Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010441
204 pages

p. 139 à 142
doi: en cours

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Volume 44 2003/1

2003 Revue française de sociologie

In memoriam

Joffre Dumazedier (1915-2002)

Roger SUE Faculté des sciences humaines et sociales Université de Paris V-Sorbonne
Joffre Dumazedier nous a quittés brusquement le 25 septembre 2002. Pour un large public, son nom est indissociable de la sociologie du loisir dont il est le pionnier en France, et de l’immense succès de son livre référence Vers une civilisation du loisir ? [1] qui lui vaut immédiatement une audience internationale. Il est aussi reconnu comme l’une des figures historiques de l’éducation populaire, tant par ses travaux de recherche sur la culture populaire et sur des méthodes éducatives innovantes (sociopédagogie, autoformation) que par son action constante dans ce milieu, notamment comme président-fondateur de Peuple et Culture de 1945 à 1967.
Joffre Dumazedier est né le 30 décembre 1915 à Taverny dans le Val-d’Oise. Son père est mort à Verdun et il doit son prénom au maréchal du même nom. D’origine modeste, il est boursier au lycée Voltaire à Paris. Il sera très marqué par les événements et par « l’esprit » de 1936 qui ouvrent la voie aux loisirs de « masse » et à une effervescence de la culture populaire sous l’impulsion de Léo Lagrange. En 1937-1938 il obtient une licence ès lettres puis un diplôme d’études supérieures de linguistique à la Sorbonne. Durant la Deuxième Guerre mondiale, il rejoint l’École nationale des cadres d’Uriage aux côtés d’Hubert Beuve-Méry et de Benigno Cacérès. De 1943 à 1945, dans la clandestinité, il est directeur pédagogique des équipes volantes du maquis du Vercors. Il invente, avec les animateurs de ces équipes, une méthode de formation générale qu’il formalisera ultérieurement sous le nom de méthode d’entraînement mental. En 1948, Henri Wallon lui ouvre son laboratoire de psychologie de l’enfant où il commence ses premières recherches sur les loisirs des jeunes travailleurs. Encouragé par Georges Friedmann qui est une source majeure de son inspiration, de son travail et de son engagement dans le métier de sociologue, il entre en 1953 au CNRS (comme attaché de recherche au Centre d’études sociologiques), et il y crée, la même année, l’équipe du « Loisir et des modèles culturels ». En 1956, il fonde le comité de recherche sur le loisir au sein de l’Association internationale de sociologie (AIS, RC. 13). Dans le cadre de ce comité, il mène une étude comparative des pratiques de loisir ouvrier dans six villes européennes d’Allemagne fédérale, de Finlande, du Danemark, de Pologne, de Yougoslavie et de France, qui montrent une nette convergence des pratiques, indépendamment des contextes culturels respectifs de ces pays (étude publiée dans la Revue française de sociologie, 1963,4,1, pp. 12-21). Après les événements de mai 1968, Joffre Dumazedier est appelé à fonder la première chaire de sociopédagogie des adultes et socio-logie des loisirs à la Sorbonne. Professeur en 1976, professeur émérite en 1984, il restera l’interlocuteur et le compagnon fidèle de ses collègues jusqu’à la fin de sa vie. Docteur honoris causa de plusieurs universités étrangères, voyageur infatigable, sa notoriété internationale est restée intacte. À la suite du congrès latino-américain de Bogota-Caracas en 1989, une fondation internationale est créée en son honneur et porte aujourd’hui son nom. Un hommage international, réunissant des chercheurs et nombre de ses anciens étudiants devenus professeurs à travers le monde, lui avait été rendu en 1993 [2].
Joffre Dumazedier fait partie de la très riche pépinière de sociologues (avec Michel Crozier, Viviane Isambert-Jamati, Edgar Morin, Alain Touraine) issue du séminaire de Georges Friedmann. De ce dernier, il retient surtout le possible contrepoids qu’offre la progression du temps libre face à la déshumanisation du travail. Mais, de celui qu’il reconnaîtra toujours comme son maître en sociologie, il ne partage pas le pessimisme final, ni le déterminisme unilatéral du travail, ni la réduction du loisir à sa seule fonction compensatoire. De cette position critique, Dumazedier opère une sorte de renversement par rapport à la tradition de l’époque, en se donnant le loisir comme objet et comme concept à part entière. De déterminé, le loisir devient déterminant. Dans l’extension du temps comme des pratiques de loisir, Dumazedier perçoit une dynamique sociale originale, relativement autonome et libératoire, dont on ne peut ignorer l’influence pour saisir l’émergence de nouvelles valeurs et des comportements sociaux qui s’y rattachent. À la suite d’Herbert Marcuse et des enquêtes internationales qu’il poursuit sur les budgets temps, il observe l’inversion des temps sociaux entre travail et temps libre. Il propose alors de définir le loisir comme temps majeur de l’existence, temps à soi dégagé des obligations du travail professionnel, du travail domestique et des engagements socio-politiques ou socio-religieux. Dans plusieurs ouvrages, il étudie précisément les fonctions liées à cette dynamique du loisir [3], tout particulièrement celle de la détente (loisirs sportifs et de plein air), celle du divertissement (loisirs sociaux ou pratiques) et celle du développement (loisirs culturels), ramassées dans la formule des 3 D de Dumazedier. Mais il montre surtout qu’au-delà de ses aspects fonctionnels, l’importance prise par le temps de loisir produit une révolution culturelle [4] silencieuse – une révolution sur des « pattes de colombe » comme il aimait à le dire en citant Nietzsche – transformant insensiblement le rapport à soi, le rapport aux autres et le rapport à l’environnement. Le rapport à soi qu’il qualifie « d’ipsatif », c’est la possibilité d’une expression personnelle, de l’affirmation de l’individualité, de la liberté d’être soi-même dans un temps de moins grande contrainte. Distinguant soigneusement le loisir moderne de l’oisiveté des Anciens (le scholè ou l’otium), il s’en rapproche néanmoins en jugeant que le loisir est le temps social privilégié où l’individu se révèle à lui-même. Sur la base d’enquêtes empiriques, dont certaines questions seront ensuite systématiquement reprises par le ministère de la Culture, il démontre que nombre de pratiques méconnues dans le temps libre (les arts de faire, les pratiques amateurs de toutes sortes) procèdent d’une réelle créativité ignorée par la culture dominante. Le rapport aux autres dans le temps de loisir, c’est aussi la possibilité de se dégager en partie du poids des hiérarchies sociales et des seuls jeux de rôle statutaires pour développer des liens plus informels tournés vers la coopération et l’association. Sur ce point et sur bien d’autres, il maintiendra un dialogue amical régulier mais sans concession avec Pierre Bourdieu. L’espace du loisir, c’est enfin une possibilité de repenser le rapport à l’environnement urbain avec de nouvelles générations d’équipements socio-culturels ou sportifs (Dumazedier participera à plusieurs commissions du Plan sur ces sujets et procédera à des « radioscopies » périodiques dans la ville d’Annecy) [5], tout comme le rapport à la nature dans une écologie bien comprise dont il est à sa manière l’un des précurseurs (en 1936, il fait partie des ajistes [6] de la première heure).
Pour que ces potentialités contenues dans le loisir deviennent une réalité partagée par le plus grand nombre, il faut, selon Dumazedier, réviser nos conceptions de l’éducation trop exclusivement centrées sur le scolaire et faire place à une éducation permanente ambitieuse. Par éducation permanente, il n’entend pas seulement une éducation à tous les âges de la vie, mais aussi une éducation qui sache tirer parti du quotidien et plus particulièrement du temps de loisir. Ce temps qui pour les jeunes est bien supérieur au temps de travail scolaire et qu’ils valorisent dans leurs apprentissages. Pour en tirer le meilleur parti, Dumazedier avec des chercheurs de l’INRP [7] montre l’intérêt du temps extrascolaire pour s’initier aux méthodes d’autoformation libre ou assistée, individuelle ou collective. Des jeunes aux adultes, il doit y avoir une continuité dans les apprentissages. Dumazedier y applique la même pédagogie : partir des expériences individuelles et des savoirs ordinaires pour les articuler dans une démarche de connaissance aux savoirs savants. Cette démarche, qu’il qualifie de sociopédagogique, s’appuie sur une méthode d’entraînement mental comparable à un entraînement sportif qu’il pratiquait régulièrement et qu’il transpose au domaine intellectuel. À l’occasion du bicentenaire du célèbre rapport sur l’instruction publique de Condorcet (1792), Dumazedier y réaffirme ses thèses dans le droit fil de son illustre prédécesseur qui avait posé les premiers jalons pour une éducation permanente [8]. Il avait consacré son dernier ouvrage Penser l’autoformation [9], récemment publié, à ce même sujet.
La sociologie du loisir de Joffre Dumazedier se prolonge naturellement aujourd’hui à travers les multiples sociologies des pratiques de loisir dont personne ne conteste plus la pertinence avec la croissance du temps libéré du travail. Que ce soit la sociologie du sport, des vacances, de la culture populaire et des pratiques culturelles et de tant d’autres ; elles composent des univers sociaux qui permettent de mieux appréhender l’évolution des comportements et des modes de vie. Elle a aussi favorisé le renouveau d’une socio-logie des temps sociaux qui, de l’école durkheimienne à Georges Gurvitch, avait éclairé la dynamique du changement social. Elle a enfin contribué à développer l’observation comme l’explication sociologique, en tenant mieux compte des pratiques du quotidien et des expériences liées au temps de loisir, sans lesquelles l’importance accordée aujourd’hui à l’individu, au sujet ou à l’acteur ne pourrait aussi bien se légitimer.
Son caractère entier et passionné, qui pouvait déconcerter au premier abord, ne le portait guère à la complaisance ; il n’a cependant jamais cessé de lire, de commenter et de rendre compte loyalement des travaux des autres. À la sociologie, aux sociologues de tous bords comme aux apprentis sociologues qu’il recevait chez lui pour des séminaires improvisés dont ils se souviendront toujours, il a joyeusement consacré sa vie.
 
NOTES
 
[(1)]Le Seuil, 1962. Constamment réédité depuis.
[(2)]Temps libre et modernité. Mélanges en l’honneur de Joffre Dumazedier, Québec, Paris, Pr esses de l’univers ité du Qué bec, L’Harmattan, 1993.
[(3)]Voir Sociologie empirique du loisir, Paris, Le Seuil, 1974.
[(4)]Révolution culturelle du temps libre 1968-1988, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.
[(5)]Société éducative et pouvoir culturel, avec Nicole Samuel, Paris, Le Seuil, 1976.
[(6)]Adhérent à la Fédération des Auberges de Jeunesse.
[(7)]I nstitut Na tional de la Recher che Pédagogique.
[(8)]La leçon de Condorcet, collectif sous la directio n de Joff re D umazedier, Par is, L'Harmattan, 1994.
[(9)]Pens er l'au toformation, Lyon, Chronique sociale, 2002.
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[(3)]
Voir Sociologie empirique du loisir, Paris, Le Seuil, 1974...
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