2003
Revue française de sociologie
Les dramaturges est-allemands et la Réunification : changement organisationnel et renouveau des identités professionnelles
[*]
Laure de VERDALLE
Groupe d’Analyse des Politiques Publiques – ENS de Cachan 61, avenue du Président Wilson – 94 235 Cachan cedex
La transition et la réunification allemandes ont conduit à la déstructuration des institutions qui, en RDA, participaient à la régulation du monde théâtral. Ces changements affectent une configuration théâtrale définie à partir de trois pôles : les professions théâtrales, les
Ensembles comme organisations de production théâtrale et l’intervention des pouvoirs
publics. Nous choisissons ici d’aborder la question de la transition par l’angle des professions, en nous intéressant aux dramaturges est-allemands. L’activité de médiation du dramaturge, importante pour le théâtre allemand en général, a été extrêmement valorisée par
l’organisation du théâtre en RDA. L’identité professionnelle des dramaturges est-allemands
s’est construite autour de trois piliers, la formation, la politisation du travail théâtral et la
répartition des tâches au sein des Ensembles. La Réunification, en déstabilisant les structures de production théâtrale est-allemandes, a confronté les dramaturges à une modification
de leur environnement professionnel, les contraignant à redéfinir leurs activités de médiation autour de nouveaux contenus, tout en valorisant des éléments hérités de l’ancienne
configuration. Se dégage ainsi une approche de la transition comme déformation de la configuration théâtrale antérieure et non pas comme substitution d’une configuration à une autre.
The transition and the German reunification have led to the destructuring of institutions which
in the GDR helped regulate the world of the theatre. These changes have an effect on a theatre
configuration determined by three poles : theatre professions, the Ensembles which work like
organizations of drama production and the intervention of public authorities. Here it has been
decided to approach the question of transition through the profession angle, by showing an interest in the East-German playwrights. The mediation activity of the playwright, which is generally
speaking important for German theatre, was given an extremely important status through the
organization of the theatre in GDR. The professional identity of East-German playwrights was
developed around three mainstays : training, politicization of theatrical work and the division of
tasks within the Ensembles. The reunification, by destabilizing the structures of East-German
drama production, confronted the playwrights with a modification of their professional environment, forcing them to redefine their mediation activities around new content, while developing
the elements inherited from the former configuration. This puts forward a certain approach to the
transition, seen more as a deformation of the former theatre configuration than a substitution of
one configuration by another.
Die Übergangsperiode und die deutsche Wiedervereinigung haben zur Destrukturierung der
Institutionen geführt, die in der DDR an der Regulierung der Theaterwelt teilnahmen. Diese
Änderungen betreffen eine von drei Polen ausgehend definierte Theaterkonfiguration : die Theaterberufe, die Ensembles als Organisationsorganen von Theaterproduktionen und die Intervention
der öffentlichen Hand. Wir wählen hier die Frage des Übergangs aus dem Blickwinkel der Berufe
und befassen uns zunächst mit den ostdeutschen Dramaturgen. Die Vermittlungsaktivität des
Dramaturgen, wichtig für das deutsche Theater im allgemeinen, wurde durch die Organisation des
Theaters in der DDR besonders valorisiert. Die professionelle Identität der ostdeutschen Dramaturgen fusste auf drei Pfeilern : die Bildung, die Politisierung der Theaterarbeit und die Verteilung der Aufgaben innerhalb der Ensemblen. Die Wiedervereinigung hat die Erschütterung der
ostdeutschen Strukturen der Theaterproduktion hervorgerufen und die Dramaturgen mit einer
Änderung ihrer professionellen Umwelt konfrontiert und sie gezwungen, ihre Vermittlungsaktivitäten um neue Inhalte neu zu definieren, indem sie aus der alten Konfiguration ererbte Elemente
valorisiert hat. Somit wird eine Betrachtung der Übergansperiode als Verzerrung der vorausgegangenen Theaterkonfiguration hervorgehoben, und nicht als Substitution von einer Konfiguration durch eine andere.
La transición y la reunificación alemana han conducido a la desestructuración de las instituciones que en la RDA participaban a la regulación del mundo teatral. Esos cambios afectan a una
configuración teatral definida a traves de tres puntos : las profesiones teatrales, los Grupos
teatrales como organizaciones de producción teatral y la intervención de los poderes públicos.
Escogimos de abordar el problema de la transición por el ángulo de las profesiones interesándonos en los dramaturgos de Alemania Oriental. La actividad mediática del dramaturgo, en
general importante para el teatro alemán, ha sido valorizada extremamente por la organización
teatral en la RDA. La identidad profesional de los dramaturgos alemano-orientales está construída en torno a tres pilares, la formación, la politización del trabajo teatral y la repartición de
tareas en el centro de los Grupos teatrales. La reunificación desestabilizando las estructuras de
producción teatral alemano-orientales, enfrentó a los dramaturgos a una modificación de su
ambiente profesional obligándolos a redefinir sus actividades de mediación en torno a nuevos
contenidos, privilegiando los elementos heredados de su antigua configuración. Se observa así
una aproximación de la transición como una deformación de la configuración teatral anterior, mas
no como una substitución de una configuración por otra.
« Ce n’est pas un métier, dans lequel on peut être au premier plan, ça c’est la place du
metteur en scène et des comédiens, et il faut l’accepter. Celui qui veut se réaliser, s’accomplir, doit devenir metteur en scène, ou écrire des pièces, ou que sais-je encore. Mais
dramaturge, c’est un travail dans lequel on se met au service des autres. » (D10 : homme,
1943, chef dramaturge, Stadttheater, dans une ville de 50 000 habitants).
La présence de dramaturges dans les théâtres est une spécificité allemande
et ce terme ne désigne pas comme en France une activité d’auteur dramatique.
Depuis Lessing, le dramaturge est en effet pour le théâtre allemand un accompagnateur critique de la production, un conseiller littéraire, un collaborateur
du metteur en scène, dont le travail « se situe en deçà et au-delà du spectacle », « au confluent de l’écriture, de la réalisation et de la critique » (Dort,
1998). Cette position s’institutionnalise au cours du XIXe siècle à travers la
création de sections de dramaturgie dans les théâtres. L’expérience de Lessing
à Hambourg avait montré la voie d’une « scène permanente [...] avec une
troupe régulière travaillant pour un répertoire de qualité » (Ivernel, 1998). La
multiplication des scènes nationales, l’ouverture des nombreux théâtres de
cour à un public payant, puis leur transformation par la République de
Weimar en théâtres publics, subventionnés, achèvent de dessiner un paysage
théâtral allemand extrêmement riche.
Partant de cette histoire commune, la séparation en 1949 de la République
fédérale allemande (RFA) et de la République démocratique allemande
(RDA) a conduit pendant quarante ans à l’évolution des structures théâtrales
et de la profession de dramaturge dans des voies distinctes : chacun des
espaces professionnels s’inscrit dans un espace sociétal spécifique qui n’offre
pas les mêmes « occasions de placement et de déplacement […] aux individus
qui l’occupent » (Maurice, Sellier et Silvestre, 1982). La RFA s’appuie sur
l’héritage de Weimar et organise une politique théâtrale guidée par les principes du fédéralisme culturel. Les théâtres publics, financés par les villes et
par les Länder, disposent de troupes fixes sous contrat à durée déterminée,
auxquelles s’ajoutent des réseaux d’artistes invités. Dans les années soixante,
un mouvement de rationalisation conduit à des fermetures de théâtres dans
plusieurs petites villes. Si les structures théâtrales de RDA sont assez proches
de ce que l’on observe en RFA (des théâtres publics, travaillant autour d’un
répertoire, avec des Ensembles fixes), le régime est-allemand met fortement
l’accent sur la politisation du travail théâtral
[1]. Le paysage théâtral de RDA,
géré à un niveau central, est très dense (68 théâtres dans les années
quatre-vingt pour environ 16 millions d’habitants) et ne connaît pas de
restructuration jusqu’en 1989
[2]. La forte stabilité des personnels artistiques,
l’organisation des carrières autour de critères de qualification et d’ancienneté,
la norme du contrat à durée indéterminée instaurée en 1972 sont autant
d’éléments qui organisent un monde théâtral est-allemand, au sein duquel
l’idée d’une stricte division du travail artistique joue un rôle prépondérant
[3].
C’est dans ces contextes différents que vont s’inscrire durant quarante ans les
contenus et les enjeux du travail dramaturgique.
Raisonner en termes de cohérences sociétales permet d’insister sur les
interdépendances structurelles caractérisant chaque société. La Réunification,
en confrontant brutalement les représentations et les contenus de l’activité
dramaturgique qui se sont forgés dans chacun des deux États, a remis en cause
le modèle du dramaturge est-allemand, fortement dépendant d’un système
d’organisation théâtrale aujourd’hui en crise dans les nouveaux Länder. On
peut parler d’un changement de configuration théâtrale au sens où Christine
Musselin parle de configuration universitaire (Musselin, 2001) puisque le
repositionnement professionnel des dramaturges opère dans un contexte de
modification des interdépendances entre la profession elle-même, les Ensembles comme organisations de production théâtrale et les nouvelles tutelles
chargées de financer l’activité théâtrale
[4]. Nous choisissons ici, en nous
centrant sur l’étude des dramaturges
[5], d’entrer dans la configuration par la
question de la profession.
En RDA, sous l’influence des théories brechtiennes
[6], le dramaturge
exerçait une fonction de pivot dans les Ensembles
[7] de théâtre, à la fois
conscience idéologique du collectif de travail et partenaire de long terme du
metteur en scène. Son activité de médiation se déployait à la fois vers l’extérieur de l’Ensemble et en son sein. Médiateur entre le théâtre et le Parti, il
jouait un rôle central dans l’interprétation des œuvres et l’élaboration des
répertoires. À l’intérieur même de l’organisation théâtrale, il se faisait le
porte-parole du texte écrit et de son auteur auprès du metteur en scène, fonction scientifique dans un univers artistique, fonction de traduction au sens où
ce terme a été utilisé par la sociologie des sciences (Callon, 1986). Depuis la
Réunification, la déstabilisation des Ensembles est-allemands et la restructuration des théâtres autour d’une organisation par projet ont heurté les dramaturges en bousculant le contenu même de leur activité. La transition introduit
des changements organisationnels qui imposent « de penser la construction
sociale des mobiles et des instruments d’action individuels et de l’articuler à
ses conditions sociales de mise en œuvre » (Paradeise, 1988). Stables dans un
monde désormais en mouvement (le turn over dans les Ensembles estallemands a fortement augmenté dans les années quatre-vingt-dix), les dramaturges ont vu les frontières de leur activité se déplacer rapidement et devenir
plus mouvantes, en même temps qu’ils étaient confrontés à une image
ouest-allemande de la dramaturgie dans laquelle ils ne se reconnaissaient pas.
Dans une perspective beckerienne d’analyse des mondes de l’art (Becker,
1988), ces transformations soulèvent de nombreuses questions. Comment les
dramaturges, acteurs centraux du processus de production théâtrale en RDA,
se positionnent-ils aujourd’hui dans des Ensembles à l’identité organisationnelle et esthétique compromise ? Comment redéfinissent-ils leurs activités de
médiation autour de nouveaux supports et de nouveaux contenus ? Dans ces
stratégies de repositionnement, l’Ensemble représente à la fois une ressource
(la stabilité des dramaturges leur donne une certaine maîtrise de l’organisation), et une contrainte (la chaîne de coopération théâtrale s’est réorganisée
selon des logiques auxquelles il leur faut s’adapter). Le choc que représente la
Réunification agit comme un révélateur des identités théâtrales estallemandes. M. Pollak (1990) a ainsi souligné que la question de l’identité apparaissait « lorsque le sens commun n’est plus donné d’avance et que des
acteurs en place n’arrivent plus à s’accorder sur la signification de la situation
et des rôles qu’ils sont censés y tenir ». C’est donc la reconstruction d’une
identité professionnelle au sein d’organisations en mouvement (et souvent en
crise) que nous interrogeons ici. Les trajectoires des dramaturges que nous
avons rencontrés se déroulent dans un contexte de transformation des enjeux
de la production théâtrale et ne peuvent donc être comprises qu’à travers le
prisme de ces contextes organisationnels
[8].
Nous commencerons par dessiner la figure du dramaturge est-allemand
comme figure professionnelle forte au sein d’un monde théâtral caractérisé
par sa politisation et par la stabilité de ses engagements. Puis nous questionnerons la remise en cause de l’identité professionnelle des dramaturges
est-allemands depuis la Réunification. Cette partition, qui semble désigner
clairement un avant et un après, se justifie par l’importance du choc exogène
que représente la Réunification pour le monde théâtral est-allemand. Mais il
s’agit aussi de mettre en évidence un long processus de transition toujours en
cours aujourd’hui. Le cas des dramaturges nous permet certes de révéler des
ruptures, mais également des continuités et des inerties. Les éléments
présentés dans la première partie comme fondateurs de l’identité professionnelle des dramaturges est-allemands forment encore après la Wende
[9] un
répertoire d’habitus et de pratiques dans lequel les acteurs vont puiser pour
reconstruire leur identité.
Le dramaturge est-allemand : une figure professionnelle forte
L’identité professionnelle des dramaturges est-allemands s’est construite
autour de trois éléments principaux : la formation, la politisation du travail
théâtral et l’organisation de la chaîne de coopération théâtrale dans les
Ensembles. Nous étudierons successivement ces trois éléments, mais il est
évident qu’ils s’articulent fortement pour définir la position des dramaturges
au sein de la configuration théâtrale est-allemande. Ils permettent ainsi
d’appréhender comment s’est constituée la profession de dramaturge en RDA
dans ses activités de médiation, à l’intérieur des Ensembles mais aussi vers
l’extérieur, c’est-à-dire vers le Parti et vers le public est-allemand.
Parcours et formation
L’étude des trajectoires biographiques de dramaturges est-allemands révèle
un petit paradoxe. Nous nous trouvons face à des vocations incertaines, qui se
dessinent souvent en négatif par rapport aux autres activités offertes par le
monde théâtral, et nous croisons des formations dont l’apparent éclatement
surprend dans un univers professionnel où la qualification était une constituante essentielle des identités. Mais en considérant plus attentivement ces
parcours, il est possible de dessiner des lignes de cohérence fortes et des
convergences qui sont les premiers fondements d’une identité professionnelle
qui se consolidera ensuite au sein des collectifs de travail.
Le choix de la dramaturgie, contrairement à l’art du jeu, n’apparaît que
rarement en RDA comme le résultat d’une vocation
[10]. Il semble souvent
s’être décidé en négatif : c’est avant tout le moyen de travailler dans un
théâtre sans « monter » sur scène :
« J’ai eu envie d’étudier les sciences théâtrales, mais il n’était pas question pour moi
de devenir comédien, alors j’ai choisi la dramaturgie et l’ambiance des sciences théâtrales
m’a plu. » (D3 : homme, 1950, dramaturge, théâtre, a travaillé 18 ans dans le Staatstheater,
aujourd’hui membre d’une petite structure privée).
« J’ai fait du théâtre à l’école à Berlin, puis dans des troupes libres quand j’étais étudiante, et encore à Dresde. Je me suis intéressée à plusieurs aspects du théâtre, mais surtout au domaine littéraire et à l’histoire du théâtre. Et je me suis aussi rendu compte, à un
moment, que je ne serais vraisemblablement pas une bonne comédienne et je me suis donc
concentrée sur le travail des textes. » (D6 : femme, 1961, chef dramaturge, Staatstheater).
Cette incertitude des vocations et du choix de la dramaturgie est importante
pour comprendre la position des dramaturges dans les Ensembles estallemands et les liens qu’ils entretenaient avec les autres professions théâtrales,
comédiens et metteurs en scène en particulier.
La RDA comptait trois écoles de théâtres (Theaterhochschule). Elles assuraient la formation de l’ensemble des comédiens est-allemands, s’inscrivant
ainsi dans un monde théâtral où la relation formation/emploi était très étroite.
Pour la dramaturgie, la situation était plus complexe. La règle était officiellement de passer par le cursus de dramaturgie d’une de ces écoles ou par l’étude
des sciences théâtrales à l’université. Mais les exceptions étaient nombreuses.
Parmi les dramaturges est-allemands avec lesquels nous avons mené des
entretiens biographiques, la moitié seulement ont suivi directement un tel
cursus. Il était donc tout aussi fréquent d’arriver à la dramaturgie par des
voies détournées, en passant par la musicologie, l’histoire de l’art, ou encore
la Germanistik.
« Pour exercer le métier de dramaturge dans un théâtre, la règle était que l’on s’engage
dans un cursus spécial, au sein des sciences théâtrales, un cursus de dramaturgie. […] Je
viens d’un autre horizon, j’ai fait des études de musicologie à l’université de Leipzig, et
mon idée, comme celle de mon cursus d’ailleurs, était de travailler dans une maison d’édition, ou à la radio. » (D1 : femme, 1956, chef dramaturge, Staatsoper).
« Normalement, on devenait dramaturge en RDA en étudiant les sciences théâtrales.
[…] J’ai attrapé le train en marche parce que j’ai étudié à l’université de Leipzig la Germanistik et l’histoire de l’art. Après des études de cinq ans, j’ai eu la possibilité de travailler dans un théâtre […]. Pendant mon cursus de littérature et d’histoire de l’art, je m’étais
intéressé au théâtre, mais il n’était pas évident pour moi que je m’orienterais dans cette
voie. » (D4 : homme, 1936, ancien chef dramaturge, intendant, Staatstheater).
Les dramaturges insistent lors des entretiens sur cette diversité des formations qui leur donnait une position particulière au sein du monde théâtral
est-allemand. Mais malgré ce relatif éclatement des parcours, deux éléments
dominants se retrouvent dans la description des cursus et participent à la construction d’une identité professionnelle commune : la dimension littéraire des
enseignements reçus et l’orientation concrète de la formation vers une
pratique de l’activité (qui est d’autant plus forte que l’on se rapproche de
formations ayant eu lieu à la fin des années soixante-dix et dans les années
quatre-vingt).
Le cursus de dramaturgie le plus classique, celui de la Theaterhochschule
de Leipzig, intégrait des enseignements d’histoire théâtrale, de philosophie, et
offrait la possibilité, après les cinq ans d’études qui conféraient le diplôme de
dramaturge, de poursuivre avec un doctorat de sciences théâtrales. Cette
dimension littéraire et scientifique se retrouvait dans les cursus universitaires
de Germanistik et de sciences théâtrales. Elle est un élément essentiel pour
comprendre la légitimité dont disposaient les dramaturges est-allemands
comme détenteurs d’un savoir sur les pièces, au sein des Ensembles et dans
leurs relations aux metteurs en scène. À cet enseignement théorique s’articulait une forte orientation pratique. Très claire à la Theaterhochschule de
Leipzig dont la vocation (former des dramaturges de théâtre) était sans ambiguïté, cette dimension pratique apparaissait également dans les cursus universitaires de sciences théâtrales qui prévoyaient souvent eux aussi un Praktikum
(stage) dans un théâtre. Le fait enfin que des dramaturges en activité dans les
Ensembles assurent des enseignements dans ces différents cursus garantissait
également la transmission intergénérationnelle d’un « savoir-faire dramaturgique » (le terme de Handwerk revient à plusieurs reprises dans les discours
des dramaturges).
« La dramaturgie était en grande partie enseignée par des dramaturges qui venaient de
la pratique. […] Nous avions la possibilité de monter des projets communs avec des comédiens, où l’on voyait tout simplement comment ce que nous avions pensé dans nos tables
rondes était ensuite joué par les étudiants comédiens, et on saisissait vite ce qui ne fonctionnait pas, ce qui n’allait pas, ce qui était trop théorique ou trop abstrait. » (D8 : femme,
1960, dramaturge, Stadttheater, dans une ville de 500 000 habitants).
Pour ceux enfin qui sont passés par d’autres cursus littéraires, le Praktikum
a également constitué une voie d’entrée dans le monde théâtral. On retrouve
donc ici, au-delà de la diversité des parcours, une caractéristique fondamentale du système théâtral est-allemand qui était de faire de l’Ensemble un lieu
essentiel de formation et de socialisation professionnelle. L’accent était mis,
dans ces formations, sur une pratique de l’analyse de texte qui, dans une tradition brechtienne, visait à dégager les relations entre le texte théâtral et le geste
du comédien. Les futurs dramaturges pouvaient ainsi acquérir le bagage théorique et les capacités pratiques d’analyse qui feraient d’eux les indispensables
partenaires des metteurs en scène dans les Ensembles est-allemands. Se dessinaient également les fondements du rôle scientifique du dramaturge qui le
distingue clairement des artistes que sont les comédiens et les metteurs en
scène. Au-delà de l’apparent éclatement des formations, tous ces éléments
constituaient donc l’une des bases de l’identité professionnelle des dramaturges est-allemands. Mais c’est surtout au sein des Ensembles, et donc au
sein du collectif théâtral, que se forgeait ensuite cette identité.
La conscience idéologique des Ensembles
Le dramaturge, dans l’esprit des autorités est-allemandes, devait être la
« conscience idéologique » de l’Ensemble. Chargé d’interpréter les pièces et
d’en dégager la substantifique moelle socialiste, le dramaturge avait une forte
responsabilité politique au sein de l’Ensemble. Les départements de dramaturgie faisaient l’objet d’une attention toute particulière de la part du régime,
et pour accéder à un poste de chef dramaturge il fallait être membre du Parti
ou bénéficier d’appuis influents (celui de certains intendants).
« Du côté du gouvernement, on souhaitait que le dramaturge, c’était un des slogans,
soit la conscience idéologique du théâtre. Il fallait donc à ce poste quelqu’un qui garantisse que le théâtre serait loyal et se conformerait à l’idéologie du régime et du Parti. C’est
pourquoi il était tacitement convenu que le dramaturge devait être membre du SED. Bien
sûr ce n’était écrit nulle part noir sur blanc, mais entrer au Parti était le plus sûr moyen de
témoigner de sa loyauté et de sa bonne volonté. Évidemment dans les faits tous les dramatur ges n’étaient pas mem bres du Parti, loin de là, mais il était presque impens able d’accéder à des poste s de direction, com me chef dramaturge, s ans appartenir au SED. »
(D 4 : homme, 1936, ancien chef dramaturge, intendant, Staatstheater).
Les dramaturges que nous avons rencontrés ne correspondent pas à cette
image de loyauté envers le Parti puisque aucun d’entre eux n’a été membre du
SED. Comme l’indique d’ailleurs notre interlocuteur, l’appartenance au SED
jouait un rôle central dans l’accès aux postes de direction des théâtres, mais il
était possible d’être dramaturge sans être membre du Parti. N’oublions pas
enfin que la transition a débuté par une série d’épurations dans les théâtres :
les dramaturges ont été les premiers concernés en raison de la dimension
fortement idéologique de leur activité au sein des Ensembles. Dans le Staatstheater étudié, un départ a été directement provoqué par ce motif, celui d’une
dramaturge très liée au SED et dont le cas était encore aggravé par sa spécialité puisqu’elle s’occupait presque exclusivement de littérature soviétique.
Quant au Staatsoper, le chef dramaturge a été licencié au moment de la
Wende et l’une des dramaturges, dont il a été révélé assez tardivement qu’elle
avait été une informatrice auprès de la Stasi, a elle aussi dû quitter
l’Ensemble.
Le contexte propre à chaque institution joue un rôle essentiel dans la
perception qu’ont pu avoir les dramaturges des contraintes idéologiques qui
pesaient sur leur activité en RDA. La direction des Ensembles, l’hétérodoxie
de certains intendants ont créé des « niches » au sein desquelles un travail
théâtral relativement autonome par rapport au Parti a pu se mettre en place.
« J’ai eu surtout la chance de rencontrer Gerhardt Wolfram et, avant lui, de travailler
avec des intendants ouverts et intelligents. En tant que dramaturge, on est très dépendant
de l’intendant et de sa propre relation au Parti. » (D4 : homme, 1936, ancien chef dramaturge, intendant, Staatstheater).
« Ce théâtre [un théâtre pour jeunes dans une ville moyenne] était encore très marqué,
lorsque j’y ai débuté au milieu des années quatre-vingt, par un esprit antique et solennel,
je dirais un esprit stalinien, l’idée que l’on devait éduquer les enfants dans le sens de
l’idéal socialiste. […] J’ai tout de suite pensé, instinctivement, […] ce n’est pas ainsi que
tu comprends le théâtre, comme le prolongement d’une idéologie ou d’une politique. Et
ça, les gens là-bas l’ont tout de suite remarqué, que je voyais les choses autrement, et il y a
eu des conflits très durs. Mais il y avait un intendant, […] qui conduisait ce théâtre dans la
droite ligne de l’esprit du Parti, mais qui avait du flair pour les gens, il a discuté avec moi,
il n’a pas juste dit, “Tu fais ce qui est décidé”, mais il a essayé de comprendre, pourquoi je
pensais autrement, pourquoi je voyais les choses autrement. » (D9 : femme, 1955, chef
dramaturge, Stadttheater, dans une ville de 500 000 habitants).
Pour ces dramaturges, placés dans des contextes institutionnels favorables,
et restés en poste après la Réunification, il était donc possible de louvoyer et
de profiter des marges laissées par le système. Il y a sans doute dans ces
discours une part de mythification a posteriori des espaces de liberté propres
à certains théâtres. Mais il reste l’idée d’un jeu possible avec un système qui
conférait au dramaturge une position centrale et une responsabilité forte au
sein de l’Ensemble. Le chef dramaturge en particulier était impliqué aux côtés
de l’intendant et du chef metteur en scène dans les choix de répertoire de
l’Ensemble. Intermédiaires entre l’Ensemble et le Parti, les différents dramaturges se chargeaient ensuite de défendre ces choix de programmation en
montant les dossiers présentés aux responsables locaux du SED. Une fois
l’autorisation de jeu obtenue, il fallait continuer à négocier avec le Parti les
options de mise en scène. Là encore le dramaturge était au premier plan pour
défendre les choix du metteur en scène. Des membres du SED pouvaient
assister à certaines répétitions ainsi qu’aux avant-premières et le dramaturge
avait pour tâche de suivre ce contrôle et de convaincre les censeurs de la
bonne marche socialiste du projet.
« C’était le rôle du dramaturge de justifier auprès du Parti pourquoi l’Ensemble voulait
monter telle ou telle pièce, surtout dans le cas de pièces qui n’avaient encore jamais été
mises en scène en RDA. Et il fallait expliquer pourquoi cette pièce était indispensable à un
État socialiste, et tout ça. C’était la partie la plus officielle du travail de dramaturge. Finalement, c’était un vrai sport. » (D5 : femme, 1949, dramaturge, Staatstheater).
« Lorsque nous pr ojetions la création est-allemande d’une pièce, com me pour En
attendant Godot, nous devions justifier par écrit pourquoi nous voulions la créer. […]
Nous devions trouver une interprétation plausible […] qui justifie parfois même la levée
d’une interdiction. Mais ensuite, bien sûr, nous ne faisions pas exactement ce que nous
avions écrit dans la justification. […] et nous devions réussir cet étrange mouvement de
balancier. » (D4 : homme, 1936, ancien chef dramaturge, intendant, Staatstheater).
Le dramaturge chargé de l’interprétation des textes pouvait, à travers cette
opération de traduction, faire parler la pièce, officiellement dans le sens du
Parti, officieusement dans le sens d’une critique du régime, d’une entente
tacite avec le public. On retrouve ici l’idée d’un « double langage » revendiqué par les gens de théâtre lorsqu’ils évoquent les années quatre-vingt et la
Wende (Corbin-Schuffels, 1998 ; François, 1998). Cette dimension,
aujourd’hui mythifiée à travers les entretiens, a été un élément extrêmement
positif pour le processus de construction identitaire des dramaturges estallemands. Les discussions de foyer, organisées par les dramaturges autour des
représentations, ont été l’un des moments où s’est constituée l’idée d’une
résistance passive du théâtre. Le théâtre était certes l’objet de censures, mais
il représentait aussi en RDA l’un des seuls espaces au sein desquels une relative liberté de parole était possible. Les dramaturges, en interprétant les textes
(en particulier les classiques) et en intervenant dans leur traduction en actes
sur scène, ont participé à ces interactions positives avec un public prompt à
saisir les plus infimes allusions politiques.
Un rôle central dans un univers professionnel stable
Au-delà de cette question de la position idéologique, le dramaturge jouait
un rôle important dans l’Ensemble à travers sa participation aux productions.
Il est difficile, pour un lecteur français, habitué au « quasi-monopole [dont
dispose le metteur en scène] dans la définition des spectacles et les commentaires qui accompagnent ces derniers » (Proust, 2001), de comprendre en quoi
consistait le travail d’un dramaturge est-allemand. Son activité était pourtant
clairement définie au sein de l’Ensemble : il conseillait le metteur en scène
sur la lecture possible du texte, opérant une traduction nécessaire pour passer
du texte théâtral à la réalisation (Callon, 1986). Nous nous trouvions donc
dans une situation où le dramaturge devenait le porte-parole du texte auprès
du metteur en scène, prenant ainsi en charge la stabilisation de l’interprétation
du texte théâtral. La formation littéraire du dramaturge, son savoir sur la pièce
légitimaient son intervention auprès du metteur en scène comme « partenaire
intellectuel »
[11]. Le théâtre est-allemand était extrêmement riche en dramaturges, puisque même les plus petits théâtres (dans des villes de moins de
50 000 habitants) comptaient en moyenne deux dramaturges. Dans les plus
grands Ensembles, comme à Berlin au Deutsches Theater, ce chiffre a pu
monter jusqu’à huit ou neuf. Dans ce contexte d’opulence une division des
tâches et une spécialisation des activités étaient possibles. On distinguait donc
les dramaturges de production, partenaires des metteurs en scène, des
personnes chargées des relations avec le public
[12]. Le dramaturge de
production avait pour fonction d’accompagner le metteur en scène dans son
activité créatrice sans se substituer à lui. Il n’était pas non plus un assistant
metteur en scène au sens où il disposait d’une légitimité spécifique qui garantissait sa position dans la chaîne de coopération théâtrale. Le dramaturge
participait aux réunions préparatoires avec le metteur en scène et le décorateur, il assistait aux répétitions et se faisait éventuellement médiateur entre
l’auteur et le metteur en scène dans le cas de la création d’une pièce contemporaine
[13]. Ces fonctions étaient fortement empreintes d’une tradition
brechtienne qui conférait une place centrale au travail collectif de préparation
de la mise en scène. La pièce, comme objet, était mise au cœur du processus
de travail théâtral. Il s’agissait de trouver le « geste » du comédien, de définir
les personnages comme « figures » de la « fable », de préciser des « situations ». « Comment jouer la pièce ? […] Que se passe-t-il exactement dans la
pièce, comment progresse-t-elle image par image, scène par scène, que veut
raconter l’auteur ? Quelle est la fable de la pièce et que peut-elle être pour
nous ? » (Dramaturgische Gesellschaft, 1986).
« Pour chaque pièce, nous avons écrit une “fable”, ce qui à notre avis était l’histoire
principale. Et dans le sens de cette fable nous avons cherché dans chaque scène des points
de retournement et des procédés scéniques. […] Quand je suis arrivée dans un théâtre, j’ai
vraiment réalisé ce que l’on m’avait appris, au sens où cela appartenait à un artisanat dramaturgique, c’est-à-dire de voir un procédé sur scène et de pouvoir le décrire. […] Ensuite
cela s’est bien passé quand un metteur en scène m’a demandé, “Comment vois-tu cela ?
Comment ressens-tu ce qu’il joue maintenant ?”. Et lorsque l’on peut bien décrire, lorsque
l’on a appris à décrire, au sens classique, on peut utiliser le bon verbe. On ne doit pas dire
“il va”, mais “il traîne la patte”, “il avance”, “il se hâte”, toute sorte de termes qui réveillent la fantaisie du comédien et du metteur en scène. “Il va” ou “il court” ne dit rien du
procédé de jeu. “Il se hâte” oui. » (D8 : femme, 1960, dramaturge, Stadttheater, dans une
ville de 500 000 habitants).
Le dramaturge, loin de se substituer au metteur en scène, lui apportait donc
une compétence supplémentaire. Les dramaturges est-allemands insistent
d’ailleurs sur le fait que leurs interactions professionnelles se constituaient
toutes autour du couple qu’ils formaient avec le metteur en scène. Ce dernier
restait en particulier seul responsable de la direction d’acteurs.
« Je ne commerce qu’avec le metteur en scène. Et quand le comédien, à la cantine, me
demande comment il était, est-ce que j’ai vu ceci ou cela, je ne dis jamais rien, je dis seulement après la première ce qui m’a plu, parce que les comédiens doivent seulement être
en relation avec le metteur en scène. Si une deuxième personne arrive et leur dit, mais
pourquoi ne pas jouer comme ceci ou comme cela, le comédien sera déstabilisé. […] Cela
ne doit pas se passer ainsi. » (D10 : homme, 1943, chef dramaturge, Stadttheater, dans une
ville de 50 000 habitants).
La dernière étape dans ce processus de production consistait en la rédaction des programmes distribués aux spectateurs. Ces programmes étaient
particulièrement fournis en RDA. Ils étaient l’occasion pour le dramaturge de
mettre son savoir littéraire et politique au service de la pièce en présentant les
textes fondamentaux sur lesquels s’était appuyée l’équipe de mise en scène.
Le dramaturge rédigeait ensuite un commentaire sur la pièce et les choix de
mise en scène, tout en justifiant leur intérêt pour une société socialiste.
Comme les discussions de foyer, ces programmes étaient des outils de
communication avec le public et pouvaient être des espaces dans lesquels se
déployait le « double langage » que nous avons déjà évoqué.
L’intérêt du travail dramaturgique reposait donc sur la force de la collaboration entre le dramaturge et le metteur en scène. En RDA, des paires stables
se formaient dans les Ensembles et permettaient aux dramaturges de travailler
de manière privilégiée avec l’un des metteurs en scène et d’établir ainsi un
climat de confiance. Ce mode de fonctionnement se retrouvait au théâtre
comme à l’opéra et il est souvent évoqué avec nostalgie par nos interlocuteurs.
« J’ai été formée et je suis entrée dans mon métier à une époque où il y avait encore
des structures fixes et précises : il y avait un Ensemble stable, il n’y avait pas de contrats
de court terme, il y avait un chef metteur en scène, il y avait des metteurs en scène attachés
à la maison et qui travaillaient ici toute l’année. Cela voulait dire que nous étions familiers
les uns des autres, que nous nous connaissions étroitement et que nous nous étions trouvés
comme partenaires. » (D1 : femme, 1956, chef dramaturge, Staatsoper).
Ce type de partenariat était donc favorisé par le système théâtral estallemand, par la stabilité des Ensembles et par la division du travail théâtral. Mais
ces coopérations ne pouvaient toutefois s’inscrire dans la durée que
lorsqu’elles étaient relayées par des liens interpersonnels. L’organisation des
Ensembles est-allemands ne provoquait pas spontanément la création de
paires : elle favorisait leur émergence au sein du collectif de travail, produisait un contexte favorable à un travail de long terme. Le succès d’une
rencontre entre metteur en scène et dramaturge dépendait ensuite de facteurs
interindividuels, affectifs et politiques. Il reste néanmoins que le travail par
paires constitue une norme professionnelle forte pour les dramaturges estallemands, à l’aune de laquelle ils évalueront après la Réunification la remise en
cause de leur activité au sein des Ensembles.
« Le rôle que jouait le dramaturge dans l’Ensemble, cela dépendait en fait beaucoup
des relations que nous entretenions avec les metteurs en scène. Il arrivait que l’on ne s’entende pas. Et les frontières du métier de dramaturge pouvaient alors devenir relativement
étroites. La dramaturgie travaille toujours autour des possibilités d’un travail collectif. J’ai
connu les deux ambiances. Dans le cas où le travail collectif ne fonctionne pas, le dramaturge est cantonné à la rédaction des programmes, au travail de conception et essaie juste
d’atténuer les conflits. De toute façon, c’est le metteur en scène qui a le dernier mot, et
c’est normal. Mais j’ai aussi eu des relations de travail fabuleuses, intenses, dont certaines
se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. Et c’est vraiment beau de pouvoir être un véritable
partenaire du travail de préparation d’une pièce jusqu’à sa réalisation. C’est dans ces mo-ments-là que l’on se fait plaisir. » (D5 : femme, 1949, dramaturge, Staatstheater).
« Il est difficile de généraliser tout ça. En RDA, ces partenariats ne fonctionnaient que
lorsque les gens se trouvaient vraiment. Ce n’était pas un problème structurel, c’était plutôt encouragé, facilité par le fait qu’il y avait si peu de metteurs en scène invités, et que les
metteurs en scène maison s’impliquaient beaucoup dans le travail de l’Ensemble. […] Et à
travers cette vie commune bien sûr, beaucoup de choses ont émergé, parce que l’on était
dans un processus d’échange permanent, et que l’on construisait ensemble de longs partenariats. Mais je connais aussi suffisamment de collègues qui n’ont jamais connu ça dans
leur vie, parce que tout simplement ils n’ont jamais trouvé de metteur en scène partenaire.
Il faut s’apprécier, il faut d’une façon ou d’une autre être sur une même ligne de choix, en
ce qui concerne les goûts esthétiques, les vues politiques, tout ça c’était très important en
RDA, que l’on puisse se faire confiance, et pas seulement artistiquement, aussi pour ce qui
concerne la réflexion de la réalité. » (D9 : femme, 1955, chef dramaturge, Stadttheater,
dans une ville de 500 000 habitants).
Une profession en crise depuis la transition ?
La place spécifique occupée par les dramaturges dans les Ensembles du
temps de la RDA est remise en cause par les bouleversements organisationnels qu’a connu le monde théâtral est-allemand. Leur position charnière dans
la chaîne de division du travail théâtral a placé les dramaturges au centre de la
réorganisation du travail des Ensembles. Le contenu de leur activité s’est
modifié, rendant plus incertaine leur identité professionnelle qui, bien
dessinée dans le système est-allemand de régulation théâtrale, semble
aujourd’hui menacée.
La perte de sens de l’activité théâtrale
La question de la perte de sens des activités théâtrales s’est posée très vite
après la transition. Les gens de théâtre ont alors connu une crise profonde
d’autopositionnement qui dans bien des cas se poursuit encore aujourd’hui.
« Les théâtres des nouveaux Länder passent aujourd’hui par une crise
profonde d’autodéfinition. En RDA, le théâtre avait une fonction sociale
importante. Les problèmes sociaux et politiques ne pouvaient être débattus
dans la presse et les médias, le théâtre s’engouffrait dans la brèche. […]
Durant les mois du bouleversement, les gens de théâtre ont joué, du fait de
leurs performances artistiques en prise avec la réalité, mais également par le
biais de leur intervention directe, un rôle public important. Avec la réalisation
de l’unité, ils ont manifestement perdu cette importante fonction. Actuellement les théâtres des nouveaux Länder cherchent à redéfinir leur fonction
dans la société. » (Kranz, 1991).
Les dramaturges, parce qu’ils jouaient un rôle d’intermédiaires entre les
Ensembles et les responsables du SED, parce qu’ils étaient (et sont toujours)
partie prenante des choix de programmation, ont subi de plein fouet les interrogations liées à la réorientation du répertoire des théâtres
[14]. À une vision
politique du théâtre, encore très présente chez les dramaturges qui sont entrés
dans le métier en RDA, s’oppose aujourd’hui chez certains une image désenchantée de leur activité et du travail des Ensembles. Les discours tenus sont
empreints d’une forte « Ostalgie »
[15] qui témoigne du choc identitaire
ressenti.
« La position politique est quelque chose d’essentiel au théâtre. La Wende a été pour
nous une expérience fondamentale, parce que la scène est alors devenue un tribunal. Aujourd’hui, il faut réinventer cette position politique, lui donner de nouvelles formes en
prise avec l’époque que nous vivons. » (D3 : homme, 1950, dramaturge, ancien membre
du Staatstheater, aujourd’hui dans une petite structure privée).
« Il y avait sans doute beaucoup d’illusions dans les représentations de leur métier
qu’avaient les gens de théâtre est-allemands, et ce n’est toujours pas clair. N’ont-ils pas eu
une fonction de soupape, tolérée par l’État pour épuiser les forces de résistance ? Mais
malgré tout, il y avait cette image. Aujourd’hui, bon, des comédiens et un metteur en
scène se rencontrent, ils montent une pièce et veulent ainsi raconter quelque chose de bien.
Mais la grandeur de l’Ensemble, les impulsions déterminantes, je ne sais pas, je crois que
chacun travaille pour sa carrière, pour sa propre biographie. » (D10 : homme, 1943, chef
dramaturge, Stadttheater, dans une ville de 50 000 habitants).
Les dramaturges ont été particulièrement sensibles à la question des
nouveaux choix de programmation des Ensembles. Lorsque après la Wende
les théâtres est-allemands ont été confrontés à de graves problèmes de
fréquentation, ils ont en effet dû modifier en conséquence leur répertoire, qui
se partageait jusque-là entre classiques allemands, littérature soviétique et
dramaturgie est-allemande contemporaine. Il est apparu très rapidement après
la transition que ces pièces ne correspondaient plus aux attentes d’un public
qui a brutalement déserté les salles
[16].
« Ici, dans les années quatre-vingt, la dramaturgie soviétique a eu une grande influence. […] Mais avec la Wende, ces pièces ont tout à coup perdu de leur importance,
parce que les sujets qui intéressaient les gens avaient changé. Et on pouvait pour ainsi dire
rayer d’un trait tout le répertoire, qui n’intéressait plus personne. » (D9 : femme, 1955,
chef dramaturge, Stadttheater dans une ville de 500 000 habitants).
« Je crois que nous avons essayé beaucoup de choses, et ces choix ont été plus ou
moins heureux. Dans la quête de nouvelles fonctions pour le théâtre, nous avons beaucoup
rejoué un répertoire classique, dans l’idée que ces grands thèmes, ces grands matériaux
pouvaient encore réunir les spectateurs, mais avec un succès mitigé […]. L’autre voie opposée que nous avons explorée était axée sur la dramaturgie contemporaine, une dramaturgie d’Europe de l’Est, et là nous avons vite fait l’expérience que les gens ne voulaient
plus de tout ça, ces pièces d’auteurs russes, qui auparavant étaient si appréciées, elles ne
portaient plus de questions, et ce que nous trouvions important ne l’était pas pour les spectateurs. » (D7 : femme, 1962, dramaturge, Staatstheater).
Les compromis adoptés en matière de programmation, les théâtres se tournant vers des pièces à succès ayant fait leurs preuves sur les scènes européennes
[17], ont souvent fortement et durablement divisé les Ensembles,
révélant ainsi la force des conventions esthétiques et politiques qui dominaient en RDA. Les dramaturges se sont trouvés en première ligne face à ces
interrogations.
« Je crois que le Staatsschauspiel s’est égaré quand certains de ses membres ont pensé
que le théâtre devait évoluer parce que la société avait changé. Cela n’a pas fonctionné,
des erreurs ont été commises, le principe d’Ensemble s’est dissout. […] Aujourd’hui les
créations suivent trop la mode, le théâtre a perdu beaucoup de son sens alors que l’art doit
être fondé par lui-même, avoir sa propre substance. Ce que je déplore le plus, c’est la tentation à laquelle le théâtre et le Staatsschauspiel succombent aujourd’hui de faire des créations spectaculaires. » (D3 : homme, 1950, dramaturge, ancien membre du Staatstheater,
aujourd’hui dans une petite structure privée).
Ce discours, particulièrement radical, est tenu par un dramaturge qui a
quitté le grand Ensemble dans lequel il travaillait depuis le début des années
quatre-vingt. Il s’est tourné en 1998 vers une petite structure privée qui
regroupe des déçus de la transition et défend un théâtre politique, proche de
l’idée du cabaret allemand de l’entre-deux-guerres. On retrouve néanmoins
des éléments de ce type de discours chez d’autres dramaturges, restés en poste
dans les Ensembles. Plus nuancés, ceux-ci jettent aujourd’hui un regard
réaliste sur leur activité et sur les marges de manœuvre dont ils disposent,
dans un contexte fortement concurrentiel marqué par une nouvelle configuration des relations au public.
« J’ai renoncé à l’idée de vouloir éduquer le public grâce à la programmation. Je crois
que cette belle pensée est aujourd’hui absurde, parce que les gens voient tellement d’autres choses hors du théâtre, on ne peut pas les former esthétiquement, ils sont formés, mais
pas par nous. On doit jouer des pièces qui, d’une façon ou d’une autre, les concernent encore, qui les font bouger, et c’est ainsi. Bien sûr, cela exclut par avance un certain nombre
de pièces qui me sont chères en tant que dramaturge. » (D10 : homme, 1943, chef dramaturge, Stadttheater, dans une ville de 50 000 habitants).
Restructuration des Ensembles et modification des conditions de travail
La restructuration qui accompagne la transition vient modifier la position
des dramaturges au sein de l’Ensemble. Ce sont d’ailleurs eux qui ressentent
le plus fortement les changements qui affectent les Ensembles depuis la
Wende, parce qu’ils sont plus stables que les autres professions théâtrales. Un
dramaturge n’a pas les mêmes possibilités de mobilité qu’un comédien, qu’un
chanteur ou qu’un metteur en scène. Alors que ceux-ci ont désormais
fréquemment des contrats d’invités dans plusieurs théâtres, le dramaturge
reste attaché à une « maison » (la forte féminisation de la profession joue
aussi sur cette stabilité). La disparition des « metteurs en scène maison »
(Hausregisseure) a contraint les dramaturges à renoncer au travail collectif
suivi auquel ils étaient habitués
[18]. Ils doivent désormais faire preuve
d’adaptabilité et de flexibilité. Les metteurs en scène invités n’habitent
presque jamais sur place et mènent souvent plusieurs projets de front, dans
des théâtres différents. Le dramaturge, qui, lui, est constamment présent dans
l’Ensemble, voit donc ses responsabilités augmenter en même temps que ses
fonctions deviennent plus larges et plus floues. Alors que le dramaturge avait
auparavant un rôle d’accompagnement dans l’élaboration du projet, il doit
souvent aujourd’hui mener seul l’étude de l’œuvre. Il est chargé de contrôler
sur place l’avancée du projet et de gérer la coordination des artistes invités.
Ce choc, vécu de manière collective par tous les dramaturges, n’a pas pris
les mêmes formes en fonction du genre théâtral concerné et surtout en fonction de l’histoire et de la chronologie des changements propres à chaque institution théâtrale. Au Staatsoper de Dresde, la transition s’est accomplie de
manière particulièrement radicale avec l’arrivée massive de metteurs en scène
invités. On retrouve ici les caractéristiques d’un opéra « de mise en scène » au
sein duquel le dramaturge allemand peine à trouver sa place (Jungheinrich,
1993 ; Liébert, 2001).
« Jusqu’à aujourd’hui, nous avons réussi à faire en sorte qu’ici les dramaturges soient
encore des dramaturges de production, mais c’est souvent difficile de travailler avec un
partenaire qui vit en Suisse, ou même à Düsseldorf, et qui a à peine le temps de discuter de
l’œuvre avec vous. Et nous faisons aussi l’expérience du fait que ces metteurs en scène arrivent souvent avec leur propre équipe et leurs dramaturges et il est difficile alors d’amorcer une relation à l’intérieur de la maison. […] Cela dépend des personnes bien sûr, mais
je crois que cette proximité, cette dimension collective du travail d’élaboration, nous
l’avons définitivement perdue. » (D1 : femme, 1956, chef dramaturge, Staatsoper).
Dans le cas du Staatstheater de la même ville, les transformations du
schéma organisationnel de l’Ensemble ont été moins brutales. Le département
Regie a été maintenu jusqu’en 2001 et, après quelques tâtonnements, a
retrouvé la forme qu’il avait du temps de la RDA avec un quatuor de metteurs
en scène maison. L’arrivée de metteurs en scène invités a bien sûr contraint
les dramaturges et le reste de l’Ensemble à s’adapter à des modes de travail
différents. Mais le maintien d’une structure fixe a relativement protégé le
territoire professionnel des dramaturges qui se perçoivent encore comme des
accompagnateurs de la production. Cette continuité est aussi liée à la nomination de l’ancien chef dramaturge au poste d’intendant. Dans ce grand
Ensemble, qui compte encore cinq membres dans son département dramaturgie à la fin des années quatre-vingt-dix, le système de partenariat entre
metteurs en scène maison et dramaturges a été en partie préservé. Mais le
dramaturge après la transition produit aussi de plus en plus : environ trois ou
quatre mises en scène par an contre moins de deux du temps de la RDA. Pour
notre Staatstheater, la moyenne de production par an et par dramaturge est de
1,7 entre 1985 et 1990 et de 3,5 entre 1990 et 1999. L’activité perd en intensité au profit d’un travail extensif faisant intervenir un plus grand nombre de
partenaires. Dans d’autres théâtres, les changements se sont opérés de façon
plus rapide, parce que le renouvellement de l’Ensemble a été plus radical et
que le nombre de metteurs en scène maison a fortement diminué (certains
théâtres y ont même totalement renoncé et ne travaillent plus qu’avec des
invités). Dans ces Ensembles, le système de partenariat est difficile à
conserver et le dramaturge doit recomposer plus radicalement les différentes
facettes de son activité. C’est le cas pour les deux Stadttheater étudiés : les
Ensembles se sont profondément renouvelés depuis la Réunification et les
metteurs en scène maison ont quasiment disparu si l’on excepte le cumul des
fonctions d’intendant et de metteur en scène. Les dramaturges doivent faire
face à un affaiblissement de leurs fonctions traditionnelles (lecture et analyse
des textes en coopération avec le metteur en scène) qu’ils ont souvent du mal
à accepter.
« Des partenariats de long terme, il n’y en a presque plus, puisque les metteurs en
scène ne sont plus engagés dans la maison mais changent. Il peut y en avoir, mais ils ne
seront que ponctuels. Bien sûr on peut aussi construire quelque chose avec un metteur en
scène invité qui vient travailler ici chaque année. Je trouve ça essentiel, ça m’énerve complètement de devoir travailler avec les metteurs en scène dans une atmosphère de changement perpétuel, parce que c’est un processus très intime quand on ne veut pas faire ça de
façon uniquement formelle, juste écrire le programme et aller à une répétition. Ce n’est
pas comme ça que je conçois mon métier et ce n’est pas non plus comme ça que j’ai commencé à l’exercer. » (D9 : femme, 1955, chef dramaturge, Stadttheater dans une ville de
500 000 habitants).
Dans ce cadre, les partenariats que l’on rencontre encore aujourd’hui sont
souvent des partenariats nés en RDA et qui se sont poursuivis depuis la
Réunification. L’organisation actuelle des théâtres ne favorise plus la naissance de tels partenariats, mais ceux qui préexistaient sont farouchement
défendus. Néanmoins, les dramaturges insistent sur l’existence d’une méthode
de travail encore très empreinte de schémas est-allemands. Les difficultés
rencontrées au sein des Ensembles après la Réunification ont été d’autant plus
fortes que la rencontre de metteurs en scène ouest-allemands avec des dramaturges et des comédiens est-allemands a mis en évidence le décalage entre
leurs pratiques de travail respectives, suscitant parfois de réelles incompréhensions. L’arrivée de metteurs en scène invités venant de l’Ouest a été vécue
par beaucoup de dramaturges de l’ex-RDA comme un moyen de remédier à la
sclérose artistique de certains Ensembles, mais elle a aussi pu engendrer des
situations conflictuelles. Les comédiens est-allemands, habitués à être guidés
par le metteur en scène, comprennent parfois mal les consignes d’improvisation de leurs nouveaux partenaires ouest-allemands. Le dramaturge joue alors,
au-delà de ses propres difficultés, le rôle d’un médiateur entre les méthodes
de travail du metteur en scène et celles de l’Ensemble. Il devient un interlocuteur des comédiens, ce qu’il n’était pas en RDA.
« Il y a eu des expériences réussies, qui ont apporté quelque chose à l’Ensemble, d’autres ont été moins heureuses, avec des gens qui n’ont pas marché avec l’Ensemble. […]
Beaucoup de metteurs en scène venus de l’Ouest travaillent autrement, plus intuitivement,
de f açon m oins conceptue lle que ce que nous f aisons encor e ici. Et en tant que comédien ou en tant que drama turge, on doit s e jete r à l’eau, et ça n’a pas toujours réus si. »
(D7 : femme, 1962, dramaturge, Staatstheater).
« Avec les metteurs en scène venus de l’Ouest, il y a eu des confrontations, parfois
même au sens improductif du terme, ça a été difficile parce que les méthodes étaient si différentes. […] J’ai rencontré des façons de travailler qui étaient pour moi totalement étrangères. […] Cela vient de ce que j’ai appris, […] cela me rend nerveuse, et cela rend aussi
les comédiens nerveux, quand un metteur en scène ne donne pas d’indications claires sur
une scène ou un contexte, mais se contente de dessiner une atmosphère. Dans ce genre de
cas, je pense toujours qu’il ne sait pas ce qu’il veut. » (D9 : femme, 1955, chef dramaturge, Stadttheater, dans une ville de 500 000 habitants).
Les relations avec des metteurs en scène invités sont par définition variables d’une mise en scène à l’autre. Deux voies sont dès lors possibles pour les
dramaturges est-allemands : accepter ce changement perpétuel et s’y adapter
au mieux ou tenter de reconstruire des coopérations s’inscrivant dans des
formes de continuités, même s’il est évident que ces continuités sont désormais plus incertaines. On trouve chez ces dramaturges des discours assez
ambigus quant à leurs relations avec les metteurs en scène invités. Ainsi la
chef dramaturge d’un grand Ensemble dit apprécier ses relations avec des
metteurs en scène invités à condition toutefois de rester dans le cadre d’une
dramaturgie est-allemande.
« J’ai beaucoup apprécié les metteurs en scène invités, et j’ai été contente de remarquer, et aujourd’hui encore, qu’ils nous interrogeaient sur ce modèle du dramaturge, qu’ils
ne connaissaient pas du tout. Ils étaient enthousiastes à l’idée d’avoir depuis le commencement un partenaire avec qui discuter. […] Ils voient comment nous travaillons, dans une
certaine intimité. » (D6 : femme, 1961, chef dramaturge, Staatstheater).
Cette dramaturge tente donc finalement de réaliser une synthèse qui se veut
réaliste entre le modèle est-allemand de dramaturgie et le type de relations
auxquelles sont habitués les metteurs en scène ouest-allemands.
« Je crois à des coopérations de moyen terme, je ne veux pas fixer de limites, mais on
peut faire une mise en scène par an avec un metteur en scène pendant deux ou trois ans,
mais après il faut absolument travailler avec d’autres metteurs en scène, c’est aussi ce que
j’essaie de faire ici, parce que de toutes façons un dramaturge doit aussi chercher de nouvelles impulsions, comme le metteur en scène. En tant que chef dramaturge, j’essaie de
créer des constellations changeantes et motivantes. » (D6 : femme, 1961, chef dramaturge,
Staatstheater).
Entre Kulturmanager du théâtre et médiateur, quelle définition des activités du dramaturge ?
Une image repoussoir revient sans cesse chez les dramaturges estallemands : celle du dramaturge ouest-allemand, dont ils remettent en cause la
richesse et le contenu des activités. Au modèle intensif (est-allemand) d’une
dramaturgie de production, qui accompagne la mise en scène dès l’amont,
dans un partenariat fort avec le metteur en scène, s’oppose le modèle
extensif
[19] (ouest-allemand) d’une dramaturgie d’attaché de presse, dans
laquelle l’approche littéraire cède la place à un marketing culturel intervenant
en aval de la production. La RFA a pourtant, elle aussi, après 1968, connu une
dramaturgie brechtienne, très politisée. Mais on peut penser avec B. Dort
(1998) que les fonctions et les modes d’exercice de l’activité dramaturgique
s’y sont vite assouplis et dilués, alors qu’en RDA le dramaturge continuait
d’occuper une position extrêmement valorisée au sein des Ensembles. C’est
ce que montre l’étude des actes d’une rencontre organisée en 1986 par la
société des dramaturges ouest-allemands. Uwe Jens Jensen, dramaturge à
Bochum
[20], insiste sur les inconvénients qui accompagnent cette extension
des fonctions de dramaturge vers des tâches organisationnelles qui concurrencent le temps consacré à la lecture de pièces ou à la réflexion théorique
(Dramaturgische Gesellschaft, 1986). De même, si le monde théâtral
ouest-allemand connaît lui aussi des partenariats forts entre metteurs en scène
et dramaturges, ceux-ci opèrent souvent en dehors des Ensembles. Construits
autour de relations interpersonnelles faites de fascination réciproque et d’attachement, ils ne s’inscrivent que rarement dans le quotidien des organisations
théâtrales. C’est ce décalage qui apparaît aujourd’hui dans les discours des
dramaturges est-allemands.
« À l’Ouest, l’image professionnelle du dramaturge est très différente, ce que je déplore, et lentement cela arrive chez nous aussi. Là-bas il y a si peu de dramaturges par
théâtre qu’ils travaillent de plus en plus en exerçant de multiples fonctions. Ils s’occupent
des relations avec la presse, rédigent le périodique du théâtre, font ceci et cela, de telle
sorte qu’ils ne sont plus que des managers de l’art, qui se rendent à la troisième répétition
générale, jettent un coup d’œil sur la représentation, donnent quelques conseils et se
contentent d’écrire les programmes. […] Si aucun travail intensif n’est plus possible, si
des metteurs en scène invités avec sept mises en scène en cours, passant d’un avion à
l’autre, débarquent, lâchent une idée, travaillent quatre semaines avec l’Ensemble, discutent à la pause du modèle des décors, puis disent, OK, on a quatre semaines, on va faire ça
et ça, alors vraiment ce métier de dramaturge, tel que je l’ai appris et tel que j’ai été heureuse de l’apprendre, sera devenu superficiel et je ne voudrais plus rien avoir à faire avec
lui. » (D6 : femme, 1961, chef dramaturge, Staatstheater).
« Il a tout de suite été évident que la dramaturgie ouest-allemande était bien plus
pauvre, c’est-à-dire que les collègues ne pouvaient pas faire un travail de contenu vraiment intensif. C’est évident, quand je m’occupe de six ou sept productions par an, alors je
fais les programmes, je fais le travail de relations publiques, je vais à deux ou trois répétitions, et c’est tout. » (D9 : femme, 1955, chef dramaturge, Stadttheater, dans une ville de
500 000 habitants).
Les dramaturges est-allemands sont aujourd’hui confrontés à la multiplication de leurs tâches administratives et organisationnelles, alors même que le
nombre de postes dans les départements de dramaturgie des Ensembles
diminue. Ce sont les dramaturges employés dans de petits Ensembles qui
ressentent le plus fortement ces changements, puisqu’il leur est impossible de
partager ces tâches.
« Ici, nous sommes trois dramaturges, une collègue pour l’opéra et les concerts, une
pour le théâtre et moi comme chef dramaturge. La moitié du travail, c’est de la bureaucratie, des relations avec les éditeurs, des questions de droits d’auteurs. […] Et tout ce travail, il faut bien le faire. […] La bureaucratie occupe une place croissante, je dois gérer de
l’argent, pour les éditeurs, pour les tournées, c’est vraiment beaucoup et cela n’a plus rien
à voir avec la dramaturgie au sens littéraire du terme. Dans les grands théâtres, on peut un
peu partager tout ça, mais ici… » (D10 : homme, 1943, chef dramaturge, Stadttheater,
dans une ville de 50 000 habitants).
On retrouve cette opposition entre dramaturgie est-allemande et dramaturgie ouest-allemande lorsque l’on s’intéresse aux transformations du
système de formation théâtrale est-allemand. Depuis la Réunification, les
écoles de théâtre de l’ex-RDA ont dû en grande partie s’aligner sur un modèle
ouest-allemand au sein duquel la spécificité du théâtre est moins clairement
affichée. Ainsi l’école supérieure de théâtre de Leipzig, structure autonome
réunissant dans une logique d’Ensemble de futurs comédiens et des dramaturges, a vu son organisation profondément remise en cause au début des
années quatre-vingt-dix. D’abord fermé, le département de dramaturgie
retrouve finalement sa place en 1993 au sein du pôle théâtre de l’école de
musique de Leipzig. Mais l’orientation du cursus y connaît une nette
inflexion, qui témoigne de l’évolution de la conception de l’activité dramaturgique chez ceux qui l’enseignent aujourd’hui à Leipzig (et qui sont pour
moitié issus de RDA). Le département de dramaturgie revendique en effet
dans sa brochure de présentation l’idée d’un « concept de dramaturgie
élargi », qui n’inclut pas seulement l’activité littéraire mais aussi le « quotidien » de l’activité dramaturgique. Le cursus, à côté d’une formation théâtrale
restée classique, propose de nombreuses incursions dans le domaine des
médias (film, radio et télévision) ainsi que des cours de management, de droit
et de communication. L’activité de médiation des dramaturges s’est donc
déplacée : médiation politique en RDA (de l’Ensemble vers le SED), elle
s’inscrit aujourd’hui dans un contexte concurrentiel (de l’Ensemble vers
l’univers médiatique).
Les dramaturges formés en RDA peinent à se reconnaître dans ces
nouveaux programmes de formation qui traduisent des contenus du travail
dramaturgique auxquels ils ont du mal à s’identifier.
« Je pense que ça a beaucoup changé. Dans cette école, dans le département dramaturgie, pour autant que je peux en juger, tout se porte beaucoup sur la question des médias,
alors que nous étions très peu confrontés à ce problème. Nous avons été formés au sens
d’un artisanat dramaturgique classique, pour autant que cela peut exister. C’est-à-dire que
ce que nous avons compris sous le terme de dramaturgie, c’était vraiment un travail classique sur les textes de théâtre, de repérer des processus au sens brechtien, de voir quels
nœuds scéniques a une scène, donc vraiment un art de l’interprétation au sens classique,
pour être le partenaire du metteur en scène. C’était vraiment pensé pour le théâtre et à partir du théâtre. » (D8 : femme, 1960, dramaturge, Stadttheater, dans une ville de 500 000
habitants).
Tous sont nostalgiques d’un partenariat avec le metteur en scène dans
lequel le dramaturge garde un rôle profondément littéraire, accompagne la
lecture de la pièce, lui donne sens et intervient dans les répétitions. Ils restent
attachés à l’idée d’une conceptualisation du regard porté sur la scène. Cette
capacité à mettre un concept sur une action scénique est évoquée à plusieurs
reprises dans les entretiens, mais n’apparaît plus clairement lorsque l’on se
penche sur les enseignements actuels des cursus de dramaturgie.
L’activité dramaturgique actuelle dans les nouveaux Länder est donc très
sensiblement différente de ce qu’elle pouvait être en RDA, mais elle reste
fondamentalement une activité de médiation. Il s’agit plus de la redéfinition
des frontières d’une pratique professionnelle que de la disparition d’une activité. Dans un système au sein duquel le lieu théâtral devient un lieu de représentation plus que de travail, le rôle du dramaturge se situe moins dans
l’accompagnement littéraire du metteur en scène que dans sa capacité à servir
d’interface entre les différents acteurs mobilisés au cours du processus de
production théâtrale. Cette transformation de son champ de compétence peut
s’accompagner d’un gain de responsabilité. Il a pour tâche de contrôler
l’avancée du travail de l’Ensemble en l’absence du metteur en scène, il coordonne la chaîne de division du travail théâtral et gère les interactions dans un
monde de productions par projet (Menger, 1991,1997 ; Paradeise, 1998 ;
Boltanski et Chiapello, 1999). Enfin, seuls éléments réellement stables au sein
des Ensembles, les dramaturges sont aussi ceux qui prennent en charge
l’ancrage des institutions théâtrales dans un contexte local. Ils font le lien
avec un public dont ils connaissent les habitudes et les attentes et défendent
l’idée d’un théâtre dans et pour la ville.
« Quand un metteur en scène maison est là, il connaît l’Ensemble. Il connaît aussi la
programmation des dernières années. […] Le metteur en scène qui vient de l’extérieur, en
règle générale, il ne connaît ni l’Ensemble, ni nos intérêts, ni les concepts que nous avons
essayé de développer pour la maison et pour nos différentes scènes. Il ne pense pas à tout
ça, au contraire, il place au centre son propre intérêt artistique, son intérêt pour une pièce.
Et là, évidemment, la fonction du dramaturge se modifie. On doit essayer de lui décrire
l’Ensemble, de lui expliquer pourquoi on a pensé à une autre programmation, différente de
ce qu’il voudrait. Et quand il s’est décidé, on est un partenaire essentiel au moment de la
distribution des rôles, parce que l’on a cette connaissance de l’Ensemble. » (D8 : femme,
1960, Stadttheater, dans une ville de 500 000 habitants).
« Je pense que d’autres activités émergent pour le dramaturge, qui sont aussi essentielles : les dramaturges sont ceux qui sont sur place, cela les distingue des metteurs en scène,
qui n’ont plus de contact avec la région, avec la ville, qui ne connaissent pas l’environnement dans lequel ils travaillent, pour qui ils font du théâtre, alors que les dramaturges sont
ceux qui vivent dans la ville […] et ils sont donc des médiateurs essentiels entre le travail
d’un metteur en scène et une ville. » (D9 : femme, 1955, chef dramaturge, Stadttheater,
dans une ville de 500 000 habitants).
Les dramaturges, qui occupaient une véritable position charnière au sein
des Ensembles est-allemands, ont vu leur champ de compétences et leur place
dans le processus de production théâtrale se modifier de manière importante
depuis la transition. Le contenu même de leur activité a été remis en cause par
une nouvelle organisation des structures théâtrales publiques. Face à ces changements, leur identité professionnelle est devenue plus floue, les frontières de
leur activité se sont déplacées (Abbott, 1988). Les évolutions organisationnelles que connaissent les structures de production théâtrale des nouveaux
Länder dans les années quatre-vingt-dix touchent bien sûr l’ensemble des
professions théâtrales. Toutefois la spécificité de l’activité dramaturgique,
telle qu’elle s’est développée en RDA, sa dimension littéraire et scientifique
au sein d’un univers artistique, sa forte sensibilité aux enjeux politiques, sa
position particulière au sein du processus de création théâtrale expliquent que
les dramaturges est-allemands aient pu ressentir plus fortement les transformations liées à la transition. Mais l’exemple des dramaturges est-allemands
montre surtout combien il est important de replacer ce groupe dans un
système professionnel de production théâtrale, au sein duquel les frontières
des compétences et l’interdépendance des activités ne sont jamais définitivement acquises. Cette inscription permet d’éclairer les processus de restructuration à l’œuvre dans la transition, tout en insistant sur les liens qui unissent
l’organisation théâtrale, la pratique de l’activité et les trajectoires individuelles des membres du groupe professionnel.
En ce sens, la crise actuelle des Ensembles est-allemands peut apparaître
comme le déclencheur d’une crise de la profession de dramaturge telle qu’elle
a été exercée et vécue par ceux qui ont débuté leur activité professionnelle en
RDA. Dépendants des structures dans lesquelles ils exercent, disposant de
faibles possibilités d’autonomisation, les dramaturges est-allemands ont dû
s’adapter à des modes de production théâtrale qui leur étaient étrangers. Ils
ont pu avoir le sentiment de perdre le rôle de pivot qui était le leur au sein de
la chaîne de production théâtrale. Le partage des tâches et les liens de coopération artistique qui les unissaient aux metteurs en scène dans le système théâtral est-allemand sont aujourd’hui particulièrement menacés, ce qui participe
d’une redéfinition des activités dramaturgiques. Pourtant, dans cet univers
théâtral mouvant, la fonction d’intermédiation du dramaturge semble se maintenir dans les Ensembles des nouveaux Länder, même si cette activité tend à
changer de contenu, passant d’une intermédiation littéraire et politique à une
intermédiation organisationnelle et marchande. Ce repositionnement dans le
processus de production théâtrale a imposé des compromis souvent douloureux et la recherche de nouvelles formes de valorisation d’une activité
menacée dans ses dimensions littéraires et scientifiques. Le regard très négatif
que portent aujourd’hui encore les dramaturges est-allemands sur les contenus
du métier de leurs confrères ouest-allemands montre bien qu’en ce domaine la
Réunification est, dix ans plus tard, loin d’être un processus totalement
achevé. Les éléments de syncrétisme que l’on peut observer dans les pratiques
théâtrales témoignent des tentatives qui sont faites pour reconstruire, sous de
nouvelles formes, une continuité des coopérations artistiques dans l’actuelle
configuration théâtrale.
La Réunification confronte brutalement des professions théâtrales insérées
dans des systèmes professionnels différents et dans des configurations théâtrales diverses. C’est ce qui fait tout l’intérêt de l’analyse de la transition.
Loin de conduire à la substitution d’une configuration théâtrale à une autre, le
processus de transition a remodelé la configuration théâtrale est-allemande,
comme en témoigne au niveau professionnel la recomposition identitaire
opérée par les dramaturges. Ces derniers tentent de redéfinir leur position au
sein des Ensembles en valorisant des éléments hérités de l’ancienne configuration, qui constituent toujours le socle de leur identité professionnelle. Mais
parallèlement, ils se saisissent aussi des nouveaux spectres d’activité offerts
par la reconfiguration du monde théâtral. Dans le cas du théâtre est-allemand,
la transition se caractérise donc moins par des phénomènes de rupture que par
une réappropriation originale d’éléments empruntés à différents ensembles de
conventions antérieures (Dobry, 2000).
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[*]
Je remercie Catherine Paradeise et Jean-Samuel Beuscart pour leurs remarques et leurs
critiques.
[(1)]
Une cellule du Parti est présente dans
chaque théâtre et les nominations à des postes
de responsabilité (intendant, chef metteur en
scène, chef dramaturge, etc.) sont, à de rares
exceptions près, conditionnées par l’appartenance
au SED (Sozialistische Einheitspartei
Deutschlands [Parti socialiste allemand unifié]).
[(2)]
Cette abs ence de r estructuration
explique le décalage qui existe en 1990 entre
les anciens et les nouveaux Länder : alors qu’à
l’Ouest, 7 % seulement des théâtres publics
sont situés dans des villes de moins de 50 000 habitants, ce chif fr e est de 42 % dans
l’ex-RDA.
[(3)]
Une enquête menée en 1981 dans 16 Ensembles de RDA a montré que 84 % des
personnes interrogées s’identifient clairement à
l’un des métiers du théâtre (Hammerthaler,
1994).
[(4)]
La Réunification fait passer le monde
théâtral est-allemand d’un système centralisé de
financement de la culture (avec un ministère à
Berlin) à un système décentralisé au sein
duquel les villes et les Länder sont responsables de ce financement (Laborier, 1992,
1996).
[(5)]
En 1991, la Société des Dramaturges
(Dramaturgische Gesellschaft) évalue à 1 000 les dramaturges qui travaillent dans les quelque
200 théâtres publics de langue allemande (ce
qui regroupe l’Allemagne, l’Autriche et la
Suisse allemande). Pour la seule République
fédérale, l’édition 2002 du Deutsches Bühnen
Jahrbuch (Annuaire des scènes allemandes)
recense 604 dramaturges. Majoritairement en
poste dans des théâtres publics, ils sont répartis
sur l’ensemble du terr itoire allemand. La
profession compte 46 % de femmes, ce qui
repr ésente un ch if fre important s i on le
compar e aux 21 % seu leme nt de femme s
metteurs en scène. Nous ne disposons malheureusement pas d’une étude statistique complète
et par Land, qui permettrait d’obtenir des informations plus précises sur les dramaturges
travaillant dans des théâtres privés et d’affiner
une comparaison entre anciens et nouveaux
Länder.
[(6)]
Brecht prône un travail théâtral qui soit
véritablement l’œuvre d’un collectif, au sein
duquel le dramaturge a la charge de l’analyse
idéologique du texte et de l’établissement de la
« fable » (le terme désigne chez Brecht le
développement de l’intrigue, nous y reviendrons dans notre première partie). On peut
consulter à ce sujet un ouvrage collectif publié
par le Berliner Ensemble en 1952, Theaterarbeit, qui présente les premières mises en
scène de l’Ensemble.
[(7)]
Nous avons vu que l’Ensemble comme
forme d’organisation théâtrale est présent dans
les deux Allemagnes et se rattache à une
histoire commune plus ancienne. Mais c’est en
RDA qu’apparaît véritablement une politique
des Ensembles (Clemens, 1994 ; Jäger, 1995 ;
Mittenzwei, 1972) qui ne soit pas seulement
une politique de financement de la production
théâtrale mais qui allie travail idéologique et
formation d’un collectif artistique stable.
[(8)]
Ce texte s’appuie sur un travail de
ter rain men é entre 1999 e t 2000 dans
l’ex-RDA. Nous avons étudié quatre institutions théâtrales du Land de la Saxe, un Staatstheater (théâtre du Land) : le Staatsschauspiel
de Dresde, un Staatsoper (opéra du Land) : le
Semperoper de Dresde, et deux Stadttheater
(théâtres municipaux), l’un dans une grande
ville de plus de 500 000 habitants, l’autre dans
une petite ville de moins de 50 000 habitants.
Pour chacune de ces institutions nous avons
exploité sur la période 1989-2000 les statistiques publiées par la Deutsche Bühnenverein
(taux de fréquentation, modes de financement,
nombre de personnes employées, nombre de
mises en scène et de représentations) et nous
avons mené un travail monographique qui
visait à repérer les changements organisationnels induits par la transition (étude du turn
over au sein des Ensembles entre 1985 et 2000,
des modes de division du travail artistique, de
l’organigramme des Ensembles, de la programmation, etc.). Nous avons également conduit
des entretiens biographiques avec les membres
de ces Ensembles (comédiens, metteurs en
scène, décorateurs) et tout particulièrement
avec les dramaturges en poste dans ces différents théâtres, avec pour condition qu’ils aient
débuté leur activité théâtrale dans l’ex-RDA
(douze entretiens, dont dix sont ici mobilisés :
dans la suite du texte, nous indiquerons pour
chaque citation le sexe, l’année de naissance et
l’institution d’appartenance des dramaturges
interr ogés). Ces entr etiens, d’une duré e
moyenne de deux heures, concernaient les
parcour s pr ofess ionne ls des dr amaturge s
(formation, entrée dans l’activité), les pratiques
de tr avail en RDA e t dans l’A llema gne
réunifiée, les repr ésentations de l’activité
dramaturgique et le rapport aux institutions. Ils
fournissent un matériau qualitatif qui permet
d’appréhender le sens donné à l’activité professionnelle et la perception qu’ont les individus
des tra nsfor mations qui bousculent leurs
pratiques au sein des Ensembles. La richesse de
ce matériau se révèle donc aussi dans sa
confrontation au travail monographique et aux
entretiens menés avec d’autres professions
théâtrales.
[(9)]
Ce terme allemand, qui signifie « tournant », désigne les événements de 1989.
[(10)]
La dramaturgie n’apparaît pas non
plus, chez les per sonnes que nous avons
rencontrées, comme le résultat d’un héritage
social. Une distinction doit toutefois être ici
introduite entre opéra et théâtre : parmi les
dr amaturge s d’opér a, une sens ibilisation
précoce à la musique est évoquée à deux
reprises (appartenance à un chœur d’enfants
pour l’un ; famille musicienne avec un père
violoniste pour l’autre), ce qui n’est pas le cas
chez les dramaturges de théâtre avec lesquels
nous avons mené des entretiens, puisque aucun
d’entre eux n’a grandi dans une famille liée de
près ou de loin à l’univers théâtral.
[(11)]
Entretien avec D9 : femme, 1955, chef
dramaturge, Stadttheater (ville de 500 000 habitants).
[(12)]
En RFA, la distinction existe aussi
mais s’avère, dans les faits, beaucoup moins
nette puisque les deux fonctions se confondent
souvent.
[(13)]
Le répe rtoir e de s théâtre s e stallemands était pour un tiers consacré à la
création de nouvelles pièces écrites par des
auteurs est-allemands. Ceux-ci étaient alors
fortement impliqués par les Ensembles dans le
processus de création et le dramaturge devenait
leur interlocuteur privilégié.