2003
Revue française de sociologie
La pièce manquante de la sociologie du choix rationnel
[*]
Olivier Favereau
Université Paris X-Nanterre 200, avenue de la République – 92001 Nanterre cedex
Le projet colemanien est de re-socialiser le choix rationnel, tout en maintenant des
connexions micro-macro aussi opérationnelles qu’en économie. Le modèle général des
Foundations soit rend compte des normes mais l’organisation sociale s’efface, soit remet
celle-ci au premier plan (sous la forme réduite de la distribution du capital social) mais
n’engendre plus assez de normes. Un travail parallèle de simulation donne à penser que le
problème vient de la rationalité elle-même : simplement calculatoire, alors que seule une
rationalité interprétative pourrait prendre en considération des objets collectifs. Ce changement exigerait que l’acteur rationnel eût accès à un langage moins sommaire : intensionnel
et non plus extensionnel.
Coleman’s project is to resocialize rational choice while keepingmicro-macro connections as
operational as they are in economics. The general model of the Foundations either accounts for
norms while effacing social organization, or highlights social organization (in the reduced form
ofsocialcapitaldistribution)whilefailingtoengendersufficient norms. Alater simulationmodel
suggests that the problem is intrinsic to calculative rationality: only with interpretive rationality
cancollectiveobjectsbetakenintoaccount. Thisshift wouldrequiretherational actortospeakin
less cursory terms, to use intensional rather than extensional language.
Colemans Absicht ist es, die rationale Wahl zu resozialisieren und gleichzeitig Verbindungen
Mikro-Makro beizubehalten, die ebenso wirksam wären wie in der Wirtschaft. Das allgemeine
Modell der Foundations erklärt entweder die Normen bei gleichzeitiger Vernachlässigung der
sozialen Organisation, oder setzt die soziale Organisation in denVordergrund (in der reduzierten
Form der Verteilung des sozialen Kapitals) und verfügt damit nicht mehr über ausreichende
Normen. Ein später entwickeltes Simulationsmodell läßt vermuten, daß das Problem aus der
Rationalität selbst entsteht, das heißt eine kalkulatorische, während nur eine interpretative Rationalität kollektive Objekte berücksichtigen könnte. Dieser Wechsel würde voraussetzen, daß der
rationale Akteur eine mehr entwickelte Sprache spricht: intentional statt extensional.
El proyecto colemaniano es re-socializar la elección racional manteniendo al mismo tiempo
las conexiones micro-macro tan estratégicas como en economía. El modelo general de las Foundations explica sea: las normas aunque la organización social desaparece, sea lo pone en primer
plano (bajo la forma reducida de la distribución del capital social) aunque sin engendrar suficientes normas. Un modelo posterior de simulación hace pensar que el problema proviene de la
racionalidad en sí-misma : simplemente calculatriz, mientras que solo una racionalidad interpretativa podría considerar los objetos colectivos. Este cambio exigiría que el actor racional exprese
un lenguaje menos somero: intencional y ya no mas extencional.
« Car vous avez besoin d’une étendue
que le langage seul en vous délivre. »
A. de Saint-Exupéry, Citadelle, XI
Le projet colemanien de refondation du langage théorique de la sociologie
Les années quatre-vingt ont été consacrées par James Coleman à un projet
de refondation de la théorie sociale à partir du postulat du choix rationnel,
dans une perspective qui appelle la plus grande attention des économistes – de
tous les économistes : les économistes orthodoxes du courant dominant
(mainstream) par ce en quoi ce projet entend ressembler au leur, les économistes hétérodoxes par ce en quoi ce projet entend aussi s’en différencier.
Au Congrès annuel de l’Association des économistes américains, en
décembre 1983, James Coleman avait commencé d’ouvrir quelques pistes sur
« la façon la plus fructueuse d’incorporer l’organisation sociale dans la
théorie économique ». Il concluait : « Il ne s’agit pas d’abandonner la conception de l’action rationnelle des individus, mais de changer les hypothèses
organisationnelles qui traduisent l’action individuelle en action collective ou
systémique. » (1984, p. 88). Certes, précisait-il, le marché est un puissant
« moteur d’agrégation » (micro-to-macro engine), mais les économistes
eux-mêmes ont démontré son inefficacité pour les biens publics ou le choix
social, et dans le cas de la confiance, le travail d’identification du mécanisme
micro-macro pertinent n’a pas encore commencé.
Deux ans plus tard, il intervient dans une conférence sur le « Choix
rationnel » qui regroupe des économistes et des psychologues, intéressés par
les résultats d’économie ou de psychologie expérimentale pour défendre la
thèse, paradoxale devant ce public, que la théorie économique aurait plus à
gagner en mettant davantage de structure (sociale) dans le passage
micro-macro plutôt que davantage de structure (psychologique) dans le choix
rationnel. De façon très friedmanienne
[1] (ou beckerienne), il n’ignorait pas
les faiblesses descriptives du modèle micro mais il estimait qu’en plus de ses
vertus normatives, ce modèle demeurait « adéquat pour la plupart des
problèmes de théorie économique, en tant que théorie descriptive » (1987,
p. 184). Indiscutablement, le projet était sur les rails et il n’était plus temps de
faire place aux doutes quant au réalisme du modèle standard de choix
rationnel.
La contribution de James Coleman au numéro mixte sociologie/économie
de l’American journal of sociology, en 1988, témoigne de la rapidité avec
laquelle le projet va se concrétiser : la notion de « capital social », à travers
trois de ses avatars (« obligations et attentes, canaux d’information, et normes
sociales ») sert d’« outil conceptuel », et de première illustration, pour
« introduire de la structure sociale dans le paradigme de l’action rationnelle ».
Les propositions centrales de cet article novateur seront plongées dans un
ensemble plus vaste et plus ambitieux qui forme la Partie II des Foundations :
une théorie générale des normes – sans nul doute le cœur théorique de
l’ouvrage, publié en 1990. La même année, James Coleman se livre enfin à un
exercice de simulation, qui a le grand mérite de retraduire cet ambitieux projet
théorique dans un modèle opératoire réduit, d’une remarquable netteté.
Telles sont les principales étapes et références du projet colemanien qu’il
me faut maintenant introduire plus précisément. L’article de 1988 est très
clair : face aux deux grandes traditions de recherche en sciences sociales,
l’individualisme méthodologique qui part de l’individu optimisateur et égoïste
pour construire le niveau macro, et le holisme méthodologique qui fait de
l’individu un être mû par « des normes sociales, des règles et des obligations » (1988, p. 95), le moment est venu de développer une « orientation
théorique » qui parte du premier pour assimiler une partie du second. James
Coleman est parfaitement averti, à travers les tentatives d’assimilation antérieures à la sienne, des deux risques inhérents à ce genre d’entreprise : risque
de « pastiche »
[2], c’est-à-dire d’addition de variables ad hoc dans un corpus
jusque-là homogène, risque de « miniature »
[3], c’est-à-dire de multiplication de micro-analyses sans déboucher sur les macro-propositions qui font la
force des économistes. S’il faut re-socialiser le contexte décisionnel de
l’homo economicus, ce n’est pas seulement pour rendre mieux compte de ses
actions individuelles ou de l’évolution des organisations économiques (ce à
quoi lui paraît se limiter la critique du nouvel institutionnalisme économique
par Granovetter, à travers la méthodologie de l’« embeddedness »), mais c’est
aussi pour accroître l’intelligibilité des organisations proprement sociales. Le
choix rationnel ainsi re-socialisé ferait retour sur cet environnement socioculturel, pour contribuer à l’expliquer, au lieu de le laisser fonctionner comme
une variable indépendante. Pour le dire (trop) simplement, il s’agit de corriger
non plus seulement le « rational choice » par l’« embeddedness », mais aussi
l’« embeddedness » par le « rational choice ».
On peut affirmer, sans complaisance aucune, qu’un tel projet recueillerait,
dans les années 2000, parmi les économistes, un assentiment plus large encore
que lorsqu’il fut formulé, au seuil des années quatre-vingt-dix. Il reprend en
effet le postulat du choix rationnel, majoritairement accepté par les économistes, tout en l’appliquant de façon plus souple, plus flexible, avec un environnement richement structuré en données sociales, culturelles, politiques,
qu’il essaie en même temps d’endogénéiser.
C’est justement pourquoi les obstacles auxquels me semble se heurter ce
projet sont tellement révélateurs. Nous verrons comment la puissante machinerie que James Coleman a conçue pour relier « choix rationnel », « normes »
et « organisation sociale » finit par se bloquer d’elle-même, lorsqu’on la met
en mouvement. Tout se passe comme s’il manquait une pièce, ou une composante essentielle, dont il était impossible de repérer l’absence, avant le travail
d’extension, de généralisation et de socialisation du paradigme du choix
rationnel, auquel James Coleman a voué les dernières années de sa vie.
Ma thèse sera que la « pièce manquante » est le langage. Nous serons en
effet conduits à la conclusion que la nouvelle variable « organisation
sociale », au lieu d’enrichir la théorie du choix rationnel, la fait imploser : la
théorie du choix rationnel est incapable de « parler » d’organisation sociale,
tout simplement parce que l’homo rationalis, conçu comme une machine à
calculer, est, lui-même, incapable de « parler ».
Plus précisément, cette thèse va consister en trois propositions (et trois
définitions) interdépendantes. D’abord les propositions : si Coleman ne
parvient pas au bout de son projet, et si la sociologie du choix rationnel
échoue, me semble-t-il, à intégrer « l’organisation sociale », c’est parce que
1) le concept de choix rationnel emprunté aux économistes (à savoir une capacité de calcul) est inapte au traitement de tout objet « collectif », car 2) le traitement d’un objet collectif requiert le « langage », or 3) le langage requiert
que le concept de choix rationnel subsume la capacité de calcul sous une
capacité d’« interprétation ».
Dans ces propositions, trois termes sont à définir : « langage »,
« collectif », « interprétation ». Ce cahier des charges aurait de quoi décourager l’économiste le plus présomptueux. Heureusement nous allons pouvoir
nous contenter de définitions minimales, parce que l’espace intellectuel où se
déploie « l’orientation théorique » de Coleman, et qui cantonne la rationalité
dans l’ordre du calcul, va me permettre d’emprunter les catégories, taillées à
la serpe, de la logique formelle.
Commençons par « langage ». Le lecteur attentif des Foundations aura
peut-être été choqué par l’affirmation que le langage est absent de la socio-logie du choix rationnel de Coleman ; il serait en droit de citer les pages
consacrées au rôle de la « légitimité » à propos des normes, ou mieux encore
au rôle des « commérages » (gossip) à propos des réputations. Je vais, de fait,
corriger mon diagnostic, mais dans un sens qui n’implique aucun repentir,
compte tenu de ce qu’est le « langage ordinaire » : cette sociologie suppose
moins l’exclusion de toute forme de langage que la forme exclusive (typique
du positivisme logique !) d’un langage isomorphe
[4] au monde. Dans les
termes de la logique formelle, le langage est dit « extensionnel ». Il mobilise
le principe d’extension ou d’extensionalité, selon lequel deux ensembles qui
comportent les mêmes éléments sont identiques. En revanche, « les partisans
de la compréhension, ou intension, exigent davantage. Identiques en extension, l’ensemble des nombres impairs compris entre 4 et 8, et celui des
facteurs premiers de 35 ne le sont pas en compréhension, parce qu’ils correspondent à des concepts différents. Le point de vue de l’extension est celui qui
se prête le mieux au calcul mathématique » (Vax, 1982, pp. 28-29 ; [en italiques dans le texte]).
Passé à travers le tamis du principe d’extension, il ne reste du langage
qu’une collection d’étiquettes posées sur les objets d’une réalité extérieure,
qui pourrait se définir indépendamment de celui-ci : le langage peut « seulement » dire le vrai ou le faux sur le monde, ce qui n’est pas si mal, mais il ne
contribue pas à le façonner, à le transformer, à l’agrandir – bref à faire œuvre
créatrice, comme aurait pu dire cet adversaire implacable du positivisme
logique que fut Popper
[5]. On aura l’occasion de souligner, en conclusion,
que cette « neutralité » du langage, dans la sociologie du choix rationnel,
rejoint étonnamment la « neutralité » de la monnaie, dans l’économie du
choix rationnel. La conjonction de ces deux neutralités scelle une méthodologie de recherche en sciences sociales profondément instrumentaliste, dans la
lignée du positivisme logique
[6].
Quant aux deux autres termes, au niveau de cette introduction, il suffira,
pour l’intuition du lecteur, d’indiquer d’une part qu’un « collectif » est une
entité qui ne se définit qu’en intension (c’est un concept, et pas seulement une
collection d’individus) ; d’autre part, qu’alors que le calcul revient à choisir
un élément dans un ensemble défini en extension (c’est-à-dire comme une
collection d’éléments)
[7], l’« interprétation » implique de construire, par
intension, l’ensemble au sein duquel on devra choisir un élément. En temps
utile, nous adopterons des caractérisations plus riches et plus sophistiquées.
Muni de ces définitions, il nous faut enfin introduire la différence entre
projet et modèle(s) colemanien(s), pour pouvoir expliciter complètement le
contenu de la thèse et la méthode d’argumentation. On l’a déjà laissé
entendre, Coleman propose deux modèles : un modèle général, développé
dans les chapitres 10,11 et 12 des Foundations, et un modèle appliqué, qui a
servi de support à des travaux de simulation, publiés la même année que les
Foundations
[8]. Je m’attacherai, dans une première partie, au modèle général
et, dans une seconde, au modèle appliqué.
Le résultat du modèle général est essentiellement négatif : le projet de
socialisation du choix rationnel n’aboutit pas, en raison de la nature même du
choix rationnel, tel qu’il est conceptualisé dans la tradition à laquelle
Coleman entend se rattacher. C’est le modèle appliqué qui va permettre de
formuler une hypothèse positive sur ce qui manque au choix rationnel : l’aptitude à qualifier des appartenances collectives, laquelle suppose le langage, un
langage qui ne soit pas seulement extensionnel ou calculatoire, mais aussi
intensionnel ou interprétatif.
Le projet colemanien – s’il faut risquer une conclusion – appelle donc
d’autres types de modèles, qui devraient être cherchés à la jonction d’un
certain type de structuralisme (en termes de réseaux) et d’un certain type
d’individualisme (en termes de conventions).
Le modèle général colemanien et le langage de la rationalité calculatoire
Dans les chapitres 10,11 et 12 des Foundations, Coleman se propose de
rendre compte à la fois de la fonction et de l’émergence des normes
[9], en
évitant le double écueil du fonctionnalisme, propre à une certaine sociologie,
et du réductionnisme, propre à la théorie économique néoclassique. La
première condition à l’existence d’une norme est la présence d’une externalité, c’est-à-dire d’un événement (qui peut être une action) entraînant des
conséquences, soit positives, soit négatives, pour des acteurs qui n’en ont pas
le contrôle. Il peut alors s’établir un marché spontané des « droits de
contrôle », auquel cas une norme serait inutile. Le raisonnement est ici
emprunté à Coase (1960) : s’il n’y a pas de coût de transaction et si le bénéfice retiré de l’annulation de l’externalité (supposée négative) par les
« victimes » dépasse le bénéfice de l’externalité pour ses auteurs, il y a une
transaction mutuellement profitable, où il est indifférent que ce soit les
victimes qui « dédommagent » les auteurs, ou que ce soit les auteurs qui
indemnisent les victimes, de sorte que la répartition des droits est sans importance. Naturellement ce cas n’est pas le plus fréquent – mais il est intéressant
de noter au passage que les normes ne sont jamais que des solutions de second
rang, par rapport à l’échange marchand. C’est donc en l’absence de marché
pour les droits de contrôle qu’apparaît la « demande de norme ».
Cette demande ne se concrétisera que si une condition supplémentaire est
vérifiée, assurant que le « problème de passager clandestin d’ordre deux » est
rationnellement résolu. En termes clairs, il faut que « les bénéficiaires de la
norme, agissant rationnellement, parviennent soit à partager efficacement les
coûts d’application des sanctions pour les acteurs déviants, soit à engager des
sanctions d’ordre deux à l’encontre des bénéficiaires, suffisantes pour inciter
un ou plusieurs d’entre eux à sanctionner les acteurs déviants » (Foundations,
p. 273). Moyennant la satisfaction de ces deux conditions, l’existence des
normes est garantie par une sorte d’analyse coûts-avantages généralisée (dont
le principe est emprunté aux économistes néoclassiques, sans recourir à leur
formalisme mathématique) : l’obéissance aux normes « résulte simplement de
l’application du principe de la maximisation de l’utilité sous différentes
contraintes » (ibid., p. 286).
Avouons-le sans la moindre malice : tout cela est de l’excellente économie,
quoique passablement orthodoxe, mais plutôt plus élégante et plus intuitive,
avec, de surcroît, le mérite de viser un objet jusque-là rebelle à l’analyse
économique : les normes en tant que règles multilatérales, au-delà du cas
particulier (privilégié par la nouvelle microéconomie
[10]) où l’analyse se
restreint aux « contrats », c’est-à-dire aux règles bilatérales, issues d’un
accord de volontés privées.
Le seul reproche qu’un économiste puisse se permettre d’adresser à ce
modèle, si son exposé s’arrêtait là, c’est qu’il est bien peu fidèle au projet de
son auteur : en effet, où se trouve donc « l’organisation sociale » qu’il s’agissait d’incorporer à la théorie du choix rationnel ?
C’est la notion de « capital social » qui va faire revenir les exigences du
projet, à l’intérieur du modèle. « Le capital social se définit par sa fonction.
Ce n’est pas une entité particulière, mais une variété d’entités différentes,
présentant deux caractéristiques communes : elles consistent toutes en quelques aspects d’une structure sociale, et elles facilitent certaines actions des
individus qui sont dans la structure » (Foundations, p. 302 ; 1988, p. 98).
Coleman va sélectionner trois manifestations de cette variable multi-dimen-sionnelle : 1) les obligations et attentes réciproques, qui autorisent les
membres d’une structure à se montrer confiants dans l’aide qu’ils peuvent
solliciter/recevoir les uns des autres ; 2) l’accès à des détenteurs d’informations, qui font gagner du temps et économiser de l’attention ; 3) l’existence de
normes sociales, qui stabilisent les anticipations sur le comportement d’autrui
et garantissent certaines formes de coopération.
Cette énumération, on le voit, comporte un trait singulier. Nous sommes
partis des normes, avec le projet de les arracher à une sociologie par trop
holiste
[11] pour les réintégrer dans une sociologie du choix rationnel ; en un
sens, nous avons trop bien réussi, puisqu’il n’y a plus guère de trace de l’organisation sociale, et c’est pourquoi nous introduisons l’idée (peu discutable
dans son principe) que divers aspects de la structure sociale peuvent constituer une ressource productive pour des agents rationnels, à tout le moins
certains d’entre eux : un de ces aspects consiste précisément dans les normes !
En réalité, il n’y a là aucune faute de raisonnement. Coleman doit éviter le
double écueil du pastiche et de la miniature. La notion de capital social, d’une
part, vient naturellement enrichir la mécanique des choix individuels rationnels, sous la forme d’une ressource supplémentaire, dans les programmes de
maximisation de l’utilité – voilà pour le risque de pastiche ; d’autre part,
fournit un raccourci efficace dans « la fabrication de la transition micromacro, sans avoir à élaborer les détails socio-structurels à travers lesquels elle
s’opère » (Foundations, p. 305 ; 1988, p. 101) – voilà pour le risque de miniature.
Dès lors, même en l’absence d’une formalisation explicite de la structure
sociale, nous disposons d’un modèle conceptuel complet : la structure sociale
peut se projeter dans les différentes variétés de capital social ; celles-ci
peuvent être intégrées aux calculs d’utilité qui structurent les choix rationnels
des individus ; il ne reste plus qu’à se demander si l’addition et l’interaction
de tous ces choix reproduisent bien, sinon la forme structurelle de l’organisation sociale (objectif démesuré), du moins sa forme réduite
[12] que constituent les variétés de capital social (objectif nettement plus réaliste).
Je vais maintenant distinguer deux cas – et commencer à dessiner
l’impasse dans laquelle s’enferme le modèle colemanien, lorsqu’on le met en
mouvement.
Le premier cas est celui où le modèle produit une solution qui a la vertu de
pouvoir se reproduire : il y a un « point fixe »
[13], dans la chaîne qui va du
capital social (notamment les normes) vers les choix individuels rationnels et
de ceux-ci vers le capital social initial (donc les normes). C’est un succès pour
le modèle, mais qui va se payer très cher pour le projet. D’abord la nécessité
de remonter du capital social à l’organisation sociale se fait moins pressante ;
ensuite l’enrichissement par le sociologue de l’économie du choix rationnel se
réduit à peu de chose, car dans ce cas, le recours du sociologue au vocabulaire
des « droits » et du « consensus » ou de la « légitimité » (introduit pourtant
dès le chapitre 3 des Foundations) devient essentiellement rhétorique : nous
sommes à l’intérieur d’une logique purement calculatoire des intérêts individuels, qui se suffit à elle-même.
Le deuxième cas est celui où le modèle ne dégage pas de solution d’équilibre : il n’y a pas de point fixe. Les choix individuels ne reproduisent pas le
contexte social qui les a inspirés. Ce n’est pas forcément un échec du modèle,
même si celui-ci doit clairement être complété, d’abord par une analyse des
conditions qui empêchent la reproduction (cette fois il est indispensable de
remonter du capital social vers l’organisation sociale), ensuite par une
description des scénarios d’évolution possible. Coleman s’engage effectivement dans cette direction.
La recherche de scénarios possibles nécessite de développer des points
demeurés jusque-là implicites, par exemple l’opposition, parmi les trois
variétés de capital social, entre celles qui correspondent à des ressources
appropriables (les « relations » en langage vulgaire)
[14] et celles qui
renvoient à des ressources intrinsèquement collectives (le degré de coopération dans la structure sociale). Les normes relèvent, pour l’essentiel, de la
seconde catégorie, laquelle s’apparente étroitement à la famille des biens
collectifs (public goods), c’est-à-dire des biens dans lesquels des individus
rationnels auront naturellement tendance à sous-investir, selon un mécanisme
bien connu des économistes. Au contraire, les individus rationnels sont incités
à entretenir soigneusement leur capital de relations, en rendant service à ceux
qui pourraient leur rendre service. Cette opposition rend le pronostic foncièrement pessimiste quant à la possibilité de rétablir un point fixe, tout au moins
pour ce qui concerne les normes – mais n’étaient-elles pas, et à juste titre,
l’objet de toute l’attention analytique de Coleman, dans l’accomplissement de
son projet ? Pis encore, en s’avançant dans cette direction, le modèle a un
effet destructeur sur la pertinence du projet. Le diagnostic que permet de
porter ce modèle sociologique du choix rationnel identifie parfaitement la
source unique du problème : ce n’est ni plus ni moins que le choix rationnel
lui-même, du moins tel qu’il est repris par Coleman à la tradition néoclassique
de l’individualisme méthodologique.
La conclusion du modèle général est impressionnante, encore qu’informulée : la limite infranchissable à laquelle se heurte la mobilisation théorique
du choix rationnel en tant que cause principale de l’existence des normes, ce
sont ses conséquences intrinsèques
[15] !
On s’attendrait ici que le recours aux « droits » et à la « légitimité » vînt au
secours de la logique défaillante des intérêts individuels. Mais cela n’est pas
possible, en raison de la définition de ces termes retenue par Coleman. Le
« droit », pour un individu, de mener une action se fonde sur l’absence de
contestation (dispute) de la part des autres individus, qu’affecte cette action :
« les droits impliquent un consensus intersubjectif » (Foundations, p. 50).
D’où vient donc ce consensus ? Il ne vient ni du droit, analysé d’ailleurs
comme une pure contrainte (ibid., p. 49), ni d’une référence à ce qui est juste
(ibid., p. 53), mais du même jeu d’intérêts (et/ou de pouvoir) que les normes
(ibid., p. 52)
[16] ! En somme, alors que, dans le premier cas, « droits » et
« légitimité » étaient inutiles, dans le second cas, où leur utilité serait
évidente, ils sont inopérants par définition. S’il y a « droit », c’est qu’il n’y a
pas « dispute » ; s’il y a « dispute », c’est qu’il n’y a pas « droit ». Pourtant on
aurait pu penser qu’une « dispute » entraînerait l’ouverture d’un débat, où se
confronteraient arguments et justifications. Mais en écartant délibérément
toute référence juridique ou éthique, parce qu’il convient de rester strictement
à l’intérieur d’une rationalité individuelle calculatoire et non coopérative
[17], le sociologue du choix rationnel (tout comme son collègue économiste) fait fi de l’intense activité discursive qui entoure les normes, dans nos
sociétés, et limite strictement la compétence langagière de l’homo rationalis à
la formulation des intérêts individuels
[18].
Particulièrement instructif est le bref paragraphe consacré à la « légitimité » des règles (Foundations, pp. 287-289 ; voir aussi p. 293). Il s’ouvre sur
une étonnante concession (« Il se peut que toute acceptation [d’une norme
contraire à l’intérêt immédiat] ne soit pas justiciable de la théorie du choix
rationnel, dans sa formulation courante » [italiques rajoutées par moi]), et
poursuit en exhibant des cas de figure où la notion de « légitimité » se dissout
entièrement dans la logique de l’intérêt individuel bien compris. Un peu plus
loin, il s’interdit d’assimiler la « légitimité » d’une norme à son inculcation,
sous le motif que cette dernière, qui repose sur l’intériorisation d’un système
de sanctions des déviations par rapport à la norme, est autrement plus puissante que celle-là
[19]. Hors de l’intérêt individuel, point de salut !
Le langage de la rationalité calculatoire n’a pas d’autonomie par rapport à
la réalité des intérêts individuels : il l’exprime (position du sociologue) ou il
la dissimule (position de l’économiste)
[20], il ne saurait la transformer, ni la
déplacer, ni la dépasser
[21]. Le modèle colemanien ne parvient pas à
résoudre les problèmes qu’il réussit néanmoins à poser.
On comprend que Coleman ait souhaité remonter du capital social vers
l’organisation sociale pour sortir de l’impasse, ou, en tous cas, pour en
explorer les recoins. D’où vient cette étrange propriété du choix rationnel qui
bride son propre pouvoir d’explication ? Évidemment telle n’est pas la question que pose Coleman – mais ce n’en est pas moins celle à laquelle il va
répondre, à travers les éléments de reconstitution de l’organisation sociale,
esquissés dans l’article de 1988 et le chapitre 12 des Foundations, puis repris,
précisés, généralisés et systématisés dans l’exercice de simulation publié
l’année même de la parution des Foundations.
Ils sont au centre de la seconde partie.
Le modèle appliqué de Coleman et le langage de la rationalité interprétative
Dès son article de 1988 (pp. 105-109), repris et étendu au sein des Foundations, Coleman avait posé quelques jalons dans la perspective de remonter du
capital social vers l’organisation sociale, suggérant que le système de sanctions externes sur lequel repose son modèle général d’émergence et de fonctionnement des normes est conditionné par le degré de clôture des réseaux
sociaux dans lesquels évoluent les individus concernés. Un réseau ouvert
verra très difficilement s’installer un contrôle mutuel des individus, tandis
qu’un réseau fermé est une condition nécessaire à la mise en place d’un tel
mécanisme – nécessaire mais pas suffisante, en raison de la nature de biens
collectifs de la plupart des normes de coopération. On sait que le dilemme du
prisonnier est le type de jeu qui structure les interactions sous-jacentes au
problème de fourniture des biens collectifs
[22].
Coleman va donc élaborer (et publier en 1990) un modèle de simulation,
pour explorer les conséquences d’une variation du degré de clôture des
réseaux sociaux sur les comportements de coopération (inversement : de
défection) d’individus rationnels, dans une structure d’interaction de type
« dilemme du prisonnier » (répété). Chaque individu se remémore l’identité
de ceux avec lesquels il a interagi, lors des « m » dernières interactions,
gardant en mémoire le comportement de son vis-à-vis lors de la dernière interaction, et le sien lors de l’interaction précédant cette dernière. Un vis-à-vis
non identifié est un « étranger », un vis-à-vis identifié est une « nouvelle
connaissance » (s’il y a eu une interaction commune dans les m précédentes)
ou une « vieille connaissance » (s’il y en a eu au moins deux) : on peut donc
différencier jusqu’à trois types de stratégie. Par exemple, choisir la défection
avec un étranger + choisir la coopération [défection] avec une connaissance,
nouvelle ou ancienne, si à l’interaction précédente, elle a choisi la coopération
[défection], à moins que, dans le cas d’une vieille connaissance, on ait choisi
la défection à l’interaction encore précédente, ce qui rendrait excusable la
défection de l’autre, à l’interaction qui suit. Par ailleurs, on peut faire varier le
nombre d’individus dans le réseau (de 3 à 10).
En fonction de ces divers paramètres, Coleman se livre à trois séries de
simulation
[23], dont le résultat d’ensemble semble corroborer les intuitions
du modèle général : « Ces résultats montrent […] que le degré de fermeture
de la structure sociale peut affecter fortement les actions dans une population
fixe et encore plus fortement la répartition entre ceux qui coopèrent avec les
étrangers et ceux qui les exploitent » (Foundations, p. 268). D’une façon
générale, en effet, plus s’élève le nombre d’individus avec lesquels on est
susceptible d’interagir, plus est faible le pourcentage d’équilibre des individus coopératifs.
Il n’est pas utile de détailler davantage le dispositif expérimental de
Coleman, et l’on peut tout à fait accepter la conclusion que le modèle
appliqué confirme le modèle général. Justement, si le premier confirme le
second, se trouve à nouveau confirmée (et sans doute aggravée) la discordance entre le modèle et le projet. N’avons-nous donc progressé en rien ? Au
contraire, l’extrême netteté du modèle de simulation (et sur ce point tout
économiste saluera ici l’expertise technique du sociologue) va faire surgir une
information nouvelle et cruciale, un début de réponse à la question qui a
conclu la première partie de notre investigation. Notre perplexité d’alors sur
la valeur explicative du choix rationnel (qui se retourne in fine contre
lui-même) va se transformer presque naturellement en une conjecture précise
sur la « pièce manquante » de cette sociologie du choix rationnel – de ce point
de vue, plus féconde que l’économie du choix rationnel, parce qu’elle au
moins est porteuse d’un projet de refondation, poussant en quelque sorte le
choix rationnel au-delà de lui-même…
Commentons, en premier lieu, la construction du modèle de simulation.
Coleman prend soin de préciser qu’il entendra par norme la prescription ou la
proscription d’une action, appuyée sur des sanctions externes, à l’exclusion de
toute sanction interne (c’est-à-dire intériorisée). Admettons provisoirement
cette exclusion. Ensuite Coleman introduit ce qu’il appelle une « convention
terminologique » : « Bien qu’il puisse m’arriver d’utiliser à la fois le terme
“norme” et le terme “sanction”, je ne veux signifier par “norme” rien de plus
que l’ensemble des sanctions qui agissent pour diriger le comportement en
question. » (Foundations, pp. 250-251). Comme le souligne Majewski, dans
le « comment » qui suit l’exposé du modèle, cette caractérisation purement
comportementale (et même béhavioriste) des normes manque ce qui définit
précisément la normativité, à savoir cette forme de réflexivité qui fait que
l’existence d’une règle ne s’épuise pas dans l’existence d’une régularité de
comportement, car la règle doit être suivie (ou non) en tant qu’elle est une
règle
[24]. Cette critique a une incidence directe sur la question du langage,
puisque la reconnaissance d’une règle comme règle nécessite, dans la
quasi-totalité des cas auxquels on peut penser, une énonciation langagière
[25] et cette opération mobilise des capacités cognitives d’ordre interprétatif, plutôt que calculatoire. Néanmoins, cette critique est peut-être
injuste, dans la mesure où toute entreprise de modélisation se heurte à des
contraintes techniques lourdes. Ce n’est pas le cas de la critique qui suit.
Commentons donc, en second lieu, les déductions de ce modèle appliqué.
Ainsi la « structure sociale d’interaction » a un impact décisif sur le type de
comportement (coopératif ou non coopératif) que l’individu rationnel doit
s’attendre à rencontrer en face de lui – or selon le type de comportement, les
« pay off » pour cet individu rationnel vont changer du tout au tout. Par conséquent, dans la stricte mesure où le modèle se présente comme correct, il rend
incompréhensible que des individus prétendument rationnels et calculateurs
n’intègrent pas, dans leurs anticipations et dans leurs préférences
[26], cet
objet nouveau qu’est le collectif qu’ils forment avec leurs congénères. Autrement dit la rationalité calculatoire elle-même, sauf à se contredire, demande
d’aller au-delà de ce qui la définit, vers une rationalité plus vaste. Et l’on
pressent un possible paradoxe, car aller au-delà des limites du calculatoire,
c’est aussi se contredire pour une rationalité calculatoire !
Pour avancer face à cette série d’interrogations, la solution la plus pragmatique consiste à « essayer » tout simplement de faire rentrer des objets collectifs telles la « structure sociale d’interaction » ou « l’organisation sociale »
dans la fonction d’utilité, donc dans la rationalité – et à voir le résultat. Ce
sera la première étape : nous découvrirons que cette opération est beaucoup
plus problématique que prévu. Dès lors, dans une seconde étape, nous
« essaierons » cette fois de relier ces difficultés à la nécessité de passer d’un
langage extensionnel à un langage intensionnel : nous découvrirons que cette
opération n’est pas artificielle, comme on aurait pu le craindre.
- Pourquoi donc ne pas enrichir la rationalité individuelle en ajoutant,
dans les arguments de la fonction d’utilité, des variables collectives, comme
par exemple le degré de coopération, à côté des variables privées usuelles,
comme par exemple la consommation ou le loisir ? On ressent immédiatement
une certaine gêne à mettre sur le même plan la préférence pour un collectif
plus coopératif et celle pour un pouvoir d’achat supérieur. Si l’on explicite les
différentes composantes de cette impression d’embarras, voire de cette intuition d’incohérence, on peut en repérer au moins quatre :
- La préférence pour un type de collectif ne se réduit pas aux conséquences des relations avec ce collectif sur les arguments usuels, privés, de la
fonction d’utilité, il s’y ajoute, indépendamment et au-delà de ces conséquences, une considération sur la nature des ces relations
[27].
- Il est délicat, voire impossible, de séparer les préférences pour une
société (par exemple) moins inégalitaire ou plus démocratique de toute considération normative ou éthique, alors que cette neutralisation normative ne
pose généralement pas de problème, en ce qui concerne les choix entre navets
et carottes !
- Non seulement la marge de manœuvre mais le contenu de la liberté de
l’acteur ne sont pas du même ordre, s’agissant de préférences pour les
voitures vertes ou pour une organisation sociale (par exemple) solidaire :
liberté-autonomie ici, liberté-responsabilité là
[28]. L’acteur qui préfère vivre
dans un monde plus coopératif ne peut en rester à un comportement non
coopératif, sauf à être totalement inconséquent : oui ou non, souhaite-t-il
sortir du mode prévalent de rationalité ? Le problème a une parenté certaine
avec la question des préférences sur les préférences et/ou celle des préférences lexicographiques
[29].
- Préférer plus à moins ne se mesure pas aussi facilement, s’agissant de
quantités consommées et de qualités du collectif. Comment instrumentaliser
la proposition « je préfère une société plus juste à une société moins juste » ?
- Par rapport à ces quatre complications, on comprend mieux les vertus
pratiques mais aussi les limites radicales de la réduction de la variable « organisation sociale » à la variable « capital social » : la seconde est peut-être ce
qui reste de la première, quand on a décidé d’ignorer toutes ces difficultés et
de mettre rigoureusement sur le même plan arguments privés et arguments
collectifs dans la fonction d’utilité.
- Ces difficultés s’éclairent-elles, si on les rapproche du type de langage
sous-jacent à la rationalité calculatoire du modèle colemanien ? La réponse
est affirmative et, en vérité, va bien au-delà : il est impossible d’en rester à un
langage extensionnel – et indispensable d’en venir à un langage intensionnel,
si l’on veut saisir, dans la rationalité individuelle, un objet collectif. Trois
raisons à cela, qui sont autant de spécifications de l’« intensionnel » :
- Un collectif ne se définit pas comme un ensemble d’individus (ce qui
correspondrait au principe d’extension) mais comme une structure sur cet
ensemble : c’est donc un concept, plutôt qu’une énumération ; cette première
manifestation d’intensionnalité de tout objet collectif peut se résumer ainsi : il
faut le dire pour le voir. Un collectif, plus encore qu’un objet de la nature
physique, ne se perçoit (abstraitement, de surcroît) qu’à la condition d’être
nommé
[30]. Cette fois le langage n’est plus tout à fait isomorphe au monde,
il le précède, il le devance, il l’excède : comment s’interroger sur la démocratie dans un pays ou sur la coopération dans un groupe, sans le langage
adéquat, c’est-à-dire comportant le concept approprié ?
- Nous venons de parler de perception (abstraite) pour les objets collectifs. Cette expression métaphorique doit être remplacée par le terme technique, en logique, d’attitude propositionnelle, et plus précisément par cette
attitude particulière qu’est la croyance. L’acteur concerné par le type de
collectif dira qu’il croit ou qu’il pense que la structure sociale d’interaction
est (par exemple) fermée. Il ne s’agit pas de dévaloriser ce contenu propositionnel mais de prendre conscience d’une propriété, bien connue en logique,
des opérateurs d’attitude propositionnelle : l’opacité référentielle. La substitution de termes singuliers avec la même dénotation, de prédicats avec la même
extension, ou d’énoncés avec la même valeur de vérité, ne préservent plus la
vérité de l’ensemble
[31]. « La façon dont on réfère aux objets, dit très bien
Searle (1995, p. 19), affecte la vérité de l’énoncé. » À nouveau le langage
affirme une certaine indépendance par rapport à la réalité objective. Cette
deuxième manifestation d’intensionnalité de tout objet collectif peut se
résumer ainsi : il faut le croire pour le voir.
- Nous venons d’introduire, pour pouvoir parler d’objets collectifs, une
nouvelle entité, qu’il faut ajouter aux entités habituelles du monde (dans la
terminologie de Popper, les objets matériels et physiques du monde 1 et les
états subjectifs et personnels du monde 2) : les « façons de référer »
[32] à ces
mêmes entités. Mais nous ne pouvons en rester là : après tout il s’agit de
qualifier des collectifs et les individus vont être directement intéressés par le
point de savoir si leur façon de référer aux collectifs est partagée par leurs
congénères. Si c’est le cas (et nous ne dirons rien ici des modalités que revêt
cette accession à l’intersubjectivité), alors le langage a permis d’enrichir
l’équipement ontologique de l’univers des humains, en ajoutant aux mondes 1
et 2, le monde 3, celui des contenus objectifs de pensée. Si ce n’est pas le cas,
on aurait seulement augmenté la population des entités du monde 2. Parallèlement l’équipement cognitif des humains doit être enrichi pour qu’ils soient
aptes au traitement de cette troisième famille d’entités. Nous dirons que leur
rationalité n’est plus seulement calculatoire mais interprétative
[33], en rappelant qu’avait été désignée par-là, dans l’introduction, la capacité de choisir à
la fois un concept et un élément à l’intérieur de l’ensemble défini par le
concept
[34]. On peut maintenant mieux faire comprendre au lecteur pourquoi
nous parlons ici et ainsi d’« interprétation ». Cette expression a un sens précis
en logique formelle : c’est une structure qui consiste dans la spécification
« concrète » des éléments du monde et de leurs relations auxquels s’applique
l’ensemble des formules correctes du système formel. Si toutes ces formules
sont vraies dans cette interprétation, on dit que cette interprétation est un
« modèle » de cet ensemble de formules. Cette définition vaut aussi bien pour
un langage extensionnel que pour un langage intensionnel. Ce qui change,
c’est que la spécification du monde « concret » devra désormais inclure un
double agrandissement de ce qu’il convient d’appeler le monde « concret » :
d’une part, une inclusion de variables de « contexte » où nous pourrons ranger
nos « façons collectives de référer »
[35], d’autre part, une inclusion de
« mondes possibles » associés aux attitudes propositionnelles
[36], individuelles ou collectives, que nous avons décidé d’intégrer pour pouvoir parler
des collectifs. Il me faut enfin surmonter une réticence certaine du lecteur à
penser que nous avons totalement comblé la distance entre la version formelle
du logicien et la version discrètement herméneutique du philosophe du droit.
Voici ce que dit Ricœur, au terme d’un long et minutieux parcours philosophique (rapprochant texte et action) : « Ce qui est à comprendre dans un récit,
ce n’est pas d’abord celui qui parle derrière le texte, mais ce dont il est parlé,
la chose du texte, à savoir la sorte de monde que l’œuvre déploie en quelque
sorte en avant du texte. » (1986, p. 168 ; voir aussi pp. 114-115, pp. 208-211).
En tout état de cause, il doit être clair aux yeux du lecteur que ce n’est pas
avec la seule ressource d’une logique binaire vrai/faux
[37] assise sur les
mondes 1 et 2 que nous explorerons cette « sorte de monde » qu’est le
monde 3. La troisième manifestation d’intensionnalité de tout objet collectif
peut donc se résumer ainsi : il faut l’interpréter pour le croire.
Au terme de cette investigation du langage (intensionnel) comme étant la
pièce manquante de cette sociologie du choix rationnel, deux constats s’imposent. Même si notre enquête est évidemment trop rapide, peut-on espérer que
le lecteur soit au moins convaincu de la très grande difficulté des problèmes
que pose le projet colemanien de greffe de l’organisation sociale sur la théorie
du choix rationnel ? Notre point de vue rétrospectif sur le(s) modèle(s) colemanien(s) et sur les obstacles rencontrés dans la réalisation du projet est que
le langage extensionnel d’une rationalité purement calculatoire ne peut intégrer
les objets collectifs qu’en les désintégrant.
En définitive le projet colemanien pèche par sous-estimation des compétences cognitives de l’individu. Le lecteur pourra penser justement que notre
critique idéalise l’individu en lui prêtant un intérêt pour un objet aussi
macro-économique (ou plutôt macro-social) que l’organisation collective,
dont il n’est au mieux qu’un modeste membre. Dans ce cas, revenons un
instant au modèle de simulation. Un résultat surprenant, non encore
mentionné, est que « des mémoires longues compensent un moindre degré de
clôture dans l’interaction sociale » (Foundations, p. 260) : en augmentant la
valeur de m, l’individu contribue à fabriquer plus de coopération dans le
dilemme du prisonnier répété, parce qu’il est mieux à même de récompenser
des coopérations antérieures ou de sanctionner des défections passées.
Coleman tenait là un levier puissant et original pour illustrer l’aptitude des
individus à tisser du lien social
[38], mais s’il détenait la solution, il lui
manquait le problème.
La concision excessive de notre enquête sur la pièce manquante de la
sociologie du choix rationnel, à travers la dernière figure de l’œuvre de James
Coleman, nous permet ou plutôt nous commande d’ouvrir la discussion par
trois généralisations en guise de conclusion.
1) Il convient d’abord de revenir sur les liens entre le projet colemanien et
le projet de la théorie économique dominante au XX e siècle. Chacun met en
évidence des aspects peu visibles de l’autre. C’est ainsi que l’économie
(néo)classique énonce que la monnaie n’est qu’un voile, neutre à long terme
par rapport à l’économie réelle ; la sociologie du choix rationnel n’énonce pas
mais implique que le langage n’est qu’un voile, posé sur une réalité objective
indépendante, qu’il ne contribue pas à constituer. S’il est difficile de nier que
ces deux programmes rassemblés forment, sous le label « théorie du choix
rationnel » une puissante méthodologie de recherche en sciences sociales, il
n’est pas inintéressant de passer derrière le décor, et de constater que cette
méthodologie tend fondamentalement à dissoudre les institutions sociales – en
tous cas les deux principales : la monnaie et le langage
[39].
Si la thèse défendue ici est correcte, ce que nous donne à voir, à travers son
échec partiel, la tentative audacieuse de James Coleman, c’est l’impossibilité
de penser en toute généralité la coordination entre les comportements, sans
penser la coordination entre les jugements sur les comportements
[40].
L’homo rationalis parle – et s’il parle, il ne peut plus se définir seulement par
le fait qu’il calcule ; il fait plus et mieux : il interprète, et cette faculté d’interprétation est inséparable de la conscience d’appartenir à des collectifs, qu’il
faut identifier, qualifier, critiquer, justifier, transformer. Le paradigme du
choix rationnel ne pourra s’ouvrir de façon cohérente à un certain holisme
méthodologique qu’en s’ouvrant également à la tradition interprétative, ou
herméneutique, en sciences sociales. Pour continuer d’exploiter la référence
au positivisme logique et conclure sur un raccourci approximatif mais
peut-être suggestif pour le lecteur, le « modèle colemanien » correspond à la
philosophie du premier Wittgenstein, quand le « projet colemanien » exigerait la philosophie du second Wittgenstein
[41].
Si nous nous tournons maintenant vers la théorie économique actuelle, son
projet affiché est de rendre compte des organisations et des institutions exclusivement en termes d’arrangements contractuels optimaux destinés à résoudre
les problèmes d’information imparfaite asymétrique : aléa de moralité
(c’est-à-dire tromperie sur une action cachée), anti-sélection (c’est-à-dire
tromperie sur une information cachée). Cette étroitesse de vues sans précédent
sur ce qui caractérise l’individu interagissant avec ses semblables s’éclaire
d’un jour nouveau à la lumière du principe d’extensionalité, que nous avons
reconnu à l’œuvre dans le projet colemanien. L’équivalent dans la théorie
économique est un postulat, jamais discuté parce qu’il touche au cadre constitutif de la théorie de l’équilibre général : il est possible et même sensé de
définir une configuration d’information parfaite symétrique, par rapport à
laquelle sera étudiée la pratique des agents économiques dans le monde réel
dégradé, depuis la chute dans l’incertain et l’asymétrie d’information. De là le
rêve (ou le cauchemar ?) d’une transparence absolue. Un tel postulat est
proprement insensé en tant que caractérisation d’un univers humain, à moins
de rapetisser suffisamment les êtres humains pour les ramener à la hauteur
d’une ontologie où le langage est neutre
[42]. Mais si le langage n’est pas
neutre, comme dans le monde 3 de Popper, alors il faut que les économistes et
les sociologues du choix rationnel se préparent à compléter leur investigation
des effets de l’asymétrie d’information par celle de son versant positif – qui
s’appelle l’intelligence distribuée.
2) L’impasse dans laquelle se sont enfermés les modèles qui traduisent le
projet colemanien de synergie entre les traditions individualistes et holistes en
sciences sociales suggère a contrario une autre stratégie : partir directement
d’une caractérisation de l’organisation sociale – c’est ce que fait l’approche
structurale en termes de réseaux, et partir tout aussi directement des représentations que forment les acteurs de leurs mondes communs – c’est ce que fait
l’approche individualiste en termes de conventions. La question de Coleman
devient alors celle des intersections entre ces deux approches, c’est-à-dire des
influences mutuelles entre des catégories de phénomènes aussi dissemblables
que des structures sociales et des représentations mentales
[43].
3) La critique radicale que cette courte note s’est permis de formuler à
l’encontre de l’imposant travail de reconstruction de la théorie sociale, opéré
par James Coleman, est au fond de nature anthropologique. Ce que les
humains sont capables de faire, pour le meilleur comme pour le pire, n’est pas
bien saisi par les modèles de la sociologie (ou de l’économie) du choix
rationnel. Nous avons argumenté de façon essentiellement spéculative. Il n’est
donc pas inintéressant d’évoquer, pour finir, un type d’argument essentiellement empirique : précisément, sur le plan anthropologique, il semble qu’il y
ait peu de doute sur deux des conditions permissives d’accès à un état proprement humain : d’une part, le langage ; d’autre part, le sentiment moral. Bien
qu’il ait été apparemment plus question ici de la première condition que de la
seconde
[44], cette note est animée par la conviction que la théorie du choix
rationnel ne pourra justifier sa prétention à constituer le fondement de la
science sociale que lorsqu’elle aura assimilé ces deux conditions.
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[*]
Ce texte a été profondément influencé par
les critiques pénétrantes d’Alban Bouvier, à qui
j’exprime ma reconnaissance. J’ai bénéficié
aussi des suggestions du comité de lecture et de
Philippe Mongin. Les erreurs et insuffisances
éventuelles sont de mon fait.
[(1)]
Nous faisons allusion à la célèbre et
influente défense et illustration de l’instrumentalisme méthodologique (Friedman, 1953) par
le collègue de Coleman et Becker, à
l’université de Chicago.
[(2)]
A. Bouvier me fait remarquer que le
terme « patchwork » traduirait mieux la pensée
de Coleman.
[(3)]
Ce label, à la différence du précédent,
est de mon fait.
[(4)]
Voir Haack (1978) et Malherbe (1981).
On retrouverait, dans cette conception du
langage, la philosophie du premier
Wittgenstein. Cette isomorphie est partagée par
la théorie néoclassique actuelle (comme le
révèle son attirance pathologique pour les
problèmes d’asymétrie d’information, qui porte
le phantasme d’une transparence absolue du
langage). Nous reviendrons, en conclusion, sur
ce fonds commun.
[(5)]
Dans la terchap. 3), aux mondes 1minologie de Popper (1979,
chap. 3), aux mondes 1 (celui des objets ou des
états matériels) et 2 (celui des états de
conscience), il faut « ajouter » le monde 3
(celui des contenus de pensée, objectifs et
communicables). Voir aussi De Munck (1999,
pp. 102-104, pp. 130-131). Cette idée d’agrandissement
suppose une autonomie du langage
qui s’appuie techniquement sur la notion
d’« opacité référentielle », définie dans la
seconde partie.
[(6)]
Voir Friedman (1953) et Malherbe
(1981), ainsi que Popper (1963, chap. 3), sur
l’instrumentalisme en philosophie des sciences.
[(7)]
Cette conception du calcul renverrait en
logique formelle à la notion de « machine de
Turing » (voir, par exemple, Parrochia, 1992,
appendice) – et, dans l’axiomatique du choix
rationnel, au caractère fixe et prédéterminé de
l’ensemble des états du monde : il n’y a pas de
« contingences imprévues » (voir Kreps, 1990).
[(8)]
J’ai préféré recourir au modèle de
simulation, plutôt qu’au modèle formel du
chapitre 30 des Foundations, parce qu’il offre
davantage de matière nouvelle, par rapport au
modèle général des chapitres 10 à 12.
[(9)]
Coleman en donne la définition suivante
(Foundations, p. 243) : « Il existe une norme
concernant une action spécifique quand le droit
de contrôler l’action, socialement défini, est
détenu non par l’acteur mais par d’autres.
Comme on l’a discuté dans le chapitre 3 [Rights
to act], ceci implique qu’il y a un consensus
dans le système ou sous-système social sur la
détention du droit de contrôler l’action par
d’autres. »
[(10)]
Voir, pour une présentation non
technique, Favereau et Picard (1996), ou le vaste
panorama de Brousseau et Glachant (2000).
[(11)]
Ici la référence de rigueur est Wrong
(1961).
[(12)]
Je reprends à dessein la terminologie
des économètres.
[(13)]
En mathématiques, un point fixe ou
invariant M d’une transformation u est tel que
u(M) = M. Là encore je reprends, métaphoriquement, la technique de liaison micro-macro
que Coleman enviait tant aux économistes : M
est la structure du capital social, et u est
l’ensemble des comportements individuels,
influencés par cette structure.
[(14)]
Bourdieu a plutôt privilégié cette
catégorie dans son approche du capital social
(voir son texte pionnier de 1980). Sur la variété
des conceptions du capital social, voir Borgatti
(1998).
[(15)]
Notre critique n’est pas que l’explication des normes par le choix rationnel est
imparfaite, ce qui serait trivial, mais que cette
imperfection tient à l’essence même du choix
rationnel, tel qu’il est pensé par Coleman – de
sorte que l’explication rationnelle des normes
devient l’exception, plutôt que la règle.
[(16)]
C’est donc la présence systématique et
massive d’externalités qui différencie les
« normes » des « droits », notions entre lesquelles
la différence est plutôt de degré que de nature.
[(17)]
Il est probable que sur ce point
l’influence de Coase (1960, pp. 43-44) a été
déterminante : un « droit » fait partie des
« choses » qui s’échangent, comme les biens,
ce qui fait passer au second plan sa nature
langagière.
[(18)]
Cela ne va pas sans créer de fortes
tensions dans le texte. Deux illustrations :
1) Coleman récuse, on l’a dit, toute idée de
« juste » pour fonder l’acceptation des « droits »,
mais n’en use pas moins du qualificatif
« approprié et correct » pour caractériser le
jugement porté sur les actions conformes aux
normes (Foundations, p. 242) ; 2) les exemples
d’évolution des croyances permettant une
réallocation des « droits » (ibid., pp. 54-59)
impliquent, en pratique, des discussions et
même des interrogations éthiques où l’on se
met à la place d’autrui.
[(19)]
Sans cette sanction, l’individu pourrait
dévier de la norme, si son comportement n’est
pas observable (ibid., p. 293). C’est justement
cette configuration qui est le point de départ de
la microéconomie des contrats et des incitations
(voir ci-dessus note 10) : en ce sens le modèle
colemanien de la norme et le modèle économique de la relation d’agence forment un tout,
qui traverse les frontières disciplinaires.
[(20)]
Ce travestissement, selon la terminologie des économistes, prend l’aspect soit de
l’« aléa de moralité » (action cachée) soit de
l’anti-sélection (information cachée).
[(21)]
Les pages 283-286 des Foundations
étudient la sanction par les commérages
(gossip) mais il est frappant que Coleman
conclut à leur efficacité, conditionnellement à
la clôture des réseaux sociaux, seul facteur
essentiel, comme on le verra dans la seconde
partie.
[(22)]
Coleman se réfère aux travaux
d’Ullmann-Margalit (1977) et d’Axelrod (1984).
[(23)]
Je néglige ici les calculs (sans
simulation) relatifs au problème du « passager
clandestin » du second ordre, où Coleman se
limite à trois individus.
[(24)]
Ce point est aujourd’hui non controversé en philosophie du droit, voir Hart (1976,
chap. 1) et en philosophie du langage (du moins
dans une mouvance post-Wittgenstein) : voir
Baker et Hacker (1984, pp. 312-313). Voir
aussi note 17, ci-dessus.
[(26)]
L’exclusion du traitement interne des
normes n’était donc pas, dans la démarche de
Coleman, une hypothèse anodine : elle
l’empêche finalement d’aborder de façon satisfaisante le traitement externe. De même sa
position devant les psychologues, en 1985,
procédait d’une méprise : la priorité aurait dû
aller plutôt à la révision des hypothèses micro,
dans la mesure même où l’objectif était
d’enrichir le passage micro-macro !
[(27)]
Cette composante interdit de penser
que notre problème d’intégration du collectif
pourrait se résoudre au moyen de la notion de
bien public. Pour une application éclairante à
l’économie de la famille de la distinction, à
propos des relations interpersonnelles, entre
leur nature et leurs effets, voir Thévenon (2003,
chapitre 2).
[(29)]
Je fournis les références-clés dans
Favereau (1995).
[(30)]
Je bénéficie ici du renfort de la thèse
de Searle (1995) : les « faits institutionnels »
sont d’une nature distincte des « faits bruts » :
ils supposent le langage (intensionnel). Voir
aussi De Munck (1999) et Livet et Ogien
(2000).
[(31)]
Voir Haack (1978). La référence
fondatrice est Quine (1961, chap. 8) à qui
j’emprunte l’exemple suivant : soit l’énoncé :
« Philippe croit que Tegucigalpa est au
Nicaragua » ; si l’on substitue « la capitale du
Honduras » à « Tegucigalpa » (qui sont liés par
une identité), l’énoncé résultant « Philippe croit
que la capitale du Honduras est au Nicaragua »
n’a clairement pas la même valeur de vérité !
[(32)]
« Manners of referring » (Quine, 1961,
p. 148).
[(33)]
Sur l’articulation d’une rationalité
calculatoire et d’une rationalité interprétative,
voir Favereau (1998), Piore (2002) et Favereau,
Biencourt et Eymard-Duvernay (2002).
[(34)]
Caractérisation que j’avais empruntée
au philosophe du droit Dworkin (1989).
[(35)]
Un élément très encourageant pour la
pertinence empirique de notre approche est le
« framing effect », mis en évidence, en psycho-logie expérimentale, par Tversky et Kahneman
(1986).
[(36)]
Et d’une façon générale aux modalités
(« il est possible que », « il est permis que »,
etc.) que les acteurs vont utiliser, et dont Quine
(1961) a montré qu’elles étaient la seconde
source d’opacité référentielle. Ma présentation
se veut la plus simple possible. Pour plus de
rigueur, voir Chellas (1980) et Stalnaker
(1999).
[(37)]
Dans la philosophie du second
Wittgenstein, on dira qu’il y a bien d’autres jeux
de langage que celui qui consiste à juger toutes
les propositions à l’aune de l’opposition
vrai/faux. Sur l’interprétation chez Wittgenstein,
consulter Bloor (1997).
[(38)]
Ce mécanisme est symétrique du choix
par l’individu de l’horizon temporel sur lequel
il choisit de calculer les bénéfices d’une
attitude coopérative, voir Coleman (1990a,
p. 288) et Favereau (1997).
[(39)]
Parallélisme à rapprocher (cette fois
sur le mode positif) de l’analyse déjà citée de
Searle (1995), pour qui les faits institutionnels
(dont l’archétype est la monnaie) doivent être
traités comme des faits de langage.
[(40)]
Cette impossibilité est, selon la
remarque profonde de Corcuff (1995, p. 111),
relisant Boltanski et Thévenot (1991), le vrai
message de l’économie des conventions.
[(41)]
Je reprends l’opposition classique entre
le Tractatus Logico-Philosophicus et les Investigations philosophiques (pour une introduction
particulièrement pédagogique, voir Malherbe,
1981, chap. 4 et 5). Voir ci-dessus note 37.
[(42)]
Cela suggère (voir note 39) une
hypothèse nouvelle pour expliquer l’incapacité
de la théorie néoclassique à intégrer la
monnaie : l’homo economicus n’a pas accès à
une forme de langage assez complexe.
[(43)]
Pour un premier pas dans cette
direction, voir l’introduction de Favereau et
Lazega (2002) ; il est intéressant, au vu de
notre thèse, que les travaux de White (1992,
1995) s’orientent désormais vers une réflexion
fondamentale sur le rôle du langage.
[(44)]
Que ces deux conditions soient liées se
trouve évidemment au centre de l’œuvre
d’Habermas. Sur le jugement moral (qui
combine clairement les deux conditions)
comme critère de classification des
programmes de recherche en sciences sociales,
le lecteur est renvoyé à l’article novateur de
Boltanski (2002).