2003
Revue française de sociologie
Les transitions micro-macro
Limites de la théorie du choix rationnel dans les Foundations of social theory
[*]
Mohamed Cherkaoui
GEMAS-CNRS – MSH 54, boulevard Raspail – 75006 Paris mcherkaoui@yahoo.fr
La présente contribution se donne pour objectif d’analyser certains apports et limites de
la théorie du choix rationnel au problème des liens entre le micro et le macro. Elle examine,
en premier lieu, les critiques que Coleman adresse à la théorie wébérienne de L’éthique protestante et met en évidence les contresens – ainsi que leurs fondements méta-théoriques –
que Coleman commet en interprétant l’œuvre de Weber. Elle tente de prouver que non seulement la théorie du sociologue allemand identifie les mécanismes de passage du micro au
macro mais qu’elle est plus puissante que celle de l’utilité attendue pour rendre compte de
macrophénomènes, tel le capitalisme, et pour nous aider à comprendre non pas l’émergence
d’une norme – ce que la théorie du choix rationnel fait du reste –, mais celle d’une constellation de normes intégrées. Elle montre, en second lieu, en quoi la théorie de la rationalité
instrumentale ne fait que prolonger les apports d’une des orientations de la tradition sociologique sur l’émergence des normes comme celle de Hobbes, et rappelle certains problèmes
qui n’y ont pas encore reçu d’éléments de réponse satisfaisants.
The purpose of this article is to analyze some contributions, but above all the limitations, of
rational choice theory with regard to the problem of connections between micro and macro.
Coleman’s criticismsofWeber’s theory in The Protestant Ethic are examined; his misinterpretations of Weber, and the metatheoretical bases for them, are brought to light. It is shown that
Weber’s theory not only identifies the mechanisms for moving from micro to macro, but that it
accounts more effectively for macrophenomena such as capitalism than does the theory of
expectedutility, and is more useful for understanding the emergencenot of a singlenorm (which
rational choice theory itself explains) but a constellation of integrated norms. It then shows how
instrumental rationality theory does no more than extend the contributions of traditional sociological approaches to norm emergence, such as Hobbes’, and recalls certain problems to which
instrumental rationality theory has not provided satisfactory responses.
Der vorliegende Aufsatz möchte bestimmte Beiträge und Grenzen der Theorie der rationalen
Wahl zumProblemder Verbindungen zwischenMikro undMakrountersuchen. Zunächst prüfter
dievonColemananderWeberschenTheoriederProtestantischen Ethik geübteKritikunderklärt
dieWidersprüche – wieauchderenmetatheoretischenGrundlagen– indieColemanbei derInterpretation des Weberschen Werks verfällt. Der Aufsatz möchte nachweisen, daß die Theorie des
deutschen Soziologen nicht nur die Übergangsmechanismen von Mikro zu Makro identifiziert,
sondernauchwirksamer istalsdieTheoriedeserwartetenNutzens,umdieMakrophänomenewie
zum Beispiel den Kapitalismus zu erklären und zum besseren Verständnis nicht etwa der Entstehung einer Norm verhilft – was im übrigen die Theorie der rationalen Wahl macht – sondern der
Entstehung einer Konstellation von integrierten Normen. Darüber hinaus zeigt der Aufsatz, wie
die Theorie der instrumentalen Rationalität lediglich die Beiträge einer der Orientierungen der
soziologischen Tradition auf die Entstehung von Normen wie die von Hobbes erweitert. Er führt
bestimmte Probleme auf, die hier noch keine zufriedenstellenden Antworten gefunden haben.
Elobjetivo deesta contribuciónesanalizar ciertos aportesy límites dela teoríade laelección
racional al problema de los lazos entre lo micro y lo macro. Examina primero las críticas que
Coleman hace a la teoría Weberiana de L’éthique protestante poniendo en evidencia sus contrasentidos – así como sus fundamentos meta-téoricos – comentados por Coleman cuandointerpreta
a Weber. Intenta probar que no solamente la teoría del sociólogo alemán identifica los mecanismosdepasajedelomicroalomacro, si noquees masimportantedeloesperadaparaexplicar
losmacrofenómenos,comoel capitalismo,yparaayudarnosacomprendernoyaelaparecimiento
de una norma – lo que hace la teoría de la elección racional – si no toda la integración de una
constelación de normas. Muestra en segundo lugar qué la teoría de la racionalidad instrumental
no hace mas que prolongar los aportes de una de las orientaciones de la tradición sociológica
sobreelaparecimientodelasnormascomoladeHobbessinolvidar ciertosproblemasqueaúnno
han recibido elementos de respuestas satisfactorias.
Que Coleman consacre le premier chapitre des Foundations of social
theory au problème des liens entre le micro et le macro est révélateur de son
projet, de ses intentions et de l’intérêt qu’il lui témoigne
[1]. Le lecteur pressé
aurait cependant tort de croire que la question est entièrement traitée et définitivement résolue dans ces vingt-cinq premières pages qui ouvrent le traité.
Situé au cœur de l’explication dans les sciences sociales, le problème est
constamment remis sur le chantier, éclairé selon des points de vue différents
dans la deuxième partie, la troisième et une partie de la quatrième relatives
aux structures de l’action, à l’action des acteurs supra-individuels (corporate
actors), enfin à certaines spécificités de la société moderne
[2]. On le retrouve
notamment à propos de l’explication du comportement collectif, de l’émergence des normes, des choix collectifs, des révolutions ou de l’évaluation de
l’impact des politiques publiques.
Coleman se propose de résoudre le problème dans le cadre strict de la
théorie du choix rationnel. Il ambitionne de démontrer que les solutions
proposées autant par le paradigme holiste, auquel appartiennent le fonctionnalisme ou les théories normatives, que par les théories de rang moyen, comme
celle de la frustration relative, sont sinon fautives du moins insuffisantes et
peuvent être avantageusement remplacées par celles déduites de l’axiomatique de la théorie de l’utilité attendue. Si les Foundations ne proposent pas
de résultats de recherches empiriques inédits, elles se présentent cependant
comme un système, puissant en apparence, capable de subsumer sous et de
déduire de ses concepts et théorèmes de nombreux résultats de plusieurs
domaines sociologiques. Coleman a-t-il atteint son objectif ? Les solutions
qu’il propose sont-elles satisfaisantes ? La théorie du choix rationnel, qu’il
considère comme un système unificateur, lui permet-elle de lier et d’éclairer
par le même arsenal conceptuel et les mêmes hypothèses de très nombreux
phénomènes disparates ?
Centrée sur l’analyse de quelques exemples précis, la présente contribution
se donne pour objectif d’analyser certains apports et limites de la théorie du
choix rationnel, à l’œuvre dans les Foundations, au problème des liens entre
le micro et le macro. Elle examinera d’abord les critiques que Coleman
adresse à l’une des théories classiques majeures qui se propose de rendre
compte de macrophénomènes, entendons celle que Max Weber expose dans
L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Elle montrera aussi en quoi le
modèle du choix rationnel ne fait que prolonger, peut-être en les approfondissant, les apports d’une des orientations de la tradition sociologique sur l’émergence d’une norme, entendons la théorie utilitariste. Elle examinera enfin
certains problèmes qui n’ont pas encore reçu d’éléments de réponse satisfaisants comme l’explication de l’apparition d’une constellation de normes par
les principes de l’utilité attendue d’une part, la confrontation des propositions
déduites de cette théorie à des données empiriques dont la construction est des
plus délicates d’autre part. Plus modestement, cette contribution atteindrait
son objectif si elle parvenait à montrer que les théoriciens du choix rationnel
s’abuseraient en même temps qu’ils risqueraient de nous leurrer en présentant
leur théorie comme un système théorique inédit capable de se substituer à
toute la tradition sociologique alors qu’elle n’en est qu’un des aspects.
La solution wébérienne et sa critique colemanienne
Ce n’est sans doute pas l’effet du hasard qu’un esprit aussi méthodique que
Coleman s’attaque à la théorie wébérienne. Tocqueville mais surtout Durkheim
sont disqualifiés, le premier comme précurseur de la théorie des révolutions qui
se fonde sur l’idée de frustration dont Coleman (Foundations, pp. 465-478)
pense démontrer l’impuissance à expliquer « la transition du micro au macro
par la simple agrégation des comportements individuels », le deuxième
comme obstacle majeur à toute « orientation théorique » en général et à la
construction d’une théorie de l’action en particulier
[3]. S’il a choisi de s’attaquer à L’éthique protestante et de la soumettre à un examen critique, c’est
dans l’espoir de la frapper elle-aussi de discrédit en en exhibant les faiblesses,
certaines lourdeurs et les présupposés théoriques inutiles à ses yeux. Coleman
(Foundations, p. 13) reconnaît assurément que : « La théorie de l’action individuelle que j’utiliserai dans ce livre est la même théorie de l’action intentionnelle utilisée par Weber dans son étude sur le protestantisme et le
capitalisme. » Il concède au sociologue allemand sinon la paternité du moins
la codification du principe d’individualisme méthodologique dans les Essais
sur la théorie de la science et son application systématique et féconde dans
ses recherches empiriques. Il doute, cependant, que Weber soit en mesure de
fournir des réponses claires au problème des transitions du macro au micro et
du micro au macro dont il est, reconnaît Coleman, parfaitement conscient. En
dernière analyse, il pense que la théorie wébérienne est impuissante à rendre
compte des phénomènes qu’elle étudie.
L’un des objectifs des Foundations est de montrer que la théorie du choix
rationnel permet non seulement de poser les bonnes questions mais en outre
de proposer des réponses plus satisfaisantes que celles de théories classiques.
Mais la lecture colemanienne de L’éthique protestante est-elle fondée ? Ne
consiste-t-elle pas plutôt en une interprétation fausse due non pas à un simple
malentendu mais essentiellement à des options et orientations méta-théoriques
difficilement conciliables ? Nous croyons pouvoir formuler et tester l’hypothèse que cette mésinterprétation et de nombreux contresens sont une conséquence notamment de l’application du principe de rationalité de la théorie de
l’utilité attendue dans un domaine où il est inopérant parce que trop limité
pour pouvoir rendre compte de phénomènes dont les croyances constituent
une des composantes.
Disons d’emblée que l’interprétation colemanienne de la théorie wébérienne de L’éthique protestante est des plus stimulantes même si elle est
contestable comme nous allons le démontrer. Pour Coleman – en cela le
lecteur ne peut qu’abonder dans son sens –, Weber ne se limite pas à analyser
des relations entre des macrophénomènes mais cherche également constamment à les lier aux actions individuelles, conformément à l’un des corollaires
du principe d’individualisme méthodologique selon lequel une bonne explication doit pouvoir descendre au niveau micrologique.
Examinons brièvement la manière dont Coleman expose et critique Weber
avant de nous interroger sur le bien-fondé et la justesse de sa lecture
[4]. Elle
se résume en quatre propositions que traduit le Diagramme I suivant. Cette
représentation, simple mais efficace, a l’avantage de bien distinguer les deux
niveaux macro- (partie haute) et microsociologique (partie basse) ainsi que les
éventuelles transitions de l’un à l’autre. Il convient tout simplement de ne pas
perdre de vue que si le chercheur est autorisé à étudier empiriquement la relation entre deux variables de même niveau à la condition que les données
soient homogènes, il ne lui est pas permis d’inférer un niveau à partir de
l’autre ou de passer de l’un à l’autre sans en expliciter les mécanismes de
transition. Ce diagramme est, de plus, aisément généralisable à tous les
systèmes de relations entre des variables appartenant aux deux niveaux.
Pour Coleman, l’objectif de Weber serait de démontrer l’existence d’une
relation entre le protestantisme et le capitalisme au niveau systémique. Il
aurait, en premier lieu, analysé un tableau à double entrée en croisant la
variable religion (protestants, non-protestants) et la variable organisation
économique (sociétés capitalistes, sociétés non capitalistes) pour mettre en
évidence une corrélation entre les deux macrophénomènes. Il aurait, en
second lieu, conduit une étude longitudinale des transformations de l’organisation économique des sociétés qui étaient devenues protestantes pour
prouver que le capitalisme s’est développé immédiatement après l’émergence
du protestantisme. Très vite cependant, Weber aurait délaissé l’analyse
comparée des sociétés, religions, groupes et sous-groupes religieux pour
passer au niveau individuel.
La relation directe entre protestantisme et capitalisme, celle du haut du
Diagramme I, se décompose en trois relations. La première lie, d’après
Coleman, une variable indépendante qui caractérise la société à une variable
dépendante qui se situe au niveau individuel : selon cette proposition, le
protestantisme engendre des valeurs chez les sectateurs de cette religion. La
deuxième relation associe deux facteurs individuels, les valeurs et un type
d’orientation du comportement économique caractérisé par l’anti-traditiona-lisme et le devoir à sa vocation professionnelle. Une troisième enfin relie une
variable indépendante individuelle à une variable dépendante sociale : un type
d’orientation du comportement économique des individus produit l’organisation économique capitaliste.
La critique de Coleman porte sur les deux dernières relations. Considérons
l’association des valeurs et des orientations économiques. Supposons que les
valeurs partagées par les individus aient un contenu identique au niveau religieux et au niveau économique. Cela ne prouve pas que le religieux affecte
l’économique. Aux yeux de Coleman, Weber n’identifie pas le mécanisme qui
autorise le passage de la sphère des valeurs à celle des activités. Par ailleurs,
si l’esprit du capitalisme doit être considéré à la fois comme propriété individuelle et comme propriété sociale, alors Weber échoue, pour l’auteur des
Foundations, à mettre en évidence les processus par lesquels les croyances
individuelles donnent naissance à la norme sociale comme il échoue à nous
convaincre de la pertinence d’une telle norme pour la pratique du capitalisme.
Mais, pour le sociologue américain, c’est la troisième relation qui est la
plus intéressante et la plus sujette à caution. Comment, s’interroge-t-il,
passe-t-on de la simple agrégation des comportements individuels à l’ordre
capitaliste ? Weber n’explique pas l’émergence de la structure des positions
qui constituent l’organisation économique, les motifs des individus qui acceptent de telles positions, enfin le maintien d’un tel système d’interdépendance.
Coleman conclut que la thèse wébérienne est un culturalisme déguisé, similaire au fond à celui de Kardiner et semble moins convaincante que la théorie
marxienne de la transition du féodalisme au capitalisme.
Procédons à un examen critique des quatre propositions.
1. Nous savons que, contrairement à ce qu’affirme Coleman, l’objectif
premier de Weber n’est pas d’établir une influence positive directe de la religion sur l’économie capitaliste. Un des leitmotiv de L’éthique protestante est
qu’il n’existe pas de détermination causale unilatérale. D’une manière générale, un type d’activités, le religieux ou le politique, peut influer, directement
ou non, sur un autre, l’économique par exemple. Inversement, l’économie
peut avoir des conséquences sur les comportements religieux. La première
relation peut être positive, la seconde négative lorsque l’on observe par
exemple un effet de l’économie sur la dissolution du lien religieux. Weber
note à maintes reprises que l’ascétisme a été également influencé par les
conditions économiques et politiques (L’éthique protestante, p. 34, p. 248).
On ne peut, par ailleurs, déduire logiquement du rationalisme protestant ce
qui caractérise la civilisation moderne (L’éthique protestante, p. 248).
Mais à supposer que Weber ait voulu réellement établir au niveau macrosocial une corrélation entre l’orthodoxie religieuse des pères fondateurs du
protestantisme et l’économie, il aurait abouti à une conclusion inverse de celle
qu’il aurait visée : la version pure du protestantisme est concomitante d’une
stagnation voire même d’une régression économique
[5]. L’essor du capitalisme au XVII e siècle est allé de pair avec le déclin de l’orthodoxie religieuse,
ne cesse de rappeler L’éthique protestante. En fait c’est une interprétation du
dogme calviniste, qui n’a lieu qu’aux générations ultérieures, qui a donné
naissance à certaines motivations psychologiques favorables à l’éclosion du
nouvel esprit économique, lui-même conforme au capitalisme moderne. Précisons à ce sujet que ces changements du dogme répondent d’abord et avant
tout à des besoins religieux et peut-être secondairement à d’autres intérêts
[6].
En fait, si Weber prend pour point de départ de son analyse directement la
corrélation entre religion et stratification, et indirectement la relation entre
religions et systèmes économiques, c’est qu’en bonne logique sociologique, il
sait qu’il lui faut d’abord identifier les régularités. Et c’est dans un second
temps que l’on s’interroge sur le sens de l’influence d’une variable sur l’autre.
Admettons que l’économique influence le religieux comme le soutient le
marxisme. Supposons que, pour des raisons historiques, le développement de
l’économie capitaliste dans certaines régions précédât l’adoption du protestantisme par les individus de ces régions, de nombreux phénomènes resteraient inexpliqués, notamment les choix scolaires et professionnels selon la
confession. Il est bien entendu qu’une fois la corrélation établie, le problème
de l’explication se pose.
2. Weber ne cherche pas davantage à dater l’origine du capitalisme dont
certaines manifestations, souligne-t-il, se trouvent dans plusieurs civilisations,
notamment en Chine ou au Moyen Âge. L’objectif de l’analyse dynamique
n’est donc pas de démontrer que le capitalisme suit immédiatement l’émergence du protestantisme dans certaines sociétés ; il est au contraire d’établir,
d’une part, que de nombreux aspects du capitalisme sont antérieurs au protestantisme mais que, d’autre part, le système capitaliste en tant que singularité
historique inédite est postérieur à des motivations (L’éthique protestante,
p. 51, p. 107). En d’autres termes, le rôle que Weber fait jouer à l’analyse
longitudinale ou historique est d’établir l’antériorité de l’esprit du capitalisme
par rapport au développement de l’ordre capitaliste.
3. La relation 1 entre religion et culture morale ou valeurs, que Coleman
accepte comme allant de soi, ne nous paraît nullement évidente. Plus grave
encore : pour lui, elle traduit le passage du macro au micro. Or il n’en est rien.
Les deux ensembles conceptuels se situent toujours au niveau macrosocial : le
protestantisme ascétique et l’éthique protestante sont tous deux des macrophénomènes irréductibles à leurs manifestations individuelles. L’éthique est un
ensemble de principes, de valeurs, de croyances normatives qu’il serait pour
le moins léger de supposer microscopique. Il en est de même du troisième
ensemble conceptuel – l’esprit du capitalisme – que Coleman considère à tort
comme une variable microsociale. Toutes les propriétés de ce dernier relèvent
bien d’un complexe de normes dont les affinités électives avec l’éthique
protestante sont l’objet de la démonstration de Weber : gagner de plus en plus
d’argent comme fin en soi (L’éthique protestante, pp. 50-51) en appliquant
ses compétences professionnelles que l’on cherchera à perfectionner sa vie
durant ; considérer le travail comme vocation ou but même de la vie ;
augmenter son capital en rapport avec une norme morale contrairement aux
capitalistes aventuriers et aux spéculateurs sans scrupules que l’on trouve
dans toutes les civilisations ; ne pas jouir de ses richesses et limiter la
consommation au strict minimum en prohibant ainsi les objets de luxe ; épargner, accumuler pour investir constamment dans son entreprise ; n’investir
dans les terres qu’à la condition d’éviter toute tentation d’anoblissement qui
conduirait à un mode de vie féodal ; refuser tout traditionalisme et conduire
rationnellement sa vie et ses affaires ; enfin last but not least cette conception
de la vie, cet esprit moderne du capitalisme est propre à certains groupes
sociaux que sont les classes ascendantes de bourgeois comme en témoignent,
note Weber (L’éthique protestante, p. 236), « toutes les sources contemporaines [qui] donnent les sectaires puritains, baptistes, quakers, mennonites,
etc., comme appartenant pour une part à des classes démunies, et pour l’autre
à des couches de petits capitalistes, les opposant ainsi les uns et les autres à
l’aristocratie des gros marchands comme aux aventuriers de la finance. Mais
c’est précisément de ces couches de petits capitalistes, et non des mains des
magnats : monopolistes, fournisseurs de l’État, prêteurs au Trésor, entrepreneurs coloniaux, promoters, etc., qu’est né ce qui a constitué le caractère du
capitalisme occidental : l’organisation bourgeoise du travail industriel sur la
base de l’économie privée ».
Pourquoi donc Coleman ne perçoit-il pas que les deux ensembles conceptuels d’éthique protestante et d’esprit du capitalisme sont des macrophénomènes ? Pourquoi commet-il un contresens évident ? Pourquoi considère-t-il
que les normes de l’éthique protestante se situent au niveau micro alors que
partout dans les Foundations les normes sont reconnues comme macrophénomènes ? La question n’a que deux réponses possibles. La première, la plus
simple, est d’ordre purement sémantique. Elle consiste à supposer que
Coleman place bien les normes au niveau de la religion (macro) et les actions
éthiquement normées au niveau de ce qu’il appelle malencontreusement
« valeurs » dans son Diagramme I (micro). La deuxième est d’ordre logique :
en confondant l’éthique et les actions individuelles normées, il s’interdit
par-là même toute compréhension du modèle wébérien, comme nous le
verrons plus loin, dans la mesure où il saute un chaînon fondamental et
incompressible.
La relation entre l’éthique et l’esprit du capitalisme étant identifiée au
niveau macrologique, il reste bien entendu à expliquer comment et par quels
mécanismes s’opère le passage des normes aux conduites individuelles. La
culture morale, un ethos, étape logique fondamentale dans le raisonnement de
Weber entre doctrines religieuses et actions individuelles, est une conséquence non prévue et non voulue par les réformateurs (L’éthique protestante,
p. 106). Pour souligner les effets pervers de l’ascétisme, Weber (ibid., p. 232)
sollicite le vers célèbre du Faust de Goethe où Mephistophélès se définit
comme « cette force qui toujours veut le mal et toujours crée le bien » et le
transforme pour l’adapter à l’ascétisme qui est « cette force qui toujours veut
le bien et toujours crée le mal ». Les conséquences non prévues et non
voulues par les individus sont un constant sujet de méditation présent dans
tous les travaux de Weber (1904,1921,1922b). À supposer que l’on
connaisse les intentions des acteurs, leurs projets, on n’est pas sûr que les
conséquences de leurs actions atteignent le but visé même si l’on admet que
les acteurs sont capables de mettre en œuvre les moyens rationnels nécessaires à cet effet. Pourquoi le résultat final ne répond-il pas à l’intention
primitive de l’acteur ? Il est tout d’abord impossible de tout rationaliser,
répond Weber. Il existe ensuite un antagonisme des valeurs et une impossibilité de concilier les logiques propres à chaque activité
[7].
Le but des réformateurs est, en effet, le salut des âmes, non une morale. Le
dogme de la prédestination par décret d’un Dieu tout puissant et dont les
raisons sont insondables est une réponse rationnellement satisfaisante à la
question de l’incohérence entre le destin et le mérite
[8]. Et c’est bien cette
doctrine qui est la base de l’éthique puritaine et qui explique par conséquent
pourquoi le comportement moral de l’homme n’a plus pour objectif de modifier son sort dans ce monde et dans l’au-delà mais seulement d’agir et de voir
dans toutes les actions quotidiennes, même les plus anodines, des signes
d’élection. La cohérence logique du dogme, plusieurs fois soulignée par
Weber, sa rationalisation, est transposée à la fois au niveau des valeurs
morales et des conduites individuelles. Parmi ces valeurs cardinales, on comptera celles de gagner plus d’argent sans en jouir, accumuler et investir, traiter
le travail comme vocation aussi bien pour l’entrepreneur que pour l’ouvrier
(L’éthique protestante, pp. 242-243), contrôler méthodiquement les conduites
individuelles dans le monde et dans la gestion des affaires, rationaliser l’existence, rejeter toutes les formes ritualistes ou magiques, rejeter le traditionalisme
[9]. On comprend dès lors pourquoi on ne peut passer directement des
croyances religieuses aux actions individuelles.
4. La seconde objection de Coleman, selon laquelle Weber n’aurait pas mis
en évidence le mécanisme fondamental qui l’autorise à passer de la norme à
l’action, n’est guère plus fondée. Dans de nombreux passages de L’éthique
protestante, Weber soulève le problème de la relation entre les croyances
normatives et la conduite des individus. C’est le mécanisme de l’épreuve ou
de la confirmation (Bewährung). Le croyant atteste son état de grâce en agissant in majorem Dei gloriam : prouver à soi et aux autres qu’on est élu. La
certitude de la régénération ne peut provenir que grâce aux signes extérieurs
qui se manifestent dans la conduite quotidienne ascétique. L’idée d’épreuve
est « le schéma de la jonction entre la foi et la conduite » (L’éthique protestante, p. 156) [c’est nous qui soulignons]. Elle a une signification dans la vie
quotidienne comme base psychologique de la moralité.
En premier lieu, la doctrine de la prédestination devait logiquement
conduire au fatalisme. Or c’est le contraire qui se produit. Et c’est précisément l’idée d’épreuve qui conduit non au fatalisme mais à l’action (L’éthique
protestante, p. 140, note 67)
[10].
En second lieu, le moyen d’atteindre l’état de grâce n’est ni le sacrement
magique, ni la confession mais uniquement la preuve toujours renouvelée
d’un style de vie différent de l’« homme naturel ». C’est du reste là un des
aspects les plus radicaux de ce désenchantement du monde propre au puritanisme qui retentit sur sa vie quotidienne comme sur sa psychologie. Le puritain contrôle quotidiennement son état de grâce en se référant à ses actions.
Ainsi si, chez le catholique, le journal vise-t-il à assurer une confession
complète, chez le puritain en revanche la comptabilité morale lui sert uniquement d’indicateurs du progrès dans les vertus. Par ailleurs, la sanctification
par les œuvres n’a guère le même sens chez le catholique et chez le puritain :
chez le premier, les bonnes œuvres ne constituent que des actes isolés pour
racheter ses péchés que le sacrement de la pénitence vient en dernière instance
absoudre ; chez le deuxième en revanche, elles constituent un système cohérent de vie, planifié et rationalisé.
En troisième lieu, si la foi doit être nécessairement éprouvée dans l’activité
professionnelle profane, le puritain ascétique oriente immanquablement sa vie
vers le siècle et non vers le monachisme. La stabilité de la profession est
recommandée dont la conséquence non prévue est la spécialisation moderne.
« Pour récapituler notre propos, conclut Weber (L’éthique protestante,
pp. 198-199), celui-ci est centré sur la conception de l’“état de grâce”
commune à toutes ces sectes, étant considéré comme séparant l’homme à la
fois de la dégradation de la créature et du “monde”. Bien que les moyens de
l’atteindre différassent pour chaque doctrine, cet état de grâce ne pouvait être
garanti par nul sacrement magique, ni par le soulagement [procuré] par la
confession ni par de bonnes œuvres. Mais seulement par la preuve [Bewährung] d’un style de conduite spécifique différent sans équivoque de la façon
de vivre de l’“homme naturel” (L’éthique protestante, p. 201). L’individu
était donc motivé à contrôler méthodiquement son propre état de grâce dans
sa propre conduite, et ainsi à imprégner celle-ci d’ascétisme. Une telle
conduite ascétique signifiait une mise en forme rationnelle de l’existence tout
entière… Et cet ascétisme n’était plus un opus supererogationis… La vie du
saint […] ne s’écoulait plus dans les communautés monastiques hors du
monde […] mais à l’intérieur de celui-ci et de ses institutions. » (L’éthique
protestante, p. 201). Précisons toutefois que l’ascèse dans le monde ne
signifie pas que le puritain accepte ce dernier : c’est justement parce que le
puritain prend des distances à l’égard du monde qu’il le rationalise.
On peut dès lors comprendre pourquoi Coleman n’est pas satisfait de
l’explication wébérienne de l’émergence des normes et du passage de
celles-ci à l’action pour autant qu’elle ne sollicite pas les hypothèses de la
théorie du choix rationnel ou celles du fonctionnalisme. L’action ne
s’explique, en effet, ni par le conformisme à l’égard des normes par simple
inculcation comme le suppose le fonctionnalisme ni par les conséquences
attendues comme le veut la théorie du choix rationnel. L’action est fondée sur
des croyances perçues par les acteurs comme étant fortes et s’explique par la
rationalité axiologique
[11]. Weber l’avait noté lui-même : la morale puritaine, comme conséquence non voulue et non prévue par le dogme religieux
du protestantisme ascétique, et les comportements des puritains ne peuvent
s’expliquer par l’utilité attendue (L’éthique protestante, p. 52). Le puritain
agit dans le monde en fonction des principes de sa foi sans prendre en considération les conséquences de ses actes. Ces conséquences nous paraissent
absurdes, irrationnelles ou incompréhensibles tant que nous ne prenons pas en
compte les principes de sa foi. Dès qu’il s’agit d’actions découlant non d’un
raisonnement de type conséquentialiste mais de croyances normatives que les
acteurs considèrent comme fondées sur des raisons fortes ou vraies, la théorie
du choix rationnel devient sourde et aveugle. Or, précisément, le leitmotiv
wébérien est qu’il est impossible de comprendre ces actions individuelles si
l’on ne tient pas compte de leur croyance en une doctrine d’une grande cohérence logique. La théorie de l’utilité attendue n’a aucune chance de nous aider
à rendre intelligible le comportement d’une Antigone que n’importe quel
spectateur de la tragédie de Sophocle comprend même confusément.
Les textes de L’éthique protestante où Weber décrit l’héroïsme des puritains sont à la fois empreints de nostalgie et de beauté lyrique. Ils annoncent
les futurs développements wébériens sur l’éthique de la conviction et
l’éthique de la responsabilité
[12]. S’il admire sans doute ces virtuoses qui ont
parfaitement su mettre leur vie en harmonie avec leur idéal et dont il développera la théorie dans le chapitre sur « la sociologie de la religion » dans
Économie et société, c’est parce que, à leur manière, ils ont relevé l’un des
plus grands défis jetés à l’humanité, celui du Sermon sur la montagne, qu’ils
ont fondé une morale ferme et « participé à l’édification du cosmos prodigieux de l’ordre économique moderne. Ordre lié aux conditions techniques et
économiques de la production mécanique et machiniste qui détermine, avec
une force irrésistible, le style de vie de l’ensemble des individus nés dans ce
mécanisme. Peut être le déterminera-t-il jusqu’à ce que la dernière tonne de
carburant fossile ait achevé de se consommer », prophétise-t-il. Or, du dehors,
pour ceux qui ne partagent pas leur croyance, l’idéal du puritain est aussi
absurde, irrationnel, que l’est le commandement évangélique.
En fait, l’irrationalité – du point de vue utilitariste naïf du bonheur
personnel – de certains comportements des puritains, tels l’usage irrationnel
de la propriété – i. e. l’homme existe en fonction de son entreprise et non
l’inverse – ou le rapport au travail – qui est pour eux une fin en soi –, ne pourraient se comprendre qu’à l’intérieur d’un ensemble de croyances normatives
que la rationalité instrumentale est impuissante à théoriser. Bien plus, pour
Weber la source religieuse de l’utilitarisme comme doctrine ne fait aucun
doute. Il est aisé, précise-t-il (L’éthique protestante, p. 204), de décrire historiquement le passage du principe de la volonté de Dieu au point de vue purement utilitaire de la théorie libérale ultérieure.
5. Le troisième et dernier problème soulevé par Coleman est relatif au
passage des actions individuelles au capitalisme moderne, donc du micro au
macro. Bien que L’éthique protestante ne se préoccupe pas fondamentalement
de la transition vers l’ordre socioéconomique capitaliste, Weber fournit
cependant de nombreuses annotations qu’il reprendra et complétera dans sa
Wirtschaftsgeschichte, en grande partie centrée sur l’explication de l’émergence du capitalisme.
L’explication wébérienne n’est ni strictement exogène ni culturaliste
comme le prétend Coleman. Elle ne rend pas compte de l’émergence de
l’ordre économique par les seules variables non économiques comme l’esprit
du capitalisme. Elle combine des facteurs macro-économiques, macrosociaux, comme les organisations et les normes, des actions individuelles
interdépendantes et les mécanismes de diffusion et de concurrence qui
permettent l’agrégation de celles-ci dont il sera question plus bas.
Résumons à grands traits l’argumentation de Weber. Plusieurs sociétés
connaissaient des formes de capitalisme auxquelles ne manquait presque
aucune des caractéristiques économiques ou organisationnelles de ce que sera
le capitalisme occidental. On y rencontrait un marché, des entreprises industrielles permanentes utilisant des capitaux et une comptabilité, le travail libre
– étape préalable et même indispensable au capitalisme sur lequel reposait du
reste la structure sociale des métiers au Moyen Âge –, la séparation du
ménage et de l’entreprise également nécessaire au calcul rationnel, l’existence
de la ville, d’un État et d’un droit rationnels
[13]. Tous les ingrédients du
capitalisme moderne existaient. Pourtant la révolution n’a eu lieu que dans un
type de sociétés où vivaient des hommes qui avaient une culture morale et des
motivations psychologiques particulières.
Ceux qui sont à l’origine de ce tournant n’étaient ni des spéculateurs ni des
aventuriers et ne disposaient pas davantage de grands capitaux ; c’étaient des
individus élevés selon les principes moraux stricts qui allaient introduire dans
la gestion de leur vie et de leurs entreprises un esprit nouveau conforme à leur
éthique. Cet esprit n’était pas caractéristique d’un ou de quelques individus
mais de groupes sociaux issus de la classe moyenne industrielle.
La première innovation, apparemment insignifiante mais décisive selon
Weber, initiée par ces individus, se situe au niveau de la gestion de l’entreprise. Au début du capitalisme, l’organisation de l’entreprise ne diffère
formellement en rien de celle qui la précédait. Mais l’esprit de la gestion
change : contrôle strict et rationalisation de toutes les étapes de la production
et de la commercialisation, augmentation de la cadence de travail transformant ainsi le paysan en ouvrier, amélioration de la qualité des produits selon
la demande, réduction des coûts, augmentation du chiffre d’affaires, bref
recherche du profit maximum. Les conséquences de cette innovation ne
tardent pas à se faire sentir : de grosses fortunes s’édifient qui sont réinvesties
dans l’entreprise ; la concurrence élimine à terme les entreprises qui ne sont
pas capables de se plier aux règles du nouveau marché. Ce qui est vrai de
l’entrepreneur l’est aussi de l’ouvrier : celui-ci serait jeté à la rue s’il n’agissait pas conformément à ces règles (L’éthique protestante, p. 53). Un mécanisme de diffusion du modèle capitaliste joue à plein. Soulignons avec Weber
(L’éthique protestante, p. 55) que l’innovation n’est pas le fait d’individus
isolés mais de communautés aux réseaux sociaux denses
[14]. Une fois le
capitalisme vainqueur, il n’a plus besoin de justifications religieuses ou éthiques. Il repose désormais sur un mécanisme aux effets multiplicateurs qui
s’est progressivement autonomisé et est devenu un ensemble de règles auquel
tout le monde doit se plier sous peine d’être balayer de la scène de l’histoire
universelle.
Nous avons là la réponse à la question que Coleman pose à Weber, celle de
savoir comment la structure des positions dans l’organisation capitaliste a été
engendrée. Et il en est de l’ouvrier comme de l’entrepreneur : tous deux traitent le travail comme vocation (L’éthique protestante, p. 241 et sq.). L’un des
obstacles du développement du capitalisme moderne dans certains pays
comme l’Italie est l’absence de cette morale chez l’ouvrier, note Weber
(L’éthique protestante, p. 61)
[15].
Le modèle dynamique suivant – Diagramme II –, simplifié à l’extrême,
traduit les relations entre les ensembles de variables macro et micro ainsi que
les mécanismes permettant leur transition tels que Weber les envisage,
pensons-nous.
Si l’interprétation que nous proposons ici est correcte, il semble impossible
de traduire la théorie wébérienne par un modèle de relations statiques entre
des variables tel que l’envisage Coleman. Le problème des transitions
macro-micro et micro-macro trouve sa solution dans la mise en évidence des
mécanismes qui autorisent le passage d’un niveau à l’autre.
Il est même possible de mettre en évidence d’autres mécanismes entre les
variables purement macrologiques. Nous aurions pu par exemple en identifier
un premier mécanisme M
AB entre A, l’orthodoxie religieuse, et B, le protestantisme ascétique, un deuxième M
BC entre B, le protestantisme ascétique,
et C, l’éthique ascétique séculière. En principe, toute relation entre deux
variables, quel que soit le niveau où elles se situent, suppose, pour être intelligible, l’existence d’au moins un mécanisme
[16].
Le Diagramme II n’étant que la traduction schématique des relations entre
les phénomènes pour lesquels se pose le problème des transitions entre macro
et micro, un simple résumé suffira ici. Il n’explicite pas les variables
exogènes, en particulier les facteurs politiques dont l’importance est rappelée
par Weber. Le modèle dynamique introduit le temps, exprimant ainsi l’idée
que l’émergence des phénomènes et leurs influences s’étalent sur plusieurs
générations. La distinction entre A et B traduit le passage de l’orthodoxie
calviniste fondée sur la prédestination à d’autres formes du protestantisme
ascétique dont certaines reprennent à leur compte le principe de la prédestination mais dont d’autres s’écartent ou rejettent carrément. En dépit, cependant,
de la différence de quelques-unes de leurs bases doctrinales, Weber construit
le type idéal du protestantisme ascétique qui a eu pour conséquence non
voulue et non prévue l’éthique ascétique, C, pour autant que les réformateurs
ne se préoccupaient que du salut des âmes non d’une morale qui était éloignée
de leur objectif et parfois même en contradiction avec lui. En dépit aussi de
cette différence de fondement dogmatique, le mécanisme de l’épreuve ou de
la confirmation, M
1, qui autorise le passage des normes à l’action, est
commun à tous les protestantismes ascétiques. Ainsi, si le sociologue allemand explique les actions individuelles par des croyances normatives selon le
principe de rationalité axiologique, il se permet aussi le luxe de mettre au jour
le mécanisme qui lie les deux niveaux du réel. D, l’esprit du capitalisme,
trouve son fondement dans l’éthique du protestantisme bien que certains des
éléments de ce style de vie remontent au Moyen Âge. E, les comportements
du puritain dans la vie quotidienne comme dans la conduite de ses affaires –
en particulier en niveau de son entreprise – sont conformes aux maximes
morales via le mécanisme M
1 et, plus tard, dans L’éthique mais surtout dans
Les sectes protestantes, via le contrôle de sa réussite par la secte à laquelle il
appartient – qui stimule le succès matériel légitimement obtenu par un frère
contrairement à la corporation dont l’objectif était de limiter la concurrence –
puisqu’il faut prouver à autrui comme à soi que l’on est élu. La gestion des
entreprises conduite par ces innovateurs, qui se considèrent comme une élite
ou plus exactement une minorité d’élus, étant conforme au nouvel esprit et au
principe de maximisation de l’utilité dont il est une des propriétés, on assiste
historiquement d’abord à l’extension de la taille de ce type d’entreprise grâce
à un investissement continu des profits et ensuite à sa diffusion, M
2, dans un
marché de plus en plus interdépendant en raison du mécanisme de concurrence M
3. La concurrence conduit à terme à l’élimination des autres entreprises qui sont traditionnellement gérées et qui ne se conforment donc pas aux
règles du système capitaliste. L’effet rétroactif du diagramme exprime l’idée
wébérienne selon laquelle, à terme aussi, le capitalisme s’autojustifie et n’a
plus besoin de fondements religieux ou éthiques
[17].
Ainsi, contrairement à ce qu’affirme Coleman, l’ordre capitaliste n’est
pour Weber ni la résultante immédiate d’actions individuelles, ni inscrit dans
les intentions des acteurs, ni même produit par des actions guidées par la seule
rationalité instrumentale. Non seulement Weber souligne l’interdépendance
de ces actions sur un marché concurrentiel fini mais en outre il a parfaitement
identifié les mécanismes qui permettent la transition de ces actions à un
niveau macro conformément du reste à la règle admise par Coleman lui-même
(Foundations, p. 11) qu’il applique pour expliquer le comportement collectif
(Foundations, p. 199 et sq.) et surtout l’émergence des normes qui est le
prototype de la transition du micro vers le macro (Foundations, p. 242 et sq.).
L’émergence de l’ordre social : norme et pouvoir comme exemples de la transition micro-macro et ses problèmes
C’est à juste raison que Coleman, s’alignant sur la tradition sociologique
des pères fondateurs, refuse le point de vue de certains théoriciens du choix
rationnel qui considèrent que la norme est superfétatoire et que le principe de
maximisation de l’utilité suffit amplement à rendre compte des actions individuelles. Mais l’explication de l’émergence des normes, à laquelle sont consacrés les chapitres 10 et 11 des Foundations, n’est pas nouvelle bien qu’elle
constitue un modèle de rigueur dans l’analyse
[18]. Et même certains
problèmes que rencontre cette théorie ne semblent y recevoir guère de solution satisfaisante.
L’objectif de cette seconde partie n’est pas de soumettre ces deux chapitres
à une analyse détaillée : il est de rappeler les principes qui sous-tendent
l’explication de la production des normes et qui appartiennent à une tradition
que l’on peut faire remonter à la philosophie morale d’une part, de rappeler
quelques problèmes non résolus par la théorie du choix rationnel d’autre part.
Pour Coleman comme pour de nombreux sociologues, les normes sont des
macrophénomènes fondés sur les actions individuelles qui n’émergent que
sous certaines conditions. Les normes émergent si les actions de certains individus, Ai, provoquent pour d’autres, Bj, des externalités négatives ou positives et si l’on ne peut les réduire moyennant des transactions qui donnent aux
Bj le droit de contrôler les actions des Ai. Ceux qui sont affectés par les externalités négatives auront intérêt à établir des normes pour les éliminer, tandis
que ceux qui sont la cause d’externalités positives chercheront à en instituer
d’autres pour être compensés. Les normes sont des biens publics de second
ordre que les individus chercheront à produire c’est-à-dire des moyens pour
atteindre des objectifs communs à ces individus mais non encore réalisés.
Cela suppose bien entendu que : 1) l’on détient une bonne information sur les
effets de la norme et sur le type d’actions à conduire pour la produire, 2) le
problème du ticket gratuit (free rider) est résolu comme dans le cas de toute
action collective. La même logique s’applique à l’émergence des normes non
intentionnelles en prenant comme point de départ non la production d’un bien
public mais celle d’un bien privé. Enfin un ou plusieurs mécanismes sont
nécessaires à la production des normes. Elles peuvent être engendrées soit
intentionnellement par des mécanismes institutionnels ou des organisations
tels le parlement ou l’appareil judiciaire soit non intentionnellement par
l’agrégation des comportements individuels. La version fonctionnaliste de ces
propositions en termes de besoins d’un système social, plutôt que la sémantique de l’utilité des individus, est fort connue pour que l’on n’y insiste pas.
La maxime « vivre et laisser vivre » est l’exemple d’une norme de coopération non intentionnelle, alors que la signalisation à l’intérieur de nos villes
est intentionnelle. Après les premières batailles meurtrières du début de la
Première Guerre mondiale, au moment où les lignes adverses se stabilisèrent,
on a constaté que les soldats des deux camps qui vivaient dans les tranchées
s’abstenaient de s’agresser mutuellement et de se détruire malgré la haine
réciproque, les préceptes communs en temps de guerre – tuer ou être tué par
exemple – et les menaces des supérieurs hiérarchiques de réprimer toute
entente même tacite avec l’ennemi. Sans aller jusqu’à fraterniser, les soldats
des deux camps adverses tentaient de ne pas faire parler les armes et de ne pas
entrer dans le cycle infernal d’agression-représaille. La stratégie militaire
normale et prudente qui consiste à tirer pour tuer quelle que soit la réponse de
l’ennemi ne peut plus être dominante ici dans la mesure où les soldats des
deux camps sont immobilisés et que les stratégies deviennent conditionnelles.
On se trouve dans un cas de dilemme du prisonnier itératif. Ce cas est exceptionnel dans la littérature relative à l’émergence historique d’une norme pour
autant qu’il se fonde sur l’analyse de matériaux d’une richesse rare conduite
par Ashworth (1980) : le sociologue historien sollicite les journaux, lettres,
mémoires et entretiens avec des vétérans pour conduire son enquête et mettre
en évidence ce modus vivendi « vivre et laisser vivre ». Dans son livre brillant
et puissant, Axelrod (1984), s’appuyant sur le travail de Ashworth, démontre
que ce système de « vivre et laisser vivre » correspond à un jeu itératif du
dilemme du prisonnier entre des petites unités se faisant face-à-face dans un
secteur immobile donné et que la théorie est en mesure de prédire le résultat
stable d’une coopération mutuelle fondée sur la réciprocité. Il y montre aussi
que les origines, le maintien et enfin la disparition de ce système, décrits par
Ashworth, est conforme à sa théorie générale de l’évolution de la coopération
dont la stratégie fondamentale TIT FOR TAT consiste pour le joueur A à
commencer par coopérer avec le joueur B et, par la suite, à opter pour le
même choix que B, c’est-à-dire coopérer si B coopère et ne pas coopérer si
B ne coopère pas. L’exemple illustre bien le phénomène de l’émergence d’une
coopération entre des individus égoïstes (plus précisément entre ennemis, ce
qui exclut donc tout appel à l’amitié) et sans autorité centrale.
Le deuxième exemple suppose, pour sa part, une autorité centrale. Sans
signalisation dans les villes, le trafic serait condamné au chaos. Les conduites
individuelles libres mais nécessairement interdépendantes des automobilistes,
dont l’objectif est simplement d’aller d’un point à un autre de la ville, engendrent des externalités négatives qui sont en l’occurrence des conséquences
non voulues par les individus. Pour les éliminer, des règles relatives à la
signalisation sont produites intentionnellement par des mécanismes institutionnels. À cette norme sont liées des sanctions strictes sans lesquelles les
individus violeraient à coup sûr les règles. L’exemple de certains pays est à
cet égard éloquent : on y constate que la probabilité que les automobilistes
soient tentés de violer les règles à la première occasion est d’autant plus
grande qu’ils savent que les représentants de la puissance publique sont, pour
de multiples raisons, dans l’incapacité de faire observer les règles ou encouragent parfois eux-mêmes, par certains comportements laxistes et illégaux, les
agissements criminels de chauffards. Si griller un feu rouge ou rouler à
180 km à l’heure sur l’autoroute ne me coûte qu’un bakchich de quelques
euros, je serai tenté de le faire et le ferai à la première occasion.
Rien d’essentiel ne distingue les théorèmes déduits de l’axiomatique de la
théorie du choix rationnel de ceux proposés par la philosophie morale des
précurseurs de la sociologie. Les uns expliquent la demande et l’existence des
normes, les autres la nécessité d’un pouvoir souverain et de ses lois, à partir
d’hypothèses identiques sur les individus et les conséquences de leurs
actions : rationalité instrumentale et égalité entre les sociétaires, externalités
engendrées parfois par leurs actions, nécessité d’un pouvoir souverain, transfert d’un droit individuel à autrui. La parenté entre Coleman, les théoriciens
de l’utilité attendue, d’une part, Rousseau ou Hobbes, d’autre part, ne fait pas
de doute.
Considérons sommairement, à titre d’exemple, l’explication de la genèse
du pouvoir souverain par l’auteur du Léviathan. Le pouvoir, qui est
l’ensemble des ressources dont on dispose pour obtenir un bien futur, n’a pas
de limite. Pour assurer ces ressources, il faut en acquérir de nouvelles. Mais
l’acquisition de ces dernières s’opère selon le principe de concurrence universelle qui conduit à la guerre de chacun contre tous. Cette guerre sans fin ne
met jamais à l’abri les acquis quel que soit le degré de pouvoir atteint car dans
ce type de société où la loi n’existe pas encore et où les hommes sont rationnels et égaux, chacun est capable de détruire autrui soit seul soit uni à
d’autres. Le seul moyen de s’assurer contre la mort et la perte des biens est le
transfert mutuel, par tous les individus rationnels, d’une partie de leur
pouvoir, celui de se protéger soi-même. Les lois coercitives assurent non
seulement la sécurité de la vie et des biens mais en outre définissent les
contrats et en assurent le respect. Certes, les individus rationnels sont conscients du bien-fondé des contrats. Idéalement, s’ils percevaient les avantages
qu’ils retireraient d’une fidélité aux règles de la société contractuelle et s’ils
s’y conformaient toujours, ils n’auraient pas besoin d’un pouvoir souverain
pour régler les rapports qui s’établissent entre eux, note Hobbes dans Le
Léviathan ([1651], 1971, p. 175). Or, un individu n’est jamais sûr que lui et
les autres ne seraient pas tentés par les avantages à court terme qu’une violation de ces règles leur apporterait de temps en temps. Il sait même, par expérience, que les règles sont parfois violées. Rationnellement cependant, note
Hobbes (ibid., p.145), cette injustice n’est pas parfois incompatible avec « la
raison qui dicte à chaque homme son propre bien en particulier quand cette
injustice favorise votre intérêt au point de vous placer dans une situation à ne
pas tenir compte non seulement de la désapprobation et des insultes des autres
hommes mais aussi de leur pouvoir ». Seul un pouvoir souverain commun
établi au-dessus des parties, doté d’un droit et d’une force qui suffisent à leur
imposer l’exécution, est capable de leur assurer le respect des règles institutionnalisées par tous. Ainsi personne n’aura-t-il à supputer constamment la
probabilité que d’autres individus violent les règles et agissent de manière
imprévisible. Le transfert de certains pouvoirs individuels au souverain,
homme ou assemblée, se fait selon le principe suivant : « J’autorise cet
homme ou cette assemblée et je lui abandonne mon droit de me gouverner
moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. » (ibid., p. 177). Sans souverain,
le nombre de paramètres qui interviendraient dans les calculs de chaque individu dépasserait les capacités de l’homme rationnel.
Si la solution du problème du passage de l’action individuelle à un macrophénomène – donc du micro au macro – semble satisfaisante et qu’elle appartient à une tradition sociologique, d’autres questions demeurent cependant
sans réponse dans le cadre de la théorie du choix rationnel.
Considérons les deux énigmes suivantes que Coleman rencontre sur son
chemin – celles du paradoxe du vote et de la détermination d’une norme par
une autre – ainsi qu’un problème plus général qui touche la validité empirique
de certaines hypothèses de la théorie.
Pourquoi vote-t-on alors qu’il est irrationnel de le faire selon le principe de
maximisation de l’utilité attendue ? Notre sociologue ne propose aucune solution nouvelle acceptable. Comme l’a bien montré Boudon (1997,1998b), il en
est du vote comme de certaines actions qui sont guidées par des principes
plutôt que par les conséquences qu’elles risquent d’entraîner. Si je vote ce
n’est pas parce que je maximise mon utilité (rationalité instrumentale) mais
parce que je pense que c’est un devoir et que les élections sont une bonne
chose sans lesquelles la démocratie, le régime politique le meilleur ou le
moins mauvais, serait tout simplement impossible (rationalité axiologique)
[19].
Ce raisonnement rejoint celui de Weber pour lequel il existe toujours des
valeurs ultimes qui ne pourront sans doute jamais être fondées scientifiquement. La science ne pourra pas découvrir des normes et des idéaux à caractère
impératif d’où nous puissions déduire des politiques publiques pas plus
qu’elle n’est en mesure de réfuter une éthique, souligne Weber (1924). La
démocratie est une valeur ou un idéal pour autant que nous croyions en elle. Il
n’est donc pas possible que notre foi ou notre croyance en l’excellence de la
démocratie fasse l’objet d’une démonstration ou qu’elle soit soumise à un test
empirique.
Il n’est assurément pas sans intérêt de rappeler, à ce sujet, les réflexions
profondes de Schumpeter (1942) sur la démocratie qui rencontrent la théorie
wébérienne du polythéisme des valeurs comme réalités incompatibles, antagonistes et donc irréductibles. Pour l’auteur de Capitalisme, socialisme et
démocratie, la théorie de la démocratie libérale des utilitaristes fondée sur la
maximisation des biens conduit à une aporie. Les utilitaristes, de Bentham à
Mill, croient être en mesure de convertir les hommes, en les convainquant, à
ce régime politique grâce à des arguments rationnels. Or, ajoute-t-il, il
n’existe pas de bien commun sur lequel tout le monde serait d’accord. « Ce
fait, écrit-il ([1942], 1972, p. 331), dissimulé aux yeux de l’utilitariste par
l’étroitesse de son champ de vision, petit canon taillé dans la forêt des évaluations humaines, suscite des querelles de principe qui ne peuvent être apaisées
par aucun argument rationnel, car les valeurs finales – nos conceptions de ce
que la vie et la société devraient être – ne sont pas circonscrites dans le cercle
de la simple logique. » Il serait donc illusoire de vouloir fonder la démocratie
sur le principe de maximisation de l’utilité comme le voulait Bentham (1789)
ou sur le principe, plus complexe, de maximisation de toutes les capacités de
l’homme comme le souhaitait J. S. Mill (1861). Enfin, à supposer que tout le
monde soit converti à l’utilitarisme et accepte ce principe, il ne s’en suivrait
pas qu’il n’y aurait pas de divergences sérieuses sur la manière de trancher les
problèmes liés à « l’évaluation des satisfactions présentes par comparaison
avec les satisfactions futures, ou même de choix entre capitalisme et socialisme… »
Le deuxième exemple a trait à l’hypothèse selon laquelle une norme peut
parfaitement être engendrée par une autre. Les tentatives de résolution de ce
problème dans le cadre de la rationalité instrumentale ne remportent pas
davantage l’assentiment. Coleman (Foundations, p. 265) reconnaît que la
théorie du choix rationnel n’est capable d’expliquer l’émergence que d’une
norme à la fois. Or les normes ne sont en général pas indépendantes les unes
des autres. Comment dès lors expliquer les relations qu’elles entretiennent les
unes avec les autres et le fait que certaines puissent en produire d’autres ? Si
Coleman reste muet à ce sujet, Weber fournit en revanche un modèle de résolution de ce problème lorsqu’il explique notamment l’émergence de normes
morales à partir de croyances religieuses.
Comment expliquer l’émergence d’une constellation de normes entendue
au sens d’un ensemble cohérent ? Comment se structurent-t-elles ? Quelles en
sont les influences ? La réponse à ces questions se trouve en partie exposée
dans la première section de ce texte où nous avons montré comment Weber a
mis en évidence les liens entre l’orthodoxie calviniste et les normes éthiques,
la seconde constellation étant selon lui inintelligible sans la première. Rien
n’interdit de solliciter également d’autres traditions sociologiques comme la
théorie durkheimienne des Formes élémentaires de la vie religieuse dont la
parenté logique avec la conception wébérienne ne fait pas de doute. Weber
nous aide à comprendre :
- Comment et pourquoi des dogmes religieux naissent et changent ;
- Pourquoi des individus et plus tard certaines communautés y adhèrent et
les tiennent pour des vérités fondées ;
- Dans quelle mesure les idéaux sont cohérents ;
- Comment les hommes cherchent à les actualiser et quels sont les conflits
qu’ils suscitent ;
- Comment un système de normes – l’éthique ascétique séculaire –
émerge comme conséquence non prévue et non voulue de dogmes religieux ;
- Comment et pourquoi des normes et croyances se diffusent dans
certaines sociétés non dans d’autres, au sein de groupes non dans d’autres ;
- Pourquoi la création de valeurs est un phénomène d’une rareté remarquable; pourquoi il n’advient que dans certaines circonstances historiques exceptionnelles où apparaissent des personnalités charismatiques que sont les grands
fondateurs de la morale comme l’auteur du Sermon sur la montagne (et qu’il
serait pour le moins prétentieux de parler de création de valeurs à tout propos);
- Pourquoi, parfois, certaines valeurs, comme la rationalisation progressive de la vie, deviennent indépendantes du contexte, tentent de s’universaliser et réussissent parfois ;
- Pourquoi, enfin, des considérations utilitaires relatives aux conséquences nuisibles ou utiles de nos actes ne sont d’aucune aide à comprendre
cette sphère des comportements qui relève des normes et des valeurs.
La troisième et dernière remarque est que, chez Coleman comme chez de
nombreux théoriciens du choix rationnel, l’explication reste purement spéculative. À de très rares exceptions près – tel l’exemple historique du système
« vivre et laisser vivre » des soldats durant la Première Guerre mondiale
emprunté à Ashworth –, nous ne disposons guère, en effet, de données empiriques relatives aux processus sociaux qui conduisent à l’émergence d’une
norme. Admettons que les normes soient intentionnellement produites et que
les individus, qui les initient ou les maintiennent, tirent profit de la conformité
des comportements à ces normes sous peine de punitions. Supposons que
parmi les conditions d’émergence de la norme on compte les externalités
produites par les actions. Acceptons en outre que l’échange bilatéral ou le
marché ne soit pas capable de réguler les comportements
[20]. Toutes ces
conditions et le théorème d’existence de la norme ne sont que les propositions
primitives d’un modèle de simulation qui engendrent des données théoriques
qui appellent cependant une confrontation avec le réel ; autrement, et quelles
qu’en soient la valeur et l’utilité heuristiques, elles demeurent de simples
expériences de pensée
[21].
En montrant sur des exemples précis les limites de la théorie de l’utilité
attendue, nous n’entendions ni la dévaluer et encore moins la disqualifier. Elle
reste une théorie puissante qui tire sa force de son axiomatique à la fois
simple et robuste, des déductions qu’elle permet ainsi que de l’explication
satisfaisante de nombreuses classes de phénomènes qui ne tolère, idéalement,
pas de notions vagues ou de boîtes noires. Elle unifie assurément de multiples
théories sociologiques locales sans portée générale. Mais son succès ne peut
cependant autoriser certains de ses sectateurs à la présenter comme un
système inédit et impérial qui rend obsolète toute la tradition sociologique.
Elle n’est du reste qu’une des figures les plus séculaires et les plus notables de
cette tradition, comme nous pensons l’avoir montré dans cette contribution.
On cherchera ainsi en vain une solution de continuité entre l’explication de
l’émergence des normes, du pouvoir, des institutions, avancée par les théories
qui relèvent de la tradition purement utilitariste et celle proposée par la
théorie du choix rationnel même si celle-ci est techniquement plus raffinée
que celle-là. Bien plus, sur plus d’un sujet, il nous est apparu que la théorie du
choix rationnel est moins puissante qu’on le croit et que l’explication qu’elle
propose de certains phénomènes centraux reste en deçà de celle fournie par
des théories classiques comme celle de Max Weber. Nous ne pensons pas
qu’elle soit en mesure de rendre compte de transitions sociales comme celle
de la société féodale au capitalisme, et qui plus est qu’elle nous aide à
comprendre non pas l’émergence d’une norme – ce qu’elle fait du reste –,
mais celle d’une constellation de normes intégrées à la manière wébérienne ou
durkheimienne. Par ailleurs, la critique qu’elle développe de l’usage abusif de
la théorie de la frustration pour rendre raison de la révolution n’est qu’en
partie fondée ; car pas plus Tocqueville qu’aucun théoricien des révolutions
ne prétend sérieusement soutenir une thèse aussi extravagante
[22]. Et la très
laborieuse explication des révolutions en habit d’arlequin, dont Coleman nous
gratifie, ne convainc guère. Mais il en est de la théorie de l’utilité attendue
comme de toutes celles qui cherchent à étendre leur empire : il leur est plus
facile de combattre et peut-être de brûler des hommes de paille qu’elles se
confectionnent que d’affronter l’adversaire.
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— 1964. – L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon.
[*]
Je remercie vivement Raymond Boudon,
Philippe Besnard, Alban Bouvier et Max
Engammare de leurs précieux commentaires et
suggestions.
[(1)]
Coleman s’était attaqué au problème des
transitions micro-macro bien avant les Foundations. Déjà dans son Introduction to mathematical sociology (1964, pp. 84-90), il souligna les
difficultés soulevées par l’agrégation et le
passage du micro au macro. Il le traitera
également dans les travaux sur la diffusion de
nouveaux médicaments parmi les médecins,
voir Coleman, Katz et Menzel (1966).
[(2)]
Le problème fut d’abord soulevé dans
les sciences de la nature, en biologie et en
physique notamment, voir Cherkaoui (2000 et
2003a). Comme de nombreux problèmes scientifiques, il est possible d’en trouver les
prémices dans le Timée de Platon et la physique
de Démocrite. Exprimé de façon brutale, on
peut affirmer que les lois de la physique
changent quand on passe d’une échelle à
l’autre, ou que personne ne sait fabriquer des
transistors avec des molécules.
[(3)]
Tocqueville est cité une seule fois dans
les Foundations (p. 471) à propos des théories
des révolutions. Coleman ne connaît les travaux
de l’auteur de L’Ancien Régime que de seconde
main. L’eût-il lu qu’il l’aurait placé dans le
Panthéon des théoriciens du choix rationnel
(voir à ce sujet Cherkaoui, 2003b). Presque
toutes les références à Durkheim sont
franchement négatives, fausses, et font preuve
d’un parti pris incompréhensible de la part de
Coleman. Le sociologue français n’aurait
jamais posé le problème de l’impact de la
sociologie sur le changement social (Foundations, p. 613). Les résultats du Suicide induiraient souvent en erreur (Foundations, p. 592)
en confondant anomie et égoïsme. L’hypothèse
de l’existence d’une relation entre suicide et
spirale inflationniste des attentes (Foundations,
p. 474) n’aurait jamais été testée empiriquement. Le modèle psychologique sous-jacent
au Suicide serait similaire à celui des théoriciens de la frustration dans la mesure où le
suicide est considéré comme un acte expressif
(et non intentionnel comme chez Weber)
résultant d’un état psychologique engendré par
la relation que l’individu entretient avec son
environnement social (Foundations, p. 13).
[(4)]
Un bref exposé similaire se trouve dans Coleman (1987).
[(5)]
On se reportera à la très utile introduction à la controverse sur protestantisme et
capitalisme de Besnard (1970, pp. 29-30).
[(6)]
À plusieurs endroits de L’éthique
protestante (p. 105, p. 115, p. 179), Weber
distingue les vues personnelles de Calvin de
celles de ses épigones. C’est la raison pour
laquelle il convient de distinguer l’orthodoxie
calviniste du protestantisme puritain. Sur
l’autonomie relative du religieux voir aussi
Weber (1920-1921, vol. 1, p. 240 et sq.) l’introduction de la troisième partie qui porte sur
l’éthique économique des religions du monde.
[(7)]
Ce sont les raisons que Weber (1921,
pp. 587-588) développe dans sa conférence sur
la vocation de savant. « Il n’est pas vrai, écrit
Weber, que au cours de leurs actions [les
premiers chrétiens] le bien engendre
uniquement le bien et le mal uniquement le
mal. »
[(8)]
Weber (1920-1921, vol. 1, p. 246,
pp. 572-573 et 1922) considère que seules trois
théodicées ont donné une réponse rationnelle à
la contradiction entre le mérite et la destinée : il
s’agit de la doctrine indoue du Karman, du
dualisme zarathoustrien et de la prédestination
calviniste.
[(9)]
Contrairement à ce qu’affirme Baechler
(1971) le principe de maximisation n’est
nullement « naturel » ou constitue un des
éléments de la nature humaine. Les innombrables preuves accumulées par Weber ne
laissent aucun doute sur la relation entre
l’existence de ce principe et le rationalisme et
l’anti-traditionalisme caractéristique du capitalisme moderne. La même remarque vaut pour le
rapport au travail.
[(10)]
Le fatalisme, note Weber (L’éthique
protestante, p. 130), est spécifique d’une
religion comme l’Islam. Pour l’Islam, « il y a
prédétermination […] parce qu’il s’agit de la
destinée dans ce monde et non pas du salut
dans l’autre, et qu’en conséquence l’élément
éthiquement le plus important, la confirmation
du croyant dans sa prédestination, ne joue plus
aucun rôle ».
[(11)]
Nous suivrons la traduction proposée
par Boudon (1998a). L’expression de « rationalité axiologique » paraît meilleure que
« rationalité en valeur » pour rendre « Wertrationalität ». Outre les raisons que Boudon
avance pour justifier cette traduction, il
convient d’en ajouter une autre. Dans sa
traduction des Essais sur la théorie de la
science, Freund (1965) propose l’expression de
« neutralité axiologique » pour « Wertfreiheit ».
Les deux expressions allemandes étant
construites de la même manière, on se sent
autorisé à adopter des traductions morphologiquement équivalentes.
[(12)]
Sur ce point, on se référera aux Essais sur la théorie de la science, au Savant et le politique
ainsi qu’aux Gesammelte politische Schriften.
[(13)]
L’analyse détaillée de ces différents
facteurs se trouve dans Weber (1923) qui est
une reprise de la théorie déjà esquissée dans
L’éthique protestante et dans Économie et
société. Entre L’éthique protestante, Économie
et société et Histoire économique, on ne
remarque aucune différence de ton ni de
nouveaux arguments relatifs au rôle de
l’ascétisme puritain, de son éthique et de
l’esprit du capitalisme dans l’émergence du
capitalisme.
[(14)]
Il n’entre pas dans notre propos ici de
décrire en détail ce mécanisme que nous
connaissons bien grâce aux travaux sociologiques sur la diffusion de l’innovation. Il nous
suffit de remarquer ici que Weber ne l’ignorait
nullement et en fait même une des pièces de sa
démonstration. Ajoutons encore que Weber
(L’éthique protestante, p. 56) remarquait que la
diffusion était facile dans certaines communautés mais rencontrait des obstacles dans les
milieux non ascétiques, comme il fallait s’y
attendre.
[(15)]
Weber (1922b) se posera la question
des difficultés que rencontreront les pays de
religion indienne, chinoise ou islamique dans
leur développement économique. Il écrit dans
Wirtschaft und Gesellschaft (ch. V, §12,
p. 360) : « Alle diese Völker lassen sich heute
eben dies “Gut” als wichtigstes Erzeugnis des
Okzidents importieren, und die Hemmungen
dabei liegen nicht auf dem Gebiet des Könnens
oder Wollens, sondern der gegebenen festen
Traditionen, ebenso wie bei uns im Mittelalter. »
[(16)]
Il semble que le passage de A à B soit
dû non seulement à des considérations théologiques mais également à des facteurs exogènes.
Le durcissement des positions serait également
la conséquence du comportement de générations d’hommes et de femmes qui sont passés
devant les tribunaux ecclésiastiques (Consistoire à Genève). Dans les années 1560, on
estime qu’un dixième de la population passe
chaque année devant le Consistoire, ce qui est
énorme (voir à ce sujet les articles de William
Monter [1976] et Robert Kingdon [1990]).
C’est dire que la discipline individuelle sur
plusieurs générations a entraîné cet ascétisme
que les puritains et les piétistes ont pratiqué
(mais ici la tradition est allemande et luthérienne), avant les presbytériens et les méthodistes. Il semble que deux éléments majeurs
manquent à Weber : la conception du sacerdoce
universel, important également chez Luther, qui
est à la base de l’éthique calvinienne et de la
sanctification, et surtout le rôle de la discipline
ecclésiastique avec un contrôle social du
bien-vivre et du bien-croire mis en place par les
premiers Réformateurs, Zwingli à Zurich,
Calvin à Genève, Knox en Écosse (le Consistoire à Genève et dans la France des protestants
réformés [Nîmes, Dieppe, etc.], l’Ehegericht à
Zurich, les Kirksessions en Écosse). Dans le
développement ascétique, la question de la
discipline est centrale, alors que Weber la
fonde surtout sur la Bible. Le passage de B à C
est bien une conséquence non prévue et non
voulue par les réformateurs quoique, nous
précise-t-on, la discipline ait sans doute joué un
rôle non négligeable. Nous devons ces précisions à l’éminent historien du protestantisme,
Max Engammare, qui a bien voulu lire une
version de ce texte.
[(17)]
Dans la controverse qui oppose
Coleman (1989) à Hernes (1989) sur la
question de savoir si Weber propose une
solution au problème du passage du micro au
macro, nous inclinons à penser que le socio-logue norvégien semble plus proche de l’esprit
et du texte de Weber que ne l’est le sociologue
américain même si, sur certains points, nous ne
partageons pas l’interprétation de Hernes.
Swedberg (1996) a, pour sa part, émis
l’hypothèse que Weber a proposé un mécanisme
du lien entre le micro et la macro mais ailleurs
(suite note 17)
que dans L’éthique protestante, plus précisément dans Les sectes protestantes et l’esprit
du capitalisme. Il est vrai que Les sectes protestantes comme du reste l’Histoire économique,
que curieusement personne ne cite à ce sujet,
explicitent parfois la pensée de Weber, nous
n’y lisons cependant pour notre part aucune
nouveauté théorique par rapport à L’éthique
protestante eu égard au problème de la
transition du micro au macro. Le lecteur pourra
comparer Les sectes aux passages de L’éthique
où Weber souligne le rôle joué par les sectes
(L’éthique protestante, p. 78, p. 103, surtout
p. 151, pp. 163-167 et p. 186).
[(18)]
Voir notamment Demsetz (1967) et
Opp (2001).
[(19)]
Il convient de faire remarquer ici que
l’on peut avancer que la démocratie est le
régime qui maximise le plus les utilités individuelles et collectives, à la suite des théoriciens
de la démocratie libérale tels Bentham (1789)
et Mill (1861) (voir à ce sujet Cherkaoui,
2001). Dans ce cas, la rationalité instrumentale
revient dans l’explication. Mais, en dernière
instance et comme le montre Schumpeter, cela
relève d’une valeur ultime.
[(20)]
En dehors de certains exemples
empruntés à des travaux d’historiens, le plus
clair des données d’Axelrod (1984) auquel
Coleman (Foundations, p. 254 et note 8) se
réfère sont engendrées par des simulations du
jeu itératif du dilemme du prisonnier.
[(21)]
La littérature sociologique est riche en
exemples de diffusion des normes ; elle n’offre
guère d’exemples d’émergence sans doute
parce que celle-ci suppose des observations
historiques de longue durée que le sociologue
empiriste ne peut effectuer. Voir à ce sujet
l’article d’Opp (2001).
[(22)]
Nous avons montré ailleurs
(Cherkaoui, 2003b) que les théories de la
frustration ne prétendent pas rendre compte de
la révolution par le seul mécanisme de la
frustration relative et que l’explication que
Tocqueville propose de ce macrophénomène
relève d’une toute autre logique.