2003
Revue française de sociologie
Musiques et fêtes techno : l’exception franco-britannique des free parties
Laurent TESSIER
GEMAS-Université Paris IV 54, boulevard Raspail – 75006 Paris
Durant les années quatre-vingt-dix, de nouvelles fêtes techno, les raves ou free parties,
font leur apparition sur le territoire français et y rencontrent un immense succès. Dans les
autres pays européens, où la musique techno est pourtant tout aussi répandue, le développement des free parties reste limité et n’atteint à aucun moment le gigantesque « phénomène
de société » que seules ont connu la Grande-Bretagne puis la France. Or, cette exception
franco-britannique dans la manière d’organiser et de participer à des fêtes techno n’a pour
l’instant reçu aucune explication. Il est possible de développer une série d’hypothèses permettant d’expliquer l’apparition et le développement de ces mouvements, en se référant aux
raisons et aux interactions d’individus placés au sein de contextes nationaux précis : en mettant notamment en lumière la manière dont les politiques des gouvernements britanniques
puis français, confrontés à l’émergence de différents groupes sociaux spécifiques, ont pu
contribuer à la création et à la diffusion du phénomène des free parties.
During the 1990s, new techno parties known as raves or free parties, started to appear on
French territory and they met with a tremendous success. In the other European countries, where
techno music is just as widespread, the development of free parties remained limited and at no
point did it reach the huge « phenomenon of society » that it did in Great Britain and then in
France. Yet, this French-British exception regarding the way in which the techno parties were
organized and the level of participation has so far received no explanation. It is possible to
develop a series of hypotheses in order to explain the appearance and the development of this
movement by referring to the reasons and interactions of individuals placed within a precise
national context : in particular, by highlighting the way in which the politicians of the British and
then the French governments, faced with the emergence of specific social groups, managed to
contribute to the creation and spreading of the free party phenomenon.
Im Verlauf der neunziger Jahre erscheinen in Frankreich neue Technofeste, die « raves » oder
« free parties » und finden einen Riesenerfolg. In den übrigen europäischen Ländern, wo die
Technomusik auch so verbreitet ist, bleibt die Entwicklung der free parties beschränkt und
erreicht zu keinem Zeitpunkt das riesige « Gesellschaftsphänomen », das nur in Grossbritannien
und danach in Frankreich auftrat. Bisher war es nicht möglich zu erklären, warum es sich bei der
britisch-französischen Art der Organisation und Beteiligung der Technofeste um eine Ausnahme
handelt. Man könnte eine Reihe von Vermutungen anstellen, mit denen die Erscheinung und die
Entwicklung der Bewegungen erklärt werden, unter Bezug auf die Beweggründe und die Interaktionen von Individuen, die in einem bestimmten nationalen Umfeld stehen : dazu wird besonders
die britische und danach die französische Regierungspolitik unterstrichen, die bei Auftreten der
verschiedenen spezifischen Sozialgruppen zur Bildung und Verbreitung des Phänomens der free
parties beigetragen haben.
Durante los años 90, las nuevas fiestas tecno, las rave o free parties, aparecen en el territorio
frances y encuentra un éxito enorme. En los otros países europeos, en donde la música tecno es
sin embargo también difundida, el desarrollo de las free parties es limitado y no alcanza en
ningún momento el gigantésco « fenómeno de sociedad » que sólo han conocido Gran Bretaña y
después Francia. Esta excepción franco-británica en la manera de organizar y de participar en las
fiestas tecno no han recibido en ningún instant una explicación. Es posible desarrollar una serie
de hipótesis permitiendo explicar la aparición y el desarrollo de esos movimientos, refiriéndose a
las razones y a las interacciones de los individuos ubicados en el seno de los dos contextos nacionales precisos : poniendo netamente en claro la manera como los políticos de los gobiernos británicos y después franceses, confrontados a la aparición de grupos sociales específicos, han podido
contribuir a la creación y a la difución del fenómeno de las free parties.
Au début des années quatre-vingt-dix, une nouvelle sorte de fête fait son
apparition sur le territoire français. N’ayant pas d’existence officielle, le nom
que lui donnent ses adeptes fluctue quelque peu : rave, free party ou tout
simplement teuf : fête… ; on l’appellera en tout cas ici free party. On peut en
donner une première définition qui sera discutée tout au long de l’article : il
s’agit d’une fête où l’on peut écouter de la musique dite techno. C’est une fête
complètement gratuite, organisée par et pour des jeunes. Elle se déroule en
générale soit en plein air (par exemple dans un champ), soit dans un ancien
hangar, ou autre bâtiment désaffecté. La plupart du temps, les organisateurs
ne demandent aucune autorisation : les free parties ne se déroulent pas dans
un cadre légal.
Plusieurs centaines de free parties se tiennent chaque année en France,
réunissant parfois plusieurs dizaines de milliers de personnes. Un phénomène
d’une telle importance ne peut donc être ignoré par la sociologie, qui se doit
de tenter de répondre aux questions suivantes : D’où vient ce mouvement ? En
quoi consiste-t-il, et quelles sont les différences avec les autres fêtes techno ?
Qui sont ses participants et ses organisateurs ? Pourquoi ces adeptes de
musique techno se sont-ils tournés vers ce type de fête ? Et pourquoi ce
phénomène est-il apparu à un moment et à un endroit donné plutôt qu’à un
autre ?
[1].
On va montrer ici que les free parties sont quasi exclusivement le fait de
Britanniques puis de Français, qui peuvent se déplacer ponctuellement dans
d’autres pays, mais dont l’activité principale est restée concentrée d’abord en
Grande-Bretagne, puis en France. Les free parties sont aussi présentes en
Belgique et aux Pays-Bas dès le début des années quatre-vingt-dix, mais, de
même qu’en Allemagne, les amateurs de techno continuent à fréquenter les
boîtes de nuit de manière assidue, sans qu’une opposition absolue se fasse
sentir entre clubs et free parties. Dans les autres pays européens, le développement des free parties reste ainsi cantonné à des limites plus restreintes, et
n’est pas devenu le gigantesque « phénomène de société » qu’ont connu la
Grande-Bretagne puis la France. Dans tous les autres pays européens, la
musique et la fête techno se sont développées au sein du système des boîtes de
nuit, à l’exception d’énormes mais ponctuels teknivals, gigantesques festivals
techno itinérants qui se déroulent partout en Europe durant l’été.
Il en résulte une sorte d’exception franco-britannique dans la manière
d’écouter de la techno, d’organiser et de participer à des fêtes techno, ainsi
que dans la musique elle-même : comme on le verra, la techno des free parties
françaises ne ressemble pas à la techno américaine, allemande ou suisse… Or,
cette exception franco-britannique n’a pour l’instant reçu aucune explication.
En France, un discours « intellectuel » ou « savant » portant sur la musique
techno, et en particulier sur les comportements des adeptes des free parties,
s’est pourtant mis en place à partir du milieu des années quatre-vingt-dix
[2].
Parallèlement, dans le domaine de la sociologie, un discours apparaît sous
l’impulsion de Michel Maffesoli. À travers la revue Cultures en mouvement,
mais aussi par la création d’un sous-laboratoire au sein du CEAQ
[3] consacré
à la « fête techno »
[4], il est alors le seul sociologue à donner à ses étudiants
les moyens institutionnels d’interroger le « phénomène techno », à travers le
prisme de sa propre pensée. Il est lui-même l’auteur de plusieurs articles et
entretiens sur le sujet
[5], qui lui ont permis de s’imposer dans la presse
comme le sociologue « spécialiste » de la techno. Une série de concepts plus
ou moins directement associés aux théories de Maffesoli, et plus généralement aux théories postmodernes, a donc depuis été associée dans le sens
commun aux free parties : « la transe », « l’hédonisme festif », « l’orgie »,
« la tribu », « le retour au communautarisme », ou encore « l’annihilation de
l’individu »… autant de termes appliqués aujourd’hui aux free parties comme
s’ils allaient de soi, aussi bien dans la presse, qui les a souvent repris, que
dans le champ de la sociologie.
À la suite de la médiatisation des free parties, un certain nombre de journalistes se sont en effet tournés vers les sciences humaines, afin de
tenter d’approfondir et d’élargir leurs analyses. Des chercheurs et des
étudiants-chercheurs du CEAQ ont alors proposé des hypothèses, des ébauches d’explication. Le phénomène techno, et en particulier l’apparition des
free parties, ferait selon eux partie des signes permettant au sociologue
attentif de déceler le passage d’une société moderne à une société postmoderne. Le penseur de la postmodernité interprète ainsi les free parties comme
révélatrices du fait que « l’idéal démocratique laisse aujourd’hui place à un
idéal communautaire. L’individu autonome, rationnel, n’a rien d’universel
mais s’avère être au contraire une création historique, le pivot de l’ère
moderne »
[6]. Dans les free parties on pourrait, selon ce type de théories,
apercevoir des personnes qui sous l’emprise de drogues diverses et d’une
musique répétitive auraient perdu toute rationalité, toute personnalité, toute
autonomie : « On passe de l’autonomie, “Je suis ma propre loi” à l’hétéronomie, “Ma loi c’est l’autre”. Nous assistons en fait à un retour des formes
archaïques, à un retour de la tribu où l’homme existe par et pour le regard de
l’autre. »
[7] ; « Notre difficulté à le comprendre, à l’accepter s’explique par
le fait que cela signe l’annihilation complète de l’individu. »
[8].
Mais s’il est possible, dans une certaine mesure, de parler de communautarisme pour évoquer les free parties, on montrera ici que les adeptes de ces
fêtes peuvent aussi être considérés comme extrêmement individualistes,
introspectifs par certains aspects. De même, à l’hédonisme festif, on verra
qu’il est possible d’opposer le côté sombre, militaire, voire puritain des free
parties. Les termes de transe ou encore de retour au communautarisme cités
précédemment ont sans doute été inspirés à Michel Maffesoli par les mouvements de type « hippie » de la fin des années soixante : « À l’image d’un
cours d’eau qui se perd dans les roches pour resurgir plus loin, la jeune génération, à travers les raves, vit aujourd’hui les valeurs de mai 68 : un hédonisme festif. »
[9]. Or, on tentera de montrer que des liens effectifs entre la
culture hippie et le mouvement des free parties existent, mais pas de manière
centrale, et qu’ils ne doivent pas occulter d’autres connexions tout aussi
importantes, telles que celles qui les relient à la culture de la fête de certains
homosexuels américains, aux sound-systems
[10] jamaïquains ou encore à la
culture anarchiste des punks britanniques : autant de courants dont on peut
affirmer l’éloignement, voire l’opposition, avec la culture hippie.
Si l’application de ces hypothèses « postmodernes » (dimension
« orgiaque », retour au « communautarisme » et au « temps des tribus », etc.)
au domaine de la free party est possible dans certains cas et selon certaines
modalités, celles-ci ne permettent pas de rendre compte de la spécificité de
ces fêtes et de leurs participants. Ces hypothèses n’expliquent nullement
l’apparition de ce mouvement précisément à la fin des années quatre-vingt en
Grande-Bretagne, ainsi que sa transmission quasi exclusive en France : la
France et la Grande-Bretagne seraient-elles plus « orgiaques », plus
« tribales » que l’Espagne ou l’Allemagne ? Face à des hypothèses aussi
lourdes, on a voulu développer une série d’hypothèses moins contraignantes,
en se référant uniquement, pour expliquer l’apparition et le développement de
ces mouvements, aux raisons et aux enchaînements de comportements d’individus rationnels, placés au sein de contextes nationaux précis. On a ici
cherché à montrer comment les politiques des gouvernements britanniques
puis français, confrontés à l’interaction de différents groupes sociaux spécifiques (la communauté jamaïquaine résidant en Grande-Bretagne, la survivance
du mouvement punk), avaient contribué à la création et à la diffusion du
phénomène des free parties. On s’est aussi livré à une contextualisation du
phénomène des free parties en regard du mouvement global de la musique
techno. Sans pour autant rentrer dans un historique exhaustif de cette
musique, ce qui aurait été impossible dans le cadre de cette étude, on a ainsi
fait appel aux éléments de cette histoire qui pouvaient aider à expliquer
l’apparition des free parties en Grande-Bretagne et en France, ou au contraire
apporter ponctuellement un contrepoint en montrant quels autres développements la musique techno a pu poursuivre dans d’autres pays ou à d’autres
moments. Car malgré la profusion de discours portant sur la techno, aucun
universitaire n’a pour l’instant tenté de reconstituer une histoire cohérente et
globale de ces différents mouvements musicaux pourtant récents, afin d’expliquer sociologiquement et historiquement l’apparition des free parties.
On proposera donc une hypothèse interprétative alternative à celle de
M. Maffesoli, que l’on aura voulu rapprocher, dans son esprit, de celle que
Tocqueville développe par exemple dans L’ancien régime et la Révolution.
Tocqueville y avance l’explication célèbre de l’exception française relative au
rôle des intellectuels dans la production des utopies politiques, et plus précisément dans l’essor de l’idéal de Raison chez les Français du XVIII
e siècle
[11].
Les penseurs français étaient en effet à cette époque les seuls en Europe à
pratiquer une philosophie politique aussi « abstraite et littéraire »
[12], rejetant toutes les coutumes au nom de la Raison. Pour Tocqueville, les institutions françaises, complexes et archaïques, les poussaient à rejeter toute forme
de tradition et à imaginer une société nouvelle, régie par la Raison. De plus,
n’ayant pas accès aux fonctions politiques, du fait du cloisonnement du
régime, ces intellectuels vivaient dans l’ignorance des contraintes concrètes
de l’exercice du pouvoir. Ne pouvant percevoir ces difficultés, ils ne voyaient
donc pas d’entraves à leurs théories abstraites. Les intellectuels britanniques,
intégrés aux systèmes et aux décisions politiques, étaient en ce sens plus au
fait des réalités : « Ceux qui écrivaient sur le gouvernement et ceux qui
gouvernaient étaient mêlés »
[13]. De plus, le fait d’avoir la possibilité d’agir
sur les institutions leur donnait moins envie de les détruire radicalement que
de les réformer progressivement. En France, il fallait en quelque sorte « tout
supporter ou tout détruire ». Plus généralement, la bourgeoisie française
exclue de la vie publique, au contraire de la britannique, se précipita donc
dans le seul droit qu’on lui laissait : celui de philosopher. La passion de la
théorie et le mépris des faits se répandirent dans la population française où les
notions abstraites, telles que la Raison, connurent un succès inattendu, et ce
dans toutes les couches de la population.
Sans entrer dans le détail, on voit comment Tocqueville différencie ici les
intellectuels français des intellectuels britanniques (mais aussi des penseurs
allemands « entièrement étrangers à la politique et retirés dans le domaine de
la philosophie pure »
[14]). La méthode explicative de Tocqueville se
retrouve chez Max Weber, ou encore chez Raymond Boudon (1995, p. 41). Il
s’agit d’expliquer les agissements et les croyances des individus, non à partir
de causes irrationnelles, extérieures, mais à partir d’un système de « bonnes
raisons » mises en place par des individus dans un contexte défini.
Ainsi, dans cet article, on a cherché à comprendre les choix et les actions
rationnelles qui ont abouti au développement des free parties, à partir des
données et des contraintes de contextes nationaux particuliers. Pour étayer
notre recherche, nous nous sommes appuyés sur une série de documents : articles de la presse généraliste et spécialisée (en particulier de Stéphane
Davet
[15], Valérie Zerguine
[16] ou Guillaume Bara
[17] pour la France, ou
encore Simon Reynolds
[18] pour la Grande-Bretagne) ; ouvrages historiques
spécialisés, en grande partie anglo-saxons ; entretiens approfondis réalisés
entre juin et septembre 2001 avec différents types d’acteurs, des simples
participants aux organisateurs et aux DJs
[19] ; mais aussi observations
directes en free parties. Enfin, il convient de signaler que la rédaction de cet
article n’aurait pas été possible sans la collaboration de François-Xavier
Hubert (doctorant en Anthropologie à l’EHESS) et Éric Dagiral (doctorant en
sociologie à Paris V), dont les réflexions et les corrections ont nourri cet
article.
Pourquoi les fêtes techno ont-elles quitté les boîtes de nuit pour prendre la
forme de free parties illégales en Grande-Bretagne puis en France, alors
qu’aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse ou en Espagne, la fête techno s’est
intégrée dans le paysage festif et musical des boîtes de nuit ? Pourquoi, à
l’exception de la France, ces fêtes illégales sont-elles aujourd’hui quasi
inexistantes en Europe ? On tentera donc de montrer qu’il serait possible
d’expliquer ce phénomène sans avoir recours à des hypothèses aussi lourdes
que l’existence d’un esprit « dionysiaque » spécifique à la France et absent en
Allemagne ou en Espagne… et qu’il est possible d’expliquer la localisation
des free parties en Grande-Bretagne et en France en se concentrant sur les
interactions entre la diffusion des musiques et des fêtes techno, les contextes
sociaux et représentatifs de leur réception ainsi que les réactions médiatiques
et politiques qu’ils suscitent. On tentera de montrer comment, à partir d’un
contexte précis, certains individus ont pu avoir ou construire de « bonnes
raisons » de se tourner vers le système des free parties.
Origines « orgiaques » des free parties
La musique techno ne vient ni de partout à la fois, ni de nulle part. Elle ne
constitue pas non plus une rupture soudaine et inouïe dans l’histoire de la
musique, de la fête et de la danse occidentales. Dans son ouvrage Mouvement
techno et transit culturel, Philippe Birgy (2001) refuse ainsi la possibilité de
reconstituer un historique des phénomènes et des musiques techno. Dans le
chapitre intitulé « Discours et histoire officiels de la techno », il affirme que
« tout nous conduit à penser que l’hypothèse des foyers apparaissant à
plusieurs endroits à la fois est plus plausible » (p. 37). Birgy affirme avec
raison dès la première page de son introduction que la techno est « une figure
de l’interculturel, elle ne revendique aucune origine unique […] “ça” vient
d’ailleurs. La techno se situe toujours dans un interstice, mais ce n’est jamais
le même. » Certes, comme tout phénomène historique, on peut dénombrer de
multiples causes, et de multiples facteurs à son origine, mais cela ne doit pas
empêcher le sociologue où l’historien de mettre au jour les événements et les
personnages-clés, afin de tenter de donner une « explication ».
Il est tout à fait possible d’identifier les individus qui ont créé cette
musique, les lieux et les événements qui l’ont rendue possible, les passerelles
qui ont permis son évolution et sa diffusion. Plusieurs « pionniers » et toute
une série de signes « avant-coureurs » doivent être repérés, même s’il nous est
impossible de les développer dans le cadre d’un court article
[20]. Pour
comprendre le mouvement des free parties, il nous faut tout d’abord cerner
brièvement les raisons de l’apparition de la musique techno aux États-Unis,
puis celles de son passage en Europe.
Au début des années soixante-dix aux États-Unis, les boîtes de nuit sont
désertées par la jeune bourgeoisie blanche alors attirée par le mouvement
hippie. Les boîtes se « rabattent » donc sur un public constitué par les minorités noires, latines et homosexuelles, jusqu’alors refoulées de ces lieux. Dans
ces clubs, le disco (abréviation, faut-il le rappeler, de discothèque) naît donc à
partir d’un mélange des musiques afro-américaines et latino-américaines
(funk, soul, etc.) réclamées par ce nouveau public. Dès le milieu des années
soixante-dix, le mouvement hippie faiblissant, les jeunes réinvestissent en
masse les boîtes de nuit. Peu à peu, un public de plus en plus vaste se retrouve
dans ces boîtes au départ homosexuelles de Chicago ou de New York : avec le
disco, une club culture, une « culture des boîtes de nuit », commence à se
constituer et à se répandre aux États-Unis puis en Europe, à Paris ou encore à
Berlin, à travers le réseau constitué par ces clubs. C’est ainsi que Guillaume
Bara (1999), journaliste, peut écrire : « À partir de 1975, le disco devient la
bande-son de la libération sexuelle, une invitation explicite à jouir sans
entrave de son corps par la musique, la danse, les jeux de séduction,
l’érotisme débridé et ludique. La communauté gay s’y plonge avec le plaisir
d’échapper, au moins dans les lieux de fête, aux interdits sociaux et aux
regards voyeurs ou inquisiteurs d’une majorité silencieuse et répressive. » On
retrouve donc bien avant l’apparition des free parties, dès le milieu des
années soixante-dix, ce mythe de l’orgie, de l’accès à un plaisir collectif
débarrassé de toutes inhibitions individuelles. On peut faire ici une première
comparaison entre ce type de fêtes (dont la musique préfigure la techno) et les
free parties. En évoquant les free parties, Michel Maffesoli affirme que « ce
n’est pas l’individu qui est en cause : c’est se coller à l’autre, c’est de la viscosité à l’état pur. Ces grands rassemblements sont des expressions faramineuses de l’orgie »
[21]. Or ce commentaire s’applique beaucoup plus au
mouvement disco, et au mouvement house qui en découle dans les années
quatre-vingt. C’est, en effet, dans les clubs homosexuels qui passent de la
musique house que se sont mises en place les fameuses backrooms : pièces
attenantes à ces boîtes de nuit où les participants peuvent se livrer avec de
parfaits inconnus à une orgie sexuelle non symbolique mais bien
concrète
[22].
Au contraire, en parlant du milieu des free parties, Valérie (journaliste et
adepte des free parties) s’exprime ainsi : « Moi je les trouve vachement puritains. Les free parties pour moi, c’est pas du tout un lieu de rencontre sexuelle
[…] il n’y a pas de séduction au sens sexuel. » Les participants que nous
avons rencontrés sont en fait unanimes pour décrire leur expérience des free
parties comme une expérience assez « personnelle », voire « solitaire », une
expérience qui exclut la plupart du temps la rencontre d’un éventuel partenaire, ou même de nouveaux amis : « J’ai rencontré peu de gens dans les
teufs, tu rencontres peu… le discours ça tient à dire : dans les teufs techno
c’est super parce que tout le monde est ensemble, tu vois c’est la grande
communion et tout : que dalle ! Si t’ouvres pas tes yeux, d’accord tout le
monde est ensemble, mais il n’y a rien de plus perso qu’une teuf techno. Au
niveau de la musique, il n’y a rien de plus personnel. Bon c’est marrant quand
il y a une grosse montée et que tout le monde gueule, tu gueules avec tout le
monde, ok. Mais sinon t’es dans ton truc et c’est ce que t’inspire la musique,
donc c’est super personnel… et mine de rien c’est vraiment pas très
collectif… même si tout le monde est là à sauter en même temps. »
[23].
La communauté formée par les danseurs serait donc au moins en partie une
illusion, née d’une approche superficielle de ces fêtes. Cet aspect « individualiste » avait d’ailleurs déjà été souligné dans quelques travaux antérieurs. Les
auteurs de Raver notaient déjà, parlant des free parties, que « la fête se
déroule dans un respect mutuel d’autrui. La plupart du temps, les danseurs ne
se parlent pas »
[24]. De même, Guillaume Kosmicki affirme dans son article
« Les raves et la techno »
[25] que la « transe » ressentie par les participants
est « en fait plus individuelle que collective […] Jamais la totalité du public
d’une rave n’entrera en transe simultanément […] elles ne touchent pas tout le
monde au même moment […] En aucun cas on est certain d’entrer en transe
en participant à une rave. Tout cela dépend de l’expérience personnelle des
ravers ». Étienne Racine (1996) rappelle quant à lui qu’en free party « la
danse se fait seul, on ne touche pas le premier venu. Si par inadvertance deux
ravers se heurtent, dans la plupart des cas ils s’excuseront mutuellement, en
faisant un signe de la main accompagné d’un sourire ».
Ces dimensions d’orgie, de dépersonnalisation durant le temps de la fête,
semblent plus faire partie d’un mythe des free parties que des expériences
concrètes des participants. La free party est décrite spontanément par chacun
de ces participants à travers l’évocation de son expérience personnelle : se
sentir seul(e), se promener au sein d’une multitude de personnes. Les amis
sont autant de repères dont on s’écarte pour ensuite les retrouver. Nos interlocuteurs ne semblent d’ailleurs quasiment pas communiquer avec d’autres
personnes que leurs propres connaissances.
Valérie déclare : « Moi j’adore regarder en plus, pour moi c’est un spectacle, surtout s’il y a des travellers
[26]… Je rentre doucement dans la danse
mais par contre je peux danser des heures et des heures et j’adore danser.
Mais c’est aussi un spectacle […] d’abord j’aime bien faire tout le tour, j’aime
bien croiser des gens que je connais… et puis peu à peu je rentre dedans, et
puis à un moment il y a un son qui me plait, et donc je bloque dessus et puis je
danse, mais c’est en fait quelque chose d’assez solitaire, ça n’est qu’au bout
d’un moment qu’on retrouve d’autres gens, mais moi je commence par être
seule. »
Pour Sandra, dans la fête : « c’est du va et vient, tu fais tout le temps du va
et vient… tes amis, toi tout seul et puis les gens que tu connais pas ou les amis
des amis… ». Mais le comportement dépend aussi des substances absorbées :
« Si t’as pris un “bonbon”, tu vas danser pendant 5,6 heures, après tu vas être
mort crevé, tu vas aller te poser dans un coin pendant 2,3 heures… et après
une fois que tout le monde est descendu, tout le monde monte dans la voiture
et on rentre chez soi […] si t’as rien pris, tu peux avoir envie de danser, mais
moi je sais que personnellement j’avais pas spécialement envie de danser tout
le temps… c’était plutôt tu discutes avec des gens… »
Pour Rémi et ses amis, le déroulement de la soirée commence souvent par
quelques bières et « une fois qu’on est chaud, on se met à côté du son, on est
entre nous, et puis après dès qu’il y en a un qui le sent il va dans le son… on a
un point de rendez-vous parce que vu que c’est grand et que chacun va
danser… après on fait des allers-retours, et puis ça continue, l’heure tourne,
on danse on s’éclate et puis après on est fatigué et il faut rentrer tranquillement ». Remi se rend donc en free party (comme tous nos interlocuteurs)
toujours avec le même groupe d’amis. Pour Rémi, qui habite en zone rurale,
on sent que la free party représente en quelque sorte un nouveau genre de fête
populaire où il peut retrouver une certaine convivialité : il préfère d’ailleurs
nettement les fêtes en extérieur, dans la forêt ou dans un champ à celles se
déroulant dans des hangars. En extérieur les gens peuvent discuter, se
promener « ou même ramener leur barbecue ». Les participants alternent ainsi
les moment où ils s’installent pour discuter avec leurs amis et ceux où ils les
quittent pour aller danser
[27]. Ces comportements ne semblent donc pas radicalement coupés d’une rationalité quotidienne ou d’autres types de fêtes
populaires. Pour beaucoup de participants, la free party n’est pas le lieu de la
disparition de leur personnalité quotidienne, ni de toute rationalité, et ce
même lors de la prise de produits psychotropes : « Gérer tes émotions, ça
c’est un truc que t’apprends beaucoup à faire en rave party… parce que quand
t’es sous produit, t’es plus la même personne, t’as tendance à tout exacerber et
t’es obligé de prendre sur toi… » (Sandra). Chacun raconte ainsi les scènes
dont il a été l’acteur, le témoin, ou qui lui ont été rapportées : par exemple des
épisodes d’angoisse suivant l’usage de drogues. Autour de ces expériences, la
fascination et la crainte de la perte du contrôle de soi se retrouvent souvent
intimement liées.
Ce premier aperçu de quelques représentations du déroulement de ces fêtes
contraste avec l’image médiatique d’une recherche effrénée du plaisir. Est-ce
là nier la dimension hédoniste inhérente aux free parties ? Les free parties
sont bien un lieu de fête véritable. Mais elles ne sont pas nécessairement le
lieu d’un défoulement orgiaque sans limite. La house music, à la suite du
disco, génère à la rigueur dans certaines boîtes de nuit des formes de participation qui nous semblent mieux correspondre à cette image radicale de la fête.
La transgression, la transcendance, l’absence de limite, le dérèglement
corporel, la rupture avec le quotidien, la transgression de l’ordre social et des
interdits, les situations « hors règles », le fait de dépasser sa propre condition,
de surmonter sa « normalité »
[28], ou encore la « fusion collective »
[29] :
toutes ces expressions sensées décrire l’expérience des free parties ne permettent en fait pas du tout d’en saisir la spécificité, mais s’appliquent tout autant,
voire beaucoup plus, à certaines boîtes de nuit. Or, il semble problématique
qu’un discours appliqué aux free parties puisse tout aussi bien s’appliquer au
milieu des boîtes de nuit, alors que les adeptes des free parties considèrent
l’univers des boîtes comme absolument opposé au leur.
Le rejet des boîtes de nuit
La culture house de boîte de nuit, aujourd’hui encore bien vivante (en
particulier en France) représente une sorte de versant opposé des fêtes techno,
à partir de laquelle et contre laquelle les free parties se sont construites.
Parlant des boîtes de nuit, Sylvain exprime son opposition sans nuance :
« J’aime pas la musique, j’aime pas les gens, j’aime pas m’habiller classe, et
puis si c’est pour picoler des whisky à 40 balles toute la soirée au comptoir,
non merci… » Valérie renchérit : « Il y a des gens qui ne vont qu’en free
party : tu leurs dis on va boire un coup, ils te répondent “Pourquoi ? : on peut
acheter une bouteille et aller dans un square” ; ils veulent absolument pas être
dans la consommation des loisirs. » Il existe donc une rupture « idéologique »
entre les amateurs de boîtes de nuit, « victimes de la société de consommation », et les adeptes des free parties, défenseurs d’un mode de vie alternatif
par rapport à cette société marchande. La gratuité des free parties représente
donc un positionnement symbolique, tout en présentant bien sûr un attrait
concret. Ainsi, pour Rémi, la musique de boîte house est trop lente pour
danser, trop « commerciale » mais surtout le prix d’entrée des boîtes est bien
trop élevé. Pour Sandra, c’est d’ailleurs « ce qui a tué les fêtes trance »
[30],
qui au début de leur existence se déroulaient sur le principe des free parties, et
ont fini par se retrouver dans des salles de concert telles que le Bataclan ou
Bercy, le prix de l’entrée pouvant monter jusqu’à 30 €.
Pourtant, le mouvement rave/acid-house a d’abord été popularisé dans ces
boîtes de nuit. La première ville britannique touchée par l’acid-house et le
mouvement des raves n’est pas Londres mais Manchester, dans le fameux
club L’hacienda (on pourrait aussi citer Sheffield), et entre 1987 et 1988,
c’est toute la Grande-Bretagne qui « plonge » dans l’acid-house. Le sommet
de la vague acid-house est atteint l’été 1988, rebaptisé « summer of love » en
écho à celui de 1967 qui avait vu le mouvement hippie atteindre son zénith sur
la côte ouest des États-Unis. Guillaume Bara résume la réaction journalistique
très négative que suscite ce phénomène : « Effaré par une telle effervescence,
le gouvernement de Margaret Thatcher fait tout son possible pour rassurer
l’opinion publique britannique effrayée par les “unes” traumatisantes du Daily
Star (“House of Horror”) ou de Today (“La face innocente de l’acid-house
cache un sinistre monde de la drogue”)
[31]. Fouilles, arrestations, tracasseries en tout genre, obligation à tous les établissements de nuit de fermer à
deux heures du matin : tout un arsenal répressif est mis en branle pour calmer
et même museler le mouvement. »
[32].
Le rôle des médias n’est donc pas à négliger, en Grande-Bretagne puis en
France, dans la mise en place et l’application de restrictions ou de tracasseries
administratives vis-à-vis du mouvement rave. Or c’est cette première vague
de « répression » (plutôt que la seule envie de répondre à un appel ancestral
de communion fusionnelle), et en particulier l’injonction de fermer les boîtes
de nuit à deux heures du matin, qui va pousser les organisateurs de fêtes
acid-house à délaisser les boîtes de nuit au profit de lieux moins
« convenus ». Quelques années plus tard en France, les organisateurs de
soirées techno se heurtent eux aussi aux refus et aux interdictions. Mais de ces
interdictions, les organisateurs tirent en fait une légitimité et une énergie
supplémentaire. Sylvain explique pragmatiquement qu’après avoir commencé
à organiser des fêtes en louant des salles, les endroits illégaux sont vite
devenus la seule possibilité : « Parce qu’au bout d’un moment les gens te
louent plus de salles… même si t’envoies le comptable de la bande, qui arrive
en costard : “Oui c’est pour un anniversaire…”, les gens te voient venir de
loin… en région Rhône-Alpes il y a eu tellement de trucs qu’au bout d’un
moment c’était plus possible… 4 ans avec 3 teufs tous les week-ends dans un
rayon de 350 bornes… c’est pas que ça se passait pas bien, mais imagine t’as
une salle des fêtes dans un village, tu la loues, et à minuit t’as 500 voitures qui
ont envahi le village. C’est même pas le fait que les gens aient cassé des trucs,
mais c’est juste un problème pratique quoi. Et puis bon il y a le son, les gens
qui sortent sur le parking, donc ça crie, ça gueule, forcément il y en a bien un
ou deux qui vont casser deux bières… un mec tout bourré qui va aller vomir
sur le pas d’une porte… donc même si ça atteint pas des sommets dans la
casse et dans l’anarchie, il y a quand même une nuisance pour les gens qui
sont à côté, quelle qu’elle soit. Bon ben c’est vrai que t’es chez toi, il est
3 heures du mat’, tu te lèves le lendemain à 6 heures, t’as pas envie d’être
réveillé à 3 heures du matin par des bom bom bom… alors que t’habites un
petit coin perdu dans la montagne justement pour être tranquille. »
C’est précisément ce type de schéma d’éviction progressive des lieux traditionnels et de recherche perpétuelle de « nouveaux lieux de fêtes » qui a mis
certains jeunes Français, et avant eux certains jeunes Britanniques, dans la
situation où l’organisation de fêtes illégales devient l’option la plus évidente.
Le fameux « summer of love » de l’acid-house, qui représente le lien le plus
évident avec la culture hippie et avec les idéaux communautaires postmodernes, a eu lieu dans des boîtes de nuit. Le passage aux free parties, comme
on va le voir, ne peut s’expliquer à partir de ces idéaux, qui auraient pu
s’accommoder de lieux de fête traditionnels. Ce n’est donc pas le lien avec les
hippies qui va donner sa spécificité illégale et contre-culturelle à la free party,
mais le contact avec les mouvements punks, qui revendiquent une « éthique »
et une esthétique souvent explicitement opposées à celles des hippies.
Ceux qui veulent continuer la fête malgré les restrictions ont trouvé en
Grande-Bretagne une solution chez les punks. Au début des années
quatre-vingt, ce mouvement punk
[33] s’essouffle peu à peu. Cependant,
certains continuent à prôner son mode de vie alternatif. Ces groupes d’anarchistes libertaires fondent dans les années quatre-vingt des communautés
nomades et autogérées, avec leurs propres labels musicaux, leurs propres
réseaux de distribution. Dans leur sillage se développe un courant de
nomades, de « travellers », qui met en place le principe des free festivals, en
tant qu’alternative gratuite aux grands festivals de rock payants et « commerciaux » tels que Glastonbury
[34]. Les familles de travellers forment ainsi
durant quelques jours des campements éphémères dans des champs, tandis
que les concerts punks peuvent se succéder de manière totalement ouverte et
gratuite mais aussi hors de tout cadre légal. Ce principe du « sound-system »
itinérant avait, quant à lui, été importé de Jamaïque par les adeptes du reggae,
et récupéré par ces punks nomades
[35].
À l’aube des années quatre-vingt-dix, les premiers sound-systems techno se
constituent en Grande-Bretagne sur le modèle des sound-systems punks : ces
nouveaux groupes de nomades se nomment Tonka, Sweat, LSDiesel, Conspiracy, Full On, Urban Crews, Techno Travellers, Bedlam, Spiral Tribe
[36].
Les premières free parties sont organisées sur les plages de Brighton ou dans
des squats londoniens. Les acid-house parties se multiplient chaque week-end
dans des champs, des squats ou des entrepôts. Elles offrent aux jeunes la
possibilité de faire la fête hors des boîtes de nuit, dont les prix sont souvent
exorbitants pour le jeune Britannique moyen.
Ceci représente d’ailleurs un autre facteur explicatif concret du succès
immédiat des free parties en Grande-Bretagne : aller en boîte de nuit, et
globalement faire la fête, revient comparativement beaucoup plus cher en
Grande-Bretagne que dans d’autres pays européens. Tout d’abord pour une
question de pouvoir d’achat, mais aussi en raison de l’organisation des boîtes
de nuit britanniques : le prix d’entrée y est élevé, alors que dans d’autres pays
comme l’Espagne, l’entrée est souvent gratuite (les bars-boîtes de nuit locaux
se rattrapant sur les consommations) ; mais surtout le prix des consommations
est exorbitant. Or l’ecstasy, drogue de synthèse qui fut massivement
consommée par les jeunes Britanniques adeptes d’acid-house, entraîne un
phénomène de déshydratation. Et il était fréquent que les patrons des boîtes de
nuit de l’époque refusent de servir un verre d’eau et coupent même volontairement les robinets des toilettes pour obliger les jeunes à consommer. Ce
genre de récit est fréquent chez les anciens adeptes d’acid-house et explique
en partie la haine que les « teufeurs » entretiennent à l’égard des boîtes de
nuit
[37].
L’acid-house, musique festive de boîte de nuit, se transforme donc au
contact des punks britanniques et de leurs free festivals en acid-core, musique
plus dure, volontairement et explicitement agressive, dont les Spiral Tribe
sont les représentants les plus radicaux. Ces derniers propagent un son et une
image encore plus durs, plus froids que les autres : formés en 1991, ils représentent déjà une sorte de deuxième génération par rapport à l’esprit du
« summer of love » de 1988. Ce ne sont pas des familles de travellers, mais un
groupe de jeunes gens qui, apparemment, « ne sont pas tellement aimés par
les autres travellers » (selon Valérie qui les a suivis un certain temps en
Grande-Bretagne), du fait de cette musique et de cette image extrémiste
(crânes rasés, habits militaires ou noirs, etc.). Or c’est leur courant qui va
largement s’imposer dans les free parties britanniques puis françaises, leur
donnant leur côté dur, sombre, introspectif, à l’opposé du communautarisme
doux et joyeux des hippies.
Les Spiral Tribe co-organisent notamment le teknival de Castlemorton, qui
reste à ce jour le plus grand rassemblement illégal qu’ait connu la
Grande-Bretagne avec plus de 50 000 personnes. Tout ceci ne manque pas de
faire réagir les autorités. En 1994, le gouvernement promulgue le Criminal
Justice Bill (CJB), qui vise à interdire les festivals illégaux de techno et leurs
« repetitive beats »
[38] : les peines encourues par les organisateurs vont de
trois mois de prison minimum à la confiscation du matériel.
Implantation des « travellers » britanniques en France
On va voir comment le risque répressif représente un facteur explicatif
décisif des formes de l’émergence et du développement des free parties. Dès
1992, le climat britannique hostile avait poussé certaines tribus de travellers à
s’exiler en France. À la suite des mesures répressives du gouvernement
britannique, beaucoup arrêtent tout simplement leurs activités. Le mouvement
perd de son ampleur et est en grande partie récupéré par la création de
« super-clubs », clubs gigantesques comme le Cream ou le Ministry of Sound
à Londres. En Grande-Bretagne, bien que des tribus de travellers soient
toujours présentes, le mouvement a aujourd’hui quasiment disparu pour le
grand public. Le gouvernement a donc en quelque sorte atteint son objectif :
non pas en éliminant les free parties, mais en les poussant à se déplacer chez
le voisin français.
Le premier Teknival français a lieu le 23 Juillet 1993 à Beauvais
[39] : y
figurent les tribus britanniques Spiral Tribe et Bedlam, ainsi que la première
tribu française formée sur le modèle britannique, les Nomads. Des
sound-systems se sont ainsi peu à peu formés en France, comme Psykiatrik,
Marlous, OQP, etc. et diffusent le principe des free parties, loin du circuit
traditionnel des boîtes de nuit, en s’inspirant du mouvement britannique.
C’est le cas de Manu Casana, un ancien punk qui a plongé dans la vague
acid-house britannique en 1987 et qui raconte ainsi à Guillaume Bara les
raisons de son engagement dans ce mouvement : « C’étaient des fêtes complètement dingues. Il y avait tous ces sons incroyables que je n’avais jamais
entendus avant. Du coup, cet espèce de rythme disco me semblait moins
débile et ça m’a donné une envie de faire la fête que je n’avais plus ressentie
depuis longtemps. Il y avait un parfum de contre-culture, quelque chose de
vraiment excitant. Au bout d’un moment, j’en ai eu marre de raconter mes
week-ends à mes amis alors j’ai commencé à organiser des petites
fêtes… »
[40].
On voit parfaitement que l’image disco et homosexuelle de la house originelle de Chicago n’aurait jamais pu fédérer autant de jeunes, que ce soit en
Grande-Bretagne ou en France. L’imagerie rebelle des free parties, paradoxalement accrue par les politiques d’interdiction des gouvernements britanniques puis français, ont ainsi sans doute fortement encouragé l’extension de
ces mouvements. Une grande partie des jeunes Britanniques et des jeunes
Français adhéraient alors à différents courants de musiques rock et punks. Ces
musiques avaient pour point commun de revendiquer une attitude « authentique », « anti-commerciale ». Ils ne pouvaient donc que rejeter la techno,
musique synthétique de boîte de nuit. En devenant illégales, les fêtes techno
ont ainsi pu gagner une image « contre-culturelle », « rebelle », indispensable
à leur succès.
Le passage du rock à la techno
Tous nos interlocuteurs avouent en effet qu’avant d’écouter de la techno,
musique qu’ils ont soudainement découvert dans les free parties, ils écoutaient du punk ou d’autres variétés d’un rock violent, à l’imagerie dure et en
révolte contre le côté « commercial » de la musique et de la société en
général. Dans la techno des free parties, ces jeunes retrouvent des représentations et des valeurs familières aux adeptes de rock, et absentes d’autres
courants antérieurs de la techno, et notamment une froideur « industrielle »
qui semble bien éloignée du « flower power » des hippies. « Moi j’ai toujours
aimé les sons […] sombres, avec des grosses nappes […] ce qui est sombre et
qui arrache […] je suis peut-être venu là parce que c’était dark, j’aimais bien
ce côté un peu usine… » (Sylvain). Pour la plupart d’entre eux, ils écoutent
toujours occasionnellement du punk ou d’autres variétés de rock. Dans la
techno hardcore, il n’est d’ailleurs pas rare de retrouver des guitares saturées
qui y font référence ; ainsi, Rémi voit le lien entre le punk et la techno dans
« l’agressivité des sons ». En Grande-Bretagne comme en France, les free
parties ont été le moyen pour les jeunes qui écoutaient du rock de s’amuser
sans « s’abaisser » à aller en boîte de nuit. Sylvain confirme : « On est passé
de Nirvana aux Spi
[41], en gros : ça s’est fait d’un coup […] il y avait beaucoup de gens qui arrivaient plus à sortir en se faisant plaisir […] le côté un
peu punk, si tu restes dans la mentalité… moi j’ai un peu cherché une manière
d’aller en boîte sans aller en boîte, de pouvoir aller danser […] moi j’étais un
mec qui aimait pas trop danser, et en teuf, il y a des fois où je me suis
lâché… »
À partir de 1995, une nouvelle génération de sound-systems apparaît en
France : Impakt, Teknocrates, Furious, Corrosifs, etc. Ils jouent une musique
très différente de la house et de l’acid-house des débuts : la techno « hardcore », musique encore plus violente et plus sombre, associée à une éthique
de « guérilla » (venant en partie d’une réaction aux mesures gouvernementales de 1995) et à une esthétique martiale (port d’habits militaires, flyers aux
allures de tracts de propagande, etc.). Les « teufeurs » reprennent ainsi le
terme consacré par l’américain Hakim Bey, TAZ (« Zone d’autonomie temporaire ») pour désigner les lieux des fêtes : des zones où l’autorité étatique est
remise en cause le temps de la fête, jusqu’à ce que celle-ci se dissolve pour se
reformer à un autre endroit…
Outre leur gratuité, l’absence de cadre légal des free parties offre différents
avantages par rapport aux boîtes de nuit : « Simplement de faire la fête autour
d’un feu dans la campagne, en fait c’est ça pour moi la free party » (Valérie).
Il est aussi possible de camper, afin de pouvoir se reposer à un moment ou à
un autre, liberté impossible dans le cadre des boîtes de nuit. Mais surtout,
comme l’on a commencé à le voir, la gratuité et l’illégalité de ces fêtes représentent des aspects à la valeur symbolique fortement ressentie par les participants, ainsi pour Sandra : « T’as le petit rituel du départ qui fait que les raves
parties c’est quelque chose que beaucoup de gens aiment. » Tous nos interlocuteurs sont d’accord pour déclarer que la recherche de la fête (flyers, infoline
[42], recherche du site, etc.) fait partie de l’ambiance, et s’oppose à une
logique de simple consommation, en introduisant des risques : risque que la
fête soit annulée pour une raison ou pour une autre, risque de ne pas la
trouver, ce qui implique donc des efforts à fournir pour pouvoir y participer.
« Transe » et usage de drogues
Mais au-delà de l’illégalité de ces fêtes et de leur apparente idéologie libertaire, ce qui frappe avant tout l’observateur (et qui nous a frappé lors de nos
observations), c’est sans doute la vente et la consommation de drogues « au
grand jour » dans les free parties. Le blocage des autorités britanniques puis
françaises face aux fêtes techno vient avant tout, comme on l’a vu, du lien
existant, affiché et entretenu par les médias entre techno et drogue. Ce lien
entre techno et drogue est sans conteste l’un des aspects les plus problématiques des free parties. Depuis leur origine, la présence assumée de drogue a été
à la fois une des raisons de la fascination engendrée par ces fêtes et de leur
succès chez les jeunes, et à la fois la cause de leur « diabolisation ». La
présence de drogues dans les free parties n’est pas une légende. L’expression
« supermarché de la drogue », souvent employée dans les médias à propos des
free parties, prend pour origine le fait que des revendeurs sillonnent constamment le lieu de la fête en vendant leurs produits « à la criée ». Cependant, il
serait difficile d’affirmer que les jeunes se droguent « plus » en free party
qu’en boîte de nuit, puisque dans ces dernières, l’achat et la consommation de
drogues sont au contraire complètement masqués : on ne les montre pas, on
n’en parle pas, tout le monde fait comme si elles n’existaient pas, les organisateurs les premiers, dans la mesure où la reconnaissance de leur existence
dans la boîte signifierait bien sûr sa fermeture immédiate.
Il est primordial de souligner que pour tous nos interlocuteurs, la différence entre les free parties et les boîtes de nuit ne se trouve pas tellement dans
le fait de prendre ou de ne pas prendre de drogues : les participants peuvent en
prendre dans les deux cas. Mais dans les free parties, la prise de drogue n’a
pas besoin d’être clandestine, elle fait explicitement partie de la fête, sans
« hypocrisie ». Il est certain que l’un des objectifs des fêtes techno (qu’elles
se déroulent en club ou en free party) est d’atteindre un état particulier, qui
peut être appelé « transe », soit par la drogue, soit par la musique ; souvent
par les deux. On retrouve d’ailleurs ici une situation que l’on pourrait rapprocher des recherches de Howard Becker (1985) sur les liens unissant le milieu
des musiciens de jazz à l’usage de drogues, notamment en ce qui concerne
l’apprentissage initiatique de la perception et du goût pour les effets de ces
drogues. Il s’agit souvent d’essayer les drogues, d’expérimenter et de se
tester. Or, le fait d’assumer et de revendiquer l’usage de stupéfiants place les
adeptes des free parties, comme avant eux les musiciens de jazz, dans une
position de « déviance » par rapport à une grande partie de la population. Leur
groupe est plus stigmatisé que les groupes consommateurs qui préfèrent ne
pas « revendiquer » cet usage.
Dès 1993, les événements en France se calquent sur le schéma britannique.
La paranoïa sur l’usage d’ecstasy, entretenue par une partie de la presse populaire, pousse rapidement les autorités françaises à refuser le déroulement de
tout ce qui peut ressembler à une free party, et ce même quand les conditions
de sécurité sont parfaitement respectées
[43]. Mais ces mesures, qui visent à
empêcher le trafic de drogue, vont avoir l’effet pervers inverse que Valérie
décrit sans détour : « Au départ, les sons s’occupaient de la drogue. C’étaient
les sons
[44] qui dealaient. Maintenant c’est plus du tout possible… ils sont
dans le collimateur de la police. De toutes façons un sound-system ne peut pas
dealer, et donc il y a d’autres gens qui sont arrivés, et c’est là où l’État devrait
intervenir. »
On pourrait en quelque sorte parler d’une division et d’une professionnalisation des tâches : « On a vu de plus en plus de racailles
[45] débarquer dans
les teufs, alors que la musique ça les intéresse absolument pas, mais uniquement parce qu’ils pouvaient passer ce qu’ils avaient. » (Sylvain). Sylvain
exprime ici un sentiment répandu parmi les adeptes de free parties. Bien que
lui-même consommateur de différents types de drogues, il regrette que les
free parties deviennent un simple prétexte pour la vente et l’achat de ces
produits, ce qui nuit à l’esprit festif des participants et ne peut manquer de
pousser à l’augmentation des efforts répressifs de l’État.
En 1995, l’« ambiance répressive » se concrétise dans un document officiel
de la Mission de Lutte Anti Drogue (MILAD) du ministère de l’Intérieur,
diffusé aux forces de polices et aux localités : « Les soirées raves : des situations à hauts risques ». En mai 1996, le ministre de l’Intérieur, Jean-Louis
Debré, déclare à l’Assemblée nationale à propos de « l’ecstasy et [des] soirées
rave, [que] des instructions très précises ont été données aux services de
police pour que le système répressif se mette en marche, sans complaisance à
l’égard de ceux qui organisent de telles soirées, parce qu’il y a danger pour un
grand nombre de nos enfants »
[46]. Les autorités adoptent ainsi une politique
considérée comme profondément inégalitaire par les adeptes des free parties,
en associant la consommation de drogues à leurs seules fêtes, sans jamais
inquiéter les boîtes de nuit. Le 20 février 1996, le président de l’Association
des discothèques de Lyon et de la région (ADLR), qui regroupe les discothèques de la région lyonnaise, envoie par exemple un communiqué à la mairie
de Lyon, à la préfecture et aux médias locaux. Le texte appelle à une manifestation pour que la soirée techno Polaris, prévue le 24 février, soit interdite.
Motif invoqué : « Ces soirées engendrent systématiquement un immense
trafic de stupéfiants. » Raymond Barre, le maire de la ville, stipule alors que
la soirée devra s’achever à minuit
[47]. C’est à la suite de cette « injustice »
que se crée l’association Technopol
[48]. La répression pousse ainsi les organisateurs et les participants des free parties à se fédérer afin de faire valoir
leurs droits et de tenter d’enrayer le mouvement de « diabolisation » de la
techno. Loin de décourager les organisateurs, ces restrictions ont encore une
fois pour effet de renforcer leur combativité : l’extension du phénomène des
free parties ne doit donc pas être expliquée seulement à partir de causes
« anthropologiques » (le besoin de fusionner sans entraves à travers la fête,
etc.), mais s’inscrit dans une interaction avec des institutions et avec des
contextes sociaux précis.
Le dilemme de la légalisation
Toutes proportions gardées, les free parties posent aux gouvernements un
problème que l’on pourrait comparer à celui de la légalisation des drogues. La
position officielle du gouvernement est de refuser la légalisation des drogues
pour « le bien » des individus concernés, mais aussi pour une question de
morale et d’inadéquation apparente entre le phénomène en question et les lois
en vigueur. Conserver cette position permet au gouvernement d’éviter de se
mettre en conflit avec une majorité morale présumée. Le gouvernement refuse
donc de légaliser le phénomène, en sachant que celui-ci ne s’arrêtera pas pour
autant, et continuera dans l’illégalité. Cette illégalité entraîne pourtant une
augmentation des risques pour ceux qui participent à ces phénomènes. Le
deuxième choix du gouvernement est au contraire de légaliser le phénomène,
en constatant que celui-ci existe de fait, quoi qu’il arrive. Ce constat et cette
reconnaissance lui permettent de le contrôler et de fixer des règles adaptées,
afin d’assurer réellement et pragmatiquement la sécurité des participants.
Cette problématique doit être mise en relation et en perspective avec celle de
la lutte contre la toxicomanie, en France et dans le reste de l’Europe. Henri
Bergeron (1995) a, par exemple, montré que la plupart des pays européens ont
réagi aux problèmes des toxicomanes en mettant en place des politiques
nouvelles, alors que la France a longtemps refusé une politique palliative dite
de « réduction des risques » par la distribution de produits de substitution
comme la méthadone ou par la vente libre de seringues. Alors que les autres
pays européens passent à cette politique de « réduction des risques », la
France se cantonne à un « objectif général d’abstinence »
[49]. La France
continue ainsi à appliquer une politique de répression pourtant reconnue
comme inefficace
[50]. Cette spécificité française dans le traitement de la
toxicomanie est expliquée par Bergeron à partir de raisons et de croyances
développées par les acteurs concernés, liées au contexte national (par exemple
le succès du mouvement de l’anti-psychiatrie, etc.), que nous ne pouvons
développer ici. Cependant, il est important de noter le lien qui unit les
problèmes de la gestion des toxicomanes et des free parties par l’État, ainsi
que les similitudes de leur mise en place. Bergeron insiste sur le rôle de la
presse dans le déclenchement de l’action politique : « De nombreux articles
paraissent en 1969 sur la diffusion de la drogue et leur ton est à la dramatisation. La pénalisation de l’usage est devenue un dogme sur lequel il est difficile de revenir sans être soupçonné de laxisme, c’est-à-dire de se voir accusé
d’être “pour” la drogue. »
[51]. De même, on a vu qu’en Grande-Bretagne
puis en France, certains médias entretiennent un climat qui pousse les décideurs politiques à adopter des politiques répressives ou, en tout cas, à ignorer
l’éventualité d’une politique de « réduction des risques ».
En Suisse, aux Pays-Bas, en Espagne et même en Allemagne, l’attitude des
gouvernements est liée à une même représentation des usagers de drogues en
tant que malades ou en tant que personnes qui doivent avant tout être soutenues et aidées : la politique de « prise en charge médicosociale » passe avant
la politique de « répression ». Le lien affiché entre musique techno et drogue
n’a donc pas entraîné dans ces pays d’interdiction des fêtes techno, mais
plutôt une série de mesures visant à réduire les risques liés à la consommation
de drogues dans ces fêtes. Celles-ci n’ont pas eu à entrer dans la clandestinité,
comme cela a été le cas en Grande-Bretagne puis en France. Il ne s’agit pas de
prendre ici position pour ou contre telle ou telle politique, mais simplement de
constater leurs conséquences respectives, et l’existence d’effets émergents,
parfois contradictoires, si on les compare à la volonté affichée par les gouvernements.
Résistance et illégalité ne sont en effet pas des mots d’ordre répandus chez
les amateurs de techno dans l’ensemble des pays d’Europe. Ainsi en Suisse,
en Allemagne (en particulier à Francfort), mais aussi en Espagne, la techno et
même sa version hardcore, est moins sombre et surtout moins revendicative,
moins explicitement en rupture avec le reste de la société : « En Suisse ils ont
pas du tout le même rapport avec ça que nous […] c’est plutôt le divertissement du samedi soir […] du jeune cadre dynamique… » (Sylvain). La techno
est diffusée dans des boîtes de nuit qui lui sont dédiées et dont on a peu
d’équivalents en France : le mouvement des free parties est ainsi relativement
réduit dans ces pays, si on le compare à l’ampleur qu’il a pris en France, alors
que la musique techno y est tout aussi présente.
Illégalité symbolique et pragmatique
Outre ces aspects « contre-culturels », il est important de noter que si les
travellers britanniques se sont installés en France, c’est bien sûr en raison de
la proximité géographique directe, mais aussi en raison du fait que les autorités françaises n’ont pas immédiatement réagi à l’arrivée des tribus britanniques, déclarées indésirables dans leur propre pays. Les Spiral Tribe et les
autres organisateurs arrivaient dans un pays non préparé à les recevoir, et qui
allait mettre un certain temps avant de « se rendre compte de ce qui lui arrivait » et de chercher à mettre en place des réponses adéquates. Durant la
période où il a organisé des free parties, Sylvain n’a ainsi jamais eu à subir de
saisie de son matériel, ni d’amendes effectives : seulement quelques
procès-verbaux sans suite, ou « au pire » une amende de 2 000 francs pour
violation de propriété privée ou communale. De plus, la grande force des free
parties a longtemps reposé sur la réticence des forces de police à stopper brusquement une fête rassemblant plusieurs centaines ou plusieurs milliers de
personnes, en raison des risques d’émeutes. Une fois la free party ou le
teknival commencé, la police se contentait jusqu’à présent la plupart du temps
d’un constat, et ne pouvait qu’attendre la fin de la fête et la dispersion volontaire des participants. Pour les organisateurs, il suffisait donc de rester
discrets jusqu’à ce que la fête ait vraiment démarré, car une fois lancés, ils
savaient qu’on ne tenterait pas de les arrêter. C’est ce « dispositif », jouant
avec la réaction anticipée des autorités, qui a concrètement permis aux free
parties de perdurer et de s’étendre pendant des années.
L’illégalité de ces fêtes qui représente, comme on l’a vu, un aspect symbolique important pour beaucoup d’organisateurs et de participants peut se
résumer ainsi : « Si c’est pas clandestin, si c’est pas illégal, il y aura pas la
même magie ; s’il y a pas ce côté guerrier, ce côté de résistance, si tu
l’enlèves et que c’est l’État qui te donne le terrain, il y aura pas la même
magie. » (Valérie). Cependant, il ne s’agissait jusqu’à présent que d’une
rébellion sans trop de risques. L’amendement Mariani, finalement voté en
octobre 2001 malgré les protestations des adeptes des free parties, va
peut-être changer cette situation, puisqu’il permet la saisie du matériel des
organisateurs. On a vu qu’en Grande-Bretagne, une première vague de restriction avait contribué à stimuler et même à créer le mouvement des free parties,
mais que la radicalisation des sanctions avait malgré tout fini par avoir raison
d’une grande partie du mouvement. Les free parties en France risquent de
subir le même sort et de cesser ou de revenir à des proportions très marginales. Auquel cas, on pourra alors sans doute conclure que ce mouvement n’a
pu vivre et se développer qu’en raison d’une situation d’interaction bien
précise entre des individus ayant des objectifs spécifiques par rapport au
contexte social et institutionnel, et qu’il n’était en aucun cas le signe d’un
changement anthropologique fort, d’un retour à une société communautaire
fusionnelle sonnant le glas de la société rationnelle et individualiste moderne.
Les free parties aujourd’hui : décadence ou radicalisation ?
À la fin des années quatre-vingt-dix, on a pu noter une nette évolution des
musiques techno, et du regard que la société française porte sur elles ; des
actions de Jack Lang
[52] (organisation de la technoparade en plein
Paris)
[53] à la professionnalisation du milieu techno (sortie d’albums en CD,
concerts dans des salles conventionnelles ou dans des festivals jazz ou rock),
en passant par l’intégration dans les « majors compagnies » de l’industrie du
disque (Virgin, Sony, Universal, etc.) qui se sont elles-mêmes adaptées aux
spécificités du marché techno afin de le « récupérer », en recommençant par
exemple à produire des disques vinyles. Dès 1990, la France s’était d’ailleurs
« officiellement » mise aux raves parties. Parallèlement aux rassemblements
illégaux, de grandes « raves » ont ainsi été organisées au Bourget, à La
Défense, soutenues ou relayées par des partenaires médiatiques tels que le
magazine Actuel, Libération, les radios Nova et FG. En 1992, les « Transmusicales de Rennes »
[54] incluent pour la première fois une fête techno à un
festival de rock. Cette démarche a depuis été généralisée. La musique techno
s’est donc peu à peu intégrée au paysage musical français.
Cependant cette institutionnalisation et cette reconnaissance d’une partie
des musiques techno n’ont fait que creuser le fossé avec le milieu des free
parties, qui continue à fonctionner hors des circuits traditionnels. Les adeptes
du son hardcore ne peuvent considérer les autres courants de la techno, qui se
sont intégrés à l’industrie de la musique (et en particulier la house « french
touch »)
[55], que comme des formes de récupération commerciales de la
techno, dont ils restent les seuls représentants « authentiques ». Mais, pour
Sylvain, cet esprit originel n’est souvent plus qu’une caricature de ce qu’il a
été, à savoir le lieu de l’amusement pour tous, sans discrimination d’aucune
sorte. Le fait d’avoir tels vêtements, un camion, ou encore un chien… n’avait
pour lui aucune importance au début du mouvement. Ceci semble être moins
le cas aujourd’hui, ce qu’il déplore : « Le but du jeu c’était pas de créer une
culture parallèle, le but du jeu c’était de créer une alternative aux gens qui
aimaient pas aller en boîte, et qui aimaient pas sortir là où sortaient les autres :
c’était simplement une alternative. Maintenant c’est devenu une contestation.
À savoir : on fait plus ça parce qu’on aime le faire, on fait ça pour montrer
qu’on accepte pas ce qu’il y a à côté […] Il y a beaucoup de gens qui dansent
pas, et puis il y a beaucoup de gens qui s’amusent pas : tu vois les gens qui se
font chier quoi. Ils sont complètement défoncés dans un coin, ils parlent à
personne et ils se font chier. »
Chacun a une ou plusieurs explications à donner sur les raisons et les
signes d’une telle évolution. Valérie dresse le constat suivant : les free parties
rassembleraient désormais trop de monde, ce qui modifie les comportements
de certains acteurs. Par exemple, les organisateurs réduisent la pratique du
flyer (ils ont presque disparu des magasins techno emblématiques, comme par
exemple Hocuspocus à Paris), voire n’informent presque plus de la tenue
d’une fête afin de se retrouver moins nombreux : entre initiés. Autant
d’éléments qui mettent en avant le décalage effectif entre les « anciens » et les
« nouveaux » : musique sensiblement différente (généralisation du hardcore
au détriment de l’acidcore), moindre sensibilisation sur le thème du respect
de l’environnement, etc. Pour Valérie : « Avant c’était une aristocratie : déjà
pour connaître les free parties il fallait faire partie d’un réseau […] ils
disaient “Non la free party est ouverte à tout le monde”, mais moi j’ai
toujours pensé qu’elle était pas ouverte à tout le monde, et la preuve c’est que
quand elle a été ouverte à tout le monde, ça l’a plus fait. Elle est ouverte à
ceux qui sont assez actifs pour aller vers elle. Bien sûr c’est pas une question
d’argent, mais c’est une question quand même de culture. Il fallait vouloir
aller vers la free party, avec tout ce que ça demande. Maintenant c’est tout
juste si les infolines passent pas à la télé… »
L’évolution des free parties s’inscrit donc dans le cadre de leur médiatisation. Celles-ci semblent en quelque sorte « victimes de leur succès ». Le
regret exprimé par une « première génération » de participants, portant sur
une trop grande uniformisation de la musique et des comportements en free
party, ainsi que sur la transformation des free parties en une sorte de « super-marché de la drogue », peut cependant pour une part être interprété comme la
simple expression d’une nostalgie pour un hypothétique « âge d’or » des free
parties.
Quel avenir pour les free parties ?
« Dans le creux que représentent tous ces rassemblements, ce qui prévaut
est la communion, l’engloutissement, la néantisation du sujet. C’est cela la
leçon essentielle que nous donnent les divers phénomènes techno : déraciner
l’ego. En ces moments paroxystiques, seul existe le désir du “groupe en
fusion”. »
[56]. Au terme de notre recherche, les idées tirées des théories de
Michel Maffesoli semblent plaquées sur les free parties, ignorant la
complexité des pratiques des participants et des organisateurs. Nous avons
notamment montré dans quelle mesure l’expérience des free parties peut être
considérée comme solitaire, introspective par certains aspects, et non de
manière unilatérale « communautaire » ou « fusionnelle ». De plus, on a
voulu souligner que cette idée de « fusion du groupe » pose problème au sens
où elle s’applique tout aussi bien à l’univers opposé des boîtes de nuit. Enfin
et surtout, l’approche maffesolienne n’explique pas, elle ne permet pas de
comprendre la cause de l’apparition spécifique des free parties en un lieu et
en un temps donnés : en Grande-Bretagne à la fin des années quatre-vingt et
en France au début des années quatre-vingt-dix.
Cette étude s’insère dans le cadre d’une sociologie de l’art portant sur les
formes d’expression de large diffusion qui ne peut, à notre avis, être séparée
d’autres champs d’étude de la sociologie : comme on l’a vu, l’explication de
ces phénomènes techno doit passer par une mise en relation et en perspective
d’aspects artistiques et d’aspects économiques, politiques, ainsi que d’autres
domaines de la sociologie comme par exemple celui de la déviance.
On a donc tenté de développer une hypothèse alternative d’explication de
l’apparition et du développement des free parties, en se fondant sur l’analyse
des comportements des adeptes des free parties en tant qu’individus rationnels, confrontés à des situations précises. L’explication de cette apparition
peut se résumer ainsi : les musiques électroniques techno, house puis
acid-house sont nées au début des années quatre-vingt aux États-Unis dans
des boîtes de nuit homosexuelles, notamment à New York et Chicago. Grâce
au réseau international constitué par ces boîtes de nuit, ces musiques ont pu se
répandre en Grande-Bretagne. Cependant, l’association affichée entre drogues
de synthèses et acid-house y entraîne une série d’interdictions et de restrictions de ces fêtes, ce qui pousse leurs adeptes à se tourner progressivement
vers l’organisation de fêtes illégales, contrairement à d’autres pays européens
(Allemagne, Suisse, Espagne, etc.) où les fêtes techno rencontrent le même
succès, mais où l’appréhension des problèmes liés à la toxicomanie est différente, et où ces fêtes ne se heurtent pas à la même opposition des médias, puis
des pouvoirs publics. Or, l’image rebelle découlant de l’illégalité de ces fêtes,
associée à une musique qui se durcit d’autant va créer, à travers les free
parties, l’alchimie capable d’attirer un public encore plus large, venant des
musiques punk et rock. Mais, quand en 1992 le gouvernement britannique
durcit le ton, les organisateurs de ces fêtes sont en majorité obligés de cesser
leurs activités ou de s’expatrier en France. La France, pays voisin, appliquant
la même politique vis-à-vis des consommateurs de drogues que la
Grande-Bretagne, va donc connaître avec un décalage de quelques années les
mêmes problèmes et le même schéma de diffusion des free parties : une
première interdiction symbolique entraînant une propagation du phénomène
(puis sans doute, des mesures restrictives accrues finissant par en avoir
raison), alors que dans le reste de l’Europe, le phénomène des free parties est
resté relativement marginal.
L’application de ces mécanismes permet enfin d’émettre un certain nombre
d’hypothèses sur le futur des free parties. L’Assemblée nationale a finalement
voté le 31 octobre 2001 l’amendement Mariani. Celui-ci autorise les forces de
police à saisir le matériel des organisateurs de free parties, ce qu’elles ne
pouvaient pas faire jusqu’à présent. L’application systématique de cet amendement risque concrètement d’entraîner une certaine impopularité du gouvernement chez une partie des jeunes. C’est d’ailleurs sans doute l’une des
raisons qui avait, jusque-là, poussé la gauche à le rejeter. Mais, après les
« événements du 11 septembre », et à la suite d’une campagne présidentielle
dont l’un des principaux thèmes fut la « sécurité », l’application de l’amendement pourrait s’avérer la solution la plus judicieuse. Or, de l’application ou de
la non-application de l’amendement dépend, si l’on se réfère aux mécanismes
que nous avons mis en lumière, une grande partie de l’avenir des free parties.
Le vote de cette loi suivie d’une non-application dans les faits ou, en tout
cas, d’une relative tolérance constituerait sans doute le meilleur des stimulants pour les adeptes et pour les organisateurs de free parties, en alimentant
l’image « rebelle » symbolique des fêtes, sans pour autant les empêcher de se
développer. Au contraire, une application stricte de la nouvelle loi pourrait
bien porter un coup fatal à l’expansion du mouvement. Si l’on se réfère au cas
britannique, on a vu que de telles mesures avaient pour effet de décourager
une grande partie des organisateurs
[57]. Quant aux plus irréductibles, ils
devront, toujours en se référant à l’exemple britannique, se faire beaucoup
plus discrets, disparaître aux yeux du grand public, ou émigrer. Mais émigrer
où ?
Les autres pays d’Europe de l’Ouest ont déjà leurs propres mouvements et
leurs propres « scènes » techno. Ils ont conservé une culture des boîtes de nuit
et n’ont pas plus de raisons de se tourner vers les free parties qu’ils n’en
avaient il y a dix ans.
Au début des années quatre-vingt-dix, certains Britanniques étaient partis
pour les États-Unis, mais sans réussir à générer un enthousiasme comparable
à celui de l’Europe. La techno en règle générale, bien qu’« inventée » aux
États-Unis, n’y a d’ailleurs jamais connu un succès populaire. L’Europe de
l’Est semble au contraire constituer un terrain plus favorable pour les travellers qui veulent répandre le son des free parties. La techno y rencontre globalement un grand succès. On se souvient que certains travellers britanniques
s’y étaient aventurés dès le début des années quatre-vingt-dix. C’est ainsi
qu’en 1992 un teknival avait symboliquement été organisé (en partie par des
membres de Spiral Tribe) à Sarajevo, en plein jour, afin de respecter le
couvre-feu. Cependant, il semble peu probable que beaucoup d’organisateurs
français décident de s’exiler dans les pays d’Europe de l’Est si on les empêche
d’organiser des free parties en France. Tout d’abord en raison de leur condition, contrairement aux Britanniques, plus souvent sédentaires que nomades.
Mais aussi pour des raisons évidentes de langue et de rigueur des conditions
climatiques aussi bien que sociales
[58].
Beaucoup d’organisateurs de free parties semblent vouloir quitter la
logique des « petits boulots » et pouvoir vivre de leur passion. Certains cherchent donc déjà à réintégrer ou à recréer un système de fêtes légales, et par
conséquent rémunérées, tout en évitant les « écueils » des boîtes de nuit classiques, et en essayant de conserver « l’esprit » des free parties. Par ailleurs,
une partie des boîtes de nuit françaises ont bien sûr pu constater le potentiel
commercial de la techno des free parties, et ce type de musique n’y est plus
banni. Si l’amendement Mariani est appliqué strictement, les free parties
pourraient donc bien disparaître, ou en tout cas être réduites à des proportions
marginales. Comme l’hiver voit nécessairement une forte diminution de ces
fêtes de plein air, il faudra attendre l’été 2002 pour vérifier l’impact de la
nouvelle législation sur l’évolution des free parties
[59].
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Articles de presse
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(d’innombrables articles des revues spécialisées comme Coda, Magic, ou encore Technikart ont servi
à la constitution d’une culture générale sur les musiques électroniques et la techno, sans que leur
liste exhaustive puisse être dressée ici. Pour ce qui est des revues spécialement dédiées à l’univers
des free parties, on peut se référer aux nombreux fanzines et magazines, et notamment TNT et
Liquid Lava.)
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Bedarida C., 1996. – « Les raves, un cauchemar pour les organisateurs et la police », Le Monde,
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Bernier A., 1996. – « Tribal gathering, la grande fête des technibales », Libération, 3 juillet.
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