2003
Revue française de sociologie
La communauté théâtrale
Entreprises théâtrales et idéal de la troupe
Serge PROUST
GRIS Département de sociologie-Université de Rouen Rue Lavoisier – 76821 Mont-Saint-Aignan cedex
La primauté de l’innovation artistique et l’intervention publique sont les deux traits
constitutifs des entreprises théâtrales du secteur public. Il en résulte une croissance de la
division du travail et la généralisation de contraintes hétérodoxes telles que la prise en
compte de nécessités politiques et administratives. La communauté théâtrale constitue une
forme d’organisation collective qui, en rupture avec les différentes dimensions de ce processus de rationalisation, privilégie une économie de l’ascèse autour d’un metteur en scène
dont l’autorité, toujours fragile, repose sur des formes exemplaires de sacrifice.
The primacy of artistic innovation and public intervention are the two characteristics which
make up theatre companies in the public sector. This results in the growth of a division of work
and a generalization of the heterodox constraints such as the taking into account of political and
administrative necessities. The theatre community forms a type of collective organization which
disconnected from the various dimensions of this rationalization process, favours an economy of
asceticism around a director whose authority, always rather fragile, is based on exemplary forms
of sacrifice.
Der Vorrang der künstlerischen Innovation und die öffentliche Intervention sind die zwei
konstitutiven Züge der Theaterunternehmen des öffentlichen Sektors. Daraus ergibt sich eine
wachsende Arbeitsteilung und die Verallgemeinerung heterodoxer Zwänge wie die Berücksichtigung von politischen und administrativen Bedürfnissen. Die Theatergemeinschaft stellt eine Art
gemeinsamer Organisation dar, die im Bruch mit den verschiedenen Dimensionen dieses Rationalisierungsvorgangs eine Wirtschaft der Askese bevorzugt, wobei die immer prekäre Autorität des
Regisseurs auf beispielhaften Opferformen beruht.
La primacía de la innovación artística y la intervención estatal son los dos rasgos constitutivos
de las empresas teatrales del sector público. Resulta de ello un desarrollo de la división del
trabajo, una generalización de limitaciones heterodoxas y administrativas. La comunidad teatral
constituye una forma de organización colectiva en ruptura con las diferentes dimensiones de ese
proceso de racionalización, porque privilegia una economía de asceta alrededor de un director de
escena, cuya autoridad siempre frágil reposa sobre formas ejemplares de sacrificio.
Pour de nombreux artistes, il existe une tension entre une représentation
idéale et romantique de « l’artiste créateur, dieu libre » née au cours du
XIXe siècle (Moulin, 1983) et l’intervention de différents agents (marchands,
représentants de l’État, publics) qui posent des limites à cette revendication
d’autonomie. Le poids de ces agents et les modalités de leur intervention
varient fortement en fonction des espaces et des contraintes matérielles qui
président à la définition de l’œuvre. Le théâtre public, tel qu’il s’est organisé
en France à partir des années soixante, se caractérise ainsi par la combinaison
d’une revendication à l’autonomie artistique, portée principalement par les
metteurs en scène (Proust, 2001), et d’une intervention massive de l’État et de
l’ensemble des collectivités publiques (Busson, 1986).
La forme massivement dominante de la production est celle de l’économie
du projet. Pendant la période limitée de préparation et de diffusion d’un spectacle, le metteur en scène, agissant comme un entrepreneur, mobilise des
financements publics et rassemble, à côté d’éventuels permanents techniciens
et administratifs, différents groupes de professionnels et artistes (comédiens,
scénographes, etc.), partageant les mêmes conventions techniques et artistiques (Becker, 1988). C’est dire que, à quelques exceptions près, il n’existe
pas, en France, de troupes permanentes.
Pourtant, malgré sa quasi-inexistence empirique, la troupe de théâtre constitue, dans l’imaginaire théâtral, une forme idéale d’organisation collective si
puissante qu’elle oriente les injonctions pratiques et discursives de nombreux
groupes engagés dans l’espace théâtral public. Dans ses prescriptions, l’État
fixe lui même comme objectif à un Théâtre national la constitution d’une
troupe et d’un théâtre ambulant
[1]. Dans un article récent, trois dirigeants des
principales institutions nationales
[2] en appellent à la constitution de troupes
(Salino, 2001). Enfin, certaines analyses universitaires consacrées au théâtre
public valorisent, face à ce qu’elles considèrent comme des « dérives du
service public dans le théâtre contemporain », un « retour à l’éthique » qui se
manifesterait notamment par la constitution de troupes s’inscrivant dans la
tradition initiée par Copeau (Liscia, 2001).
Comprendre la force de ce modèle implique d’articuler deux registres.
D’une part, il existe, au sein même du théâtre public, un processus de rationalisation marqué par l’autonomisation artistique autour des enjeux de mise en
scène et la professionnalisation des entreprises. D’autre part, il existe un idéal
de la troupe qui s’appuie sur des mythes fondateurs (Molière et l’Illustre
théâtre) et plusieurs expériences, historiquement datées, qui proposent un
contre-modèle critique de ce processus, qu’il soit le fait du marché ou de
l’État. Cette articulation permet de comprendre que ce soient des metteurs en
scène responsables de grandes institutions théâtrales qui puissent appeler à la
mobilisation de troupes, c’est-à-dire à une forme d’organisation antinomique
à celle des entreprises dont ils assurent la direction.
Un tel lien nous conduira, dans un premier temps, à préciser certaines des
dimensions actuelles du processus de rationalisation en cours dans les entreprises théâtrales publiques. Loin de reprendre à notre compte le caractère
dénonciateur qui marque souvent des descriptions s’inscrivant dans une tradition de critique « artiste de la société capitaliste bourgeoise » (Chiapello,
1998, p. 19), il s’agit de rendre compte d’un processus sans la compréhension
duquel on ne peut saisir certaines conduites et représentations collectives.
Nous proposerons, dans un second temps, l’analyse de la communauté
théâtrale et de ses traits essentiels : l’organisation communautaire, la domination charismatique du fondateur. Si notre construction idéal-typique de la
communauté théâtrale ne vise pas un objet réellement observable, sa construction n’en est pas pour autant arbitraire. En effet, il s’agit pour nous, à partir
d’expériences historiques, de comprendre de manière ordonnée des principes
qui organisent les jugements de nombreux professionnels et les conduites
d’un plus petit nombre. Afin de rompre avec les confusions entre idéal et
idéal-type (Schnapper, 1999), nous distinguons la troupe en tant qu’idéal
normatif des membres du champ théâtral et la communauté théâtrale comme
idéal-type construit afin de saisir, par cet idéal-type, un modèle qui a une
valeur pour les professionnels du théâtre public.
« Il arrive qu’un idéal-type de certaines conditions sociales qu’on obtient par abstraction de certaines manifestations sociales caractéristiques d’une époque ait effectivement
passé aux yeux des contemporains de celle-ci pour l’idéal qu’ils s’efforçaient pratiquement d’atteindre ou du moins pour la maxime destinée à régler certaines relations sociales
– les exemples de ce genre sont même assez fréquents. [...] Les idées mêmes qui ont gouverné les hommes d’une époque, c’est-à-dire celles qui ont agi d’une façon diffuse en eux,
ne peuvent, dès qu’il s’agit d’un tableau de pensée quelque peu compliqué, être saisies
avec la rigueur conceptuelle que sous la forme d’un idéal-type, pour la simple raison
qu’elles agitaient empiriquement un nombre d’hommes indéterminé et variable et qu’elles
prenaient chez chacun d’eux les nuances les plus variées quant à la forme et au fond, quant
à la clarté et au sens. » (Weber, 1992, pp. 178-179).
Tout en s’appuyant sur le sens vécu de l’expérience de la troupe, tel qu’il
apparaît dans les discours et les commentaires des professionnels de l’espace
théâtral public, notre modélisation, qui élimine certaines « difficultés qui
compliquent la vie de l’acteur réel dans le monde du quotidien » (Schutz,
1987, p. 51), nous permet de souligner que derrière le caractère souvent
enchanté des descriptions et des souvenirs, la remise de soi, constitutive de
l’économie de l’ascèse de la communauté théâtrale, s’accompagne de coûts
personnels importants qui expliquent très largement la fragilité et l’instabilité
de cette dernière. Cette modélisation permet, en même temps, d’analyser la
place spécifique du fondateur qui est souvent le bénéficiaire principal, parfois
exclusif, des gratifications attachées à ces communautés ainsi que les conditions de l’effondrement de sa domination.
Rationalisation de l’activité dans les entreprises théâtrales publiques
Le théâtre public en France
La représentation théâtrale est, pour l’essentiel, non reproductible et non
stockable. Dans une économie marchande, sa production doit donc être immédiatement rentable. Il est impossible, à la différence d’autres espaces artistiques, de s’inscrire dans une économie du temps long, d’investir en anticipant
une éventuelle rentabilité ultérieure (Bourdieu, 1977). Quand se constitue, à
partir de la fin du XIXe siècle, un théâtre d’art autour des enjeux de mise en
scène (Roubine, 1980) qui se refuse à un ajustement immédiat à la demande
du public, les entreprises de ce théâtre sont condamnées soit à passer de multiples compromis avec les règles marchandes soit à disparaître pour cause de
non-rentabilité. Jouvet fournit une illustration exemplaire du premier terme de
l’alternative. Pour assurer l’équilibre financier de son théâtre, il joue dans de
nombreux films et, parallèlement à des spectacles plus difficiles, met en scène
des textes qui attirent un public nombreux ; de 1923 à sa mort, il reprend ainsi
régulièrement Knock, à raison de 50 représentations par saison (Jomaron,
1989). D’autres entreprises qui se refusent à ces compromis, ou qui les engagent plus difficilement, connaissent des situations de faillite. En 1896, André
Antoine quitte la direction du Théâtre Libre, qu’il avait fondé en 1887, avec
cent mille francs de dettes. Au début des années cinquante, Roger Blin (le
premier à mettre en scène En attendant Godot) a de lourdes dettes qu’il paiera
pendant trente ans ; il « ne pourra plus diriger un théâtre, ni une troupe régulière » (Aslan, 1990, p. 46).
L’État est alors rapidement apparu comme la seule instance pouvant
assurer une pérennité à ces entreprises. Cette découverte a renforcé la
demande d’État qui émerge dans de nombreux secteurs culturels à partir des
années trente, notamment au moment du Front populaire (Ritaine, 1983) et
qui ne sera pleinement satisfaite qu’à partir des années soixante, période au
cours de laquelle se généralise une politique étatique de la culture (Dubois,
1999).
À partir de cette dernière période, le théâtre public, qui devient progressivement dominant, a deux traits majeurs. D’une part, diverses révolutions
artistiques manifestent la primauté des enjeux scéniques et des pairs ; elles
conduisent à la rupture avec les attentes du public et l’enfermement sur soi
que soulignent les études sur le public actuel du théâtre (Guy et Mironer,
1988). Ce théâtre s’inscrit dans un « tourbillon innovateur perpétuel »
(Moulin, 1992, p. 46), dont l’imposant ouvrage de Giovanni Lista (1997)
fournit une multiplicité d’exemples, et sanctionne la fin du théâtre populaire
des années cinquante (Urfalino, 1992). D’autre part, l’intervention publique
conduit à la constitution d’un vaste secteur public du théâtre rassemblant
plusieurs dizaines d’institutions (Théâtres nationaux et Centres dramatiques
nationaux) et plusieurs centaines de compagnies indépendantes. Toutes
dépendent, même de manière très inégale, des financements publics qui représentent souvent, notamment dans les principales institutions, près de 80 % des
recettes.
Ces diverses entreprises se situent donc à l’opposé de celles du secteur
privé (parisien) que l’insertion dans les échanges marchands conduit à une
recherche délibérée d’ajustement à la demande (Busson, 1990). Les identifier
comme des entreprises est donc, au premier abord, surprenant mais s’explique
par notre volonté d’éviter toute référence à la notion de bureaucratisation. Ce
terme a une telle valeur polémique dans les conflits entre membres de
l’espace théâtral qu’il en disqualifie d’avance tout usage raisonné. Comme
l’indique Jean-Claude Passeron (1991, p. 314), « le mot même de “bureaucratisation” vaut à lui seul verdict » si bien qu’il convient de l’abandonner pour
mieux conceptualiser les phénomènes qu’il est censé décrire. Les considérer
comme des entreprises, désignation déjà présente dans une des premières
descriptions du théâtre public (Temkine, 1967), permet de souligner que,
par-delà leur diversité juridique, leur instabilité économique et la dilution de
leurs collectifs de travail permise et accélérée par le statut de l’intermittence
(Menger, 1997), ces structures sont soumises à diverses contraintes de rationalité, conséquences du soutien public.
Financements publics et contraintes hétéronomes
Si le financement public du théâtre a permis la constitution d’un vaste
secteur théâtral devenu (globalement) indépendant de la demande directe du
public, il implique aussi un rôle central pour les collectivités publiques.
Celles-ci maîtrisent la demande qui est adressée aux professionnels en jouant
le « rôle de consommateur final qui dépasse celui, traditionnel, d’intermédiaire financier » (Sagot-Duvauroux, 1990, p. 232). Elles sont donc devenues
les principaux interlocuteurs des professionnels et artistes de cet espace qui
doivent maîtriser des compétences nouvelles et spécifiques.
La première d’entre elles est politique. Il s’agit moins ici d’examiner
comment, à partir des années soixante, les metteurs en scène reconnus interviennent dans l’espace politique en se conformant au modèle de l’intellectuel
français (Proust, 2001) que de comprendre les exigences pratiques nées de
cette intervention publique.
Pour certains metteurs en scène, l’appartenance politique a accéléré l’accès
aux ressources publiques et la reconnaissance artistique. Un des facteurs de
l’émergence durable de Vitez dans l’espace théâtral, à partir de la fin des
années soixante, est son inscription dans le réseau des municipalités communistes de la banlieue parisienne (Lambert et Matonti, 2001). Mais avec la
dépolitisation de l’action culturelle (Saez, 1988) et la diversification des
soutiens publics, ce travail politique a pris une dimension moins partisane et
plus routinisée. Les responsables des entreprises théâtrales doivent se
conformer à des logiques et des règles qui leur sont étrangères et qu’ils maîtrisent inégalement. Il faut en effet distinguer « les démarches naïves des
usagers occasionnels du ministère de la Culture, et les conduites plus
complexes des professionnels qui peuvent être, eux-mêmes, plus ou moins
rompus aux méthodes de l’administration » (Abirached, 1992, p. 61).
Ces professionnels se réapproprient ainsi les discours issus de la sphère
politique qu’ils concernent la défense de l’identité locale ou le caractère
rentable des investissements culturels (Palma, 1990) et sont conduits à
accepter des compromis plus politiques, notamment dans le cadre de l’action
culturelle. Dès les années soixante, et alors que le ministère des Affaires
culturelles en fait un de ses axes d’intervention (Urfalino, 1996), les principaux metteurs en scène engagent une lutte de longue haleine contre le socio-culturel et l’action culturelle qui ne réussit véritablement que dans les années
quatre-vingt (Caune, 1992). Avec la croissance des crises urbaines, ce refus
de l’action culturelle devient difficile à assumer et les entreprises théâtrales, y
compris les plus importantes d’entre elles, doivent s’insérer dans les dispositifs de la politique de la ville (Blondel, 2001). De nombreux professionnels
sont alors placés devant la nécessité d’accepter des compromis douloureux car
en contradiction avec les principes qui guident leur activité artistique.
« On nous demande de définir un projet artistique, souligne Yvan Blanloeil, tout en
exigeant de nous d’autres activités. En gros, on nous dit : “Vous avez le droit de faire de
l’art, mais si vous remplacez par ailleurs des travailleurs sociaux.” Comme si nous
n’avions pas un métier et devions justifier d’une autre utilité. Mais notre métier c’est de
créer. » [3].
La seconde grande compétence est administrative dans la mesure où les
entreprises théâtrales se soumettent à une série d’injonctions gestionnaires.
Elles doivent, en premier lieu, gérer de manière plus rigoureuse une
main-d’œuvre dispersée, instable, cette gestion étant d’autant plus lourde que
prédomine le statut de l’intermittence qui impose de multiplier de nombreux
actes administratifs. Elles doivent, en second lieu, s’adapter aux règles de la
comptabilité publique ainsi qu’aux diverses procédures administratives
internes aux collectivités et constituer des dossiers administratifs prenant en
compte la diversité des financeurs publics souvent eux-mêmes en conflit. Par
ailleurs, face à des entreprises théâtrales dont les coûts de production progressent beaucoup plus vite que ceux de nombreux autres biens (Cardona et
Lacroix, 1996) et connaissent régulièrement des difficultés financières, les
collectivités publiques ne se satisfont plus des justifications faisant référence
à la loi de Baumol ; elles imposent des règles de gestion qui conduisent à la
reprise de dispositifs issus de la sphère culturelle marchande, comme l’appel à
des vedettes ou l’introduction du mécénat, qui doit conduire les entreprises
théâtrales à des modes de gestion conciliant les intérêts de tous les financeurs
(Dupuis, 1985).
Division du travail
Ces différentes exigences politiques et administratives conduisent à une
professionnalisation accrue des entreprises et à la constitution d’une administration interne à ces dernières. Ce processus, certes inégal, pénètre progressivement l’ensemble des entreprises et s’impose d’autant plus facilement que
cette professionnalisation est devenue une des conditions de la reconnaissance
des collectivités publiques ; ces dernières définissent – en partie – leurs aides
en fonction de l’existence d’une administration, seule capable de gérer rationnellement leurs subventions. Ainsi, en définissant, dans ses dossiers de
demande d’aide, des procédures précises, l’État sélectionne les structures
éligibles à ses aides ; il valorise des projets « déjà suffisamment “professionnels” pour entrer dans les grilles d’analyse mises en place par les institutions
financeuses » (Benghozi et Moire, 1989, p. 242).
Cette professionnalisation administrative est redoublée par les effets de
l’innovation esthétique permanente. Les spectacles se caractérisent en effet
par une division croissante du travail artistique et technique qui se traduit,
dans les principales entreprises, par la constitution de véritables génériques
dans la présentation des spectacles (Abirached, 1988). Cette division du
travail est, en premier lieu, le résultat de l’usage de techniques qui, comme
dans le cas de l’informatisation des consoles son et lumière, exigent des
compétences spécialisées. Cet usage de techniques complexes s’explique
principalement par les contraintes de la concurrence et du « tourbillon innovateur perpétuel » qui imposent de présenter des spectacles manifestant la
capacité à rechercher les plus infimes variations dans les dispositifs scénographiques. L’accentuation de la division du travail est donc à la fois le résultat
et la condition de la recherche esthétique. Cette croissance s’explique, en
second lieu, par les stratégies des différents groupes qui visent à la spécialisation et à la professionnalisation de leurs postes. Dans l’équipe artistique, de
nouveaux postes (comme le dramaturge) sont ainsi créés ex nihilo à partir des
exigences de l’intellectualisation du travail théâtral comme « généralisation
des discours qui accompagnent, explicitent, justifient, valorisent la
complexité structurelle des œuvres, [et] la stratégie proprement intellectuelle
de la recherche de la nouveauté à tout prix » (Menger, 1983, p. 123).
La combinaison de l’intervention publique et de la recherche artistique
conduit ainsi à une professionnalisation et une division croissantes du travail
manifestant l’existence, dans les entreprises théâtrales, d’une logique de type
industriel (Freydefont, 1991).
Refus de la rationalisation et retour aux mythes fondateurs
Un tel processus de rationalisation de l’espace théâtral public se heurte à
de nombreuses critiques. Celles-ci ont d’autant plus d’autorité qu’elles
s’inscrivent dans la continuité des positions fondatrices du théâtre d’art, et
notamment celles de Copeau qui, dans de multiples généalogies reconstruites
de l’espace théâtral français aussi bien par des chercheurs que des professionnels, occupe une place centrale (Banu, 2000 ; Liscia, 2001), précisément
parce qu’il incarne la posture artistique de dénégation de l’économie. Dans
son texte de 1913 (publié, par la NRF, à l’occasion de la fondation du théâtre
du Vieux Colombier), il dénonce principalement le théâtre commercial, alors
hégémonique, en manifestant son « indignation » face à « une industrialisation effrénée qui, de jour en jour plus cyniquement, dégrade notre scène française et détourne d’elle le public cultivé » (Copeau, 1974, p. 20). Mais,
ultérieurement, sa critique prend la forme du double refus du marché et de
l’État.
« Je ne veux pas de l’argent des financiers, il me lierait. Je ne veux pas de la subvention de l’État, elle m’étoufferait. » (Copeau cité par Anders, 1959, p. 62).
Dans la période actuelle, les principales institutions ainsi que les dirigeants
du théâtre public sont soumis à une série de condamnations s’inscrivant dans
la continuité de ces positions. Pour ce courant critique, ce théâtre est actuellement « gangrené par le pouvoir et par l’argent » (Liscia, 2001, p. 205), cette
compromission étant particulièrement dénoncée chez les metteurs en scène
« devenus des hommes d’institution tout-puissants, presque inamovibles »
(ibid., p. 212) et qui, comme l’affirmait déjà Gilles Sandier, trahiraient leurs
idéaux de jeunesse.
« Q uan d je v ois Ché re au ova tion né p ar les dou air iè re s h ono ra ir es, les da ndys et
les s nob s de la no uve lle Eur op e, [… ], q uan d je le v ois le so ir de Lulu à l’Op ér a sa lu er
Raym ond Ba rr e, H elm ut Schm idt et Edou ar d He at [s ic], je ne pu is me déf en dr e d’une
vr aie am er tume. » (Sandier, 1982, p. 102).
Mais, ce ne sont pas seulement des compromissions individuelles qui sont
dénoncées. La critique du management culturel vise avant tout la professionnalisation des entreprises théâtrales marquées par des règles s’opposant à la
sensibilité et à la grâce, c’est-à-dire à tout ce qui relève du registre de l’inspiration.
« Leurs expériences les ont confortés dans une idée : les Centres dramatiques nationaux, fers de lance de la décentralisation, conçus à l’origine comme des outils au service
des artistes, sont presque partout devenus l’inverse : des structures auxquelles les artistes
doivent se soumettre. Ce que Stanislas Nordey résume ainsi : “Si tu es en train de répéter à
la Fonderie du Mans [lieu indépendant fondé par le Théâtre du Radeau de François Tanguy,
ndlr] et que tu as une idée à minuit moins cinq, tu peux continuer jusqu’à 4 heures du matin. Si cela t’arrive à Nanterre ou à la Colline, tu es obligé de t’arrêter parce que les techniciens rentrent chez eux. Tu ne peux pas pousser un moment de grâce jusqu’au bout.” » [4].
Face à ce monde rationalisé, perçu comme un danger pour le libre exercice
de l’activité créatrice, la troupe de théâtre constitue un contre-modèle idéal
d’organisation collective. Cet idéal s’appuie sur une série d’expériences historiques qui scandent l’histoire de l’espace théâtral et qui, malgré leur inscription dans des conjonctures à chaque fois spécifiques, tirent leur autorité de
leur refus renouvelé de cette rationalisation. C’est pourquoi, si dans notre
construction idéal-typique de la communauté théâtrale, nous utilisons des
éléments empiriques tirés de notre recherche sur les compagnies théâtrales de
la région bordelaise dans la mesure où certains de leurs traits sont proches de
ceux de la troupe, nous nous appuyons principalement sur des expériences
centrales dans l’espace théâtral : Copeau et les Copiaus ; Vilar et le TNP ;
Barrault et la compagnie Renaud-Barrault ; Beck et le Living Theater, troupe
américaine qui a exercé une grande influence en France (et en Europe) au
cours des années soixante ; Mnouchkine et le Théâtre du Soleil.
L’idéal de la troupe est une illustration exemplaire de ce retour aux sources
qui est « au principe de toutes les subversions hérétiques et de toutes les révolutions lettrées parce qu’il permet de retourner contre les dominants les armes
au nom desquelles ils ont imposé leur domination, et en particulier l’ascèse,
l’audace, l’ardeur, le rigorisme, le désintéressement » (Bourdieu, 1977, p. 12).
C’est la raison pour laquelle ces expériences, dont il ne reste souvent que des
traces fragmentaires, jouent un grand rôle. Ainsi, la référence à Molière est
une des plus importantes manifestations de ce retour aux sources car, à la
différence de Shakespeare, qui est une figure du « génie », Molière « est une
figure éthique. Il est l’acteur mort en scène, le chef de troupe, l’auteur d’un
théâtre qui dénonce sans concession les travers des hommes et de la société de
son temps » (Labrouche, 1999, p. 136). De la même manière, on ne comprendrait pas les références constantes à Copeau, alors que les places respectives
du marché et de l’État sont inversées dans l’organisation du théâtre et alors
que ses spectacles ont définitivement disparu, si on ne voyait pas que ce qu’il
contribue à fonder dans l’espace théâtral contemporain, et qui fait son autorité
toujours actuelle, est l’organisation de nouvelles relations sociales.
L’autorité de ces diverses expériences ne repose pas sur l’expérience
directe de la plupart des professionnels ; elle dépend d’une transmission qui
est une manifestation supplémentaire de l’intellectualisation de l’activité
artistique. Cette transmission intervient dans le processus de professionnalisation des jeunes générations qui découvrent une histoire qu’elles maîtrisent
mal ; c’est l’expérience d’un jeune membre du Théâtre du Jour d’Agen
confronté aux jugements de journalistes établissant un parallèle entre Copeau
et sa compagnie.
« Copeau était parti dans les années vingt-trente faire le zouave, dans le Doubs, je sais
plus où exactement d’ailleurs – je connais rien sur l’histoire du théâtre, un analphabète
c’est pas possible –... et nous c’est vrai qu’on fait un peu pareil.
Q : Quand vous dites : on fait le parallèle, qui est ce “on” ?
R : Souvent les journalistes, le peu de journalistes qu’on a vu venir de... qu’on a vu venir de Paris, nous disent : “Vous faites comme Copeau. Copeau... c’était le grand exemple
de la décentralisation… c’est sûr que... et ben oui c’est un peu pareil [...] Ils expliquent
c’est une idée en l’air et un truc qui fera bien sur le papier et qu’on mette Copeau sur un
truc de théâtre tout de suite… ça fait très bien et souvent ils en savent pas plus que moi sur
Copeau”. » (comédien, Théâtre du Jour).
Cette transmission intervient aussi à travers de nombreuses publications ;
on peut ainsi distinguer les nombreux livres de souvenirs (Valère et Desailly,
1996) des ouvrages à visée plus analytique même s’ils s’appuient sur une
histoire personnelle (Gignoux, 1984). Dans tous les cas, cette transmission
opère un filtre et propose une histoire qui tend souvent à privilégier les
dimensions éthiques des troupes de théâtre et à en nier les divisions internes.
Pour la compréhension de cette rupture avec le monde rationalisé, il faut
enfin souligner l’usage permanent des références religieuses dont Copeau
fournit de nombreux exemples.
« Qu’est-ce que nous voulons ? Pour tout dire d’un seul mot, nous voulons restituer au
théâtre son caractère religieux, ses rites sacrés, sa pureté originelle. Il faut donc, premièrement, chasser les marchands du temple, ou bien élever un temple nouveau à côté de ces officines sacrilèges que sont les théâtres commerciaux. Ce problème est à la base de tous les
autres. Le problème économique commande le problème artistique. » (Copeau, 1974,
p. 133).
Ce langage religieux s’explique parfois, comme dans le cas de certains
fondateurs du théâtre d’art en France (Copeau, Baty), par leur adhésion individuelle au catholicisme, dans une de ses versions les plus ascétiques : celle
de Saint François d’Assise. Mais, la puissance des références religieuses n’est
pas réductible à certaines croyances individuelles et il importe de considérer
l’ensemble des qualificatifs énoncés pour juger l’expérience théâtrale, moins
pour découvrir des traits religieux dans cette activité séculière que pour
comprendre comment de « l’intérieur de celle-ci, […] ils “travaillent” pour
constituer des formes hybrides, syncrétiques sous formes d’énoncés et/ou de
pratiques, qualifiés ou non de religieux » (Piette, 1997, p. 36).
Ces références sont en partie légitimées par les origines religieuses du
théâtre occidental issu de la tradition grecque (Baldry, 1985) ; le théâtre est
alors vécu comme ce qui relie les hommes entre eux, ce qui les unit et les
constitue en communauté. Les multiples désignations du festival d’Avignon
au moment du TNP – « Paradis perdu » (Gignoux, 1995, p. 162), « L’âge
d’or. 1952-1963 » (Puaux, 1983, p. 121), expressions d’origine religieuse
fortement connotées l’une à l’autre – renvoient bien à cette représentation
d’une humanité réconciliée avec elle-même. De ce point de vue, il y a une
forte congruence entre ce langage religieux, l’idéal de la troupe et le théâtre
populaire car, dans tous les cas, revenant en quelque sorte sur la séparation
des sphères sociales caractéristique, selon Weber, du processus d’autonomisation, il s’agit de réaffirmer le rôle central du théâtre dans la constitution d’une
communauté. On comprend alors qu’il puisse exister une critique de gauche
des « excès » des recherches scénographiques. Selon Jean-Pierre Sarrazac
(universitaire, auteur dramatique), à partir des années quatre-vingt, « en
même temps que l’art de la mise en scène atteignait des sommets – Wilson,
Kantor, Stein, Zadek, Langhoff, Chéreau, Vitez, Lassalle, etc. –, cette période
a été marquée par une véritable dissolution de la communauté théâtrale »
entendue ici comme communauté des comédiens et du public (Sarrazac,
1996).
Les expériences religieuses et artistiques peuvent être proches car en créant
du sens et en fondant des impératifs moraux, l’art suscite « des efforts ascétiques, des comportements rituels, des élans de dévouement, voire des expériences d’extase » (Hervieu-Léger, 1987, p. 19). Les catégories religieuses
offrent alors aux membres du champ théâtral un cadre leur permettant de
penser les conditions de leur rupture avec le processus de rationalisation et de
généralisation de l’échange marchand.
Ces catégorisations religieuses sont d’ailleurs si puissantes et inscrites dans
le fonctionnement de l’espace théâtral qu’elles apparaissent régulièrement
dans les entretiens menés dans les compagnies (notamment dans celles qui
reprennent certains des traits de la troupe) y compris dans la dénégation spontanée.
« C’est le chef de troupe mais ce n’est pas... [long silence]
Q : Vous dites chef de troupe, mais ce n’est pas quoi ?
R : Souvent on dit... Il y a un terme qui revient... dans beaucoup de troupes, les comédiens ont suivi un gourou... les comédiens ont suivi... c’est vrai que c’est un chef de troupe
comme il en faut partout, il faut quelqu’un qui resserre toutes les infrastructures, quelqu’un qui remette bien les choses en marche. Là-dessus c’est sûr que c’est un très bon chef
de troupe. […] Ouais... non j’ai dit une connerie en disant ça. C’est simplement que.. souvent quand on est à Paris... […] et c’est souvent comme ça que les troupes qui se barrent
au loin pour... sont souvent prises pour des petites sectes qui commencent à se former, le
chef de clan devient une sorte de gourou où tout le monde dit oui amen sans jamais dire attend... et c’est vrai que ici c’est pas comme ça mais on a suivi Pierre parce que c’est un
très grand pédagogue, il m’a appris tout ce que je fais pour l’instant... s’il y a le terme de
maître qui peut dire quelque chose à quelqu’un c’est un maître en tant que... en tant que
maître de théâtre et c’est pour ça que je l’ai suivi. » (comédien, Théâtre du Jour).
Le caractère récurrent de ces catégorisations est aussi l’expression de la
spécificité de la domination du fondateur des communautés théâtrales ; en
effet, tout charisme est « apparenté aux pouvoirs religieux et il y a toujours en
lui une “grâce divine”, dans quelque sens que ce soit » (Weber, 1996, p. 248).
Néanmoins, il ne s’agit pas de plaquer artificiellement les concepts de la
sociologie de la religion sur notre analyse et d’assimiler les metteurs en scène
concernés à des prophètes dispensant les biens du salut à une communauté
religieuse. Cependant, les analyses wébériennes permettent de montrer qu’il
existe des « affinités électives » puissantes entre l’ethos (laïcisé) des communautés théâtrales et celui de certaines communautés religieuses qui se traduisent par une proximité dans des conduites apparemment irrationnelles mais
qui organisent rationnellement une démarcation avec les principes de
l’économie moderne.
Une économie de l’ascèse
L’économie de la communauté théâtrale est marquée par l’ascèse et la
généralisation des sacrifices. Il existe, d’abord, une faible division du travail
qui implique une activité intense, diversifiée et permanente de ses membres.
En effet, le refus de l’ajustement à la demande ou de l’inscription dans un
cadre institutionnel implique des budgets limités, une plus faible capacité
d’emploi et donc une surcharge de travail pour ces membres.
Cette faible division du travail est surtout le résultat de la volonté de manifester la spécificité de la communauté. Que ce soit au sein du Théâtre du
Soleil comme du Living Theater, il y a une indifférenciation des postes de
comédiens et de techniciens, celle-ci étant affirmée parfois de manière ostentatoire dans des descriptifs de spectacles qui se contentent alors de donner une
suite de noms, rompant ainsi radicalement avec tout effet de « générique ».
Les individualités doivent aussi être soumises au projet collectif ; le vedettariat, et les bénéfices symboliques (puis matériels) qui le caractérisent, est
donc proscrit. C’est particulièrement net pour le TNP où, de manière volontariste, il existe un refus de valoriser la place de Gérard Philippe alors que sa
présence est une des bases essentielles du succès ; les comédiens ont accepté,
par contrat, d’être présentés par ordre alphabétique sans que aucun nom ne
soit particulièrement mis en exergue.
Les sacrifices concernent ensuite les revenus toujours limités. Dans les
années cinquante, le Living Theater refuse les rapports marchands traditionnels : les spectateurs donnent ce qu’ils veulent et les comédiens se partagent
la recette. L’égalitarisme des revenus est systématiquement organisé y
compris pour les artistes reconnus ; Gérard Philippe était ainsi rémunéré à un
niveau largement inférieur à celui qu’il obtenait dans les productions cinématographiques (Loyer, 1997).
Les sacrifices tiennent enfin aux conditions de travail qui sont difficiles et
tiennent souvent peu compte des diverses règles sociales. Évoquant certaines
compagnies des années soixante-dix, Dominique Leroy (1991, p. 101) note
que certaines « vivent littéralement “hors-la-loi”, véritables “francs tireurs”
en marge de la légalité fiscale et sociale ». Ainsi que l’indique Maria Casarès,
au TNP, les temps de répétition sont souvent réduits (trois semaines pour
Macbeth) et le rythme de travail est intense car les contraintes financières
imposent de systématiser l’alternance.
« L’époque du TNP fut une époque très dure. Nous étions dix-huit, dix-huit à tenir
tout. Avec à peine un mois de vacances. Nous répétions tous les après-midi, nous jouions
tous les soirs. Je me souviens avoir joué le samedi en matinée Le triomphe de l’amour, en
soirée Marie Tudor, le dimanche en matinée Macbeth et en soirée La ville. Quand arrivait
le lundi, nous étions dans un état d’hébétude avancée. » (Adler et Veinstein, 1987, p. 54).
Cette économie de l’ascèse est en affinité avec des principes esthétiques
qui portent au refus des déploiements scénographiques, principalement pour
les décors ; Copeau promeut ainsi une esthétique du « tréteau nu ». Cette
forme d’ascétisme artistique est un résultat des limites budgétaires de ces
troupes, mais il ne saurait s’agir d’un théâtre pauvre. En effet, ces troupes se
caractérisent le plus souvent par une volonté de reconnaître une place centrale
au comédien et à son corps qui peut être magnifié par les costumes et les
couleurs comme chez Vilar et Mnouchkine.
Une communauté séparée
Dans la mythologie théâtrale, la troupe est initialement associée à
l’errance, l’image fondatrice étant celle de l’Illustre théâtre de Molière qui
parcourt le Sud de la France pendant douze ans (1646-1658). On retrouve
cette mythologie aussi bien dans des photos des troupes de la décentralisation
rassemblées devant un autocar que dans la revendication de cette filiation par
Jean-Louis Barrault après son éviction de la direction de l’Odéon-Théâtre de
France.
« Nous sommes redevenus un théâtre ambulant. Et n’est-ce pas la condition essentielle
du comédien que d’être ambulant ? D’ailleurs, je n’ai jamais eu de licence de directeur de
théâtre. Je n’ai qu’une licence de forain et j’en suis fier. » (Jean-Louis Barrault dans Ertel,
1975, p. 190).
Cette disposition à l’errance se réapproprie parfois les traditions anciennes
du christianisme. Une importante compagnie d’Aquitaine, dirigée par Pierre
Debauche (le Théâtre du Jour), a ainsi organisé un long déplacement, en deux
phases (en 1998 puis en 1999), entre Vézelay et Compostelle au cours de
laquelle elle a joué, dans les villages, une pièce écrite pour la circonstance : la
Légende des acteurs pèlerins.
Néanmoins, dans la communauté théâtrale, la rupture avec le monde
s’organise principalement dans un espace fermé et spatialement isolé de la
ville, incarnation de l’économie marchande moderne, c’est-à-dire d’une
production « destinée à des acheteurs tout à fait inconnus qui n’entrent jamais
dans l’horizon du producteur particulier » (Simmel, 1990, p. 64). Les
premières expériences artistiques de Copeau (au Théâtre du Vieux Colombier,
dans le Quartier latin) s’inscrivent dans l’opposition interne à la ville de Paris,
entre la rive gauche intellectuelle et la rive droite, espace des activités populaires et commerçantes (Charle, 1977). Cette opposition exemplaire est consciemment affirmée par Copeau ; néanmoins, elle lui apparaît insuffisante si
bien qu’il estime nécessaire, en 1924, de rompre plus radicalement avec la
ville en s’installant en Bourgogne.
« C’est pourquoi à ceux qui nous disent : “Faisons plus grand” je réponds : “Non, faisons plus petit, pour faire plus pur, plus solide ; faisons à notre taille et selon nos forces
d’aujourd’hui. Mais, faisant plus petit, tâchons de faire plus libre, essayons de nous sous-traire à toute servitude (subvention ou exploitation). Ne nous mettons pas dans la tête
qu’une exploitation plus commerciale nous fera vivre” [...] À ceux qui diraient : “Passons
sur la rive droite, allons au grand public, touchons les snobs qui, sans nous comprendre,
nous feront vivre”, je répondrai : “Retirons nous plus loin encore, stratégiquement ; la rive
gauche n’est pas encore assez loin”. » (Gontard, 1973, p. 60).
La fondation d’un lieu isolé de la ville explique les analogies avec les
formes conventuelles d’organisation collective auxquelles recourent de
nombreux commentateurs. L’image du couvent a d’ailleurs ordonné certaines
décisions de Copeau ; celui-ci précise avoir cherché le lieu d’installation de sa
troupe en Bourgogne, la règle de Saint Benoît sur les genoux. Cet usage
repose d’abord sur l’éloignement de la ville et la séparation avec le monde
environnant, parfois matérialisée par des murs comme dans le cas de la
Cartoucherie de Vincennes. Cet usage s’explique ensuite par l’analogie que
l’on peut établir entre l’économie générale de la communauté et le modèle
conventuel dans lequel « les membres renoncent individuellement au monde,
tandis que les biens de la communauté et du couvent sont gérés selon les principes courants de l’économie extérieure » (Freund, 1990, p. 158). En effet, si
ses membres se comportent individuellement en « virtuoses » de l’ascèse, la
communauté théâtrale adopte certaines règles du monde marchand afin
d’assurer sa survie économique. Vilar n’hésite pas à reprendre, pendant
plusieurs années, certains des spectacles les plus demandés (Richard II). Ces
(très) longues exploitations de spectacles sont davantage caractéristiques du
théâtre privé que de la logique artistique mais la disqualification éventuelle
est compensée par l’autorité du modèle organisationnel qu’elles permettent.
Alors que le temps de l’activité théâtrale est déjà en décalage avec celui
habituel de la grande majorité de la population, cet isolement relatif implique
une accentuation de ce trait ainsi qu’une gestion spécifique du temps précisément parce que la communauté organise une présence quasi permanente de
ses membres. Des espaces isolés comme la Cartoucherie de Vincennes contribuent à replier le Théâtre du Soleil sur lui-même ; ses membres peuvent
d’autant plus se consacrer exclusivement à la troupe qu’ils échappent aux
tentations externes que pourrait leur proposer la ville. On retrouve d’ailleurs
un tel isolement, plus ou moins marqué, dans plusieurs compagnies d’Aquitaine qu’elles soient installées dans une ville moyenne de la région (Théâtre
du Jour à Agen) ou qu’elles occupent des lieux installés à la périphérie de la
capitale régionale.
« Et puis, une fois qu’on est ici, on n’est pas tenté de sortir car on est un peu en dehors
du contexte. Si on était en pleine ville je pense pas que ça se passerait de la même façon.
Là, on est un peu isolé. On tourne e ntre nous, et puis on attend le public le soir. Le
spectacle se passe et puis on se retrouve à minuit ici. O n perd vite la notion du temps. »
(comé dien, Thé âtre du Soleil).
La domination charismatique du fondateur
Une multiplicité de sacrifices
Dans la communauté théâtrale, le metteur en scène-fondateur occupe une
place centrale et, à la différence d’institutions comme la Comédie Française,
son nom en est indissociable surtout quand il lui donne son propre nom (la
compagnie Renaud-Barrault). Son autorité est d’ordre charismatique et repose
sur la reconnaissance par les membres de la communauté de ses qualités
extraordinaires ; le caractère relationnel de cette autorité s’appuie alors sur
des qualités personnelles dont il doit faire la preuve (Séguy, 1984). Cette
autorité repose, en premier lieu, sur ses capacités créatrices ; il contribue,
même de manière inégale, aux diverses révolutions théâtrales du XXe siècle.
Copeau fonde un courant qui a exercé une influence durable pendant un
demi-siècle. Beck rompt avec toute vision psychologisante et contribue à la
(re)découverte d’Artaud et du théâtre de la cruauté. Mais, à s’en tenir à cette
dimension, la célébration ne serait qu’historique ; les spectacles passés de ces
metteurs en scène ne sont plus visibles et il est d’ailleurs probable qu’ils nous
apparaîtraient souvent trop datés. C’est dire que leur autorité, toujours
actuelle, est relativement indépendante de la pérennité de leurs principes
esthétiques ; la disqualification artistique de Vilar, l’échec de Copeau à faire
naître une « Comédie nouvelle » n’ont pas conduit à la fin de leur autorité
morale dans le champ théâtral.
La domination du metteur en scène repose donc essentiellement sur ses
principes éthiques et son engagement personnel pour les incarner. À l’image
de la prophétie exemplaire analysée par Weber (1996), c’est cet engagement
qui lui permet d’exercer une magistrature morale malgré sa disparition
physique. Il transmet moins qu’il ne montre par son exemple. C’est pourquoi
sa vie, et les commentaires qui l’accompagnent, plus que son œuvre disparue,
reste décisive. Cette dimension prophétique est d’autant plus forte et efficace
qu’elle s’appuie sur un trait constitutif des espaces artistiques : celui de l’art
comme prophétie et l’artiste comme prophète (Haskell, 1994). Si bien que,
quand Victor Haïm (auteur dramatique) croît avancer une pensée iconoclaste
en assimilant Vilar au Christ, et à son sacrifice, il exprime en réalité le fondement de son autorité.
« Et là, osons avancer cette pensée iconoclaste : Vilar est un christ chaque jour recrucifié. » (Haïm, 1995, p. 138).
L’autorité du metteur en scène-fondateur repose principalement sur ses
sacrifices personnels qui renforcent les croyances dont il est porteur et interdisent aux membres de la communauté toute possibilité de jouer avec les règles
de celle-ci. En effet, ses sacrifices imposent en permanence à ces derniers une
alternative radicale ; accepter l’ensemble de ces règles ou partir. L’exemplarité des sacrifices d’A. Mnouchkine « coupe toute revendication et tous les
comportements décalés par rapport au reste de la troupe » (comédienne,
Théâtre du Soleil).
Le premier type de sacrifice est d’ordre matériel. Le metteur en scène
refuse toute perspective de réussite sociale ou financière. Copeau quitte Paris
alors que son théâtre du Vieux Colombier connaît le succès. Vilar est l’un des
derniers metteurs en scène responsable sur ses biens personnels et quitte la
direction du TNP couvert de dettes (Bardot, 1991). L’histoire de la compagnie
Renaud-Barrault est aussi celle d’une suite de difficultés matérielles qui
contribuent à définir cette autorité si particulière.
« Jean-Louis Barrault est le pape inquiet, toujours au bord de la gloire, toujours prêt à
redevenir le jeune homme pauvre qui doit coucher dans un lit de théâtre faute de pouvoir
payer un loyer. » (Duvignaud et Lagoutte, 1974, p. 113).
Ces sacrifices apparaissent d’autant plus importants qu’ils s’accompagnent
d’atteintes aux personnes. Son radicalisme économique conduit Beck à être
poursuivi par le service américain des impôts et condamné à deux mois de
prison alors que sa compagne (Judith Malina) purge une peine d’un mois. Les
violences qui sont exercées sur Vilar en Mai 1968, sa solitude, l’abandon par
ses pairs et sa mort rapide contribuent, dans les décennies suivantes, à
renforcer cette image sacrificielle.
Cette dernière est renforcée quand c’est le corps lui-même qui est atteint, y
compris volontairement. En août 1995, au moment de la guerre en Bosnie et
des massacres de Srebrenica, entourée de trois autres metteurs en scène de
théâtre, Mnouchkine mène, dans les locaux du Théâtre du Soleil, une grève de
la faim. Cet engagement physique oblige les responsables politiques à réagir
et les grévistes entament une correspondance avec le Président de la République. Le 30 août, ceux-ci reçoivent le président de Bosnie-Herzégovine et
cessent leur grève de la faim le lendemain. Loin de perdre toute crédibilité,
danger qui menace les personnalités quand elles engagent ce type d’action
(Roux, 1997), un tel engagement, qui contribue à la réactivation d’une représentation idéale de la fonction civique du théâtre et de sa vocation de défense
de l’universel, renforce le caractère exemplaire de la personnalité d’Arianne
Mnouchkine et de ses sacrifices.
« Du sens, au bout de la chaîne, s’aperçoit de nouveau. Le Théâtre du Soleil n’a jamais
si bien mérité son nom. Du labyrinthe des faux semblants peut encore jaillir la lumière. Le
lien renoué cet été avec la cohérence, nous l’appellerons le fil d’Ariane. » [5].
Doté d’une telle puissance, le metteur en scène impose sa loi à la communauté. Sur le plateau, cette autorité est constitutive de la position des metteurs
en scène face aux comédiens (Lambert, 1998). Cette loi s’exerce surtout hors
du plateau, à l’intérieur de la communauté et peut prendre des formes intransigeantes. Copeau utilise les billets de service à l’intérieur de sa troupe pour
rappeler les règles de fonctionnement – parfois très strictes et proches de
l’ascèse monacale – qu’il a instituées et que les membres ont parfois tendance
à oublier.
« Il y a beaucoup trop d’inexactitude dans l’arrivée aux repas. Cela vient de ce que
personne se prépare au premier coup de cloche et attend pour cela le second. Il faut quitter
son travail ou son occupation au premier coup de cloche, se laver les mains, etc. Tout le
monde doit être dans la salle à manger et à sa place deux minutes au plus après le second
coup de cloche. Prière de ne pas stationner dans la salle sans s’asseoir. » Billet de service,
4 janvier 1925 (Gontard, 1974, p. 54).
Ce type de metteur en scène se sent d’autant plus en mesure d’imposer le
respect de ces règles que les membres de la communauté théâtrale qu’il dirige
ont librement accepté sa loi et son autorité ; ainsi, quelques jours après leur
arrivée en Bourgogne, Copeau a réuni l’ensemble de ses « disciples » pour
leur rappeler le caractère librement consenti de leur présence ainsi que le type
de rapport qu’il entendait instituer.
« Je n’ai forcé personne à venir ici. Si personne ne vient me dire loyalement qu’il préfère se retirer, je suis en droit de penser que vous accepterez tous notre communauté, dans
la bonne et la mauvaise fortune, avec ses risques, ses amertumes, que vous reconnaissez
ma loi, comme de vrais disciples. Pauvreté. Vie dure, pauvre et errante. » (Gignoux, 1984,
p. 93).
Une autorité fragile
Cette puissance charismatique est en même temps fragile et n’est jamais
totalement assurée. Les Copiaus se séparent rapidement au bout de 5 années
d’existence ; des membres importants du TNP (Maria Casarès, Philippe
Noiret) quittent Vilar au bout de quelques années, ce dernier démissionnant de
la direction du TNP après 12 ans d’exercice. La comparaison des distributions
des spectacles du Théâtre du Soleil montre un renouvellement régulier du
personnel : en 1984, pour Richard II, il ne reste plus que 5 personnes des 29
qui avaient joué Les clowns en 1969.
L’autorité du metteur en scène est menacée par la routinisation ; la grève
de la faim de Mnouchkine est aussi une manière de manifester la permanence
de ses qualités extraordinaires. De manière générale, même si l’on peut
repérer des formes de légalisation de cette domination (Vilar qui désigne
Georges Wilson pour lui succéder à la direction du TNP), l’extrême personnalisation de ce type de domination associe le destin de la communauté à celui
du fondateur ; ainsi la communauté théâtrale ne survit pas à l’effondrement de
la domination, que celui-ci soit rapide (les Copiaus) ou étalé dans le temps (la
compagnie Renaud-Barrault).
Les facteurs de fragilité sont de plusieurs ordres. D’une part, cette autorité
ne s’exerce que dans la mesure où le fondateur de la communauté théâtrale
manifeste sa puissance en apportant divers bienfaits aux membres de cette
dernière. Comme l’illustre la situation des Copiaus, si l’autorité exemplaire
du metteur en scène est peu liée à ses capacités à distribuer des gratifications
matérielles immédiates, elle est néanmoins remise en cause quand celui-ci ne
peut subvenir aux besoins minimaux du groupe. En effet, l’installation de
Copeau en Bourgogne est marquée par l’impréparation économique. En raison
des limites du budget initial, celui-ci est incapable de subvenir personnellement aux besoins de la troupe qui était initialement prévue exclusivement
pour des activités de formation. Copeau doit alors s’absenter régulièrement
pour des tournées de conférences qui durent parfois plusieurs mois et certains
comédiens de sa communauté forment la troupe des Copiaus qui doit leur
permettre de subsister en présentant des spectacles au public régional. Ces
deux facteurs contribuent à la perte d’autorité de Copeau, d’autant que la
troupe connaît un succès croissant. Ce dernier réagit d’ailleurs à ce processus
d’indépendance en critiquant violemment certains des spectacles de celle-ci et
en prononce la dissolution en 1929.
L’effondrement de la domination charismatique est particulièrement manifeste quand le metteur en scène abandonne ses activités artistiques ; dans ce
cas-là, les ressources financières, et donc la possibilité d’entretenir la communauté, comme la légitimité artistique disparaissent. En démissionnant de la
direction du TNP, Vilar reste directeur du Festival d’Avignon, c’est-à-dire un
gestionnaire même s’il continue d’intervenir artistiquement. En 1968,
sous-estimant probablement l’ampleur de la crise ainsi que la dilution de son
autorité, Vilar maintient le festival d’Avignon alors que, au cours des mois de
mai et juin, les théâtres avaient été fermés. Son seul interlocuteur théâtral est
le Living Theater. Or, cette troupe valorise des principes artistiques à l’opposé
de ceux qu’il a mis en œuvre et il apparaît d’autant plus disqualifié que, avec
l’organisation communautaire du Living, Julian Beck est en mesure de lui
opposer certains des traits dont il était l’incarnation et qu’il aurait « trahis ».
En effet, le Living matérialise, de manière radicale, l’aspiration à une communauté fusionnelle que ce soit dans la troupe – parfois comparée à une « horde
primitive » – ou entre la troupe et le public, autour d’un leader comme Beck.
Par ailleurs, les membres de la communauté théâtrale s’interrogent sur le
sens et l’intérêt de leurs sacrifices dans la mesure où ils perçoivent que le
metteur en scène, en congruence avec les transformations générales de
l’espace théâtral, est le principal bénéficiaire matériel et symbolique de leur
ascèse collective. Les membres des communautés théâtrales sont souvent
jeunes (chez les Copiaus et au TNP, au Théâtre du Soleil actuellement, une
génération au moins les sépare du fondateur) et l’appartenance à la communauté théâtrale est aussi une voie de professionnalisation, d’intériorisation des
valeurs et des contraintes du métier de comédien. Mais en même temps, cette
appartenance constitue un obstacle à l’affirmation de leur individualité artistique. C’est pourquoi, même s’il peut y avoir des négociations et des
compromis (Gérard Philippe quitte régulièrement le TNP pour d’autres expériences notamment cinématographiques comme le fait Jean Desailly chez
Renaud-Barrault), l’accomplissement d’une carrière artistique ne peut se faire
qu’en quittant la communauté théâtrale, la permanence des liens menaçant les
capacités innovatrices des comédiens.
« Eh bien pour moi j’avançais plus, c’est-à-dire qu’avec B. on se connaissait tellement
bien que chaque fois qu’il arrivait avec une nouvelle création je savais exactement ce qu’il
voulait et même à la lecture c’était toujours très proche de ce que je proposais, de ce qu’allait être la pièce… C’est-à-dire, je travaillais, on répétait, j’improvisais et puis après on ne
parlait plus de moi… moi je savais exactement ce qu’il voulait. » (comédien, Théâtre Job).
Ces départs sont d’autant plus inévitables que la domination prend parfois
des formes plus autoritaires : interdiction de travailler en dehors de la communauté ; dureté des règles imposées qui rendent l’ascétisme insupportable.
Cette recherche s’est appuyée sur la sociologie historique de Weber pour
souligner que l’espace théâtral public est déchiré par des aspirations et des
systèmes de valeurs vécus comme profondément contradictoires. Face aux
différentes dimensions caractéristiques du processus de rationalisation de
l’activité théâtrale, la communauté théâtrale apparaît donc comme une tentative d’affirmation d’autres valeurs et conduites. Elle est, dans ses formes les
plus abouties, une tentative de résoudre l’antagonisme des valeurs caractérisant le théâtre moderne. S’opposant à la société marchande (comme forme
générique de la société moderne) et « au “cosmos réifié” du travail professionnalisé » (Habermas, 1987, p. 176), la communauté théâtrale rassemble
une aristocratie de « virtuoses » qui se refusent à toute attitude hédoniste. Ils
multiplient les sacrifices personnels dans le cadre d’une communauté où
prédominent d’intenses liens affectifs autour d’une personnalité en situation
de prophétie exemplaire.
Notre démarche idéale-typique s’est appuyée sur un nombre limité d’expériences centrales dans l’histoire du théâtre français qui continuent d’être
vécues comme grandes parce qu’elles ont fondé ou entretiennent un
contre-modèle toujours légitime pour les professionnels de cet espace. Elle
s’inscrit dans une recherche plus générale d’analyse d’un espace de production symbolique pour laquelle une démarche typologique pourrait permettre
de distinguer diverses formes d’organisation ainsi que les manières dont cet
idéal peut être mis à l’épreuve. En effet, au cours des années soixante-dix,
alors que se multiplient les communautés (Hervieu-Léger, 1983) et dans un
contexte de croissance morphologique de l’espace théâtral et de restrictions
budgétaires, différentes compagnies théâtrales indépendantes adoptent des
dispositifs s’inscrivant dans le modèle de la troupe et « fonctionnent selon des
“lois” qui défient la “rationalité” telle qu’elle peut être conçue par n’importe
quel entrepreneur de l’industrie » (Leroy, 1991, p. 299). Dans la configuration
actuelle, on constate la multiplication de types d’organisations, notamment
sous forme de dispositifs réticulaires et circulaires de collaboration entre
professionnels et compagnies indépendantes, qui permettent d’assurer une
permanence, même inégale, des liens (Proust, 2002). Mais c’est dans le pôle
le plus professionnalisé et rationalisé du théâtre public (celui des Théâtres
nationaux et Centres dramatiques nationaux) que l’on pourrait examiner cette
mise à l’épreuve, précisément parce que c’est dans ce pôle que l’antagonisme
des valeurs apparaît le plus profond.
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— 1996. – Sociologie des religions, Paris, Gallimard.
[(1)]
« Au théâtre de l’Odéon, Georges
Lavaudant veillera particulièrement à quatre
domaines : la troupe, la création contemporaine
française et européenne, le théâtre ambulant
dans les villages et les banlieues, la constitution
d’un répertoire. », Lettre d’information du
ministère de la Culture, 21 décembre 1995,402.
[(2)]
Georges Lavaudant pour le Théâtre
National de l’Odéon, Stéphane Braunschweig
pour le Théâtre National de Strasbourg et Alain
Françon pour le Théâtre National de la Colline.
[(3)]
Voir V. de Saint-Do, « Théâtre en Aquitaine. Les compagnies se regroupent », Sud-Ouest,
26 novembre 1997.
[(4)]
Voir R. Solis, J.-P. Thibaudat, Libération, 2 juillet 2001.
[(5)]
Voir B. Poirot-Delpech, « Le fil d’Ariane », Le Monde, 30 août 1995.