Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010441
204 pages

p. 3 à 33
doi: en cours

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Volume 44 2003/1

2003 Revue française de sociologie

La stratification sociale des goûts musicaux

Le modèle de la légitimité culturelle en question

Philippe Coulangeon Centre de Sociologie du Travail et des Arts – EHESS-CNRS 105, boulevard Raspail – 75006 Paris
La sociologie des goûts artistiques caractérise ordinairement le comportement des classes supérieures par le penchant pour les arts savants et le rejet simultané des arts populaires et des produits de la culture de masse. Les évolutions enregistrées dans les enquêtes sur les pratiques culturelles ne valident pourtant pas totalement cette représentation. Ce qui distingue le comportement des classes supérieures, c’est en effet moins, comme il est traditionnellement avancé, la familiarité avec la culture « légitime » que la diversité des préférences exprimées, à l’opposé des membres des classes populaires, dont les préférences apparaissent plus exclusives. On peut ainsi opposer au modèle traditionnel de la légitimité culturelle un modèle de l’éclectisme, dont cet article s’emploie à mesurer la portée sur la base des données fournies par l’enquête sur les pratiques culturelles des Français de 1997 au sujet des préférences musicales. De l’examen des habitudes des Français en la matière, il ressort en premier lieu une confirmation sans équivoque du modèle de l’éclectisme, qui apparaît cependant plus comme un prolongement apporté au modèle de la légitimité culturelle que comme sa réfutation. La typologie des préférences construite par l’analyse des données et l’examen des facteurs sociaux de la distribution des individus dans les différents profils de mélomanes ainsi déterminés fait apparaître en second lieu la prédominance des clivages générationnels et de l’inégale distribution du capital culturel et de la compétence musicale. Sociology of artistic taste generally characterizes the behaviour of the upper classes by a liking for learned arts and a simultaneous rejection of popular arts and products of mass culture. The evolutions registered in surveys on cultural practice do not however fully validate this representation. What distinguishes behaviour in the upper classes is in fact not so much the familiarity with a « legitimate » culture, as is traditionally put forward, but rather the diversity of the preferences expressed, unlike the situation with the popular classes, where preferences appear to be more exclusive. It is therefore possible to set the traditional model of cultural legitimacy against a model of eclecticism, the impact of which this article aims to measure in relation to the data base provided by the survey on cultural practice in French people in 1997 on the subject of musical preference. After having examined the habits of the French on this subject there is firstly a strong confirmation of the model of eclecticism which appears however more like a prolongation of the cultural legitimacy model than like its refutation. Preference typology as developed by data analysis and the examination of social factors of distribution of individuals in the different profiles of music-lovers defined as such, brings to light in second position a predominance of generational splits and an unequal distribution of cultural capital and of musical competence. Die Soziologie des künstlerischen Geschmacks erklärt gewöhnlich das Verhalten der höheren Klassen durch die Neigung für die gelehrten Künste und die gleichzeitige Ablehnung der populären Künste und der Produkte der Massenkultur. Die in den Untersuchungen über die kulturellen Praktiken beobachteten Entwicklungen bestätigen jedoch nicht ganz diese Darstellung. Was das Verhalten der höheren Klassen unterscheidet ist in der Tat weniger, wie es traditionell behauptet wird, die Vertrautheit mit der « legitimen » Kultur, als die Vielfalt der ausgedrückten Bevorzugungen. Die Mitglieder der Volksklassen unterscheiden sich im Gegenteil durch exklusivere Bevorzugungen. Man kann so dem traditionellen Modell der kulturellen Legitimität ein Modell des Eklektismus entgegensetzen. Dieser Aufsatz bemüht sich darum, die Reichweite dieses Modells zu messen, auf Grund von Daten über die musikalischen Präferenzen, die aus einer Untersuchung über die kulturellen Praktiken der Franzosen im Jahre 1997 hervorgehen. Aus der Erforschung der Gewohnheiten der Franzosen in diesem Bereich geht in erster Linie eine unzweideutige Bestätigung des Modells des Eklektismus hervor, das jedoch eher als eine Erweiterung des Modells der kulturellen Legitimität als seine Widerlegung erscheint. Die Typologie der Präferenzen, die durch die Datenanalyse und die Erforschung der sozialen Faktoren der Verteilung der Individuen in den verschiedenen Musikliebhaberprofilen hergestellt wurde, läßt an zweiter Stelle die Vorherrschaft der generationellen Spaltungen und der ungleichen Verteilung des kulturellen Kapitals und der musikalischen Zuständigkeit erscheinen. La sociología de los gustos artísticos caracteriza normalmente el comportamiento de las clases superiores por la inclinación de ellas hacia el arte culto y al rechazo simultáneo del arte popular y de los productos de la cultura de masas. Los registros de las encuestas sobre las prácticas culturales, sin embargo no legitimizan totalmente esta tendencia. En efecto lo que distingue el comportamiento de las clases superiores no es tanto, su avanzada la familiaridad con la cultura « legítima », sino la diversidad de sus preferencias expresadas, muy al contrario de los miembros de las clases populares, en la cual las preferencias aparecen como mas exclusivas. Se puede así oponer al modelo tradicional de la legitimidad cultural un modelo de eclectismo, del cual este artículo trata de medir su alcance, sobre la base de datos obtenidos en una encuesta sobre las prácticas culturales de los Franceses en 1997 en relación con sus preferencias musicales. Examinadas las costumbres de los Franceses en la materia, se obtiene en primer lugar una confirmación sin equívoco del modelo del eclectismo, que aparece sin embargo mas como un alargamiento dado al modelo de la legitimidad cultural que como a su rechazo. La tipología de las preferencias elaborada a partir del análisis de datos y del examen de los factores sociales de los individuos en sus diferentes perfiles de melomanos determinados, hace aparecer en segundo lugar una predominancia de desacuerdos generacionales como una desigual distribución del capital cultural y de las competencias musicales.
À la maison, en voiture, dans les magasins comme au restaurant, la musique est partout. L’omniprésence de la musique dans le quotidien, décuplée par la multiplication des supports offerts par le développement des technologies numériques, s’accompagne d’une diversification de ses usages, de l’écoute recueillie à la pratique active, en passant par les modalités les plus ouvertement décoratives (musique de fond, musique d’ambiance). Cette diversification amplifie la différenciation des styles et des genres, qui remplit une fonction centrale dans l’économie du domaine musical. Cas-limite de la concurrence monopolistique et de la spécialisation flexible, dans laquelle la concentration de la distribution s’accompagne de longue date d’une forte différenciation des produits et des publics (Hennion, 1981), l’industrie du disque requiert de fait une forte segmentation des préférences. De ce point de vue, la sociologie des goûts musicaux rencontre de manière très concrète les préoccupations des professionnels du marketing, et les enquêtes sur les pratiques culturelles saisissent les comportements relatifs à la musique sur la base de systèmes de classement qui sont aussi ceux de l’industrie du disque [1].
Les préférences exprimées en matière musicale demeurent par ailleurs particulièrement « classantes ». La musique ne faisant pas à proprement parler partie du socle commun de la culture scolaire, il s’agit en effet d’un domaine où l’on s’attend à voir jouer avec force l’influence des groupes primaires : environnement familial, groupes des pairs, communautés ethniques. Les goûts musicaux constituent de ce fait de longue date un objet de recherche régulièrement investi par la sociologie des pratiques culturelles (Weber, 1977 ; Schuessler, 1980). On envisage dans cet article les caractéristiques de la stratification sociale des préférences musicales des Français, sur la base des données de l’édition 1997 de l’enquête sur les pratiques culturelles du Département des études et de la prospective du ministère de la Culture (Donnat, 1997) [2]. On se propose notamment d’évaluer la portée de l’opposition entre le modèle de la légitimité culturelle (Bourdieu, 1979) et l’hypothèse « Omnivore/Univore » (Peterson, 1992), qui structure très fortement le champ des recherches sur la stratification sociale des goûts depuis le début des années quatre-vingt-dix.
 
La théorie de la légitimité culturelle à l’épreuve de l’hypothèse Omnivore/Univore
 
 
La robustesse des liens qui unissent l’orientation des préférences esthétiques aux variables de statut, d’origine sociale et de capital culturel est empiriquement largement attestée (Bourdieu, 1979 ; Di Maggio et Mohr, 1985 ; Van Eijck, 1997). Elle est au cœur de la sociologie de Bourdieu, qui produit une vision de l’espace des préférences unifiée par une conception fonctionnaliste du lien entre l’appartenance aux classes supérieures, le goût des arts savants et le rejet simultané des arts populaires. Cette conception est toutefois perturbée, depuis le début des années quatre-vingt-dix, par une série de travaux empiriques qui mettent en évidence une progression de l’éclectisme des goûts des classes supérieures, en particulier dans le domaine musical (Peterson et Simkus, 1992 ; Peterson et Kern, 1996 ; Van Eijck, 2001).
Habitus et distinction
La sociologie de la formation des goûts implique chez Pierre Bourdieu deux concepts fondamentaux. Le concept d’habitus, en premier lieu, associe l’orientation des préférences artistiques au déterminisme des dispositions acquises au stade de la socialisation primaire, et qui encadrent durablement l’ensemble des comportements (Bourdieu, 1980). Dans la mesure où il repose en grande partie sur des mécanismes d’imprégnation informels, l’effet de l’habitus ne relève pas à proprement parler d’un processus d’apprentissage, et cette propriété prend un relief particulier dans le cas des goûts musicaux, domaine par excellence de l’ineffable, où la production et la transmission des dispositions relèvent de processus largement implicites et en grande partie inconscients (Bourdieu, 1979, pp. 70-87). De ce point de vue, l’habitus n’est pas un avatar du capital humain (Becker et Stigler, 1974).
En second lieu, l’espace des positions occupées dans la structure sociale et l’espace des préférences esthétiques sont liés l’un à l’autre par un principe d’homologie structurale qui est au cœur du modèle théorique développé dans La distinction : l’identité sociale du sujet de goût tient au moins autant à l’adhésion positive aux préférences de son milieu, pour laquelle il est en quelque sorte programmé par ses dispositions, qu’au dégoût exprimé pour les préférences attribuées aux autres groupes sociaux, auquel il est structurellement conditionné par sa position dans l’espace social des goûts (Bourdieu, 1979, pp. 64-65). Le goût des « dominants » se définit globalement ainsi, dans le domaine musical, et si l’on se limite à une définition des préférences en termes de « genres », par un penchant affirmé pour la musique savante (musique classique, opéra et musique contemporaine), et par un rejet tout aussi prononcé des genres populaires ou commerciaux.
Cette conception exige une vision unifiée et hiérarchisée de l’espace des styles de vie qui est au principe de la théorie de la légitimité culturelle. Selon cette approche, le style de vie des élites, par les comportements d’imitation qu’il suscite au sein des autres catégories sociales, favorise l’intégration culturelle de la société dans son ensemble. Cette vision fonctionnaliste de la distribution sociale des goûts se fonde principalement sur l’idée d’une intériorisation, à tous les niveaux de la structure sociale, de la hiérarchie des préférences culturelles, que manifeste l’opposition entre les arts savants (highbrow) et les arts populaires (lowbrow) (Gans, 1974,1985 ; Levine, 1988).
L’hypothèse Omnivore/Univore et l’affaiblissement de la frontière entre genres savants et genres populaires
Dans un article de 1992 consacré à la distribution des préférences musicales selon le statut professionnel, sur la base des données américaines du SPPA (Survey on Public Participation in Arts) de 1982, Peterson et Simkus apportent une inflexion importante au modèle de la légitimité culturelle, en montrant que les classes supérieures diplômées ne se distinguent pas seulement des autres catégories par un penchant particulier pour la musique savante, mais aussi par l’éclectisme de leurs goûts (Peterson et Simkus, 1992). À l’opposé, c’est parmi les classes populaires que l’on rencontre le plus grand nombre d’amateurs exclusifs, dont les « fans » représentent le cas de figure extrême. L’analyse des données du SPPA de 1992 montre du reste que ce phénomène tend à s’accentuer avec le temps : les « snobs », qui se caractérisent par l’expression d’un goût exclusif pour la musique savante, cèdent le pas aux « omnivores », dont les préférences se portent simultanément sur des genres situés dans et hors du champ de la musique savante (Peterson et Kern, 1996).
Le constat de la montée de l’éclectisme des goût musicaux des classes supérieures s’intègre chez Peterson dans une réflexion plus large sur le déclin du rôle de la fréquentation des arts savants dans l’identification symbolique du mode de vie des groupes sociaux (Peterson, 1997), lié au développement des industries culturelles, qui mettent formellement une grande diversité de produits culturels à la portée du plus grand nombre du fait de l’unification nationale, voire transnationale des marchés de la production culturelle (Wilensky, 1964 ; Di Maggio, 1977 ; Peterson et Kern, 1996), et dont découle un certain décloisonnement des arts savants et des arts populaires, l’élargissement du périmètre des arts subventionnés, qui se manifeste notamment, en matière musicale, en direction du jazz, jouant simultanément dans le même sens.
Cette transformation des attitudes culturelles des classes supérieures, qui s’interprète généralement comme un recul des frontières dressées entre les groupes sociaux par la différenciation des préférences esthétiques et des pratiques culturelles, offre prise aux thèses de la « postmodernité ». Selon ces dernières la production industrielle des biens symboliques et l’avènement de la société des loisirs auraient progressivement fait perdre aux élites culturelles le monopole qu’elles exerçaient auparavant dans la production des normes et des échelles de valeur esthétique, au profit de la coexistence d’une pluralité d’échelles de jugements, d’une « invasion démocratique » du monde des arts (Michaud, 1997), qui mettent en cause le modèle unificateur de la légitimité culturelle qui est au principe des phénomènes de domination symbolique décrits par Pierre Bourdieu (Featherstone, 1995). Il n’est pourtant pas assuré que ce brouillage des frontières entre arts savants et arts populaires suffise à invalider le modèle de la légitimité culturelle.
Éclectisme et légitimité
Deux arguments peuvent être principalement opposés à l’interprétation « postmoderne » de la montée de l’éclectisme des goûts et au déclin du rôle attribué à la familiarité avec les arts savants dans la construction de l’identité des classes supérieures. Ces évolutions, tout d’abord, ne sont pas strictement assimilables à une transformation des comportements individuels. Les changements enregistrés au niveau des données agrégées révèlent pour l’essentiel une certaine fragmentation de l’unité du style de vie des classes supérieures, qui traduit l’effet de l’élargissement de la base sociale de leur recrutement, les néo-recrutés, qui adoptent en partie les comportements caractéristiques de leur nouveau groupe d’appartenance, conservant aussi la trace de leur environnement culturel d’origine (Van Eijck, 1997). En ce sens, la montée de l’éclectisme des goûts s’interprète prioritairement comme un effet secondaire de la composante structurelle de la mobilité sociale.
À ce facteur morphologique s’ajoute le fait que la diversification des préférences exprimées n’entraîne pas nécessairement la progression de l’indifférence aux distinctions et aux hiérarchies esthétiques, comme le montrent les prolongements empiriques donnés aux hypothèses de Peterson et Simkus, sur des données américaines d’une part (Peterson et Kern, 1996 ; Bryson, 1996, 1997), et néerlandaises d’autre part (Van Eijck, 2001). Peterson et Kern reprennent sur ce point à leur compte l’idée selon laquelle les stratégies de distinction ne reposent pas seulement sur les objets consommés mais aussi sur la manière de les consommer (Bourdieu, 1979). Le domaine musical fournit à cet égard maints exemples de la manière dont les différences sociales trouvent à s’exprimer dans la diversité des modes d’appropriation des œuvres et des styles. On peut citer le cas du jazz et, plus largement, celui de l’ensemble de la tradition musicale afro-américaine, qui ont fait l’objet, depuis les années vingt, d’une esthétisation de l’écoute, au sein des milieux intellectuels, de musiques qui se prêtaient originellement dans les classes populaires à des usages relevant plutôt du divertissement et de la danse (Leonard, 1962). En ce sens, il n’est pas de plus sûr moyen, pour les membres des classes supérieures, d’affirmer leur domination symbolique que d’emprunter à des formes d’expression extérieures au périmètre des arts savants, manifestant un pouvoir d’habilitation ou de réhabilitation culturelle qui les distingue radicalement des membres des classes populaires [3]. À l’inverse, la popularisation relative de certaines œuvres de la culture savante par l’industrie de la culture de masse fournit aux membres des classes supérieures une incitation à l’éclectisme qui se manifeste une fois encore de manière emblématique dans la progression du goût cultivé pour le jazz, qui peut s’interpréter comme une conséquence directe de la banalisation de la musique classique par le microsillon depuis le début des années soixante-dix et de la marginalisation des avant-gardes de la musique savante depuis l’après-guerre (Menger, 1986 ; Donnat, 1994).
 
La distribution des préférences musicales dans l’enquête sur les pratiques culturelles des Français
 
 
Nous proposons dans cette seconde partie une évaluation de la portée et de la signification des transformations apportées à la théorie de la légitimité culturelle par le modèle Omnivore/Univore, à partir des réponses apportées à la question portant sur les genres musicaux écoutés le plus souvent dans l’enquête sur les pratiques culturelles des Français de 1997 (DEP/Ministère de la Culture) [4]. L’analyse porte sur 4 074 des 4 353 individus de 15 ans et plus que comporte l’échantillon de l’enquête, dont on a exclu les lycéens en cours d’études pour ne retenir que les individus ayant terminé leurs études secondaires au moment de l’enquête [5].
Éclectisme, génération, légitimité culturelle : les dimensions de la stratification sociale des préférences
Le choix de faire porter l’analyse sur les réponses à la question concernant les genres musicaux écoutés le plus souvent, et non à la question sur les genres musicaux préférés résulte principalement des contraintes du questionnaire de l’enquête de 1997 dans lequel la question relative aux genres préférés n’admet pas de réponse multiple, et ne permet donc pas de tester l’hypothèse Omnivore/Univore. Cette approximation des goûts par les pratiques ne va toutefois pas de soi, dès lors que les pratiques sont soumises à des contraintes indépendantes des goûts, notamment en termes d’âge ou de localisation géographique (Hugues et Peterson, 1983). Cet argument, retenu par Peterson et Simkus pour privilégier l’approche par les goûts au détriment de l’approche par les pratiques (Peterson et Simkus, 1992), apparaît pleinement opposable dans le cas de la fréquentation des concerts. Il l’est moins dans le cas de l’écoute de musique enregistrée, pour laquelle les contraintes de ce type s’exercent a priori beaucoup moins fortement. En outre, la saisie des préférences « latentes », indépendamment des pratiques concrètes, paraît très sensible aux effets de légitimation induits par l’enquête par questionnaire, en sorte que l’argument de Hugues et Peterson peut être retourné. Sauf à faire l’hypothèse d’une parfaite neutralité sociale et culturelle de la nomenclature des genres musicaux, il est en effet probable que ce que l’on mesure par les genres musicaux écoutés le plus souvent soit beaucoup plus proche des préférences réelles des individus que ce que l’on mesure lorsqu’on les interroge abstraitement sur leurs goûts, le risque étant alors plus important que les individus formulent une réponse valorisante au regard de la hiérarchie implicite des genres musicaux cités dans le questionnaire. On considèrera donc que les genres musicaux écoutés les plus souvent sur support enregistré constituent, malgré les réserves qui viennent d’être évoquées, une approximation satisfaisante des préférences musicales.
La distribution des préférences musicales
La nomenclature des genres utilisée dans la suite de l’analyse correspond strictement à celle proposée dans le questionnaire de l’enquête du ministère de la Culture. Le Tableau I reproduit la liste des genres et, pour chacun d’entre eux, le pourcentage de citation dans la population de l’enquête au titre des genres écoutés le plus souvent. On note d’emblée que l’item correspondant aux « variétés, chansons », qui est sans doute le plus hétérogène et le plus polysémique de l’ensemble des genres proposés, est cité par près de la moitié des répondants, et que seuls quatre autres genres sont cités par au moins 10 % des répondants [6].
Le Tableau II fournit la distribution du nombre de genres écoutés le plus souvent en fonction de la catégorie socioprofessionnelle des répondants. Quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle, la citation d’un seul genre constitue la situation modale, mais les modalités extrêmes (« aucun » genre cité et plus de « deux genres ») exercent un effet séparateur significatif entre les différentes catégories, comme l’indique le test d’indépendance du χ2 effectué sur ce tableau, dont l’examen fait ressortir trois groupes distincts : les agriculteurs et les retraités, parmi lesquels ceux qui ne citent aucun genre apparaissent sur-représentés, les ouvriers et les employés, dont plus de la moitié ne citent qu’un seul genre, les cadres supérieurs, les professions intermédiaires et les étudiants, enfin, seules catégories à l’intérieur desquelles ceux qui citent plus d’un genre sont majoritaires.
La suite logique du raisonnement consisterait à croiser l’indicateur du degré d’éclectisme par catégories socioprofessionnelles du Tableau II avec les genres cités dans le Tableau I, afin de faire apparaître la diversité des combinaisons possibles entre les genres cités et le degré d’éclectisme des choix, ce qui dépasse très rapidement les limites de l’analyse bivariée, et peut être plus efficacement envisagé au moyen de l’analyse des correspondances multiples (ACM) dont le paragraphe suivant présente les principaux résultats.

TABLEAU I.
Genres musicaux écoutés le plus souvent
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TABLEAU I. – Genres musicaux écoutés le plus souvent (en pourcentage) Variétés, chansons 47,0 Variétés internationales (disco, dance, techno, funk, etc.) 19,9 Musique classique (dont musique baroque) 18,6 Musiques du monde (reggae, salsa, musique africaine, etc.) 10,4 Rock 10,2 Musique d'ambiance ou musique pour danser (tango, valse) 7,3 Jazz 7,3 Musique folklorique ou traditionnelle 4,9 Opéra 3,8 Musique de film ou de comédie musicale 3,5 Opérette 3,5 Hard rock, punk, trash, heavy metal 2,4 Rap 2,2 Musique contemporaine 1,3 Chansons pour enfants 1,0 Musique militaire 0,9 Autres genres 1,5 Source : Enquête sur les pratiques culturelles des Français, 1997, DEP/Ministère de la Culture. Lecture : 47 % des répondants citent les variétés et les chansons parmi les genres musicaux qu’ils écoutent le plus souvent. La question sur les genres musicaux écoutés le plus souvent admettant des réponses multiples, le total des taux de citation associés à chaque genre est, logiquement, supérieur à 100.
Enquête sur les pratiques culturelles des Français, 1997, DEP/Ministère de la Culture.


TABLEAU II.
Nombre de genres cités au titre des genres écoutés le plus souvent
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TABLEAU II. – Nombre de genres cités au titre des genres écoutés le plus souvent selon la catégorie socioprofessionnelle (pourcentage en ligne) Aucun Un Deux Plus de deux Ensemble N Agriculteurs 23,1 44,8 26,1 6,0 100,0 76 Patrons de l'industrie et du commerce 12,7 44,4 24,4 18,5 100,0 150 Cadres supérieurs 2,4 43,0 31,6 23,1 100,0 279 Professions intermédiaires 2,2 45,2 33,8 18,9 100,0 448 Employés 6,1 53,6 26,5 13,8 100,0 701 Ouvriers 6,9 55,1 26,4 11,6 100,0 664 Étudiants 0,4 40,8 30,9 28,0 100,0 154 Retraités 32,4 38,4 19,1 10,1 100,0 987 Autres inactifs 17,4 45,0 26,0 11,6 100,0 615 Ensemble 14,0 46,2 25,9 14,0 100,0 4 074 χ2 = 533 ddl=24 p < 0,001 Source : Enquête sur les pratiques culturelles des Français, 1997, DEP/Ministère de la Culture.
Enquête sur les pratiques culturelles des Français, 1997, DEP/Ministère de la Culture.

La prééminence de l’opposition Omnivores/Univores
Les 4 074 individus retenus dans l’ACM sont caractérisés par dix-sept variables dichotomiques qui reprennent la liste des dix-sept genres musicaux explicitement soumis aux enquêtés dans le questionnaire (Tableau I). Ces variables prennent la valeur 1 lorsque les genres correspondant sont cités au titre des genres écoutés le plus souvent et la valeur 0 dans le cas contraire [7]. S’y ajoute la variable du nombre total de genres cités au titre des genres écoutés le plus souvent, codée selon les quatre modalités retenues dans la distribution présentée dans le Tableau II. L’ensemble de ces variables sont traitées en variables actives dans l’ACM, dont l’objectif est de faire apparaître la variété des combinaisons entre les différents genres écoutés le plus souvent et le degré d’éclectisme des pratiques.
Les individus de l’échantillon sont par ailleurs caractérisés par six autres variables (âge, sexe, catégorie socioprofessionnelle, niveau de diplôme et revenu), traitées en variables illustratives, dont le positionnement par rapport aux axes de dispersion construits par les variables actives participe à l’interprétation des modèles de comportement et d’orientation esthétique que suggèrent les résultats de l’analyse factorielle.
Le premier facteur extrait par l’analyse (Figure I) est principalement construit par la variable du nombre de genres cités, et il hiérarchise les individus selon le degré d’éclectisme des préférences exprimées indépendamment du contenu des combinaisons entre genres, à la différence du deuxième facteur et des facteurs suivants, qui sont plus nettement construits sur des oppositions stylistiques (Figures I, II et III). L’écart entre la part de la variance totale du nuage de points absorbée par ce premier facteur (12,5 %) et celle absorbée par chacun des facteurs suivants indique au demeurant que le degré d’éclectisme des goûts exprimé par le premier facteur contribue plus, en soi, à l’explication de la dispersion des observations que la distribution des préférences entre les différents genres musicaux traduite par les facteurs suivants. L’ordonnancement des modalités des variables de revenu et de diplôme sur ce premier facteur (Figure I) suggère par ailleurs un lien entre l’étendue des préférences exprimées, abstraction faite de leur contenu, et le volume des ressources monétaires et culturelles des individus qui n’est de fait pas clairement interprétable en termes de stratification sociale et culturelle des goûts. Le mélomane éclectique que suggère le premier facteur peut ainsi s’analyser comme un consommateur éclairé qui maximise en quelque sorte sa satisfaction musicale en diversifiant ses centres d’intérêt. En second lieu, le lien entre capital culturel et tolérance esthétique, que fait apparaître l’étroite corrélation entre le niveau de diplôme et la diversité des centres d’intérêt musicaux, tend à valider, en matière de goûts artistiques, une hypothèse classique de la socio-logie des attitudes politiques (Adorno, 1950 ; Lipset, 1960 ; Inglehart, 1990) : le capital culturel se manifeste moins par le penchant aux arts savants que par une capacité d’interprétation et d’assimilation de la nouveauté et de la différence, et cette interprétation de l’effet du capital culturel en termes de tolérance esthétique est au cœur du modèle Omnivore/Univore. En première analyse, l’interprétation du premier facteur semble donc pleinement supporter la thèse de Peterson. L’examen des facteurs suivants montre toutefois qu’à niveau d’éclectisme fixé par le premier facteur, les mécanismes de stratification sociale et culturelle des goûts demeurent très prégnants.
FIGURE I.
L’espace des goûts musicaux (I). Plan des deux premiers facteurs de l’ACM
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FIGURE II.
L’espace des goûts musicaux (II). Plan des facteurs 1 et 3
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FIGURE III.
L’espace des goûts musicaux (III). Plan des facteurs 2 et 4
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La stratification générationnelle des préférences
Le deuxième facteur, qui absorbe un peu plus de 9 % de la variance totale, apparaît nettement structuré par l’opposition entre deux groupes de genres musicaux : variétés internationales, musiques du monde, rap, hard rock, rock, d’un côté, jazz, classique, opéra, opérette, de l’autre. Ce deuxième axe de dispersion des observations n’est toutefois pas lui non plus aisément interprétable en termes de légitimité culturelle. Ainsi, les genres situés dans la partie haute du plan formé par les deux premiers facteurs (Figure I), et qui apportent une forte contribution au deuxième facteur, forment un ensemble assez hétérogène du point de vue de la hiérarchie culturelle des préférences : musique classique, opéra, mais aussi opérette et musique d’ambiance. À degré d’éclectisme donné, les préférences se différencient en fait davantage en fonction de la variable de l’âge, dont les modalités s’étagent très distinctement le long du deuxième facteur. La composition des deux groupes de genres musicaux que distingue le deuxième facteur conduit au demeurant à considérer davantage la variable de l’âge comme un indicateur d’appartenance générationnelle que comme un indicateur de position dans le cycle de vie. Dans la partie basse du plan des deux premiers facteurs, le rap et les genres rangés sous l’appellation générique « variété internationale » apparaissent de fait parfaitement emblématiques de la culture musicale des jeunes des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, et non des jeunes en général.
Goût moyen et goût savant
Les facteurs suivants apparaissent eux aussi structurés par l’opposition entre différentes combinaisons de genres musicaux. Le troisième facteur distingue ainsi très nettement les chansons, genre de loin le plus cité, de genres plus rarement cités et aux esthétiques plus marquées (hard rock, rap, notamment). Le plan des facteurs 1 et 3 (Figure II) fait plus précisément ressortir les caractéristiques du « goût moyen », qui peut se définir non seulement par l’orientation des préférences vers le domaine des variétés, mais aussi par un éclectisme mesuré (un ou deux genres cités, c’est-à-dire les deux modalités les plus fréquentes, voir Tableau II).
L’interprétation du facteur 4, qui absorbe 7,15 % de la variance totale, ressort plus clairement que les précédents d’une analyse en termes de légitimité culturelle (Figure III). Il est nettement construit sur l’opposition entre amateurs de musique classique, de jazz ou d’opéra, d’un côté, et amateurs de genres tels que musique d’ambiance, musique de films et rap, de l’autre. L’ambiguïté de la nomenclature des genres, qui mêle des éléments de définition esthétique et des éléments de définition de type fonctionnel, comme le montre le cas de la musique d’ambiance ou celui de la musique de film, signale par ailleurs, en marge de la stratification des goûts proprement dite, une différenciation sociale des usages de la musique. À la musique appréciée pour elle-même s’opposent aussi sur cet axe les musiques d’accompagnement (musique de film, musique de danse ou d’ambiance), mais aussi celles dans lesquelles le discours prime l’élément musical proprement dit (comme dans le cas du rap). Il n’est pas anodin de remarquer à cet égard que l’incorporation du jazz au pôle de la légitimité culturelle, tel qu’il ressort du positionnement des préférences sur ce facteur, intervient à la suite de la défonctionnalisation de cette musique, dont la dimension de musique de danse a quasiment disparu aujourd’hui. Autrement dit, la légitimité culturelle ne se définit pas seulement par rapport à la segmentation des genres mais encore par rapport à la différenciation des usages, en opposant écoute « pure » et écoute « fonctionnelle » [8].
L’axe de la légitimité culturelle est, comme celui de l’éclectisme, fortement lié à la variable du capital culturel et à celle de la catégorie socioprofessionnelle. Sous ce rapport, cet axe tend en fait à isoler les cadres supérieurs de toutes les autres catégories socioprofessionnelles, tandis que l’axe de l’éclectisme faisait aussi ressortir la position des professions intermédiaires et des étudiants.
Légitimité culturelle et génération
L’articulation des deuxième et quatrième facteurs (Figure III) permet de visualiser la combinaison de deux principes complémentaires de stratification des préférences musicales – stratification générationnelle et stratification en termes de légitimité culturelle –, pour peu que la variable de l’âge soit prise en compte comme un indicateur de génération plutôt que comme un indicateur de position dans le cycle de vie. La combinaison de ces deux principes signale ainsi que l’attrait pour les genres savants, qui se définit plutôt, du point de vue de l’étendue des préférences, par un éclectisme mesuré (deux genres cités) que par l’exclusivité du goût pour la musique classique, s’accompagne d’une redéfinition au cours du temps du périmètre du goût légitime. Le pôle du goût pour les genres savants, situé au bas du plan factoriel, s’organise en effet secondairement selon le principe générationnel de stratification des préférences décrit par le deuxième facteur. Alors que l’attrait pour la musique classique et l’opéra peut s’interpréter graphiquement comme le goût savant des classes supérieures cultivées des générations anciennes, l’attrait pour le jazz occupe, sur le deuxième facteur, une position plus centrale qui le désigne comme un des attributs de la légitimité culturelle au sein des générations plus récentes.
Le cas du rock, dans le même ordre d’idées, est particulièrement intéressant. Alors que l’attrait pour la musique classique, l’opéra et le jazz sont nettement constitutifs du quatrième facteur, l’attrait pour le rock contribue peu à la formation de ce facteur. Pourtant, le goût du rock apparaît à la lecture du plan factoriel nettement plus proche du pôle des genres savants que le rap, les variétés internationales, etc., genres les plus fortement associés à la culture juvénile du moment, avec lesquels il partage cependant, dans le plan factoriel, une même proximité avec les classes populaires salariées (ouvriers et employés). Ce positionnement rappelle le schéma folk/pop/fine arts évoqué par Peterson (1972) [9], et suggère que le rock pourrait en quelque sorte se trouver au seuil d’un mouvement d’anoblissement culturel comparable à celui qu’a connu le jazz depuis la fin des années soixante-dix (Leonard, 1962) [10].
L’interprétation des quatre premiers facteurs de l’ACM fait en définitive apparaître l’éclectisme comme une dimension supplémentaire dans la stratification sociale des goûts, et non comme une attitude culturelle en soi, indépendante des genres sur lesquels se portent les préférences. On retrouve ici une conclusion mise en avant par Van Eijck sur la base des données de l’enquête néerlandaise sur la participation aux activités culturelles de 1987, qui fait ressortir que les différences entre groupes sociaux ne sont significatives que si l’on tient compte des combinaisons entre genres musicaux, et pas seulement du degré d’éclectisme des préférences (Van Eijck, 2001). La prise en compte simultanée de cette dimension et des effets de génération et de légitimité culturelle permet de construire une typologie des attitudes à l’égard de la musique enregistrée.
Typologie des attitudes à l’égard de la musique enregistrée
On effectue une classification ascendante hiérarchique (CAH) sur les quatre premiers facteurs de l’ACM présentée dans la partie précédente, selon la méthode de l’algorithme de Ward. Cinq classes d’attitudes sont retenues, caractérisées par les genres musicaux cités et le degré d’éclectisme des préférences exprimées, d’une part, et par les variables socio-démographiques introduites en variables supplémentaires dans l’analyse des correspondances multiples, d’autre part [11].
Cinq profils de préférences
Le premier profil, qui regroupe 20 % de l’échantillon, s’organise autour des trois genres relevant de la musique savante au sens large (ie incluant le jazz). Ce premier profil renvoie ainsi à l’image de l’éclectisme éclairé qui se rencontre prioritairement parmi les membres des classes supérieures, chez les plus de 40 ans, les diplômés de l’enseignement supérieur et parmi les détenteurs de revenus élevés.
Le deuxième profil se situe, au regard des genres auquel il est le plus étroitement associé, à l’opposé du pôle de la musique savante, et se caractérise par la diversité des usages fonctionnels de la musique (musique d’ambiance, musique de danse, musique folklorique, musique de film) et par l’opérette. Ce profil semble plus difficile que le précédent à interpréter en termes de revenu, de statut socioprofessionnel et de diplôme. Il est en revanche caractérisé, du point de vue de l’âge, par un net ancrage chez les plus de 60 ans, et représente une part relativement faible de la population (13 %).
Le troisième profil se distingue nettement des deux précédents sous le rapport de l’âge. Ce sont en effet ici les moins de 25 ans qui dominent, et l’examen des genres qui entrent dans sa composition (rap, rock, hard rock, musiques du monde, variétés internationales) confirme cette dimension générationnelle, alors même qu’il semble plus difficile à caractériser sur le plan du statut socioprofessionnel. Cet éclectisme juvénile et « contre-culturel » apparaît plus nettement minoritaire encore que le précédent (8 % de l’échantillon).
Le quatrième profil, qui avec 45 % des individus de l’échantillon est de loin le plus répandu, est doublement marqué par la forte spécialisation des préférences (un genre cité) et par l’attrait pour les musiques de variété. Il est aussi nettement caractéristique, à la différence des précédents, de l’univers esthétique des classes populaires (employés et ouvriers), mais plus difficile à caractériser du point de vue du capital culturel (la valeur-test associée à la modalité « moins que bac » est en effet trop faible pour être clairement interprétable comme une caractéristique propre à cette classe). Il faut toutefois prendre garde à l’effet de nomenclature engendré par le regroupement sous les appellations génériques de « variétés » et « variétés internationales » d’une grande diversité de styles, d’époques et de courants musicaux, en sorte que l’unité esthétique des catégories populaires produite par cette classification est en partie artificielle et s’estomperait très vraisemblablement s’il était tenu compte de cette diversité dans la liste des genres soumis dans le questionnaire.
Le cinquième et dernier profil enfin, qui se définit négativement par l’absence de citation et qui regroupe tout de même 15 % de l’échantillon, apparaît moins nettement caractérisé, à l’examen des valeurs-test, par les variables de statut socioprofessionnel et de capital scolaire que par la prépondérance des plus de 60 ans, qui suggère que l’on a ici essentiellement affaire à des individus issus de générations antérieures à la banalisation de la musique enregistrée.
Les propriétés distinctives de l’éclectisme éclairé
La caractérisation socio-démographique de chacune de ces cinq classes d’individus souligne bien la persistance de phénomènes de stratification sociale, culturelle et générationnelle des goûts dont le degré d’éclectisme ne constitue qu’une dimension. Aucun des profils associés à chacune des cinq classes ne correspond en effet à un éclectisme « tous azimuts » : si le rejet « en bloc » de l’ensemble des expressions musicales semble définir l’un des profils d’attitudes associés à ces classes (classe V), aucun de ces profils ne correspond a contrario à la citation de tous les genres.
La liste des genres cités à l’intérieur de la première classe, à laquelle sont associés des niveaux de diplôme et de rémunération élevés ainsi que l’appartenance à la catégorie des cadres supérieurs, apparaît de ce point de vue parfaitement éclairante. L’association du jazz et de la musique savante, mais aussi le rejet des variétés internationales ou de la musique d’ambiance, dont la non-citation s’accompagne de valeurs-test élevées, signalent ainsi que l’éclectisme des goûts demande, pour conserver ses propriétés distinctives, à ne pas s’exercer de manière indifférenciée. En matière musicale, seul l’éclectisme « éclairé » constitue en effet une modalité particulière du raffinement esthétique, là où l’éclectisme indistinct constitue à l’inverse la disqualification la plus radicale de la compétence et du « bon goût » (Menger, 1986). Symétriquement, la liste des genres non cités au sein de la classe IV et auxquels sont associées des valeurs-test élevées autorise à définir le goût populaire autant par l’attrait pour la chanson et les variétés que par le rejet ou la méconnaissance des styles savants : musique classique, jazz, opéra.
Ces deux profils ont ainsi en commun, en premier lieu, de se définir plus que les autres non seulement par les genres cités mais aussi par les genres non cités. Ainsi, cette définition « par défaut » des orientations esthétiques, qui occupe une place centrale dans le schéma théorique de la distinction (le goût des uns est aussi le dégoût du goût des autres [Bourdieu, 1979], n’apparaît pas elle non plus invalidée par l’hypothèse Omnivore/Univore (Bryson, 1996) [12]. En second lieu, ces deux profils sont plus nettement caractérisés que les trois autres du point de vue de l’appartenance socioprofessionnelle de leurs membres, comme l’indique la distribution par classes des catégories socioprofessionnelles (Tableau III). Pour l’ensemble des catégories, en effet, la quatrième classe constitue la situation modale, à l’exception des cadres supérieurs, dont plus de la moitié se trouvent dans la classe I, ainsi que dans une moindre mesure les retraités, que l’on retrouve prioritairement dans la classe V. Les employés et les ouvriers sont par ailleurs les seules catégories majoritairement présentes, à 60 % et plus, dans la classe IV. Au-delà du degré d’éclectisme des goûts manifestés, la préférence accordée à la musique savante, définie de manière élargie, apparaît donc comme un attribut de l’appartenance aux classes supérieures, de même que la préférence accordée aux variétés semble caractériser fortement l’orientation esthétique des catégories populaires.

TABLEAU III.
Distribution des catégories socioprofessionnelles par classes (en pourcentage)
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TABLEAU III. – Distribution des catégories socioprofessionnelles par classes (en pourcentage) Classe I Classe II Classe III Classe IV Classe V Total Agriculteurs 10 16 4 47 23 100 Patrons de l’industrie et du commerce 20 10 12 45 13 100 Cadres supérieurs 54 9 10 25 2 100 Professions intermédiaires 27 12 11 48 3 100 Employés 15 10 9 60 7 100 Ouvriers 8 10 11 62 9 100 Étudiants 12 6 34 45 3 100 Retraités 25 20 1 23 32 100 Autres inactifs 15 12 6 49 18 100 Ensemble 20 13 8 44 14 100 χ2 = 1101 ddl = 32 p < 0,001 Source : Enquête sur les pratiques culturelles des Français, 1997, DEP/Ministère de la Culture.
Enquête sur les pratiques culturelles des Français, 1997, DEP/Ministère de la Culture.

Pour autant, l’effet de la catégorie socioprofessionnelle, qui rend indirectement compte du niveau de qualification et du niveau de revenu, mais aussi, dans une certaine mesure, de l’origine sociale, est difficile à spécifier. Ainsi, la corrélation observée entre l’éclectisme « savant » ou « éclairé » et l’appartenance aux classes supérieures peut s’interpréter comme un effet du capital scolaire ou comme une conséquence de l’origine sociale, variables avec lesquelles la catégorie socioprofessionnelle est elle-même fortement corrélée. Plus généralement, la typologie construite sur la base de la classification sur facteurs ne permet pas de séparer clairement les effets des différentes variables introduites dans l’analyse, pour ces deux profils, comme pour les trois autres. D’où l’analyse toutes choses égales par ailleurs proposée dans la dernière partie de ce texte.
 
Les facteurs sociaux de l’orientation des préférences
 
 
On présente dans cette dernière partie les résultats de l’estimation d’un modèle logit multinomial dont la variable dépendante est définie par l’appartenance à l’un des cinq profils déterminés par la classification sur facteurs décrite au point précédent [13]. La méthode retenue a pour objet de mesurer l’effet propre sur l’orientation des préférences musicales des caractéristiques introduites en variables supplémentaires dans l’analyse factorielle des correspondances multiples. Le sexe, le diplôme et le revenu sont introduits dans le modèle sous forme de variables dichotomiques : homme vs femme ; non-bacheliers vs bacheliers et diplômés de l’enseignement supérieur ; revenu mensuel inférieur à 10 000 francs vs revenu supérieur à 10 000 francs.
La catégorie socioprofessionnelle comprend neuf modalités, soit huit catégories d’actifs (agriculteurs, patrons de l’industrie et du commerce, cadres et professions intellectuelles supérieures, professions intermédiaires, employés, ouvriers) et trois catégories d’inactifs (étudiants [14], retraités et autres inactifs). L’âge est une variable continue.
On introduit, en plus des variables présentes dans l’analyse factorielle, une variable d’origine sociale, qui distingue origine populaire et origine supérieure (père cadre supérieur ou chef d’entreprise), ainsi qu’un indicateur de compétence musicale qui comprend trois modalités : non-musiciens (individus n’ayant aucune formation musicale), personnes ayant suivi une formation musicale (école de musique, conservatoire, cours particulier, etc.), autodidactes (individus ayant appris la musique seuls ou avec des amis).
La situation de référence est formée, du côté des variables indépendantes, par les modalités « femme », « non-bachelier », « employé », « revenu inférieur à 10 000 francs », « origine populaire » et « non-musicien ». Du côté de la variable dépendante, la situation de référence est définie par la classe IV, qui constitue la sous-population la plus importante en nombre à l’intérieur de l’échantillon (45 %), et correspond à une orientation des préférences centrée sur la musique de variété [15]. L’estimation du modèle conduit ainsi à spécifier les facteurs de distanciation à l’égard de cette orientation la plus commune du goût musical, qui est décrite par le profil retenu en modalité de référence [16].
La primauté de l’âge et du capital culturel
Afin de hiérarchiser l’effet des variables indépendantes introduites dans le modèle, on compare dans un premier temps la qualité de l’ajustement d’une série de modèles emboîtés obtenus par retrait successif d’une variable au modèle complet incluant l’ensemble des variables [17]. La hiérarchisation des variables issues de la comparaison des modèles contraints et du modèle complet fait principalement ressortir l’effet de l’âge dans la distribution des préférences musicales enregistrées dans l’enquête sur les pratiques culturelles. C’est en effet au retrait de cette variable qu’est associée la plus forte dégradation par degré de liberté de la qualité de l’ajustement du modèle aux données. La composante générationnelle de la stratification sociale des goûts, que suggérait déjà l’analyse factorielle, se trouve ainsi validée par l’analyse toutes choses égales par ailleurs, qui souligne aussi la primauté de l’effet de cette variable sur celui des autres variables socio-démographiques généralement mises en avant dans la littérature consacrée à la sociologie des goûts.
La comparaison des modèles indique secondairement que le retrait du diplôme, ainsi, dans une moindre mesure, que celui du revenu, induisent une dégradation de la qualité de l’ajustement plus importante que celle causée par le retrait de la variable d’origine sociale. L’ordre des variables suggéré par le test d’ajustement de chaque modèle aux données affaiblit de ce point de vue la théorie de l’habitus. La distribution des goûts apparaît significativement liée à l’origine sociale, mais l’effet des ressources culturelles et, secondairement, économiques dont disposent les individus semble en effet prévaloir sur celui de la socialisation primaire. L’orientation des préférences apparaît en ce sens prioritairement comme une attitude construite et non comme le reflet pur et simple d’un héritage passif.
Enfin, l’ordre des paramètres déduit du test d’ajustement montre que, de toutes les variables prises en compte, la catégorie socioprofessionnelle est celle dont l’omission affecte le moins la qualité d’ajustement du modèle aux données. Selon ce critère, la catégorie socioprofessionnelle des individus paraît notamment affecter plus modestement l’orientation des préférences que ne le fait leur compétence musicale. L’effet de cette dernière variable, qui distingue les non-musiciens, c’est-à-dire les individus qui n’ont jamais eu ni pratique instrumentale, ni pratique chorale et n’ont reçu aucune formation spécifique dans ce domaine, de ceux qui ont reçu à un moment ou un autre un enseignement musical spécialisé (école de musique, conservatoire, cours particulier) ou ont appris seul la pratique d’un instrument, dans le cadre familial ou avec des amis, autorise de ce fait une interprétation de la distribution des préférences qui relâche la conception hétéronome de la stratification des préférences qui prévaut généralement dans la sociologie des goûts artistiques (Bourdieu, 1979 ; Di Maggio, 1987).
Génération, âge et orientation des préférences musicales
L’importance de l’effet global de l’âge mis en évidence par le test d’ajustement demande à être précisée. On considère à cette fin deux modèles successifs, dont le premier correspond au modèle saturé du test d’ajustement, auquel le second ajoute deux termes d’interaction : un terme d’interaction âge× diplôme, d’une part, et un terme d’interaction âge× pcs, d’autre part (Tableaux IVa et IVb). Du premier modèle, il ressort que l’effet global de l’âge ne semble pas s’exercer de manière univoque. L’avancée dans le cycle de vie produit en effet un écart à la situation de référence qui se manifeste alternativement par l’attrait pour les genres savants (classe I) et par l’attrait pour les usages les plus classiquement fonctionnels de la musique (classe II), voire par le retrait pur et simple de l’univers de la consommation musicale (classe V). Inversement, le signe négatif du paramètre associé à l’effet de l’âge pour la classe III suggère que l’éclectisme « contre-culturel » attaché à ce profil constitue bien en soi un attribut de la jeunesse, puisque la probabilité d’appartenir à cette classe décroît avec l’âge (Tableau IVa).
Dans le second modèle, l’ajout des termes d’interaction permet de préciser l’effet du diplôme et de la pcs en un sens qui éclaire la portée du modèle Omnivore/Univore dans l’analyse de la distribution des préférences musicales (Tableau IVb). L’examen des paramètres estimés par ce second modèle suggère en effet une différenciation générationnelle des effets de légitimité culturelle qui souligne la contingence historique des deux modèles théoriques discutés dans cet article.
L’atténuation de l’effet du capital culturel au sein des générations de la massification scolaire
Le diplôme exerce un effet séparateur très marqué en ce qui concerne l’attrait pour la musique savante (classe I), et cet effet, qui apparaît dans le modèle sans terme d’interaction âge× diplôme (Tableau IVa), résiste à son introduction dans le modèle suivant (Tableau IVb). La probabilité d’appartenir à cette classe d’individus passe en effet de 19 à près de 40 %, toutes choses égales par ailleurs, pour les bacheliers et diplômés de l’enseignement supérieur. Cet effet du diplôme est toutefois assez délicat à interpréter. La musique savante n’appartenant pas au même titre que la littérature classique à l’univers de la culture scolaire, on conçoit mal en quoi peut consister le rôle de l’école en la matière, d’autant plus que celle-ci abrite parallèlement des formes de sociabilités qui, en matière musicale, sont les principaux vecteurs de diffusion des modes juvéniles et des mouvements contre-culturels. On peut bien sûr penser ici au mécanisme d’« assignation statutaire » décrit par Bourdieu dans La distinction, en vertu duquel la minorité d’élèves issus des classes populaires se serait traditionnellement trouvée encouragée à adopter les normes culturelles du milieu auquel le succès scolaire leur donnait accès (celui des « héritiers »), ce mécanisme opérant ainsi paradoxalement de la manière la plus visible dans les domaines les plus éloignés de l’univers scolaire proprement dit (Bourdieu, 1979). Autrement dit, l’effet apparent du capital culturel masquerait l’influence de la socialisation scolaire et de la morphologie du groupe des pairs.


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À cet égard, le terme d’interaction âge× diplôme introduit dans le modèle développé dans le Tableau IVb suggère que l’effet du diplôme s’est vraisemblablement modifié au fil du temps. La significativité, pour la classe I, du paramètre associé à ce terme d’interaction indique en effet que l’influence positive du diplôme se renforce avec l’âge, ce qui signifie aussi, a contrario, que l’effet propre du capital culturel sur l’orientation « savante » des préférences musicales s’atténue pour les membres des jeunes générations, sans qu’il y ait lieu d’incriminer en la matière un quelconque déclin de la fonction de l’institution scolaire, dans un domaine où elle a toujours été assez largement défaillante. Il est vraisemblable, en revanche, que la massification scolaire, en rompant l’homogénéité sociale et culturelle du recrutement des établissements d’enseignement secondaire, ait contribué à un affaiblissement progressif du mécanisme d’assignation statutaire évoqué par Bourdieu, auquel l’effet du diplôme ne se réduit toutefois pas, puisqu’il subsiste à âge contrôlé, par-delà les transformations de la structure sociale du public scolaire.
L’émergence de la figure de l’omnivore au sein des classes supérieures : une affaire de générations
Les paramètres estimés par le modèle présenté dans le Tableau IVa confirment que le goût pour la musique savante constitue bien un attribut des classes supérieures, que l’on se place sur l’échelle du capital culturel (diplôme), sur celle du capital social (origine sociale et catégorie socioprofessionnelle) ou sur celle du capital économique (revenu). Le revenu affecte à cet égard en sens contraire les probabilités d’appartenir aux classes I et V, l’absence de consommation musicale apparaissant nettement comme un attribut des revenus les plus modestes. Cette dimension proprement économique de la différenciation des comportements, dont il n’est pas toujours fait grand cas dans la sociologie des pratiques culturelles, rappelle que les préférences saisies par les statistiques culturelles, qu’il s’agisse d’écoute de musique enregistrée, comme c’est le cas ici, ou de fréquentation des concerts, s’appuient sur des consommations de biens et services, et que celles-ci sont affectées d’une forte élasticité-revenu. Elle suggère aussi que la contrainte économique ne joue pas avec la même force selon les genres musicaux de prédilection, ce qui peut être relié à la différenciation des modes de diffusion des différents styles musicaux. De ce point de vue, le goût « savant » est sans doute plus fortement lié à l’achat de disques que le goût pour la musique de variété et l’ensemble des musiques actuelles, dont le principal vecteur est la radio.
L’estimation des paramètres du modèle logistique permet au demeurant de séparer les effets de ces différentes espèces de capitaux, et suggère la cumulativité de leurs influences. En outre, l’introduction d’un terme d’interaction âge× diplôme et d’un terme d’interaction âge× pcs ne neutralise aucun des effets mis en évidence par le modèle précédent en ce qui concerne le rangement dans la classe I (Tableau IVb). La catégorie socioprofessionnelle en particulier, qui en soi contribue globalement assez faiblement, comme on l’a vu, à l’orientation des préférences musicales, reste un paramètre prépondérant en ce qui concerne le profil de préférence associé à la classe I, puisque la probabilité d’être rangé dans cette classe est doublée pour les cadres supérieurs (Tableau IVb). En d’autres termes, les frontières de la légitimité culturelle évoluent au fil des générations, comme le suggère la liste des genres musicaux caractéristiques de la classe I (musique classique, opéra, jazz), mais l’orientation légitimiste du goût musical des membres des classes supérieures demeure.
Pour autant, le modèle présenté dans le Tableau IVa suggère parallèlement l’existence, au sein des classes supérieures, d’un autre profil, beaucoup moins conforme au modèle de la légitimité culturelle. Le fait d’appartenir à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures accroît en effet très substantiellement la probabilité d’être rangé dans la classe III, dont les caractéristiques sur le plan des goûts musicaux exprimés se situent nettement en dehors de la sphère de la musique savante, et cette probabilité est aussi accrue par l’origine sociale supérieure. Ainsi, les classes supérieures se caractériseraient alternativement par un penchant à la légitimité culturelle et par un penchant à la tolérance esthétique et aux mouvements contre-culturels (Inglehart, 1990) conformes à la figure de l’omnivore théorisée par Peterson. Ce penchant à la tolérance esthétique peut être rapproché de la diversité des milieux sociaux avec lesquels les membres des classes supérieures sont en contact, de par leurs activités professionnelles notamment (Peterson, 1992 ; Bryson, 1996). De ce point de vue, la nature de l’effet de la catégorie socio-professionnelle limite la portée du modèle de l’habitus. L’orientation des préférences n’est en effet pas seulement corrélée au capital culturel et à l’origine sociale. Elle se construit aussi partiellement à l’âge adulte et reflète notamment les caractéristiques de l’environnement social et professionnel des individus. À la différence du profil associé à la classe I, ces effets sont cependant neutralisés par l’introduction dans le modèle suivant (Tableau IVb) du terme d’interaction âge× pcs. Tout indique, autrement dit, que le profil de préférence associé à cette classe relève avant tout d’une composante générationnelle. On peut secondairement relever que l’orientation des préférences oppose la composante masculine du profil associé à la classe III à la composante féminine du profil associé à la classe I (Tableau IVb).
L’effet propre de la compétence musicale
L’estimation des paramètres de l’orientation des préférences musicales fait en dernier lieu ressortir l’influence de la compétence musicale et de ses modalités d’acquisition. La robustesse de cet effet, qui résiste au contrôle par l’ensemble des variables socio-démographiques introduites dans le modèle présenté au Tableau IVb, interdit d’envisager l’acquisition de cette compétence spécifique comme un avatar de l’origine sociale. Bien que les chances d’accès à cette compétence non dispensée dans le cadre de la scolarité obligatoire soient à l’évidence très inégalement distribuées selon les groupes sociaux, elle n’en exerce pas moins un effet propre qui, à la différence du capital culturel, ne se manifeste pas seulement dans l’attrait pour les genres savants. Celle-ci accroît aussi significativement la probabilité d’appartenir aux classes II et III. Dans le premier cas, l’effet de la compétence musicale s’exerce en l’absence de tout effet significatif autre que celui de l’âge. L’attrait pour les genres musicaux caractéristiques de ce profil, distants tout à la fois du pôle de la culture savante et de celui de l’industrie de la culture de masse, peut être rapproché de ce point de vue de la subsistance de formes non académiques d’acculturation musicale (harmonies, fanfares, orchestres de bal) qui ont joué dans le passé un rôle essentiel dans la formation de la culture musicale des classes populaires (Gumplowicz, 1987). Dans le second cas, l’effet de cette variable s’exerce en l’absence d’effet significatif du capital culturel, de l’origine sociale et du statut socioprofessionnel. En la matière, l’apprentissage autodidacte prime la formation académique, comme le montre la comparaison des effets marginaux associés à ces deux modalités d’acquisition de la compétence musicale (Tableau IVb), ce qui tend à renforcer la dimension contre-culturelle de ce profil, que met aussi généralement en relief la littérature consacrée à la formation des musiciens de rock (Bennett, 1980 ; Mignon et Hennion, 1991). Plus généralement, cette influence de la pratique musicale présente ou passée est à rapprocher de l’influence générale de l’exposition aux arts par la pratique, en particulier dans l’enfance, dans l’orientation des habitudes culturelles (Abbé-Decarroux, 1993).
Trois remarques en guise de conclusion. En premier lieu, lorsqu’elle est appréhendée à partir d’une nomenclature des genres, l’orientation des préférences musicales n’autorise pas de segmentation fine des univers symboliques des différents groupes sociaux. Si les cadres supérieurs se distinguent nettement des autres catégories par la diversité de leurs préférences et par une plus grande familiarité avec la musique savante, l’appréhension de la stratification des préférences à partir d’une nomenclature de ce type fait pour le reste ressortir le constat d’une assez grande homogénéité des classes moyennes et populaires dont l’environnement musical apparaît pour l’essentiel dominé par la catégorie générique des variétés, ce qui contraste avec la très grande segmentation des goûts populaires qui prévaut dans d’autres sociétés occidentales, en particulier dans la société nord-américaine (Peterson et Simkus, 1992 ; Peterson et Kern, 1996 ; Bryson, 1996). Cette unité peut être interprétée comme le produit d’un effet de nomenclature, et l’on s’attend alors à ce qu’elle ne résiste pas à l’adoption d’un découpage des genres plus fin. On peut alternativement considérer que les facteurs ethniques et communautaires, qui constituent les principaux facteurs de segmentation culturelle des classes populaires américaines, ne connaissent pas d’équivalent dans la société française, où le principal facteur de segmentation des préférences demeure d’ordre générationnel. Toutefois, les conclusions auxquelles nous parvenons soulignent implicitement les limites d’une approche de la diversité des modes de réception de la musique confinée à un découpage par genres, et appellent des prolongements empiriques qui prennent appui sur la variété des formes d’appropriation de la musique (Hennion, Maisonneuve et Gomart, 2000). Plus généralement, la sociologie des pratiques culturelles, lorsqu’elle se fonde sur des données d’enquête quantitatives, s’appuie sur des indicateurs qui ne permettent pas véritablement de distinguer consommation et réception des œuvres (Passeron, 1991), or le jeu des différenciations sociales dans les pratiques culturelles passe au moins autant par les objets consommés que par les manières de les consommer et les finalités poursuivies par cette consommation.
En deuxième lieu, l’hypothèse de Peterson est confirmée sur les données françaises mais elle ne constitue pas à proprement parler une alternative au modèle de la légitimité culturelle et de la distinction, auquel elle ajoute en quelque sorte une dimension supplémentaire. Les frontières symboliques que les préférences musicales tracent entre les groupes sociaux se complexifient, sans véritablement s’affaiblir. Le périmètre de la musique savante se recompose mais il ne se dilue pas dans l’industrie de la culture de masse. Globalement, les classes supérieures cultivées tendent à se démarquer nettement du « goût moyen », caractérisé par l’écoute exclusive de la musique de variété, et adhèrent en beaucoup plus grand nombre à une forme d’éclectisme éclairé qui combine le goût de la musique classique et de l’opéra et l’attrait pour des genres situés à la périphérie du domaine de la musique savante, comme le jazz, en particulier. Au total, cet éclectisme éclairé met en œuvre les mêmes ressources sociales et culturelles que celles décrites dans La distinction. Au regard des données de l’enquête sur les pratiques culturelles de 1997 en matière de goûts musicaux, il n’est donc pas possible de conclure que le modèle de la légitimité culturelle constituerait le reflet d’une époque révolue. La réévaluation nécessaire du modèle théorique proposé par la sociologie du goût défendue par Bourdieu se situe en fait à un autre niveau, et il s’agit de la troisième remarque qu’appelle l’examen des facteurs sociaux de la différenciation des préférences musicales dans l’enquête sur les pratiques culturelles des Français.
Si l’analyse sur les données françaises confirme la robustesse du lien entre les caractéristiques sociales et l’orientation des préférences musicales des individus, celui-ci apparaît sensiblement moins consistant que ne le suggère la théorie de l’habitus. L’expression des goûts musicaux, qui apparaît aussi spécifiquement liée à la compétence musicale des acteurs, n’est de fait réductible ni à une ressource de communication et de marquage symbolique des identités sociales, ni à l’effet d’un schème générateur transposable d’un ordre de pratiques à un autre. En ce sens, l’analyse des facteurs de différenciation des préférences musicales souligne l’importance de la transmission explicite des compétences qui interviennent dans la formation des goûts. Ce qui se joue dans la différenciation sociale des goûts, ce ne sont donc pas seulement des jeux de domination symbolique et d’arbitraire culturel mais, plus simplement, l’inégale répartition de compétences génériques (capital scolaire) et de compétences spécifiquement orientées (compétence musicale, en l’occurrence). Le rôle de l’apprentissage, sous toutes ses formes, ne peut en être que conforté, ce qui indique l’espace qui demeure ouvert aux politiques de la culture et de l’éducation.


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ANNEXE B. – Test d’ajustement et hiérarchie des variables introduites dans le modèle Logit
Pour les sept modèles décrits dans le Tableau a, on procède à un test qui mesure la dégradation de la qualité de l’ajustement consécutif au retrait successif de chacune des variables introduites dans le modèle complet. Cette mesure est calculée sur la base du log-vraisemblance associé à chaque modèle (– 2 Log L, noté ici L’), qui figure dans la deuxième colonne du Tableau b. On reporte dans la cinquième colonne de ce tableau la différence entre L’et L, L mesurant le log-vraisemblance du modèle complet. Cette différence est distribuée selon une loi du χ2, dont le nombre de degrés de liberté, égal à la différence entre le nombre de degrés de liberté du modèle complet et celui du modèle contraint (ddl-ddl’), traduit la réduction du nombre de paramètres estimés pour chaque modèle par référence au modèle complet. Le test présenté dans la septième colonne indique la significativité de la dégradation associée au retrait de chacune des variables. Une dernière manipulation, qui figure dans la colonne suivante, consiste à rapporter la différence L’-L à la différence ddl-ddl’, ce rapport fournissant une mesure par degré de liberté de la dégradation subie dans la qualité de l’ajustement du modèle aux données lors du retrait de chaque variable. La comparaison des valeurs figurant dans la dernière colonne du tableau permet de ce fait de hiérarchiser la contribution apportée par chaque variable à la qualité de l’ajustement. Plus la valeur reportée est élevée, plus cette contribution peut être considérée comme importante.

TABLEAU a.
Description des modèles
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TABLEAU a. – Description des modèles Modèle complet : Log Pj = bj0+bj1SEXE+bj2ÂGE+bj3DIPLÔME+bj4PCS+bj5REVENU+ P1bj6ORIGINE+bjMUSI Modèle 1 (sans la variable SEXE) : Log Pj = bj0+bj2ÂGE+bj3DIPLÔME+bj4PCS+ P1bj5REVENU+bj6ORIGINE+bj7MUSI Modèle 2 (sans la variable ÂGE) : Log Pj = bj0+bj1SEXE+bj3DIPLÔME+bj4PCS+ P1bj5REVENU+bj6ORIGINE+bj7MUSI Modèle 3 (sans la variable DIPLÔME) : Log Pj = bj0+bj1SEXE+bj2ÂGE+bj4PCS+ P1bj5REVENU+bj6ORIGINE+bj7MUSI Modèle 4 (sans la variable PCS) : Log Pj = bj0+bj1SEXE+bj2ÂGE+bj3DIPLÔME+ P1bj5REVENU+bj6ORIGINE+bj7MUSI Modèle 5 (sans la variable REVENU) : Log Pj = bj0+bj1SEXE+bj2ÂGE+bj3DIPLÔME+ P1bj4PCS+bj6ORIGINE+bj7MUSI Modèle 6 (sans la variable ORIGINE) : Log Pj = bj0+bj1SEXE+bj2ÂGE+bj3DIPLÔME+ P1bj4PCS+bj5REVENU+bj7MUSI Modèle 7 (sans la variable MUSI – compétence musicale) : Log Pj = bj0+bj1SEXE+bj2ÂGE+ P1bj3DIPLÔME+bj4PCS+bj5REVENU+bj6ORIGINE


TABLEAU b.
Test d’ajustement des modèles
IMGIMGTABLEAU b. – Test d’ajustement des m...IMGIMF
TABLEAU b. – Test d’ajustement des modèles L L' ddl ddl' L'-L ddl-ddl'p (L'-L)/(ddl-ddl') Modèle complet 9757 64 Modèle 1 9780 60 23 4 <,0001 5,8 Modèle 2 10251 60 495 4 < ,0001 123,7 Modèle 3 9807 60 51 4 < ,0001 12,7 Modèle 4 9866 32 109 32 < ,0001 3,4 Modèle 5 9831 56 74 8 < ,0001 9,3 Modèle 6 9793 60 36 4 < ,0001 9,1 Modèle 7 9806 56 49 8 < ,0001 6,1

 
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NOTES
 
[(1)]Ce point rend du reste la comparaison des données des quatre enquêtes du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français de 1974,1981,1988 et 1997 particulièrement délicate, car la nomenclature des genres musicaux est affectée d’une certaine instabilité d’une édition à l’autre.
[(2)]Ce texte constitue une version retravaillée d’une communication donnée en juillet 2002 à Brisbane dans le cadre du XVe congrès de l’Association Internationale de Sociologie. Il a fortement bénéficié à cette occasion des c onseils et comm enta ir es de Louis-Andr é Vallet, que je tiens à remercier, ainsi qu’Olivier Donnat et Irène Fournier Mearelli, qui m’ont permis d’accéder aux données de l’enquête 1997 sur les pratiques culturelles des Français, et Ionela Roharik, pour l’aide technique et les suggestions qu’elle m’a apportées tout au long de ce travail. Toutes les imperfections de ce texte restent bien entendu de la seule responsabilité de l’auteur.
[(3)]Ainsi, s elon J ean-Cla ude Passer on « [l’]asymétrie des échanges symboliques ne se voit jamais autant que dans le privilège de symétrie dont disposent les dominants, qui peuvent à la fois puiser dans l’indignité culturelle des pratiques dominées le sentiment de leur propre dignité et dignifier en daignant les emprunter les pratiques indignes, redoublant ainsi, par l’exercice de ce pouvoir de réhabilitation, la certitude de leur légitimité. Pour dire les choses plus crûment, il n’y a pas lieu de décrire comme regard fasciné par la valeur ou la beauté de la culture populaire ce qui n’est jamais chez les dominants que l’exercice d’un droit de cuissage symbolique » (Grignon et Passeron, 1989, p. 61).
[(4)]Enquête réalisée en mars et avril 1997 auprès d’un échantillon de 4 353 personnes, constitué selon la méthode des quotas. Pour une présentation complète de la méthodologie de l’enquête et de la structure de l’échantillon, voir Donnat (1997).
[(5)]On accorde dans la suite de l’analyse une importance particulière à la distinction entre bacheliers et non-bacheliers. Il s’agit donc de faire en sorte, par cette restriction, de ne pas traiter de manière identique les individus « définitivement » non-bacheliers et les adolescents « non encore » bachelie