Accueil Revue Numéro Article

Revue Française de Socio-Économie

2015/1 (n° 15)

  • Pages : 336
  • ISBN : 9782707185747
  • DOI : 10.3917/rfse.015.0005
  • Éditeur : La Découverte

ALERTES EMAIL - REVUE Revue Française de Socio-Économie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 5 - 8 Article suivant
1

Le 7 janvier 2015, douze personnes furent assassinées dans les locaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. Parmi elles figurait Bernard Maris qui contribuait au périodique sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard » depuis sa refondation en 1992 et dont il était actionnaire.

2

Né le 23 septembre 1946 à Toulouse, Bernard Maris avait rédigé en 1975 une thèse intitulée « La distribution personnelle des revenus : une approche théorique dans le cadre de la croissance équilibrée » sous la direction de Jean Vincens. Il était devenu maître de conférences à l’université des sciences sociales de Toulouse en 1984, avant de rejoindre le LEREP (Laboratoire d’Étude et de Recherche en économie de la production) en 1990, qu’il dirigea de 1995 à 1998. Il fut ensuite nommé Professeur de sciences économiques à l’Institut d’études politiques de Toulouse en 1994.

3

La seconde partie de sa carrière se déroulera en région parisienne, puisqu’il rejoindra l’Institut d’études européennes de l’université Paris 8 – Saint-Denis en 1999, où il enseignera jusqu’à son départ à la retraite en 2013. Il sera durant cette période membre du Centre d’étude des mutations en Europe, qu’il dirigera de 2000 à 2010. Il exercera également comme membre élu du Conseil national des universités (CNU) entre 1999 et 2002. Enfin, il avait été nommé membre du conseil général de la Banque de France par Jean-Pierre Bel, président du Sénat, en 2011.

4

Conciliant enseignement, recherche, vulgarisation, journalisme, rédaction d’essais, de romans et d’ouvrages historiques, interventions à la radio et à la télévision, participation à des documentaires, etc., Bernard Maris était un économiste éclectique.

5

Keynes avait affirmé qu’un « économiste de qualité » doit « être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe, dans une certaine mesure. Il doit comprendre les symboles et s’exprimer avec des mots. Il doit observer le particulier d’un point de vue général et atteindre le concret et l’abstrait du même élan de pensée. Il doit étudier le présent à la lumière du passé et dans la perspective du futur. Rien de la nature et des institutions de l’homme ne doit lui être étranger. Il doit être à la fois impliqué et désintéressé ; être aussi détaché et incorruptible qu’un artiste et cependant avoir autant les pieds sur terre qu’un homme politique ». Bernard Maris était un peu de tout cela.

6

S’il ne fallait retenir qu’un seul terme pour le décrire, on pourrait proposer celui d’« éveilleur ». Bernard Maris n’avait en effet de cesse d’éveiller les esprits, de faire connaître l’économie, à commencer par l’économie savante – en n’en cachant rien des travers et des limites. Il fut l’un des premiers (avec Des économistes au-dessus de tout soupçon, 1990) à repérer et à dénoncer le discours des « experts », ces personnes autolégitimées qui disent ce qu’il faut faire, quelles « réformes » il faut mener et quelles évolutions il convient d’accepter car elles sont inévitables.

7

On peut dire que l’objet d’analyse premier de Bernard Maris fut le discours économique, cette production de sens qui vise à rendre légitime l’ordre des choses. Il a ainsi dirigé un numéro de la revue Sciences de la société en 2002 sur le sujet, et on peut retrouver cette préoccupation dans plusieurs ouvrages (citons Keynes ou l’économiste citoyen [1999] ; la Lettre aux gourous de l’économie [2003] ; L’anti-manuel [2003 et 2006]).

8

Pour Bernard Maris, il convenait de décoloniser les imaginaires pour rouvrir le champ des possibles. Car le discours économique structure les débats politiques, envahit l’espace public et est omniprésent dans les médias – Bernard Maris aimait plaisanter sur le fait que même Charlie Hebdo avait une chronique économique. Mais pour cela, il faut de la culture et du talent, choses que Bernard Maris possédait à foison.

9

Il s’est ainsi attelé à ridiculiser les experts, journalistes et économistes bien en cour, mais à partir d’un solide ancrage dans la théorie économique standard, dont il connaissait bien les raffinements, ainsi que le montrent ses travaux de thèse.

10

Bernard Maris était particulièrement attentif aux enjeux de la quantification en sciences sociales : il revenait souvent sur les mésusages des statistiques (dont il rappelait qu’elles étaient étymologiquement liées à « l’État »), sur les modalités de leur construction, sur la place démesurée qu’elles occupaient dans le débat public.

11

Bernard Maris s’inspirait des meilleures sources de l’économie politique. Ainsi, si Maris raillait les ralliements des experts médiatiques à la « nouvelle économie » et ses promesses de croissance infinie, c’est parce qu’il savait, avec Marx, que les crises sont consubstantielles au capitalisme. Et s’il n’avait guère d’estime pour les prévisions des conjoncturistes, c’est parce qu’il avait retenu de Keynes qu’en matière d’économie de marché, l’incertitude radicale (« nous ne savons pas, tout simplement ») prévaut.

12

Bernard Maris était le porteur d’une « autre économie » (titre d’une chronique quotidienne qu’il tint à France Inter durant plusieurs années) humaine, sociale, écologique. Il valorisait les formes alternatives d’organisation économique, comme l’économie sociale et solidaire ou les formes d’échanges gratuites, telles que les logiciels libres. Il détestait la publicité et était un fervent défenseur de l’écologie, et ne cessait de dénoncer le productivisme (de droite comme de gauche) pour appeler à un renouvellement radical de nos économies en direction des énergies renouvelables, de la sobriété et de la convivialité.

13

Si Bernard Maris eut la rare qualité de beaucoup nous faire rire, il y avait également une face sombre chez lui, un pessimisme radical sur l’avenir du capitalisme et de nos sociétés, tel qu’il l’avait exprimé dans ses travaux avec Gilles Dostaler [2010] sur la « pulsion de mort » du capitalisme, cette tendance de l’homme et de l’humanité à l’autodestruction mise en avant par Freud et reprise par Keynes pour qui le désir d’accumulation monétaire était « morbide ». Son dernier ouvrage consacré à l’œuvre de Michel Houellebecq était d’ailleurs une dénonciation radicale du capitalisme et de ce qu’il fait de nous, ainsi que de la conception égoïste et réductrice de l’homme porté par les économistes (dominants).

14

Enfin, Bernard Maris, lui l’humaniste universaliste, lui l’Européen avait aussi exprimé dernièrement sa grande désillusion à l’égard de la monnaie unique européenne, appelant à sortir de l’euro.

15

Bernard Maris se distinguait par sa culture, son jugement acéré et sa volonté de transmettre son savoir. Il est à craindre que la relève soit difficile à prendre, tant il est rare de réunir toutes ces qualités. Mais aussi parce que, à l’économie politique, science humaine, profonde, engagée politiquement (de Polanyi à Hayek), a succédé dans nos universités la science économique, assumée comme réductrice, pratiquant le langage mathématique à l’exclusion de tout autre, et impérialiste à l’égard des autres disciplines aussi bien que de l’ensemble des questions de société.

16

Pour le dire autrement, il est peu probable que les facultés d’économie actuelles produisent des Bernard Maris – qui, notons-le, a passé la majorité de sa carrière dans ces lieux en marge de la discipline que sont les instituts (IEP de Toulouse puis IEE de Saint-Denis), où la parole est plus libre que dans de nombreuses facultés, où les liens entre économie et politiques sont plus assumés et où l’enseignement est tourné vers la compréhension du monde contemporain.

17

La carrière de Bernard Maris ne fut d’ailleurs pas sans heurt, comme l’indiquent ses collègues du LEREPS [1][1] LEREPS, « Bernard Maris, un humaniste, un penseur critique... : « Sa nomination comme professeur fut mouvementée, suite à une très longue et très vive délibération du Conseil national des universités (CNU). Le conseil restreint de 12 professeurs n’ignorait pas le polémiste redoutable qu’était déjà Bernard Maris, notamment vis-à-vis de la pensée économique standard, mais aussi l’économiste compétent, grand spécialiste de la pensée keynésienne qu’il était déjà. Suite à un débat houleux, où il fallut rappeler qu’il était un véritable universitaire et poser la question de savoir s’il valait mieux l’avoir dans l’Université ou en dehors, il fut finalement nommé professeur, mais à une voix près. L’instance supérieure de la profession avait sauvé de justesse son honneur de gardienne et de garante de la scientificité de la discipline et aussi de son pluralisme. »

18

En 1999 s’est constituée l’Association française d’économie politique (AFEP), qui vise à défendre le pluralisme dans l’enseignement et dans la recherche. Bernard Maris en était membre. Alors que se joue peut-être dans les prochaines années l’avenir de l’économie à l’Université, l’AFEP va tout faire pour que les jeunes Bernard Maris d’aujourd’hui aient demain une brillante carrière à l’Université.


Bibliographie sélective

  • Éléments de politique économique : l’expérience française de 1945 à 1984, Privat, Toulouse, 1985.
  • Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions, Albin Michel, Paris, 1990.
  • Les Sept Péchés capitaux des universitaires, Albin Michel, Paris, 1991.
  • Jacques Delors, artiste et martyr, Albin Michel, Paris, 1993.
  • Parlant pognon mon petit. Leçons d’économie politique, Syros, Paris, 1994.
  • Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie !, Albin Michel, Paris, 1998.
  • Keynes ou l’économiste citoyen, Presses de Sciences Po, Paris, coll. « La bibliothèque du citoyen », (1999) 2007.
  • Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, Le Seuil, Paris, coll. « Points Économie », 2003.
  • (Avec Philippe Labarde) La Bourse ou la vie. La grande manipulation des petits actionnaires, Albin Michel, Paris, 2000.
  • (Avec Philippe Labarde) Malheur aux vaincus : Ah, si les riches pouvaient rester entre riches, Albin Michel, Paris, 2002.
  • Direction de « La légitimation du discours économique », Sciences de la société, n° 55, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 2002.
  • Anti-manuel d’économie, tomes 1 et 2, Bréal, Paris, 2003 et 2006.
  • (Avec Leyla Dakhli, Roger Sue et Georges Vigarello) Gouverner par la peur, Fayard, Paris, 2007.
  • Petits principes de langue de bois économique, Charlie Hebdo, Paris, 2008.
  • (Avec Gilles Dostaler) Capitalisme et pulsion de mort, Hachette, Paris, coll. « Pluriel », 2010.
  • Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?, Flammarion, Paris, coll. « Champs actuel », 2012.
  • Plaidoyer (impossible) pour les socialistes, Albin Michel, Paris, 2012.
  • Journal d’un économiste en crise, Les Échappés/Charlie Hebdo, Paris, 2013.
  • L’homme dans la guerre : Maurice Genevoix face à Ernst Jünger, Grasset, Paris, 2013.
  • Houellebecq économiste, Flammarion, Paris, 2014.

Notes

[1]

LEREPS, « Bernard Maris, un humaniste, un penseur critique de l’économie dominante », janvier 2015, http://appliphp.univ-tlse1.fr/LEREPS/spip/IMG/pdf/Hommage_a_Bernard_Maris-.pdf.


Pages 5 - 8 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info