2003
Revue française de sociologie
Les livres
Bourdieu (Pierre). – Le bal des
célibataires. Crise de la société
paysanneenBéarn.
Paris, Le Seuil (Points, 447. Essais), 2002,
268 p., 8,50 €.
L’une des dernières initiatives de
Pierre Bourdieu aura été de rassembler
sous forme d’un livre de poche l’un de
ses premiers écrits, « Célibat et condition
paysanne » (Études rurales, 1962,5-6,
pp. 32-135) avec deux autres, plus tardifs
et plus concis, mais de la même veine
(« Les stratégies matrimoniales dans le
système de reproduction », Annales,
1972,4-5, pp. 1105-1127 ; « Reproduction interdite. La dimension symbolique
de la domination économique », Études
rurales, 1989,113-114, pp.15-36). Il y a
ajouté une préface de quelques pages et
un post-scriptum un peu plus disert qui
aident à situer ces trois textes dans
l’ensemble de son œuvre.
L’article de 1962 fit à sa sortie une
forte impression. On y trouvait, dans une
langue claire et vigoureuse, indemne de
tout galimatias, de tout martèlement de
formules, un exposé captivant, émaillé
d’illustrations concrètes, du système
béarnais de transmission de l’héritage et
de perpétuation de la descendance, tel
qu’il fonctionnait autrefois, puis qu’il a
dégénéré durant le siècle. Au cœur de
cette description, le sort peu enviable
réservé aux célibataires. Une bibliographie de 39 titres, rassemblée avec le
concours de Marie-Claire Bourdieu,
reflétait l’intérêt porté, principalement
depuis Le Play, à l’intrication de la structure familiale, du genre de cohabitation et
du type de dévolution successorale, avec
leurs effets croisés sur la nuptialité et sur
la fécondité des ménages dans les campagnes béarnaises. En deux mots : c’est un
système « à maison » centré sur une
préoccupation fondamentale qui est
d’assurer la pérennité et l’intégrité de
l’exploitation agricole, source de la
richesse et symbole de l’honneur familial.
Cela implique que l’on renonce au
partage égal de la succession : on la lègue
toute entière à l’« aîné » (ie l’héritier) des
garçons, qui n’est pas nécessairement le
premier né ; ou, à défaut de garçon, à
l’« aînée » des filles sous même stipulation. Le conjoint qu’il (ou elle) trouvera
apportera une dot, proportionnelle à sa
richesse et à son statut, qui permettra de
caser maritalement au moins l’un des
cadets (ou des cadettes). Le cas idéal,
parce qu’il évite toute sortie d’argent, est
celui où l’aîné de la famille A épouse une
cadette de la famille B tandis que l’aîné
de la famille B épouse une cadette de la
famille A. Les autres enfants ? Ou bien,
munis d’un faible pécule, ils partiront
chercher du travail à la ville ou à
l’étranger ; ou bien ils se fixeront au
foyer de l’aîné dans la position de domestiques condamnés au célibat. L’étude de
Pierre Bourdieu met en lumière l’extension récente de ce célibat contraint et
forcé aux « héritiers » qui autrefois trouvaient facilement des conjoints
[1]. À la
différence des cadets, ils auraient les
moyens d’entretenir une femme, elle leur
serait même nécessaire pour gérer convenablement leur exploitation, mais ils n’en
trouvent pas.
Ce phénomène ne s’observe pas seulement dans les pays « à maison » comme
le Béarn, mais dans des régions qui pratiquent le partage égal telle que la
Bretagne : avec l’aide du statisticien
Claude Seibel, Pierre Bourdieu a
rassemblé là-dessus des données convaincantes qu’il reproduit en appendice
[2].
Attrait de la vie urbaine, multiplication des emplois féminins, ouverture
accrue des choix conjugaux au détriment
des agriculteurs : « Les femmes ne
veulent plus vivre à la campagne » constate la sociologie spontanée. Pierre Bourdieu
veut aller plus loin : il nous propose une
analyse comparée du système social
traditionnel et de sa forme dégradée, qui
veut rompre avec les évidences du sens
commun. Telle est la visée centrale de
Bourdieu (1972,1989), qui met l’accent
non seulement sur les avantages économiques, mais sur les rétributions symboliques liées au choix du conjoint. Il ne
s’agit pas seulement d’assurer le
gagne-pain, il faut sauvegarder et, si
possible, rehausser l’honneur de la
« maison », aussi précieux que la terre et
auquel chaque membre de la famille doit
sacrifier.
Les observations de Bourdie u
ont-elles été confirmées par d’autres
recherches empiriques ? J’en citerai au
moins deux qui vont dans le même sens.
L’une (G. Augustins, « Maisons et
société da ns les Baronnies a u
XIXe siècle » dans I. Chiva et J. Goy
[dirs.], t. I : Les Baronnies des Pyrénées,
Paris, EHESS, 1981, pp. 121-122)
concerne la région pyrénéenne des
Baronnies, pas très éloignée de Lesquire,
mais située dans le département voisin.
Elle confirme tout à fait les résultats de
Bourdieu (1962), avec moins de brio sans
doute, mais plus de minutie. Augustins a,
en effet, accompli un travail de bénédictin en reconstituant, une à une, les
trajectoires « généalogiques » d’une trentaine de maisons des Baronnies entre
1780 et 1870. Dans le même volume,
R. Bonnain (« Les “bonnes maisons” :
perception, expression et réalité de la
stratification sociale » dans I. Chiva et
J. Goy, op. cit., pp. 123-168) braque le
projecteur sur les « bonnes maisons »,
autrement dit sur l’accès au rang de notables, par l’intermédiaire de leurs enfants,
des paysans les plus riches, qui leur font
faire des études et leur procurent ainsi la
clé des positions non agricoles les plus
lucratives : notaires, avoués, pharmaciens, etc., futurs tremplins des honneurs
municipaux (voir la saga de la famille
Duplan). La seconde n’est autre que
l’admirable livre, trop rarement cité, de
E. Claverie et P. Lamaison (L’impossible
mariage. Viole nce et parenté en
Gévaudan, 17e, 18e et 19e siècles, Paris,
Hachette, 1982) qui fait comprendre
combien l’ordre traditionnel des sociétés
« à maison » (ici dans le Gévaudan)
pouvait receler de tensions et de
violences, et qui jette une lumière brutale
sur une question que néglige Pierre
Bourdieu, la vie sexuelle de ces célibataires refoulés avec ses conséquences :
exploitation éhontée des gamines placées
à la ferme, bouche cousue sur les viols et
les infanticides (les mâles ne sont jamais
en tort), stigmatisation collective des
filles-mères comme des fiancées délaissées, condamnées au triste destin des
vieilles filles, bref sauvegarde à tout prix
de l’« honneur » des maisons (les
« oustals »), spécialement des plus riches,
avec la connivence des autorités morales
et spirituelles.
Ce que l’on ne trouve pas dans ces
écrits, c’est la construction théorique
propre à Bourdieu (1972,1989), dont il
n’est pas sûr que ce soit le meilleur de
son œuvre, même s’il y tenait apparemment beaucoup : je veux parler du rôle
qu’il attribue à l’« habitus ». Nul
n’ignore que Pierre Bourdieu désigne par
là « cette sorte d’instinct socialement
produit, inculqué par les conditions
d’existence, elles-mêmes transcrites et
transfigurées dans les recommandations
et les préceptes du discours éthique et
pédagogique » (pp. 202-203). Autant
l’usage qu’il en fait dans « le paysan et
son corps » (Bourdieu, 1962, pp. 110-126)
apparaît aussi judicieux que brillamment
écrit, portant sur un certain nombre de
comportements répétitifs incrustés dans
l’individu sans recours à la réflexion, tels
que sa démarche, son inflexion vocale (le
rocaille ux accent béarnais), sa
gestuelle, etc. – ceux-là mêmes qui
rendent si gourds les célibataires de
Lesquire en bordure de la piste de danse –,
autant fait problème l’extension de ce
type de causalité à l’ensemble des
conduites humaines. Bourdieu a beau
clamer très fort sa scientificité, comment
peut-il être si sûr que les stratégies matrimoniales et successorales découlent de
tels montages inconscients, conditionnés
par les exigences du milieu ? Certes,
dira-t-on, il est aussi difficile de démontrer le contraire. Mais chacun connaît
l’adage : ce qui échappe par nature à
toute réfutation rationnelle n’est pas
susceptible du statut de vérité. La négation – comme d’ailleurs la proclamation –
du sujet (ou du soi), de l’autonomie relative de ses décisions (fût-il un paysan
« empaysanné ») est affaire de métaphysique, non de science.
Jean-René Tréanton
Boudon (Raymond), Fillieule
(Renaud). – Les méthodes en
sociologie.
Paris, Presses Universitaires de France
(Que sais je ? 1334), 2002,128 p., 6,50 €.
Qui ouvrira ce livre avec quelque
souvenir du « Que-sais-je ? » que
Raymond Boudon, alors seul, publia
voici bientôt trente ans, sera surpris. La
modeste mention « douzième édition
mise à jour » cache en fait un ouvrage
totalement repensé et largement neuf. Le
jeune coauteur, Renaud Fillieule, qui
s’est fait connaître par de très bons
travaux de sociologie du crime, a sûrement apporté plus que les deux beaux
exemples empruntés à sa spécialité. Si le
premier chapitre, « L’analyse causale »,
reprend jusqu’à la page 40 des éléments
de l’ouvrage princeps, notamment la
présentation de l’analyse multivariée
mise au point par P. Lazarsfeld, les deux
autres, car, fort élégamment il n’y en a
que trois, sont à découvrir. Intitulés
respectivement, « L’individualisme
méthodologique » et « La rationalité
cognitive », c’est peu de dire qu’ils
portent la marque des deux grands
moments de l’œuvre de Boudon, celui qui
va de L’inégalité des chances (1973) à La
place du désordre et celui qui, depuis
1986, est ponctué de textes importants,
notamment, en 1995, Le juste et le vrai.
Sommes-nous devant une tentative
partisane et impérialiste pour ramener la
discipline à une orientation, importante
sans doute, mais qui ne saurait prétendre
embrasser la totalité des avancées de la
sociologie ? Deux réponses s’imposent.
Une citation de la page d’ouverture
vaudra pour la première : « Connaître les
méthodes nécessite d’étudier les théories
sociologiques les plus intéressantes,
celles qui sont parvenues à rendre compte
de phénomènes majeurs dont l’explication n’allait pas de soi. » Le lecteur est
prévenu, il ne trouvera pas l’exposition
des boîtes à outils conceptuels et des
techniques d’observation. Boudon n’a
jamais caché avoir une vision hiérarchiquement ordonnée de ce qui est intéressant en sociologie et qui, notamment,
exclut les maîtres du soupçon, tous ceux
qui postulent derrière les faits sociaux
l’action orientée de quelque main invisible et maléfique pour le bon peuple. De
même, il porte assez peu d’intérêt à
l’étude des ambiguïtés et des subtilités de
l’interaction directe, qui, pourtant, a
contribué aux progrès de la sociolinguistique. Il en appelle très rarement à des
exemples tirés de la géopolitique ; il n’est
pas un auteur œcuménique.
Pourtant, deuxième réponse, Boudon,
qui a beaucoup travaillé les grands
auteurs et a une connaissance de l’apport
allemand du XIXe siècle en philosophie
de l’histoire au sens large, probablement
unique hors d’Allemagne, est parvenu
dans sa maturité avancée, à une telle
appropriation des classiques qu’il réussit,
ici, à construire un panorama unifié où
les paradigmes de Durkheim et de Max
Weber (ignoré ou refusé par le chef
d’école français qui était assez dogmatique) prennent places complémentaires
et non plus opposées, où Georg Simmel,
aussi important outre-Rhin que Weber,
est, à bon droit, convoqué et où Goffman
devenu, après sa mort, gourou malgré lui
des relativistes, trouve sa case, assez
petite mais belle. De la lecture se dégage
une grande impression de clarification ;
l’admiration s’impose.
Il n’est guère utile de revenir sur le
premier chapitre, sinon pour noter que
l’analyse causale est qualifiée de
« descriptive », ce qui peut étonner. Il
faut entendre, en effet, qu’elle en reste à
des agrégats conceptuels, les pays protestants et les pays catholiques, les célibataires et les mariés pour Durkheim, les
jeunes et les vieux, les instruits et les
ignorants, les ouvriers et les non-ouvriers
pour nombre d’analyses multivariées et
qu’elle ne remonte pas à la genèse des
actions individuelles et aux modalités de
leur agrégation. En bons wébériens nos
deux auteurs tiennent que « l’action
sociale est toujours le fait d’un, de
plusieurs ou de beaucoup »
[1].
« L’individualisme méthodologique »,
deuxième chapitre, est une méthode
« explicative ». Le premier exemple est
un raccourci du modèle de l’inégalité des
chances scolaires, écrit dans un langage
un peu différent. Un autre cas utilisé,
moins convaincant, est l’explication
donnée par deux américains L. E. Cohen
et M. Felson de l’augmentation, supposée
paradoxale, des cambriolages en période
de prospérité et de réduction des inégalités économiques. Selon eux la miniaturisation des équipements audiovisuels
tentants pour les jeunes des banlieues et
la facilitation de l’accès aux domiciles
par le travail des femmes et la multiplication des absences seraient les éléments
incitatifs qui pousseraient au passage à
l’acte. J’aime mieux l’explication de la
diminution, plus récente, de la délinquance à New York par les effets de la
baisse du nombre des jeunes adultes
consécutive à celle de la natalité dans les
années soixante-dix, mais c’est un raisonnement que Boudon classerait causaliste
et donc peu intéressant du point de vue de
l’explication sociologique, restriction qui
entend seulement rappeler que la description causaliste a ses mérites.
Les sections suivantes présentent les
principes de l’individualisme méthodologique avec un excellent passage sur les
différentes formes des effets d’agrégation
qui, ici, ne sont plus appelés effets
pervers, sans doute parce que la vogue
excessive de cette belle expression
imagée et les contresens faits en son nom
ont incité les auteurs à plus de sobriété.
On peut le regretter. Les mécanismes
d’agrégation des comportements individuels conduisent à des renforcements, des
blocages, des ségrégations, des réactions
en chaîne, tous effets « pervers » en ce
sens que le résultat global obtenu ne
correspond au souhait d’aucun des
acteurs sociaux qui ont contribué à
l’engendrer. Les grands sociologues en
sont plus ou moins conscients depuis
longtemps mais n’en avaient pas fait une
pièce maîtresse de l’analyse sociologique. C’est un article séminal de
R. Merton, écrit en 1938, qui a mis
Boudon sur la piste dont il a fait, à bon
droit, une théorisation très féconde. Il
n’est que de voir comment certaines politiques publiques sont détournées des
intentions, bonnes, de leurs auteurs.
On lira avec soin les pages, trop
brèves, qui rappellent que l’individualisme méthodologique n’est pas un
atomisme et ne conduit pas à une socio-logie sans société, critique mal fondée
mais souvent avancée par ceux que
F. Bourricaud appelait les hyperfonctionnalistes, hyperdéterministes où l’on
trouve tous les adeptes d’un finalisme
social dans lequel la bonté de la Provi-
dence a été remplacée par la méchanceté
de la domination.
La rationalité cognitive, fondée sur
les connaissances ou les représentations
subjectives des acteurs sociaux, est à
l’œuvre tant dans les croyances de l’ordre
factuel, les inférences sur les enchaînements du réel réalité, justes ou fausses,
mais absolument nécessaires à l’agir de
chaque instant, que dans les croyances
normatives aux valeurs. Boudon défend
avec vigueur l’idée que les hommes ont
toujours, ou presque, de « bonnes
raisons » pour croire et agir en fonction
de croyances, autrement dit, sont subjectivement rationnels, ce qui ne se réduit
pas à d’utilitaires instrumentalistes et ne
sont pas des marionnettes agies seulement par des forces extérieures, fussent
les traits culturels. Son meilleur exemple
est la réécriture, dans ses concepts, de
l’analyse des rites propitiatoires faite par
Durkheim dans Les formes élémentaires
de la vie religieuse. Et de montrer que
des rites pour la pluie ou la fécondité de
la terre, accomplis à la bonne période
comme il se doit, et donc suivis des résultats espérés sont parfaitement rationnels
pour tout esprit qui n’a pas encore désenchanté le monde. Tant pis pour Lucien
Lévy-Bruhl, inventeur de la mentalité
primitive.
Pourquoi la plupart des personnes
interrogées répondent que des deux suites
produites par le hasard 122112 et 111222,
la première est plus probable que la
seconde, alors que les deux séries sont
équiprobables ? Mauvais maniement de
notre heuristique usuelle, non scientifique mais ordinairement efficace, de la
représentativité. Qui sait que la probabilité d’un événement conditionné par trois
antécédents estimés probables à 90 %,
80 % et 90 % est inférieure à 65 % ? Et
pourtant, bien obligés, nous faisons constamment des estimations de probabilités
conditionnelles. Boudon rend hommage à
un auteur qu’il aime en baptisant modèle
de Simmel les raisonnements, logiquement corrects, qui partent de prémisses
fausses. Les économistes et les spécialistes de stratégie et de théorie des jeux
rencontrent ce type de problèmes dans
l’analyse des choix en incertitude. Ici
l’ambition est moins technique et se
limite à une mise en évidence sur un
exemple où le biais d’origine est une
croyance culturaliste. Or, de fait, les
soi-disant évidences culturelles supposées motiver l’action ne sont pas rares
tant dans la production ordinaire des
historiens et des sociologues que dans les
raisonnements des politiques, ce qui est
sans doute plus grave, et ici la défense de
la rationalité cognitive prend une portée
prophylactique, qu’il faut souligner au
crédit de la sociologie.
La dernière section, trop brève sous la
contrainte des 128 pages de la collection,
s’attaque aux croyances normatives,
c’est-à-dire aux valeurs, mais le lecteur
intéressé devra se reporter à d’autres
ouvrages pour bien comprendre pourquoi
il convient de renvoyer dos à dos, pour
prurit idéologique contraire aux données
de l’observation, tant les prophètes de la
décadence que les communautaristes
américains exacerbés pour qui toute
valeur est contingente.
Dernière remarque en guise de conclusion. La démarche de méthode la plus
constamment présente, d’un bout à
l’autre de ce petit livre qui pourrait
s’appeler « Court traité de sociologie
rationnelle et optimiste », conjugue une
exigence d’économie des présuppositions
sur la nature du social, la culture ou les
effets de la religion et un souci de
respecter le sens et la valeur des choix
des hommes. En quoi, nos auteurs
montrent bien que la sociologie, telle
qu’à raison ils l’entendent, a partie liée
avec la philosophie morale.
Jacques Lautman
Flyvbjerg (Bent). – Making social
science matter. Why social
inquiry fails and how it can
succeed again. Translated by
Steven Sampson.
Cambridge, Cambridge University Press,
2001, x-204 p., £ 13.95.
Les sciences sociales peuvent-elles
être autre chose qu’un effort d’analyse et
d’explication des phénomènes sociaux
qui respecte les principes applicables à la
science « normale » ? Ont-elles effectivement vocation à produire des théories qui
rendent compte du fonctionnement du
monde social ? Ou bien doivent-elles
avoir pour ambition d’éclairer le débat
public et même d’intervenir pour souligner les enjeux d’une décision ou offrir à
la réflexion et à la délibération collectives des perspectives inédites ? Telles
sont les questions qui traversent le livre
de Bent Flyvbjerg, livre savant qui invite
le lecteur à naviguer dans l’univers des
sciences humaines, de Platon à Garfinkel,
en passant par Bacon, Nietzsche ou
Foucault ; livre ambitieux aussi, puisqu’il
entend proposer une nouvelle conception
de la recherche en sciences sociales, utile
au sociologue bien sûr, mais aussi au
politologue ou au chercheur en urbanisme, discipline que l’auteur enseigne à
l’université danoise de Aalborg.
Pour ce faire, Flyvbjerg s’efforce de
montrer que les sciences sociales ont
apparemment échoué à être de véritables
sciences, au même titre que les sciences
de la nature. Mais elles n’en sont pas
pour autant plus fragiles ou moins valables que ces dernières. Au contraire, elles
sont pertinentes là où les sciences de la
nature ne le sont pas, c’est-à-dire dans
leur capacité à discuter des buts que poursuit la société et des valeurs qui les
sous-tendent. Dès lors, si le livre de
Flyvbjerg participe de ce relativisme
épistémologique auquel les sciences
sociales contemporaines sont de plus en
plus confrontées, il ne s’enferme cependant pas dans le registre de la critique,
que l’on qualifie parfois de « postmoderne ». L’objectif affiché par l’auteur
est au contraire de faire pièce au scepticisme ambiant en donnant aux sciences
sociales une nouvelle assise, qui ne
saurait résulter de leur ambition scientifique, ni de leur prétention à rivaliser
avec les sciences de la nature sur la base
d’un même programme épistémologique.
En effet, la « guerre des sciences » que
l’auteur évoque dans l’introduction, en
référence à « l’affaire Sokal », serait
d’après lui une guerre perdue d’avance
pour les sciences sociales. C’est pourquoi
Flyvbjerg s’efforce de redéfinir ces
sciences sur la base d’un projet non plus
épistémique, mais dérivé de ce que Aristote
appelait la phronésis, c’est-à-dire la
prudence, la sagesse pratique qui guide
les choix politiques. L’intérêt principal
du livre réside d’ailleurs dans ce projet
alternatif, projet qui invite les sciences
sociales à s’interroger sur les effets et les
mécanismes du pouvoir à un moment où
la dimension technique des choix politiques s’accroît, à un moment aussi où la
place des citoyens dans les processus de
décision fait l’objet de maints débats.
Ainsi, l’analyse critique des relations
entre rationalité et sciences sociales, à
laquelle se livre Flyvbjerg dans la
première partie de l’ouvrage, s’ouvre,
dans la seconde partie, sur une conception rénovée de la recherche en sciences
sociales, faisant une large place à l’étude
des rapports entre rationalité et pouvoir.
Pour démontrer que les sciences
sociales ne sauraient être de véritables
sciences, l’auteur s’appuie sur deux types
de considération. Il prend d’abord ses
distances avec certaines approches
d’inspiration herméneutique qui tendent à
minimiser les différences entre sciences
sociales et sciences de la nature. Flyvbjerg
soutient au contraire que les sciences de
la nature se démarquent nettement des
sciences sociales : les unes produiraient
un savoir cumulatif et évolueraient selon
le schéma kuhnien des « révolutions
scientifiques » ; les autres, loin de toute
unité paradigmatique, seraient dominées
par des modes intellectuelles et marquées
par une grande dispersion conceptuelle et
méthodologique. Dans un deuxième
temps, l’auteur s’efforce alors d’expliquer cette apparente incohérence et cette
instabilité des sciences sociales. Celles-ci
résulteraient de ce que les comportements
humains portent une charge de signification qui s’oppose à leur transformation en
objets. Elles procéderaient aussi de ce
que les objets des sciences sociales sont
eux-mêmes des « sujets », pensant et
agissant. Il s’ensuit notamment que le
savoir élaboré par ces sciences n’est pas
extérieur aux objets étudiés, comme c’est
le cas pour les sciences de la nature : il
transforme les objets eux-mêmes,
compromettant ainsi la constitution d’un
savoir stable et cumulatif. Mais Flyvbjerg
ajoute qu’il ne s’agit pas là d’une infirmité passagère, susceptible d’être
dépassée par l’étude des structures et des
systèmes souterrains qui régissent les
pensées et les actes, comme le suggérait
naguère le structuralisme. Plus fondamentalement, il rapporte cette fragilité
épistémique au fait que l’activité
humaine ne peut pas être réduite à un
ensemble de règles abstraites. À partir
des travaux de Bourdieu, mais aussi de
Hubert et Stuart Dreyfus, l’auteur montre
en effet que les individus mobilisent dans
leurs conduites ordinaires des compétences tacites, des savoirs intuitifs, irréductibles à toute formalisation et à tout
système de règles ; ils réagissent en
quelque sorte stratégiquement, en actualisant leurs expériences passées selon leur
perception du contexte présent. Il serait
dès lors impossible aux sciences sociales
de bâtir une quelconque théorie, entendue
comme un système d’explication, décontextualisé, complet et prédictif. La construction d’une théorie supposerait en effet
de faire abstraction du contexte, lequel
est pourtant indispensable pour rendre
pleinement compte des activités
humaines.
À bien des égards le projet de Flyvbjerg
trouve sa cohérence et son unité dans le
traitement que l’auteur réserve au
contexte dans lequel s’enracine la
recherche. En effet, si « le contexte
compte », pour reprendre le titre du troisième chapitre, il est utile de s’interroger
sur la faisabilité et la fécondité d’une
recherche socialement et historiquement
contextualisée, visant non à dégager des
principes généraux ou à élaborer des
théories, mais à éclairer des configurations problématiques. C’est précisément
le sens de la recherche « phronétique »
dont l’auteur dessine les contours à partir
des catégories forgées par Aristote dans
L’éthique. Le philosophe distingue en
effet trois grandes vertus intellectuelles,
qui diffèrent selon la nature des objets à
connaître : l’épistémè renvoie à la rationalité analytique, à la connaissance scientifique de ce qui est invariant ; la techné
est fondée sur la rationalité instrumentale
et concerne, en revanche, ce qui change ;
la phronésis, enfin, fait référence à la
rationalité en valeur, à l’éthique pratique
qui doit orienter les délibérations. La
phronésis n’est dès lors ni une science, ni
un savoir-faire, mais une vertu dont
l’exercice suppose justement une
connaissance approfondie des situations
concrètes et une attention constante au
contexte. Et de même, la science sociale
« phronétique » ne se présente pas
comme une théorie, ni comme une
nouvelle méthode de recherche. Il s’agit
plutôt, d’après Flyvbjerg, d’un « projet
analytique » subordonnant la recherche à
un objectif indissociablement politique et
pédagogique : éclairer le débat public et,
selon les termes d’Aristote, guider les
citoyens vers le Bien. En ce sens, la
recherche « phronétique » s’inscrit dans
une propédeutique démocratique et vise à
intensifier la réflexivité de la société
quant aux valeurs engagées dans la délibération ou dans l’action collective.
La forme et la nature même de la
recherche dérivent de cette orientation
générale. Flyvbjerg indique tout d’abord
que la science sociale « phronétique »
doit privilégier les études de cas « exemplaires », être attentive aux détails qui
font la trame de la vie sociale et faire une
large place à la narration. Ce parti pris
narratif, inspiré de l’anthropologie de
Clifford Geertz, est révélateur de la visée
proprement pédagogique de la recherche.
La description s’écarte en effet du
discours d’autorité ; elle installe le
lecteur en position d’acteur et d’interprète du sens, lui permettant ainsi
d’éduquer sa faculté de jugement. Par
ailleurs, s’agissant de la nature de la
recherche, l’auteur assigne aux sciences
de la société la tâche d’équilibrer la rationalité instrumentale, dont il rappelle
l’irrésistible hégémonie, par un questionnement sur les vale urs. « Où
allons-nous ? », « Est-ce souhaitable ? »,
« Que devrait-on faire ? » : telles sont les
interrogations que les sciences de la
société doivent prendre en charge. En
mobilisant les travaux de Foucault, cet
autre interprète critique du mouvement
de rationalisation, Flyvbjerg ajoute une
quatrième question, celle du pouvoir :
« Qui gouverne ? », et surtout
« Comment ? ». Dans le droit fil de ses
travaux antérieurs
[1] il recommande
alors de prêter attention aux relations
entre savoir et pouvoir, à la façon dont le
savoir peut être utilisé pour imposer une
certaine représentation de la réalité et,
finalement, aux conditions réelles du
débat public, que la tradition politique
moderne réduit à l’affrontement de pures
rationalités, excluant tout effet de
pouvoir. L’humilité épistémologique que
défend Flyvbjerg dissimule ainsi une
grande ambition pour la science sociale
« phronétique » : informer, et surtout
instruire les citoyens ; contribuer à la
clairvoyance de l’opinion publique en
jouant à la fois un rôle de vigilance et
d’influence. C’est en cela, explique-t-il,
que cette science pourrait être vraiment
utile et importante tout en consolidant, du
même coup, une position institutionnelle
qu’il juge aujourd’hui fragile.
Jacques Rodriguez
CLERSÉ – Université de Lille I
B o ur de a u ( Mi c he l ), Cha z e l
(François) (dirs.). – Auguste
Comte et l’idée de science de
l’homme.
Paris, L’Harmattan (Épistémologie et
philosophie des sciences), 2002,300 p.,
24,40 €.
Cet ouvrage rend compte d’un
colloque qui s’est tenu à l’automne 1998
à l’occasion du bicentenaire de la naissance d’Auguste Comte. Partant du
constat de « méconnaissance partielle »
dont souffre l’œuvre de ce dernier,
François Chazel, dans son introduction à
ce volume qui s’articule en trois parties et
deux conclusions, rappelle que l’objectif
est de montrer ce que Comte « a encore à
nous dire », moins en référence aux solutions choisies qu’aux questions qu’il s’est
posé, autour de l’idée de science de
l’homme.
Dans une longue contribution assez
technique, le premier des trois textes
consacrés à l’inscription encyclopédique
de la sociologie, Jean Dhombres s’intéresse aux rapports de Comte aux mathématiques à partir de son Traité élémentaire de géométrie analytique. Il s’attache
à montrer que Comte y œuvre en philosophe quand il construit son objet et
entend rendre compte de l’histoire du
progrès scientifique. On regrettera avec
François Chazel que le rejet des probabilités et des statistiques n’ait pas fait
l’objet de développements particuliers.
Ensuite, Annie Petit, dans un texte
stimulant, souligne que si Comte a très
tôt rejeté une certaine forme de psycho-logie, il a défendu, à partir de questions
sur le fonctionnement de l’esprit humain,
la transformation des approches psycho-logiques en approches physiologiques. La
« physique sociale » traitera de la question de la sociabilité. Celle-ci ouvre, avec
les questions morales, un territoire
nouveau à la psychologie qui illustre les
complémentarités entre les disciplines.
La présentation, avec reproduction en
annexe, du Tableau cérébral, par Laurent
Clauzade, vient clore ce panorama.
D’inspiration phrénologique, il donne à
voir non seulement un système – l’ordre
et l’unité formés par l’ensemble des fonctions cérébrales auxquelles est rapportée
l’existence humaine – mais aussi le
déroulement idéal de cette dernière à
travers un type moral prescriptif et
abstrait. Au-delà des aspects contestables
du Tableau, peu évoqués, la réflexion
scientifique sur l’homme apparaît ici
inséparable d’une réflexion sur « sa destination ».
Dans le premier texte de la deuxième
partie, qui traite de l’immersion de
Comte dans le contexte intellectuel français, Bernard Valade établit que Maistre
et Bonald sont des sources d’inspiration
pour Comte : il emprunte au premier sa
vision mythique de la chrétienté et trouve
chez le second, dont l’influence est plus
déterminante mais plus discrète, un
système où la religion est la base de la
société. Ce texte illustre combien le
rapport de Comte aux autres auteurs fut
une longue succession d’identifications et
de désaveux. Il montre aussi que, si cette
lecture fut possible, c’est que, avec ces
auteurs, la pensée « traditionnelle »
entend devenir rationaliste.
Présentée par Laurent Fedi, la critique
de Comte par Renouvier touche l’âme du
positivisme comtien. Contre la philosophie de l’histoire que Comte a, selon
lui, élaborée – mais aussi, rappelle
l’auteur, contre la sociologie naissante –,
Renouvier propose une explication des
faits en les rapportant aux sujets historiques, à leur « volonté libre », ce qui
oblige à admettre, et surtout à penser,
leur contingence.
Dans une contribution originale,
Jean-Michel Berthelot se propose de
mener une « sociologie de la référence
textuelle » pour comprendre le sens de la
référence à Comte dans les travaux de
Durkheim. Il montre que l’on passe de la
distinction par opposition à la distinction
par filiation. L’analyse des rapports entre
les deux auteurs tient donc ici essentiellement compte des objectifs de Durkheim
qui entend montrer qu’il lui appartient de
poursuivre dans la voie ouverte par le
« pionnier », mais réduit ainsi sa dette
intellectuelle.
Ouvrant la troisième partie de
l’ouvrage consacrée à la réception de
l’œuvre de Comte à l’étranger, Sylvie
Mesure se penche sur les critiques adressées par Dilthey à Comte qui, au-delà des
mérites qu’il lui reconnaît, portent sur la
subordination de la sociologie à la
biologie : pour lui, un tel parallélisme
revient à introduire pour les phénomènes
psychologiques des principes méthodologiques contradictoires avec l’idée selon
laquelle « la sphère des sciences de
l’esprit contient en elle […] l’épreuve de
la liberté » (p. 214). Pourtant, à suivre
Sylvie Mesure, ce serait moins le positivisme que sa version comtienne que
Dilthey fustigerait.
Dans cette partie, le Brésil fait figure
de passage obligé. Marie-Franc e
Garcia-Parpet s’attache à examiner
l’influence de Comte, et celle d’Arthur de
Gobineau, autour de la question de
l’esclavage. En référence à un contexte
d’aspiration à un nouvel ordre social, elle
propose une sociologie des intellectuels
qui se sont appuyé sur l’œuvre de Comte
pour étayer des visions du monde différentes, voire opposées. Ils ont néanmoins
concouru à son influence dans le renouvellement des structures de l’État, point
sur lequel des développements plus
amples eussent été bienvenus, donnant à
voir la mise en œuvre de ces principes.
Le dernier texte, plus inattendu, nous
emmène au Bengale à l’époque coloniale.
Jasodhara Bagchi y montre que l’élite
masculine bengalie a été séduite par la
conception positiviste du progrès orientée
vers la science. Celle-ci devient un
terrain d’affirmation de soi, pour aboutir
– mais est-ce vraiment paradoxal au vu
de l’association par Comte de l’ordre et
du progrès ? – à l’affirmation de l’ordre
avec le renforcement de l’hindouisme au
nom du pouvoir spirituel des brahmanes.
Ce renversement, traité rapidement,
illustre combien la référence à un « âge
d’or », découvert « grâce » à la science,
peut contribuer au processus de prise de
conscience nationale.
Dans le premier temps de la conclusion, Angèle Kremer-Marietti consacre
de riches développements à la méthode
subjective en soulignant que, loin d’être
contradictoire avec la méthode objective
prônée dans le Cours, elle lui est complémentaire. L’introduction de la méthode
subjective a partie liée avec celle de la
morale comme science finale et présuppose toute l’échelle des sciences. Pour
Comte, et les citations faites par l’auteur
sont tout à fait éclairantes, la sociologie,
liée à la morale, permet la mise en place
d’un point de vue total, liant l’élémentaire à l’universel.
De son côté, Michel Bourdeau entend
mettre en avant l’originalité et la pertinence de la théorie de l’humanité qui
serait, plus que l’homme, l’objet des
travaux de Comte. Si chez lui le point de
vue social est prépondérant, l’auteur
rappelle qu’il trouve un fait proprement
humain dans l’existence d’une influence
des générations les unes sur les autres à la
base de sa définition du Grand Être. On
glisse alors de la science vers la religion :
il faut connaître l’humanité pour mieux la
servir. Pour conclure, Michel Bourdeau,
très enthousiaste, invite à refaire une
place à ce concept, quand la notion de
« crime contre l’humanité », à laquelle on
pourrait ajouter celle de « patrimoine
commun de l’humanité », posent, selon
lui, la question de savoir ce que « l’humanité » peut avoir de singulier, au-delà des
aspects « cultuels ».
Cet ouvrage, à l’optique pluridisciplinaire, rompt avec des lectures qui ont
conduit à délaisser les travaux d’Auguste
Comte. Il nous amène aux sources de la
sociologie où s’éclairent les termes de
débats toujours actuels autour de la
tension entre l’homme et la société. Les
auteurs, qui mettent tous l’accent sur la
continuité de l’œuvre de Comte, illustrent
la variété des intentions de celui qui se
voulut à la fois philosophe, réformateur
social et aussi, aspect moins évoqué ici,
grand prêtre de l’humanité, trois rôles
dont la confusion ne va pas sans poser
problème.
De façon générale, le caractère
souvent fasciné de la relecture de Comte
à laquelle nous invite cet ouvrage aurait
pu être tempéré notamment par l’évocation plus explicite de certaines des pistes
qu’il a fermées. Car ces impasses ont
aussi contribué à façonner les contours de
la sociologie en la privant, au nom
d’hypothèses discutables, d’aspects capitaux de l’existence humaine, que l’on
songe par exemple au domaine politique.
Vincent Porteret
Laboratoire Georges Friedmann
CNRS-Université de Paris I
Papilloud (Christian). – Ledonde
relation : Georg Simmel-Marcel
Mauss.
Paris, L’Harmattan (Logiques sociales),
2002,192 p., 17 €.
« Déterminer la part qui revient à la
France dans la constitution et dans le
développement de la sociologie, c’est
presque faire l’histoire de cette science ;
car elle est restée [...] une science essentiellement française »
[1]. Lors de
l’Exposition universelle de San Francisco,
en 1915, Émile Durkheim entérinait
l’entrée rocambolesque de la sociologie
dans le XX
e siècle… dont la légitimité
reposait désormais sur la majesté d’une
possession nationale et sur une étrange
réécriture de l’histoire. En comparant les
sociologies de son neveu, Marcel Mauss
(1872-1950), et de celui qui fut avec
Durkheim en tête d’affiche du premier
numéro de L’Année sociologique, Georg
Simmel (1858-1918), Papilloud remonte
et démonte le fil d’une histoire souterraine jamais écrite. Suggérée et attendue
par quelques chercheurs depuis peu,
Papilloud en avait fait le propos de sa
thèse de doctorat (université de Paris X-Nanterre et université de Lausanne) avant
d’offrir le premier livre traitant directement du sujet.
Sous couvert d’une histoire de la
sociologie, l’auteur fait toutefois éclater
les étiquettes au profit d’une approche
théorique originale. L’histoire de la
sociologie, loin de constituer une fin en
soi, permet de contextualiser et de donner
à une comparaison analytique toute sa
valeur. Comment et pourquoi retrouve-t-on le concept majeur de Mauss, le don,
sous la plume de Simmel ? Et inversement, comment et pourquoi la Wechselwirkung de Simmel structure-t-elle
l’architecture de la sociologie maussienne ? Sans forcer les traits, Papilloud
laisse aux différences d’approche leur
existence au cœur de ses réponses. Citations à l’appui, le comment s’explique
par la parenté déconcertante des
méthodes. Simmel est peut-être plus
prudent que Mauss, mais leur épistémologie s’ancre dans une problématisation
analogue du relativisme (pp. 47-74).
Quant au pourquoi, le point focal de ce
regard croisé mené avec une grande
systématicité, il tient en un mot : les relations humaines. Loin des dualismes classiques entre individu et société, entre
nominalisme et réalisme, Simmel et
Mauss en ont fait l’objet de la sociologie.
Pour franchir un pas de plus, l’auteur
dégage à partir des textes les trois conditions de possibilité de cet objet : le sacrifice, l’engagement et la durée (respectivement chapitres III, IV et V).
Joindre le possible et l’indétermination. Entre tous les apports de ce livre,
c’est sur cet aspect que nous aimerions
attirer l’attention. Toute la tradition
sociologique est ici passée au crible
d’une critique plus épistémologique
qu’humaniste : ne plus présupposer
l’humanité de l’homme (social !) sans
l’interroger. Avec la relation humaine,
qui sous l’effet de ses trois conditions ou
déterminations « devient alors le monde
concret des possibles socio-culturels »
(p. 125), l’auteur renvoie dos à dos les
thèses de la socialité et de l’asocialité de
l’homme au profit d’une autre question :
comment la détermination (sociale) de
l’indétermination (humaine) est-elle
possible ? Incongrue et provocante, cette
question suppose encore que la relation
humaine concrétise d’elle-même ce qui
n’est encore que possible. Mauss, en
évoquant la symbolisation, et Simmel,
avec la différenciation sociale – deux
procès analogues – proposent alors une
approche où les effets de matérialisation
de la relation, profondément inachevés,
laissent de nouveau la part belle à l’indétermination (p. 146, pp. 168-170). En
commençant une relation à l’autre, je
m’expose au risque du refus, immédiat ou
différé. Dans cette sociologie où nul
critère ne détermine unilatéralement
l’humanité, les relations humaines restent
donc fondamentalement vulnérables
avant que d’être sociales (pp. 149-166).
L’inflation « sociologique » de la modernité devait en maquiller le constat. C’est
à se demander si la sociologie n’était pas
même une légitimation de la modernité
qui finit par « […] construire des relations entre les hommes, mais laisse les
hommes en dehors d’elles » (p. 165).
Mais en prenant la clef des champs, la
sociologie n’a tout au plus qu’ouvert l’ère
de sa propre crise. « L’étude des relations
vulnérables fournira-t-elle donc à la
sociologie les moyens de pallier à sa
propre vulnérabilité ? » (p. 170).
Clair et précis, Le don de relation
ouvre ainsi un chantier encore inexploré
pour la sociologie où le politique, le
possible et la relation humaine, entre
autres, permettraient d’enrichir une armature conceptuelle dont la pauvreté
actuelle est le premier mal dont souffre la
discipline. Il pose encore les jalons d’une
méthode convaincante qui sait répondre à
l’asphyxie du manque de conscience
historique et des œillères de l’universalisme patent de la sociologie contemporaine. La comparaison, entre histoire de
la sociologie et théorie sociologique,
n’ouvre donc pas ici sur la spécificité
française que Bouveresse nommait « les
vertiges de l’analogie », mais en devient
le garde-fou. Nous ne pouvons que
recommander au lecteur cet ouvrage
détonant.
Cécile Rol
Fakultät für Soziologie
Universität Bielefeld
Goody (Jack). – La famille en
Europe. Traduit de l’anglais par
Jean-Pierre Bardos, préface de
Jacques Le Goff.
Paris, Le Seuil (Faire l’Europe), 2001,
283 p., 21,34 €.
La famille moderne européenne
serait-elle une institution profondément
originale ? Bon nombre d’anthropologues
et de sociologues mais aussi d’historiens
en sont convaincus et estiment par
exemple que le capitalisme n’a été
possible que suite à l’« invention » sur le
continent européen de la famille
nucléaire. Dans le même esprit, d’autres
considèrent que les turbulences actuelles
de la famille en Europe marquent une
rupture radicale et inédite.
Dans cet ouvrage, l’africaniste Jack
Goody conteste vigoureusement cette
thèse « discontinuiste ». Pour cela, il
mobilise une impressionnante érudition
qui s’appuie sur un double comparatisme
historique et ethnographique. Dès les
premières lignes du livre, il affirme : « La
structure de la famille a changé au cours
des siècles, mais je doute que ces changements soient convenablement décrits par
des expressions comme “naissance de la
famille nucléaire” (ou “affective”) ou
“apparition de l’amour parental et
conjugal”. Les continuités ont été aussi
importantes que les ruptures […]. On a
bien trop exagéré la spécificité de la
famille moderne, surtout en Occident. »
(pp. 13-14). Un tel point de vue ne
surprendra pas les fidèles lecteurs de
Goody. Il figurait déjà en 1985 dans
L’évolution de la famille et du mariage
en Europe et fut régulièrement repris
dans ses écrits ultérieurs. Cette fois,
l’anthropologue affine son analyse en
répondant à certaines critiques et en
s’appuyant sur ses récents travaux consacrés à la parenté en Eurasie (Famille et
parenté en Eurasie, 2000) qui, plutôt que
de conclure à l’unicité de l’Occident,
montrent qu’il existe en ce domaine une
certaine unité de l’Eurasie. Loin de nier
l’ampleur des changements qui ont
touché la famille en Europe tout au long
de son histoire, Goody soutient deux
propositions fondamentales : 1) De
nombreux traits de notre organisation
familiale ne sont pas propres à l’Europe,
mais communs à l’ensemble eurasien ;
2) Les spécificités de la famille européenne tiennent à l’influence de deux
« grandes variables », l’économie et la
religion. Nous nous contenterons ici de
reprendre les grandes lignes d’une
démonstration qui fourmille d’illustrations empiriques.
Sur le premier point, Goody est assez
succinct et renvoie pour plus de détails à
son livre sur la parenté eurasienne. Il
rappelle que les principaux traits structuraux de la parenté européenne se retrouvent aussi dans la plupart des sociétés
d’Asie et du monde méditerranéen et font
au contraire défaut aux sociétés de
l’Afrique subsaharienne : ainsi la
primauté de la famille nucléaire, la faible
taille du groupe domestique, la bilatéralité de la parenté et la pratique de la
« dévolution divergente » (consistant à
doter les filles). Cette unité de l’ensemble
eurasien s’explique par des raisons
économiques. Depuis l’âge de bronze, les
grandes civilisations eurasiennes ont
introduit un système de production fondé
sur la possession et l’exploitation intensive de la terre, capable de dégager un
excédent ; cette économie a modifié
l’ensemble de la stratification sociale
ainsi que les structures familiales à
travers l’héritage, le mariage, la formation du groupe domestique, etc.
S’agissant d’autres éléments, tenus
pour caractéristiques de la vie affective
de la famille moderne en Europe, comme
l’importance de l’amour conjugal, de
l’affection entre parents et enfants, des
sentiments de l’enfance et de la privacy,
Goody considère qu’il ne s’agit pas là
d’émotions nées en Europe aux XVIIe ou
XVIIIe siècles, mais de comportements
universels présents aussi bien en Afrique
que dans l’Antiquité. Selon lui, aucun
spécialiste de la famille africaine ne peut
raisonnablement affirmer que les mères
négligent leurs enfants. Certes, les attitudes affectives diffèrent selon les
sociétés et les époques, mais « les termes
utilisés pour [les] décrire sont souvent
inadéquats, les nouveautés observées
étant de degré, non de nature » (p. 39).
Cette position conduit à dénoncer
l’« ethnocentrisme exacerbé et ignorant »
(p. 17) de tout un courant de l’histoire de
la famille en Europe représenté par Ariès,
Stone ou Hajnal. Les notions qui en sont
issues, comme celle d’« invention de la
famille nucléaire » (ou de « l’individualisme affectif »), sont récusées : trop
englobantes, fondées sur un postulat
dualiste opposant sommairement tradition et modernité, elles passent sous
silence les redoutables problèmes
d’objectivation et d’interprétation que
pose toute analyse des émotions. Par
exemple, la pratique de l’abandon
d’enfants, autrefois très répandue en
Europe, ne renvoie pas forcément à une
carence d’affection parentale ; elle peut
tout autant s’expliquer par des facteurs
tenant à la dureté des conditions de vie.
Ce type de remarque illustre bien la
démarche de Goody : plus qu’au domaine
flou des mentalités, l’anthropologue
préfère porter son attention aux facteurs
que l’on pourrait dire « matériels ». Seuls
ces derniers expliquent à ses yeux pourquoi la parenté européenne se distingue
de celle du reste de l’Eurasie.
Le paramètre sur lequel Goody insiste
le plus est la religion : non comme
système de croyances susceptible de
modeler les sensibilités collectives, mais
bien davantage en tant qu’institution
cherchant à accroître son pouvoir et sa
situation matérielle, en particulier son
poids économique. Très tôt, à partir du
IVe siècle, l’Église chrétienne a
commencé à changer les règles régissant
de nombreux aspects de la vie familiale.
Elle a ainsi prohibé le mariage entre
proches (consanguins, mais aussi proches
alliés et parents spirituels), condamné le
concubinage et les mariages clandestins
conclus en l’absence de prêtre, décrété
que le mariage devait être l’expression
d’une libre volonté des deux parties
contractantes, interdit le divorce, désavoué le remariage des veuves et proscrit
l’adoption. Ces pratiques familiales interdites ont toutes un point commun : elles
offrent partout en Eurasie des moyens
pour les stratégies successorales des
lignages. Les unes ou les autres peuvent
être en effet utilisées pour s’assurer que
la propriété ne sortira pas du groupe de
parenté. L’Église a donc efficacement
contrecarré les stratégies des lignages et
réussi, dans le même temps, à s’enrichir
considérablement en encourageant les
dons et legs pieux. « Ainsi les changements radicaux introduits par l’Église
dans le système occidental de la parenté
tiennent au fait qu’elle était elle-même un
héritier possible » (p. 60).
À ce diagnostic, qui reprend celui du
livre de 1985, s’ajoutent quelques observations qui entendent surtout répondre à
des objections. Les traditions familiales
romaines et germaniques se distinguent
faiblement de celles de l’ensemble eurasien et, comparativement au rôle de
l’Église, semblent avoir eu très peu
d’effets sur la famille européenne ultérieure. L’existence de la dévolution
divergente ainsi que les dispositions
prises par l’Église amènent à réévaluer le
rôle des femmes. Voir la famille
paysanne européenne comme une structure patriarcale est un peu simpliste ; en
leur donnant les moyens de se soustraire
aux stratégies des lignages, l’Église puis
plus tard la Réforme ont amélioré la
condition des femmes. Soutenir qu’elles
n’avaient aucun droit est assurément
faux, même s’il est indéniable que
l’homme dominait le plus souvent. Le
schéma d’analyse de Goody vaut pour
toute l’Europe chrétienne. Certains,
inspirés par les travaux de Hajnal réalisés
au début des années quatre-vingt, lui ont
opposé les différences de structures familiales repérables sur le continent entre le
Nord-Ouest et le Sud ou entre l’Est et
l’Ouest. L’auteur rejette ces critiques au
motif que les clivages sont plus contingents qu’on ne le dit et tiennent davantage à l’écologie, aux conditions politiques et économiques ou à l’influence de
la Réforme qu’à un « enracinement
culturel » plus ou moins favorable à la
modernisation. Bref, ces diagnostics
colportent une vision ethnocentriste
(celle du Nord-Ouest de l’Europe) qui
exagère les différences existantes.
Le deuxième grand facteur d’évolution de la famille européenne au sein du
vaste ensemble eurasien est, comme
l’avait bien vu Engels en son temps,
l’économie, c’est-à-dire l’influence de la
proto-industrialisation et de l’industrialisation. Goody renverse ici le schéma
classique qui fait de la famille nucléaire
l’une des causes de la naissance du capitalisme. À partir du XVIIe siècle, le
travail industriel à domicile a transformé
le fonctionnement de la famille : les
mariages furent plus précoces, les enfants
cessèrent d’être placés comme domestiques, les femmes ne travaillèrent plus aux
champs et furent cantonnées à la maison.
Fécondité et taille des groupes domestiques augmentèrent car les enfants,
devenus « le capital du pauvre », travaillèrent au domicile puis plus tard, avec le
développement de la grande industrie, à
l’extérieur du foyer. Au XIXe siècle,
femmes et enfants se retrouvèrent sur le
marché du travail, leurs salaires complétant celui, bien maigre, des pères de
famille. La mixité dans les ateliers a
favorisé les relations extra-conjugales, le
divorce et le concubinage. Vers la fin du
siècle, les salaires ayant progressé, le
travail de l’homme dans les classes
moyennes et chez les ouvriers les plus
qualifiés suffit à faire vivre la famille et
encouragea la femme à se consacrer aux
seules tâches domestiques. Ce modèle de
la mère au foyer assumant un « devoir
maternel » n’a pu voir le jour qu’en
raison des progrès de la production.
On pourrait ainsi croire que l’industrialisation a bouleversé de fond en
comble la famille européenne, notamment en l’isolant du reste de la parenté
comme le prétendait Parsons. Ce n’est
pas exact. Par exemple, si la révolution
industrielle a contraint à la mobilité
géographique, celle-ci transitait souvent
par les parentèles. Les migrants comptaient beaucoup sur leurs parents proches
ou éloignés. Il en était de même du côté
des producteurs. Bien des entreprises
capitalistes du commerce ou de
l’industrie dépendaient de liens familiaux
élargis. Quant a ux communautés
ouvrières urbaines, elles s’organisaient
une fois stabilisées en familles étendues
locales et matricentrées sur le modèle
décrit par Young et Willmott. Par rapport
au cadre villageois, le contrôle social
s’était toutefois relâché et sanctionnait
moins efficacement la violence dans les
familles, ce qui reste sans doute vrai
aujourd’hui.
Actuellement, l’économie influe sur la
famille par le biais de la féminisation de
l’emploi et de la généralisation des
couples bi-actifs. Les femmes étant devenues plus indépendantes, les relations
conjugales sont modifiées, d’où la
montée des divorces, du célibat, des
familles monoparentales et des couples
non mariés. Les groupes domestiques se
scindent plus aisément (décohabitation
des enfants adultes, familles recomposées). De son côté, la régulation de la
famille est passée de l’Église à l’État,
parachevant un processus de laïcisation
entamé depuis la Réforme. Selon Goody,
les aides de l’État-providence ont
progressivement instauré une « culture de
la dépendance » (p. 235) qui remplace
l’ancienne tutelle parentale. Le rôle de
l’État et celui de l’économie expliquent
pour une bonne part la plus grande précarité du lien familial. Pourtant, conclure à
« la fin de la famille » serait faire preuve
d’une singulière cécité. L’instabilité et la
diversification des familles n’ont rien de
neuf à l’échelle de l’histoire ; partout en
Europe, le couple reste très largement la
norme. Aujourd’hui pas plus qu’hier, il
n’y a de ruptures radicales. Continuités et
changements coexistent et le grand
problème est d’en doser le poids
respectif.
Bien qu’elle soit historique, la thèse
défendue dans La famille en Europe est
fort salutaire pour le sociologue, même si
elle n’emporte pas toujours la conviction.
C’est en effet tout l’arrière-plan historique sur lequel se fonde la sociologie
actuelle de la famille qui est ici battu en
brêche. Par exemple, l’idée du mariage
d’amour comme invention du XVIIIe
siècle ou celle d’une vie familiale désormais dominée par les sentiments et la
quête du bonheur personnel sont considérées par la plupart des sociologues de la
famille comme des évidences. Il s’agit en
fait de postulats tout à fait discutables qui
conduisent à un raisonnement implicitement évolutionniste, ou au minimum
dualiste, opposant sans nuance tradition
et modernité (par exemple mariage de
raison et mariage d’amour). Du coup, la
sociologie du changement familial va
naturellement privilégier les variables de
mentalité (à travers la notion commode et
floue d’individualisme) au détriment des
facteurs matériels que recommande
d’observer Goody. Cependant, on doit
reconnaître que le point de vue de
l’anthropologue convient mieux à
l’analyse du changement familial sur le
long terme qu’à celle des mutations
récentes. Le chapitre qui traite de la situation actuelle est assez plat : si l’économie
et l’État-providence sont bien sûr de
précieux paramètres, il est nécessaire de
leur adjoindre des variables relatives aux
valeurs, aux représentations et à l’idéologie. En somme, et pour poursuivre la
veine néo-marxiste qui inspire l’auteur, il
faut considérer à la fois l’infrastructure et
la superstructure et rompre avec toute
téléologie en replaçant l’une et l’autre
dans une dynamique faite de ruptures et
de continuités. Merci à Jack Goody de
nous l’avoir rappelé.
Jean-Hugues Déchaux
Université René Descartes Paris V
OSC – CNRS-FNSP
Attias-Donfut (Claudine), Lapierre
(Nicole), Segalen (Martine). – Le
nouvelespritdefamille.
Paris, Odile Jacob, 2002,294 p., 22 €.
C. Attias-Donfut, N. Lapierre et
M. Segalen proposent une analyse « des
formes et des forces » des liens familiaux. Elles observent comment les
membres de chaque famille, pénétrés par
leur destin social, orchestrent et donnent
sens à leurs relations, créent leur « esprit
de famille ». Elles poursuivent là leur
approche originale qui s’ingénie à délivrer le souffle qui survole et étoffe la
parenté à partir des liens entre plusieurs
générations. Jugeant en effet que les clefs
de voûte des nouvelles architectures
familiales – qui évoluent au gré des
alliances électives – sont les relations
entre les différentes générations, les
auteurs s’appliquent à dégager les lignes
de tensions – entre continuités et
ruptures, autonomie et dépendances,
devoirs et sentiments – sur lesquelles se
bâtissent les liens de la filiation et se
construit une parenté pérenne. Elles
s’emploient à déliter le ciment de ces
relations qui trouvent leur grain et leur
eau dans des transmissions (des normes
et des valeurs, du patrimoine et des
objets), dans des solidarités courantes,
dans la fabrication d’une mémoire familiale.
Cette autopsie des liens de la parenté
s’adosse à une recherche en deux actes,
entreprise il y a dix ans sous l’égide de la
CNAV. Le premier acte a consisté en une
enquête par questionnaire visant à
évaluer l’ampleur des solidarités familiales et sociales ; le deuxième acte est
composé d’entretiens menés auprès de
trois membres – représentant chaque
génération – d’une trentaine des mêmes
familles. Dernier volet paru, ce livre
s’alimente de leurs histoires de vie.
Les relations de la filiation ont ceci
d’extraordinaire qu’elles unissent des
personnes marquées du sceau d’un
contexte socio-historique, dans un siècle
(le dernier) qui a connu de profondes
restructurations. Les histoires des
familles résonnent des mutations de la
société. Les familles étudiées ont
soigneusement été sélectionnées pour
leur inscription dans une conjoncture
historique précise. La génération intermédiaire – « la génération pivot » – a servi
de porte d’accès aux deux autres. Née
entre 1939 et 1943, elle atteint sa
jeunesse à l’aube d’une période charnière
(les années soixante - soixante-dix) qui a
considérablement marqué les mœurs et
les relations interpersonnelles. « Génération d’abondance », elle a connu l’explosion scolaire et le plein-emploi ; elle a
assisté à l’avènement de la société de
consommation. Les deux autres générations ont connu – connaissent – des
destins sociaux moins chanceux. La
première – « génération du labeur » – est
meurtrie par des guerres successives et
par une grande crise économique et
sociale, qui ont bien souvent bouleversé
les trajectoires individuelles. Elle n’a
bénéficié ni du développement de
l’éducation, ni de la protection sociale, et
n’a pu compter que sur ses forces pour
reconstruire un pays dévasté. La dernière
– « génération désenchantée » – souffre
de cruelles désillusions. Elle a grandi
dans une société d’abondance, a été élevée
selon des normes libérales et a profité de
la démocratisation de l’école. Au demeurant, cette génération subit aujourd’hui
très durement les difficultés d’insertion et
les incertitudes du monde du travail.
C. Attias-Donfut, N. Lapierre et
M. Segalen ébauchent quatre motifs de la
construction des liens familiaux et de
l’élaboration des « cultures-maison ». La
famille est le premier lieu d’apprentissage des normes et des valeurs. Au reste,
les modes d’éducation se sont fortement
assouplis au cours du siècle dernier. Loin
d’être linéaire, cet assouplissement est
signé d’une rupture entre la première et la
seconde génération. Recevant une éducation autoritaire, les parents de la génération intermédiaire ont initié des styles
d’éducation plus souples, où le dialogue a
pris droit de cité et a remplacé les punitions corporelles. Dans la continuité que
constituent les façons d’éduquer les
enfants, la famille a été le médium et a
accompagné un mouvement plus général
de libéralisation des mœurs et d’affaiblissement de l’autorité, promu par la mobilité sociale ascendante et facilité par une
proximité nouvelle entre les femmes.
Les transmissions de patrimoine et
d’objets sont les traces les plus visibles
de la pérennité familiale. « Passeurs de la
mémoire », les objets évoquent des
parents, un lieu, de petites histoires – qui
font parfois écho aux grands événements
de l’histoire. Ils sont autant de manières
de rester en contact avec les morts, de
donner matière à une appartenance lignagère incarnée dans une époque.
Troisième substrat de la vie familiale :
les solidarités. Plurielles et vivaces, elles
sont plus contingentes à des événements
– heureux ou malheureux – de la vie que
permanentes. Ces solidarités vont surtout
en direction des plus jeunes, parfois en
direction des plus âgés. Si elles servent à
combler des difficultés passagères, elles
sont aussi un moyen d’amoindrir les
écarts – trop ostensibles – des chances de
chaque génération (ou au sein de la
fratrie) envers lesquels, parents et
grands-parents, paraissent très sensibles.
Mais la famille ne serait rien sans la
fabrication d’une histoire commune et
singulière. La généalogie, la sacralisation
des personnages dotés d’une aura particu-
lière, les souvenirs des vieux (de leurs
guerres, de leurs modes de vie, etc.) sont
autant d’outils pour broder des récits qui
mettent en valeur la lignée, socles de la
mémoire familiale.
Une qualité forte de cet ouvrage est de
révéler l’ambivalence des motifs qui
servent à l’élaboration d’un « esprit de
famille ». La pacification des modes
d’éducation – source du rapprochement
entre les générations – est facilement un
sujet de discordes : les plus âgés se plaignent du manque de discipline et de
respect des plus jeunes. Plus symptomatiques, les solidarités intergénérationnelles
viennent en contrepoint d’une volonté –
d’une norme – d’autonomie. Si l’entraide
renforce les liens, contribue à aplanir les
déséquilibres entre chacun, elle peut être
effectuée à leur détriment : parents de la
vieille génération, écrasants et despotiques, qui s’imposent à leurs filles ; ingérence des parents dans la vie des jeunes
couples ou des enfants dans celle de leurs
parents vieillissants. Les tensions sont
d’autant plus sensibles et coutumières
que les liens oscillent entre des obligations prégnantes (de réciprocité,
d’entraide) et l’intimisation des relations
parentales. L’enchevêtrement des devoirs
et des sentiments, la pluralité des règles
de justice au sein des familles ouvrent la
voie à des attentes discordantes, dont
l’ajustement est à l’origine de
nombreuses querelles. Au demeurant, les
rancœurs s’expriment moins envers les
parents – ce qui semble inconvenant –
qu’envers la fratrie : le moment de l’héritage ou la dépendance des parents âgés
divulguent les luttes fratricides, revigorent les sentiments d’iniquité entre les
frères et les sœurs…
Ce livre se situe dans la droite ligne
des travaux qui mettent l’accent sur la
vitalité des relations intergénérationnelles
et qui insistent sur la place déterminante
qu’elles occupent dans la construction
des entités familiales. Il intéresse parce
qu’il donne à lire combien la famille
moderne, dans sa dimension lignagère,
n’est pas un objet figé, mais ressemble à
une composition « à géométrie
variable », faite de sentiments d’obligation, de dettes et d’amour, que les transmissions, les solidarités et la fabrication
d’une identité familiale révèlent. Il
montre dans quelle mesure parler de la
famille, c’est parler des « culturesmaisons familiales » qui s’élaborent.
Autre aspect décisif, ce livre dévoile
comment le « cocktail » familial, qui
mêle autonomie et solidarités, affection
et instrumentation, continuités et changements, émerge dans un contexte favorable de mobilité ascendante, et combien
il est garanti par les modèles et les
systèmes de redistribution publique.
Ségolène Petite
CLERSÉ – Université de Lille I
Dagenais (Daniel). – La fin de la
famillemoderne. Lasignification
des transformations contempo-rainesdelafamille.
Rennes, Presses Universitaires de Rennes
(Le sens social), 2000,249 p., 31,34 €.
Difficile de ne pas faire entrer le titre
de l’ouvrage en résonance avec celui d’E.
Shorter, Naissance de la famille
moderne, paru en 1975. Tandis que
l’historien relatait l’évolution des
tendances historiques ayant permis
l’émergence de la famille moderne à
partir du XVIIIe siècle, Daniel Dagenais
adopte une toute autre perspective, plus
conceptuelle et théorique, plus interdisciplinaire aussi, afin de saisir ainsi que
l’indique le sous-titre la signification des
transformations contemporaines de la
famille, celles-là mêmes qu’E. Shorter
envisageait dans le dernier chapitre de
son ouvrage sous l’intitulé joyeux « Vers
la famille postmoderne » (« ou en route
pour le cœur du soleil »). Le titre de
l’ouvrage de D. Dagenais, La fin de la
famille moderne, laisse présager une
orientation interprétative différente.
Les transformations actuelles signent,
selon D. Dagenais, à la fois la fin de la
famille moderne et la fin de la modernité : c’est sur la base de ce constat d’un
changement structurel, et afin de dégager
la signification des transformations
contemporaines de la famille, que
l’auteur propose une « reconstruction
sociologique du concept de famille
moderne ». La quasi-totalité de l’ouvrage
repose sur cet « effort de reconstruction »
qui mobilise des thèses anthropologiques,
historiques, démographiques, sociologiques et psychologiques qui se répondent.
Composé de sept chapitres, cet ouvrage
savant n’est cependant pas exempt de ce
qui a pu nous apparaître comme des
digressions, qui ne manquent certes pas
d’intérêt, mais dont il arrive au lecteur de
s’interroger sur leur nécessité pour la
démarche de l’auteur.
Le premier chapitre est consacré à la
naissance de la famille moderne et à ses
principales caractéristiques. La thèse,
originale, de l’auteur énonce que le
passage de la famille traditionnelle à la
famille moderne résulte de « l’universalisation de l’identité (et non simplement de
l’autonomisation de la personne) » et de
la « subjectivation du rapport au monde
qu’elle a impliquées ». Il nous est également rappelé, à juste titre, que ce qui
fonde la famille moderne c’est la relation
conjugale, et que par conséquent « on ne
saurait […] insister outre mesure, dans
l’interprétation des changements actuels,
sur la disparition de la filiation ».
D. Dagenais revient, dans le deuxième
chapitre, qui traite de la catégorie anthropologique de la parenté, sur sa signification et souligne notamment qu’il ne
saurait être pertinent de la considérer
comme universelle, calquée sur les liens
biologiques. Relatant dans le détail la
place qu’elle prend selon les sociétés,
Lévi Strauss est tout naturellement
convoqué. T. Parsons l’est également
(avec une connaissance qui ne se limite
pas aux seules traductions françaises,
c’est assez rare pour être souligné) pour
établir la spécificité de la parenté
moderne.
Les quatre chapitres suivants développent l’évolution des dimensions essentielles de la famille, à savoir, la question
du privé et du public, celle du rôle
parental, celle du genre, de la différence
des genres, de la sexualité moderne et
celle de la relation conjugale. Dans le
troisième chapitre, l’auteur analyse précisément le processus de privatisation de la
famille qui « apparaît d’emblée comme la
tendance la plus profonde à l’œuvre dans
la transformation de la signification de la
vie familiale ». La dissociation privépublic résulte, et l’on revient à sa thèse,
de l’universalisation de la condition
humaine : « Ce que recèle l’ouverture de
l’opposition privé-public, c’est le dédoublement de l’existence qui résulte de
l’universalisation de la condition
humaine. » En se déplaçant vers l’extérieur, l’« oikos » ne pouvait plus être au
fondement du groupe, de « matérielle » la
famille devint, pour reprendre les termes
de Durkheim, « toute personnelle » et se
retrancha dans le privé. Le second
moment fondateur du processus de privatisation « correspond à la consécration,
par le Code civil, de l’autonomie coutumière de la famille », c’est en privilégiant
la puissance paternelle et maritale que la
famille a « reçu sa constitution privée la
plus explicite ».
La question du rôle parental de la
famille moderne et de la socialisation de
l’enfant est abordée dans le quatrième
chapitre. Avec la famille moderne, la
fonction de reproduction cède la place à
celle de socialisation et cet intérêt
nouveau pour l’éducation de l’enfant est
à mettre en relation avec l’idéal d’un
homme universel. D. Dagenais s’attarde
longuement sur les raisons de l’émergence de cette nouvelle fonction familiale ; il rappelle de manière opportune la
modernité du triangle œdipien « dont la
psychanalyse fait un trait anthropologique général » et démontre qu’il s’agit
« d’une structure psychologique spécifiquement moderne » (p. 86). T. Parsons,
sur lequel s’appuie l’auteur et dont il
nous est rappelé que l’ambition était de
fonder sociologiquement les catégories
psychanalytiques développées par Freud,
est sans doute le sociologue qui a le plus
finement étudié la fonction de socialisation, fonction première de la famille
moderne. Celle-ci est d’abord une structure de « rôles » fondée sur la différence
des genres et de ce fait même, et cela est
– nous semble-t-il – insuffisamment
souligné, la famille moderne se caractérise d’abord par une relation conjugale
inégalitaire.
La question du genre, de la différence
des genres et de la sexualité moderne,
essentielle dans la compréhension des
transformations actuelles, fait l’objet du
cinquième chapitre dans lequel l’auteur
retrace de manière très minutieuse,
confrontant les thèses de Parsons et de
Lacan, la place du genre dans l’élaboration de l’identité moderne. Pour le dire de
manière lapidaire, tandis que l’idéal
universaliste abstrait devient premier
dans la construction de la personnalité, le
genre devient secondaire. Les longs développements de l’auteur au sujet de l’identité moderne visent en dernière instance,
et là il devient difficile de le suivre, à
affirmer que la remise en question
contemporaine des genres serait responsable « des pathologies typiquement post-modernes » (p. 144).
La relation conjugale, quatrième
composante de la famille, est au centre du
sixième chapitre. Et si N. Luhmann, théoricien du « medium amoureux », est
convié pour éclairer la relation entre
l’amour et l’identité moderne et démontrer que l’amour « appelle la fondation
d’un monde commun personnalisé »,
l’auteur souligne que l’émergence de la
famille moderne ne peut toutefois pas se
réduire à la naissance de l’amour romantique. Le rôle de l’Église, dont on sait
l’intérêt qu’elle avait à défaire les solidarités familiales traditionnelles, est
souligné dans la constitution de la famille
conjugale ; le principe d’un « consentement des époux » n’a en effet pas attendu
l’avènement de l’amour romantique pour
être prôné.
Dans le dernier chapitre qui marque
l’aboutissement de sa pensée, D. Dagenais,
s’attache à mettre au jour la signification
des transformations de la famille contemporaine qui ébranlent les soubassements
de la famille moderne, explorée dans les
précédents chapitres. Pour donner le ton
du chapitre, qu’on ne saurait entièrement
résumer ici, signalons deux titres des
sous-parties qui le composent : « Crise de
l’institution familiale et errance existentielle » et « Le problème de la sous-fécondité ». On aura compris que l’auteur
se situe du côté des tenants de la thèse de
la « crise » de la famille. C’est ainsi que
« le modèle familial moderne, non seulement l’Institution et les Devoirs qui lui
sont attachés, mais les rôles assumés
existentiellement par les personnes qui
les portent étaient construits dans la
profondeur de l’identité moderne. Avec
ces rôles et en même temps qu’eux, c’est
une identité sociétale qui tombe en désuétude […] » (p. 182). L’auteur ajoute plus
loin : « Les rôles familiaux, conjugaux
comme parentaux, une fois déstructurés,
destitués, déconstruits, ouvrent la porte à
l’imprévisible. » Nous pourrions être
d’accord sur ce dernier point étant donné
que ce qui caractérise notre société, selon
A. Giddens et U. Beck notamment, est
bel et bien l’accroissement des incertitudes. L’imprévisible est consubstantiel à
la modernité, et plus encore à la postmodernité. Mais nous ne pouvons adhérer à
ce que D. Dagenais entend par « imprévisible », à savoir notamment « la violence
familiale, conjugale et parentale »
(p. 182). Les violences domestiques
s’accroissent, on le sait, à mesure qu’on
les nomme et qu’on les considère comme
telles : il y a donc surtout progrès de
l’attention aux violences. Nous ne poursuivrons pas l’énumération illustrant la
position de l’auteur qui considère que
nombre de « pathologies » (qui mériteraient d’ailleurs d’être hiérarchisées, de
l’alcoolisme à la prostitution en passant
par le suicide) sont imputables aux seules
transformations familiales et éducatives
(p. 184). En effet, il est surprenant que
D. Dagenais ne tienne pas compte, ou si
peu, d’autres sphères sociales (notamment la sphère professionnelle) susceptibles d’intervenir dans la « crise » de
l’identité moderne qu’il observe. On peut
aussi s’étonner de la place importante
qu’il accorde au « problème de la
sous-fécondité ». N’aurait-il pas mieux
valu insister davantage sur l’idée selon
laquelle la parentalité, qui est désormais
un « projet » ainsi qu’il le note, se trouve
éventuellement en concurrence avec
d’autres projets existentiels de l’individu.
La spécificité de ce projet par rapport aux
autres, ses implications, les questions
qu’il soulève (que l’on songe à l’homo-parentalité, à l’accouchement sous X, aux
conditions de l’adoption par exemple)
pourraient bien être un des nœuds des
actuelles transformations.
S’il ne fait pas de doute que le chemin
de la fin de la famille moderne est tracé
(on trouve notamment chez U. Beck
l’idée que les éléments « contre-modernes », dans l’institution familiale
comme dans d’autres institutions et
domaines de la vie sociale, reliquats de la
société industrielle, sont amenés à être
dépassés), la signification donnée par D.
Dagenais à ces transformations, qui
découle de son modèle de reconstruction
de la famille moderne comme idéal-type,
reste, elle, discutable. Les savoirs interdisciplinaires que l’auteur met en œuvre
pour argumenter l’importance indéniable
des changements en cours dans la sphère
privée – qui ne sauraient seulement être
décrits – sont d’une richesse qui mérite
d’être soulignée à nouveau et dont
l’apport reste une des qualités de
l’ouvrage.
Karine Chaland
Université de Strasbourg II
Dutercq (Yves). – Politiqueséducativesetévaluations. Querellesde
territoires.
Paris, Presses Universitaires de France
(Éducation et Formation. Recherches
scientifiques), 2000, VI-194 p., 18 €.
Les politiques éducatives demeurent
un domaine largement inexploré par les
sociologues de l’école. Les logiques
internes de développement de la discipline expliquent en partie cette fâcheuse
lacune. En effet, si dans les années
soixante et soixante-dix c’est la toute
puissance attribuée à l’État par des
travaux d’orientation structuraliste qui
conduit à négliger la marge d’autonomie
du politique, dans les années quatre-vingt
c’est la centration sur les classes et les
établissements d’études se situant davantage du côté des paradigmes interactionnistes qui tend à faire ignorer les
contraintes pesant sur l’action éducative.
Mais ces logiques internes interagissent
avec la faible légitimité du point de vue
scientifique dans un domaine qui reste
l’apanage d’un petit nombre de spécialistes – hauts fonctionnaires du Ministère,
membres de l’Inspection générale,
responsables syndicaux au niveau
national – tout en étant l’affaire de tous
les citoyens dans une société où l’école
demeure un sujet central dans les débats
politiques et médiatiques.
Les évolutions des vingt dernières
années, caractérisées par la délégation de
responsabilités à l’échelon local au
travers de politiques nationales à base
territoriale comme les Zones d’éducation
prioritaires, de la déconcentration administrative vers les échelons intermédiaires
de l’État – rectorats, inspections académi-ques – et de l’attribution de nouvelles
compétences éducatives aux collectivités
territoriales, invitent néanmoins à s’intéresser de près à la transformation des
modes de régulation du système scolaire.
C’est l’objectif de l’ouvrage d’Yves
Dutercq qui s’interroge sur les places
respectives de l’État, des décideurs territoriaux et des acteurs locaux dans
l’impulsion et la mise en œuvre de
l’action éducative à partir d’une analyse
originale des évaluations menées sur
deux zones : un arrondissement d’une
grande ville de province menant une politique ambitieuse en matière d’éducation
dans le cadre d’une région tout aussi
dynamique dans ce domaine, et un
district scolaire de la proche banlieue
parisienne situé dans un département
connu pour son projet éducatif. L’intérêt
de l’auteur pour les évaluations procède
de considérations pratiques : ces
dernières constituent les traces les plus
visibles pour le chercheur des décisions
et des actions entreprises. Mais il obéit
également à une constatation simple :
celle de leur multiplication sur le terrain.
L’auteur montre en effet que l’on observe
à la fois une extension des domaines
d’application des évaluations et une
diversification des acteurs impliqués dans
leur mise en œuvre puisqu’aux responsables de l’Éducation nationale, chefs
d’établissements et enseignants s’ajoutent actuellement les collectivités territoriales, des associations et des entreprises,
les parents et la presse.
Yves Dutercq considère les évaluations comme des outils essentiels de la
transformation des relations de pouvoir
dans le champ de l’éducation. Celles-ci
lui semblent avoir permis aux décideurs
territoriaux, mais aussi aux chefs
d’établissements, de se poser en concurrents des autorités hiérarchiques de
l’Éducation nationale en mobilisant
d’autres ressources que la règle et la
sanction. Poursuivant une ligne de
recherche qui lui est chère, l’auteur
s’intéresse de manière détaillée à la façon
dont les évaluations permettent de constituer de nouveaux réseaux coordonnés par
des « macro-acteurs » qui en fondent leur
légitimité et s’en servent pour enrôler
d’autres acteurs, négocier avec eux et
développer de nouveaux « partenariats »
plus ou moins officiels. Il explore également le rôle des évaluations dans l’activité de justification et de médiatisation
des nouveaux entrants dans le champ de
l’éducation qui cherchent à asseoir leur
expertise et à s’assurer du soutien des
usagers en accordant une attention particulière au choix des évaluateurs – universitaires, anciens membres de l’Éducation
nationale, cabinets d’audit reconnus – et
à la publicité de leur travail par le biais
de brochures, de rapports et d’articles
dans la presse. Le monopole de l’État
serait d’autant plus ébranlé que la constitution de nouveaux réseaux et la circulation du pouvoir favorisés par les évaluations contribueraient également à
l’émergence de nouvelles configurations
éducatives – groupements d’établissements, bassins éducatifs, villes, départements ou régions emblématiques – qui
entreraient en concurrence avec les
découpages administratifs qui fondent
l’autorité des cadres hiérarchiques.
L’analyse permet de saisir le décalage
grandissant entre une décentralisation
éducative officielle qui reste fort modeste
comparativement à celle en vigueur dans
d’autres pays et une décentralisation
éducative en acte qui a largement recomposé le paysage éducatif. Malgré les
pesanteurs bureaucratiques et les réticences idéologiques à des dynamiques
locales apparentées, à tort ou à raison, à
des formes renouvelées de « clientélisme » et à l’introduction de logiques
libérales dans le champ scolaire, de
nouvelles « mises en forme » de l’action
éducative que l’auteur décrit très finement se font jour à l’échelle locale. Pour
le meilleur ou pour le pire ? C’est sur
cette dimension que le lecteur reste un
peu sur sa faim car autant la description
des jeux locaux est riche, au point de se
perdre parfois un peu dans les détails,
autant les enjeux restent opaques. Dotés
d’une forte capacité d’analyse et de
mobilisation stratégique des situations et
des ressources, les acteurs locaux que
nous présente Yves Dutercq semblent
largement indifférents aux effets de leurs
actions. Ces effets ne sont pas étudiés de
près non plus par l’auteur qui note toute-fois l’existence d’une efficacité indirecte
et à court terme puisque la plupart des
actions menées ne cherchent pas à agir
sur les causes, mais sur leurs manifestations les plus visibles. Cette posture le
conduit dès lors à douter de la possibilité,
voire de l’opportunité, d’instituer des
critères stables et consensuels de la
« qualité démocratique » des investissements locaux dans le domaine de l’éducation. L’équité lui semble ne pouvoir se
fonder que sur la mise en concurrence et
la mise à disposition d’évaluations dont il
nous montre néanmoins de façon approfondie par ailleurs qu’elles sont souvent
« manipulées », à des degrés divers, pour
servir les intérêts immédiats des
commanditaires.
En insistant, à juste titre, sur les
nouveaux espaces d’action engendrés de
façon délibérée ou en creux des dispositions officielles par la décentralisation,
l’auteur tend en fait à confondre la pluralité des acteurs et des moyens d’action à
l’échelon local et celle des buts poursuivis. Il majore le consensus éducatif
existant dans la période précédente et
minore en revanche celui qui existe
actuellement, au-delà des clivages politiques et catégoriels, autour des missions
centrales du système éducatif. En outre,
en se focalisant principalement sur
l’action des décideurs territoriaux et des
chefs d’établissement, Yves Dutercq ne
s’est pas donné tous les moyens
d’observer la recomposition, certes
encore balbutiante, des modes d’intervention des administrations locales de
l’Éducation nationale. Or celles-ci, par le
biais des politiques de discrimination
positive et du développement de l’encadrement de proximité, jouent un rôle plus
décisif que par le passé dans le passage
de l’application stricte des normes nationales ou de la construction d’« arrangements locaux » avec la règle à une régulation locale. La place centrale accordée
par l’approche constructiviste radicale de
l’auteur aux reconstitutions des situations
et de leur rôle qu’opèrent certaines catégories d’acteurs nous semble accentuer
ces biais interprétatifs, dans la mesure
notamment où très peu d’analyses des
enjeux et des effets concrets des évolutions en cours viennent contrebalancer
ces points de vue « situés » et particuliers
sur les orientations de l’action éducative.
Par-delà ces critiques, l’ouvrage
d’Yves Dutercq constitue une contribution stimulante et novatrice à l’analyse
des politiques éducatives locales. Il
mérite d’être lu attentivement au moment
où les responsables politiques nationaux
semblent prêts à impulser une relance
ambitieuse de la décentralisation.
Agnès van Zanten
OSC – CNRS-FNSP
Verpraet (Gilles). – Lesenseignants
etlaprécaritésociale. Leregard
delaSeine-Saint-Denis.
Paris, Presses Universitaires de France
(Sociologie d’aujourd’hui), 2001,205 p.,
23 €.
Les enseignants du secondaire, issus
majoritairement des classes moyennes et
aisées, sont généralement attirés par le
« charme discret » des &eac