2003
Revue française de sociologie
In memoriam
Joffre Dumazedier (1915-2002)
Roger SUE
Faculté des sciences humaines et sociales Université de Paris V-Sorbonne
Joffre Dumazedier nous a quittés brusquement le 25 septembre 2002. Pour
un large public, son nom est indissociable de la sociologie du loisir dont il est
le pionnier en France, et de l’immense succès de son livre référence Vers une
civilisation du loisir ?
[1] qui lui vaut immédiatement une audience internationale. Il est aussi reconnu comme l’une des figures historiques de l’éducation populaire, tant par ses travaux de recherche sur la culture populaire et sur
des méthodes éducatives innovantes (sociopédagogie, autoformation) que par
son action constante dans ce milieu, notamment comme président-fondateur
de Peuple et Culture de 1945 à 1967.
Joffre Dumazedier est né le 30 décembre 1915 à Taverny dans le
Val-d’Oise. Son père est mort à Verdun et il doit son prénom au maréchal du
même nom. D’origine modeste, il est boursier au lycée Voltaire à Paris. Il sera
très marqué par les événements et par « l’esprit » de 1936 qui ouvrent la voie
aux loisirs de « masse » et à une effervescence de la culture populaire sous
l’impulsion de Léo Lagrange. En 1937-1938 il obtient une licence ès lettres
puis un diplôme d’études supérieures de linguistique à la Sorbonne. Durant la
Deuxième Guerre mondiale, il rejoint l’École nationale des cadres d’Uriage
aux côtés d’Hubert Beuve-Méry et de Benigno Cacérès. De 1943 à 1945, dans
la clandestinité, il est directeur pédagogique des équipes volantes du maquis
du Vercors. Il invente, avec les animateurs de ces équipes, une méthode de
formation générale qu’il formalisera ultérieurement sous le nom de méthode
d’entraînement mental. En 1948, Henri Wallon lui ouvre son laboratoire de
psychologie de l’enfant où il commence ses premières recherches sur les
loisirs des jeunes travailleurs. Encouragé par Georges Friedmann qui est une
source majeure de son inspiration, de son travail et de son engagement dans le
métier de sociologue, il entre en 1953 au CNRS (comme attaché de recherche
au Centre d’études sociologiques), et il y crée, la même année, l’équipe du
« Loisir et des modèles culturels ». En 1956, il fonde le comité de recherche sur
le loisir au sein de l’Association internationale de sociologie (AIS, RC. 13).
Dans le cadre de ce comité, il mène une étude comparative des pratiques de
loisir ouvrier dans six villes européennes d’Allemagne fédérale, de Finlande,
du Danemark, de Pologne, de Yougoslavie et de France, qui montrent une
nette convergence des pratiques, indépendamment des contextes culturels
respectifs de ces pays (étude publiée dans la Revue française de sociologie,
1963,4,1, pp. 12-21). Après les événements de mai 1968, Joffre Dumazedier
est appelé à fonder la première chaire de sociopédagogie des adultes et socio-logie des loisirs à la Sorbonne. Professeur en 1976, professeur émérite en
1984, il restera l’interlocuteur et le compagnon fidèle de ses collègues jusqu’à
la fin de sa vie. Docteur honoris causa de plusieurs universités étrangères,
voyageur infatigable, sa notoriété internationale est restée intacte. À la suite
du congrès latino-américain de Bogota-Caracas en 1989, une fondation internationale est créée en son honneur et porte aujourd’hui son nom. Un
hommage international, réunissant des chercheurs et nombre de ses anciens
étudiants devenus professeurs à travers le monde, lui avait été rendu en
1993
[2].
Joffre Dumazedier fait partie de la très riche pépinière de sociologues
(avec Michel Crozier, Viviane Isambert-Jamati, Edgar Morin, Alain
Touraine) issue du séminaire de Georges Friedmann. De ce dernier, il retient
surtout le possible contrepoids qu’offre la progression du temps libre face à la
déshumanisation du travail. Mais, de celui qu’il reconnaîtra toujours comme
son maître en sociologie, il ne partage pas le pessimisme final, ni le déterminisme unilatéral du travail, ni la réduction du loisir à sa seule fonction
compensatoire. De cette position critique, Dumazedier opère une sorte de
renversement par rapport à la tradition de l’époque, en se donnant le loisir
comme objet et comme concept à part entière. De déterminé, le loisir devient
déterminant. Dans l’extension du temps comme des pratiques de loisir,
Dumazedier perçoit une dynamique sociale originale, relativement autonome
et libératoire, dont on ne peut ignorer l’influence pour saisir l’émergence de
nouvelles valeurs et des comportements sociaux qui s’y rattachent. À la suite
d’Herbert Marcuse et des enquêtes internationales qu’il poursuit sur les
budgets temps, il observe l’inversion des temps sociaux entre travail et temps
libre. Il propose alors de définir le loisir comme temps majeur de l’existence,
temps à soi dégagé des obligations du travail professionnel, du travail domestique et des engagements socio-politiques ou socio-religieux. Dans plusieurs
ouvrages, il étudie précisément les fonctions liées à cette dynamique du
loisir
[3], tout particulièrement celle de la détente (loisirs sportifs et de plein
air), celle du divertissement (loisirs sociaux ou pratiques) et celle du développement (loisirs culturels), ramassées dans la formule des 3 D de Dumazedier.
Mais il montre surtout qu’au-delà de ses aspects fonctionnels, l’importance
prise par le temps de loisir produit une révolution culturelle
[4] silencieuse –
une révolution sur des « pattes de colombe » comme il aimait à le dire en
citant Nietzsche – transformant insensiblement le rapport à soi, le rapport aux
autres et le rapport à l’environnement. Le rapport à soi qu’il qualifie
« d’ipsatif », c’est la possibilité d’une expression personnelle, de l’affirmation de l’individualité, de la liberté d’être soi-même dans un temps de moins
grande contrainte. Distinguant soigneusement le loisir moderne de l’oisiveté
des Anciens (le scholè ou l’otium), il s’en rapproche néanmoins en jugeant
que le loisir est le temps social privilégié où l’individu se révèle à lui-même.
Sur la base d’enquêtes empiriques, dont certaines questions seront ensuite
systématiquement reprises par le ministère de la Culture, il démontre que
nombre de pratiques méconnues dans le temps libre (les arts de faire, les pratiques amateurs de toutes sortes) procèdent d’une réelle créativité ignorée par la
culture dominante. Le rapport aux autres dans le temps de loisir, c’est aussi la
possibilité de se dégager en partie du poids des hiérarchies sociales et des
seuls jeux de rôle statutaires pour développer des liens plus informels tournés
vers la coopération et l’association. Sur ce point et sur bien d’autres, il
maintiendra un dialogue amical régulier mais sans concession avec Pierre
Bourdieu. L’espace du loisir, c’est enfin une possibilité de repenser le rapport
à l’environnement urbain avec de nouvelles générations d’équipements socio-culturels ou sportifs (Dumazedier participera à plusieurs commissions du Plan
sur ces sujets et procédera à des « radioscopies » périodiques dans la ville
d’Annecy)
[5], tout comme le rapport à la nature dans une écologie bien
comprise dont il est à sa manière l’un des précurseurs (en 1936, il fait partie
des ajistes
[6] de la première heure).
Pour que ces potentialités contenues dans le loisir deviennent une réalité
partagée par le plus grand nombre, il faut, selon Dumazedier, réviser nos
conceptions de l’éducation trop exclusivement centrées sur le scolaire et faire
place à une éducation permanente ambitieuse. Par éducation permanente, il
n’entend pas seulement une éducation à tous les âges de la vie, mais aussi une
éducation qui sache tirer parti du quotidien et plus particulièrement du temps
de loisir. Ce temps qui pour les jeunes est bien supérieur au temps de travail
scolaire et qu’ils valorisent dans leurs apprentissages. Pour en tirer le meilleur
parti, Dumazedier avec des chercheurs de l’INRP
[7] montre l’intérêt du
temps extrascolaire pour s’initier aux méthodes d’autoformation libre ou
assistée, individuelle ou collective. Des jeunes aux adultes, il doit y avoir une
continuité dans les apprentissages. Dumazedier y applique la même pédagogie : partir des expériences individuelles et des savoirs ordinaires pour les
articuler dans une démarche de connaissance aux savoirs savants. Cette
démarche, qu’il qualifie de sociopédagogique, s’appuie sur une méthode
d’entraînement mental comparable à un entraînement sportif qu’il pratiquait
régulièrement et qu’il transpose au domaine intellectuel. À l’occasion du
bicentenaire du célèbre rapport sur l’instruction publique de Condorcet
(1792), Dumazedier y réaffirme ses thèses dans le droit fil de son illustre
prédécesseur qui avait posé les premiers jalons pour une éducation permanente
[8]. Il avait consacré son dernier ouvrage Penser l’autoformation
[9],
récemment publié, à ce même sujet.
La sociologie du loisir de Joffre Dumazedier se prolonge naturellement
aujourd’hui à travers les multiples sociologies des pratiques de loisir dont
personne ne conteste plus la pertinence avec la croissance du temps libéré du
travail. Que ce soit la sociologie du sport, des vacances, de la culture populaire et des pratiques culturelles et de tant d’autres ; elles composent des
univers sociaux qui permettent de mieux appréhender l’évolution des comportements et des modes de vie. Elle a aussi favorisé le renouveau d’une socio-logie des temps sociaux qui, de l’école durkheimienne à Georges Gurvitch,
avait éclairé la dynamique du changement social. Elle a enfin contribué à
développer l’observation comme l’explication sociologique, en tenant mieux
compte des pratiques du quotidien et des expériences liées au temps de loisir,
sans lesquelles l’importance accordée aujourd’hui à l’individu, au sujet ou à
l’acteur ne pourrait aussi bien se légitimer.
Son caractère entier et passionné, qui pouvait déconcerter au premier
abord, ne le portait guère à la complaisance ; il n’a cependant jamais cessé de
lire, de commenter et de rendre compte loyalement des travaux des autres. À
la sociologie, aux sociologues de tous bords comme aux apprentis sociologues
qu’il recevait chez lui pour des séminaires improvisés dont ils se souviendront
toujours, il a joyeusement consacré sa vie.
[(1)]
Le Seuil, 1962. Constamment réédité depuis.
[(2)]
Temps libre et modernité. Mélanges en
l’honneur de Joffre Dumazedier, Québec, Paris,
Pr esses de l’univers ité du Qué bec,
L’Harmattan, 1993.
[(3)]
Voir Sociologie empirique du loisir,
Paris, Le Seuil, 1974.
[(4)]
Révolution culturelle du temps libre
1968-1988, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.
[(5)]
Société éducative et pouvoir culturel,
avec Nicole Samuel, Paris, Le Seuil, 1976.
[(6)]
Adhérent à la Fédération des Auberges
de Jeunesse.
[(7)]
I nstitut Na tional de la Recher che
Pédagogique.
[(8)]
La leçon de Condorcet, collectif sous la
directio n de Joff re D umazedier, Par is,
L'Harmattan, 1994.
[(9)]
Pens er l'au toformation, Lyon,
Chronique sociale, 2002.