l’engagement de MSF « 24 mois après des accords de paix » [70][70] Extraits du projet opérationnel 2005, p. 2. Le langage....

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Deux options idéales typiques, dont nous avons fait mention précédemment, s’offrent alors aux décideurs opérationnels. La première option, la plus coûteuse, est la tentative de subversion des frontières institutionnelles. La présentation floue d’un programme “hors cadre” suscitant des demandes récurrentes d’éclaircissement et sa constitution comme “programme pilote”, d’exception ou d’avant-garde lui conférant une visibilité accrue, ces deux stratégies sont difficilement tenables. Reste alors à tenter de faire accepter le programme “hors cadre” comme “dans le cadre”, par exemple, aux termes de débats houleux, un programme de nutrition de moyen terme comme réponse à une « crise structurelle ». La seconde option – le respect scrupuleux des frontières institutionnelles – est de ne pas proposer de programmes “hors cadre” ou de les fermer aussi rapidement que possible lorsqu’ils existent. Cette seconde option demande moins d’investissement dans les discussions du siège, « le pire terrain de MSF » [71][71] Discussion avec un « compagnon de route » de MSF, .... Elle est également pour bon nombre de responsables de programmes (RP) le moyen de gérer, « au global » et avec une apparente cohérence, le portefeuille de missions éclatées qui composent leurs desks (Malawi, Géorgie, Chine, France, Jordanie-Irak pour l’un des plus composites) [72][72] Un desk rassemble des chargés de ressources humaines,.... Par la suite, l’application orthodoxe de la règle a tendu à devenir la règle et certains RP l’ont fait avec d’autant moins de nuances qu’ayant souvent une longue expérience de terrain, ils n’ont pas, à la différence des administrateurs et des salariés du CRASH, la “retenue” de se faire simples conseillers, ce qui n’est d’ailleurs pas ce qu’on attend d’eux au siège.

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Discriminant, au double sens du terme, ce qui « est MSF » de ce qui ne l’est pas, cette « politique des cases » [73][73] Expression d’un ancien responsable de programmes., conjuguée à la quête assidue de qualité, explique en grande partie la baisse remarquable et continue du nombre de projets MSF, passés de 74 en 2003 à 66 en 2005, 60 en 2006, pour tomber à 45 en janvier 2008. Appliqué à la lettre (i.e. fermeture des missions post-conflit à 24 mois) ou contourné mais avec ses propres mots (i.e. la « crise structurelle »), l’ordre institutionnel s’en est trouvé renforcé, de même que les critiques qui lui sont opposées, sa rigidité dans le premier cas, son artificialité dans le second [74][74] Le renversement quasi parfait de la proportion entre....

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Plus généralement, si les inventeurs et exégètes de ce cadre institutionnel sont disposés à le regarder avec une certaine souplesse – qu’on se rappelle des formations –, ce cadre se diffuse en étant retravaillé par des impératifs propres à ses différents relais, pour se rigidifier à mesure que l’on s’éloigne des lieux de son élaboration [75][75] Sur cette capacité différenciée à « jouer » avec la.... Il va de soi que ces instances rétroagissent les unes sur les autres mais pour le dire simplement : le CA “caricature” les productions du CRASH, la Direction des opérations durcit les orientations du CA, les responsables de programmes celles de la Direction des opérations. Et au tout dernier maillon de la chaîne, devant les admissions de l’hôpital MSF de Port-Harcourt (Nigéria), un panneau « political violence only » affiche, dénudées jusqu’à l’absurde, les préférences opérationnelles de MSF, au point de scandaliser les visiteurs du siège. Le personnel des terrains peut être le dernier palier du processus de simplification doxique mais (et peut-être car) il se considère surtout comme “victime” des décisions de désengagement de « Paris » dont il va devoir expliquer les raisons à « ses » patients sans être du tout convaincu de leur pertinence [76][76] Ainsi, la justification donnée par la Direction des....

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Le second volet du projet opérationnel, l’exigence de qualité, a achevé d’exacerber les tensions entre siège et terrain car l’amélioration de la qualité (surtout à MSF) suppose intrinsèquement le détail des “défectuosités” tout en multipliant les impératifs de « rendus de compte » (indicateurs de gestion financière, médicale, logistique, de RH…). Ainsi, nombre de visites des responsables du siège sur un terrain de plus en plus débordé ont-elles été l’occasion de souligner l’indécence du secours médical (« on irait en prison en France en faisant ça » [77][77] Discussion avec un responsable de programme, 10/04...) et, tacitement, le mépris culturel des soignants. Plus ou moins critiques selon les responsables et les circonstances, les « conseils du visiteur de la semaine », qui peuvent, en outre, faire planer le spectre d’une fermeture de mission, sont souvent mal vécus, au moins sur le moment et parfois bien après. « Pour moi, c’était la police », dit ainsi une jeune infirmière en livrant, sur le mode de l’autodérision, les sentiments d’injustice et de faute éprouvés à cette occasion.

Des rappels à l’ordre institutionnel à la critique de l’ordre institutionnel

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Parce qu’il s’agit toujours, de décisions en avis, des réunions du siège aux visites de terrain, « de pointer les faiblesses plus que les réussites », ces « temps forts institutionnels » [78][78] Discussion avec une infirmière, 30/05/08. emportent une certaine violence pour tous les MSF susceptibles, et ce n’est pas peu dire, d’avoir eu, à un moment ou à un autre et selon l’expression consacrée, « la tête dans le guidon ». Le sentiment des MSF de se voir reprocher des comportements infidèles à l’esprit de l’association, le fait de mesurer avec effroi tout ce qui leur a échappé ou d’entendre avec colère requalifié en errance ce qu’ils estimaient avoir pensé, les incitent – quand ils ne restent pas démunis face à tant de complexité – à entrer dans la critique à leur tour.

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On peut alors assister à une surenchère de montées en généralité critiques, convoquant une même règle grammaticale (le refus d’un humanitaire de prescription, par exemple) au service d’argumentations contraires, comme c’est le cas lorsqu’une infirmière demande, faussement ingénue, si l’argument de la non-substitution aux États justifiant la fermeture d’une mission « n’impose pas tacitement notre vision de l’État » [79][79] Dazibao, avril 2006, p. 1-2..

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Cependant, ces opérations de grandissement, d’appropriation très inégale, ne sont pas les seules modalités d’expression critique. Elles peuvent également stimuler des critiques, à la portée de tout membre ayant une idée des relations entre positions et entre personnes au sein de MSF, réduisant en petitesse les rappels à l’ordre institutionnel (« en critiquant cette mission, Y cherche à acheter la paix avec Z »). Bien que majoritairement exprimées « dans les couloirs », c’est-à-dire dans la confidence, ces murmures de défiance, sus avant même d’avoir été entendus, renforcent, en retour, la teneur principielle des critiques de responsables ayant à c œur de montrer qu’intérêt professionnel ou sentiments ne sont pas en jeu.

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Pour autant, le plus souvent, c’est la confrontation entre les tentatives de dé-singularisation de l’objet en débat (« sa non-conformité au projet MSF ») et l’invocation des circonstances locales (« de bonnes relations avec les autorités », « des malades soignés »), entre les « principes » invoqués par les uns et le pragmatisme revendiqué par les autres, qui attise la critique. Outre ces deux modes de justification mutuellement exclusifs, la critique des trahisons principielles des missions appelle la critique des violences élitistes d’une institution accordant une prime à l’intellectualité aux dépens des “énergies vitales” des terrains. Toujours au sujet d’une fermeture de mission, des expatriés disent alors en « avoir marre d’entendre » que MSF ne sait pas faire des « projets autres » quand ils en ont fait, dénonçant dans une formule acide l’arbitraire mortifère des argumentations sophistiquées de la direction : les patients d’une mission avortée ne sont « pas assez MSF pour être soignés » [80][80] Extrait de la contribution d’un expatrié ayant participé....

De l’autocritique dans l’ordre institutionnel

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Ces flux d’échanges critiques inscrits dans le dispositif vertical n’ont pas pour seul effet de mettre en confrontation les membres engagés dans l’action et les membres qui en sont dégagés, ils contribuent également à mettre sous tension le rapport qu’ils entretiennent avec leur propre position, c’est-à-dire les incitent à l’autocritique.

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Les critiques adressées par le siège au terrain, soulignant qu’il est temps de proposer une médecine « décente » ou de revaloriser le travail du staff local, fabriquent chez les expatriés ce qu’on pourrait appeler un complexe du dominant, les portant à voir dans leur moindre geste une résilience coloniale qui sonne d’autant plus juste qu’ils sont précisément, pour une part significative d’entre eux, les petits enfants d’agents « de la Coloniale » ou les enfants de coopérants [81][81] Une ancienne responsable de la communication de MSF,.... Ainsi, la critique des pentes néocoloniales de l’humanitaire est aussi parfois la leur, fonctionnant comme un exutoire au sentiment de malaise qu’elle a créé.

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Symétriquement, les critiques que le terrain adresse au siège accusent le complexe du bureaucrate ne pouvant justifier du pouvoir que lui confère l’organisation par son engagement immédiat dans l’acte de secours médical [82][82] Nous référons ici à ce que P. Dauvin, qui a précisément.... Placé en situation d’entreprendre le procès de tout ce qui s’apparenterait à une dilution de la doxa institutionnelle sur le terrain, le “bureaucrate” tente également de se défaire « de la culpabilité de ne pas [y] avoir été plus » ou d’avoir été retiré « des purs en proximité avec la mort » en se faisant le porte-parole des critiques qu’ils lui adressent et qu’il reprend à son compte [83][83] Entretiens avec un chargé de communication – prompt.... De façon caricaturale, le siège travaille le complexe du dominant des expatriés qui travaillent les complexes bureaucratiques du siège au point que les uns et les autres procèdent souvent à leur autocritique. Sans que cela n’infirme nos précédents développements sur les tensions entre ces secteurs différenciés du militantisme de solidarité mais s’y ajoutant, on peut donc observer une relative interchangeabilité des points de vue critiques. Ainsi, l’article d’un important cadre du siège regrettant l’emprise, « derrière le médecin de terrain », de « cette structure forte, nobélisée […] qui peut paraître surpasser massivement l’importance et la contribution des siens » cohabite, dans Dazibao, avec la dénonciation, par une médecin du terrain, des « colons sans frontières » qu’elle y a rencontrés [84][84] Extraits des Dazibao de juillet 2003, p. 3, et d’avril....

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Ces pièces du dispositif vertical, CRASH, CA et direction exécutive, en conceptualisant l’ordre institutionnel, en s’assurant de son respect, en suscitant leur propre critique et en incitant les membres à l’autocritique, jouent donc un rôle majeur dans l’inculcation de la grammaire MSFienne que le dispositif horizontal achève de réaliser.

Le dispositif critique horizontal

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À la différence du dispositif vertical présidant aux interactions critiques entre MSF situés à différents niveaux de responsabilité, le dispositif horizontal organise un dialogue critique ininterrompu et sur un mode nettement moins principiel entre les membres de structures décisionnelles relevant d’un même niveau de responsabilité. Si ce dispositif horizontal a bien une incidence sur les flux critiques siège-terrain, leur matrice n’est pas la division du travail entre les membres décidant des orientations de l’ONG et ceux qui les pratiquent, mais la confusion des responsabilités entre les décideurs.

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Les missions régionalement proches sont dispersées dans différents desks non hiérarchisés entre eux (le Libéria pour le desk E, la Côte d’Ivoire pour le desk F) tandis que les salariés « référents métiers » affiliés à un département (i.e. Logistique ou Communication) travaillent pour différents desks. Les responsables de programme n’ont donc ni autorité exclusive sur une aire géographique, ni autorité exclusive sur leur personnel spécialisé qui s’estime parfois davantage comptable des directives de son département que de celles des desks auxquels il est rattaché. Pensée comme rempart à l’émergence de « spécialistes géographiques » et autres « baronnies », la dissociation de desks interdépendants alimente la dynamique critique au moins sous trois rapports.

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D’une part, parce qu’ils ne partagent pas les mêmes attributions géographiques mais que leurs actions ont des incidences réciproques, les responsables de programme sont contraints à se porter une attention soutenue, à discuter des mérites de leurs options respectives, voire à mutualiser leurs informations [85][85] Aiguisés dans les conjonctures critiques entre pays.... En effet, bien que chaque desk ait développé ses propres canaux de communication, l’interdépendance de leurs missions – à laquelle vient s’ajouter la présence de personnel poly-deskés – rend partiellement inopérante sur le long terme toute tentative d’érection d’un domaine réservé.

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D’autre part, parce que ces responsables partagent le même statut dans l’organisation, aucun n’est a priori garanti de voir sa position – lorsqu’elle contredit celle d’un collègue – l’emporter. Chacun a donc à c œur de cimenter son argumentation, c’est-à-dire, bien souvent, de déconstruire scrupuleusement les projets concurrents.

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Enfin, parce que nul ne peut, légitimement, revendiquer le monopole des savoirs sur une région, les responsables de programme se doivent de créditer un point de vue divergent qui ne manquera d’ailleurs pas de se faire entendre à l’occasion des redistributions des missions entre les desks, ce qu’à MSF, on appelle un « Yalta » [86][86] On retrouve ici, comme pour Dazibao, la pratique routinisée....

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Par ailleurs, le déchaînement des critiques résultant de ce dispositif peut amener à la création d’une nouvelle instance le complétant. Les critiques essuyées par une « équipe HIV » en Ouganda n’ayant pas vu l’arrivée de réfugiés à une centaine de kilomètres de son lieu d’installation favoriseront ainsi la constitution d’un service des urgences, indépendant des desks ayant droit de regard, et parfois même devoir de substitution, sur les actions des responsables ordinaires des desks lorsqu’elles sont considérées comme relevant d’une urgence. Il est difficile de savoir si le but recherché à travers la création de ce desk était de parfaire « la réactivité de MSF face aux situations d’urgence » [87][87] Discussion avec un responsable des opérations, 05/... ou de parfaire le dispositif critique MSFien, car « il n’y avait pas eu assez d’ œil extérieur pour pouvoir faire contrepoint par rapport à une tendance [à] être assez complaisant avec le gouvernement de Musévéni […], cette tentation de collaboration… de coopération plutôt, qu’on a toujours avec ces projets un peu emmerdants, un peu à la marge, ces projets HIV » [88][88] Entretien avec un responsable des formations, 21/04/2005.....

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Aussi indécidable que soit cette question, la constitution du « desk urgence » révèle la tendance de MSF à considérer le morcellement des responsabilités comme susceptible de combler ses défaillances et, au moins par effets de composition, à inscrire la dynamique critique dans l’ordre organisationnel. Ces mécanismes horizontaux de répartition des compétences créent, en effet, des ingérences croisées et contraintes et, souvent, une concurrence entre responsables propice à l’activité critique. On peut, en outre, penser qu’ils limitent d’autant mieux les “ententes” entre MSF aux fonctions homologues que ceux-ci ont été efficacement socialisés à la critique, comme on a pu le voir précédemment.

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Par conséquent, le personnel des terrains réfère de ses activités à des responsables multiples mais aussi changeants et parfois en désaccord. Un chef de mission peut ainsi, sur une même année, passer sous la responsabilité de trois desks différents en se désolant des effets néfastes d’une telle discontinuité, tandis qu’un coordinateur régional considère comme un « sabotage volontaire de son travail » d’être contraint à négocier simultanément avec trois desks. Nourrissant les flux critiques entre alter ego du siège, le dispositif horizontal participe donc également, quoique dans une moindre mesure, à alimenter les critiques du terrain envers le siège qu’il accuse de compliquer de façon « absurde » – c’est-à-dire sans même invoquer de grands principes comme c’est le cas dans le dispositif critique vertical – un quotidien déjà complexe. Par un dernier mouvement de retour, le mécontentement des décideurs des terrains revient aux oreilles de ceux du siège qui se reconnaissent alors une part de responsabilité ou entendent se la partager, bref qui en viennent à s’autocritiquer et se critiquer.

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Si le dispositif vertical entretient une critique principielle et alimente la critique de cette critique, le dispositif horizontal contribue à une critique “au ras du sol” de tout ce qui s’entreprend à MSF. Schématiquement, le dispositif vertical active les tensions entre secteurs différenciés du militantisme de solidarité là où le dispositif horizontal met un même segment d’action en tension, faisant de l’organigramme de MSF un véritable panoptique critique. Certes, on ne retrouve pas, à MSF, l’asymétrie des regards qui est celle du panoptique benthamien [89][89] J. Bentham, Panoptique, Paris, Mille et Une Nuits,... puisqu’il n’existe pas plus d’endroit où des acteurs “placés à égalité” soient empêchés de se voir les uns les autres que de lieu où un acteur en position de surplomb puisse voir sans être vu. Loin d’être l’exact décalque de l’architecture benthamienne, l’organisation MSFienne produit pourtant l’essentiel de ses effets structurants et rend la métaphore heuristique. On a, en effet, affaire à une institution qui, en aménageant des unités qui permettent aux responsables de voir “sans arrêt”, rend la surveillance omniprésente et contrarie tout relâchement individuel et tout compromis paisible entre ceux sur lesquels elle s’exerce. La critique a donc “son principe moins dans une personne que dans une distribution concertée des corps […] des lumières, des regards ; dans un appareillage dont les mécanismes internes produisent le rapport dans lequel les individus sont pris”, de sorte que “celui qui est soumis à un champ de visibilité et qui le sait, reprend à son compte les contraintes du pouvoir [de la critique, en l’occurrence] et les fait jouer sur lui-même” [90][90] M. Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard,.... En l’espèce, parce qu’aucun MSF ne peut jamais bien longtemps se rendre aveugle aux autres, à ceux qui lui ressemblent le moins comme à ceux qui lui ressemblent le plus, la critique devient une contrainte structurelle des relations entre membres de l’ONG et à l’ONG, et même d’une relation à soi.

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Nous allons désormais voir qu’une organisation fonctionnant à la critique du pouvoir de chacun ne consolide pas moins le pouvoir de quelques-uns sans cesser d’entretenir la critique de tous par tous, pour nous redonner à penser violence (verbale, voire psychique) et justification dans un même mouvement.

Les effets de l’institutionnalisation de la critique

Domination de la critique et par la critique

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Il n’y a, à première vue, rien d’étonnant à ce qu’une organisation faisant la promotion de la critique rétribue les membres qui la maîtrisent, mais, ce faisant, elle les assure d’une autorité forte en parfait contraste avec sa “volonté” de dispersion des pouvoirs. Cependant, cet effet pervers [91][91] Par commodité de langage, nous parlons d’ “effets pervers”... de l’institutionnalisation de la critique ne revient pas à l’annihiler et participe, au contraire, à la consolider. Le pouvoir des maîtres de la critique appelle la critique de leur pouvoir, ce qui participe, dans les deux cas, de la domination de la critique. Par “maîtres de la critique”, on désigne, de façon idéale typique, deux types de responsables MSFiens : ceux qui sont institués pour une critique principielle des opérations menées et la relancent en permanence (les garants éthiques) et ceux qui maîtrisent cette critique parce qu’il leur est conféré le pouvoir de l’arrêter et de passer à l’action (les arbitres opérationnels). Si la frontière est poreuse entre ces deux types d’acteurs et toujours sujette à conflit – les garants éthiques pouvant arbitrer les choix opérationnels et les arbitres opérationnels pouvant arbitrer par des considérations éthiques –, le souci de clarté analytique nous a conduit à les distinguer.

Arbitres opérationnels et critique de leur « arbitraire »

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À MSF, tout se dispute, tout se critique, au point qu’il est permis de se demander comment une organisation qui ne cesse de se (re)mettre en question peut néanmoins s’engager dans l’action. On se doit ici de faire cette réponse aux allures de truisme : le terrain « est à ce qu’il fait » [92][92] Courriel (n.d.) d’un médecin expatrié au Soudan rendant... et l’est d’autant plus qu’une seule des options débattues sera retenue, en définitive, par un ou des arbitres opérationnels. « Ce qui est collectif, c’est la possibilité de participer à la construction de la décision. Ce qui l’est moins – et ça c’est une vraie réalité –, c’est l’arbitrage final » [93][93] Entretien avec Jean-Hervé Bradol qui, avant d’accéder.... Il est malaisé d’établir une liste exhaustive de ces arbitres qui, selon les circonstances, peuvent être le président, le directeur général, celui d’un des départements, celui des Opérations, un responsable de programmes, son adjoint, un coordinateur régional, voire un coordinateur en capitale.

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Si cette partition entre une sphère de débat élargie et une sphère de décideurs réduite se retrouve dans l’immense majorité des associations, elle a, à MSF, des incidences particulières. L’arbitre, qui a la faculté d’arrêter la surenchère critique détaillée précédemment, se voit prêter ce que le président de MSF appelle, en s’en amusant et non sans lucidité, un « leadership charismatique ».

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« On a tout le temps des débats […]. À un moment, il faut bien arbitrer la décision donc… il faut bien que les gens qui la mettent en œuvre pensent que l’arbitre sait ce qu’il fait. C’est ça le leadership charismatique. C’est qu’on pense que la personne est capable d’arbitrer une décision difficile […]. Et on pense qu’elle sait ce qu’elle fait, qu’elle a suffisamment réfléchi, qu’elle a suffisamment d’épaisseur pour mériter d’entraîner le groupe, alors qu’on sait tous qu’il y a dix décisions différentes possibles, qu’aucune d’elle n’est particulièrement absurde mais qu’il va bien falloir en choisir une ! [Rires] Et d’un autre côté, immédiatement, on critique l’arbitraire de cette fonction [d’arbitrage], des décisions qui y sont prises et l’autoritarisme de la personne qui exerce ça. Et si la personne n’est pas assez tranchante, pour le dire comme ça, à ce moment-là, elle reçoit la critique symétrique : d’être un mou, une molle, de ne pas mériter sa fonction. »

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Ce charisme de l’arbitre opérationnel est lié à une réputation de « grande gueule » et de compétence, acquise généralement lors des missions les plus rudes, qui a motivé son recrutement. Au principe de sa prise de fonction, les qualités charismatiques de l’arbitre en sont également le produit. Puisqu’à MSF, « c’est la panique quand c’est pas l’urgence », il est prêté à celui qui est en position de suspendre ce climat de crise la mesure de le suspendre. Qu’il tranche entre les options symétriques et également sophistiquées nées de la dynamique critique ou qu’il réussisse à imposer “sa” décision à l’encontre de la doxa institutionnelle, le pouvoir de l’arbitre tend à apparaître, aux yeux des MSF, comme relevant d’une force extraordinaire, au sens littéral du terme. On se rapproche ici de ce que M. Dobry appelle un “charisme situationnel” [94][94] M. Dobry, Sociologie…, op. cit., p. 227-237. résidant, plus que dans l’aura d’un homme, dans le fait qu’en situation d’incertitude généralisée – incertitude faite ici d’urgence, de débats virulents et de chaînes hiérarchiques floues –, il polarise les attentes des acteurs et est crédité de la faculté de dénouer les tensions. Outre le charisme qui leur est attribué, à moins qu’il n’en soit une des composantes, le systématisme des critiques moquant l’« arbitraire » ou la « mollesse » de ces arbitres – parfaite illustration de l’institutionnalisation de la critique – tend à décourager les candidatures à ces postes « sacrément burnés » [95][95] Entretien avec un chargé de communication, 11/04/2... que MSF peine à renouveler, en dépit d’un mandat limité à six ans.

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Il apparaît ainsi que les dispositifs critiques qui entendent limiter « les abus de pouvoir » d’une fraction de responsables en permettant l’expression de la totalité d’entre eux contribuent, en dernière instance, à renforcer le pouvoir des quelques responsables tranchant entre leurs options tout en aiguisant les critiques qui leur sont opposées. Le pouvoir des garants éthiques de l’ONG, se chargeant non plus seulement d’arrêter la critique mais de l’entretenir, non plus seulement d’engager l’action mais d’engager une réflexion sur l’action, relève de cette même dynamique auto-entretenue dans laquelle l’activité critique se nourrit de ses effets pervers sans les démentir. Une domination de et par la critique dont la présidence de l’ONG offre une image concentrée.

Présidence « éthique » et critique de son pouvoir « abusif »

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Si la présidence tend à consacrer des hommes que leurs trajectoires prédisposent au questionnement politique, occupant avec bonheur ce poste taillé à leur mesure, elle contraint également son occupant, aussi peu approprié que soit son parcours antérieur, à être à sa mesure. Succédant à Rony Brauman, l’ancien militant de la Gauche prolétarienne, et précédant Jean-Hervé Bradol, l’ancien militant de la LCR, Philippe Biberson, “président énigme” sans passé politique, a su « endosser le costume » [96][96] Entretien avec un chirurgien à MSF, 14/12/2006. Candidat.... On a ici un indice fort de l’institutionnalisation de la critique à MSF puisque l’organisation peut, en comblant les “lacunes” de leur formation intellectuelle et militante, disposer des agents à la critique à son plus haut niveau alors qu’ils n’y sont pas a priori enclins, faisant ainsi s’évanouir le spectre d’« un président confortable », ce « quelqu’un qui ne se pose pas de questions » [97][97] Discussion avec l’assistante de direction des trois....

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Le président est remarquablement bien placé pour devenir « inconfortable ». Élu, il dispose d’une légitimité dont ne peuvent se prévaloir les responsables exécutifs et les salariés du CRASH ; salarié à temps plein, il a une connaissance des dossiers dont ne peuvent se prévaloir les élus ordinaires du CA. Ce “marginal sécant” [98][98] Sur cette notion, cf. M. Crozier, L’acteur et le système,..., présidant le CA, attaché au CRASH, présent dans les réunions de l’exécutif, cumule les chances de puissance respectives des différents garants éthiques de l’ONG.

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Pour autant, la place du président dans l’organisation ne se limite pas – et c’est ce sur quoi on voudrait ici mettre l’accent – à son investiture dans cette fonction mais doit beaucoup au fait qu’il supporte une critique qui conforte son pouvoir. Institués par la présidence, les présidents sont également institués pour et par la critique. Non seulement la critique est au principe de leur prise de fonction, c’est-à-dire de ce que les membres en attendent, mais elle est au principe de leur longévité, ce qui n’était nullement souhaité. Cette brève caustique parue dans Dazibao en offre une belle illustration :

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« Alors que le PS n’en finit pas de compter ses candidats en tout genre et que la majorité s’étripe autour de la prochaine présidentielle […], à MSF, on n’est pas emmerdé par le nombre de challengers. Pour la deuxième fois, on fait dans la simplicité : notre grand leader est toujours […] le seul candidat à sa succession. “Je ne vais pas me déclarer trop tôt pour ne pas dissuader d’éventuels candidats”, nous confiait-il pourtant l’an dernier. Force est de constater que la stratégie a ses limites, et ce n’est pas faute d’avoir essayé de susciter des oppositions en abordant les sujets qui fâchent. » [99][99] Dazibao, avril 2006, p. 4.

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Cette situation qui ne suppose aucune mauvaise foi de sa part – ce reproche lui est souvent adressé – est le produit des injonctions contradictoires de sa fonction : “présider en étant critique”. En « suscitant des oppositions », le président est comme condamné à renforcer sa position : parce que c’est là l’impératif de son mandat et qu’il est en position de force dans l’échange de coups qu’il engage, voire, parfois, en position d’arbitre dans l’échange de coups qu’il a stimulé. Ainsi, les virulentes critiques (internes mais aussi externes) que cette institution faite homme s’attire, loin de le fragiliser, contribuent à dissuader bien des prétendants à l’élection. Sans atteindre les douze ans de mandat de Rony Brauman, Jean-Hervé Bradol, affublé du surnom de « fighter », s’est ainsi succédé à lui-même à trois reprises. De manière générale, quel que soit le président, seule l’annonce de son retrait imminent semble en mesure de susciter des candidatures, toujours accouchées au forceps.

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Par ailleurs, et l’omnipotence de la présidence n’y est peut-être pas indifférente, cette difficulté de renouvellement vaut également pour les administrateurs ordinaires. Peu de membres ou de « compagnons de route » de MSF se sentent en effet autorisés à en devenir les « gardiens du temple » [100][100] Discussion avec un administrateur, 01/02/07.. Le nombre de candidatures excède très faiblement le nombre de postes à renouveler, voire l’équivaut et, tendanciellement, un bon tiers des administrateurs élus à chaque AG le sont pour la deuxième, parfois même la troisième fois. Bien que l’inertie de la présidence et celle du CA dans son ensemble répondent de logiques sensiblement différentes, toutes deux semblent lourdement déterminées par le rôle de « veille critique » qui en est attendu. De sorte que tout se passe comme si les garants éthiques de l’ONG étaient amenés à la dominer dans sa lutte contre la domination (i.e. les travers néocoloniaux, etc.).

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En l’espèce, l’arrêt de la critique ne suppose pas plus que sa verbalisation une entreprise de remontée aux principes ou la fabrique de quelques fragiles “compromis” [101][101] Sur ce point, cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la.... À nos yeux, dans les deux cas, l’analyse des rapports sociaux et de force internes à l’organisation éclaire, de façon plus complète que la restitution des constructions idéelles mobilisées par les acteurs, les mécanismes de régulation de leurs accords et désaccords. Elle donne également à penser les impensés de la polarité entre justification et “basculement dans la violence”, non seulement parce que la critique n’est pas exempte de violence mais aussi parce que la violence engendre un nouveau cycle de critiques [102][102] L. Boltanski, L. Thévenot, ibid., p. 54 : “C’est le.... On peut imaginer observer ailleurs qu’à MSF cette dialectique pouvoir de la critique-critique du pouvoir, même si MSF a cette irréductible singularité, en l’ayant institutionnalisée à ce point, d’en avoir fait un processus dont on ne sort pas.

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En effet, en retenant aux postes d’encadrement ceux qui savent exprimer et faire taire la critique, MSF renforce la critique des responsables, c’est-à-dire la force des critiques qu’ils émettent et la force des critiques qu’ils reçoivent. Aussi inégales que soient ces critiques se répondant en écho, le fait d’être critiqué et de critiquer, de subir l’un et de pouvoir faire l’autre, fait vivre la critique autant qu’elle la rend vivable et ce, d’autant plus sûrement que les MSF épuisés par ces interactions ont quitté l’ONG. En d’autres termes, si le panoptique critique fait “durer” ceux qui portent pour le mieux la critique, il a également pour effet d’écarter ceux qui ne la supportaient pas, de sorte que les premiers prêchent des convertis à la démarche critique. Cette dynamique de désaffiliation et de filiation par la critique sera l’objet de l’analyse qui suit où se confirme la complicité pouvant unir la justification à la violence.

Vigueur et épuisement critique

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Parce que « ici on ne dira jamais que c’est bien » [103][103] Entretien avec un chargé de communication de MSF, ... et parce que, ce faisant, il vaut mieux répondre à la dureté de la culture interne en y souscrivant, en commençant par être son propre critique et l’insatiable critique des autres, MSF écarte un certain nombre de membres.

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« On vous donne dans les mains d’énormes responsabilités et vous êtes systématiquement critiqué dans le choix de la politique que vous allez mener, et critiqué de façon parfois sévère. On a tendance à dire que c’est des rapports extrêmement violents, parce que vous êtes en permanence sujet à des commentaires, à des visites de terrain si vous êtes sur le terrain ou des réunions dans lesquelles vous devez vous justifier et souvent c’est des critiques assez violentes. Donc peut-être que ça, il peut y avoir des gens qui n’arrivent pas à résister à cette violence-là et qui vont se retrouver déstabilisés, qui vont penser que finalement, c’est une question très personnelle alors que ça n’empêche pas de dépasser ça. Sorti de la réunion où vous avez pu avoir un débat extrêmement violent, les personnes se connaissent, s’apprécient et le travail continue. » [104][104] Entretien avec un ancien coordinateur de mission, ...

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Ceux qui ne résistent pas à cette « violence » ou qui se sont épuisés à résister dans la violence, tous ceux dont la langue MSFienne dit qu’ils ne sont pas assez « solides », « saillants », malgré les congés sabbatiques qui leur sont proposés, vont être amenés à quitter l’ONG. Dans les cas les plus extrêmes, une perception paranoïaque de la dynamique critique précipite un départ hanté par la conviction que – la solution retenue étant une et les arbitres souvent les mêmes – des décisions prises d’avance seront légitimées par un débat factice [105][105] Suite aux nombreuses discussions sur les « soins psy »....

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À l’inverse mais par un même effet d’épuisement, ceux qui ont su s’approprier l’ethos critique dans ce qu’un MSF appelle « la machine à cramer les gens » tendent à quitter l’ONG lorsqu’ils sentent faiblir leurs dispositions à la critique. Une MSF sur le départ affirme ainsi qu’elle s’est promis de partir quand elle n’aurait « plus rien à apprendre », avant de « devenir incontrôlable » [106][106] Propos tenus lors d’un pot de départ au siège de MSF,..., c’est-à-dire avant d’avoir cette conviction de bien faire conférée par l’expérience qui rend la critique plus difficilement acceptable. Pratiquant l’exit dans la loyauté, on la retrouvera deux ans plus tard au CA de MSF [107][107] A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, Paris,.... Ces départs participent à “homogénéiser” le personnel de MSF puisque les restants sont, au moins pour un temps, acquis à l’entreprise critique.

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Tout se passe même comme si ces partants contribuaient également au succès de la critique MSFienne dans l’espace humanitaire. Ceux auxquels « il ne faut plus parler de MSF parce qu’ils ont trop souffert » [108][108] Entretien avec l’assistante de direction de MSF, 1... œuvrent ailleurs dans l’humanitaire et sont condamnés à entendre les prises de position de MSF, impeccablement rodées et qui laissent dans l’ombre, mais pas pour ces anciens, leur part d’arbitraire institutionnel. On a ici une des clefs d’explication à la controverse suscitée par l’annonce de la suspension de la campagne de dons aux victimes du tsunami par MSF. “Les rares blessés sont pris en charge localement, les morts sont morts, les cadavres ne créent pas d’épidémies dans de l’eau de mer, oui, passée l’urgence, il y a la reconstruction, mais le développement, teinté de néocolonialisme, est du ressort des États”, disait, en substance, le discours MSFien. S’ingérant dans les affaires de ses cons œurs « par souci d’honnêteté vis-à-vis du donateur » [109][109] Extrait du communiqué de MSF mis en ligne le 4 janvier..., MSF ne pouvait que s’attirer l’opprobre des autres ONG. Cependant, la controverse qui s’en est suivie et la sophistication progressive du discours MSFien doivent beaucoup à la virulence des réactions des responsables d’autres ONG, passés par MSF [110][110] Cette structuration du champ humanitaire explique,... et qui, pour l’avoir connue de l’intérieur, savent la hauteur méprisante avec laquelle elle regarde le monde humanitaire. Symétriquement, mais cette fois-ci pour louer cette prise de position, un certain nombre d’anciens l’ont comparée avec émotion à l’épisode éthiopien, Sylvie Brunel allant même jusqu’à publier un grand « merci à MSF » [111][111] Tribune de S. Brunel (ancienne chercheuse à LSF, ancienne..., tandis que d’autres ex-MSF conservent des “réflexes” puissants en étant capables, sans en avoir été informés, de retracer le cheminement de la prise de décision MSFienne et les différentes options évoquées.

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Les anciens participent, dans l’opposition ou le ralliement, au jeu du dissensus de MSF dans l’espace humanitaire et, ici encore – les MSF n’étant jamais plus solidaires que contre les autres ONG –, à la fabrique d’un consensus interne sur les bienfaits de la critique, sur la noblesse d’une association qui ne pactise pas avec l’époque. La quittant sans tout en perdre ou sans parvenir à s’en défaire, ces partis éclairent la force des modes de filiation à MSF et la place centrale qu’elle occupe dans l’arène humanitaire, deux facettes d’une construction identitaire résidant, pour une part essentielle, dans les rétributions de la critique.

Les rétributions de la critique

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Il apparaît qu’une organisation, en dépit de ses prétentions contraires et à cause d’elles, est d’autant plus “enveloppante” [112][112] Pour reprendre le terme de E. Goffman, Asiles, op.... qu’elle forme ses membres à la critique plus qu’à l’adoration, ou alors à l’adoration de la critique. La critique, voulue comme « mise en tension », a aussi des effets de mise en cohésion. Souhaitée déstabilisante, elle a également des effets de cohérence. Ces deux effets pervers de la dynamique critique participent néanmoins de son succès, montrant, en l’espèce, le profit de l’étude de la critique à la compréhension de l’adhésion à MSF et, on l’espère, l’utilité des outils d’une sociologie du militantisme à la compréhension de la critique.

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D’une part, du « bizutage inconscient » [113][113] Entretien avec l’assistante de direction de MSF, 1... imposé aux entrants – « C’est quoi blancket feeding ? Bon, les questions cons, on verra pour plus tard » – aux nombreuses technologies imposant la souscription à la doxa critique, la dureté de MSF laisse à voir aux MSF qui s’y sont pliés sans plier une adhésion méritoire parce que chèrement acquise.

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« Au début c’est un peu difficile à accepter, toi t’arrives t’es tout content puis on te balance, pa-pam, en deux temps trois mouvements, t’as rien compris. Et tu te retrouves un peu la queue entre les jambes, entre guillemets, mais, au final, il faut accepter ce jeu-là parce que moi je trouve qu’il est vachement sain, au final. Ça t’oblige à être vachement rigoureux, à bien maîtriser toutes les problématiques, à assimiler un maximum de choses. Tu vois moi, en l’espace de trois ans, j’ai l’impression d’avoir fait un bond incroyable. » [114][114] Entretien avec un chargé de communication, 11/04/2005....

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D’autre part, la violence de la culture interne est justifiée par les succès opérationnels et politiques de MSF. Souscrire à la critique MSFienne en vaut la peine non pas seulement parce que les rites d’initiation ont été coûteux mais aussi parce que les prises de position de l’ONG ne sont distinguées qu’à ce prix. « C’est parce qu’on a toujours eu ce regard qu’on en est là aujourd’hui », affirme une MSF croisée lors d’une AG. En mettant en soupçon et en question ses interventions, MSF parvient, dans une certaine mesure, à mettre à distance gouvernements et événements. Son travail d’enquête sur la malnutrition au Niger [115][115] Dans le courant d’avril 2005, MSF consulte différents... lui permet, par exemple, de se prémunir de toute instrumentalisation politique et de prévoir un pic de malnutrition sévère, de s’y préparer et parfaire sa réactivité. En outre, à ces capacités d’anticipation critique réelles s’adjoignent des capacités d’anticipation construites, qui n’en sont pas moins réelles, mais qui se jouent dans la faculté qu’a MSF de faire advenir ce qu’elle dit devoir advenir [116][116] MSF a les moyens de réaliser pleinement le théorème.... Si le pic de malnutrition est advenu au Niger au moment où MSF l’avait prévu sans bien évidemment qu’elle n’y contribue, le débat sur les usages de l’aide qu’elle annonçait incontournable au moment du tsunami n’est devenu réalité que parce que MSF et son CRASH y ont engagé leurs forces. Que ses prophéties se réalisent ou que MSF réalise ses prophéties accrédite les vertus de l’entreprise critique, voire la grandeur omnisciente de l’ONG.

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Enfin, l’autocritique permanente de MSF peut – à certains endroits et sans que ça n’en soit jamais l’objectif – renouer avec ce qu’elle entend contrer : l’autojustification et l’autosatisfaction, autres ressorts puissants de l’adhésion à MSF.

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La critique peut tendre à l’autojustification car la frontière est mince entre rendre raison de ce qu’on a fait, même à tort, et se donner de bonnes raisons de persévérer dans l’action ou d’en interrompre le cours. Ainsi, les MSF les plus critiques de la théorie de la pratique de l’ONG reconnaissent-ils que ses orientations ne sont pas « laissées au hasard » [117][117] « Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est pensé »..., semblant perdre en arbitraire ce qu’elles gagnent en sophistication discursive.

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L’activité critique peut également apporter sa part d’autosatisfaction. À défaut de pouvoir revendiquer des mobiles d’action “légitimes”, les MSF peuvent se satisfaire de les avoir dégagés et, à défaut de pouvoir se satisfaire de leurs réalisations, peuvent éprouver la fierté consolante d’ouvertement ne pas s’en satisfaire [118][118] Cf. P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard,.... De fait, les MSF peinent à formuler une critique autonome à l’encontre de leur ONG. Puisque MSF se charge aussi de dire ce qui n’est pas aimable en elle, ils concèdent, un peu gênés, ne pas savoir ce qu’ils n’aiment pas à MSF ou, plus fréquemment, reprennent à leur compte les points négatifs formalisés par l’ONG : les « comportements néocoloniaux des expats », les « promesses déçues d’une mission », « l’arrogance de la maison ». Tout se passe comme si la déprise de soi et de l’association dans la critique partageait une proximité intrinsèque avec une remise de soi à l’association par la critique. MSF réussit à fabriquer des esprits critiques d’institution, critiquant l’institution sans jamais cesser d’en être l’incarnation, ce que résume bien la boutade d’un MSF moquant « le formatage du déformatage » des formations. En assurant son autocritique, MSF tend à monopoliser les critiques de ses membres mais aussi des observateurs extérieurs s’intéressant à l’humanitaire. Il n’est pas rare que ces derniers soient dissuadés d’entreprendre une analyse déjà réalisée par MSF, ou citent celle de MSF dans leurs travaux car les bénéfices institutionnels de ses études internes n’en affaiblissent pas nécessairement la “scientificité”.

102

L’on perçoit mieux maintenant ce que la dynamique critique doit, non plus aux dispositifs l’orchestrant, mais à ce qui contredit leurs prétentions. C’est pourquoi on ne saurait s’en tenir à l’étude du système d’enveloppement du discours critique pour en comprendre les ressorts mais l’on se doit également d’analyser les mécanismes concrets, plus ou moins ordinaires, qui rendent possible la pratique critique. Elle s’explique ici par le “travail” d’une organisation pour amener ses membres à y souscrire mais aussi par les effets pervers qui en résultent. D’une part, la volonté de morcellement des pouvoirs au principe des dispositifs critiques cristallise un fort différentiel de pouvoirs qui, tout en démentant les buts affichés de l’entreprise critique, la dote d’une nouvelle vigueur. D’autre part, ceux qui ont quitté l’ONG parce qu’ils ne supportaient plus la critique MSFienne semblent condamnés à participer au jeu du dissensus de MSF dans l’arène humanitaire comme à la consolidation d’un consensus critique interne. Enfin, parce que la critique est violence mais qu’elle a aussi ses douceurs dans l’autojustification et l’autosatisfaction, elle façonne des modes d’adhésion puissants à MSF. Et cette adhésion puissante, sans jamais cesser de contredire les prétentions de l’association à retenir des agents distants à leur propre rôle et à son endroit, les amène à entretenir la critique de l’institution, la critique promue par l’organisation et les critiques qu’ils adressent à la force dévorante de « Meuseufeu » [119][119] Le terme de « Meuseufeu », figure de monstre et contraction....

103

Parce que de la justification à la violence, de l’autocritique à l’autosatisfaction, de la critique de soi à celle des autres, il n’y a qu’un pas, voire deux mots pour une même chose, parce que les intellectuels de MSF sont en mesure de digérer les critiques et de diffuser les leurs dans l’arène humanitaire, la critique est au c œur de ce capital symbolique auquel les MSF sont attachés, qui les attache et qui oblige leurs alter ego.

104

**

105

Au terme de notre étude, on peut dégager une conclusion double, nécessairement située mais qu’on souhaite pouvoir s’avérer heuristique pour la sociologie de la critique.

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1. Il apparaît que le déploiement social de la critique ne suppose pas nécessairement l’accès à une posture d’extériorité, définie par les auteurs des Économies de la grandeur comme une capacité à “se soustraire à l’empire d’une situation” en s’appuyant sur des références qui lui sont extérieures, capacité rendue possible par l’existence d’une “pluralité de mondes” [120][120] L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op.... répondant de principes différents, voire incompatibles.

107

Certes, il existe bien des critiques forgées dans l’extériorité, il y en a même, en l’espèce, de deux sortes. D’une part, on peut observer un flux de critiques résultant du fait que MSF ou un de ses secteurs jugent des acteurs obéissant à des règles différentes depuis leur position et donc à l’aune de leur propre critère de correction. Relèvent de cet ordre les critiques que MSF, forte de son autonomie financière, adresse aux autres ONG en moquant leurs dépendances ; les critiques que le CRASH, abreuvé de références sociologiques, adresse à l’entreprise humanitaire ; les critiques que le siège, soucieux de l’« éthique de l’intérim » et étranger au quotidien des missions, adresse à ses terrains ou que des expatriés, peu sensibles à la grammaire théorique du siège mais agissant pour « sauver des vies », lui renvoient. D’autre part, un certain nombre de pratiques autocritiques peuvent également être expliquées par l’accès à une posture d’extériorité, cette fois-ci au sens où c’est en “important” les jugements d’un secteur du militantisme auquel il n’appartient pas que l’acteur procède à son autocritique. Il en est ainsi quand un expatrié critique ses pentes néocoloniales ou un “bureaucrate” l’emprise du siège sur les missions. Le modèle des Économies de la grandeur offre donc des clefs de compréhension d’un “recul critique” qui tient à la mobilisation, par les agents d’un espace, des valeurs de ce même espace pour (dis)qualifier ce qui se joue dans un autre, ou à la mobilisation des valeurs d’un autre espace pour (dis)qualifier ce qui se joue dans le leur.

108

Cependant, il existe également des critiques – nous en avons isolé deux types dans le cas étudié – ne reposant sur aucune extériorité et qui n’en sont pas moins “critiques”, jugements défavorables portés sur une pratique.

109

En premier lieu, si le programme de recherche des Économies de la grandeur rend bien compte des critiques reposant sur un “désengagement de la situation présente”, il fait peu de place aux critiques se nourrissant de l’engagement dans cette même situation, reposant moins sur la connaissance d’ “autres mondes sociaux” que sur la revendication d’une connaissance intime du “monde” mis en question. Plus généralement, tout se passe comme si le local – entendu par opposition au général (des “principes”) et à l’ailleurs (des “mondes”),

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mais ces deux éléments sont liés – était pensé comme incapable de soutenir la critique. Ainsi, les entreprises de réduction en petitesse (« cette mission prétendument néocoloniale, tu n’as jamais aimé son responsable ») tendront-elles à être analysées comme une référence implicite aux conventions de justice d’un “monde” idéal typique absent (i.e. les relations personnelles du “monde domestique” [121][121] L. Boltanski, L. Thévenot, ibid., p. 206.) plutôt que comme l’expression d’une perception de la structuration conflictuelle (entre jeux de position et affinités personnelles) de ce “monde” bien réel et bien présent qu’estMSF. Tout en parvenant à intégrer les manifestations critiques qui nous semblent les moins susceptibles d’illustrer l’appui sur un “principe supérieur commun” extérieur, ce modèle “métaphysique” [122][122] À nos yeux et conformément aux termes mêmes du programme... reste largement aveugle aux critiques reposant sur des justifications locales, pragmatiques et qui ne s’embarrassent pas de principes (« c’est notre mission et nous sommes les seuls à pouvoir en juger »). Or, loin d’être une tentative de “suspension de la critique” [123][123] Cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…,..., loin d’être publiquement irrecevable – comme en témoigne notre étude mais plus encore l’existence de nombreuses et solides juridictions internes à des secteurs d’activité (Inspection générale des services, Conseil de l’Ordre des médecins…) –, cette invocation des circonstances locales est un moyen d’entrer en critique pour les acteurs qui n’ont pas les ressources ou la volonté de procéder à une montée en généralité. Les opérations de grandissement idéel sont au principe de la construction d’une cause et bien souvent de son efficacité, mais elles ne sont pas nécessairement la matrice de toutes les critiques, même si elles peuvent contribuer à les exacerber. Ainsi, en retenant l’accès à une posture d’extériorité comme condition première de la critique, on s’interdit de penser la critique des acteurs restant “à ce qu’ils font”. On tend, en outre, à surestimer les dimensions idéelles de la critique auxquelles ne sont enclins que les acteurs les plus distants d’une situation – sans avoir rien expliqué de leur posture distanciée – [124][124] Il n’est pas question de dire que la critique n’exprime... et à mésestimer la critique des acteurs “engagés” qui répond d’une autre logique.

111

En second lieu, on peut également observer de la critique dans des situations où il n’existe pas plus d’extériorité que de mondes différents. On en veut pour exemple les critiques opérant dans le dispositif horizontal MSFien s’appuyant rarement sur l’introduction de principes d’action opposés et jamais sur une différence de “statut” entre acteurs. En l’espèce, ce n’est pas la distance entre ces arbitres opérationnels ou le caractère mutuellement exclusif de leurs valeurs (ils ont été socialisés aux mêmes valeurs) qui alimente leurs échanges critiques mais bien leur concurrence, c’est-à-dire le fait qu’ils utilisent les mêmes “ressources de l’environnement, en énergie politique […] ou en moyens financiers” [125][125] F. G. Bailey, Les règles du jeu politique, Paris, PUF,.... Pour singulier ce dispositif organisationnel, on est fondé à penser qu’on peut observer, ailleurs qu’à MSF, des interactions critiques qui doivent beaucoup plus à une forme de “tyrannie des petites différences” [126][126] Par analogie avec le “narcissisme des petites différences”... qu’à l’affrontement de grands systèmes de valeurs. Les combustibles de la critique apparaissent donc moins idéels et plus diversifiés que ne le laissent à penser les Économies de la grandeur.

112

2. Le mystère de ses ressorts resterait cependant entier si on ne s’essayait pas à comprendre pourquoi la coexistence d’acteurs différents (politiques et humanitaires), d’espaces différenciés du militantisme (siège et terrain) ou la concurrence d’agents similaires (arbitres opérationnels) engagés dans une même situation se prêtent à une intense activité critique et pas à une entente, à une répartition des rôles ménageant des principes de “non-ingérence tacite”. De notre point de vue, la seule façon de se donner quelque chance de répondre à cette question nécessite de poursuivre l’analyse en amont de là où le modèle des Économies de la grandeur la commence, c’est-à-dire, au lieu de postuler une compétence des acteurs à la critique [127][127] L. Boltanski, « Sociologie critique et sociologie de..., interroger la fabrique sociale de cette “compétence” critique et, même plus, de pratiques critiques.

113

Non seulement cette démarche permet de comprendre la constitution d’une grammaire soutenant la critique, dont les Économies de la grandeur livrent des modèles sans en restituer la sociogenèse, mais elle permet de saisir les processus d’inculcation critique et ses appropriations différenciées. En l’espèce, si la distance entre les effets recherchés et les effets produits (la mise en lumière d’ “objets étrangers” [128][128] L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op.... dénaturant une situation), la distance entre les différents agents de la chaîne humanitaire mais aussi leur proximité forte servent de conducteurs à la critique, c’est que des aménagements organisationnels font vivre ces couples d’acteurs et d’effets en opposition. Cette entreprise suppose la possession de ressources matérielles (i.e. des fonds privés et internationaux) et immatérielles (i.e. formations) et repose sur des mécanismes institutionnels imposant la souscription effective à la pratique critique. C’est parce que MSF a tout d’un panoptique critique orchestrant des ingérences croisées que ses membres sont contraints d’ “ouvrir les yeux”, de critiquer les « autres », de se critiquer les uns les autres et eux-mêmes. Par la suite, la critique étant devenue comme une seconde nature chez les membres de l’ONG, les effets non voulus de cette entreprise participent à l’alimenter, de sorte que la concentration des pouvoirs, la violence dans la justification, ce qu’elle emporte d’autocélébration et de remise de soi en deviennent immédiatement la cible.

114

En ayant institutionnalisé la critique, MSF donne à voir, comme un miroir grossissant, les rapports de force qu’elle constitue et qui la constituent, et qui, parce qu’ils sont une des vérités du monde social sans toujours être aussi exacerbés, apportent une sérieuse nuance à la dualité – profondément ancrée dans nos représentations communes de la démocratie – entre justification et basculement dans la violence. Plus encore, notre étude nous incite à penser que la critique ne suppose pas plus l’accès à une posture d’extériorité que n’importe quelle pratique sociale et a la même extériorité que toutes les autres, celle d’un fait social, pris en charge par des instances socialisatrices sans pouvoir se résumer à leur activité consciente. Il est tentant et, pour ainsi dire, rassurant de considérer la critique, qui se présente en rupture avec l’ordre établi, comme une pratique sociale d’exception, un arrachement à soi et au monde, entre extériorité et libre arbitre, dont les ressorts seraient idéels et dont les outils traditionnels de la science politique ne pourraient rendre compte. Au regard du caractère systématique de la critique à MSF, on ne pouvait se satisfaire d’une telle perspective et on espère avoir pu convaincre du caractère fécond de cette normalisation sociologique de la critique.

Notes

[1]

Fondée en 1971, MSF dispose, en 2007, d’un budget annuel de 152,2 millions d’euros composés à plus de 99 % de fonds privés. MSF a, en outre, créé différents « satellites » : une plateforme logistique, une structure de recherche épidémiologique (Epicentre), un Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires (CRASH), une cellule de production audiovisuelle (État d’Urgence Production) qui participent de sa visibilité et de ses succès opérationnels. À titre indicatif, sur la période 2005-2007, MSF est présente dans plus de 33 pays où elle déploie, en moyenne, 5 430 personnes (5 003 employés nationaux pour 427 volontaires expatriés) appuyées par les 271 salariés du siège (satellites inclus).

[2]

P. Dauvin, J. Siméant & CAHIER, Le travail humanitaire. Les acteurs des ONG, du siège au terrain, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, p. 17. Sur cette question et, plus généralement, pour une sociologie de l’humanitaire, on renvoie également à J. Siméant, P. Dauvin, ONG et humanitaire, Paris, L’Harmattan, 2004, ou A. Collovald (dir.), L’humanitaire ou le management des dévouements, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002.

[3]

Jean-Hervé Bradol, président de MSF (2000-2008), propos d’ouverture de l’Assemblée générale du 28 mai 2005. Les guillemets à l’anglaise “/” isolent nos expressions ou celles des auteurs cités dans notre étude, tandis que celles placées entre des guillemets à la française « / » renvoient aux discours des acteurs. Lorsqu’il n’est fait aucune mention du locuteur, il s’agit d’expressions d’usage courant à MSF.

[4]

Cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, et les aménagements proposés dans L. Boltanski, L’Amour et la Justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990.

[5]

On pense, en premier lieu, aux travaux du Groupe de sociologie pragmatique et morale et du Groupe de sociologie pragmatique et réflexive. Par exemple, et sans souci d’exhaustivité : F. Chateauraynaud, La faute professionnelle, Paris, Métailié, 1991 ; C. Lemieux, Mauvaise presse, Paris, Métailié, 2000 ; F. Chateauraynaud, D. Torny (dir.), Les sombres précurseurs. Sociologie de l’alerte et du risque, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999 ; P. Duret, P. Trobal, Le sport et ses affaires, Paris, Métailié, 2000 ; L. Boltanski, E. Claverie, N. Offenstadt, S. Van Damme (dir.), Affaires, scandales et grandes causes, Paris, Stock, 2007.

[6]

Cf. M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique : vers un nouveau style sociologique ?, Paris, Armand Colin, 2006.

[7]

Pour une formulation synthétique de cette notion, cf. L. Boltanski, L’Amour et la Justice…, op. cit., p. 87.

[8]

L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op. cit., p. 286 et suiv.

[9]

L. Boltanski, L. Thévenot, ibid., p. 268 et suiv.

[10]

Les auteurs s’appuient sur les ouvrages de Saint Augustin (cité inspirée), Hobbes (cité de l’opinion), Bossuet (cité domestique), Rousseau (cité civique), Adam Smith (cité marchande) et Saint Simon (cité industrielle).

[11]

L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op. cit., p. 412.

[12]

L. Boltanski, L. Thévenot, ibid., p. 54.

[13]

C’est en tout cas dans ce sens que nous semble aller l’argument selon lequel “si les personnes habitaient un monde accepté comme allant de soi, si elles étaient travaillées et dominées par des forces qui s’exerçaient sur elles à leur insu, on ne pourrait comprendre […] la possibilité même de la remise en cause et de la critique”, avancé dans son article de synthèse par L. Boltanski, « Sociologie critique et sociologie de la critique », Politix, 3 (10), 1990, p. 124-134, dont p. 129.

[14]

Sur ce qui singularise ce modèle du point de vue des temporalités et des questionnements considérés comme pertinents, cf. N. Dodier, « Agir dans plusieurs mondes », Critique, 529-530, juin-juillet 1991, p. 427-458. Pour une lecture critique, dont nous nous inspirons ici, cf. P. Juhem, « Un nouveau paradigme sociologique ? À propos du modèle des Économies de la grandeur », Scalpel, 1, 1994, p. 115-142.

[15]

On souscrit pleinement à l’analyse de F. Héran, « La seconde nature de l’habitus. Tradition philosophique et sens commun dans le langage sociologique », Revue française de sociologie, 28 (3), 1987, p. 385-416, dont p. 411 : “On peut concevoir qu’un comportement réflexif se consolide en habitus, que celui-ci fasse l’objet d’un contrôle réfléchi, que ce réflexif devienne à son tour un réflexe, et ainsi de suite”.

[16]

Cette étude repose sur les sources suivantes : une série d’entretiens réalisés, et parfois renouvelés, auprès d’actuels mais aussi d’anciens responsables, membres et « compagnons de route » de MSF, ainsi qu’avec des membres d’autres ONG ; plusieurs périodes d’observation au sein de l’organisation et en différents lieux (Assemblée générale, Conseil d’administration, session de formation…) ; le dépouillement d’archives institutionnelles et privées. Outre ces matériaux, se sont révélées extrêmement fécondes les nombreuses discussions informelles avec les acteurs de MSF. Nous tenons à remercier chaleureusement les responsables et les membres de MSF ayant facilité la réalisation de cette enquête.

[17]

Le fait que la critique prenne appui sur des dispositifs institutionnels “l’arrachant à l’histoire” nous a permis de laisser de côté la question de son cheminement historique, difficile à traiter dans le format de cet article. Sans entrer dans le détail de “ce passé incorporé qui se survit dans le présent”, les représentations de ce que doit être une organisation, les formes d’institutionnalisation de la critique, les pratiques critiques et la teneur des discours critiques ne sont pas sans rapport avec le passage prolongé de quelques têtes pensantes de MSF par la Gauche prolétarienne.

[18]

On pense, par exemple, à ces formes d’institutionnalisation critique que sont une soutenance de thèse dans le monde universitaire, une séance de questions au gouvernement dans l’arène parlementaire, un procès ou même une audition dans l’univers judiciaire.

[19]

Notre usage de cette notion se veut analogique, inspiré de : L. Wittgenstein, Grammaire philosophique, Paris, Gallimard, 1980 ; Investigations Philosophiques, Paris, Gallimard, 1961, notamment p. 243 ; J. Bouveresse, La force de la règle, Paris, Minuit, 1987 ; C. Chauviré, Le moment anthropologique de Wittgenstein, Paris, Éditions Kimé, 2004.

[20]

Pour une critique de cette “grammaticalisation” déconnectant “les unités de l’échange verbal […] des situations sociales à l’intérieur desquelles elles sont mobilisées”, cf. C. Gautier, « La sociologie de l’accord. Justification contre déterminisme et domination », Politix, 14 (54), 2001, p. 197-220, dont p. 198.

[21]

Expression consacrée par la charte de MSF.

[22]

On entend autonomie au sens littéral du terme, comme capacité à se doter de ses propres normes. Cette autonomie est financière : MSF-France se voit reverser une partie des sommes collectées par le mouvement international MSF (ses sections partenaires américaine, australienne et japonaise, ainsi que le bureau MSF Émirats Arabes Unis) et s’assure ainsi d’un ratio de plus de 90 % de fonds privés. L’origine internationale et individuelle de ces fonds la place à l’abri des évolutions des dons français et des éventuelles pressions des bailleurs. Cette autonomie est logistique et d’action, car MSF – qui fut la première ONG à codifier l’urgence en élaborant des guidelines et des kits humanitaires vendus aujourd’hui à d’autres associations – a en permanence en réserve, à proximité de l’aéroport de Bordeaux Mérignac, tout le matériel nécessaire à son déploiement. Elle dispose ainsi d’une grande réactivité et peut opérer longtemps en solitaire sur ses terrains d’intervention.

[23]

Discussion avec un expatrié de passage au siège, 11/04/07. Par commodité de langage, nous parlons de MSF pour désigner les membres (adhérents et salariés) de Médecins sans frontières, professions non médicales incluses.

[24]

Entretien avec Rony Brauman, ancien président de MSF (1982-1994) et un des principaux animateurs du CRASH de MSF (de 1994 à ce jour), 20/04/2005.

[25]

Entretien avec un ancien chef de mission, aujourd’hui responsable des formations à MSF, 05/04/2005.

[26]

Cette expression est la nôtre et se veut une synthèse de la langue vernaculaire MSFienne. Il est en effet répété à l’envi que MSF ne doit être qu’un « outil » (non sa propre fin), qu’on n’y « fait pas un pas sans le passer au crible », tandis que le terme de « matière grise » revient à occurrence régulière pour évoquer son travail analytique, mais aussi pour qualifier ses innovations techniques (tel le plumpy nut’, aliment de renutrition prêt à l’emploi), révélant un attachement tout particulier à l’intellectualité.

[27]

Le terme de critique des pentes anthropophages de l’ONG systématise un ensemble de discours internes dénonçant l’emprise de la doxa institutionnelle sur les membres de l’association – « la boite qui mange ses enfants », « la force de Meuseufeu » – et bien souvent, la prime accordée à l’intellectualité sur les “énergies vitales” des terrains, sans lesquelles « MSF n’existerait pas », et qui, parce qu’ils « mouillent la chemise », sont les premiers à « sauver des vies ».

[28]

Sur ce point et sur les logiques d’autonomisation des missions, cf. P. Dauvin, J. Siméant & CAHIER, Le travail humanitaire…, op. cit., p. 225-231.

[29]

Entretien avec un des responsables de ces publications, 11/04/2005.

[30]

Dazibao reprend le nom donné aux plaquettes contestataires reprises en main par le pouvoir central chinois à des fins autocritiques pendant la Révolution culturelle. Référence amusée au passé maoïste de ses fondateurs, le choix de ce titre n’en révèle pas moins, sous la boutade, la tendance de MSF à investir institutionnellement les critiques qui lui sont adressées.

[31]

Pour une critique de ce biais essentialiste consistant à penser que les démentis du réel opposés aux croyances emportent nécessairement une remise en cause des pratiques ou des pratiques de remises en question, voir L. Festinger, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford, Stanford University Press, 1957.

[32]

Cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op. cit., p. 267.

[33]

Sur ce concept de “militant par conscience” : J. Mac Carthy, M. Zald, « Resource Mobilization and Social Movements : A Partial Theory », American Journal of Sociology, 82 (6), 1977, p. 1212-1241. Sur les trajectoires biographiques cosmopolites et heurtées des humanitaires favorisant l’adoption d’un “ethos d’étranger”, sorte d’extériorité incorporée, cf. P. Dauvin, J. Siméant & CAHIER, Le travail humanitaire…, op. cit., p. 47-57. Nous empruntons le terme de “déracinés” à R. Hoggart (La culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970, p. 376) qui y voit, avec les autodidactes, “les antennes sensibles d’une société”, peinant à se conformer.

[34]

L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op. cit., p. 286.

[35]

Sur ce dernier point et, plus précisément, sur la légitimité qui émerge des “transactions collusives”, M. Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Sciences Po, 1986, chap. 3, p. 110 et suiv.

[36]

Entretien avec un responsable des formations à MSF, 05/04/2005.

[37]

Une compilation d’extraits de littérature de sciences sociales, « La sélection du CRASH », est remise aux participants à ces « formations environnement ». À la rubrique « Les mots sont importants », on peut trouver, sous le titre « La propension à la stéréotypie, l’exemple des besoins », un extrait d’Anthropologie et Développement de J.-P. Olivier de Sardan, puis dans les pages suivantes, un extrait de G. Rist, Le développement, histoire d’une croyance occidentale : deux analyses qui ont pour point commun de dénaturaliser les besoins tout en montrant la puissance légitimante de leur invocation.

[38]

Concept inventé par R. Brauman, l’« espace humanitaire […] hors duquel l’action humanitaire se trouve détachée de son fondement éthique » répond à trois conditions : la liberté de dialogue avec les bénéficiaires potentiels de l’aide, la liberté de mouvement et d’évaluation des besoins, la liberté de vérification de la distribution des secours. Cf. R. Brauman, Humanitaire, le dilemme, Paris, Textuel, 1996.

[39]

Document de travail distribué aux participants à la formation de responsables terrain à laquelle nous avons assisté (avril 2005).

[40]

Entretien avec l’assistante de direction de MSF, 14/04/2005.

[41]

Sur “cette priorité [donnée] aux exigences du savoir-vivre par rapport aux nécessités du savoir-faire” par les aristocrates, cf. M. de Saint Martin, L’espace de la noblesse, Paris, Métailié, 1993, p. 131-134.

[42]

Entretien avec un responsable des formations à MSF, 21/04/2005, c’est nous qui soulignons.

[43]

Si, par dispositif, on entend, en premier lieu, l’agencement des pièces de la machinerie critique à MSF, les connotations judiciaire (décision d’un tribunal justifiée par les motifs la précédant) et guerrière (formation des unités en vue d’un combat) nous ont semblé aller dans le sens de notre démonstration.

[44]

Rapport moral de MSF de 1987, p. 18. Sur la professionnalisation de l’humanitaire, cf. J. Siméant, « Urgence et développement, professionnalisation et militantisme dans l’humanitaire », Mots, 65, mars 2001, p. 28-51.

[45]

Réponse d’une administratrice aux interrogations de différents chefs de mission quant au rôle du CA et à son éloignement du terrain, extraite du procès verbal du CA du 16 mai 2003.

[46]

Document interne rédigé en 1985 par R. Brauman. Sur la création de LSF, on peut se reporter au travail journalistique très documenté d’A. Vallaeys, MSF, la biographie, Paris, Fayard, 2004. S’ouvrant sur un colloque intitulé « Le tiers-mondisme en questions », LSF s’agrège le soutien des cercles aroniens (notamment de l’essentiel du comité de rédaction de Commentaires) et la sympathie de nombre de membres de la Fondation Saint-Simon. Avec ce centre de réflexion s’ébauche, dans une dynamique qui ne s’est pas démentie quoique sous un jour nettement moins politisé, la proximité de MSF avec les sphères académiques et médiatiques, comme autant de sources alimentant sa réflexion critique que de chances de diffusion de ses prises de position.

[47]

Entretien avec Rony Brauman (28/05/2005) qui a joué un rôle moteur dans la constitution de ces deux centres de recherche comme dans la reconversion du CA en « comité d’éthique » sous sa présidence. C’est nous qui soulignons.

[48]

Si les chercheurs du CRASH sont titulaires de diplômes universitaires relativement diversifiés (DEA de science politique, de relations internationales, d’anthropologie, doctorat d’histoire..), 3 de ses 5 salariés permanents (les « directeurs d’études ») et une de ses « chargées d’études » sont également diplômés de l’IEP de Paris dans les sections études politiques, secteur international, service public, ou communication et RH.

[49]

Sur cette notion gramscienne d’ “intellectuels organiques” appliquée au Parti communiste : cf. J. Verdès Leroux, Au service du parti, Paris, Fayard, 1983 ; B. Pudal, Prendre Parti, Paris, Presses de Sciences Po, 1989, p. 16 ; et pour une discussion de cette notion, F. Matonti, Intellectuels communistes, Paris, La Découverte, 2005.

[50]

Ces chercheurs qualifiés de « professionnels » par le mini-site Internet du CRASH sont une sociologue directrice de recherche émérite au CNRS, un sociologue chargé de recherche au CNRS (élu du CA de 1998 à 2007), un anthropologue directeur d’études à l’EHESS (élu du CA depuis 2004), tous trois rattachés au Centre d’études africaines de l’EHESS.

[51]

Sur ce « langage naturel » riche de polysémies, cf. J.-Cl. Passeron, Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan, 1991, p. 371 et suiv.

[52]

Entretien avec un ancien chef de mission, 21/04/2005.

[53]

Entretien avec R. Brauman, 28/05/2005.

[54]

Entretien avec R. Brauman, ibid.

[55]

Cf. infra note 3, p. 750.

[56]

Propos d’un logisticien discutant avec des participants à une formation de responsable terrain, 20/04/05.

[57]

Discussion avec un médecin de retour de sa première mission, 24/05/07.

[58]

Extraits des candidatures au CA parues dans Dazib’ag (Dazibao spécial AG), mai 2005, p. 4-13.

[59]

Le fait que le président du CA soit également celui du CRASH permet de le salarier à ce titre sans déroger ouvertement à la loi de 1901 qui ne reconnaît que des présidents d’association bénévoles. Ce montage ad hoc n’en a pas moins des effets réels sur la façon dont le président conçoit son rôle et notamment sur l’intellectualité marquée de ses interventions au CA. Ces intrications entre CRASH et CA sont d’autant plus stables que les deux conseillers scientifiques du CRASH élus au CA l’ont été à 2 reprises pour l’un, 3 pour l’autre (pendant 10 ans).

[60]

Ainsi, au CA renouvelé de mai 2007, 5 des 13 postes pouvant être dévolus à des nonmédicaux sont occupés par des titulaires de diplômes du supérieur en sciences sociales qui, bien qu’inégaux dans le champ académique et inégalement investis professionnellement, attestent de la surreprésentation de ce profil. Outre les 2 conseillers scientifiques du CRASH (un sociologue chargé de recherche au CNRS, un anthropologue, directeur d’étude à l’EHESS) sont élus : un expert comptable titulaire d’un DEUG de sociologie (qui, en le signalant dans sa candidature, révèle la légitimité concédée à une sensibilité sociologique dans cette instance) ; deux docteurs en science politique, dont l’une codirige un « laboratoire de recherche indépendant » (le LEPAC qui conçoit l’émission d’Arte « Le dessous des cartes ») ; et un géopolitiste, directeur de recherche au CNRS.

[61]

E. Goffman, Asiles, Paris, Minuit, 1968, p. 193 : “Tout se passe comme si la présence d’un témoin ajoutait à la gravité de la faute, car il n’appartient plus ni à l’offenseur, ni à l’offensé, d’oublier, d’effacer ou de supprimer ce qui est arrivé”.

[62]

Observation du CA du 15 décembre 2006.

[63]

Expressions respectivement extraites de nos entretiens avec l’assistante de direction et un chirurgien de MSF.

[64]

Jean-Hervé Bradol, Rapport moral, 2004, p. 9.

[65]

Observation de l’Assemblée générale du 28 mai 2005.

[66]

Propos du directeur adjoint des opérations, procès-verbal du CA du 30 août 2002, p. 20.

[67]

Propos du directeur général, procès-verbal du CA du 27 février 2004, p. 10.

[68]

La question du « recentrage sur les urgences », considérées comme le « c œur de l’activité de MSF », apparaît sous des formes différentes mais avec constance dans les procès verbaux du CA depuis 1990.

[69]

Décision du CA du 25 novembre 2005.

[70]

Extraits du projet opérationnel 2005, p. 2. Le langage du devoir-être s’est également radicalisé : un tableau de synthèse distribué dans les formations présente, dans des termes dénués de toute ambiguïté, les dérives des programmes d’exclusion sociale (« objectifs trop souvent ambitieux ou utopiques, éloignés de MSF : réinsertion sociale, changer la société ») et les réflexes à adopter en la matière (« attention au risque de chercher à tout prix la pérennité de l’action MSF », « définir des critères de […] sortie et s’y tenir »).

[71]

Discussion avec un « compagnon de route » de MSF, 14/01/08.

[72]

Un desk rassemble des chargés de ressources humaines, des logisticiens, des référents médicaux et des chargés de communication travaillant sur un ensemble donné de pays différents.

[73]

Expression d’un ancien responsable de programmes.

[74]

Le renversement quasi parfait de la proportion entre missions en « contexte instable » et missions en « contexte stable » (45/55 % en 2003 ; 56/44 % en 2006) peut s’expliquer par la fermeture des missions en « contexte stable », mais aussi par leur inscription dans la catégorie « contexte instable », ce qui, dans les deux cas, fait la preuve de la force contraignante de l’ordre institutionnel.

[75]

Sur cette capacité différenciée à « jouer » avec la règle, cf. P. Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, note 18, p. 185.

[76]

Ainsi, la justification donnée par la Direction des opérations à la fermeture d’un « programme enfants des rues » à Madagascar (« il n’est ni dans le mandat, ni dans les compétences […] de MSF de se substituer aux autorités et de prendre en charge l’accès aux soins de l’ensemble de la population pauvre d’une ville ») ne pouvait guère convaincre les acteurs de cette mission, renvoyés aux limites de leurs compétences et, quelque part, à leur incompétence. Devant composer avec leur colère, ces acteurs devaient, en outre, composer avec celle qu’ils suscitaient, bien résumée dans ce titre assassin de la presse locale : « Trop pauvres pour être soignés ».

[77]

Discussion avec un responsable de programme, 10/04/08.

[78]

Discussion avec une infirmière, 30/05/08.

[79]

Dazibao, avril 2006, p. 1-2.

[80]

Extrait de la contribution d’un expatrié ayant participé à des « projets d’exclusion sociale » retenue dans Dazibao, mars 2006, p. 3. La catégorie des « projets autres » rassemble, dans les rapports d’activité de MSF et sous un vocable qui laisse à entendre leur légitimité fragile, les missions ne relevant pas d’une situation de « crise » et/ou d’un traitement “strictement” médical.

[81]

Une ancienne responsable de la communication de MSF, fille de coopérants expatriés en Afrique, nous dit ainsi avoir eu l’impression de « retourner dans le ventre de sa mère », en retrouvant dans les missions les « gros 4x4 », le « chauffeur noir » et le « confort (décalé) du blanc » qui avaient marqué son enfance, une forme d’homologie de situation que MSF lui fait penser, sans grande difficulté, en terme de « néocolonialisme ».

[82]

Nous référons ici à ce que P. Dauvin, qui a précisément travaillé sur MSF, qualifie de “complexe bureaucratique” des humanitaires (P. Dauvin, J. Siméant & CAHIER, Le travail humanitaire…, op. cit., p. 357).

[83]

Entretiens avec un chargé de communication – prompt à qualifier son département de « service de la propagande » – (11/04/2005) et un informaticien (10/10/2007).

[84]

Extraits des Dazibao de juillet 2003, p. 3, et d’avril 2006, p. 6.

[85]

Aiguisés dans les conjonctures critiques entre pays frontaliers (quand des milices libériennes opèrent en Côte d’Ivoire, par exemple), ces débats sont le quotidien des RP, puisque MSF travaille souvent auprès de réfugiés venant d’un pays relevant d’un desk pour se retrouver dans un pays relevant d’un autre.

[86]

On retrouve ici, comme pour Dazibao, la pratique routinisée de la boutade à MSF. Ce nouveau partage du monde, pensé comme instrument d’équilibrage des charges de travail fluctuantes entre desks et peut-être ici aussi de destruction des « baronnies » (fussent-elles éclatées), a effectivement quelque chose de la guerre froide. Le « Yalta » tend à se prêter, en amont, à toutes sortes de luttes d’influence pour se voir attribuer un « beau programme » et, en aval, à toutes sortes de critiques par le nouveau RP de la gestion de l’ancien, et inversement.

[87]

Discussion avec un responsable des opérations, 05/04/05.

[88]

Entretien avec un responsable des formations, 21/04/2005. Ces projets HIV sont « un peu emmerdants » au sens où ils sont contraires à « l’éthique de l’intérim » car le traitement des malades du sida ne peut être circonscrit dans le temps.

[89]

J. Bentham, Panoptique, Paris, Mille et Une Nuits, 2002 (1re éd. : 1791), p. 13. Le panoptique, conceptualisé par Bentham en 1786 dans le souci d’humaniser les prisons, est un bâtiment circulaire permettant au surveillant, placé dans une tour centrale, “de voir d’un simple coup d’ œil tout ce qui (se) passe” dans les cellules individuelles de l’anneau périphérique. Les détenus ne peuvent pas voir le surveillant les voir et ne se voient que partiellement les uns les autres. L’omniprésence du contrôle (détaché de toute présence effective) et l’asymétrie des regards devaient permettre de réformer profondément, sans recours à la violence physique, les consciences des prisonniers devenus leurs propres gardiens.

[90]

M. Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 235-236.

[91]

Par commodité de langage, nous parlons d’ “effets pervers” pour désigner des effets non voulus par MSF, sans leur prêter le caractère péjoratif que ce vocable laisse entendre.

[92]

Courriel (n.d.) d’un médecin expatrié au Soudan rendant compte de son faible intérêt pour les tensions entre responsables du siège et de leur incidence mineure sur ses activités quotidiennes.

[93]

Entretien avec Jean-Hervé Bradol qui, avant d’accéder à la présidence (garant éthique), fut directeur de la communication, puis des opérations (arbitre opérationnel), 14/11/2006.

[94]

M. Dobry, Sociologie…, op. cit., p. 227-237.

[95]

Entretien avec un chargé de communication, 11/04/2005.

[96]

Entretien avec un chirurgien à MSF, 14/12/2006. Candidat proposé par R. Brauman et épaulé par J.-H. Bradol, alors responsable de programmes dans la région des Grands Lacs, P. Biberson commence son mandat au début du génocide rwandais en achetant une tribune au Monde dont le chapeau affirme qu’« on n’arrête pas un génocide avec des médecins » : « Lettre ouverte au Président de la République française », Le Monde, 18 mai 1994.

[97]

Discussion avec l’assistante de direction des trois derniers présidents de MSF (de 1983 à ce jour), 06/04/2005. Sur “l’héritage technologique comme destin social”, cf. P. Bourdieu, « Le mort saisit le vif. Les relations entre l’histoire réifiée et l’histoire incorporée », Actes de la recherche en sciences sociales, 32-33, 1980, p. 3-14.

[98]

Sur cette notion, cf. M. Crozier, L’acteur et le système, Paris, Seuil, 1977, p. 86.

[99]

Dazibao, avril 2006, p. 4.

[100]

Discussion avec un administrateur, 01/02/07.

[101]

Sur ce point, cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op. cit., p. 337 et suiv.

[102]

L. Boltanski, L. Thévenot, ibid., p. 54 : “C’est le fait de passer outre à la justice et de ne se conduire qu’à son gré, sans s’encombrer d’explications, qui définit la violence”. Pour une critique, cf. P. Juhem, « Un nouveau paradigme… », art. cité, p. 93-94.

[103]

Entretien avec un chargé de communication de MSF, 11/04/2005.

[104]

Entretien avec un ancien coordinateur de mission, 21/04/2005.

[105]

Suite aux nombreuses discussions sur les « soins psy » à MSF, un psychologue met en scène sa démission dans les colonnes de Dazibao (octobre 2006, p. 2) en signant sa contribution du titre de « ex-MSF », convaincu que le « working group » sur ces questions ne sera en définitive qu’un « fucking group ». Le président se chargera de lui rappeler que si, aujourd’hui, on questionne la psy, « hier [on questionnait] les traitements en réponse aux infections et demain cela sera autre chose ».

[106]

Propos tenus lors d’un pot de départ au siège de MSF, 17/05/2005.

[107]

A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995. Ici se confirme la complexité des relations entre exit, voice et loyalty et la possibilité d’aménagement de ce modèle déjà assoupli par A. Hirschman dans « Défection et prise de parole dans le destin de la RDA », dans Un certain penchant à l’autosubversion, Paris, Fayard, 1998, p. 19-68.

[108]

Entretien avec l’assistante de direction de MSF, 14/04/2005.

[109]

Extrait du communiqué de MSF mis en ligne le 4 janvier 2005. Sur les effets de délégitimation induits par la rupture d’un “principe de non ingérence tacite”, voir M. Dobry, Sociologie…, op. cit., p. 111.

[110]

Cette structuration du champ humanitaire explique, en partie, que la controverse autour du tsunami ait pris en France et pas auprès des sections partenaires qui avaient pourtant décidé avant MSF-France de suspendre leur campagne de dons. Un autre ressort de cette controverse tient au fait que la grille d’analyse critique et demi savante de MSF va se trouver relayée par des passeurs hétérogènes (journalistes, auditeurs de la Cour des Comptes, instances de coordination humanitaire…) poursuivant des intérêts divers.

[111]

Tribune de S. Brunel (ancienne chercheuse à LSF, ancienne présidente d’ACF), « Merci à MSF », Le Monde du 5 janvier 2005. Parmi les options évoquées à MSF pour dépenser « utilement » les sommes versées pour le tsunami et auxquelles ont également pensé des « anciens de la maison », on trouve l’idée, radicale, d’un retrait du terrain ou, originale, d’un système de micro-crédit. Au final, MSF décidera de demander à chaque donateur de pouvoir réaffecter son don à une autre destination et, en cas de refus – rare, il est des questions qui obligent –, de le lui rembourser.

[112]

Pour reprendre le terme de E. Goffman, Asiles, op. cit., p. 45.

[113]

Entretien avec l’assistante de direction de MSF, 14/04/2005.

[114]

Entretien avec un chargé de communication, 11/04/2005. Les MSF adhèrent d’autant plus fortement à leur association que les rites d’initiation ont été douloureux et que la culture critique de l’ONG est une épreuve du quotidien consistant à cultiver dans l’entre-soi la différence avec les autres ONG. Cf. P. Bourdieu, « Les rites comme actes d’institution », Actes de la recherche en sciences sociales, juin 1982, p. 58-63, dont p. 61, et, plus généralement, La Distinction, Paris, Minuit, 1979.

[115]

Dans le courant d’avril 2005, MSF consulte différents rapports d’instances de veille sanitaire pour comprendre les causes de la malnutrition (notamment la part de responsabilité des pouvoirs publics) et, dans le souci de l’objectiver et d’anticiper son évolution, réalise sa propre étude épidémiologique.

[116]

MSF a les moyens de réaliser pleinement le théorème de Thomas. Cf. à ce sujet P. Berger, T. Luckman, La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 1996.

[117]

« Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est pensé » (Discussion avec une documentaliste de MSF, 23/03/05).

[118]

Cf. P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 224 : “L’autocritique n’efface pas seulement les fautes ; elle permet de cumuler les profits de la faute et les profits de la confession publique”.

[119]

Le terme de « Meuseufeu », figure de monstre et contraction possible de « Monsieur Feu », qualifie avec humour MSF – mais n’est-on jamais aussi sérieux que dans le second degré, ce tiroir des vérités opaques qui les rend comiques ? – lorsqu’il est question de sa grandeur, des difficultés qu’il y a à la quitter, mais aussi à y rester en en supportant les choix institutionnels.

[120]

L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op. cit., p. 267.

[121]

L. Boltanski, L. Thévenot, ibid., p. 206.

[122]

À nos yeux et conformément aux termes mêmes du programme de recherche présenté comme “se rapprochant […] d’une métaphysique descriptive”, dans L. Boltanski, « Sociologie critique et sociologie de la critique », art. cité, p. 133.

[123]

Cf. L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op. cit., p. 412, la partie sur “la fuite hors de la justification” inclut “le retour aux circonstances”.

[124]

Il n’est pas question de dire que la critique n’exprime jamais de constructions idéelles, mais que ces constructions idéelles ont d’autant plus de chances d’être exprimées qu’elles sont matériellement possibles.

[125]

F. G. Bailey, Les règles du jeu politique, Paris, PUF, 1971, p. 30.

[126]

Par analogie avec le “narcissisme des petites différences” dont parle S. Freud dans Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1981, p. 68.

[127]

L. Boltanski, « Sociologie critique et sociologie de la critique », art. cité, p. 133.

[128]

L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification…, op. cit., p. 268.

Résumé

Français

Cet article souhaite rendre raison de l’intense activité critique des Médecins sans frontières dans une perspective différente du modèle des Économies de la grandeur (de L. Boltanski et L. Thévenot, 1991) et qui devrait permettre d’en dessiner le périmètre de pertinence : en interrogeant son organisation sociale. Nous étudierons donc les tactiques, les dispositifs et la structure des échanges qui rendent la critique possible, voire contraignante à MSF pour en venir aux effets de son déploiement : à la violence mais aussi aux gratifications dont elle se nourrit et qu’elle alimente en retour. En s’intéressant à la manière dont une institution conditionne des pratiques critiques, notre étude se veut une sociologie du militantisme mais aussi une invitation à repenser les formes et les conditions de possibilité de la critique.

English

The social organization of criticism at the French NGO Doctors Without BordersThis article seeks to gain an understanding of the intense critical activity inside the French NGO Médecins sans frontières (Doctors Without Borders) by analyzing its social structure. Our perspective, which differs from the sociological model of criticism in Les économies de la grandeur (Boltanski & Thévenot, 1991), should enable us to trace the outlines of a pertinent frame of reference. After introducing a “grammar” of criticism, we stress the organizational mechanisms that induce MSF’s members to take a critical stance. We then focus on the impact of this systematic criticism, particularly on the violence and benefits that contribute to its success within MSF. By examining the way in which an institution determines its own critical practices, our study proposes a sociology of collective action as well as what may prove an alternative approach to the forms of and preconditions for criticism.

Plan de l'article

  1. La “grammaire” de la critique à MSF
    1. La critique de l’humanitaire
    2. La critique de l’institution
    3. La grammaire comme convention institutionnelle
  2. L’institutionnalisation de la critique à MSF
    1. Les formations : tactiques de déstabilisation et injonctions à la critique
    2. Le dispositif critique vertical
      1. Le CRASH : un grammairien et un tuteur critique
      2. Le CA : mise en question publique et acculturation critique
      3. L’orthodoxie opérationnelle, du siège au terrain
      4. Des rappels à l’ordre institutionnel à la critique de l’ordre institutionnel
      5. De l’autocritique dans l’ordre institutionnel
    3. Le dispositif critique horizontal
  3. Les effets de l’institutionnalisation de la critique
    1. Domination de la critique et par la critique
      1. Arbitres opérationnels et critique de leur « arbitraire »
      2. Présidence « éthique » et critique de son pouvoir « abusif »
    2. Vigueur et épuisement critique
    3. Les rétributions de la critique

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