2003
Revue française de sociologie
Chanteuse de jazz n’est point métier d’homme
L’accord imparfait entre voix et instrument
[*]
Marie BUSCATTO
Laboratoire Georges Friedmann Université de Paris I-Panthéon Sorbonne – CNRS 16, boulevard Carnot – 92340 Bourg-la-Reine
Une double différenciation sexuelle traverse le monde du jazz français. Alors que le jazz
est un monde d’hommes, les chanteurs sont d’abord des femmes. Mais surtout, les chanteuses sont situées aux échelons inférieurs de la renommée et de la valeur musicales. Une
enquête ethnographique saisit au cœur même de la pratique musicale trois processus sociaux
produisant et légitimant cette hiérarchisation « sexuelle ». Des conceptions sexuées de la
musique séparent instrumentistes et chanteuses. Quand elles s’attachent à interpréter, les
instrumentistes rêvent de composer, associant les chanteuses au jazz commercial, dénigré et
dévalorisé. Des conventions sociales, langagières et musicales « masculines » guident les
relations de travail, rendant difficiles l’accès et le maintien des femmes chanteuses sur le
marché de l’emploi musical du jazz. Des stéréotypes féminins, partagés par l’essentiel des
musiciens, rendent les femmes chanteuses peu « employables » et les enferment dans des
positions musicales illégitimes. Une hiérarchisation conflictuelle s’instaure ainsi alors
même qu’une grande majorité de ces musiciens aspire à vivre une « parité » harmonieuse.
A dual sexual differentiation is crossing the world of French jazz. While jazz is a world of
men, the singers are first and foremost women. More especially, the lady singers are positioned at
lower levels of musical renown and value. An ethnographical study has detected at the very heart
of musical practice three social processes which generate and legitimize this « sexual » hierarchization. Sexual musical concepts separate instrumentalists from singers. Where a lady places
importance in the interpretation, the instrumentalists dream of composing, and this associates
lady singers with commercial jazz, which is disparaging and demeaning. « Male » social conventions in the style of language and music guide work relations, making it difficult for lady singers
to find and keep a lady-singer position in the jazz-music job market. Female stereotypes, shared
by a majority of musicians, make the lady singer barely “employable” and finally put her in illegitimate musical positions. A conflictual hierarchization sets in, even though there is a large
majority of these musicians who wish to live in harmonious parity.
Eine doppelte Geschlechtsunterscheidung geht durch die Welt des französischen Jazz.
Während der Jazz eine Männerwelt ist, sind die Sänger zumeist Frauen. Vor allem stehen jedoch
die Sängerinnen auf den niedrigsten Stufen der Berühmtheit und des musikalischen Wertes. Eine
ethnographische Untersuchung erfaßt gerade im Herzen der musikalischen Praxis drei soziale
Vorgänge, die diese « geschlechtliche » Hierarchisierung produzieren und legitimieren.
Geschlechtsabhängige Konzeptionen der Musik trennen Instrumentalisten und Sängerinnen.
Wenn sie als Interpreten wirken, träumen die Instrumentalisten davon, zu komponieren, wobei sie
die Sängerinnen mit einem kommerziellen, herabgewürdigten und entwerteten Jazz verbinden.
« Männliche » soziale, linguistische und musikalische Bräuche regulieren die Arbeitsverhältnisse, die den Zugang und den Fortbestand der Sängerinnen auf dem musikalischen
Arbeitsmarkt des Jazz erschweren. Dank weiblichen Stereotypen, die durch die meisten Musiker
geteilt werden, sind die Frauen auf dem Jazz Arbeitsmarkt wenig « brauchbar » und werden in
illegitimen musikalischen Positionen eingesperrt. Damit wird eine konfliktuelle Hierarchisierung
eingeführt, während jedoch eine große Mehrheit dieser Musiker eine harmonische « Parität »
leben möchte.
Una diferencia sexual doble atravieza el mundo musical del jaz frances. Mientras que el jaz
está constituído por un mundo de hombres, sus interpretes son en primer lugar las mujeres. A
pesar de ello, estas cantantes están ubicadas en las escalas inferiores de la fama y del valor
musical. Una encuesta etnográfica desde el centro mismo de esta práctica musical extrae tres
procesos sociales que producen y legitiman esta jerarquización « sexual ». Las concepciones
sexuales de esta música separan instrumentos y cantantes. Cuando ellas se dedican a interpretar,
los instrumentistas sueñan con componer, asociando a las cantantes al jaz comercial muy denigrado y desvalorizado. Las convenciones sociales musicales y de lenguaje « masculins » guian
las relaciones de trabajo, haciendo difícil el acceso y la vigencia de estas cantantes en el mercado
del empleo musical del jaz. Los estereotipos femeninos, compartidos por lo esencial de los
músicos, hacen que las cantantes sean poco « empleables » encerrándolas en posiciones musicales ilegítimas. Una jerarquización conflictiva se instaura así, aunque una gran mayoría de esos
músicos aspira a vivir una armoniosa igualdad.
« Laurence Allison, Carole Escoffier, Anne Ducros : trois chanteuses depuis longtemps appréciées dans le monde des clubs, des festivals, des ateliers vocaux mais qui
n’ont pas atteint la grande notoriété, sans doute parce qu’elles ne jouent pas le jeu de la féminité décolletée, et aussi parce qu’elles ont du jazz une conception rigoureuse. »
[1]
Ces quelques mots de Michel Contat révèlent au plus près la double différenciation sexuelle à l’œuvre sur la petite planète du jazz français – petite par
le nombre de musiciens
[2] comme par l’audience
[3]. Alors que le jazz est un
monde d’hommes – plus de 95 % des musiciens de jazz français sont des
hommes
[4] – les chanteurs sont d’abord des femmes – 70 % des chanteurs
sont des chanteuses
[5]. Mais surtout, même les chanteuses françaises les plus
reconnues par leurs collègues ont une faible notoriété publique et ne vivent
jamais principalement de leur art. En d’autres termes, elles se situent dans les
sphères inférieures de la « hiérarchie informelle des emplois qui prend en
compte les revenus, les horaires de travail et la réputation professionnelle que
lui attribue la communauté musicale » (Becker, 1988, p. 128).
Cette double différenciation sexuelle fait l’objet de multiples discours au
sein du monde du jazz. Tel Michel Contat, les critiques réputés attirent régulièrement l’attention sur les femmes
[6] et les « filles »
[7] de « qualité », sur
les rares instrumentistes femmes de renom
[8]. Une grande majorité de musiciens s’affirme en faveur d’une plus grande présence féminine, à l’image de
cet instrumentiste qui déclare : « J’ai un regret, que le jazz ne soit pas plus
féminin. Si c’était possible, je serais partisan de la parité. »
[9]. Comme l’a
montré Howard Becker au sujet des jazzmen américains (Becker, 1988,
p. 111), tout phénomène pouvant relever d’une discrimination – sociale,
ethnique ou sexuelle – est dénoncé par les musiciens français qui la jugent
contraire à l’esprit de liberté et de créativité du jazz. Comment alors expliquer
que non seulement « des domaines sexués se reconstituent dans des espaces
mixtes » (Cacouault-Bitaud, 2001, p. 95) mais surtout que cette différenciation sexuelle entre musiciens se traduise par une hiérarchisation musicale,
sociale et économique qui se réalise au détriment des unes – les chanteuses –
par rapport aux autres – les instrumentistes
[10] ?
Deux approches principales permettent d’expliquer les phénomènes de
différenciation sexuelle dans le champ artistique. L’étude des trajectoires
socioprofessionnelles des artistes appréhende au mieux les moments –
l’enfance, l’école, en cours de carrière –, les croyances sociétales – une
conception sexuée de l’instrument et de sa pratique – ou encore les logiques
de l’activité artistique – disponibilité horaire, fonctionnement des réseaux
sociaux – qui sous-tendent la différenciation sexuelle. Cette approche saisit de
manière éclairante la moindre présence des femmes dans un champ artistique
comme l’ont montré Dominique Pasquier pour les artistes peintres (Pasquier,
1983) ou Hyacinthe Ravet (2000) pour les clarinettistes d’orchestres symphoniques. Elle explique la première forme de différenciation sexuelle à l’œuvre
dans le jazz : des femmes chanteuses, des hommes instrumentistes. Mais cette
perspective n’appréhende pas les processus de production et de légitimation
de la hiérarchisation musicale qui l’accompagne, situant les chanteuses aux
échelons les plus bas de la renommée musicale et des conditions
d’emploi
[11].
D’où l’approche interactionniste choisie, qui voit dans la rencontre entre
instrumentistes et chanteuses, dans l’interaction musicale entre ces deux catégories de musiciens, le lieu principal de réalisation, d’expression et de négociation de cette hiérarchisation sexuée. « It is here that sex-class makes itself,
here in the organization of face-to-face interaction, for here understanding
about sex-based dominance can be employed as a means of deciding who
decides, who leads, and who follows. »
[12]. Dans cette rencontre se négocient aussi bien les règles qui guident le jeu collectif entre les musiciens que
les termes de la bonne musique à jouer. Dans ce moment se définissent les
conventions esthétiques, musicales et sociales qui orientent les relations entre
musiciens tout comme se construit la matière musicale
[13] dans laquelle
prennent sens et se révèlent les faits musicaux. Cette approche méthodologique s’avère d’autant plus nécessaire que l’essentiel des instrumentistes, des
critiques ou des producteurs de jazz appellent de leurs vœux une coopération
musicale active, fructueuse et équilibrée avec de « vraies » chanteuses. On ne
tente pas ici d’identifier des mécanismes explicites de discrimination ou de
ségrégation envers les chanteuses, mais plutôt de révéler des processus
sociaux implicites de hiérarchisation entre les musiciens de jazz qui situent
« naturellement » les chanteuses, même les plus reconnues, aux échelons inférieurs de la scène du jazz français.
Nous chercherons donc à saisir, au cœur même de la pratique musicale, les
modalités de production et de légitimation de la hiérarchisation qui s’opère
« naturellement » entre chanteuses et instrumentistes sur la scène du jazz française. Nos analyses se fonderont principalement sur une enquête ethnographique menée pendant quatre années auprès de soixante-dix-sept musiciens de
jazz professionnels aux instruments, styles musicaux, niveaux de réputation et
d’ancienneté professionnelle variés. Afin de mieux saisir l’imaginaire qui
accompagne les pratiques et les paroles observées, ce matériau ethnographique sera complété par les entretiens effectués au cours de l’année 2001
auprès de vingt musiciens et une lecture systématique de la presse spécialisée
[14]. Les conditions d’enquête ainsi que les caractéristiques socioprofessionnelles des musiciens observés sont détaillées dans l’annexe méthodologique.
L’analyse des conditions d’emploi et de travail des chanteuses de jazz les
situe aux échelons les moins élevés de la hiérarchie économique, sociale et
musicale du monde du jazz français. Trois processus sociaux se complètent
alors pour produire et légitimer cette hiérarchisation musicale. Des conceptions sexuées de la musique séparant instrumentistes et chanteuses régissent
en partie cette valorisation négative des chanteuses. Quand les chanteuses
s’attachent à interpréter, les instrumentistes rêvent de composer, associant les
chanteuses au jazz commercial, dénigré et dévalorisé dans le monde du jazz
français. Cette explication esthétique, malgré sa relative efficacité, ne suffit
pas à comprendre les nombreuses exceptions rencontrées tout au long de notre
enquête. Des conventions sociales, langagières et musicales « masculines »
guident les relations de travail, rendant difficiles l’accès et le maintien des
femmes chanteuses sur le marché de l’emploi musical du jazz. Des stéréotypes féminins, partagés par l’essentiel des musiciens rencontrés, rendent les
femmes chanteuses peu « employables » et les enferment dans des positions
musicales peu légitimes.
La hiérarchisation négative des chanteuses de jazz
Précarité structurelle de l’emploi
[15]
Le statut d’intermittent du spectacle
[16] se trouve au cœur du fonctionnement du marché de l’emploi dans lequel évoluent les musiciens de jazz, organisant une « précarité structurelle de l’emploi ». Pour des raisons
économiques et sociales, le marché de l’emploi des musiciens de jazz apparaît
instable, concurrentiel et fragile
[17].
Les engagements courts se multiplient, le concert unique payé au
cachet
[18] étant devenu l’unité de compte principale de l’activité du musicien de jazz. Un groupe de jazz qui tourne bien joue rarement plus de dix fois
par an, obligeant les musiciens à participer à diverses formations. La plupart
des musiciens observés joue ainsi dans une dizaine de groupes dans l’année,
de la date occasionnelle comme remplaçant d’un titulaire absent au groupe
constitué qui tourne sur un répertoire précis, enregistre des disques et bénéficie d’une notoriété établie dans le monde du jazz. La multiplication des
prétendants à l’entrée sur ce marché saturé oblige également une majorité de
ces musiciens à développer un effort soutenu de recherche d’engagements et
de participations à de nouveaux groupes comme titulaires et remplaçants. La
faiblesse de ce secteur musical dans le marché du disque implique que ce
dernier reste une ressource financière mineure. La pratique généralisée du
travail au noir (les musiciens rencontrés parlent d’environ une date sur deux
qui n’est pas déclarée) amène tout musicien à doubler le chiffre officiel de
concerts réalisés afin d’obtenir le statut d’intermittent du spectacle. Autant
d’éléments qui obligent les musiciens à multiplier les engagements, voire,
pour les moins renommés, à diversifier leurs activités dans des secteurs périphériques (enseignement, animation d’événements, musiques différentes).
Pour gérer cette précarité, les musiciens de jazz circulent au sein de
réseaux informels d’affinités qui assurent leur coopération régulière (Becker,
1988). Ces réseaux sont avant tout construits sur un clivage stylistique relativement étanche entre jazz « traditionnel » (les styles joués sont antérieurs au
bebop : middle jazz, swing ou New Orleans), jazz « moderne » (les styles
joués sont postérieurs au bebop : hard bop, ouvert, neo bop ou post hard bop)
et « musiques improvisées » (situées aux frontières du jazz, de la musique
contemporaine et des musiques du monde). L’emploi d’un musicien dépend
alors de son niveau d’insertion et de réputation au sein de l’un de ces réseaux.
Pour tout musicien, vivre principalement du jazz suppose donc d’être à la
fois leader d’un groupe et recruté par d’autres pour jouer à leurs côtés comme
sideman. Tout groupe de jazz est en effet organisé par un leader qui recrute
les musiciens – les sidemen – choisit le répertoire (compositions ou standards), trouve les gigs, organise les enregistrements et la diffusion des
disques. Quand ils sont appelés, les sidemen sont censés se mettre au service
de la musique proposée par le leader. Afin de vivre principalement du jazz,
tout musicien doit donc assurer la position de leader pour un maximum de
deux ou trois groupes de jazz et être recruté comme sideman dans plusieurs
groupes aux configurations variées – du concert-soliste au Big Band structuré
– pour les autres occasions de jeu
[19].
Les chanteuses ne vivent pas du jazz
Or, les chanteuses, à l’inverse de tous les instrumentistes rencontrés, ne
sont presque jamais appelées par d’autres musiciens pour participer comme
sidewomen à leur groupe
[20]. En d’autres termes, même quand elles connaissent de nombreux musiciens, elles ne sont pas considérées par eux comme
participant au fonctionnement effectif de l’un des réseaux sociaux qui organisent l’emploi des musiciens de jazz français. Les exceptions à cette règle sont
la participation à un groupe de jazz vocal ou à un Big Band traditionnel. Mais
ces exceptions sont trop rares pour assurer aux chanteuses un emploi stable
dans le temps. Toutes les chanteuses observées appartenaient ou avaient
appartenu à un tel groupe sur une ou plusieurs années. Mais même pour les
plus réputées, cela ne suffisait jamais à les faire vivre. Le nombre de groupes
vocaux français est trop faible pour assurer une embauche régulière et stable
(on appartient au mieux à un groupe vocal et/ou un Big Band sur une année)
et garantir un financement suffisant pour vivre du jazz (jamais plus de dix
concerts dans l’année). Les instrumentistes rencontrés confirment à leur
manière cet état de fait en ne recrutant pas de chanteuse dans leur groupe principal, celui dont ils sont leaders. Alors même qu’ils participent presque tous
comme sideman à au moins un groupe avec chanteuse, ils n’appellent pas de
chanteuse comme sidewoman dans le leur. La norme semble être ici que l’on
ne recrute pas une chanteuse mais que l’on est recruté par elle pour jouer sa
musique. Quant aux chanteurs, leur situation est équivalente à celle des chanteuses dans les rares cas où ils ne sont pas également instrumentistes (une
situation observée). Mais dans la plupart des cas, les chanteurs sont plutôt
regardés comme des instrumentistes qui chantent et cette double casquette
apparaît comme un atout qui leur permet, selon leurs dires, d’être régulièrement « invités à droite, à gauche ».
La conséquence directe de cette situation est qu’à l’inverse des chanteuses
américaines, peu de chanteuses françaises, même les plus reconnues par les
musiciens, vivent uniquement en jouant de la musique
[21]. Elles ne peuvent
obtenir, par leur seule activité musicale, le nombre de cachets nécessaires à
l’obtention du statut d’intermittente de spectacle. Toutes les chanteuses
rencontrées vivent de manière principale d’une autre activité (enseignement
musical dans la majorité des cas, mais également direction de chorales,
choriste de studio, voix publicitaire, communication dans le secteur musical).
Cette position apparaît pourtant subie par les chanteuses :
« J’aime bien être sidewoman. J’aime bien faire ce genre de choses. » À la question :
« C’est courant ? » la chanteuse répond : « Pas tellement cette année ». Après plusieurs
questions dans ce sens, il s’avère que cette chanteuse, pourtant réputée, a eu en moyenne
une seule expérience de sidewoman par an ces cinq dernières années. (Chanteuse, F, M,
MC, R) [22].
Même si elles valorisent leurs activités périphériques et en parlent avec
respect, les chanteuses développent de multiples stratégies pour limiter au
mieux le temps dévolu à ces activités afin de se consacrer à leur musique
(répétitions, enregistrement d’un disque, réalisation de concerts, construction
d’un répertoire). Elles considèrent aussi que l’absence ou la rareté d’engagements dans le jazz en dehors de leur groupe limite leur capacité à jouer du
jazz, à faire des rencontres musicales fructueuses, à travailler la musique
qu’elles aiment, à évoluer dans leur musicalité. Être appelée est, enfin, une
situation valorisée et vécue comme un moment de repos, de détente, loin de la
difficulté à diriger un groupe, à trouver des dates, à tout organiser :
Parlant d’une première expérience de sidewoman, une chanteuse explique : « C’est dur
car je n’ai pas l’habitude d’accompagner. Il faut se mettre dans le trip de l’autre, dans son
monde. C’est pas facile. Mais je comprends parce que moi aussi je suis leader. Ça fait du
bien, ça repose. » (Chanteuse, F, T, D, F).
Un complément alimentaire pour les instrumentistes
À l’inverse, une majorité d’instrumentistes joue dans au moins un groupe
dont la chanteuse est leader. L’ensemble des chanteuses participe en effet à
créer une part non négligeable du travail musical des instrumentistes de
renommée faible et moyenne. Les chanteuses sont demandées par les organisateurs de certaines situations musicales : soirées privées, bals, cafés, restaurants, hôtels ou animations commerciales. Ces cachets sont intéressants pour
les instrumentistes puisqu’ils sont souvent plutôt bien rémunérés. Ils sont
généralement déclarés et donc utilisables pour obtenir le statut d’intermittent
du spectacle. Enfin, ils considèrent qu’ils demandent moins de travail de répétition puisque le répertoire est souvent composé de standards connus. Une
chanteuse de faible notoriété qui cherche activement des dates assure ainsi
aux musiciens de son groupe une dizaine de dates dans l’année, ce que peu de
groupes sans chanteuse de notoriété équivalente sont capables d’assurer.
Or, il semble admis par l’essentiel de ces instrumentistes qu’ils jouent avec
une chanteuse pour des raisons alimentaires. Les instrumentistes n’hésitent
pas à exprimer cet état de fait entre eux comme le traduit l’anecdote que nous
a racontée une chanteuse lors d’une discussion informelle.
Après une rencontre avec deux musiciens lors d’un bœuf [23], elle leur propose de
jouer plus longuement afin de tester l’idée d’un groupe. Les musiciens se montrent intéressés et un rendez-vous est pris pour une répétition dans un studio. La répétition a lieu
pendant deux heures, ils jouent des standards qu’elle a amenés avec elle, des idées d’arrangements sont testées, la chanteuse perçoit l’ambiance comme agréable et ouverte. À la
fin de la session, ils prennent rendez-vous pour renouveler l’expérience. Les musiciens se
disent intéressés par la formule et satisfaits de la collaboration engagée… Rentrée chez
elle, la chanteuse écoute la répétition enregistrée sur son magnétophone. Elle a alors
« l’horrible surprise » d’entendre les deux musiciens dénigrer son jeu musical alors
qu’elle avait quitté la salle quelques minutes en oubliant d’éteindre son magnétophone.
Ces derniers se plaignent du peu d’intérêt musical de la rencontre et de ses compétences
jugées insuffisantes. La chanteuse appellera les musiciens pour annuler la prochaine répétition et arguera de son agenda trop chargé pour mettre fin à cette collaboration. Elle nous
a dit avoir mis du temps à récupérer psychologiquement et humainement de cette aventure.
(Chanteuse, F, T, D, F).
Les chanteuses ont rarement accès de manière aussi brutale à cette conception alimentaire du travail d’accompagnement. Les instrumentistes ne
l’évoquent guère devant les chanteuses, ce type de commentaires rendant
impossible toute relation de travail, comme le montre l’exemple cité. La
norme partagée et affichée par les musiciens de jazz est en effet la primauté
donnée au plaisir de jouer de la musique ensemble, de ne travailler qu’avec
ceux que l’on apprécie musicalement. Même quand le répertoire ou la situation musicale ne sont pas appréciés (comme pour certaines soirées privées ou
animations commerciales), on est censé jouer avec des musiciens que l’on
respecte. Comme pour les musiciens de jazz observés par Becker, si l’on ne
choisit pas toujours son public, on choisit ses partenaires. Jouer avec une
chanteuse, comme avec tout autre musicien, ne peut apparaître comme strictement utilitaire. Ce sont donc à travers des discussions informelles, au cours
des entretiens de recherche, à l’écoute des conseils donnés aux instrumentistes
lors de sessions de formation ou dans les commentaires faits sur d’autres
chanteuses en notre présence que ces jugements sur le travail avec des chanteuses ont été régulièrement entendus. Il arrive cependant que des musiciens
l’évoquent devant une chanteuse comme le suggère cette observation réalisée
au cours d’un concert.
Après une première partie d’un concert où jouaient en duo une jeune chanteuse et un
jeune pianiste professionnels débutants, un des copains contrebassistes du pianiste lui
lance en riant « Tu travailles pour manger ». La deuxième partie du concert (un Big Band
instrumental auquel participait également le pianiste) était jugée par son collègue comme
le vrai concert alors même qu’il était rémunéré au même tarif.
La nécessité économique et le temps consacré à jouer avec des chanteuses
décroissent donc de manière parallèle avec le niveau de reconnaissance du
musicien sur la scène de jazz française. Les instrumentistes français
renommés ne jouent pas, ou peu, avec des chanteuses et généralement sur un
mode ponctuel (accompagner une chanteuse étrangère renommée ou accepter
une expérience impromptue). Sauf exception, jouer régulièrement avec des
chanteuses reste l’attribut des musiciens, jeunes et moins jeunes, de faible
renommée. Quels que soient leur style musical ou leur notoriété, les chanteuses se trouvent ainsi situées aux échelons inférieurs de la hiérarchie musicale et économique du monde du jazz professionnel en France.
Le jazz vocal, un jazz commercial et dévalorisé ?
« Les groupes avec chanteuse ne sont pas des groupes comme les autres. Un répertoire
de standards, les arrangements ne sont pas aussi élaborés. Ça peut être joué par n’importe
quel musicien bon lecteur. On peut jouer avec qui on veut. C’est un groupe et pas un
groupe. » (Pianiste, H, T, D, F).
Cette affirmation émane d’un instrumentiste de faible notoriété qui passe
plus de la moitié de son temps à jouer avec des chanteuses. Celui qu’il appelle
son « vrai groupe » est un trio sans chanteuse qui, certes, ne joue que quelques dates par an, mais avec lequel il dit expérimenter la musique qu’il aime
le plus, les standards des années soixante. De tels jugements ont été énoncés
tout au long de notre enquête par des instrumentistes d’ancienneté, de
renommée et de styles musicaux divers. Un groupe avec chanteuse n’est pas
un « vrai » groupe et ne demande pas un travail, une compétence et une implication équivalentes aux autres groupes de jazz. Ce jugement esthétique
explique-t-il la hiérarchisation négative à laquelle sont soumises les chanteuses ?
Liberté, émotion et recherche personnelle : des idéaux partagés
Dans leur grande diversité, les musiciens de jazz partagent les mêmes
idéaux musicaux. Le jazz est associé à une recherche de liberté, d’émotion et
d’authenticité. La musique jouée correspond à une volonté permanente de
liberté créatrice :
« Le jazz, par essence, permet une folie que ne permettent pas d’autres musiques. C’est
une musique de liberté. » (Chanteuse, F, I, D, Y).
« À partir du moment où y a de l’impro, c’est du jazz. Soit c’est trois notes et tout est
ouvert. Soit c’est écrit, mais il y a une grande marge d’interprétation dans le son. Et c’est
là que tu apportes ta manière de faire. » (Pianiste, H, M, MC, R).
Cette liberté permet à chacun d’exprimer sa personnalité, sa singularité,
repérables par les choix sonores, harmoniques ou rythmiques de chaque musicien. C’est ainsi que se construit sa personnalité musicale, but ultime de cette
recherche personnelle :
« Je cherchais ce que j’étais. J’ai essayé plein de choses pour me trouver. »
(Chanteur, H, I, D, R).
« Tu choisis ton instrument, tes cymbales, ta manière de frapper et ça détermine ta
personnalité musicale. » (Batteur, H, M, MC, R).
Il peut alors susciter des émotions, émotions qui doivent toucher le public
et donner aux musiciens le « sens » de leur activité musicale :
« Le but du jeu, c’est de faire partager ta passion. Les gens doivent recevoir des ondes,
ta passion. Si le public ne répond pas, c’est la tristesse. Ou alors, c’est de l’émotion. »
(Chanteuse, F, M, MC, F).
« Tout le travail se justifie parce qu’on le fait devant des gens. C’est pour véhiculer
une émotion que tu partages avec des gens. Mon travail, c’est de véhiculer des émotions. »
(Contrebassiste, H, M, MC, R).
Des idéaux certes partagés, mais dont le sens dans l’expression musicale
est différencié selon que l’on est instrumentiste ou chanteuse.
Deux univers musicaux, deux conceptions du travail musical
Le jazz comme composition instantanée
L’objectif affirmé de tout instrumentiste est d’inventer de nouveaux
discours musicaux, de créer une musique originale par l’écriture de morceaux
nouveaux (les compos) ; par la réécriture rythmique et/ou harmonique de standards du passé ; par le choix de sonorités nouvelles grâce à l’utilisation différente d’un instrument ou de plusieurs instruments inconnus ou à la
combinaison imprévue d’instruments connus.
La mélodie et son interprétation sont considérées comme secondaires,
l’essentiel de l’énergie étant consacré aux moments d’improvisation, à l’écriture de compositions ou d’arrangements. Exposer la mélodie est un préalable
à la création musicale qui se réalise dans l’improvisation, moment où le
soliste et les autres musiciens se retrouvent dans une création unique de
l’instant. La mélodie servira encore à clore ce moment d’improvisation
collective, à mettre en relief sa qualité, mais n’en constituera pas le cœur.
C’est par l’originalité rythmique, harmonique ou sonore que les instrumentistes disent atteindre plaisir des instrumentistes et émotion du public.
Dès lors, le niveau musical apparaît comme une exigence évidente dans le
choix des musiciens avec lesquels jouer. Ce niveau musical n’est pas évoqué
de manière directe dans les entretiens. Les musiciens préfèrent parler de la
musicalité, de l’état d’esprit, de l’expressivité ou de la sensibilité de leurs
collègues. Cependant, quand on insiste sur ce thème, un certain niveau
musical est défini comme la condition préalable à tout échange musical. Une
bonne maîtrise de l’instrument et une relative virtuosité permettent seules au
musicien de s’exprimer. La mise en œuvre fluide des règles harmoniques et
rythmiques est à la base de toute communication. De même posséder une
culture jazz solide protège contre le risque de répéter ce qui a déjà été fait, de
jouer des clichés. Ce niveau musical permet de s’amuser avec le répertoire ou
d’en créer un nouveau en toute liberté. Et ces qualités musicales sont bien au
cœur de la pratique professionnelle du musicien de jazz. Les instrumentistes
les citent comme des capacités à travailler seuls. Les professeurs incitent les
musiciens en formation à les développer. Les instrumentistes commentent le
travail d’autres musiciens en mobilisant ces critères d’appréciation.
Le jazz comme musique d’interprétation
Du côté des chanteuses, la priorité est plutôt donnée à l’interprétation des
thèmes, des mots que portent les mélodies. Chanter suppose d’interpréter des
chansons et de raconter des histoires au public. « Je me considère vraiment
comme une interprète et non comme un compositeur. » La musicalité et les
sons comptent puisque l’interprétation comprend aussi un travail de création
mélodique et rythmique : la mélodie n’est pas chantée telle qu’elle est écrite,
de nombreux choix d’arrangements instrumentaux, rythmiques ou mélodiques
sont réalisés. Mais ce travail musical est mis au service d’un texte qui raconte,
qui est le support des émotions. On retrouve cette idée même chez les chanteuses contemporaines utilisant leur voix comme un instrument.
« Ce qui est important, c’est la prosodie. […] Les mots, c’est important. Je dois trouver la réalité des sons. J’étais très frustrée de ne pas avoir de mots dans le groupe X.
J’étais heureuse quand on a enfin choisi une chanson même si elle n’était pas très profonde. J’ai besoin d’un sens pour y mettre un son. Sinon, on ne va rien rencontrer. »
(Chanteuse, F, I, MC, R).
Le choix du répertoire doit permettre de s’exprimer : des mélodies qui se
chantent, des musiques qui permettent de raconter des histoires. Exposer la
mélodie est au fondement du travail musical de la chanteuse. C’est dans
l’interprétation textuelle et musicale de la mélodie que se joue l’essentiel du
travail de la chanteuse et de son succès auprès du public. À l’inverse des
instrumentistes, l’improvisation vocale, appelée scat par les musiciens de
jazz, prend une importance secondaire dans le travail réalisé, et ce même s’il
est source de plaisir et d’expression. Certaines chanteuses disent même
l’éliminer de leur répertoire ou le limiter à son strict minimum. On retrouve
d’ailleurs ce choix chez Billie Holiday qui refusa de chanter bop ou de scatter
quand ces styles se développaient aux États-Unis (Feather dans Billard, 1994,
p. 115).
Tensions incessantes entre chanteuses et instrumentistes
Si l’on en croit les musiciens concernés, ces différences dans la conception
de la musique et du travail musical expliqueraient les tensions permanentes
qui traversent la relation musicale entre chanteuses et instrumentistes.
Les instrumentistes se plaignent tous du peu d’intérêt, d’un point de vue
musical, d’un groupe avec chanteuse. Ainsi, lorsque nous avons demandé aux
instrumentistes de présenter les groupes dans lesquels ils travaillent, ils
présentent les groupes avec chanteuse en dernier, voire, dans un cas sur deux,
« oublient » de les présenter
[24]. Ils citent en effet d’abord le ou les groupes
dont ils sont leaders puis, par ordre décroissant de notoriété, les groupes dont
ils sont sidemen. Par ailleurs, lorsqu’ils mentionnent telle ou telle chanteuse
qu’ils disent apprécier, ils ne jouent plus avec elle. Deux raisons principales
sont alors avancées.
D’un côté, leur niveau musical est jugé moindre et empêcherait la réalisation d’une « vraie » création musicale. Ce chanteur explique a contrario que
sa pratique professionnelle d’un autre d’instrument lui permet d’avoir de
bonnes relations musicales avec les instrumentistes :
« Comme les musiciens savent que je suis musicien, ça va. Ça se passe bien, je me
mélange avec eux. » (Chanteur, H, T, MC, R).
Faire la chanteuse est une expression utilisée pour critiquer un instrumentiste qui ne mène pas son groupe, ne tient pas le rythme, n’inspire pas un
esprit à la musique jouée. On parle de la chanteuse armoire qui ne sait pas
donner le tempo, se perd dans la grille ou ne connaît pas sa tonalité. Ou
encore, lors d’un atelier de formation de musiciens professionnels auquel
nous participions, un instrumentiste donne le conseil suivant à un pianiste :
« Il faut apprendre à transposer si vous voulez accompagner des chanteuses. Elles
changent toutes la tonalité. Et c’est jamais la même. Et encore, vous avez du pot si elles
connaissent la tonalité. » (Guitariste, H, T, MC, Y).
Les chanteuses sont alors jugées comme des leaders illégitimes. Leur
manque de connaissances musicales, leur moindre capacité à créer leur
musique (écrire des arrangements ou composer des morceaux), la qualité
jugée insuffisante de leurs improvisations sont autant de preuves données de
leur absence de légitimité à diriger un groupe de jazz. Ce manque de légitimité justifierait leur moindre implication dans le groupe et dans la musique
jouée, voire, dès que possible, leur refus de telles situations. On retrouve ici le
manque de légitimité du chef d’orchestre classique si bien analysé par Robert
Faulkner. L’absence de légitimité du chef d’orchestre crée le plus souvent des
réactions de rejet distancié, de moindre effort ou de critique ouverte de la part
des musiciens d’orchestre. « Not suprisingly, inadequately defined cues and
cognitions not only lack authoritativeness, they are themselves generators or
causes of subsequent conduct such as open disrespect, sulleness, deliberately
lowered work effort, selective inattention, sarcasm, and in general the making
and taking of role distance. » (Faulkner, 1973, p. 151).
D’un autre côté, la situation musicale laisserait moins d’espace à la création. Quel que soit le style musical de l’instrumentiste rencontré, il considère
qu’accompagner une chanteuse est une situation peu intéressante musicalement. Il parle souvent de soutenir la chanteuse, de la mettre en valeur, la
chanteuse étant devant et les instrumentistes derrière :
« Certains chanteurs ont tendance à penser qu’on est à leur service. Dans la variété,
c’est le cas. L’interprète est celui qui définit la musique. Mais dans le jazz, le chanteur ne
devrait pas avoir ce genre de propos. Il a tendance à ne pas prendre en compte les envies
du bassiste ou du batteur. » (Batteur, H, T, MC, F).
Le répertoire choisi serait également moins créatif. Parce qu’elles joueraient plus de standards, les arrangements seraient également plus pauvres, les
échanges musicaux contraints par les mots et les demandes de la chanteuse.
Parlant de leur collaboration jugée peu satisfaisante avec des chanteuses, ces
instrumentistes expliquent ainsi :
« C’est pas un concert de jazz, ça se rapproche trop du tour de chant, c’est trop préparé. Y a de l’improvisation mais pas énormément de liberté. Elle ne prend pas de risques
dans ce qu’elle fait. Il manque toute une dimension. » (Contrebassiste, H, M, S, Y).
« Le chant, c’est pas tout à fait pareil. Y a du texte. La plupart du temps, les références
sont plus traditionnelles. On chante plus de standards que de musique originale. »
(Pianiste, H, T, D, F).
Ce sentiment de dévalorisation qui entache le fait de jouer avec une chanteuse est tellement ancré dans les mots et les images de chacun qu’il fait
parfois l’objet de contre-discours. Un duo chanteuse-piano programmé dans
un club de musiques improvisées est ainsi présenté comme la rupture de cette
situation d’accompagnement dévalorisante aboutissant à une vraie création
musicale :
« Le piano est par excellence l’instrument d’accompagnement du chanteur. Là, il n’est
plus question d’accompagnement ni de hiérarchie, mais de deux sources sonores aux multiples variations des plus infimes aux plus déclamatoires. » (Publicité de concert dans un
club de musiques improvisées, automne 2001).
Les chanteuses rencontrées parlent de leur côté de musiciens souvent trop
bavards, au discours trop riche, qui les empêcheraient de s’exprimer. Même si
la qualité et l’originalité de la musique jouée sont valorisées, les sidemen
devraient permettre l’interprétation du texte et de la mélodie. Elles se plaignent aussi de musiciens qui n’apportent pas des idées harmoniques et rythmiques adaptées, qui jouent trop fort ou qui s’intéressent peu au texte et à son
sens. Une grande majorité est en revanche désireuse de rencontrer des instrumentistes prêts à composer ou à arranger leurs musiques, à proposer des
ambiances sonores ou à alimenter leurs idées musicales, afin que leur travail
de création puisse se consacrer à l’essentiel : l’interprétation des mélodies.
Les chanteuses se plaignent ainsi souvent de ne trouver que difficilement des
instrumentistes qui « jouent avec toi », qui s’impliquent dans la musique
choisie, situation rarement décrite par les instrumentistes et les chanteurs.
Après de nombreuses expériences jugées difficiles et sur lesquelles elle ne
veut pas s’étendre, une chanteuse traditionnelle réputée parle ainsi du pianiste
actuel de son groupe :
« Mon pianiste, c’est un des rares musiciens qui joue avec toi. J’hésite à utiliser le mot
accompagner car ça enlève la participation. Lui, il se met à l’écoute. Ni devant, ni derrière.
C’est très, très rare. » (Chanteuse, F, T, MC, R).
Cette autre chanteuse renommée évoluant dans le champ des musiques
improvisées parle de son expérience difficile de l’improvisation dans des
groupes officiels où les musiciens l’« abandonnent » par opposition aux
impros libres avec ses amis dans des soirées amicales :
« Des fois, je me suis sentie abandonnée par quelqu’un qui m’accompagnait. Cette étiquette de chanteuse induit que l’instrumentiste accompagne le chanteur. Y a de ça parce
que la voix, c’est particulier. Mais il m’est arrivé de faire des impros avec des amis. Il y
avait une si grande interpénétration de l’écoute qu’une musique commune se créait. »
(Chanteuse, F, I, MC, R).
Quant aux qualités musicales travaillées par les chanteuses, elles apparaissent ici encore différentes de celles définies par les instrumentistes. L’attention est principalement portée sur le développement des capacités vocales
(justesse, amplitude, timbre) et la diction (prononciation, fluidité, phrasé) qui
permettent d’exprimer un texte, souvent écrit en anglais. La chanteuse
travaille également sur son corps, sa personne, son mental, sa relaxation pour
pouvoir raconter des histoires. Engager une thérapie, adopter un mode de vie
jugé sain ou suivre des cours de yoga (ou toute forme parallèle de travail sur
le corps ou l’esprit) sont autant de moyens usuels pour améliorer son expression, pour permettre le dévoilement de son potentiel. Le travail d’apprentissage des règles harmoniques ou rythmiques est alors défini comme un moyen
de communiquer avec les musiciens et d’obtenir leur respect, et non comme
un objectif en soi :
« En tant que chanteur, on nous demande d’abord l’expression, moins le langage musical. Si je reprends le piano c’est pour mon histoire et pour aller contre le mythe de la mauvaise chanteuse. » À la question : « C’est-à-dire ? », cette chanteuse répond : « La
chanteuse qui par ses remarques va montrer qu’elle ne sait pas. La technique, ça aide à se faire
comprendre et à se faire respecter. On se met au même niveau. » (Chanteuse, F, T, D, F).
Jazz vocal, jazz commercial, jazz sexué
L’univers des instrumentistes se voit accorder une valeur esthétique supérieure alors que les chanteuses se trouvent associées au jazz commercial,
figure dévaluée du jazz depuis ses débuts commerciaux. Howard Becker avait
déjà montré l’existence d’une telle distinction dans le monde du jazz américain des années cinquante entre un « vrai » jazz – musique complexe, créative
et originale – et un jazz commercial, la musique de danse – simple à écrire et
facile à écouter (Becker, 1988)
[25]. Le premier suppose une écoute attentive,
silencieuse et respectueuse, source de plaisir et d’émotion. Ces musiciens
jouent dans des salles de concert, des clubs réputés, des festivals, devant un
public connaisseur. En revanche, le jazz commercial divertit en enfilant les
clichés musicaux lors de soirées privées, de dîners dans des restaurants,
d’animations commerciales devant un public peu attentif et guère connaisseur. Son principal attrait est d’apprendre le métier (pour les jeunes) ou de
gagner de l’argent :
« Je fais des soirées privées pour gagner de l’argent. C’est rarement dans les soirées
privées qu’on s’amuse. » À la question : « Pourquoi ? », l’instrumentiste répond : « On a
plus de chances d’être là pour décorer ou faire un fond sonore que pour être écouté. Ça
aussi, ça fait partie de la musique. En club ou en concert, une bonne soirée c’est quand on
sent que quelque chose se passe entre le public et la musique. » (Batteur, H, M, MC, R).
Le choix d’un jazz mélodique et d’un répertoire plus traditionnel, l’importance accordée aux mots, leur définition de la musique comme un art d’interprétation, la place dévolue à la scène seraient autant de signes d’une
dégradation de la musique jouée, et donc de son éloignement de la sphère
légitime du jazz. Le peu d’importance accordée à la composition musicale
éloignerait les chanteuses du « vrai » métier de musicien de jazz.
Or, cette différenciation des conceptions de la musique s’accompagne
d’une hiérarchisation sexuée, socialement construite. L’accent porté sur les
mots, sur le texte, sur les histoires racontées et les émotions qu’elles véhiculent relève de valeurs socialement construites comme féminines : le relationnel, la communication, la parole (Maruani et Nicole, 1989). La valeur
accordée à la technique, à la création, à la virtuosité par les instrumentistes
relèverait plutôt d’un monde masculin. Par leurs conceptions différenciées de
la bonne musique et du travail musical, les chanteuses et les instrumentistes
ne feraient que reproduire une socialisation sexuée qui dépasse le seul champ
musical. Mais peut-on réduire la hiérarchisation sexuée à l’œuvre dans le
monde du jazz français à cette seule explication esthétique ?
Femmes dans un monde « masculin »
À l’usage, cette double explication esthétique et technique, aussi éclairante
soit-elle, apparaît partielle, masquant des processus sociaux moins visibles.
Non seulement elle ne saisit que partiellement le caractère sexué de la distinction entre chanteuses et instrumentistes, mais surtout elle n’explique pas des
réalités contraires. Les chanteuses que les musiciens eux-mêmes ne jugent pas
commerciales et considèrent comme « sérieuses » se trouvent, elles aussi,
enfermées aux échelons les plus bas de la hiérarchie musicale.
Une analyse des conventions musicales, sociales et langagières qui régissent les relations de travail entre musiciens complète alors avantageusement
cette première explication de la hiérarchisation négative subie par les chanteuses dans le monde du jazz. Femmes dans un monde « masculin », les chanteuses doivent se comporter « comme des hommes » afin d’être reconnues et
respectées par eux.
Une explication éclairante mais partielle
« Il n’y a pas de chanteuse intéressante dans le jazz aujourd’hui. » À la question :
« Pourquoi ? », cet instrumentiste répond : « Il n’y a pas de grosses personnalités. Je laisse
de côté celles qui ne sont pas bonnes mais je parle des gens qui chantent bien. »
(Guitariste, H, T, S, R).
Comme l’exprime ce musicien « traditionnel » renommé, les chanteuses ne
souffrent pas, ou pas seulement, d’une moindre compétence technique ou de
conceptions différenciées de la musique. « Celles qui sont bonnes » ne
semblent guère mieux acceptées comme collègues par ce guitariste.
Nous avons reconstitué l’activité musicale de dix chanteuses reconnues par
tous les professionnels du jazz comme des « chanteuses de qualité ». Les critiques de jazz leur dressent régulièrement des portraits louangeurs (à la sortie
d’un disque, après un concert ou par des entretiens). Les instrumentistes émettent des commentaires favorables à leur sujet au cours des entretiens (des
chanteuses citées comme contre-exemples positifs) ou lors de nos rencontres
informelles. Les professionnels du spectacle reconnus (clubs de jazz, festivals, salles de concert) programment leur groupe.
Et pourtant, elles ne sont guère invitées comme sidewomen par les instrumentistes (une expérience par an au maximum). Elles ne vivent pas plus
souvent du jazz que d’autres chanteuses ignorées ou dénigrées par ces mêmes
personnes. Elles se consacrent à des activités périphériques de manière principale (enseignement, direction de chorales, gestion d’une association musicale,
etc.). Elles se plaignent des mêmes difficultés de reconnaissance et de relation
avec leurs collègues instrumentistes, et ce quel que soit leur style musical.
De surcroît, les chanteuses qui choisissent un répertoire contemporain et
ont un niveau musical équivalent aux instrumentistes qu’elles rencontrent
semblent confrontées aux mêmes difficultés que les autres chanteuses. De
niveau technique comparable, se nommant vocalistes pour bien se démarquer
des « chanteuses », utilisant leur voix comme un instrument, elles évoquent
les mêmes difficultés relationnelles, économiques et musicales que des chanteuses évoluant dans le registre du jazz « traditionnel ».
On retrouve les mêmes jugements dévalorisants chez des instrumentistes
« traditionnels » qui, dans leur jeu comme dans leurs discours, ne se démarquent guère des chanteuses dans la primauté donnée à la mélodie, dans le
choix du répertoire, des arrangements, du style d’improvisation, des rythmes
joués, en bref qui partagent un même esprit musical. Ils disent d’ailleurs le
plus souvent, à l’image du guitariste évoqué précédemment, qu’ils n’apprécient guère de jouer avec des chanteuses, même « sérieuses ».
L’interprétation liée aux différences esthétiques et techniques ne permet
pas non plus de comprendre comment ce chanteur « traditionnel », qui définit
lui aussi son travail comme un art d’interprétation, soit, lui, régulièrement
invité comme sideman et puisse vivre exclusivement du jazz :
« Je chante des standards. Pas de la musique conceptuelle mais surtout de l’entertainment. De belles mélodies harmonisées. C’est ce que j’aime, je suis assez classique. Ce que
j’aime, c’est être lyrique. […] J’aime jouer et interpréter de belles chansons, de belles mélodies. » (Chanteur, H, T, MC, R).
Une grande partie des chanteuses professionnelles rencontrées partagent
enfin étrangement les critiques que portent des instrumentistes sur les chanteuses peu compétentes techniquement.
« Il y a des tas d’histoires drôles, que je raconte moi-même, sur l’incompétence musicale, sur le “Je suis devant”. Je travaille pas comme ça, je suis plus une instrumentiste vocale qui peut être devant, mais voilà. » (Chanteuse, F, M, MC, R).
Elles semblent déterminées à se définir comme de « vraies » musiciennes
de jazz en développant leurs compétences musicales :
« Si elle parle accord, cadence, rythme, elle est regardée différemment même si elle interprète mal. C’est un devoir par respect, pour être à égalité, pour pouvoir dire ce qu’on
veut. » (Chanteuse, F, T, MC, F).
Créativité dans la confrontation, dévoilement dans la stabilité
« Y a peu de femmes car le milieu n’est pas accueillant pour elles. Z (une des rares instrumentistes femmes renommées en France) a eu du mal à se faire une place. Elles ont intérêt à être surcompétentes. Mais il vaudrait mieux lui demander à elle. C’est un truc
très… On travaille dans des petites formations et y a un rapport au narcissisme éminemment masculin dans ce que ça a de désagréable. Les femmes ont dû passer par des attitudes
machistes pour y arriver. » (Saxophoniste, H, I, S, R).
Cette citation exprime au plus près l’idée d’un fonctionnement social
« masculin » qui oblige les femmes à adopter des comportements socialement
masculins pour trouver leur place. Dans le monde du jazz, les musiciens
doivent multiplier les rencontres rapides et intenses dans divers lieux musicaux. Une première raison à cette fluidité musicale est, comme nous l’avons
déjà vu, économique : un groupe de jazz, même renommé, fait rarement vivre
ses musiciens. Les musiciens doivent multiplier les engagements dans différents groupes pour vivre. Mais une deuxième raison, plus fondamentale car
constitutive de l’esprit même du jazz, est musicale
[26]. Plus que par une
forme d’emploi, le groupe de jazz est défini par les musiciens comme un lieu
de rencontre, de création musicale collective, d’évolution individuelle par la
confrontation avec d’autres musiciens. Toute rencontre musicale permet dans
un même temps de créer une musique originale (ne pas se répéter est une
obsession) et de rencontrer d’autres musiciens, d’« avoir le plaisir de jouer
ensemble, de voir ce qui se passe ». Participer à des bœufs ou des jams, à des
soirées entre amis qui finissent en jouant, à des stages dirigés par des copains
qui permettent de jouer ensemble après les cours, à des sessions organisées
chez l’un ou l’autre pour voir comment ça sonne sont autant de moments
musicaux jugés fondamentaux pour s’inscrire dans un réseau musical et le
faire évoluer. Accepter de jouer dans des groupes impromptus, limiter les
répétitions au sein des groupes constitués, jouer des morceaux nouveaux en
concert sont autant de valeurs fondamentales partagées par les instrumentistes :
« C’est tellement beau de faire des choses sur scène avec si peu de choses. Il faut tout
inventer, tout gérer sur le moment, les nuances, la durée. Ça ne peut pas se gérer en répet.
L’idée, c’est d’être da ns la sur pris e perm anente. Ce qui me plaît, c’est la surpr ise. »
(Pianiste, H, M, MC, R).
« Ce qui me plaît, c’est d’avoir des expériences très différentes, des personnalités très
différentes, des musiques différentes. » (Batteur, H, M, S, R).
C’est dans la rencontre impromptue et dans la confrontation musicale
qu’émergent des idées et des sensations nouvelles. Dès lors, les hommes,
chanteurs comme instrumentistes, valorisent des leaders qui dirigent, des
musiciens qui affirment leur discours, des expériences stimulantes et énergiques.
Or, les chanteuses expriment leur difficulté à s’insérer, à trouver leur place
dans ce type de contexte musical. Elles tendent à rejeter des situations
impromptues jugées traumatisantes, fatigantes et frustrantes. Elles regrettent
de ne pouvoir répéter plus régulièrement avec leurs musiciens pour peaufiner
le répertoire et trouver le ton juste. Elles se disent mal à l’aise, voire bloquées,
dans des situations où il s’agit, du point de vue des instrumentistes, de
« prendre sa place » (exiger son chorus, affirmer son discours, chanter plus
fort). Les chanteuses disent préférer une ambiance peu agressive qui leur
permettrait de se « mettre à nu », d’exprimer leurs sentiments pudiques si
difficiles à partager et à faire émerger. Il s’agit d’avoir la place et le temps de
s’exprimer, de se dévoiler, de se raconter en confiance. Elles se disent sensibles aux regards négatifs ou indifférents des instrumentistes qui les
« bloquent ». Les chanteuses ont souvent le sentiment de devoir mener une
lutte permanente et sans cesse renouvelée avec les musiciens pour s’imposer à
eux. Il peut s’agir de crier lorsqu’elles chantent pour être entendues des musiciens, en dehors de toute considération musicale. Après une répétition difficile, une chanteuse professionnelle à laquelle je demandais conseil m’a ainsi
dit de gueuler pour me faire entendre :
« Avec les musicos, t’es obligée de gueuler. Il faut y aller, t’as pas le choix. »
(Chanteuse, F, T, D, F).
Mais elles ont également l’impression que les musiciens portent un jugement négatif sur elles et que la rencontre est conflictuelle. Les chanteuses se
sentent obligées de lutter musicalement et trouvent cette situation difficile à
vivre et à supporter :
« Les instrumentistes veulent voir, ils sont un peu sceptiques, surtout pour les femmes.
Cette réticence s’explique sûrement par leurs mauvaises expériences, ils attendent de voir.
Ils ne te mettent pas en confiance. Ils ont un a priori sur toi. » (Chanteuse, F, T, MC, R).
Le plus difficile à vivre semble être que tout s’exprime dans l’indicible : le
regard, le ton employé, les gestes. À notre question sur la manière dont se
traduit cette hostilité, une chanteuse répond : « C’est physique. Un regard, la
façon dont on te parle, au pire le regard sur le corps. C’est une boîte de
verre. »
Dès lors, on comprend mieux pourquoi une grande majorité d’instrumentistes critiquent plutôt des chanteuses qui font des manières, qui s’écoutent
trop chanter, qui ne sont pas stimulantes dans l’échange musical, qui obligent
à jouer plus discrètement. La chanteuse est souvent critiquée par le musicien
pour sa trop grande présence, l’insuffisante place laissée aux instrumentistes
pour s’exprimer. Elle est accusée de tirer la couverture à elle, de prendre trop
de place, de ne pas être ouverte aux propositions impromptues :
« J’aime jouer avec des chanteuses, mais les autres musiciens de mon groupe n’aiment
pas trop. […] C’est vrai que les chanteuses sont souvent chiantes. Elles tirent très vite la
couverture à elles. Elles veulent jouer les morceaux où elles sont bien. »
(Saxophoniste, H, T, S, F).
« Le chant, j’ai horreur de ça. Je ne supporte pas les chanteuses. […] En plus, ce sont
des gens impossibles pour travailler, elles ont des ego démesurés. »
(Contrebassiste, H, T, S, Y).
Le langage formel comme seule monnaie d’échange
Les règles de l’échange musical sont également fixées par les hommes et
s’opposent à celles qui semblent mieux convenir à une majorité de chanteuses. Un langage formalisé régit les échanges musicaux entre instrumentistes (Weber, 1998 [1920]). Les leaders amènent des partitions lors des
répétitions ou donnent des indications techniques précises (enchaînement
d’accords, structure rythmique) qui doivent permettre de démarrer l’improvisation collective. Pour faire évoluer un morceau ou pour indiquer comment le
démarrer, le terminer ou l’arranger, les instrumentistes usent de codes harmoniques ou rythmiques formels. Alors que ce langage est largement maîtrisé et
valorisé par les instrumentistes, même autodidactes, il semble plus difficile à
manier pour les chanteuses. En partie, certes, parce que leur formation technique est moins avancée (une majorité de chanteuses n’a pas suivi une formation musicale complète, même tardive). Mais en partie, aussi, parce qu’elles
valorisent l’intuition, l’oreille, le feeling jusque dans l’apprentissage de la
musique. L’apprentissage du langage formel est avant tout réalisé pour
pouvoir communiquer avec les musiciens et être respectées par eux. En partie,
enfin, parce qu’elles ne se sentent pas à l’aise dans un langage formel pour
exprimer un point de vue musical qui corresponde à leur conception de la
musique. Même les musiciennes de formation semblent partager ce sentiment
à l’image de cette chanteuse qui, sans être pianiste de jazz professionnelle, est
capable de s’accompagner sur scène et d’écrire des partitions :
« Je ne suis pas très forte en communication. J’ai une idée en tête du son que je voudrais mais je n’arrive pas à l’exprimer. » (Chanteuse, F, T, D, F).
Nous avons pu observer à plusieurs reprises des chanteuses utiliser des
métaphores, fredonner un rythme ou une mélodie aux instrumentistes, à
charge pour eux de transformer cette indication informelle en musique
formelle. Parce qu’ils attendent des indications précises, les instrumentistes se
disent frustrés par des demandes floues, imprécises, inutilisables. Les chanteuses se heurtent à une demande de formalisation musicale de la part des
instrumentistes, demande qu’elles jugent difficile à réaliser et qu’elles ressentent comme contraire à leur feeling et de nature à limiter leur expression. En
partie technique, cette différence se révèle aussi langagière.
Le conjoint-musicien, aide et dépendance
Le conjoint-musicien apparaît alors comme celui qui permet à la rencontre
de se réaliser « quand même ». Souvent, il recrute les musiciens, traduit les
demandes de la chanteuse, écrit les arrangements ou explique les difficultés
du métier vocal aux autres musiciens lors des soirées informelles entre amis.
Le conjoint des chanteuses est en effet le plus souvent un musicien, musicien
qui joue dans leur groupe, alors que pour les hommes, la norme est plutôt le
conjoint-non musicien
[27]. Membre du groupe principal dirigé par la chanteuse, il en est aussi l’arrangeur des morceaux, le recruteur des instrumentistes, le gestionnaire implicite des relations au sein du groupe. Lorsqu’il ne
participe pas de manière active au groupe principal de sa conjointe-chanteuse,
il apparaît aussi bien comme aide indirecte dans la construction d’un réseau
social d’affinités que comme figure protectrice implicite en raison de ses liens
musicaux et/ou amicaux avec un ou plusieurs des membres du groupe de sa
conjointe. Tout se passe comme si le conjoint-musicien était une donnée
nécessaire – subjective et objective – à l’insertion des chanteuses dans ce
monde professionnel.
Les chanteurs, eux, ne semblent pas suivre ce modèle. Instrumentistes qui
chantent autant que chanteurs qui jouent d’un instrument – les chanteurs
non-instrumentistes sont l’exception – leurs discours comme leurs parcours
ressemblent plus à ceux des autres instrumentistes qu’à ceux des chanteuses.
Ils ont suivi une formation technique, n’ont pas une conjointe-musicienne et
n’évoquent pas de difficultés relationnelles avec les autres musiciens. Ils
considèrent d’ailleurs que chanter leur a plutôt ouvert des perspectives
nouvelles. Leur renommée comme chanteur est souvent supérieure à celle
qu’ils ont comme instrumentiste. Leur double pratique instrumentale suscite
des invitations fréquentes dans des groupes constitués. La difficulté pour les
groupes vocaux ou les Big Band de trouver des chanteurs compétents semble,
de plus, jouer en leur faveur sur le marché de l’emploi du jazz.
Dans cette opposition entre conventions masculines et féminines se dessine
une fois encore une expression classique des formes différenciées de socialisation des hommes et des femmes. « Il s’agit là d’un partage social des
valeurs qui n’a rien de naturel mais dont l’histoire a sexué la partition. »
(Baudelot, 1998). Les femmes et les hommes ont des valeurs et des comportements différenciés qui rendent difficile tout travail collectif. Chanteuses et
instrumentistes évoluent dans deux mondes sociaux qui peinent à se rencontrer comme l’évoquent, à leur manière, ces deux musiciens :
« Des chanteuses, y en a toujours eu. T’as ta place et personne ne te la dispute. Les
musiciens d’un côté, les chanteuses de l’autre. Par rapport à ça, j’ai trop rien à dire. On n’a
pas de combat à mener car on est accepté. » (Chanteuse, F, T, D, F).
« C’est difficile, mais quand les deux mondes se rencontrent… enfin je veux dire
quand ça marche, c’est super. C’est vraiment chouette. » (Pianiste, H, T, MC, F).
Le conjoint-musicien, en assurant un rôle de médiation, d’insertion et de
protection des chanteuses et en permettant à cette rencontre de se réaliser,
renforce dans un même temps leur dépendance économique, sociale et affective. Car la prédominance des conventions masculines dans le monde du jazz
joue en faveur des hommes et leur donne accès aux positions sociales, économiques et musicales les plus valorisées.
« J’aime vraiment pas les chanteurs de jazz et pire que les chanteurs, les chanteuses de
jazz. » À la question : « Pourquoi ? » cet instrumentiste répond : « Elles sont trop nombreuses. Et puis à part trois qui sont mortes, à part Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Bessie
Smith, ce sont des archétypes de série B américaine. La plupart du temps, c’est maniéré.
Le même maniéré dans les instruments, ça passe. Les couacs-couacs de Coleman Hawkins, ça le fait. Avec la voix, c’est ridicule ! Ça m’énerve. C’est viscéral, c’est pas réfléchi ! Les chanteuses de jazz qui me touchent n’ont jamais travaillé la virtuosité
instrumentale. Elles ont un style très personnel. Quand elles se rapprochent de l’instrument, ça le fait pas. Et puis, dans les chansons, 80 % du texte est nul. Ça sonne mieux
parce que c’est en anglais mais c’est pas plus intelligent. »
Cet instrumentiste de jazz improvisé, de renommée internationale, refuse de jouer avec
des chanteuses et nous avons dû le relancer à plusieurs reprises pour savoir pourquoi (il
nous a par exemple répondu en riant « Question suivante ! »). Pourtant, lorsque plus tard,
il énonce le répertoire d’un groupe « innovant » qu’il a créé avec des potes, il parle de
deux chansons qui sont chantées, « Je joue avec un instrumentiste qui chante très bien. »
À travers les mots de cet instrumentiste se dessinent les stéréotypes qui
font du métier de chanteuse une essence, une expression naturelle de la féminité et enferment ces femmes dans des mythes qui empêchent de les envisager
comme des instrumentistes et des collègues légitimes. S’explique alors aussi
pourquoi les chanteuses françaises ne dépassent guère la quarantaine alors
même que les instrumentistes hommes proches de la soixantaine sont monnaie
courante. Si les femmes sont situées au bas de la hiérarchie musicale et ne
réussissent guère à se maintenir sur le marché de l’emploi du jazz, c’est aussi
parce que les instrumentistes peinent à les imaginer dans des emplois musicaux au sein de leur groupe.
La voix n’est pas un instrument
« Pour les instrumentistes, [la voix] c’est naturel, ça ne demande pas de travail, ils ne
réalisent pas le travail. D’où le vieux cliché sur le chanteur, la chanteuse qui n’est pas
musicien. » (Chanteuse, F, I, D, Y).
Cette appréciation sur le regard des musiciens est portée par une chanteuse
qui a pourtant suivi une formation musicale, écrit des compos et joue du
piano. Ses compétences sont invisibles aux yeux des instrumentistes car elle
les exprime dans le chant. La voix ne se travaille pas, c’est naturel :
« Les chanteuses veulent se considérer instrumentistes. Mais la voix ne sera jamais un
instrument. C’est une expression plus sensible qui fait partie des gens. »
(Guitariste, H, T, S, R).
La voix est ainsi enfermée dans une image naturaliste qui réduit les possibilités d’emploi des chanteuses. Une première manière dont ce stéréotype
limite leur recrutement dans des groupes est la difficile reconnaissance des
chanteuses comme collègues légitimes. Les chanteuses sont également régulièrement critiquées pour des capacités vocales jugées insuffisantes qui obligeraient les musiciens à un travail supplémentaire de transposition. En effet,
les standards sont écrits dans des tonalités qui conviennent peu à la majorité
des chanteuses, parfois pour des raisons techniques, le plus souvent pour des
raisons esthétiques. Les chanteuses demandent souvent la transposition du
morceau dans une nouvelle tonalité, plus grave, à l’image d’ailleurs des
grandes chanteuses de jazz. Cette demande de transposition, de changement
de tonalité, qu’elle soit ou non réalisée par la chanteuse sur une partition, est
interprétée comme une preuve de faiblesse vocale et une gêne dans le travail
musical. Un autre exemple est de considérer le chant comme un instrument
ponctuel pour les musiciens créatifs. Cette position est particulièrement
présente chez les musiciens improvisés qui de plus en plus souvent chantent
des phrases mélodiques, des improvisations, des sons divers et variés. Ces
hommes musiciens qui mobilisent dans le chant de nombreuses qualités musicales construites dans la pratique de leur instrument principal se disent satisfaits des nouvelles possibilités que leur offre le chant et ne ressentent guère le
besoin de travailler leur voix. Certains en concluent même que si tout le
monde peut chanter sur scène, chanter n’est vraiment pas un travail. Pourquoi
alors recruter une simple chanteuse ? Les chanteuses se voient donc difficilement reconnaître un métier, des qualités professionnelles, une technicité
spécifique. Leur qualification est invisible (Maruani et Nicole, 1989) et elles
ne sont pas, à ce titre, considérées comme des « vraies » musiciennes dignes
d’être recrutées dans un groupe.
Par ailleurs, seules certaines fonctions traditionnelles sont accessibles aux
chanteuses : expression de la mélodie et relation avec le public. On ne peut
guère leur confier de rôles d’accompagnement rythmique, de bruitage ou
d’improvisation libre, à l’image de cet instrumentiste réputé pour lequel le
chant ne serait que mélodique :
« Y a peu de chanteurs dans le monde du jazz. Et puis le rapport est délicat. Ils ne sont
pas du tout dans la même sphère que les instruments. Un morceau totalement free c’est
impossible à faire avec des chanteurs par exemple. Il faudrait crier, hurler. Ça créerait un
malaise. Tu peux le faire sur l’instrument. Les chanteurs sont dans la mélodie. »
(Pianiste, H, M, MC, R).
Il est également difficile de la recruter comme sidewoman, sa place étant
celle du leader, sa présence pouvant perturber le fragile équilibre du groupe
par sa simple présence comme l’explique cet autre instrumentiste renommé
qui ne recrute jamais de chanteuse dans ses groupes :
« C’est toujours délicat de mettre un chanteur dans un groupe parce qu’on ne saura pas
qui leade. Le chanteur, il leade toujours un peu, il est devant. » (Pianiste, H, M, MC, R).
Cette image du chant a des conséquences directes sur les possibilités de
travail offertes aux chanteuses. Celles qui veulent considérer leur voix comme
un instrument, qui se nomment vocalistes, se plaignent des grandes difficultés, voire de l’impossibilité, à trouver des musiciens avec lesquels vivre
cette autre définition de la voix. Elles sont peu appelées comme sidewomen.
Si elles le sont, l’expérience reste ponctuelle. Non seulement elle ne se transforme pas en collaboration régulière avec l’instrumentiste, mais elle ne
permet guère d’accéder à son réseau d’affinités musicales comme cela est
souvent le cas pour les autres instrumentistes rencontrés. Les chanteuses dites
de qualité semblent toutes avoir vécu un projet musical d’envergure dans leur
carrière. Mais la collaboration ne s’est pas répétée, d’autres projets équivalents n’ont pas suivi même lorsque les leaders de ces projets semblaient satisfaits du résultat… Deux des chanteuses rencontrées, de niveau musical
équivalent aux instrumentistes, ont certes vécu une telle expérience réussie.
Elles disent pourtant s’être senties si enfermées dans le rôle de la « chanteuse » qu’elles ont quitté le jazz, temporairement pour l’une, définitivement
pour l’autre.
Ici encore, on observe quelques tentatives pour lutter contre ces stéréotypes
afin de permettre aux chanteuses de trouver une place nouvelle, comme
l’exprime le pianiste Martial Solal au sujet de sa fille vocaliste, Claudia :
« Je pense avoir écrit dans un style vraiment différent. J’ai introduit des formules nouvelles des manières différentes de faire jouer la rythmique… La formation est, en quelque
sorte, un trio entouré de cuivres : deux trompettes, deux trombones, un cor, un tuba plus
une voix. C’est ma fille Claudia qui tiendra ce rôle difficile puisque je dis bien “une voix”
et non “une chanteuse”. » [28].
Mais cette conception de la voix reste peu partagée par les instrumentistes
rencontrés et peu de pratiques semblent accompagner les quelques
contre-discours existants, à l’exception notable de ceux qui ont une conjointe,
une fille – comme ici Martial Solal – ou une sœur chanteuse. Les chanteuses
trouvent certes à construire des relations musicales avec quelques musiciens,
mais ces relations restent ponctuelles, fragiles et fortement dépendantes.
Être femme ou la séduction naturelle
Chanter suppose un travail scénique spécifique puisque la chanteuse est la
seule à établir un rapport constant avec le public, à communiquer avec lui (par
les yeux et la parole), à lui raconter des histoires, à devoir penser sa position
sur scène pour paraître détendue, impliquée (tenue du micro, mouvements sur
scène, expression faciale, vêtements). Instrumentistes et chanteuses jugent
cette réalité contraignante, les instrumentistes considérant d’ailleurs leur
propre présence sur scène comme invisible. Mais ni les instrumentistes, ni les
chanteuses ne définissent l’expression scénique comme un travail à part
entière. Elle est plutôt censée exprimer la personnalité de la chanteuse et ses
atouts « naturels », notamment physiques. Elle n’a pas de valeur en soi
puisque seule compte la valeur musicale. Raconter une histoire, établir un
contact avec le public, susciter son plaisir ne sont pas regardés comme le fruit
d’un travail sur le corps, sur la gestuelle, sur la construction d’un personnage.
Si le travail musical qui permet d’interpréter des mélodies et d’exprimer des
émotions est jugé central par les chanteuses, la part gestuelle et scénique de
leur prestation est peu abordée comme un travail spécifique. Alors même qu’il
pourrait être rapproché du travail de comédien et vécu comme tel, le travail
scénique est ressenti comme l’expression de sa personnalité authentique. La
chanteuse parle d’une réflexion personnelle pour devenir plus sincère et plus
libre sur scène, pour se « dévoiler » sans peur face au public. Celles (et ceux)
qui aiment s’amuser avec le public disent le faire naturellement et grâce à
l’expérience qui les rend plus sûres d’elles-mêmes.
Cette invisibilité du travail scénique peut ici être associée à la fonction
classique de séduction des hommes par les femmes. La chanteuse ferait ainsi
preuve d’un penchant naturel de séduction qu’elle mettrait au service de son
succès vocal. La chanteuse se rapproche de la Femme livrée aux rêves des
hommes, de l’hétaïre décrite dans Le deuxième sexe (Beauvoir, 1976 [1949]).
Sa beauté, son charme, sa sensualité, son érotisme supérieurs la distinguent
des autres femmes et l’offrent au plaisir du public. Un critique de jazz raconte
au sujet de Diana Krall, célèbre chanteuse de jazz canadienne, qu’« elle est la
voix nouvelle des femmes d’aujourd’hui. Une voix non voulue. La voix
détimbrée du désir sans angoisse »
[29]. La chanteuse séduit grâce à ses
charmes féminins naturels, en dehors de tout travail et de toute construction.
Elle exprime la féminité éternelle et retrouve sur scène une des fonctions
traditionnelles mais ambivalentes de séduction, objet passif du désir de l’autre
(le public) pour lui donner son plaisir.
Réduire le chant à une séduction naturelle passe aussi par la manière dont
une grande partie des instrumentistes mesure la qualité des chanteuses à
l’aune des divas mythiques du passé, Billie Holiday, Ella Fitzgerald ou Sarah
Vaughan. Une admiration comparable pour les instrumentistes légendaires du
jazz tels Bill Evans, Miles Davis ou John Coltrane ne se traduit pas par des
attentes équivalentes envers les instrumentistes d’aujourd’hui. Comme
l’exprime très lucidement cet instrumentiste de jazz traditionnel, « à la limite,
un instrumentiste qui joue bien peut passer pour un grand artiste. Pour une
chanteuse, il faut un plus » (Batteur, H, T, MC, Y). Les chanteuses semblent
en effet soumises à cette comparaison inaccessible avec les mythes de
l’histoire du jazz. Tout a été dit. Les divas mythiques rendent les chanteuses
de jazz actuelles insipides, sous-produits du jazz américain :
« À l’heure actuelle, aucune chanteuse ne fait carrière dans le jazz. Ça manque d’authenticité, ça manque de séduction, de charme dans leur attitude, de personnalité. Les
chanteurs, c’est déjà difficile, mais les chanteuses, c’est impossible. La seule possibilité
actuellement, c’est la chanson française. C’est notre culture. » (Pianiste, H, T, MC, F).
Pour cet autre instrumentiste rattaché au jazz moderne, seule une voix
authentique, que l’on n’aurait jamais entendue, une chanteuse aux vrais
pouvoirs de séduction, pourrait changer la donne, à charge pour l’instrumentiste de la révéler, en véritable pygmalion du jazz vocal :
« Je n’aime pas les voix trop professionnelles comme je n’aime pas les acteurs trop
professionnels au cinéma. » À notre question : « Une idée de projet ? », l’instrumentiste
répond : « Non, oui. Le rêve, c’est de trouver sa Jane Birkin. Quelqu’un qui ne sait pas
chanter, qui n’a pas de rythme. » (Batteur, H, M, S, R).
Le monde des musiciens de jazz est un monde d’hommes. Non seulement
les instrumentistes sont avant tout des hommes et les chanteurs des femmes,
mais surtout les chanteuses sont situées aux échelons inférieurs de la
renommée et de la valeur musicales. Cette double différenciation sexuelle est
produite et légitimée par trois processus sociaux interdépendants : une hiérarchisation esthétique socialement sexuée ; des conventions langagières,
sociales et techniques « masculines » ; des stéréotypes féminins qui, en enfermant les chanteuses dans des rôles illégitimes, les rendent peu employables.
Être chanteuse se révèle bien un métier de femme au sens donné par
Michelle Perrot à propos d’activités féminines plus traditionnelles. Comme
pour les infirmières, les secrétaires ou les enseignantes, les chanteuses mobilisent dans leur activité musicale des « qualités réelles déguisées en “qualités”
naturelles et subsumées dans un attribut suprême, la féminité : tels sont les
ingrédients du “métier de femme”, construction et produit du rapport des
sexes » (Perrot, 1987, p. 4). Se jouent ainsi dans la rencontre conflictuelle
entre chanteuses et instrumentistes des rapports sociaux de sexe millénaires
qui prennent ici une forme musicale. Alors même que la qualification des
musiciens est construite dans leur quotidien musical et ne s’inscrit à aucun
moment dans des grilles de classification, des politiques publiques ou des
méthodes d’évaluation des emplois (Maruani, 1998 ; Laufer, 1998), sa réalité
est physique et mentale pour tous ceux qui participent à la construire. « À
moitié victimes, à moitié complices, comme tout le monde », selon la célèbre
expression de Jean-Paul Sartre, les chanteuses participent à construire ce réel
qui les met pourtant en situation de forte dépendance économique, sociale et
affective.
D’autres champs musicaux mériteraient d’être étudiés à l’aune de cette
grille d’analyse. Ainsi, comment expliquer qu’une même polarisation sexuelle
entre instrumentistes et chanteuses traverse des mondes musicaux – rock,
opéra, chanson française ou variété – aux logiques économique, sociale, idéologique et musicale a priori éloignées de celles rencontrées dans le monde du
jazz français ?
L’enquête ethnographique a été menée entre juin 1998 et juin 2002. Profitant de notre position, avantageuse par sa discrétion, de chanteuse amatrice,
nous avons noté les interactions musicales observées au cours de répétitions,
d’ateliers d’orchestre, de stages semi-professionnels, de concerts, de soirées
amicales ou de jams impromptues. Nous avons ainsi assisté à – et parfois vécu
– des rencontres entre musiciens professionnels dans différents contextes.
Nous avons observé de manière prolongée 77 musiciens professionnels,
excluant de notre champ d’analyse les situations relevant de la pratique
amatrice. Est professionnel un musicien qui vit de manière principale de son
instrument à travers l’obtention du statut d’intermittent du spectacle. Cette
définition peut paraître arbitraire – vivre de son instrument prend des formes
diverses selon le niveau musical, l’ancienneté professionnelle, les choix musicaux, les préférences stylistiques ou l’instrument pratiqué – mais l’obtention
de ce statut est utilisée par les musiciens eux-mêmes comme preuve de leur
place de professionnel dans ce monde musical.
Nous avons complété ces observations par des entretiens réalisés au cours
de l’année 2001 auprès de 20 musiciens professionnels aux instruments,
renommées, styles musicaux et réseaux de connaissance variés afin de mieux
saisir les justifications données par ces musiciens à leurs pratiques. Les entretiens portaient principalement sur leur trajectoire professionnelle, leur travail
musical (individuel et collectif), leur définition du jazz et leurs critères de
« recrutement » de « collègues ».
Une lecture systématique de la presse spécialisée (Jazzman, Jazz magazine
et articles spécialisés du journal Le Monde) a été réalisée sur l’année 2001 et
les premiers mois de l’année 2002 afin de révéler les images et symboles qui
perlent l’imaginaire des professionnels de jazz.
Nous n’avons pas constitué un échantillon représentatif des musiciens de
jazz français. Le nombre élevé de musiciens observés et/ou interviewés tout
comme leur diversité sociale, professionnelle, instrumentale et musicale nous
semblent, cependant, avoir assuré un plein accès aux diverses logiques
sociales traversant le monde du jazz français. Nous avons classé ces 89 musiciens observés et/ou interviewés selon les critères principaux suivants : sexe,
style musical (traditionnel, moderne, musiques improvisées), stade de la
carrière, notoriété. Afin d’assurer la rigueur de notre analyse, toute citation ou
anecdote tirée de notre carnet ethnographique ou de nos entretiens formels
situe le musicien concerné au regard de ces critères socioprofessionnels.
Si l’on rentre dans les détails de notre corpus empirique, les 77 musiciens
observés de manière prolongée se répartissent de la façon suivante :
- Genre : 19 femmes (16 chanteuses, 3 instrumentistes) ; 58 hommes
(52 instrumentistes, 6 chanteurs).
- Instruments pratiqués : 22 chanteurs, 15 pianistes, 11 bassistes/contrebassistes, 8 batteurs, 9 guitaristes, 12 « soufflants » (trompette, saxophone,
trombone).
- Style musical : 32 « traditionnel » (T), 28 « moderne » (M), 17 « musiques improvisées » (I).
- Stade dans la carrière : 18 débutants (D), 51 à mi-carrière (MC),
8 seniors (S).
- Niveau de réputation : 39 faible (F) , 21 moyenne (Y), 17 réputé (R).
Quant aux 20 personnes interviewées – dont 8 musiciens également
observés de manière prolongée –, elles se répartissent de la façon suivante :
- Genre : 13 hommes (10 instrumentistes, 3 chanteurs), 7 femmes-chanteuses.
- Instruments : 10 chanteurs, 3 batteurs, 3 pianistes, 2 contrebassistes,
1 guitariste, 1 saxophoniste.
- Style musical : 9 « traditionnel » (T), 7 « moderne » (M), 4 « musiques
improvisées » (I).
- Stade dans la carrière : 5 débutants (D), 10 à mi-carrière (MC), 5 seniors (S).
- Niveau de réputation : 5 faible (F), 4 moyenne (Y), 11 réputé (R)
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