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Revue Française de Socio-Économie

2012/2 (n° 10)

  • Pages : 336
  • ISBN : 9782707174994
  • DOI : 10.3917/rfse.010.0259
  • Éditeur : La Découverte

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Les discussions sur la nature des classes sociales sont aussi vieilles que la sociologie. Comment passer de l’opposition de deux ou trois classes à la description d’une stratification bien plus complexe ? Comment articuler les classes objectives à la conscience qu’en ont les individus ? Les rapports de classes structurés dans la production déterminent-ils les identités et les cultures au-delà des murs de l’usine ? Toutes ces questions s’enchaînent d’autant plus que l’usage de la notion de classe sociale est bien souvent un marqueur idéologique, alors que nous ne savons pas toujours ce que nous mettons exactement sous ce terme. Les classes sociales désignent-elles les personnages collectifs et « fonctionnels » d’une structure sociale ou sont-elles simplement une manière de nommer les inégalités sociales ?

1 - Un régime d’inégalités

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L’intérêt de la notion de classe vient de ce qu’elle définit un régime d’inégalités, une structure ou un système d’inégalités. Toutes les inégalités ne sont pas des inégalités de classes ; la notion de classes renvoie à un type de structure sociale particulier et plus encore à un mode de production économique. À ce propos, il n’est pas inutile de rappeler que les classes sociales ont défini un régime d’inégalités sociales succédant aux ordres et aux castes qui structuraient les sociétés d’Ancien Régime. Alors que la structuration en castes repose sur une conception ontologique des inégalités entre individus, quasiment sur des inégalités de « races » et de nature, alors que la structuration en ordres repose sur des fondements théologico-politiques, les inégalités de classes surgies dans les sociétés marchandes et industrielles sont d’une nature bien différente.

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Le régime des classes se déploie à la croisée de plusieurs phénomènes. D’abord, les inégalités de classes concernent des individus tenus pour fondamentalement égaux dans l’horizon des révolutions démocratiques ; il est possible de changer de classe, alors qu’il n’était pas possible de changer de caste. Ensuite, les rapports de classes dérivent moins des principes théologico-politiques que du capitalisme et de l’opposition des patrons et des salariés. Enfin, en même temps que les classes sont en conflit, elles organisent la structure des inégalités et forment un ordre social plus ou moins « fonctionnel » et « nécessaire ». Rappelons qu’il n’était pas besoin d’être marxiste pour adhérer à cette vision des sociétés industrielles modernes.

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Ce retour, un peu « scolaire », sur la notion de classes sociales permet d’en souligner la valeur ajoutée par rapport aux simples descriptions de hiérarchie des inégalités sociales mesurées sur une série de critères plus ou moins congruents : le revenu, le prestige, l’influence, les niveaux et les types de consommation, les conditions de vie… Les classes sont définies par des rapports de classes, domination, exploitation, solidarité, concurrence… Ces rapports distinguent les inégalités de classes des inégalités de stratification qui ne supposent pas nécessairement des conflits et une conscience de ces conflits. On sait que le problème des liens entre classes et stratification est présent chez Marx lui-même qui passe sans cesse d’un modèle à l’autre : deux ou trois classes dans Le Manifeste et dans Le Capital, à dix ou douze classes dans Le 18 Brumaire. Dans ce dernier cas, Marx distingue des fractions de classes en fonction de leurs inégalités plus que de leurs rapports sociaux conflictuels et la description des inégalités entre les groupes se substitue insensiblement à celle de l’opposition structurelle et frontale. Parce que les classes sont définies par des conflits, elles sont aussi définies par la conscience de ces conflits. « Il n’y a pas de classe sans conscience de classe. » La classe sociale, à commencer par la classe ouvrière qui devient « la classe par excellence », a conscience de son identité sociale et culturelle, conscience d’un « Nous » qui l’oppose aux autres. Elle a aussi la conscience de ses intérêts, c’est-à-dire du fait qu’elle est exploitée parce que le salaire ne lui restitue qu’une part de la richesse produite. Enfin, la classe est un mouvement porté par des organisations de classes, des associations, des syndicats, des partis, par un projet disait Touraine. On voit donc que les inégalités de classes ne sont pas des inégalités comme les autres, réparties sur des échelles de revenus, de pouvoir ou de prestige, ce sont des inégalités structurant la conscience des acteurs, la vie sociale et l’action collective. De ce point de vue, les classes sociales ne sont pas seulement des cadres structurels et des conditions ; ce sont aussi, comme l’a montré Thompson, des constructions historiques produisant à leur tour des modes de représentation et d’action structurant les sociétés industrielles. D’ailleurs, toutes les sociétés industrielles européennes ont connu des formes de structuration et de représentation de classes à travers un espace politique opposant les partis ouvriers (socialistes, communistes, socio-démocrates, travaillistes…) aux partis bourgeois. Les classes ont donc emboîté l’ordre du système dans celui des représentations et de l’action collective et c’est ce qui a donné au concept une portée et une aura exceptionnelles [1][1] Ce mode de structuration des sociétés industrielles....

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Cette vision générale de la société industrielle a très largement débordé les seuls rangs des marxistes. Elle est peu ou prou présente dans la conception durkheimienne de la division du travail, chez Halbwachs, chez Aron, chez tous les sociologues britanniques proches des Fabiens et des travaillistes, chez Weber et chez des sociologues américains comme Lipset, etc. En fait, réformiste le plus souvent, elle est consubstantielle à la sociologie des sociétés industrielles capitalistes. En effet, le concept de classes sociales ne tire pas sa force de ses seules capacités à décrire les inégalités sociales des sociétés industrielles ; décrivant à la fois le système et l’action, l’ordre et le changement, le concept de classes est le vecteur d’une sociologie générale. En ce sens, la sociologie des classes sociales permettait d’analyser la vie sociale bien au-delà de la seule étude particulière de quelques groupes sociaux. Dans la société industrielle capitaliste, les classes sociales sont un régime d’inégalité prétendant expliquer la « totalité » de la vie sociale. Dans ce contexte, on pense volontiers que les inégalités de classes structurent plus fortement l’action sociale que ne le font les autres inégalités. Dans le jeu des variables indépendantes expliquant les attitudes et l’action des individus, les classes ont une sorte de priorité : les positions de classe sont tenues pour plus déterminantes que les autres inégalités qui passent au second plan quand elles ne sont pas ignorées. L’emprise des classes sociales sur l’action collective est telle que le champ intellectuel se scinde entre les tenants des mouvements sociaux dérivés des classes sociales et les tenants du choix rationnel qui dissolvent les intérêts de classes dans les intérêts individuels. Enfin, l’analyse en termes de classe est aussi une sociologie de la domination : la culture, la religion, l’art, l’éducation, l’ordre urbain, le droit, etc., relèvent de ce type d’analyse. Cette sociologie générale a atteint son apogée dans la France des années 1970 où les classes sociales fonctionnaient alors comme un concept total, comme un explicandum et comme un explicanda, comme ce qu’il faut expliquer et comme ce qui explique ce que l’on doit expliquer.

2 - D’autres clivages

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Nous sommes aujourd’hui dans une situation paradoxale : les inégalités sociales se creusent, le capitalisme n’a jamais semblé aussi puissant, la conscience des inégalités est des plus vives… et, pourtant, les représentations de la vie sociale en termes de classes sociales semblent décliner. Le phénomène le plus marquant est sans doute l’émergence dans l’espace public, dans les représentations et les mouvements sociaux, de clivages sociaux qui, jusque-là, semblaient invisibles ou naturels, semblaient « écrasés » par les inégalités et les rapports de classes.

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Longtemps identifiée à la question du travail ouvrier et de la misère du salariat, la question sociale s’est déplacée vers d’autres clivages. Ce sont d’abord les clivages culturels opposant les « minorités visibles » aux « Français de souche », et comme ces clivages sont associés au chômage de masse et à la ségrégation urbaine, il en a résulté une transformation profonde de la question sociale. Auparavant centrée sur l’exploitation, l’usine et le travail ouvrier, la question sociale s’est déplacée vers les « quartiers difficiles », le chômage des jeunes, la diversité des cultures et la formation de nouvelles « classes dangereuses ». Alors que les classes sociales ont été essentielles dans la formation de la société industrielle, elles sont emportées avec sa décomposition, qui n’est évidemment pas la disparition du salariat, mais l’épuisement d’une structuration des droits et des identités autour du salariat et notamment du salariat ouvrier conçu comme une avant-garde du progrès et du changement. Non seulement les ouvriers sont moins nombreux, mais la condition ouvrière s’est diversifiée, les employés sont majoritaires et les grands bastions de la classe ouvrière paraissent irrémédiablement perdus.

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Sur fond d’effacement relatif des classes sociales, d’autres clivages sociaux paraissent aujourd’hui tout aussi importants que les clivages de classes. Non seulement les gender studies et les post-colonial studies mettent en évidence des inégalités non réductibles aux inégalités et aux rapports de classes, mais elles prétendent, elles aussi construire un point de vue global sur la société. Le recensement des objets choisis par les sociologues durant les trois dernières décennies indiquerait sans doute une multiplication des centres de gravité vers d’autres inégalités que les inégalités de classes proprement dites. La sophistication de l’appareil statistique et le succès des analyses de régression et des odds ratios affaiblissent les modèles « simples » des moyennes et des causalités de classe tenues dès lors pour trop grossières. Ces modèles plus fins et ces statistiques plus subtiles contribuent à distendre les liens entre les situations, les consciences et les conduites. Ils montrent toujours que l’action et la conscience sociale résultent d’une foule de facteurs et de combinaisons qui finissent par individualiser les causalités là où le modèle des classes sociales proposait des mécanismes robustes et collectifs.

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Le remplacement, dans les représentations sociales, de la classe ouvrière productrice de richesses et de conflits par des classes moyennes plus ou moins pauvres procède de ce qu’Edgard Morin avait nommé le cracking culturel provoqué par la consommation de masse et les industries culturelles. Les niveaux se substituent aux barrières, les classes moyennes fixent la norme et nous savons que la grande majorité des Français se définissent comme appartenant à des « classes moyennes », c’est-à-dire comme des individus ayant un mode de vie « normal » ou aspirant à ce mode de vie. Ce mécanisme d’auto-identification accentue d’ailleurs les sentiments de frustration et la conscience des inégalités, mais il est beaucoup plus proche des contradictions décrites par Merton que de la conscience de classe marxiste.

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Il semble aussi que les conceptions de la justice sociale se transforment insensiblement : au modèle de la réduction des inégalités de classes se substitue l’idéal de l’égalité des chances qui met en cause l’équité des épreuves bien plus que les inégalités de structure. Le thème de la discrimination se substitue alors à celui de l’exploitation. D’ailleurs, sans que l’on prenne toujours la mesure de ce changement, le vocabulaire des acteurs et des sociologues a changé sensiblement ; la « bourgeoisie » et la « classe ouvrière » ont été respectivement remplacées par les « riches » et les « pauvres », ou les « exclus », les « classes populaires » et, surtout, par les « classes défavorisées ». Cette dernière expression indique innocemment que la norme de l’école et des classes moyennes issues des concours et des compétences scolaires s’est imposée jusqu’à définir les groupes dominés en termes de handicaps. Handicaps pour construire une réussite scolaire et un parcours de mobilité devenus la norme commune. On condamne moins les inégalités de conditions que les obstacles qu’elles dressent sur les chemins de la mobilité et de la méritocratie.

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À l’exception des très riches qui semblent posséder tous les attributs des classes sociales – homogénéité des modes de vie, conscience des intérêts et capacité de les promouvoir – tout se passe comme si les inégalités de classes avaient laissé la place à des inégalités multiples et d’autant plus insupportables qu’elles sont hétérogènes et individualisées. Il va de soi que ce processus est renforcé par les transformations du capitalisme qui brisent le rapport de classes « direct » entre les ouvriers et les patrons. Avec la « financiarisation » du capitalisme, l’organisateur du travail n’est plus nécessairement le maître de l’économie et de l’investissement. Ne voit-on pas des ouvriers occuper l’entreprise pour que le « vrai » patron se dévoile ? Alors les clivages moraux et nationaux ont toutes les chances de se substituer aux clivages sociaux. Aujourd’hui, une partie du « vote de classe » des travailleurs passerait par les détours de la défense de l’identité nationale, par le refus de l’Europe, par la peur de perdre le cadre même de l’action sociale/nationale. Cette évolution nous rappelle que le régime des classes sociales s’est déployé dans des sociétés et des économies nationales et qu’il est donc bousculé quand ce que l’on appelle la globalisation menace ces cadres nationaux comme cadres d’action souverains et autonomes.

3 - Et pourtant…

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L’âge d’or des classes sociales et de la sociologie des classes conçue comme une sociologie générale a été celui des sociétés industrielles nationales construisant leur intégration et leur État-providence autour des conflits de classes. Cet âge est celui d’une forte correspondance de l’analyse économique et du fonctionnement de la société puisque le système économique se déploie dans la nation, à l’abri de sa monnaie et de ses taux de change. Avec les classes sociales, l’analyse du capitalisme se transformait en description des catégories sociales ; les catégories du capital et du travail s’incarnaient directement dans des groupes sociaux relativement homogènes et ayant une conscience de leurs intérêts. De cette manière, l’analyse des inégalités sociale était aussi une description de la structure sociale et de l’action collective. Tant que nous vivions dans des sociétés industrielles nationales, c’est-à-dire dans des sociétés dominées par une bourgeoisie nationale, protégée par des frontières et des monnaies nationales, cette représentation socio-économique des inégalités en termes de classes a été relativement hégémonique. Cette perspective possédait aussi une force critique en montrant comment les inégalités sociales étaient aussi des formes de domination.

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Or il semble que nous vivions la dissociation de ces deux ordres d’analyse. L’analyse économique se déploie au plan global, alors que les rapports sociaux nationaux se déclinent sur une série de marchés faiblement intégrés parce que jouant sur plusieurs scènes. Les capitaux économiques, culturels et sociaux sont faiblement emboîtés dès que l’on s’éloigne des groupes situés aux deux extrémités des inégalités, les revenus issus du travail et de la redistribution se mêlent intimement par l’accès à une multitude de biens socialisés. Et pourtant, l’abandon d’une analyse en termes de classes sociales n’est pas sans faire courir quelques risques à la sociologie. Le premier est celui du renoncement à percevoir les inégalités sociales comme une structure et un mécanisme : sans classes, les inégalités sont multiples, s’agrègent, se croisent et se neutralisent sans former un système. Alors, le système est « irreprésentable », parfaitement individualiste, dominé par des parcours, des réseaux, du capital social et des ressources bien plus que par des rapports sociaux. Chaque sociologue devient le spécialiste et le propriétaire d’une inégalité rapidement mise en concurrence avec d’autres. Le second risque est de dissoudre le couplage des inégalités sociales et de la domination, le couplage des classes, de la conscience de classe, de la résistance et de l’action. Or, ni la domination sociale, ni les mille résistances n’ont disparu. Même si la structure des classes sociales et les relations entre les classes se sont profondément modifiées, l’analyse en termes de domination de classes ne saurait donc être abandonnée.

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C’est pour cet ensemble de raisons que la notion de classes sociales reste un marqueur idéologique et un projet de penser la vie sociale comme une totalité. Si elle rappelle que la domination est consubstantielle à la vie sociale des sociétés contemporaines, elle souligne surtout que la domination ne se dilue pas totalement dans les interactions et dans les catégories mêmes de la vie sociale puisqu’elle repose sur des intérêts contradictoires et des conflits. Bref, elle affirme qu’il existe des acteurs dominants et des acteurs dominés. Or, au moment où le capital, parfaitement international, financiarisé et abstrait apparaît plus comme un système que comme un acteur, au moment aussi où le travail se diversifie et se dénationalise, au moment enfin où les organisations, les techniques et les systèmes experts, mettent de plus en plus de distances et de médiations entre les acteurs, il est bon de rappeler que les intérêts, les projets et les volontés hégémoniques de classes sont toujours là. D’ailleurs, personne ne doute de la réalité de la conscience de classe des dirigeants.


Bibliographie

  • Aron R. (1964), Les Luttes de classes. Nouvelles leçons sur la société industrielle, Paris, Gallimard.
  • Dahrendorf R. (1972), Classes et Conflits de classes dans la société industrielle, Paris, La Haye, Mouton.
  • Dubet F. (2010), Les places et les chances, Paris, Le Seuil.
  • Halbwachs M. (1970), La classe ouvrière et les niveaux de vie (1912), Paris, Gordon & Breach, 1970.
  • Lipset S. M. (1983), « Radicalism and Reformism: The Sources of Working Class Politics », The American Political Science Review, vol. 77, p. 1-18.
  • Merton R. K. (1965), « Structure sociale, anomie et déviance », in Éléments de théorie et de méthode sociologiques, Paris, Plon.
  • Morin E. (1962), L’esprit du temps, Paris, Grasset.
  • Thompson E. P. (1988), La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Maison des Sciences de l’Homme.
  • Touraine, A. (1969), La Société post-industrielle, Paris, Denoël.
  • Weber M. (1971), « Chapitre IV : Ordres et classes » in Économie et société, Paris, Plon.

Notes

[1]

Ce mode de structuration des sociétés industrielles a été surtout européen. Aux États-Unis, la société d’immigration a été plutôt représentée sur l’opposition des insiders et des challengers, et donc sur l’appel à la mobilité comme l’avait bien montré Sombart.

Plan de l'article

  1. 1 - Un régime d’inégalités
  2. 2 - D’autres clivages
  3. 3 - Et pourtant…

Pour citer cet article

Dubet François, « Classes sociales et description de la société », Revue Française de Socio-Économie, 2/2012 (n° 10), p. 259-264.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2012-2-page-259.htm
DOI : 10.3917/rfse.010.0259


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