Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010530
212 pages

p. 205 à 229
doi: en cours

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Volume 44 2003/2

2003 Revue française de sociologie

Les Foundations de James S. Coleman : une introduction

Philippe Steiner UFR Mathématiques, sciences économiques et sociales Université de Lille 3 Domaine Universitaire du Pont de Bois BP 149 – 59653 Villeneuve d’Ascq cedex
Cet article part d’une présentation de la structure des Foundations et examine les bases de la « nouvelle science sociale » à même de permettre une intervention sociale rationnelle dans le cadre de la nouvelle structure sociale caractérisée par l’existence de nombreux acteurs organisationnels. L’article met l’accent sur la particularité de la théorie de l’action de Coleman qui s’en tient à la seule rationalité instrumentale alors qu’une des difficultés majeures de la nouvelle structure sociale provient de l’affaiblissement du capital social fourni par les relations primordiales. This article presents the structure of the Foundations of Social Theory and examines the bases of the« new social science »that allow for rational social interventioninthe new social structure characterizedby theexistenceofmanycorporateactors. Theparticularityof Coleman’s theoryof actionis that itgoesnofurtherthaninstrumentalrationality, whereasoneofthemajordifficulties presented by the new social structure is that the social capital provided by primordial relations is weaker than it used to be. Dieser Artikel geht von einer Vorstellung der Struktur der Foundations aus und prüft die Grundlagen der « neuen Sozialwissenschaft » als Möglichkeit eines rationellen sozialen Eingriffes in den Rahmen der neuen sozialen Struktur, die durch das Vorhandensein von zahlreichen organisationellen Akteuren gekennzeichnet ist. Der Artikel unterstreicht die Besonderheit der Colemanschen Handlungstheorie, die sich allein auf die instrumentale Rationalität beschränkt, während eine der größten Schwierigkeiten der neuen sozialen Struktur aus der AbschwächungdesvondenwesentlichstenBeziehungengeliefertensozialenKapitalsentsteht. Partiendo de la introducción de la estructura de las Foundations el artículoexamina las bases de la «nueva ciencia social » en estado de posibilitar una intervención social racional dentro del marcodelanueva estructurasocial caracterizadaporla presencia denumerosos actoresorganizacionales. El artículo resalta la particularidad de la teoría de la acción de Coleman, quien se basa en la sola racionalidad instrumental mientras que una de las mayores dificultades de la nueva estructura social aparece por el deterioro del capital social aportado por las relaciones primordiales.
Alors que James S. Coleman (1926-1995) est un auteur dont l’importance est considérable aux États-Unis [1], alors que son œuvre, très abondante [2], y fait l’objet d’une discussion nourrie, et que les Foundations of social theory, son dernier ouvrage, couronné par un prix décerné par l’American Socio-logical Association, reçoit un large écho aux États-Unis [3], l’œuvre de Coleman est mal connue en France. C’est tout particulièrement vrai des Foundations. Dans les revues sociologiques françaises, l’ouvrage n’a eu droit qu’à un seul compte rendu paru dans L’Année sociologique (Demeulenaere, 1994), même s’il faut tenir compte d’une longue analyse critique de la position de Coleman dans un numéro de Actes de la recherche en sciences sociales en 1989 (Wacquant et Calhoun, 1989), un an avant la parution des Foundations, ouvrage auquel ce volume de la Revue française de sociologie est consacré.
Il ne faut pourtant pas tirer le tableau au noir. Après tout, deux grands maîtres de la sociologie française se sont directement confrontés aux thèses centrales des Foundations : Raymond Boudon essentiellement [4] qui, tout en pouvant être considéré comme proche de Coleman, ne s’en écarte pas moins sur des points centraux (Boudon, 1989,1996,1998a, 1998b, 1998c, 2002), mais aussi Pierre Bourdieu, ce qui est moins connu et qui ne se déroule pas sous le seul registre critique comme pourraient le laisser croire les remarques tranchées et tranchantes présentes dans les derniers ouvrages de Bourdieu (2000, p. 12, p. 266 ; voir aussi 1997, pp. 167-168). En effet, alors qu’ils proviennent de deux traditions fondamentalement différentes, Bourdieu et Coleman sont très souvent associés dans la même définition du capital social (Lin, 2001, p. 23, p. 26) ; il faut aussi rappeler qu’ils ont co-édité un ouvrage paru peu de temps après les Foundations (Bourdieu et Coleman, 1991) dans lequel l’importance considérable que l’un et l’autre plaçaient dans la conversion de la science sociale en pratique sociale est mise en avant. D’une certaine manière, si le public français est bien accoutumé à cette prise de position de la part du dernier Bourdieu, il est sans doute moins commun de savoir qu’une telle posture est occupée par un théoricien du choix rationnel comme Coleman.
Ce rapide tour d’horizon permet d’affirmer que les Foundations, reconnu comme un grand ouvrage au sein de la tradition sociologique américaine, considéré comme une référence vis-à-vis de laquelle deux grands sociologues français ont pris leur distance, est passé essentiellement inaperçu chez les sociologues français. Coleman lui-même n’en aurait certainement pas été surpris puisque, dans une lettre d’août 1990, il écrivait : « Je considère que les Foundations of social theory constituent la plus importante et la plus durable partie de mon travail. Je crois cependant qu’il faudra quelques années de discussions et de débats avant que le contenu de cet ouvrage soit, si je puis le dire ainsi, accessible au-delà d’un cercle restreint de spécialistes. » (Coleman dans Clark, 1996, pp. 2-3). Douze ans après sa parution, il a paru temps d’examiner ce qui se présente comme un des plus grands efforts de systématisation de la science sociale – et pas de la seule sociologie, notons-le dès à présent – de la fin du XX e siècle pour faire le point sur ce qu’il a pu apporter et indiquer, sans prétendre toutefois à une systématicité difficile à atteindre en raison de la nature même de l’ouvrage, sur certaines des limites de l’effort réalisé et les propositions de dépassement que la science sociale actuelle fait valoir, y compris chez ceux qui sont au plus proche des hypothèses colemaniennes sur la primauté de la théorie du choix rationnel.
On commencera par une présentation de la structure de l’ouvrage de manière à ce que le lecteur qui serait peu familier des presque mille pages des Foundations puisse avoir une idée de son organisation et de son contenu. On examinera ensuite les raisons qui amènent Coleman à chercher les fondements de la théorie sociale et la nature du rapport entre économie et sociologie qui est une des marques de l’ouvrage [5]. L’examen approfondi et la critique de points centraux de la théorie exposée par Coleman restent le fait des contributeurs de ce numéro [6].
 
Structure de l’ouvrage
 
 
La structure de l’ouvrage de Coleman est simple ; elle apparaît tout d’abord dans la succession des six parties qui le composent. La partie initiale, composée d’un seul chapitre, traite d’un niveau qualifié de métathéorique par cela qu’il pose quelques axiomes de base de toute la recherche : l’approche est fondée sur l’individualisme méthodologique d’une part, sur le comportement intéressé des acteurs de l’autre, comportement qui est présenté comme étroitement apparenté à celui que formalisent les économistes (Foundations, pp. 14-15, pp. 31-32, p. 667, p. 932). Mais Coleman en profite aussi pour présenter son fameux schéma (Coleman’s boat) articulant les niveaux micro et macro au travers d’une rapide discussion de la thèse wébérienne de L’éthique protestante [7] et pour insister sur le fait que le point crucial de la théorie sociologique – et il en va de même de la théorie économique – consiste dans l’élucidation du passage des comportements micro au niveau macro : comment conceptualiser les formes sociales selon lesquelles les comportements individuels aboutissent aux résultats sociaux que l’on observe au niveau macro-économique ?
Le schéma de la page suivante – utilisé dès avant les Foundations (Coleman, 1986, pp. 1321-1324) et qui a immédiatement suscité la controverse (Sewell, 1987 ; Coleman, 1987), y compris en France (Wacquant et Calhoun, 1989) – indique que, contrairement à des approches fonctionnalistes ou culturalistes cherchant à rattacher directement les niveaux macro entre eux par la liaison [4], la démarche de Coleman, fidèle en cela à l’individualisme méthodologique, caractérise la théorie de l’action par la séquence [1], [2], [3] dans laquelle le niveau macro apparaît comme une donnée qui a des effets sur le niveau individuel des croyances ou des préférences, soit la liaison macro-micro [1] ; celles-ci sont à leur tour à la source des comportements des acteurs dans la liaison micro-micro [2]. Finalement, la liaison micro-macro [3] a pour tâche d’expliquer comment les comportements individuels produisent les résultats macrosociaux. Ce schéma est indissociablement lié chez Coleman à l’affirmation que le lieu crucial de la théorie sociale contemporaine se trouve précisément là et c’est sur ce dernier segment que les Foundations s’arrêtent tout spécialement. En effet, à côté des travaux qui s’en tiennent au seul niveau macrosocial, défaut rédhibitoire pour un tenant de l’individualisme méthodologique, Coleman (1987, pp. 173-174) est soucieux de dégager la voie d’un défaut plus subtil, mais non moins dommageable, qu’il voit dans les recherches articulant les niveaux micro et macro, mais dans lesquelles l’effort est concentré sur la liaison macro-micro – la relation [1] – qui fait du comportement individuel le réceptacle des effets de structure au travers de l’internalisation des normes. La cible est, encore une fois, la socio-logie de Durkheim ou celle de Talcott Parsons qui ont tendance à examiner seulement la liaison macro-micro [1] au travers du processus de socialisation, c’est-à-dire de l’inculcation des normes (Foundations, p. 241), délaissant ainsi la liaison [3] [8].
FIGURE I.
Le schéma macro-micro-macro selon Coleman
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Cela fait, dans la partie I, Coleman présente les concepts de base avec lesquels il va travailler tout au long de l’ouvrage : les acteurs sont reliés aux ressources par l’intérêt et le contrôle (chapitre 2), ce dernier assurant le lien entre les acteurs entre eux, notamment lorsque Coleman fait intervenir la notion de droit, de relation d’autorité et de relation de confiance (chapitres 3, 4 et 5). Le chapitre 2, qui occupe une place particulière dans l’ouvrage en présentant des éléments centraux de sa construction, explique : « Il y a deux éléments dans le système minimal [d’interdépendance entre les acteurs] et deux voies par lesquelles ils sont reliés. Les éléments sont les acteurs et les choses sur lesquelles les premiers exercent leur contrôle et pour lesquelles ils ont quelque intérêt. J’appellerai ces choses des ressources ou des événements, en fonction de leurs caractéristiques. Les relations entre les acteurs et les ressources sont, comme on vient de le dire, le contrôle et l’intérêt. » (Foundations, p. 28).
L’acteur n’est donc pas considéré comme autonome, socialement isolé, mais il est pris dans une interdépendance structurelle, forme privilégiée de l’interdépendance dans cet ouvrage au détriment de l’interdépendance stratégique et de l’interdépendance évolutionnaire (Foundations, pp. 29-31). Aussi, si les actions d’un acteur visant à satisfaire son intérêt en exerçant son contrôle sur une ressource sont la première forme d’action mentionnée, qualifiée de socialement insignifiante puisqu’elle ne met pas en jeu d’autres acteurs, ce qui n’arrive qu’à partir du moment où, dans une lignée qui ne peut manquer de faire penser à George Homans (1961) et Peter Blau (1964), un échange social a lieu entre des acteurs ayant un intérêt sur des ressources réparties entre eux ou bien lorsqu’un acteur transfère unilatéralement à un autre son contrôle sur des ressources, ses propres actions pouvant faire partie de ces dernières (Foundations, p. 32). Cette dernière configuration, aussi surprenante qu’elle puisse paraître, est centrale dans la démarche de Coleman non seulement parce qu’elle est la voie qu’il suit pour arriver aux relations et systèmes d’autorité et de confiance, mais aussi parce qu’elle lui donne l’occasion de clarifier deux niveaux de droits qui jouent un rôle important dans sa théorie. Il y a d’abord le droit d’un acteur sur une ressource, ce droit est un fait social (social entity) car l’acteur a le droit de contrôler une ressource donnée pour autant que ce droit soit soutenu par son pouvoir et par la reconnaissance que les autres lui accordent de réclamer un tel droit (Foundations, pp. 52-53) ; mais ce droit peut aussi donner lieu au droit de céder le droit initial. Par exemple, l’acteur peut céder à autrui le droit (d’accès à des ressources) que représente la monnaie, alors qu’il ne le peut pas de son droit de vote. La détermination de la nature des droits et la distribution des droits parmi les acteurs est donc une pièce centrale caractérisant un système social au sens colemanien (Foundations, p. 54) ; les différents systèmes sociaux peuvent ainsi être rapportés au cas limite du pur marché concurrentiel, forme que Coleman qualifie de système social parfait (perfect social system) puisque la rationalité y est à l’œuvre, les coûts de transactions y sont nuls et les conversions entre les différentes ressources n’y sont entravées par aucune institution sociale (Foundations, pp. 719-721). On comprend donc aisément que Coleman utilise les concepts associés par les économistes à l’usage d’un tel système social avec les concepts d’équilibre et d’optimalité. Une fois donnée la distribution des droits et des préférences dans un système, les échanges sociaux aboutissent à un équilibre défini classiquement comme un point au-delà duquel il n’est plus possible d’accroître les intérêts de tous les co-échangistes (Foundations, p. 39). Avec l’optimalité, telle qu’elle est d’usage chez les théoriciens de l’économie normative, Coleman retient l’idée qu’il est possible de formuler des jugements normatifs sur les systèmes (Foundations, pp. 41-42) tout en prêtant attention aux différentes formes d’optimalité selon le degré de proximité ou d’éloignement d’un système social par rapport à un système parfait. Finalement, Coleman distingue les relations simples (celles qui ont lieu directement entre les acteurs) et les relations complexes (faisant intervenir un intermédiaire) dans la mesure où les premières contiennent en elles-mêmes la structure d’incitations suffisante à les mettre en œuvre alors que dans les secondes, à l’origine des organisations formelles, cette structure doit être fournie de l’extérieur.
L’architecture de la réflexion est ensuite présentée au moyen d’une classification des formes sociales issues de l’action instrumentale (Foundations, fig. 2.2 et pp. 34-37). Parmi les actions instrumentales figurent d’un côté celles qui relèvent de l’échange social, c’est-à-dire d’un transfert de contrôle sur les ressources ou du droit de contrôler les ressources, ses propres actions comprises ; de l’autre côté figurent les actions qui dépendent de décisions collectives. Parmi les actions relevant de l’échange social, Coleman distingue trois formes essentielles avec l’échange marchand, les systèmes d’autorité et la confiance (à laquelle sont associés certains comportements collectifs, comme les paniques en cas d’incendie) ; parmi les actions relevant de la décision collective, Coleman distingue celles qui rentrent dans la catégorie générale des externalités [9] dans la mesure où ce sont elles qui engendrent les normes sociales. Avec ces quatre catégories (le marché, les systèmes d’autorité, la confiance et les normes) on a les quatre formes sociales selon lesquelles Coleman va étudier les relations de type [3] de son schéma de l’action, c’est-à-dire le passage du micro au macro qui retient, on l’a vu, tout particulièrement son attention.
La partie II développe l’argument en considérant la dimension collective de ces actions et relations élémentaires, c’est-à-dire le fait qu’elles interviennent dans et qu’elles débouchent sur des systèmes d’action, c’est-à-dire des relations sociales qui durent dans le temps (Foundations, p. 300). Il est successivement question de l’échange social (chapitre 6), des systèmes d’autorité et de confiance (chapitres 7 et 8), des comportements collectifs dont Coleman détaille diverses configurations – les paniques en cas d’incendie ou les paniques boursières, la diffusion des croyances, la mode, les processus d’influence, etc. – dans un long chapitre (chapitre 9) ; puis viennent deux chapitres (10 et 11) sur la création et la mise en œuvre des normes sociales [10], c’est-à-dire sur les conditions dans lesquelles les normes résultent des comportements instrumentaux et des conditions dans lesquelles des individus peuvent être intéressés à faire appliquer les normes (problème dit du passager clandestin de deuxième ordre). Cette partie se termine par l’élaboration du concept de capital social que Coleman, un des fondateurs de ce concept, distingue du capital humain en tant qu’il désigne des relations sociales durables, pouvant devenir des ressources pour les acteurs (Foundations, p. 300). Par ailleurs, Coleman caractérise le capital social comme un bien collectif, d’où le problème décisif de sa formation, de son maintien et de sa destruction (chapitre 12) [11].
La partie III traite de la dimension organisationnelle de la vie sociale moderne en considérant tout d’abord des problèmes propres à la constitution – la distribution des droits (Foundations, pp. 326-327) et la structure des incitations dans le langage de l’auteur – de l’organisation (chapitre 13), le problème du choix social et une solution à celui-ci en termes de pondération des choix par le pouvoir (chapitres 14 et 15), puis l’organisation comme système d’action et de droits (chapitres 16 et 17). Il faut noter que Coleman trace une continuité entre les normes d’un côté et l’organisation de l’autre en cela qu’elles sont toutes deux le moyen de produire un acteur supra-individuel à même de régler les échanges sociaux lorsque l’on se trouve en présence d’externalités que l’on ne peut pas traiter selon la procédure « marchande » dégagée par Ronald Coase dans son approche des coûts sociaux. Pour finir, Coleman introduit deux chapitres qui ouvrent sur une idée de dynamique sociale : les bouleversements dans la structure d’autorité sont considérés au travers d’une critique de la théorie de la frustration relative et d’une défense d’une théorie fondée sur le pouvoir (chapitre 18) alors que l’individu est soumis à une analyse extrêmement originale [12]. L’acteur organisationnel (corporate actor) et l’individu (natural person) sont mis sur un même plan de telle manière qu’il est possible de parler d’un macro-acteur d’un côté, d’un individu ayant des « moi » multiples et pouvant changer de préférences de l’autre (chapitre 19).
La partie IV pousse la réflexion sur la base de cet acteur organisationnel et pose le problème politique et moral central qui résume tout un pan, et un pan important assurément, de l’œuvre de l’auteur puisque l’on peut en tracer l’origine dans Power and the structure of society (Coleman, 1974) et dans The asymetric society (Coleman, 1982) et qu’il choisit ce sujet comme thème de son allocution en tant que président de l’American Sociological Association en 1992 (Coleman, 1993 ; voir aussi Coleman, 1996). La thèse centrale, on y reviendra, est que les individus (natural person) sont de plus en plus démunis dans leurs transactions avec les acteurs organisationnels (corporate actors) et qu’il s’agit de savoir comment rétablir un équilibre sans passer par une autre forme d’organisation, l’État, qui a largement dépouillé le citoyen de ses pouvoirs (chapitres 20 et 21) [13]. Cette question est ensuite reprise en remettant le concept de capital social au centre de l’enquête avec le problème posé par la socialisation des jeunes générations alors que les formes passées de celle-ci, qui dépendait d’un capital social dont Coleman constate le déclin, ne peuvent trouver d’équivalent dans un monde de plus en plus peuplé d’acteurs organisationnels (chapitre 22). Aussi Coleman en appelle-t-il à une réflexivité accrue de la part des sociologues et, sur la base d’une périodisation de la recherche sociologique américaine au cours du XX e siècle (chapitre 23), Coleman met l’accent sur les formes que devrait revêtir une nouvelle science sociale pour pouvoir intervenir activement dans la construction de la nouvelle structure sociale (chapitre 24).
La dernière partie, qui n’occupe pas moins du tiers de l’ouvrage, concerne le traitement formel des idées – de certaines d’entre elles du moins – avancées sous une forme littéraire dans les parties I-III [14]. Elle prend pour point de départ une fonction d’utilité (une fonction de type Cobb-Douglas) qui a l’avantage de pouvoir donner lieu à un traitement mathématique simple des notions de contrôle et d’intérêt dont on a vu qu’elles étaient les briques de base du comportement des acteurs [15]. Le chapitre 25 expose la formalisation qui est reprise et élaborée ensuite dans les développements offerts dans les neuf chapitres suivants. Sans qu’il y ait une correspondance stricte, les chapitres explorent quelques points plus particulièrement développés dans certains des chapitres des parties I-IV : la confiance (chapitre 28), les normes et le choix collectif (chapitres 30 et 31), l’acteur organisationnel et les « moi » de l’individu (chapitre 34). Partie que l’on peut ignorer pour la lecture des quatre précédentes – à quelques rares exceptions près, comme par exemple le raisonnement sur les échanges dans une classe à la fin du chapitre 6 – cette partie n’en fournit pas moins des approfondissements importants et des précisions utiles de la démarche de Coleman [16].
 
La recherche des fondements de la théorie sociale
 
 
Les textes qui recherchent des fondements de la théorie sociale sont finalement assez peu nombreux, pour peu que l’on écarte les traités qui, sous une forme ou sous une autre, souvent dans un but pédagogique, rassemblent ce qui est tenu comme les acquis de la science à un moment donné pour en fournir un résumé commode. Pour ce qui concerne la sociologie, on peut retenir le Traité de sociologie générale de Vilfredo Pareto ([1917] 1968), Économie et société de Max Weber ([1921] 1971) (malgré son caractère inachevé), The structure of social action de Talcott Parsons ([1937] 1947) et la Théorie de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas ([1981] 1987) pour la socio-logie moderne et contemporaine ; pour ce qui concerne la théorie économique, théorie à laquelle l’œuvre de Coleman est étroitement liée, on peut prendre en compte les Foundations of economic analysis de Paul A. Samuelson (1947).
Dans la recherche des bases sur lesquelles une théorie sociale peut être élaborée, il existe plusieurs stratégies. L’entreprise peut prendre des formes différentes selon qu’il s’agit d’une suite de définitions et de concepts (Weber, [1921] 1971), le développement d’une théorie générale à partir d’une base conceptuelle originale (Pareto, [1917] 1968), l’exposé de ce qui constitue la base théorique, implicite jusqu’ici, des théories sociologiques (Parsons, [1937] 1947) et de celles que l’auteur appelle de ses vœux (Habermas, [1981] 1987). Chez Coleman, les fondements sont d’abord rapportés à la construction et l’exposé d’une théorie systématique à partir d’un ensemble aussi simple que possible d’éléments de base [17] ; ils sont ensuite rapportés à l’application de cette théorie à la société actuelle de l’autre ; les deux niveaux étant d’ailleurs liés avec la prise en compte de la réflexivité, celle-ci étant présentée comme dimension essentielle de la science sociale. L’ensemble n’est pas commun : si Coleman n’est pas le seul auteur à chercher à établir les fondements d’une science sociale renouvelée – pensons aux travaux de Jeffrey C. Alexander (1985) ou à l’ouvrage de Harrison C. White (1992) – dans la période contemporaine, la manière dont il conduit cette entreprise est originale en raison de cette liaison forte avec l’application de la théorie à la vie sociale.
La préface des Foundations s’ouvre sur la vacuité de ce que l’on appelle la théorie en sociologie. Autant certains auteurs ont pu mentionner la polysémie attachée à l’idée de théorie en science sociale (Merton, [1957] 1965, p. 28 et sq.; Boudon et Bouricaud, 1982, pp. 562-563), autant Coleman dresse un jugement sévère en y voyant la récitation rituelle de réflexions datant du XIX e siècle [18]. On peut comprendre les parties I à III, puis la partie V des Foundations, comme la contribution de Coleman à la théorie sociale au moyen de la mise en œuvre d’un système théorique, cohérent, capable d’expliquer un nombre aussi large que possible de phénomènes sociaux. La structure de l’ouvrage est particulièrement soignée et de nombreux renvois – plus de 500 – existent entre les chapitres et les parties, ce qu’il est loisible d’interpréter comme le signe d’une pensée systématique, assez sûre d’elle-même pour concevoir chacune des parties comme découlant de quelques postulats de base et s’appliquant à un domaine dont les articulations ont été explicitées au lecteur dès le chapitre 2 des Foundations.
L’ouvrage de Coleman est l’effort le plus conséquent pour développer la théorie sociale sur la base de l’individualisme méthodologique et de l’action instrumentale, élargie par l’introduction du concept de contrôle et donc de pouvoir. C’est d’ailleurs là une des particularités de l’ouvrage : Coleman s’en tient à la seule action instrumentale, fondement unique de la théorie sociale. Cette démarche le place à l’écart des tentatives évoquées ci-dessus : ni Weber, ni Pareto, ni Parsons, ni Habermas n’ont cru possible de s’en tenir à cette seule forme d’action et tous ont, d’une manière ou d’une autre, pris en compte d’autres actions, avec diverses formes de rationalité et d’actions affectives ou traditionnelles chez Weber, différentes classes d’actions non logiques chez Pareto, avec les actions normatives chez Parsons, et l’action communicationnelle chez Habermas. Si l’on élargit l’examen pour tenir compte des apports de Boudon ou de Bourdieu qui n’ont pas rédigé d’ouvrage fondationnel systématique, on obtient le même résultat puisque, depuis plus d’une dizaine d’années, Boudon met au centre de ses réflexions d’autres formes de rationalité que la seule rationalité instrumentale de la théorie du choix rationnel qui a la faveur de Coleman (Boudon, 1989,1996,1998a, 1998c) alors que Bourdieu a insisté sur les formes d’échange spécifiques que sont les échanges symboliques (Bourdieu, 1972,2000,2002). En même temps qu’il se concentre sur une seule forme d’action, Coleman ne consacre guère de temps ou d’efforts à en justifier la pertinence ou la place [19] : celle-ci est prise pour une donnée désormais incontournable des sciences sociales, et il n’y a plus lieu de s’y arrêter. La comparaison avec Samuelson est à cet égard instructive puisque si ce dernier considère le comportement maximisateur comme la base de la théorie économique qu’il se propose d’unifier [20], il lui consacre tout le chapitre 2 de son ouvrage ; mais il est vrai que, à la différence de Coleman, Samuelson a choisi de s’en tenir au développement du seul discours technique et qu’il lui faut expliciter pas à pas la manière de traiter mathématiquement le comportement rationnel maximisateur. Le parallèle a ceci aussi d’intéressant que la formation scientifique de Samuelson et de Coleman les amène tous deux à développer un discours qui, tout en étant extrêmement informé et cultivé, ne s’embarrasse guère des grands ancêtres ; il n’y aurait pas beaucoup de peine à montrer que ce que Coleman dit de Weber et Durkheim est souvent très discutable, et il est encore plus facile de remarquer que nombre de ces grands ancêtres – Pareto et Alexis de Tocqueville tout particulièrement – sont purement et simplement ignorés alors qu’ils ne méritaient sans doute pas de l’être du point de vue même développé dans les Foundations. Bref, Coleman recherche les fondements en choisissant d’ignorer le débat avec les grands penseurs de la théorie sociale, à la différence de Parsons, de Boudon ou de Habermas.
À cela seul, la démarche de Coleman vaut que l’on s’y arrête ; mais cet amarrage, attendu, de l’entreprise au niveau théorique n’est pas le seul à être évoqué par l’auteur et n’est pas le seul qu’il faille avoir présent à l’esprit pour comprendre l’importance des Foundations pour la sociologie contemporaine. En effet, Coleman y insiste dès la préface, sa démarche est animée par l’intuition selon laquelle la période est marquée par une transformation sociale d’une importance sociopolitique décisive, et c’est là aussi, sinon surtout, qu’il voit la justification d’une théorie robuste, c’est-à-dire correctement fondée. Après avoir sévèrement critiqué la litanie des réflexions des auteurs classiques qui sert de substitut à ce que l’on désigne par le terme de théorie sociale, Coleman explique : « Les sociétés ont été soumises à une révolution organisationnelle. De la même manière que les forêts et les champs qui définissaient l’environnement physique ont été remplacés par des rues et des gratte-ciel, les institutions primordiales sur la base desquelles les sociétés passées s’élevaient sont remplacées par des organisations construites à dessein [purposively constructed social organization]. Ces changements étant pris en considération, nous pouvons nous poser les questions suivantes : Allons-nous là où nous souhaitons aller ? Pouvons-nous modifier l’orientation prise ? Comment choisit-on une orientation ? Mais avant de pouvoir soulever de telles questions, nous devons savoir où nous mettons les pieds, et pour ce faire, nous avons besoin d’une théorie sociale robuste. Une telle théorie suppose des fondations solides, et c’est ce que ce livre entend fournir. » (Foundations, p. xv ; voir aussi p. 652).
Longuement préparée dans la troisième partie de l’ouvrage et, encore avant, par l’introduction du concept d’acteur organisationnel qui place de plain-pied cette « révolution organisationnelle » dans la forme particulière de l’individualisme méthodologique développée dans les Foundations, Coleman se fait l’avocat d’une nouvelle science sociale pour une nouvelle pratique sociale [21]. Car loin de lui de vouloir s’en tenir à la « science pour la science » : « Il est important que les théoriciens des sciences sociales (et ici j’inclus non seulement les sociologues, mais aussi les théoriciens de l’économie, de la politique, de la psychologie, de la philosophie et du droit) reconnaissent qu’élaborer une nouvelle théorie sociale n’est pas un simple passe-temps ou une fantaisie. Au contraire, la tâche est de fournir les éléments fondateurs pour construire une structure sociale viable, alors que les relations primordiales dont les individus dépendaient jusqu’ici disparaissent. » (Foundations, p. 652).
La recherche des fondements est donc directement rattachée à un objectif pratique, une impulsion vers l’action hic et nunc, une action transformatrice pour laquelle le thème de la construction à dessein d’institutions (institutional design) est essentiel. À ce titre, on comprend que si la partie IV des Foundations apparaît un peu plaquée sur les quatre autres, cela ne préjuge pas de son importance ou de sa place dans la hiérarchie intellectuelle et pragmatique de Coleman. De ce fait, encore une fois, l’entreprise se trouve de nouveau en décalage avec les démarches des auteurs que nous avons mentionnés plus haut : ni Weber, ni Pareto, ni Parsons n’ont pris une telle position visant à associer les fondements de la théorie sociale avec une transformation volontariste de la structure sociale ; la position de Samuelson est identique, même si ce dernier évoque quelques conséquences pratiques possibles d’une théorie économique mieux fondée en matière de théories des cycles et du développement économique (Samuelson, 1947, p. 355). Si l’on doit trouver des rapprochements, c’est avec Habermas – et le thème de la protection du monde vécu devant les menaces que fait planer la colonisation de ce monde par les transformations profondes du capitalisme libéral et la place croissante des organisations complexes (Habermas, 1987, II, chap. 8) – ou bien avec Marx et Durkheim, deux auteurs dont, pour dire le moins, Coleman ne se prétend pas proche [22], ou bien encore avec Tocqueville, curieusement ignoré sur ce point précis [23]. Cette importance de l’action est associée à une dimension normative très profondément inscrite dans le propos de Coleman, dimension qui ressort pleinement dans la quatrième partie lorsque Coleman fait état de la valeur – la souveraineté des individus (Foundations, pp. 531-532) – à partir de laquelle il passe jugement des acteurs organisationnels « dont l’existence ne se justifie que dans la mesure où ils améliorent la satisfaction des individus » (Foundations, p. 531) [24].
Ainsi, à côté de la cohérence intellectuelle, à côté de la prise en compte de l’état de la société et de ce qu’il est loisible de pouvoir et de vouloir, la recherche des fondements met en jeu un troisième critère devant prendre en charge l’importance que Coleman accorde à la réflexivité en sciences sociales. La réflexivité signifie d’abord que la science sociale est devenue un fait social que la science sociale ne peut laisser de côté (Foundations, p. 610), car elle participe elle-même à cette transformation profonde de la société avec la montée de l’environnement social construit au détriment des relations primordiales – ce que l’on peut rapprocher de l’idée « d’effets de théorie » développée par Bourdieu. La réflexivité signifie ensuite qu’une justification rationnelle de la science sociale doit être fournie, c’est-à-dire une démonstration rationnelle de l’intérêt qu’il y a à faire de la science sociale, ce qui a pour conséquence d’accentuer le caractère engagé de l’entreprise : « Une deuxième conséquence découlant de la réflexivité en sociologie tient au fait qu’une contrainte inhabituelle pèse sur toute théorie sociale qui s’efforce d’être complète. Elle doit non seulement satisfaire les deux critères habituels pour une théorie (c’est-à-dire la cohérence interne et la correspondance avec la réalité), mais aussi un troisième : le contenu de la théorie doit être tel qu’il rende compte du fait que l’on s’engage dans la construction de la théorie. Si, dans une théorie du changement social, il n’y a pas de rôle accordé à la connaissance sociale en tant que facteur affectant le changement, la théorie ne peut rendre compte d’elle-même. Dans ce dernier cas, la construction de la théorie devient une activité sans objectif, puisqu’elle n’a pas de conséquences. » (Foundations, p. 610).
C’est en cherchant à satisfaire ces trois critères – cohérence interne, adéquation à l’état présent de la structure sociale, capacité à influer sur celle-ci – que les Foundations sont un grand livre, un livre qui compte, quoi que l’on puisse penser de certains de ces développements particuliers.
 
Sociologie et approche économique du social
 
 
La métathéorie de Coleman est explicitement renvoyée à la théorie économique [25] : les Foundations peuvent sans doute être considérées comme l’ouvrage de référence en matière d’approche économique du social, plus encore que les travaux de Gary Becker, son collègue à l’université de Chicago, qui demeure avant tout un économiste. Ce point demande examen pour deux raisons au moins. La première est d’ordre historique : l’ouvrage n’est-il pas trop étroitement lié au fait que Coleman enseignait alors à Chicago, haut lieu de l’application de l’approche économique aux autres sciences sociales, ou encore de ce que l’on appelait alors de l’impérialisme économique ? La deuxième est d’ordre théorique : si la théorie du choix rationnel développée par Coleman doit, selon lui, fournir aux sociologues et aux décideurs politiques l’outillage intellectuel permettant d’intervenir sur l’environnement social de la même manière que la mécanique a permis aux ingénieurs de le faire sur l’environnement matériel [26], il faut se demander si les fondements de la théorie sociale qu’il propose sont adaptés à cet objectif ?
Des fondations datées ?
Les Foundations ne sont-elles pas irrémédiablement datées et localisées ? Peuvent-elles prendre pied ailleurs qu’à Chicago et survivre au-delà des années 1980-1990, lieu et période de déploiement de l’impérialisme économique [27] ?
Il faut sur ce point commencer par se défaire d’une idée trop largement reçue selon laquelle la théorie du choix rationnel de Coleman et celle des économistes les plus engagés en faveur de l’impérialisme économique seraient une seule et même chose. Coleman prend d’ailleurs la peine de s’en expliquer à plusieurs reprises (Coleman, 1984,1994 et dans Swedberg, 1990), ainsi bien sûr, mais d’une manière moins systématique, que dans les Foundations. De quoi est-il question ?
Si Coleman adopte de larges pans de la théorie économique standard – l’individualisme méthodologique, la rationalité au sens de la maximisation sous contrainte, le concept d’optimum et celui d’équilibre social [28] (Foundations, pp. 14-18, pp. 38-40 et Coleman, 1994, pp. 166-168) – pour se dégager des limites qu’il voit dans la sociologie fonctionnaliste, il s’en écarte sur des points centraux en faisant valoir les apports de la sociologie dans l’élaboration d’une théorie sociale débarrassée de certains défauts graves de la théorie économique (Coleman dans Swedberg, 1990). La contribution au Handbook of economic sociology est très claire lorsque Coleman dresse une série de quatre points repris de la sociologie dans le but de dépasser les limites de l’économie politique : l’échange utilité contre contrôle, le concept de capital social, l’origine sociale de la distribution des droits et les institutions. Ce ne sont pas là de simples déclarations programmatiques, car cette stratégie s’inscrit très profondément dans les Foundations comme les trois indications suivantes le montrent. Premièrement, la relation entre recherche d’utilité et contrôle est un élément essentiel de l’approche de Coleman pour définir un système social minimal entre un agent et un principal (Foundations, p. 28, p. 152), ce qui signifie aussi, et c’est essentiel, que l’acteur n’est pas considéré comme socialement isolé. Deuxièmement, le concept de capital social est introduit pour faire valoir l’importance des relations sociales dans le fonctionnement de l’économie et notamment de l’économie de marché, ce qui introduit une différence forte avec la théorie économique qui a eu tendance à négliger les relations sociales en tant qu’elles forment une partie des ressources des agents, ou au moins de certains d’entre eux (Foundations, p. 301 et Coleman, 1984), ressource qui peut expliquer l’émergence de la confiance, et, plus généralement, expliquer le passage du micro au macro (Foundations, p. 305). Troisièmement, dans son traitement du choix collectif, Coleman part bien sûr du résultat général démontré par John Kenneth Arrow – le fameux théorème d’impossibilité – mais il s’en écarte en faisant valoir le fait que les acteurs sont, d’une manière où d’une autre, pris dans des interactions (Foundations, p. 376) qu’il propose de conceptualiser en termes de pouvoir, ce qui ouvre la voie à la création d’institutions (institutional design) adaptées au problème posé par les choix collectifs.
Si l’on tient compte de l’introduction du modèle du moi multiple dans le chapitre 19, de manière à dépasser certaines des limites de la théorie économique, ouvrant la porte à une interprétation de l’internalisation des normes et du changement de préférences [29], on voit que l’on est loin de la démarche de Gary Becker selon laquelle : « Des hypothèses liées sur le comportement maximisateur, l’équilibre sur le marché et la stabilité des préférences, appliquées strictement et sans fléchissement, forment le cœur de l’approche économique telle que je la conçois. » (Becker, 1976, p. 5).
Bref, si Coleman s’appuie sur la rationalité au sens économique du terme et s’il fait un usage intensif des outils et des résultats de la théorie économique, les Foundations ne se rangent pas dans la même catégorie que ceux qui, à l’instar de Becker [30], considèrent cette rationalité comme la grammaire générale de l’action humaine et qui pensent qu’une économie généralisée englobe toute la science sociale. En s’appuyant sur la théorie du choix rationnel, Coleman a visiblement cherché à englober la théorie économique comme une dimension de la théorie sociale, au point que fidèle en cela à la démarche qui fut celle de Pareto, il n’hésite pas à renverser la perspective habituellement adoptée par les tenants de l’impérialisme économique. Lorsque Richard Swedberg lui demande si le sociologue n’est pas en passe de devenir l’éclaireur (scout) de l’économiste, Coleman répond : « Je pense que la réponse est “non”. Je pense que les économistes ont fait preuve, à un niveau fondamental, d’étroitesse de vue et d’aveuglement, et qu’il faut plutôt envisager un futur dans lequel la science économique deviendra une sorte de sous-discipline de la sociologie. » (Coleman dans Swedberg, 1990, p. 57).
Action instrumentale et action expressive
La position de Coleman étant clarifiée vis-à-vis de la théorie économique, il n’en reste pas moins que les Foundations sont caractérisées par le fait de ne prendre en compte que les actions instrumentales, ainsi que les économistes les plus standards sont amenés à le faire. Comme on l’a indiqué plus haut, cette position met Coleman dans une situation tout à fait différente des théoriciens des sciences sociales, soit passés comme Weber et Pareto, soit contemporains comme Boudon ou Habermas qui placent la rationalité instrumentale à côté d’autres formes de rationalité.
Cette position tout à fait inhabituelle en sciences sociales, et plus encore en sociologie [31], est essentielle au projet de Coleman en lui permettant de ne faire intervenir qu’un nombre très faible de briques élémentaires – l’intérêt et le contrôle – pour bâtir sa théorie sociale, car la prise en compte d’autres formes d’action aurait nécessité sans aucun doute l’adjonction d’autres matériaux (Collins, 1996). Mais jusqu’à quel point ces autres formes de rationalité, ou encore dans le vocabulaire de Coleman, jusqu’à quel point les actions expressives sont-elles absentes de l’horizon théorique des Foundations ? La question vaut que l’on s’y arrête à propos du capital social lorsqu’il s’agit pour Coleman de se saisir de la dimension asymétrique de la société moderne et, plus précisément, de ses conséquences sur la socialisation des nouvelles générations dans la « nouvelle structure sociale ».
L’idée originale, exposée dès le début des années quatre-vingt aux économistes (Coleman, 1984), est que les relations sociales sont des ressources dans la mesure où elles peuvent permettre la satisfaction de l’intérêt d’un agent, ou celle d’autres agents présents dans le système. Mais le capital social intéresse aussi Coleman dans la mesure où il y voit une des configurations grâce à laquelle s’opère le passage du micro au macro (Foundations, p. 305) puisque cette ressource permet de diminuer le coût de la mise en œuvre effective d’une norme et facilite les prises de décision collective par consensus entre les membres du groupe. Cela suppose que les relations entre les individus soient fortes et denses, ce que Coleman qualifie de réseau social clos (closure of social network) ; au-delà de son aspect technique, cette clôture comporte une dimension analytique importante en désignant la ressource qui se trouve derrière la confiance, les normes, le capital social, la capacité à s’opposer au pouvoir (Foundations, pp. 109-112, p. 135, p. 269, pp. 275-278, pp. 284-285, p. 318, p. 362, p. 495, pp. 593-594). Il faut cependant être attentif à deux autres dimensions constitutives du capital social : premièrement, le capital social est systématiquement associé à d’autres relations que celles pour lesquelles il constitue une ressource intéressante, c’est un sous-produit (Foundations, p. 312) qui est rattaché soit aux relations familiales ou, plus généralement, aux relations primordiales – la famille, le voisinage et la religion (Foundations, p. 584) – soit aux relations de type don - contre-don, relations que Coleman avoue avoir quelque mal à intégrer dans son système, comme on peut s’en douter [32]. Deuxièmement, le capital social a une nature de bien collectif : une personne peut en bénéficier sans proportion avec sa contribution et, surtout, les comportements égoïstes intéressés peuvent détruire une quantité considérable de capital social, sans même que l’on s’en rende bien compte, c’est-à-dire sans que le coût en soit sensible pour l’individu qui fait défection vis-à-vis de ce bien public [33].
Si l’on considère l’ensemble de ces caractéristiques, on peut aisément faire le constat selon lequel le concept de capital social occupe une place stratégique dans l’argumentation de Coleman dès lors qu’il est question de la société organisationnelle dans les parties III et IV. En effet, dès le début de sa présentation de la société organisationnelle, Coleman fait apparaître une opposition majeure entre l’organisation formelle ou encore l’acteur organisationnel et les réseaux denses de relations primordiales, à la base de la régulation normative ou du capital social [34]. Bref, on l’aura compris, Coleman fait du capital social et des relations primordiales denses qui en constituent le support la base sociale de la société traditionnelle, celle-là même qui est détruite par l’apparition d’un nombre croissant d’acteurs organisationnels dans la nouvelle structure sociale. Si l’on prête attention à cette caractéristique des relations primordiales, on ne peut pas manquer de se demander si Coleman n’y loge pas les comportements non instrumentaux ou non entièrement réductibles aux comportements instrumentaux, dont il n’est pas par ailleurs question dans son ouvrage. Cette interrogation est renforcée par le fait que, dans la partie IV, Coleman oppose la famille et les acteurs organisationnels (Foundations, p. 579 et sq.), puisque les relations que les uns et les autres entretiennent à la socialisation des enfants sont fondamentalement différentes. Selon Coleman, alors que l’acteur organisationnel considère les individus auxquels il a affaire seulement sous un aspect particulier, c’est-à-dire selon un rôle spécifique dans ou vis-à-vis de l’organisation, la famille considère l’enfant à titre de personne, c’est-à-dire sous toutes les caractéristiques qui, ensemble, font l’individu. Comme le fait apparaître très nettement Siegwart Lindenberg dans sa contribution à ce volume, les relations en question sont alors de type affectif, avant d’être rationnelles instrumentales. En outre, et c’est là un point remarquable compte tenu de ce que Coleman avait avancé dans la partie sur la « Métathéorie », il est alors plus question du lien [1] selon le schéma de la théorie de l’action (voir ici Figure I), soit la relation macro-micro, que du lien [3] concernant la relation inverse, dès lors que Coleman insiste sur les problèmes d’éducation, de transmission des valeurs, croyances, normes, nécessaires à assurer un niveau suffisant de capital social pour les nouveaux entrants dans le système social.
Plus qu’une critique, cette remarque doit simplement indiquer au lecteur que Coleman, quoi qu’il ait déclaré dans son introduction à propos de l’importance du passage micro-macro, n’oublie pas de considérer attentivement d’autres dimensions de son schéma. Cette souplesse devant les nécessités issues de sa volonté d’impliquer la nouvelle théorie sociale dans la construction rationnelle de la nouvelle structure sociale est une raison supplémentaire de prendre sérieusement en considération les Foundations.
 
Sociologie et implication du sociologue dans la société moderne
 
 
L’implication de la théorie sociale dans l’action amène Coleman à revenir sur les problèmes déjà examinés par lui dans The asymetric society. On ne reviendra pas sur les critiques que lui adressent Siegwart Lindenberg et Steven Lukes à propos du flou de ce qui est désigné par les relations primordiales que Coleman voit s’effacer devant les acteurs organisationnels [35]. On est là devant un thème classique de la sociologie depuis Tönnies et Durkheim avec l’opposition entre une structure sociale du passé (la communauté, la solidarité mécanique) et la structure sociale moderne (la société, la solidarité organique). L’opposition ne manque pas de véhiculer un parfum de nostalgie, même si Coleman ne cherche pas nécessairement à revenir aux formes anciennes de socialisation et de réseau social clos, puisque l’alternative est, selon lui, entre un retour à ces relations primordiales et la construction d’acteurs organisationnels capables de fournir le capital social dont ce qui reste de relations primordiales ne permet plus d’assurer la production (Foundations, p. 598, p. 608). Ce qui est plus intéressant, et qui fait un des intérêts des Foundations, est que Coleman, bien qu’il n’y fasse pas même allusion, rejette la réflexion et la réponse classique de Tocqueville lorsque ce dernier, constatant le vide social entre une poussière d’individus saisis par la passion de l’égalité et l’État omnipotent, prêt à satisfaire ladite passion contre l’abandon de la liberté, voyait la solution dans la capacité que les citoyens auraient de produire un équivalent à ces positions sociales indépendantes du pouvoir central qu’avaient pu être les aristocrates. La capacité des citoyens de l’état social démocratique à former des associations, à s’organiser pour obtenir les ressources relationnelles nécessaires à une vie politique décentralisée et à nourrir, au ras de la vie sociale, la passion de la liberté, telle était la voie tracée par Tocqueville. Or, Coleman récuse de fait une telle solution : les associations, les syndicats appartiennent eux aussi à la catégorie des acteurs organisationnels qui dépouillent les individus de leurs pouvoirs et qui échappent de plus en plus à leur responsabilité sociale (Foundations, p. 584, p. 597). La question soulevée à cette occasion par Coleman, du point de vue de l’action réfléchie et volontariste sur la société organisationnelle, porte loin et mérite l’attention des sociologues.
Il est finalement utile de revenir sur le rapport de Coleman à Durkheim. On ne manquera pas de noter, ainsi que le fait Mohamed Cherkaoui en introduction de sa contribution, la tonalité franchement négative des remarques que Coleman adresse à Durkheim dans les Foundations, lequel fait figure de sociologue par trop désireux de s’en tenir au comportement sur-socialisé d’acteurs dominés par les normes et valeurs sociales (Foundations, p. 241) et plus intéressé par l’action expressive que par l’action instrumentale (Foundations, p. 13). Néanmoins, s’arrêter là ne donnerait pas une image complète de la position de Coleman. Premièrement, comme on l’a relevé plus haut, Coleman glisse en note l’aveu d’un passé dans lequel il avait partie liée à l’approche durkheimienne, désignant ainsi ses premiers travaux jusque dans les années soixante, et sans doute aussi de son intérêt pour l’école, thème durkheimien s’il en est, que ni Weber, ni Pareto n’ont jamais attentivement considéré – si l’on excepte ce que Weber dit du rôle de la formation et des examens en Chine. Deuxièmement, alors que Coleman s’écarte résolument de l’approche holiste ou fonctionnaliste qu’il attribue à Durkheim pour lui préférer une conception pareto-wébérienne étroite mettant en avant la rationalité des acteurs conçue sous le seul modèle de l’action économique, il est remarquable de le voir tourner le dos à ces deux auteurs pour revenir à la version la plus dure [36] du Durkheim de la préface de La division du travail social ou du chapitre 3 des Règles de la méthode sociologique [37].
L’appel de Coleman, l’appel insistant, en direction de la communauté des sociologues pour que ces derniers réorientent la science sociale selon une structure et un sens identiques à ce que le couple physique classique (mécanique et chimie) et sciences de l’ingénieur ont pu donner depuis le XVIII e et le XIX e siècles pour passer d’un environnement matériel naturel à un environnement matériel construit est parfaitement étranger à Weber comme à Pareto. Le premier, on le sait, s’en tenait dans sa célèbre conférence sur « La science comme vocation » à l’idée que le sociologue devait apporter de la clarté [38] et que, cela fait, sa tâche s’achevait en tant que savant – ce qui laissait le champ ouvert à l’action en tant que citoyen ou dirigeant politique – tandis que le second, sans doute désabusé par ses échecs et déconvenues politiques, ironisait sur son Traité de sociologie générale qui ne deviendrait jamais un traité populaire et que, s’il avait pensé que cela puisse jamais être le cas, il ne l’aurait pas écrit (Pareto, 1917, §86), qui, en outre, ne serait jamais une ressource bien utile pour une législation optimale par rapport au but suivi par des dirigeants politiques, car ni la politique, ni la vie sociale ne reposent sur des actions logiques (ibid., §1863-1864). Si le rôle de l’ingénieur social n’est donc plus de mise au nom de la distinction que Pareto établit entre vérité et utilité sociale, entre vérité et action (ibid., §72-73, §86-87), distinctions évidemment destinées à porter un coup à l’idéal rationaliste des Lumières, Coleman le reprend pourtant entièrement à son compte, dans un moment où l’on constate qu’il a de nouveau disparu de la scène après les Trente Glorieuses (Boudon, 1992, pp. 14-15).
Or, devenu adepte d’une approche fondée sur l’action rationnelle instrumentale, l’ingénieur sociologue Coleman termine la partie littéraire de son ouvrage en reprenant les thèses énoncées dans The asymetric society, c’est-à-dire reprend à son compte les thèses les plus scientistes de la socio-logie de Durkheim. Plus, Coleman (1993) en appelle explicitement à la construction à dessein (purposive social construction) ou à la construction rationnelle (rational reconstruction) de la société : thèse que l’on serait bien en peine de trouver sous une forme aussi extrême chez Durkheim, même dans les chapitres conclusifs du Suicide lorsqu’il est question des groupements professionnels, et dont un autre ingénieur, Pareto, n’aurait pas manqué de moquer la prétention avant même que Friedrich Hayek (1952) n’en fasse la critique, au travers de ces ingénieurs français, imbus de science, et dont le plus célèbre porte-parole a été un des pères de la sociologie, Auguste Comte.
 
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·  Lindenberg Siegwart, 2003. – « Coleman et la construction des institutions : peut-on négliger la rationalité sociale ? », Revue française de sociologie, 44,2, pp. 357-373.
·  Lukes Steven, 2003. – « Le pouvoir dns l’œuvre de Coleman », Revue française de sociologie, 44,2, pp. 375-388.
·  Merton Robert K., 1965. – Éléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Plon [1re éd. 1957].
·  Mongin Philippe, 1984. – « Modèle rationnel ou modèle économique de la rationalité ? », Revue économique, 35,1, pp. 9-63.
·  Moon Donald I., 1991. – « Review of James S. Coleman Foundations of social theory », American political science review, 20,10, pp. 263-265.
·  Pareto Vilfredo, 1968. – Traité de sociologie générale, Genève, Droz [1re éd. 1917].
·  Parsons Talcott, 1949. – The structure of social action. A study in social theory with special reference to a group of recent European writers, Glencoe, The Free Press [1re éd. 1937].
·  Radnitzky Gerard, Bernholz Peter (eds.), 1987. – Economic imperialism : the economic approach applied outside the field of economics, New York, Parangon House Publishers.
·  Samuelson Paul A., 1947. – Foundations of economic analysis, Harvard, Harvard University Press.
·  Sewell William, 1987. – « Theory of action, dialectic, and history : comment on Coleman », American journal of sociology, 93,1, pp. 166-172.
·  Smelser Neil J., 1990. – « Can individualism yield a Sociology », Contemporary sociology, 19, pp. 778-783.
·  Sørensen Aage, Spilerman Seymour (eds.), 1993. – Social theory and social policy. Essays in honor of James S. Coleman, Westport, Praeger.
·  Stigler George, 1984. – « Economics – the imperial science ? », Scandinavian journal of economics, 86, pp. 301-313.
·  Swedberg Richard, 1990. – Economics and sociology. Redifining their boundaries : conversation with economists and sociologists, Princeton, Princeton University Press.
·  Tocqueville Alexis de, 1951. – « De la démocratie en Amérique » dans Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes, tome 1, volume 1, Paris, Gallimard [1re éd. 1835].
·  Wacquant Loïc J., Calhoun Craig J., 1989. – « Intérêt, rationalité et culture », Actes de la recherche en sciences sociales, 78, pp. 41-60.
·  Weber Max, 1959. – Le savant et le politique, Paris, Plon [1re éd. 1919].
·  — 1971. – Économie et société, Paris, Plon [1re éd. 1921].
·  White Harrison C., 1990. – « Control to deny chance, but thereby muffling identity », Contemporary sociology, 19, pp. 783-788.
·  — 1992. – Identity and control. A structural theory of social action, Princeton, Princeton University Press
·  Zelizer Viviana, 1985. – Pricing the priceless child. The changing social value of children, New York, Basic Books.
 
NOTES
 
[(1)]À titre d’illustration, on peut se reporter à la forte présence de Coleman dans l’American journal of sociology dans les années 1985-1995, ainsi qu’aux ouvrages qui lui ont été consacrés dans les années quatre-vingt-dix (Sørensen et Spillerman, 1993 ; Clark, 1996). L’article de Loïc J. Wacquant et Craig Calhoun (1989) permet aussi d’en prendre la mesure.
[(2)]La bibliographie établie par Jon Clark (1996) mentionne 28 ouvrages et 303 articles ou contributions à des ouvrages collectifs.
[(3)]Sans prétendre à l’exhaustivité, on retiendra les compte rendus, les prises de position ou les commentaires sous forme d’un article entier consacré aux Foundations suivants : Smelser (1990), White (1990), Moon (1991), Frank (1992) et Favell (1993). Ces textes paraissent dans des revues centrales de la socio-logie américaine (Contemporary sociology, American journal of sociology), de la science politique (American political science review) ou de l’économie (Journal of economic literature). On rappellera en outre que dès l’année de sa sortie, l’ouvrage fait l’objet d’une session spécifique lors du congrès de l’American Sociological Association avec des interventions de Jeffrey C. Alexander, Randall Collins et Harrison C. White (Clark, 1996, p. 5).
[(4)]Voir dans ce numéro le texte dans lequel Raymond Boudon (2003) explique ce qu’ont été ses relations, personnelles et intellectuelles, avec Coleman.
[(5)]Au cours de la rédaction de cette présentation, j’ai bénéficié des remarques et commentaires d’Alban Bouvier, de Mohamed Cherkaoui et des membres du comité de lecture de la revue. Je les en remercie vivement.
[(6)]Ce dernier est issu d’une journée d’étude, tenue à l’ISHA (Université Paris 4) en juin 2002 à l’initiative d’Alban Bouvier, journée à laquelle avaient contribué Peter Abell, Alban Bouvier, François Chazel, Olivier Favereau, Emmanuel Lazega, Steven Lukes, Harrison C. White et Philippe Steiner.
[(7)]Nous renvoyons à l’article de Mohamed Cherkaoui qui dans ce volume traite en détail de cette question ; le schéma retenu ici provient du chapitre 23 (Foundations, fig. 23-6). Au reste, le lecteur constatera rapidement que tous les contributeurs de ce volume évoquent, pour en dépasser les limites, la théorie de l’action de Coleman ; c’est tout particulièrement le cas avec Peter Abell, Raymond Boudon, Mohamed Cherkaoui, Jon Elster, Olivier Favereau et Siegwart Lindenberg.
[(8)]Coleman reconnaît cependant que sa théorie a du mal à rendre compte de l’internalisation des normes, mais il juge cette limite moins dommageable que celle des théories qu’il critique (Foundations, p. 292).
[(9)]Rappelons que ce terme désigne le fait que l’action d’un individu a des conséquences sur le bien-être d’autres individus en l’absence de transaction entre eux ; l’externalité peut être négative (la pollution) ou positive (l’hygiène) selon qu’elle diminue ou accroît le bien-être d’autrui.
[(10)]Voir dans ce numéro la critique de cette approche de l’émergence des normes présentée par Jon Elster (2003).
[(11)]Ce concept a aussi une fonction vis-à-vis de l’élargissement de la théorie économique souhaité par Coleman (1984) ; voir l’évaluation critique qu’en propose dans ce numéro Olivier Favereau (2003).
[(12)]Voir dans ce numéro le texte d’Alban Bouvier (2003) qui traite en détail des thèses avancées dans ce chapitre très original et très spécifique ; ainsi que les réflexions contenues dans la fin du texte de Steven Lukes (2003).
[(13)]Voir dans ce numéro les textes de Siegwart Lindenberg (2003) et de Steven Lukes (2003) qui examinent ce point en particulier, tandis que Emmanuel Lazega (2003), tout en mettant l’accent sur la dimension organisationnelle de la réflexion de Coleman, propose de concevoir une forme de passage du micro au macro offerte par l’analyse des réseaux sociaux, analyse que Coleman connaissait, mais dont il fait un usage très limité, comme si elle n’avait pas évolué depuis la sociométrie des années trente, notamment grâce à la notion d’équivalence structurale.
[(14)]Voir dans ce numéro l’évaluation critique qu’en propose Siegwart Lindenberg (2003) d’un point de vue méthodologique et la première partie du texte d’Emmanuel Lazega (2003).
[(15)]Les quantités consommées peuvent être considérées comme les ressources contrôlées par les acteurs et les exposants (tous positifs et leur somme est égale à 1) de ces quantités consommées comme l’intérêt qu’ils ont à ce contrôle (Foundations, equations 25.1 et 25.2). Choisie pour la simplicité formelle, cette fonction particulière a des caractéristiques peu satisfaisantes comme le fait qu’un individu, si on le considère comme un consommateur, conserve une même structure de dépense (une même proportion entre le pain et la viande) quel que soit le niveau de son revenu. Elle a aussi la particularité, plus intéressante pour Coleman, d’échapper au théorème négatif de Sonnenscheim en fixant les formes des courbes d’excès de demande de telle manière qu’il puisse y avoir un processus de convergence vers l’équilibre général.
[(16)]« Part V is the next most separable section [after part IV], not because the substance is unconnected with parts I-III, but because it is mathematical parallel to parts I-III. » (Coleman dans Clark, 1996, p. 6). Le compte rendu de Robert Frank fait mérite à Coleman de cette présentation avec l’argument, très raisonnable, suivant : « My overall reaction to this separation of discursive and analytical modes is that it is an enormously positive step, one that economists would do well to emulate. One advantage is that it widdens the audience to include those who lack training in formal analysis. But even for people who are well trained in analytical methods, the effort to master an idiosyncratic new collection of notation and then wade through a mass of technical details has high opportunity costs. » (Frank, 1992, p. 165).
[(17)]La formation d’ingénieur de Coleman l’amène à prendre comme modèle un physicien : « My real hero is not Isaac Newton, but James Clerk Maxwell. He took Newtonian theory and developped from it a theory of gases, the Maxwell-Boltzmann distribution law of molecular velocities. I was fascinated by Maxwell because he was also concerned with the micro-macro problem. He had a very simple and neat theoretical framework of dimensionless molecules of any gas acting according to the law of motion, each with a certain mass and velocity. And from this he constructed a theory of gas. » (Coleman dans Swedberg, 1990, pp. 55-56).
[(18)]« “Social theory”, as taught in the universities, is largely a history of social thought. An unfriendly critic would say that current practices in social theory consists of chanting the old mantras and invoking nineteenth-century theorists. » (Foundations, p. xv).
[(19)]Il est vrai que cela a été fait en partie dans un ouvrage antérieur (Coleman, 1973) dans un chapitre intitulé « Concepts of rational action ». Le pluriel dans ce cas renvoie à différentes formes de rationalité économique distinguées selon qu’il y a (rationalité stratégique) ou qu’il n’y a pas (rationalité paramétrique) à prendre en compte le comportement stratégique d’autrui, selon la nature des incertitudes, selon la nature des jeux formalisant les interactions.
[(20)]Cherchant à développer une théorie générale de l’économie par la production de théorèmes économiques testables, au moins à un niveau idéal, par confrontation à des données empiriques, Samuelson explique la source d’où proviennent ces théorèmes : « They are not deduced from thin air or from a priori propositions of universal truth and vacuous applicability. They proceed almost wholly from two types of very general hypotheses. The first is that the conditions of equilibrium are equivalent to the maximization (minimization) of some magnitude. Part I deals with this phase of the subject in a reasonnably exhaustive fashion. » (Samuelson, 1947, p. 5 ; voir aussi pp. 21-23). La deuxième source de ses théorèmes est ce qu’il appelle le « principe de correspondance » entre statique comparative et dynamique, cette dernière envisageant les comportements en dehors de l’équilibre, ce qui doit permettre, selon l’intuition de Samuelson, de rapporter les phénomènes macro~économiques à des comportements maximisateurs (ibid., p. 22).
[(21)]Dans son allocution présidentielle de l’American Sociological Association, Coleman se montre moins indifférent à l’égard des grands auteurs du passé – Comte, Marx, Tönnies, Durkheim, Weber, etc. – en rapportant d’une manière assez vague leurs œuvres aux grands changements sociaux des deux derniers siècles ; ce qui met son propre travail dans une perspective grandiose (Coleman, 1993, pp. 4-6). Dans les Foundations, Coleman place sa thèse sur la disparition progressive des liens primordiaux et la montée en puissance des acteurs organisationnels dans la lignée directe de la thèse wébérienne de la rationalisation croissante de la vie sociale (Foundations, p. 552).
[(22)]Voir la formule sibylline que Coleman place dans le chapitre 1 au moment de présenter les briques élémentaires de sa théorie. Mentionnant des simulations liées à ses recherches sur l’éducation, Coleman présente lui-même sa trajectoire comme marquée par une bifurcation cruciale : « It was in the development and use of such social-simulation games which led me away from my previous theoretical orientation, of a Durkheimian sort, to one based on purposive action. » (Foundations, p. 11, n. 6 ; nous soulignons). Coleman revient en des termes similaires sur son rapport à Durkheim dans l’entretien réalisé par Richard Swedberg en 1990 (voir aussi Coleman, 1996), à l’occasion duquel il expliquait que les travaux de George Homans entendu à l’université de Chicago vers 1957-1958, puis ses travaux de simulation scolaire dans les années 1960-1961, l’ont amené à réaliser que ce n’étaient pas les actions des individus qui étaient particulièrement intéressantes pour le sociologue, mais les règles, la structure (les objectifs donnés et la structure des incitations) dans lesquelles les actions prenaient place ; de là, l’importance accordée au passage micro-macro dans les Foundations. Au-delà de ce que Coleman dit de sa propre évolution, on trouvera une appréciation de la méthode et des résultats de Coleman sur l’éducation dans l’ouvrage de Mohamed Cherkaoui (1979).
[(23)]Le rapprochement est pourtant immédiat si l’on a présent à l’esprit l’introduction au premier volume de La démocratie en Amérique. Tocqueville fait état de ce « fait providentiel » qu’est l’égalité des conditions et indique que l’ouvrage a été écrit sous l’impression produite sur son esprit par cette « révolution irrésistible » (Tocqueville, 1835, pp. 3-4). À la suite de quoi, Tocqueville en appelle à « une science politique nouvelle pour un monde tout nouveau » (ibid., p. 5).
[(24)]Cette dimension a été étudiée tout particulièrement par Adrian Favell (1993) : on en trouve dans ce numéro des échos dans l’article de Steven Lukes (2003).
[(25)]« Let me say that I have great admiration fort neoclassical economics. This is for the same reason that I have extreme admiration for Newtonian mechanics. I see neoclassical economics as an elegant, almost logical system, as an elegant system of action. » (Coleman dans Swedberg, 1990, p. 55).
[(26)]Cette thèse forte est au cœur de l’allocution présidentielle de Coleman devant l’American Sociological Association (Coleman, 1993), elle est énoncée avec force dans le dernier chapitre de la partie littéraire des Foundations : « Ces deux transformations – de l’environnement physique naturel à l’environnement physique construit, de l’environnement social naturel à l’environnement social construit – engendrent une demande pour un nouvel ensemble de connaissances et des enseignements à même de permettre de construire le futur. En ce qui concerne l’environnement physique construit, la partie de la physique que l’on appelle la mécanique, à l’aide de la chimie physique et organique, et dans une certaine mesure, à l’aide de toutes les sciences physiques et biologiques, fournissent les fondements et les enseignements en architecture, en sciences de l’ingénieur. L’environnement social construit et l’organisation sociale construite, qui enveloppent et s’infiltrent dans la vie de la plupart des personnes, engendrent aussi une demande pour de nouvelles connaissances, et des enseignements qui peuvent fournir les fondements et les structures du savoir pour aider à construire le futur. » (Foundations, p. 651). Comme l’article de Siegwart Lindenberg (2003) le montre bien, Coleman n’a guère fourni de propositions concrètes sur ce point – à part l’idée d’organisation reproduisant au sein de sa structure décisionnelle celle de la société ou bien la proposition d’une prime versée aux parents en fonction de leur apport à la valeur totale de leur progéniture pour la société.
[(27)]Pour éviter de croire qu’il s’agit-là d’un qualificatif appliqué de l’extérieur et destiné à prévenir le lecteur, il est utile de rappeler que ce terme date de cette période, qu’il est discuté, voire revendiqué, par des auteurs phares de l’université de Chicago (Stigler, 1984) ainsi que par des auteurs favorables au déploiement de la théorie économique ailleurs que dans son domaine traditionnel, le marché (Hirschleifer, 1985 ; Radnitzky et Bernholz, 1987).
[(28)]La référence implicite ou explicite à l’équilibre général de la part de Coleman (Foundations, p. 675, p. 686) fait problème. Une série de théorèmes négatifs établis dans les années soixante-dix par Sonnenscheim, Mantel et Debreu a montré qu’il n’était pas possible de décrire le processus menant à l’équilibre – problème dit de stabilité – ce qui est ravageur en cas d’équilibres multiples. Si l’on prend au sérieux ces résultats – et rien en l’état présent de la théorie économique pure ne permet de ne pas le faire – la référence à l’équilibre général devient très problématique, hors la démonstration de l’existence d’un équilibre ; ce qui explique que les économistes théoriciens ont, pour la plupart, renoncé à cette approche.
[(29)]Ne serait-ce qu’au travers de la hiérarchie entre les métapréférences et les préférences qui répond à la hiérarchie entre le moi-actif et le moi-objet : alors que le moi-objet maximise les préférences données (par exemple : je suis fumeur et je préfère fumer plutôt que ne pas fumer maintenant), le moi-actif peut avoir des préférences sur les préférences (je suis fumeur, mais je préférerais ne pas l’être, et donc je préférerais préférer ne pas fumer maintenant).
[(30)]« I am saying that the economic approach provides a valuable unified framework to understanding all human behaviour […]. » (Becker, 1976, p. 14). Par la suite, Becker (1996) étendra cette perspective de manière à intégrer le capital social et à tâcher de réduire ce qui peut apparaître comme des incohérences en matière de stabilité des préférences.