Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010441
204 pages

p. 143 à 189
doi: en cours

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Volume 44 2003/1

2003 Revue française de sociologie

Les livres

 
Bourdieu (Pierre). – Le bal des célibataires. Crise de la société paysanneenBéarn. Paris, Le Seuil (Points, 447. Essais), 2002, 268 p., 8,50 €.
 
 
L’une des dernières initiatives de Pierre Bourdieu aura été de rassembler sous forme d’un livre de poche l’un de ses premiers écrits, « Célibat et condition paysanne » (Études rurales, 1962,5-6, pp. 32-135) avec deux autres, plus tardifs et plus concis, mais de la même veine (« Les stratégies matrimoniales dans le système de reproduction », Annales, 1972,4-5, pp. 1105-1127 ; « Reproduction interdite. La dimension symbolique de la domination économique », Études rurales, 1989,113-114, pp.15-36). Il y a ajouté une préface de quelques pages et un post-scriptum un peu plus disert qui aident à situer ces trois textes dans l’ensemble de son œuvre.
L’article de 1962 fit à sa sortie une forte impression. On y trouvait, dans une langue claire et vigoureuse, indemne de tout galimatias, de tout martèlement de formules, un exposé captivant, émaillé d’illustrations concrètes, du système béarnais de transmission de l’héritage et de perpétuation de la descendance, tel qu’il fonctionnait autrefois, puis qu’il a dégénéré durant le siècle. Au cœur de cette description, le sort peu enviable réservé aux célibataires. Une bibliographie de 39 titres, rassemblée avec le concours de Marie-Claire Bourdieu, reflétait l’intérêt porté, principalement depuis Le Play, à l’intrication de la structure familiale, du genre de cohabitation et du type de dévolution successorale, avec leurs effets croisés sur la nuptialité et sur la fécondité des ménages dans les campagnes béarnaises. En deux mots : c’est un système « à maison » centré sur une préoccupation fondamentale qui est d’assurer la pérennité et l’intégrité de l’exploitation agricole, source de la richesse et symbole de l’honneur familial. Cela implique que l’on renonce au partage égal de la succession : on la lègue toute entière à l’« aîné » (ie l’héritier) des garçons, qui n’est pas nécessairement le premier né ; ou, à défaut de garçon, à l’« aînée » des filles sous même stipulation. Le conjoint qu’il (ou elle) trouvera apportera une dot, proportionnelle à sa richesse et à son statut, qui permettra de caser maritalement au moins l’un des cadets (ou des cadettes). Le cas idéal, parce qu’il évite toute sortie d’argent, est celui où l’aîné de la famille A épouse une cadette de la famille B tandis que l’aîné de la famille B épouse une cadette de la famille A. Les autres enfants ? Ou bien, munis d’un faible pécule, ils partiront chercher du travail à la ville ou à l’étranger ; ou bien ils se fixeront au foyer de l’aîné dans la position de domestiques condamnés au célibat. L’étude de Pierre Bourdieu met en lumière l’extension récente de ce célibat contraint et forcé aux « héritiers » qui autrefois trouvaient facilement des conjoints [1]. À la différence des cadets, ils auraient les moyens d’entretenir une femme, elle leur serait même nécessaire pour gérer convenablement leur exploitation, mais ils n’en trouvent pas.
Ce phénomène ne s’observe pas seulement dans les pays « à maison » comme le Béarn, mais dans des régions qui pratiquent le partage égal telle que la Bretagne : avec l’aide du statisticien Claude Seibel, Pierre Bourdieu a rassemblé là-dessus des données convaincantes qu’il reproduit en appendice [2].
Attrait de la vie urbaine, multiplication des emplois féminins, ouverture accrue des choix conjugaux au détriment des agriculteurs : « Les femmes ne veulent plus vivre à la campagne » constate la sociologie spontanée. Pierre Bourdieu veut aller plus loin : il nous propose une analyse comparée du système social traditionnel et de sa forme dégradée, qui veut rompre avec les évidences du sens commun. Telle est la visée centrale de Bourdieu (1972,1989), qui met l’accent non seulement sur les avantages économiques, mais sur les rétributions symboliques liées au choix du conjoint. Il ne s’agit pas seulement d’assurer le gagne-pain, il faut sauvegarder et, si possible, rehausser l’honneur de la « maison », aussi précieux que la terre et auquel chaque membre de la famille doit sacrifier.
Les observations de Bourdie u ont-elles été confirmées par d’autres recherches empiriques ? J’en citerai au moins deux qui vont dans le même sens. L’une (G. Augustins, « Maisons et société da ns les Baronnies a u XIXe siècle » dans I. Chiva et J. Goy [dirs.], t. I : Les Baronnies des Pyrénées, Paris, EHESS, 1981, pp. 121-122) concerne la région pyrénéenne des Baronnies, pas très éloignée de Lesquire, mais située dans le département voisin. Elle confirme tout à fait les résultats de Bourdieu (1962), avec moins de brio sans doute, mais plus de minutie. Augustins a, en effet, accompli un travail de bénédictin en reconstituant, une à une, les trajectoires « généalogiques » d’une trentaine de maisons des Baronnies entre 1780 et 1870. Dans le même volume, R. Bonnain (« Les “bonnes maisons” : perception, expression et réalité de la stratification sociale » dans I. Chiva et J. Goy, op. cit., pp. 123-168) braque le projecteur sur les « bonnes maisons », autrement dit sur l’accès au rang de notables, par l’intermédiaire de leurs enfants, des paysans les plus riches, qui leur font faire des études et leur procurent ainsi la clé des positions non agricoles les plus lucratives : notaires, avoués, pharmaciens, etc., futurs tremplins des honneurs municipaux (voir la saga de la famille Duplan). La seconde n’est autre que l’admirable livre, trop rarement cité, de E. Claverie et P. Lamaison (L’impossible mariage. Viole nce et parenté en Gévaudan, 17e, 18e et 19e siècles, Paris, Hachette, 1982) qui fait comprendre combien l’ordre traditionnel des sociétés « à maison » (ici dans le Gévaudan) pouvait receler de tensions et de violences, et qui jette une lumière brutale sur une question que néglige Pierre Bourdieu, la vie sexuelle de ces célibataires refoulés avec ses conséquences : exploitation éhontée des gamines placées à la ferme, bouche cousue sur les viols et les infanticides (les mâles ne sont jamais en tort), stigmatisation collective des filles-mères comme des fiancées délaissées, condamnées au triste destin des vieilles filles, bref sauvegarde à tout prix de l’« honneur » des maisons (les « oustals »), spécialement des plus riches, avec la connivence des autorités morales et spirituelles.
Ce que l’on ne trouve pas dans ces écrits, c’est la construction théorique propre à Bourdieu (1972,1989), dont il n’est pas sûr que ce soit le meilleur de son œuvre, même s’il y tenait apparemment beaucoup : je veux parler du rôle qu’il attribue à l’« habitus ». Nul n’ignore que Pierre Bourdieu désigne par là « cette sorte d’instinct socialement produit, inculqué par les conditions d’existence, elles-mêmes transcrites et transfigurées dans les recommandations et les préceptes du discours éthique et pédagogique » (pp. 202-203). Autant l’usage qu’il en fait dans « le paysan et son corps » (Bourdieu, 1962, pp. 110-126) apparaît aussi judicieux que brillamment écrit, portant sur un certain nombre de comportements répétitifs incrustés dans l’individu sans recours à la réflexion, tels que sa démarche, son inflexion vocale (le rocaille ux accent béarnais), sa gestuelle, etc. – ceux-là mêmes qui rendent si gourds les célibataires de Lesquire en bordure de la piste de danse –, autant fait problème l’extension de ce type de causalité à l’ensemble des conduites humaines. Bourdieu a beau clamer très fort sa scientificité, comment peut-il être si sûr que les stratégies matrimoniales et successorales découlent de tels montages inconscients, conditionnés par les exigences du milieu ? Certes, dira-t-on, il est aussi difficile de démontrer le contraire. Mais chacun connaît l’adage : ce qui échappe par nature à toute réfutation rationnelle n’est pas susceptible du statut de vérité. La négation – comme d’ailleurs la proclamation – du sujet (ou du soi), de l’autonomie relative de ses décisions (fût-il un paysan « empaysanné ») est affaire de métaphysique, non de science.
Jean-René Tréanton
 
Boudon (Raymond), Fillieule (Renaud). – Les méthodes en sociologie. Paris, Presses Universitaires de France (Que sais je ? 1334), 2002,128 p., 6,50 €.
 
 
Qui ouvrira ce livre avec quelque souvenir du « Que-sais-je ? » que Raymond Boudon, alors seul, publia voici bientôt trente ans, sera surpris. La modeste mention « douzième édition mise à jour » cache en fait un ouvrage totalement repensé et largement neuf. Le jeune coauteur, Renaud Fillieule, qui s’est fait connaître par de très bons travaux de sociologie du crime, a sûrement apporté plus que les deux beaux exemples empruntés à sa spécialité. Si le premier chapitre, « L’analyse causale », reprend jusqu’à la page 40 des éléments de l’ouvrage princeps, notamment la présentation de l’analyse multivariée mise au point par P. Lazarsfeld, les deux autres, car, fort élégamment il n’y en a que trois, sont à découvrir. Intitulés respectivement, « L’individualisme méthodologique » et « La rationalité cognitive », c’est peu de dire qu’ils portent la marque des deux grands moments de l’œuvre de Boudon, celui qui va de L’inégalité des chances (1973) à La place du désordre et celui qui, depuis 1986, est ponctué de textes importants, notamment, en 1995, Le juste et le vrai.
Sommes-nous devant une tentative partisane et impérialiste pour ramener la discipline à une orientation, importante sans doute, mais qui ne saurait prétendre embrasser la totalité des avancées de la sociologie ? Deux réponses s’imposent. Une citation de la page d’ouverture vaudra pour la première : « Connaître les méthodes nécessite d’étudier les théories sociologiques les plus intéressantes, celles qui sont parvenues à rendre compte de phénomènes majeurs dont l’explication n’allait pas de soi. » Le lecteur est prévenu, il ne trouvera pas l’exposition des boîtes à outils conceptuels et des techniques d’observation. Boudon n’a jamais caché avoir une vision hiérarchiquement ordonnée de ce qui est intéressant en sociologie et qui, notamment, exclut les maîtres du soupçon, tous ceux qui postulent derrière les faits sociaux l’action orientée de quelque main invisible et maléfique pour le bon peuple. De même, il porte assez peu d’intérêt à l’étude des ambiguïtés et des subtilités de l’interaction directe, qui, pourtant, a contribué aux progrès de la sociolinguistique. Il en appelle très rarement à des exemples tirés de la géopolitique ; il n’est pas un auteur œcuménique.
Pourtant, deuxième réponse, Boudon, qui a beaucoup travaillé les grands auteurs et a une connaissance de l’apport allemand du XIXe siècle en philosophie de l’histoire au sens large, probablement unique hors d’Allemagne, est parvenu dans sa maturité avancée, à une telle appropriation des classiques qu’il réussit, ici, à construire un panorama unifié où les paradigmes de Durkheim et de Max Weber (ignoré ou refusé par le chef d’école français qui était assez dogmatique) prennent places complémentaires et non plus opposées, où Georg Simmel, aussi important outre-Rhin que Weber, est, à bon droit, convoqué et où Goffman devenu, après sa mort, gourou malgré lui des relativistes, trouve sa case, assez petite mais belle. De la lecture se dégage une grande impression de clarification ; l’admiration s’impose.
Il n’est guère utile de revenir sur le premier chapitre, sinon pour noter que l’analyse causale est qualifiée de « descriptive », ce qui peut étonner. Il faut entendre, en effet, qu’elle en reste à des agrégats conceptuels, les pays protestants et les pays catholiques, les célibataires et les mariés pour Durkheim, les jeunes et les vieux, les instruits et les ignorants, les ouvriers et les non-ouvriers pour nombre d’analyses multivariées et qu’elle ne remonte pas à la genèse des actions individuelles et aux modalités de leur agrégation. En bons wébériens nos deux auteurs tiennent que « l’action sociale est toujours le fait d’un, de plusieurs ou de beaucoup » [1].
« L’individualisme méthodologique », deuxième chapitre, est une méthode « explicative ». Le premier exemple est un raccourci du modèle de l’inégalité des chances scolaires, écrit dans un langage un peu différent. Un autre cas utilisé, moins convaincant, est l’explication donnée par deux américains L. E. Cohen et M. Felson de l’augmentation, supposée paradoxale, des cambriolages en période de prospérité et de réduction des inégalités économiques. Selon eux la miniaturisation des équipements audiovisuels tentants pour les jeunes des banlieues et la facilitation de l’accès aux domiciles par le travail des femmes et la multiplication des absences seraient les éléments incitatifs qui pousseraient au passage à l’acte. J’aime mieux l’explication de la diminution, plus récente, de la délinquance à New York par les effets de la baisse du nombre des jeunes adultes consécutive à celle de la natalité dans les années soixante-dix, mais c’est un raisonnement que Boudon classerait causaliste et donc peu intéressant du point de vue de l’explication sociologique, restriction qui entend seulement rappeler que la description causaliste a ses mérites.
Les sections suivantes présentent les principes de l’individualisme méthodologique avec un excellent passage sur les différentes formes des effets d’agrégation qui, ici, ne sont plus appelés effets pervers, sans doute parce que la vogue excessive de cette belle expression imagée et les contresens faits en son nom ont incité les auteurs à plus de sobriété. On peut le regretter. Les mécanismes d’agrégation des comportements individuels conduisent à des renforcements, des blocages, des ségrégations, des réactions en chaîne, tous effets « pervers » en ce sens que le résultat global obtenu ne correspond au souhait d’aucun des acteurs sociaux qui ont contribué à l’engendrer. Les grands sociologues en sont plus ou moins conscients depuis longtemps mais n’en avaient pas fait une pièce maîtresse de l’analyse sociologique. C’est un article séminal de R. Merton, écrit en 1938, qui a mis Boudon sur la piste dont il a fait, à bon droit, une théorisation très féconde. Il n’est que de voir comment certaines politiques publiques sont détournées des intentions, bonnes, de leurs auteurs.
On lira avec soin les pages, trop brèves, qui rappellent que l’individualisme méthodologique n’est pas un atomisme et ne conduit pas à une socio-logie sans société, critique mal fondée mais souvent avancée par ceux que F. Bourricaud appelait les hyperfonctionnalistes, hyperdéterministes où l’on trouve tous les adeptes d’un finalisme social dans lequel la bonté de la Provi- dence a été remplacée par la méchanceté de la domination.
La rationalité cognitive, fondée sur les connaissances ou les représentations subjectives des acteurs sociaux, est à l’œuvre tant dans les croyances de l’ordre factuel, les inférences sur les enchaînements du réel réalité, justes ou fausses, mais absolument nécessaires à l’agir de chaque instant, que dans les croyances normatives aux valeurs. Boudon défend avec vigueur l’idée que les hommes ont toujours, ou presque, de « bonnes raisons » pour croire et agir en fonction de croyances, autrement dit, sont subjectivement rationnels, ce qui ne se réduit pas à d’utilitaires instrumentalistes et ne sont pas des marionnettes agies seulement par des forces extérieures, fussent les traits culturels. Son meilleur exemple est la réécriture, dans ses concepts, de l’analyse des rites propitiatoires faite par Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse. Et de montrer que des rites pour la pluie ou la fécondité de la terre, accomplis à la bonne période comme il se doit, et donc suivis des résultats espérés sont parfaitement rationnels pour tout esprit qui n’a pas encore désenchanté le monde. Tant pis pour Lucien Lévy-Bruhl, inventeur de la mentalité primitive.
Pourquoi la plupart des personnes interrogées répondent que des deux suites produites par le hasard 122112 et 111222, la première est plus probable que la seconde, alors que les deux séries sont équiprobables ? Mauvais maniement de notre heuristique usuelle, non scientifique mais ordinairement efficace, de la représentativité. Qui sait que la probabilité d’un événement conditionné par trois antécédents estimés probables à 90 %, 80 % et 90 % est inférieure à 65 % ? Et pourtant, bien obligés, nous faisons constamment des estimations de probabilités conditionnelles. Boudon rend hommage à un auteur qu’il aime en baptisant modèle de Simmel les raisonnements, logiquement corrects, qui partent de prémisses fausses. Les économistes et les spécialistes de stratégie et de théorie des jeux rencontrent ce type de problèmes dans l’analyse des choix en incertitude. Ici l’ambition est moins technique et se limite à une mise en évidence sur un exemple où le biais d’origine est une croyance culturaliste. Or, de fait, les soi-disant évidences culturelles supposées motiver l’action ne sont pas rares tant dans la production ordinaire des historiens et des sociologues que dans les raisonnements des politiques, ce qui est sans doute plus grave, et ici la défense de la rationalité cognitive prend une portée prophylactique, qu’il faut souligner au crédit de la sociologie.
La dernière section, trop brève sous la contrainte des 128 pages de la collection, s’attaque aux croyances normatives, c’est-à-dire aux valeurs, mais le lecteur intéressé devra se reporter à d’autres ouvrages pour bien comprendre pourquoi il convient de renvoyer dos à dos, pour prurit idéologique contraire aux données de l’observation, tant les prophètes de la décadence que les communautaristes américains exacerbés pour qui toute valeur est contingente.
Dernière remarque en guise de conclusion. La démarche de méthode la plus constamment présente, d’un bout à l’autre de ce petit livre qui pourrait s’appeler « Court traité de sociologie rationnelle et optimiste », conjugue une exigence d’économie des présuppositions sur la nature du social, la culture ou les effets de la religion et un souci de respecter le sens et la valeur des choix des hommes. En quoi, nos auteurs montrent bien que la sociologie, telle qu’à raison ils l’entendent, a partie liée avec la philosophie morale.
Jacques Lautman
 
Flyvbjerg (Bent). – Making social science matter. Why social inquiry fails and how it can succeed again. Translated by Steven Sampson. Cambridge, Cambridge University Press, 2001, x-204 p., £ 13.95.
 
 
Les sciences sociales peuvent-elles être autre chose qu’un effort d’analyse et d’explication des phénomènes sociaux qui respecte les principes applicables à la science « normale » ? Ont-elles effectivement vocation à produire des théories qui rendent compte du fonctionnement du monde social ? Ou bien doivent-elles avoir pour ambition d’éclairer le débat public et même d’intervenir pour souligner les enjeux d’une décision ou offrir à la réflexion et à la délibération collectives des perspectives inédites ? Telles sont les questions qui traversent le livre de Bent Flyvbjerg, livre savant qui invite le lecteur à naviguer dans l’univers des sciences humaines, de Platon à Garfinkel, en passant par Bacon, Nietzsche ou Foucault ; livre ambitieux aussi, puisqu’il entend proposer une nouvelle conception de la recherche en sciences sociales, utile au sociologue bien sûr, mais aussi au politologue ou au chercheur en urbanisme, discipline que l’auteur enseigne à l’université danoise de Aalborg.
Pour ce faire, Flyvbjerg s’efforce de montrer que les sciences sociales ont apparemment échoué à être de véritables sciences, au même titre que les sciences de la nature. Mais elles n’en sont pas pour autant plus fragiles ou moins valables que ces dernières. Au contraire, elles sont pertinentes là où les sciences de la nature ne le sont pas, c’est-à-dire dans leur capacité à discuter des buts que poursuit la société et des valeurs qui les sous-tendent. Dès lors, si le livre de Flyvbjerg participe de ce relativisme épistémologique auquel les sciences sociales contemporaines sont de plus en plus confrontées, il ne s’enferme cependant pas dans le registre de la critique, que l’on qualifie parfois de « postmoderne ». L’objectif affiché par l’auteur est au contraire de faire pièce au scepticisme ambiant en donnant aux sciences sociales une nouvelle assise, qui ne saurait résulter de leur ambition scientifique, ni de leur prétention à rivaliser avec les sciences de la nature sur la base d’un même programme épistémologique. En effet, la « guerre des sciences » que l’auteur évoque dans l’introduction, en référence à « l’affaire Sokal », serait d’après lui une guerre perdue d’avance pour les sciences sociales. C’est pourquoi Flyvbjerg s’efforce de redéfinir ces sciences sur la base d’un projet non plus épistémique, mais dérivé de ce que Aristote appelait la phronésis, c’est-à-dire la prudence, la sagesse pratique qui guide les choix politiques. L’intérêt principal du livre réside d’ailleurs dans ce projet alternatif, projet qui invite les sciences sociales à s’interroger sur les effets et les mécanismes du pouvoir à un moment où la dimension technique des choix politiques s’accroît, à un moment aussi où la place des citoyens dans les processus de décision fait l’objet de maints débats. Ainsi, l’analyse critique des relations entre rationalité et sciences sociales, à laquelle se livre Flyvbjerg dans la première partie de l’ouvrage, s’ouvre, dans la seconde partie, sur une conception rénovée de la recherche en sciences sociales, faisant une large place à l’étude des rapports entre rationalité et pouvoir.
Pour démontrer que les sciences sociales ne sauraient être de véritables sciences, l’auteur s’appuie sur deux types de considération. Il prend d’abord ses distances avec certaines approches d’inspiration herméneutique qui tendent à minimiser les différences entre sciences sociales et sciences de la nature. Flyvbjerg soutient au contraire que les sciences de la nature se démarquent nettement des sciences sociales : les unes produiraient un savoir cumulatif et évolueraient selon le schéma kuhnien des « révolutions scientifiques » ; les autres, loin de toute unité paradigmatique, seraient dominées par des modes intellectuelles et marquées par une grande dispersion conceptuelle et méthodologique. Dans un deuxième temps, l’auteur s’efforce alors d’expliquer cette apparente incohérence et cette instabilité des sciences sociales. Celles-ci résulteraient de ce que les comportements humains portent une charge de signification qui s’oppose à leur transformation en objets. Elles procéderaient aussi de ce que les objets des sciences sociales sont eux-mêmes des « sujets », pensant et agissant. Il s’ensuit notamment que le savoir élaboré par ces sciences n’est pas extérieur aux objets étudiés, comme c’est le cas pour les sciences de la nature : il transforme les objets eux-mêmes, compromettant ainsi la constitution d’un savoir stable et cumulatif. Mais Flyvbjerg ajoute qu’il ne s’agit pas là d’une infirmité passagère, susceptible d’être dépassée par l’étude des structures et des systèmes souterrains qui régissent les pensées et les actes, comme le suggérait naguère le structuralisme. Plus fondamentalement, il rapporte cette fragilité épistémique au fait que l’activité humaine ne peut pas être réduite à un ensemble de règles abstraites. À partir des travaux de Bourdieu, mais aussi de Hubert et Stuart Dreyfus, l’auteur montre en effet que les individus mobilisent dans leurs conduites ordinaires des compétences tacites, des savoirs intuitifs, irréductibles à toute formalisation et à tout système de règles ; ils réagissent en quelque sorte stratégiquement, en actualisant leurs expériences passées selon leur perception du contexte présent. Il serait dès lors impossible aux sciences sociales de bâtir une quelconque théorie, entendue comme un système d’explication, décontextualisé, complet et prédictif. La construction d’une théorie supposerait en effet de faire abstraction du contexte, lequel est pourtant indispensable pour rendre pleinement compte des activités humaines.
À bien des égards le projet de Flyvbjerg trouve sa cohérence et son unité dans le traitement que l’auteur réserve au contexte dans lequel s’enracine la recherche. En effet, si « le contexte compte », pour reprendre le titre du troisième chapitre, il est utile de s’interroger sur la faisabilité et la fécondité d’une recherche socialement et historiquement contextualisée, visant non à dégager des principes généraux ou à élaborer des théories, mais à éclairer des configurations problématiques. C’est précisément le sens de la recherche « phronétique » dont l’auteur dessine les contours à partir des catégories forgées par Aristote dans L’éthique. Le philosophe distingue en effet trois grandes vertus intellectuelles, qui diffèrent selon la nature des objets à connaître : l’épistémè renvoie à la rationalité analytique, à la connaissance scientifique de ce qui est invariant ; la techné est fondée sur la rationalité instrumentale et concerne, en revanche, ce qui change ; la phronésis, enfin, fait référence à la rationalité en valeur, à l’éthique pratique qui doit orienter les délibérations. La phronésis n’est dès lors ni une science, ni un savoir-faire, mais une vertu dont l’exercice suppose justement une connaissance approfondie des situations concrètes et une attention constante au contexte. Et de même, la science sociale « phronétique » ne se présente pas comme une théorie, ni comme une nouvelle méthode de recherche. Il s’agit plutôt, d’après Flyvbjerg, d’un « projet analytique » subordonnant la recherche à un objectif indissociablement politique et pédagogique : éclairer le débat public et, selon les termes d’Aristote, guider les citoyens vers le Bien. En ce sens, la recherche « phronétique » s’inscrit dans une propédeutique démocratique et vise à intensifier la réflexivité de la société quant aux valeurs engagées dans la délibération ou dans l’action collective.
La forme et la nature même de la recherche dérivent de cette orientation générale. Flyvbjerg indique tout d’abord que la science sociale « phronétique » doit privilégier les études de cas « exemplaires », être attentive aux détails qui font la trame de la vie sociale et faire une large place à la narration. Ce parti pris narratif, inspiré de l’anthropologie de Clifford Geertz, est révélateur de la visée proprement pédagogique de la recherche. La description s’écarte en effet du discours d’autorité ; elle installe le lecteur en position d’acteur et d’interprète du sens, lui permettant ainsi d’éduquer sa faculté de jugement. Par ailleurs, s’agissant de la nature de la recherche, l’auteur assigne aux sciences de la société la tâche d’équilibrer la rationalité instrumentale, dont il rappelle l’irrésistible hégémonie, par un questionnement sur les vale urs. « Où allons-nous ? », « Est-ce souhaitable ? », « Que devrait-on faire ? » : telles sont les interrogations que les sciences de la société doivent prendre en charge. En mobilisant les travaux de Foucault, cet autre interprète critique du mouvement de rationalisation, Flyvbjerg ajoute une quatrième question, celle du pouvoir : « Qui gouverne ? », et surtout « Comment ? ». Dans le droit fil de ses travaux antérieurs [1] il recommande alors de prêter attention aux relations entre savoir et pouvoir, à la façon dont le savoir peut être utilisé pour imposer une certaine représentation de la réalité et, finalement, aux conditions réelles du débat public, que la tradition politique moderne réduit à l’affrontement de pures rationalités, excluant tout effet de pouvoir. L’humilité épistémologique que défend Flyvbjerg dissimule ainsi une grande ambition pour la science sociale « phronétique » : informer, et surtout instruire les citoyens ; contribuer à la clairvoyance de l’opinion publique en jouant à la fois un rôle de vigilance et d’influence. C’est en cela, explique-t-il, que cette science pourrait être vraiment utile et importante tout en consolidant, du même coup, une position institutionnelle qu’il juge aujourd’hui fragile.
Jacques Rodriguez
CLERSÉ – Université de Lille I
 
B o ur de a u ( Mi c he l ), Cha z e l (François) (dirs.). – Auguste Comte et l’idée de science de l’homme. Paris, L’Harmattan (Épistémologie et philosophie des sciences), 2002,300 p., 24,40 €.
 
 
Cet ouvrage rend compte d’un colloque qui s’est tenu à l’automne 1998 à l’occasion du bicentenaire de la naissance d’Auguste Comte. Partant du constat de « méconnaissance partielle » dont souffre l’œuvre de ce dernier, François Chazel, dans son introduction à ce volume qui s’articule en trois parties et deux conclusions, rappelle que l’objectif est de montrer ce que Comte « a encore à nous dire », moins en référence aux solutions choisies qu’aux questions qu’il s’est posé, autour de l’idée de science de l’homme.
Dans une longue contribution assez technique, le premier des trois textes consacrés à l’inscription encyclopédique de la sociologie, Jean Dhombres s’intéresse aux rapports de Comte aux mathématiques à partir de son Traité élémentaire de géométrie analytique. Il s’attache à montrer que Comte y œuvre en philosophe quand il construit son objet et entend rendre compte de l’histoire du progrès scientifique. On regrettera avec François Chazel que le rejet des probabilités et des statistiques n’ait pas fait l’objet de développements particuliers.
Ensuite, Annie Petit, dans un texte stimulant, souligne que si Comte a très tôt rejeté une certaine forme de psycho-logie, il a défendu, à partir de questions sur le fonctionnement de l’esprit humain, la transformation des approches psycho-logiques en approches physiologiques. La « physique sociale » traitera de la question de la sociabilité. Celle-ci ouvre, avec les questions morales, un territoire nouveau à la psychologie qui illustre les complémentarités entre les disciplines.
La présentation, avec reproduction en annexe, du Tableau cérébral, par Laurent Clauzade, vient clore ce panorama. D’inspiration phrénologique, il donne à voir non seulement un système – l’ordre et l’unité formés par l’ensemble des fonctions cérébrales auxquelles est rapportée l’existence humaine – mais aussi le déroulement idéal de cette dernière à travers un type moral prescriptif et abstrait. Au-delà des aspects contestables du Tableau, peu évoqués, la réflexion scientifique sur l’homme apparaît ici inséparable d’une réflexion sur « sa destination ».
Dans le premier texte de la deuxième partie, qui traite de l’immersion de Comte dans le contexte intellectuel français, Bernard Valade établit que Maistre et Bonald sont des sources d’inspiration pour Comte : il emprunte au premier sa vision mythique de la chrétienté et trouve chez le second, dont l’influence est plus déterminante mais plus discrète, un système où la religion est la base de la société. Ce texte illustre combien le rapport de Comte aux autres auteurs fut une longue succession d’identifications et de désaveux. Il montre aussi que, si cette lecture fut possible, c’est que, avec ces auteurs, la pensée « traditionnelle » entend devenir rationaliste.
Présentée par Laurent Fedi, la critique de Comte par Renouvier touche l’âme du positivisme comtien. Contre la philosophie de l’histoire que Comte a, selon lui, élaborée – mais aussi, rappelle l’auteur, contre la sociologie naissante –, Renouvier propose une explication des faits en les rapportant aux sujets historiques, à leur « volonté libre », ce qui oblige à admettre, et surtout à penser, leur contingence.
Dans une contribution originale, Jean-Michel Berthelot se propose de mener une « sociologie de la référence textuelle » pour comprendre le sens de la référence à Comte dans les travaux de Durkheim. Il montre que l’on passe de la distinction par opposition à la distinction par filiation. L’analyse des rapports entre les deux auteurs tient donc ici essentiellement compte des objectifs de Durkheim qui entend montrer qu’il lui appartient de poursuivre dans la voie ouverte par le « pionnier », mais réduit ainsi sa dette intellectuelle.
Ouvrant la troisième partie de l’ouvrage consacrée à la réception de l’œuvre de Comte à l’étranger, Sylvie Mesure se penche sur les critiques adressées par Dilthey à Comte qui, au-delà des mérites qu’il lui reconnaît, portent sur la subordination de la sociologie à la biologie : pour lui, un tel parallélisme revient à introduire pour les phénomènes psychologiques des principes méthodologiques contradictoires avec l’idée selon laquelle « la sphère des sciences de l’esprit contient en elle […] l’épreuve de la liberté » (p. 214). Pourtant, à suivre Sylvie Mesure, ce serait moins le positivisme que sa version comtienne que Dilthey fustigerait.
Dans cette partie, le Brésil fait figure de passage obligé. Marie-Franc e Garcia-Parpet s’attache à examiner l’influence de Comte, et celle d’Arthur de Gobineau, autour de la question de l’esclavage. En référence à un contexte d’aspiration à un nouvel ordre social, elle propose une sociologie des intellectuels qui se sont appuyé sur l’œuvre de Comte pour étayer des visions du monde différentes, voire opposées. Ils ont néanmoins concouru à son influence dans le renouvellement des structures de l’État, point sur lequel des développements plus amples eussent été bienvenus, donnant à voir la mise en œuvre de ces principes.
Le dernier texte, plus inattendu, nous emmène au Bengale à l’époque coloniale. Jasodhara Bagchi y montre que l’élite masculine bengalie a été séduite par la conception positiviste du progrès orientée vers la science. Celle-ci devient un terrain d’affirmation de soi, pour aboutir – mais est-ce vraiment paradoxal au vu de l’association par Comte de l’ordre et du progrès ? – à l’affirmation de l’ordre avec le renforcement de l’hindouisme au nom du pouvoir spirituel des brahmanes. Ce renversement, traité rapidement, illustre combien la référence à un « âge d’or », découvert « grâce » à la science, peut contribuer au processus de prise de conscience nationale.
Dans le premier temps de la conclusion, Angèle Kremer-Marietti consacre de riches développements à la méthode subjective en soulignant que, loin d’être contradictoire avec la méthode objective prônée dans le Cours, elle lui est complémentaire. L’introduction de la méthode subjective a partie liée avec celle de la morale comme science finale et présuppose toute l’échelle des sciences. Pour Comte, et les citations faites par l’auteur sont tout à fait éclairantes, la sociologie, liée à la morale, permet la mise en place d’un point de vue total, liant l’élémentaire à l’universel.
De son côté, Michel Bourdeau entend mettre en avant l’originalité et la pertinence de la théorie de l’humanité qui serait, plus que l’homme, l’objet des travaux de Comte. Si chez lui le point de vue social est prépondérant, l’auteur rappelle qu’il trouve un fait proprement humain dans l’existence d’une influence des générations les unes sur les autres à la base de sa définition du Grand Être. On glisse alors de la science vers la religion : il faut connaître l’humanité pour mieux la servir. Pour conclure, Michel Bourdeau, très enthousiaste, invite à refaire une place à ce concept, quand la notion de « crime contre l’humanité », à laquelle on pourrait ajouter celle de « patrimoine commun de l’humanité », posent, selon lui, la question de savoir ce que « l’humanité » peut avoir de singulier, au-delà des aspects « cultuels ».
Cet ouvrage, à l’optique pluridisciplinaire, rompt avec des lectures qui ont conduit à délaisser les travaux d’Auguste Comte. Il nous amène aux sources de la sociologie où s’éclairent les termes de débats toujours actuels autour de la tension entre l’homme et la société. Les auteurs, qui mettent tous l’accent sur la continuité de l’œuvre de Comte, illustrent la variété des intentions de celui qui se voulut à la fois philosophe, réformateur social et aussi, aspect moins évoqué ici, grand prêtre de l’humanité, trois rôles dont la confusion ne va pas sans poser problème.
De façon générale, le caractère souvent fasciné de la relecture de Comte à laquelle nous invite cet ouvrage aurait pu être tempéré notamment par l’évocation plus explicite de certaines des pistes qu’il a fermées. Car ces impasses ont aussi contribué à façonner les contours de la sociologie en la privant, au nom d’hypothèses discutables, d’aspects capitaux de l’existence humaine, que l’on songe par exemple au domaine politique.
Vincent Porteret
Laboratoire Georges Friedmann CNRS-Université de Paris I
 
Papilloud (Christian). – Ledonde relation : Georg Simmel-Marcel Mauss. Paris, L’Harmattan (Logiques sociales), 2002,192 p., 17 €.
 
 
« Déterminer la part qui revient à la France dans la constitution et dans le développement de la sociologie, c’est presque faire l’histoire de cette science ; car elle est restée [...] une science essentiellement française » [1]. Lors de l’Exposition universelle de San Francisco, en 1915, Émile Durkheim entérinait l’entrée rocambolesque de la sociologie dans le XXe siècle… dont la légitimité reposait désormais sur la majesté d’une possession nationale et sur une étrange réécriture de l’histoire. En comparant les sociologies de son neveu, Marcel Mauss (1872-1950), et de celui qui fut avec Durkheim en tête d’affiche du premier numéro de L’Année sociologique, Georg Simmel (1858-1918), Papilloud remonte et démonte le fil d’une histoire souterraine jamais écrite. Suggérée et attendue par quelques chercheurs depuis peu, Papilloud en avait fait le propos de sa thèse de doctorat (université de Paris X-Nanterre et université de Lausanne) avant d’offrir le premier livre traitant directement du sujet.
Sous couvert d’une histoire de la sociologie, l’auteur fait toutefois éclater les étiquettes au profit d’une approche théorique originale. L’histoire de la sociologie, loin de constituer une fin en soi, permet de contextualiser et de donner à une comparaison analytique toute sa valeur. Comment et pourquoi retrouve-t-on le concept majeur de Mauss, le don, sous la plume de Simmel ? Et inversement, comment et pourquoi la Wechselwirkung de Simmel structure-t-elle l’architecture de la sociologie maussienne ? Sans forcer les traits, Papilloud laisse aux différences d’approche leur existence au cœur de ses réponses. Citations à l’appui, le comment s’explique par la parenté déconcertante des méthodes. Simmel est peut-être plus prudent que Mauss, mais leur épistémologie s’ancre dans une problématisation analogue du relativisme (pp. 47-74). Quant au pourquoi, le point focal de ce regard croisé mené avec une grande systématicité, il tient en un mot : les relations humaines. Loin des dualismes classiques entre individu et société, entre nominalisme et réalisme, Simmel et Mauss en ont fait l’objet de la sociologie. Pour franchir un pas de plus, l’auteur dégage à partir des textes les trois conditions de possibilité de cet objet : le sacrifice, l’engagement et la durée (respectivement chapitres III, IV et V).
Joindre le possible et l’indétermination. Entre tous les apports de ce livre, c’est sur cet aspect que nous aimerions attirer l’attention. Toute la tradition sociologique est ici passée au crible d’une critique plus épistémologique qu’humaniste : ne plus présupposer l’humanité de l’homme (social !) sans l’interroger. Avec la relation humaine, qui sous l’effet de ses trois conditions ou déterminations « devient alors le monde concret des possibles socio-culturels » (p. 125), l’auteur renvoie dos à dos les thèses de la socialité et de l’asocialité de l’homme au profit d’une autre question : comment la détermination (sociale) de l’indétermination (humaine) est-elle possible ? Incongrue et provocante, cette question suppose encore que la relation humaine concrétise d’elle-même ce qui n’est encore que possible. Mauss, en évoquant la symbolisation, et Simmel, avec la différenciation sociale – deux procès analogues – proposent alors une approche où les effets de matérialisation de la relation, profondément inachevés, laissent de nouveau la part belle à l’indétermination (p. 146, pp. 168-170). En commençant une relation à l’autre, je m’expose au risque du refus, immédiat ou différé. Dans cette sociologie où nul critère ne détermine unilatéralement l’humanité, les relations humaines restent donc fondamentalement vulnérables avant que d’être sociales (pp. 149-166). L’inflation « sociologique » de la modernité devait en maquiller le constat. C’est à se demander si la sociologie n’était pas même une légitimation de la modernité qui finit par « […] construire des relations entre les hommes, mais laisse les hommes en dehors d’elles » (p. 165). Mais en prenant la clef des champs, la sociologie n’a tout au plus qu’ouvert l’ère de sa propre crise. « L’étude des relations vulnérables fournira-t-elle donc à la sociologie les moyens de pallier à sa propre vulnérabilité ? » (p. 170).
Clair et précis, Le don de relation ouvre ainsi un chantier encore inexploré pour la sociologie où le politique, le possible et la relation humaine, entre autres, permettraient d’enrichir une armature conceptuelle dont la pauvreté actuelle est le premier mal dont souffre la discipline. Il pose encore les jalons d’une méthode convaincante qui sait répondre à l’asphyxie du manque de conscience historique et des œillères de l’universalisme patent de la sociologie contemporaine. La comparaison, entre histoire de la sociologie et théorie sociologique, n’ouvre donc pas ici sur la spécificité française que Bouveresse nommait « les vertiges de l’analogie », mais en devient le garde-fou. Nous ne pouvons que recommander au lecteur cet ouvrage détonant.
Cécile Rol
Fakultät für Soziologie Universität Bielefeld
 
Goody (Jack). – La famille en Europe. Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Bardos, préface de Jacques Le Goff. Paris, Le Seuil (Faire l’Europe), 2001, 283 p., 21,34 €.
 
 
La famille moderne européenne serait-elle une institution profondément originale ? Bon nombre d’anthropologues et de sociologues mais aussi d’historiens en sont convaincus et estiment par exemple que le capitalisme n’a été possible que suite à l’« invention » sur le continent européen de la famille nucléaire. Dans le même esprit, d’autres considèrent que les turbulences actuelles de la famille en Europe marquent une rupture radicale et inédite.
Dans cet ouvrage, l’africaniste Jack Goody conteste vigoureusement cette thèse « discontinuiste ». Pour cela, il mobilise une impressionnante érudition qui s’appuie sur un double comparatisme historique et ethnographique. Dès les premières lignes du livre, il affirme : « La structure de la famille a changé au cours des siècles, mais je doute que ces changements soient convenablement décrits par des expressions comme “naissance de la famille nucléaire” (ou “affective”) ou “apparition de l’amour parental et conjugal”. Les continuités ont été aussi importantes que les ruptures […]. On a bien trop exagéré la spécificité de la famille moderne, surtout en Occident. » (pp. 13-14). Un tel point de vue ne surprendra pas les fidèles lecteurs de Goody. Il figurait déjà en 1985 dans L’évolution de la famille et du mariage en Europe et fut régulièrement repris dans ses écrits ultérieurs. Cette fois, l’anthropologue affine son analyse en répondant à certaines critiques et en s’appuyant sur ses récents travaux consacrés à la parenté en Eurasie (Famille et parenté en Eurasie, 2000) qui, plutôt que de conclure à l’unicité de l’Occident, montrent qu’il existe en ce domaine une certaine unité de l’Eurasie. Loin de nier l’ampleur des changements qui ont touché la famille en Europe tout au long de son histoire, Goody soutient deux propositions fondamentales : 1) De nombreux traits de notre organisation familiale ne sont pas propres à l’Europe, mais communs à l’ensemble eurasien ; 2) Les spécificités de la famille européenne tiennent à l’influence de deux « grandes variables », l’économie et la religion. Nous nous contenterons ici de reprendre les grandes lignes d’une démonstration qui fourmille d’illustrations empiriques.
Sur le premier point, Goody est assez succinct et renvoie pour plus de détails à son livre sur la parenté eurasienne. Il rappelle que les principaux traits structuraux de la parenté européenne se retrouvent aussi dans la plupart des sociétés d’Asie et du monde méditerranéen et font au contraire défaut aux sociétés de l’Afrique subsaharienne : ainsi la primauté de la famille nucléaire, la faible taille du groupe domestique, la bilatéralité de la parenté et la pratique de la « dévolution divergente » (consistant à doter les filles). Cette unité de l’ensemble eurasien s’explique par des raisons économiques. Depuis l’âge de bronze, les grandes civilisations eurasiennes ont introduit un système de production fondé sur la possession et l’exploitation intensive de la terre, capable de dégager un excédent ; cette économie a modifié l’ensemble de la stratification sociale ainsi que les structures familiales à travers l’héritage, le mariage, la formation du groupe domestique, etc.
S’agissant d’autres éléments, tenus pour caractéristiques de la vie affective de la famille moderne en Europe, comme l’importance de l’amour conjugal, de l’affection entre parents et enfants, des sentiments de l’enfance et de la privacy, Goody considère qu’il ne s’agit pas là d’émotions nées en Europe aux XVIIe ou XVIIIe siècles, mais de comportements universels présents aussi bien en Afrique que dans l’Antiquité. Selon lui, aucun spécialiste de la famille africaine ne peut raisonnablement affirmer que les mères négligent leurs enfants. Certes, les attitudes affectives diffèrent selon les sociétés et les époques, mais « les termes utilisés pour [les] décrire sont souvent inadéquats, les nouveautés observées étant de degré, non de nature » (p. 39). Cette position conduit à dénoncer l’« ethnocentrisme exacerbé et ignorant » (p. 17) de tout un courant de l’histoire de la famille en Europe représenté par Ariès, Stone ou Hajnal. Les notions qui en sont issues, comme celle d’« invention de la famille nucléaire » (ou de « l’individualisme affectif »), sont récusées : trop englobantes, fondées sur un postulat dualiste opposant sommairement tradition et modernité, elles passent sous silence les redoutables problèmes d’objectivation et d’interprétation que pose toute analyse des émotions. Par exemple, la pratique de l’abandon d’enfants, autrefois très répandue en Europe, ne renvoie pas forcément à une carence d’affection parentale ; elle peut tout autant s’expliquer par des facteurs tenant à la dureté des conditions de vie. Ce type de remarque illustre bien la démarche de Goody : plus qu’au domaine flou des mentalités, l’anthropologue préfère porter son attention aux facteurs que l’on pourrait dire « matériels ». Seuls ces derniers expliquent à ses yeux pourquoi la parenté européenne se distingue de celle du reste de l’Eurasie.
Le paramètre sur lequel Goody insiste le plus est la religion : non comme système de croyances susceptible de modeler les sensibilités collectives, mais bien davantage en tant qu’institution cherchant à accroître son pouvoir et sa situation matérielle, en particulier son poids économique. Très tôt, à partir du IVe siècle, l’Église chrétienne a commencé à changer les règles régissant de nombreux aspects de la vie familiale. Elle a ainsi prohibé le mariage entre proches (consanguins, mais aussi proches alliés et parents spirituels), condamné le concubinage et les mariages clandestins conclus en l’absence de prêtre, décrété que le mariage devait être l’expression d’une libre volonté des deux parties contractantes, interdit le divorce, désavoué le remariage des veuves et proscrit l’adoption. Ces pratiques familiales interdites ont toutes un point commun : elles offrent partout en Eurasie des moyens pour les stratégies successorales des lignages. Les unes ou les autres peuvent être en effet utilisées pour s’assurer que la propriété ne sortira pas du groupe de parenté. L’Église a donc efficacement contrecarré les stratégies des lignages et réussi, dans le même temps, à s’enrichir considérablement en encourageant les dons et legs pieux. « Ainsi les changements radicaux introduits par l’Église dans le système occidental de la parenté tiennent au fait qu’elle était elle-même un héritier possible » (p. 60).
À ce diagnostic, qui reprend celui du livre de 1985, s’ajoutent quelques observations qui entendent surtout répondre à des objections. Les traditions familiales romaines et germaniques se distinguent faiblement de celles de l’ensemble eurasien et, comparativement au rôle de l’Église, semblent avoir eu très peu d’effets sur la famille européenne ultérieure. L’existence de la dévolution divergente ainsi que les dispositions prises par l’Église amènent à réévaluer le rôle des femmes. Voir la famille paysanne européenne comme une structure patriarcale est un peu simpliste ; en leur donnant les moyens de se soustraire aux stratégies des lignages, l’Église puis plus tard la Réforme ont amélioré la condition des femmes. Soutenir qu’elles n’avaient aucun droit est assurément faux, même s’il est indéniable que l’homme dominait le plus souvent. Le schéma d’analyse de Goody vaut pour toute l’Europe chrétienne. Certains, inspirés par les travaux de Hajnal réalisés au début des années quatre-vingt, lui ont opposé les différences de structures familiales repérables sur le continent entre le Nord-Ouest et le Sud ou entre l’Est et l’Ouest. L’auteur rejette ces critiques au motif que les clivages sont plus contingents qu’on ne le dit et tiennent davantage à l’écologie, aux conditions politiques et économiques ou à l’influence de la Réforme qu’à un « enracinement culturel » plus ou moins favorable à la modernisation. Bref, ces diagnostics colportent une vision ethnocentriste (celle du Nord-Ouest de l’Europe) qui exagère les différences existantes.
Le deuxième grand facteur d’évolution de la famille européenne au sein du vaste ensemble eurasien est, comme l’avait bien vu Engels en son temps, l’économie, c’est-à-dire l’influence de la proto-industrialisation et de l’industrialisation. Goody renverse ici le schéma classique qui fait de la famille nucléaire l’une des causes de la naissance du capitalisme. À partir du XVIIe siècle, le travail industriel à domicile a transformé le fonctionnement de la famille : les mariages furent plus précoces, les enfants cessèrent d’être placés comme domestiques, les femmes ne travaillèrent plus aux champs et furent cantonnées à la maison. Fécondité et taille des groupes domestiques augmentèrent car les enfants, devenus « le capital du pauvre », travaillèrent au domicile puis plus tard, avec le développement de la grande industrie, à l’extérieur du foyer. Au XIXe siècle, femmes et enfants se retrouvèrent sur le marché du travail, leurs salaires complétant celui, bien maigre, des pères de famille. La mixité dans les ateliers a favorisé les relations extra-conjugales, le divorce et le concubinage. Vers la fin du siècle, les salaires ayant progressé, le travail de l’homme dans les classes moyennes et chez les ouvriers les plus qualifiés suffit à faire vivre la famille et encouragea la femme à se consacrer aux seules tâches domestiques. Ce modèle de la mère au foyer assumant un « devoir maternel » n’a pu voir le jour qu’en raison des progrès de la production.
On pourrait ainsi croire que l’industrialisation a bouleversé de fond en comble la famille européenne, notamment en l’isolant du reste de la parenté comme le prétendait Parsons. Ce n’est pas exact. Par exemple, si la révolution industrielle a contraint à la mobilité géographique, celle-ci transitait souvent par les parentèles. Les migrants comptaient beaucoup sur leurs parents proches ou éloignés. Il en était de même du côté des producteurs. Bien des entreprises capitalistes du commerce ou de l’industrie dépendaient de liens familiaux élargis. Quant a ux communautés ouvrières urbaines, elles s’organisaient une fois stabilisées en familles étendues locales et matricentrées sur le modèle décrit par Young et Willmott. Par rapport au cadre villageois, le contrôle social s’était toutefois relâché et sanctionnait moins efficacement la violence dans les familles, ce qui reste sans doute vrai aujourd’hui.
Actuellement, l’économie influe sur la famille par le biais de la féminisation de l’emploi et de la généralisation des couples bi-actifs. Les femmes étant devenues plus indépendantes, les relations conjugales sont modifiées, d’où la montée des divorces, du célibat, des familles monoparentales et des couples non mariés. Les groupes domestiques se scindent plus aisément (décohabitation des enfants adultes, familles recomposées). De son côté, la régulation de la famille est passée de l’Église à l’État, parachevant un processus de laïcisation entamé depuis la Réforme. Selon Goody, les aides de l’État-providence ont progressivement instauré une « culture de la dépendance » (p. 235) qui remplace l’ancienne tutelle parentale. Le rôle de l’État et celui de l’économie expliquent pour une bonne part la plus grande précarité du lien familial. Pourtant, conclure à « la fin de la famille » serait faire preuve d’une singulière cécité. L’instabilité et la diversification des familles n’ont rien de neuf à l’échelle de l’histoire ; partout en Europe, le couple reste très largement la norme. Aujourd’hui pas plus qu’hier, il n’y a de ruptures radicales. Continuités et changements coexistent et le grand problème est d’en doser le poids respectif.
Bien qu’elle soit historique, la thèse défendue dans La famille en Europe est fort salutaire pour le sociologue, même si elle n’emporte pas toujours la conviction. C’est en effet tout l’arrière-plan historique sur lequel se fonde la sociologie actuelle de la famille qui est ici battu en brêche. Par exemple, l’idée du mariage d’amour comme invention du XVIIIe siècle ou celle d’une vie familiale désormais dominée par les sentiments et la quête du bonheur personnel sont considérées par la plupart des sociologues de la famille comme des évidences. Il s’agit en fait de postulats tout à fait discutables qui conduisent à un raisonnement implicitement évolutionniste, ou au minimum dualiste, opposant sans nuance tradition et modernité (par exemple mariage de raison et mariage d’amour). Du coup, la sociologie du changement familial va naturellement privilégier les variables de mentalité (à travers la notion commode et floue d’individualisme) au détriment des facteurs matériels que recommande d’observer Goody. Cependant, on doit reconnaître que le point de vue de l’anthropologue convient mieux à l’analyse du changement familial sur le long terme qu’à celle des mutations récentes. Le chapitre qui traite de la situation actuelle est assez plat : si l’économie et l’État-providence sont bien sûr de précieux paramètres, il est nécessaire de leur adjoindre des variables relatives aux valeurs, aux représentations et à l’idéologie. En somme, et pour poursuivre la veine néo-marxiste qui inspire l’auteur, il faut considérer à la fois l’infrastructure et la superstructure et rompre avec toute téléologie en replaçant l’une et l’autre dans une dynamique faite de ruptures et de continuités. Merci à Jack Goody de nous l’avoir rappelé.
Jean-Hugues Déchaux
Université René Descartes Paris V OSC – CNRS-FNSP
 
Attias-Donfut (Claudine), Lapierre (Nicole), Segalen (Martine). – Le nouvelespritdefamille. Paris, Odile Jacob, 2002,294 p., 22 €.
 
 
C. Attias-Donfut, N. Lapierre et M. Segalen proposent une analyse « des formes et des forces » des liens familiaux. Elles observent comment les membres de chaque famille, pénétrés par leur destin social, orchestrent et donnent sens à leurs relations, créent leur « esprit de famille ». Elles poursuivent là leur approche originale qui s’ingénie à délivrer le souffle qui survole et étoffe la parenté à partir des liens entre plusieurs générations. Jugeant en effet que les clefs de voûte des nouvelles architectures familiales – qui évoluent au gré des alliances électives – sont les relations entre les différentes générations, les auteurs s’appliquent à dégager les lignes de tensions – entre continuités et ruptures, autonomie et dépendances, devoirs et sentiments – sur lesquelles se bâtissent les liens de la filiation et se construit une parenté pérenne. Elles s’emploient à déliter le ciment de ces relations qui trouvent leur grain et leur eau dans des transmissions (des normes et des valeurs, du patrimoine et des objets), dans des solidarités courantes, dans la fabrication d’une mémoire familiale.
Cette autopsie des liens de la parenté s’adosse à une recherche en deux actes, entreprise il y a dix ans sous l’égide de la CNAV. Le premier acte a consisté en une enquête par questionnaire visant à évaluer l’ampleur des solidarités familiales et sociales ; le deuxième acte est composé d’entretiens menés auprès de trois membres – représentant chaque génération – d’une trentaine des mêmes familles. Dernier volet paru, ce livre s’alimente de leurs histoires de vie.
Les relations de la filiation ont ceci d’extraordinaire qu’elles unissent des personnes marquées du sceau d’un contexte socio-historique, dans un siècle (le dernier) qui a connu de profondes restructurations. Les histoires des familles résonnent des mutations de la société. Les familles étudiées ont soigneusement été sélectionnées pour leur inscription dans une conjoncture historique précise. La génération intermédiaire – « la génération pivot » – a servi de porte d’accès aux deux autres. Née entre 1939 et 1943, elle atteint sa jeunesse à l’aube d’une période charnière (les années soixante - soixante-dix) qui a considérablement marqué les mœurs et les relations interpersonnelles. « Génération d’abondance », elle a connu l’explosion scolaire et le plein-emploi ; elle a assisté à l’avènement de la société de consommation. Les deux autres générations ont connu – connaissent – des destins sociaux moins chanceux. La première – « génération du labeur » – est meurtrie par des guerres successives et par une grande crise économique et sociale, qui ont bien souvent bouleversé les trajectoires individuelles. Elle n’a bénéficié ni du développement de l’éducation, ni de la protection sociale, et n’a pu compter que sur ses forces pour reconstruire un pays dévasté. La dernière – « génération désenchantée » – souffre de cruelles désillusions. Elle a grandi dans une société d’abondance, a été élevée selon des normes libérales et a profité de la démocratisation de l’école. Au demeurant, cette génération subit aujourd’hui très durement les difficultés d’insertion et les incertitudes du monde du travail.
C. Attias-Donfut, N. Lapierre et M. Segalen ébauchent quatre motifs de la construction des liens familiaux et de l’élaboration des « cultures-maison ». La famille est le premier lieu d’apprentissage des normes et des valeurs. Au reste, les modes d’éducation se sont fortement assouplis au cours du siècle dernier. Loin d’être linéaire, cet assouplissement est signé d’une rupture entre la première et la seconde génération. Recevant une éducation autoritaire, les parents de la génération intermédiaire ont initié des styles d’éducation plus souples, où le dialogue a pris droit de cité et a remplacé les punitions corporelles. Dans la continuité que constituent les façons d’éduquer les enfants, la famille a été le médium et a accompagné un mouvement plus général de libéralisation des mœurs et d’affaiblissement de l’autorité, promu par la mobilité sociale ascendante et facilité par une proximité nouvelle entre les femmes.
Les transmissions de patrimoine et d’objets sont les traces les plus visibles de la pérennité familiale. « Passeurs de la mémoire », les objets évoquent des parents, un lieu, de petites histoires – qui font parfois écho aux grands événements de l’histoire. Ils sont autant de manières de rester en contact avec les morts, de donner matière à une appartenance lignagère incarnée dans une époque.
Troisième substrat de la vie familiale : les solidarités. Plurielles et vivaces, elles sont plus contingentes à des événements – heureux ou malheureux – de la vie que permanentes. Ces solidarités vont surtout en direction des plus jeunes, parfois en direction des plus âgés. Si elles servent à combler des difficultés passagères, elles sont aussi un moyen d’amoindrir les écarts – trop ostensibles – des chances de chaque génération (ou au sein de la fratrie) envers lesquels, parents et grands-parents, paraissent très sensibles.
Mais la famille ne serait rien sans la fabrication d’une histoire commune et singulière. La généalogie, la sacralisation des personnages dotés d’une aura particu- lière, les souvenirs des vieux (de leurs guerres, de leurs modes de vie, etc.) sont autant d’outils pour broder des récits qui mettent en valeur la lignée, socles de la mémoire familiale.
Une qualité forte de cet ouvrage est de révéler l’ambivalence des motifs qui servent à l’élaboration d’un « esprit de famille ». La pacification des modes d’éducation – source du rapprochement entre les générations – est facilement un sujet de discordes : les plus âgés se plaignent du manque de discipline et de respect des plus jeunes. Plus symptomatiques, les solidarités intergénérationnelles viennent en contrepoint d’une volonté – d’une norme – d’autonomie. Si l’entraide renforce les liens, contribue à aplanir les déséquilibres entre chacun, elle peut être effectuée à leur détriment : parents de la vieille génération, écrasants et despotiques, qui s’imposent à leurs filles ; ingérence des parents dans la vie des jeunes couples ou des enfants dans celle de leurs parents vieillissants. Les tensions sont d’autant plus sensibles et coutumières que les liens oscillent entre des obligations prégnantes (de réciprocité, d’entraide) et l’intimisation des relations parentales. L’enchevêtrement des devoirs et des sentiments, la pluralité des règles de justice au sein des familles ouvrent la voie à des attentes discordantes, dont l’ajustement est à l’origine de nombreuses querelles. Au demeurant, les rancœurs s’expriment moins envers les parents – ce qui semble inconvenant – qu’envers la fratrie : le moment de l’héritage ou la dépendance des parents âgés divulguent les luttes fratricides, revigorent les sentiments d’iniquité entre les frères et les sœurs…
Ce livre se situe dans la droite ligne des travaux qui mettent l’accent sur la vitalité des relations intergénérationnelles et qui insistent sur la place déterminante qu’elles occupent dans la construction des entités familiales. Il intéresse parce qu’il donne à lire combien la famille moderne, dans sa dimension lignagère, n’est pas un objet figé, mais ressemble à une composition « à géométrie variable », faite de sentiments d’obligation, de dettes et d’amour, que les transmissions, les solidarités et la fabrication d’une identité familiale révèlent. Il montre dans quelle mesure parler de la famille, c’est parler des « culturesmaisons familiales » qui s’élaborent. Autre aspect décisif, ce livre dévoile comment le « cocktail » familial, qui mêle autonomie et solidarités, affection et instrumentation, continuités et changements, émerge dans un contexte favorable de mobilité ascendante, et combien il est garanti par les modèles et les systèmes de redistribution publique.
Ségolène Petite
CLERSÉ – Université de Lille I
 
Dagenais (Daniel). – La fin de la famillemoderne. Lasignification des transformations contempo-rainesdelafamille. Rennes, Presses Universitaires de Rennes (Le sens social), 2000,249 p., 31,34 €.
 
 
Difficile de ne pas faire entrer le titre de l’ouvrage en résonance avec celui d’E. Shorter, Naissance de la famille moderne, paru en 1975. Tandis que l’historien relatait l’évolution des tendances historiques ayant permis l’émergence de la famille moderne à partir du XVIIIe siècle, Daniel Dagenais adopte une toute autre perspective, plus conceptuelle et théorique, plus interdisciplinaire aussi, afin de saisir ainsi que l’indique le sous-titre la signification des transformations contemporaines de la famille, celles-là mêmes qu’E. Shorter envisageait dans le dernier chapitre de son ouvrage sous l’intitulé joyeux « Vers la famille postmoderne » (« ou en route pour le cœur du soleil »). Le titre de l’ouvrage de D. Dagenais, La fin de la famille moderne, laisse présager une orientation interprétative différente.
Les transformations actuelles signent, selon D. Dagenais, à la fois la fin de la famille moderne et la fin de la modernité : c’est sur la base de ce constat d’un changement structurel, et afin de dégager la signification des transformations contemporaines de la famille, que l’auteur propose une « reconstruction sociologique du concept de famille moderne ». La quasi-totalité de l’ouvrage repose sur cet « effort de reconstruction » qui mobilise des thèses anthropologiques, historiques, démographiques, sociologiques et psychologiques qui se répondent. Composé de sept chapitres, cet ouvrage savant n’est cependant pas exempt de ce qui a pu nous apparaître comme des digressions, qui ne manquent certes pas d’intérêt, mais dont il arrive au lecteur de s’interroger sur leur nécessité pour la démarche de l’auteur.
Le premier chapitre est consacré à la naissance de la famille moderne et à ses principales caractéristiques. La thèse, originale, de l’auteur énonce que le passage de la famille traditionnelle à la famille moderne résulte de « l’universalisation de l’identité (et non simplement de l’autonomisation de la personne) » et de la « subjectivation du rapport au monde qu’elle a impliquées ». Il nous est également rappelé, à juste titre, que ce qui fonde la famille moderne c’est la relation conjugale, et que par conséquent « on ne saurait […] insister outre mesure, dans l’interprétation des changements actuels, sur la disparition de la filiation ».
D. Dagenais revient, dans le deuxième chapitre, qui traite de la catégorie anthropologique de la parenté, sur sa signification et souligne notamment qu’il ne saurait être pertinent de la considérer comme universelle, calquée sur les liens biologiques. Relatant dans le détail la place qu’elle prend selon les sociétés, Lévi Strauss est tout naturellement convoqué. T. Parsons l’est également (avec une connaissance qui ne se limite pas aux seules traductions françaises, c’est assez rare pour être souligné) pour établir la spécificité de la parenté moderne.
Les quatre chapitres suivants développent l’évolution des dimensions essentielles de la famille, à savoir, la question du privé et du public, celle du rôle parental, celle du genre, de la différence des genres, de la sexualité moderne et celle de la relation conjugale. Dans le troisième chapitre, l’auteur analyse précisément le processus de privatisation de la famille qui « apparaît d’emblée comme la tendance la plus profonde à l’œuvre dans la transformation de la signification de la vie familiale ». La dissociation privépublic résulte, et l’on revient à sa thèse, de l’universalisation de la condition humaine : « Ce que recèle l’ouverture de l’opposition privé-public, c’est le dédoublement de l’existence qui résulte de l’universalisation de la condition humaine. » En se déplaçant vers l’extérieur, l’« oikos » ne pouvait plus être au fondement du groupe, de « matérielle » la famille devint, pour reprendre les termes de Durkheim, « toute personnelle » et se retrancha dans le privé. Le second moment fondateur du processus de privatisation « correspond à la consécration, par le Code civil, de l’autonomie coutumière de la famille », c’est en privilégiant la puissance paternelle et maritale que la famille a « reçu sa constitution privée la plus explicite ».
La question du rôle parental de la famille moderne et de la socialisation de l’enfant est abordée dans le quatrième chapitre. Avec la famille moderne, la fonction de reproduction cède la place à celle de socialisation et cet intérêt nouveau pour l’éducation de l’enfant est à mettre en relation avec l’idéal d’un homme universel. D. Dagenais s’attarde longuement sur les raisons de l’émergence de cette nouvelle fonction familiale ; il rappelle de manière opportune la modernité du triangle œdipien « dont la psychanalyse fait un trait anthropologique général » et démontre qu’il s’agit « d’une structure psychologique spécifiquement moderne » (p. 86). T. Parsons, sur lequel s’appuie l’auteur et dont il nous est rappelé que l’ambition était de fonder sociologiquement les catégories psychanalytiques développées par Freud, est sans doute le sociologue qui a le plus finement étudié la fonction de socialisation, fonction première de la famille moderne. Celle-ci est d’abord une structure de « rôles » fondée sur la différence des genres et de ce fait même, et cela est – nous semble-t-il – insuffisamment souligné, la famille moderne se caractérise d’abord par une relation conjugale inégalitaire.
La question du genre, de la différence des genres et de la sexualité moderne, essentielle dans la compréhension des transformations actuelles, fait l’objet du cinquième chapitre dans lequel l’auteur retrace de manière très minutieuse, confrontant les thèses de Parsons et de Lacan, la place du genre dans l’élaboration de l’identité moderne. Pour le dire de manière lapidaire, tandis que l’idéal universaliste abstrait devient premier dans la construction de la personnalité, le genre devient secondaire. Les longs développements de l’auteur au sujet de l’identité moderne visent en dernière instance, et là il devient difficile de le suivre, à affirmer que la remise en question contemporaine des genres serait responsable « des pathologies typiquement post-modernes » (p. 144).
La relation conjugale, quatrième composante de la famille, est au centre du sixième chapitre. Et si N. Luhmann, théoricien du « medium amoureux », est convié pour éclairer la relation entre l’amour et l’identité moderne et démontrer que l’amour « appelle la fondation d’un monde commun personnalisé », l’auteur souligne que l’émergence de la famille moderne ne peut toutefois pas se réduire à la naissance de l’amour romantique. Le rôle de l’Église, dont on sait l’intérêt qu’elle avait à défaire les solidarités familiales traditionnelles, est souligné dans la constitution de la famille conjugale ; le principe d’un « consentement des époux » n’a en effet pas attendu l’avènement de l’amour romantique pour être prôné.
Dans le dernier chapitre qui marque l’aboutissement de sa pensée, D. Dagenais, s’attache à mettre au jour la signification des transformations de la famille contemporaine qui ébranlent les soubassements de la famille moderne, explorée dans les précédents chapitres. Pour donner le ton du chapitre, qu’on ne saurait entièrement résumer ici, signalons deux titres des sous-parties qui le composent : « Crise de l’institution familiale et errance existentielle » et « Le problème de la sous-fécondité ». On aura compris que l’auteur se situe du côté des tenants de la thèse de la « crise » de la famille. C’est ainsi que « le modèle familial moderne, non seulement l’Institution et les Devoirs qui lui sont attachés, mais les rôles assumés existentiellement par les personnes qui les portent étaient construits dans la profondeur de l’identité moderne. Avec ces rôles et en même temps qu’eux, c’est une identité sociétale qui tombe en désuétude […] » (p. 182). L’auteur ajoute plus loin : « Les rôles familiaux, conjugaux comme parentaux, une fois déstructurés, destitués, déconstruits, ouvrent la porte à l’imprévisible. » Nous pourrions être d’accord sur ce dernier point étant donné que ce qui caractérise notre société, selon A. Giddens et U. Beck notamment, est bel et bien l’accroissement des incertitudes. L’imprévisible est consubstantiel à la modernité, et plus encore à la postmodernité. Mais nous ne pouvons adhérer à ce que D. Dagenais entend par « imprévisible », à savoir notamment « la violence familiale, conjugale et parentale » (p. 182). Les violences domestiques s’accroissent, on le sait, à mesure qu’on les nomme et qu’on les considère comme telles : il y a donc surtout progrès de l’attention aux violences. Nous ne poursuivrons pas l’énumération illustrant la position de l’auteur qui considère que nombre de « pathologies » (qui mériteraient d’ailleurs d’être hiérarchisées, de l’alcoolisme à la prostitution en passant par le suicide) sont imputables aux seules transformations familiales et éducatives (p. 184). En effet, il est surprenant que D. Dagenais ne tienne pas compte, ou si peu, d’autres sphères sociales (notamment la sphère professionnelle) susceptibles d’intervenir dans la « crise » de l’identité moderne qu’il observe. On peut aussi s’étonner de la place importante qu’il accorde au « problème de la sous-fécondité ». N’aurait-il pas mieux valu insister davantage sur l’idée selon laquelle la parentalité, qui est désormais un « projet » ainsi qu’il le note, se trouve éventuellement en concurrence avec d’autres projets existentiels de l’individu. La spécificité de ce projet par rapport aux autres, ses implications, les questions qu’il soulève (que l’on songe à l’homo-parentalité, à l’accouchement sous X, aux conditions de l’adoption par exemple) pourraient bien être un des nœuds des actuelles transformations.
S’il ne fait pas de doute que le chemin de la fin de la famille moderne est tracé (on trouve notamment chez U. Beck l’idée que les éléments « contre-modernes », dans l’institution familiale comme dans d’autres institutions et domaines de la vie sociale, reliquats de la société industrielle, sont amenés à être dépassés), la signification donnée par D. Dagenais à ces transformations, qui découle de son modèle de reconstruction de la famille moderne comme idéal-type, reste, elle, discutable. Les savoirs interdisciplinaires que l’auteur met en œuvre pour argumenter l’importance indéniable des changements en cours dans la sphère privée – qui ne sauraient seulement être décrits – sont d’une richesse qui mérite d’être soulignée à nouveau et dont l’apport reste une des qualités de l’ouvrage.
Karine Chaland
Université de Strasbourg II
 
Dutercq (Yves). – Politiqueséducativesetévaluations. Querellesde territoires. Paris, Presses Universitaires de France (Éducation et Formation. Recherches scientifiques), 2000, VI-194 p., 18 €.
 
 
Les politiques éducatives demeurent un domaine largement inexploré par les sociologues de l’école. Les logiques internes de développement de la discipline expliquent en partie cette fâcheuse lacune. En effet, si dans les années soixante et soixante-dix c’est la toute puissance attribuée à l’État par des travaux d’orientation structuraliste qui conduit à négliger la marge d’autonomie du politique, dans les années quatre-vingt c’est la centration sur les classes et les établissements d’études se situant davantage du côté des paradigmes interactionnistes qui tend à faire ignorer les contraintes pesant sur l’action éducative. Mais ces logiques internes interagissent avec la faible légitimité du point de vue scientifique dans un domaine qui reste l’apanage d’un petit nombre de spécialistes – hauts fonctionnaires du Ministère, membres de l’Inspection générale, responsables syndicaux au niveau national – tout en étant l’affaire de tous les citoyens dans une société où l’école demeure un sujet central dans les débats politiques et médiatiques.
Les évolutions des vingt dernières années, caractérisées par la délégation de responsabilités à l’échelon local au travers de politiques nationales à base territoriale comme les Zones d’éducation prioritaires, de la déconcentration administrative vers les échelons intermédiaires de l’État – rectorats, inspections académi-ques – et de l’attribution de nouvelles compétences éducatives aux collectivités territoriales, invitent néanmoins à s’intéresser de près à la transformation des modes de régulation du système scolaire. C’est l’objectif de l’ouvrage d’Yves Dutercq qui s’interroge sur les places respectives de l’État, des décideurs territoriaux et des acteurs locaux dans l’impulsion et la mise en œuvre de l’action éducative à partir d’une analyse originale des évaluations menées sur deux zones : un arrondissement d’une grande ville de province menant une politique ambitieuse en matière d’éducation dans le cadre d’une région tout aussi dynamique dans ce domaine, et un district scolaire de la proche banlieue parisienne situé dans un département connu pour son projet éducatif. L’intérêt de l’auteur pour les évaluations procède de considérations pratiques : ces dernières constituent les traces les plus visibles pour le chercheur des décisions et des actions entreprises. Mais il obéit également à une constatation simple : celle de leur multiplication sur le terrain. L’auteur montre en effet que l’on observe à la fois une extension des domaines d’application des évaluations et une diversification des acteurs impliqués dans leur mise en œuvre puisqu’aux responsables de l’Éducation nationale, chefs d’établissements et enseignants s’ajoutent actuellement les collectivités territoriales, des associations et des entreprises, les parents et la presse.
Yves Dutercq considère les évaluations comme des outils essentiels de la transformation des relations de pouvoir dans le champ de l’éducation. Celles-ci lui semblent avoir permis aux décideurs territoriaux, mais aussi aux chefs d’établissements, de se poser en concurrents des autorités hiérarchiques de l’Éducation nationale en mobilisant d’autres ressources que la règle et la sanction. Poursuivant une ligne de recherche qui lui est chère, l’auteur s’intéresse de manière détaillée à la façon dont les évaluations permettent de constituer de nouveaux réseaux coordonnés par des « macro-acteurs » qui en fondent leur légitimité et s’en servent pour enrôler d’autres acteurs, négocier avec eux et développer de nouveaux « partenariats » plus ou moins officiels. Il explore également le rôle des évaluations dans l’activité de justification et de médiatisation des nouveaux entrants dans le champ de l’éducation qui cherchent à asseoir leur expertise et à s’assurer du soutien des usagers en accordant une attention particulière au choix des évaluateurs – universitaires, anciens membres de l’Éducation nationale, cabinets d’audit reconnus – et à la publicité de leur travail par le biais de brochures, de rapports et d’articles dans la presse. Le monopole de l’État serait d’autant plus ébranlé que la constitution de nouveaux réseaux et la circulation du pouvoir favorisés par les évaluations contribueraient également à l’émergence de nouvelles configurations éducatives – groupements d’établissements, bassins éducatifs, villes, départements ou régions emblématiques – qui entreraient en concurrence avec les découpages administratifs qui fondent l’autorité des cadres hiérarchiques.
L’analyse permet de saisir le décalage grandissant entre une décentralisation éducative officielle qui reste fort modeste comparativement à celle en vigueur dans d’autres pays et une décentralisation éducative en acte qui a largement recomposé le paysage éducatif. Malgré les pesanteurs bureaucratiques et les réticences idéologiques à des dynamiques locales apparentées, à tort ou à raison, à des formes renouvelées de « clientélisme » et à l’introduction de logiques libérales dans le champ scolaire, de nouvelles « mises en forme » de l’action éducative que l’auteur décrit très finement se font jour à l’échelle locale. Pour le meilleur ou pour le pire ? C’est sur cette dimension que le lecteur reste un peu sur sa faim car autant la description des jeux locaux est riche, au point de se perdre parfois un peu dans les détails, autant les enjeux restent opaques. Dotés d’une forte capacité d’analyse et de mobilisation stratégique des situations et des ressources, les acteurs locaux que nous présente Yves Dutercq semblent largement indifférents aux effets de leurs actions. Ces effets ne sont pas étudiés de près non plus par l’auteur qui note toute-fois l’existence d’une efficacité indirecte et à court terme puisque la plupart des actions menées ne cherchent pas à agir sur les causes, mais sur leurs manifestations les plus visibles. Cette posture le conduit dès lors à douter de la possibilité, voire de l’opportunité, d’instituer des critères stables et consensuels de la « qualité démocratique » des investissements locaux dans le domaine de l’éducation. L’équité lui semble ne pouvoir se fonder que sur la mise en concurrence et la mise à disposition d’évaluations dont il nous montre néanmoins de façon approfondie par ailleurs qu’elles sont souvent « manipulées », à des degrés divers, pour servir les intérêts immédiats des commanditaires.
En insistant, à juste titre, sur les nouveaux espaces d’action engendrés de façon délibérée ou en creux des dispositions officielles par la décentralisation, l’auteur tend en fait à confondre la pluralité des acteurs et des moyens d’action à l’échelon local et celle des buts poursuivis. Il majore le consensus éducatif existant dans la période précédente et minore en revanche celui qui existe actuellement, au-delà des clivages politiques et catégoriels, autour des missions centrales du système éducatif. En outre, en se focalisant principalement sur l’action des décideurs territoriaux et des chefs d’établissement, Yves Dutercq ne s’est pas donné tous les moyens d’observer la recomposition, certes encore balbutiante, des modes d’intervention des administrations locales de l’Éducation nationale. Or celles-ci, par le biais des politiques de discrimination positive et du développement de l’encadrement de proximité, jouent un rôle plus décisif que par le passé dans le passage de l’application stricte des normes nationales ou de la construction d’« arrangements locaux » avec la règle à une régulation locale. La place centrale accordée par l’approche constructiviste radicale de l’auteur aux reconstitutions des situations et de leur rôle qu’opèrent certaines catégories d’acteurs nous semble accentuer ces biais interprétatifs, dans la mesure notamment où très peu d’analyses des enjeux et des effets concrets des évolutions en cours viennent contrebalancer ces points de vue « situés » et particuliers sur les orientations de l’action éducative.
Par-delà ces critiques, l’ouvrage d’Yves Dutercq constitue une contribution stimulante et novatrice à l’analyse des politiques éducatives locales. Il mérite d’être lu attentivement au moment où les responsables politiques nationaux semblent prêts à impulser une relance ambitieuse de la décentralisation.
Agnès van Zanten
OSC – CNRS-FNSP
 
Verpraet (Gilles). – Lesenseignants etlaprécaritésociale. Leregard delaSeine-Saint-Denis. Paris, Presses Universitaires de France (Sociologie d’aujourd’hui), 2001,205 p., 23 €.
 
 
Les enseignants du secondaire, issus majoritairement des classes moyennes et aisées, sont généralement attirés par le « charme discret » des &eac