Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010530
212 pages

p. 275 à 295
doi: en cours

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Volume 44 2003/2

2003 Revue française de sociologie

La pièce manquante de la sociologie du choix rationnel  [*]

Olivier Favereau Université Paris X-Nanterre 200, avenue de la République – 92001 Nanterre cedex
Le projet colemanien est de re-socialiser le choix rationnel, tout en maintenant des connexions micro-macro aussi opérationnelles qu’en économie. Le modèle général des Foundations soit rend compte des normes mais l’organisation sociale s’efface, soit remet celle-ci au premier plan (sous la forme réduite de la distribution du capital social) mais n’engendre plus assez de normes. Un travail parallèle de simulation donne à penser que le problème vient de la rationalité elle-même : simplement calculatoire, alors que seule une rationalité interprétative pourrait prendre en considération des objets collectifs. Ce changement exigerait que l’acteur rationnel eût accès à un langage moins sommaire : intensionnel et non plus extensionnel. Coleman’s project is to resocialize rational choice while keepingmicro-macro connections as operational as they are in economics. The general model of the Foundations either accounts for norms while effacing social organization, or highlights social organization (in the reduced form ofsocialcapitaldistribution)whilefailingtoengendersufficient norms. Alater simulationmodel suggests that the problem is intrinsic to calculative rationality: only with interpretive rationality cancollectiveobjectsbetakenintoaccount. Thisshift wouldrequiretherational actortospeakin less cursory terms, to use intensional rather than extensional language. Colemans Absicht ist es, die rationale Wahl zu resozialisieren und gleichzeitig Verbindungen Mikro-Makro beizubehalten, die ebenso wirksam wären wie in der Wirtschaft. Das allgemeine Modell der Foundations erklärt entweder die Normen bei gleichzeitiger Vernachlässigung der sozialen Organisation, oder setzt die soziale Organisation in denVordergrund (in der reduzierten Form der Verteilung des sozialen Kapitals) und verfügt damit nicht mehr über ausreichende Normen. Ein später entwickeltes Simulationsmodell läßt vermuten, daß das Problem aus der Rationalität selbst entsteht, das heißt eine kalkulatorische, während nur eine interpretative Rationalität kollektive Objekte berücksichtigen könnte. Dieser Wechsel würde voraussetzen, daß der rationale Akteur eine mehr entwickelte Sprache spricht: intentional statt extensional. El proyecto colemaniano es re-socializar la elección racional manteniendo al mismo tiempo las conexiones micro-macro tan estratégicas como en economía. El modelo general de las Foundations explica sea: las normas aunque la organización social desaparece, sea lo pone en primer plano (bajo la forma reducida de la distribución del capital social) aunque sin engendrar suficientes normas. Un modelo posterior de simulación hace pensar que el problema proviene de la racionalidad en sí-misma : simplemente calculatriz, mientras que solo una racionalidad interpretativa podría considerar los objetos colectivos. Este cambio exigiría que el actor racional exprese un lenguaje menos somero: intencional y ya no mas extencional.
« Car vous avez besoin d’une étendue que le langage seul en vous délivre. »
A. de Saint-Exupéry, Citadelle, XI
 
Le projet colemanien de refondation du langage théorique de la sociologie
 
 
Les années quatre-vingt ont été consacrées par James Coleman à un projet de refondation de la théorie sociale à partir du postulat du choix rationnel, dans une perspective qui appelle la plus grande attention des économistes – de tous les économistes : les économistes orthodoxes du courant dominant (mainstream) par ce en quoi ce projet entend ressembler au leur, les économistes hétérodoxes par ce en quoi ce projet entend aussi s’en différencier.
Au Congrès annuel de l’Association des économistes américains, en décembre 1983, James Coleman avait commencé d’ouvrir quelques pistes sur « la façon la plus fructueuse d’incorporer l’organisation sociale dans la théorie économique ». Il concluait : « Il ne s’agit pas d’abandonner la conception de l’action rationnelle des individus, mais de changer les hypothèses organisationnelles qui traduisent l’action individuelle en action collective ou systémique. » (1984, p. 88). Certes, précisait-il, le marché est un puissant « moteur d’agrégation » (micro-to-macro engine), mais les économistes eux-mêmes ont démontré son inefficacité pour les biens publics ou le choix social, et dans le cas de la confiance, le travail d’identification du mécanisme micro-macro pertinent n’a pas encore commencé.
Deux ans plus tard, il intervient dans une conférence sur le « Choix rationnel » qui regroupe des économistes et des psychologues, intéressés par les résultats d’économie ou de psychologie expérimentale pour défendre la thèse, paradoxale devant ce public, que la théorie économique aurait plus à gagner en mettant davantage de structure (sociale) dans le passage micro-macro plutôt que davantage de structure (psychologique) dans le choix rationnel. De façon très friedmanienne [1] (ou beckerienne), il n’ignorait pas les faiblesses descriptives du modèle micro mais il estimait qu’en plus de ses vertus normatives, ce modèle demeurait « adéquat pour la plupart des problèmes de théorie économique, en tant que théorie descriptive » (1987, p. 184). Indiscutablement, le projet était sur les rails et il n’était plus temps de faire place aux doutes quant au réalisme du modèle standard de choix rationnel.
La contribution de James Coleman au numéro mixte sociologie/économie de l’American journal of sociology, en 1988, témoigne de la rapidité avec laquelle le projet va se concrétiser : la notion de « capital social », à travers trois de ses avatars (« obligations et attentes, canaux d’information, et normes sociales ») sert d’« outil conceptuel », et de première illustration, pour « introduire de la structure sociale dans le paradigme de l’action rationnelle ». Les propositions centrales de cet article novateur seront plongées dans un ensemble plus vaste et plus ambitieux qui forme la Partie II des Foundations : une théorie générale des normes – sans nul doute le cœur théorique de l’ouvrage, publié en 1990. La même année, James Coleman se livre enfin à un exercice de simulation, qui a le grand mérite de retraduire cet ambitieux projet théorique dans un modèle opératoire réduit, d’une remarquable netteté.
Telles sont les principales étapes et références du projet colemanien qu’il me faut maintenant introduire plus précisément. L’article de 1988 est très clair : face aux deux grandes traditions de recherche en sciences sociales, l’individualisme méthodologique qui part de l’individu optimisateur et égoïste pour construire le niveau macro, et le holisme méthodologique qui fait de l’individu un être mû par « des normes sociales, des règles et des obligations » (1988, p. 95), le moment est venu de développer une « orientation théorique » qui parte du premier pour assimiler une partie du second. James Coleman est parfaitement averti, à travers les tentatives d’assimilation antérieures à la sienne, des deux risques inhérents à ce genre d’entreprise : risque de « pastiche » [2], c’est-à-dire d’addition de variables ad hoc dans un corpus jusque-là homogène, risque de « miniature » [3], c’est-à-dire de multiplication de micro-analyses sans déboucher sur les macro-propositions qui font la force des économistes. S’il faut re-socialiser le contexte décisionnel de l’homo economicus, ce n’est pas seulement pour rendre mieux compte de ses actions individuelles ou de l’évolution des organisations économiques (ce à quoi lui paraît se limiter la critique du nouvel institutionnalisme économique par Granovetter, à travers la méthodologie de l’« embeddedness »), mais c’est aussi pour accroître l’intelligibilité des organisations proprement sociales. Le choix rationnel ainsi re-socialisé ferait retour sur cet environnement socioculturel, pour contribuer à l’expliquer, au lieu de le laisser fonctionner comme une variable indépendante. Pour le dire (trop) simplement, il s’agit de corriger non plus seulement le « rational choice » par l’« embeddedness », mais aussi l’« embeddedness » par le « rational choice ».
On peut affirmer, sans complaisance aucune, qu’un tel projet recueillerait, dans les années 2000, parmi les économistes, un assentiment plus large encore que lorsqu’il fut formulé, au seuil des années quatre-vingt-dix. Il reprend en effet le postulat du choix rationnel, majoritairement accepté par les économistes, tout en l’appliquant de façon plus souple, plus flexible, avec un environnement richement structuré en données sociales, culturelles, politiques, qu’il essaie en même temps d’endogénéiser.
C’est justement pourquoi les obstacles auxquels me semble se heurter ce projet sont tellement révélateurs. Nous verrons comment la puissante machinerie que James Coleman a conçue pour relier « choix rationnel », « normes » et « organisation sociale » finit par se bloquer d’elle-même, lorsqu’on la met en mouvement. Tout se passe comme s’il manquait une pièce, ou une composante essentielle, dont il était impossible de repérer l’absence, avant le travail d’extension, de généralisation et de socialisation du paradigme du choix rationnel, auquel James Coleman a voué les dernières années de sa vie.
Ma thèse sera que la « pièce manquante » est le langage. Nous serons en effet conduits à la conclusion que la nouvelle variable « organisation sociale », au lieu d’enrichir la théorie du choix rationnel, la fait imploser : la théorie du choix rationnel est incapable de « parler » d’organisation sociale, tout simplement parce que l’homo rationalis, conçu comme une machine à calculer, est, lui-même, incapable de « parler ».
Plus précisément, cette thèse va consister en trois propositions (et trois définitions) interdépendantes. D’abord les propositions : si Coleman ne parvient pas au bout de son projet, et si la sociologie du choix rationnel échoue, me semble-t-il, à intégrer « l’organisation sociale », c’est parce que 1) le concept de choix rationnel emprunté aux économistes (à savoir une capacité de calcul) est inapte au traitement de tout objet « collectif », car 2) le traitement d’un objet collectif requiert le « langage », or 3) le langage requiert que le concept de choix rationnel subsume la capacité de calcul sous une capacité d’« interprétation ».
Dans ces propositions, trois termes sont à définir : « langage », « collectif », « interprétation ». Ce cahier des charges aurait de quoi décourager l’économiste le plus présomptueux. Heureusement nous allons pouvoir nous contenter de définitions minimales, parce que l’espace intellectuel où se déploie « l’orientation théorique » de Coleman, et qui cantonne la rationalité dans l’ordre du calcul, va me permettre d’emprunter les catégories, taillées à la serpe, de la logique formelle.
Commençons par « langage ». Le lecteur attentif des Foundations aura peut-être été choqué par l’affirmation que le langage est absent de la socio-logie du choix rationnel de Coleman ; il serait en droit de citer les pages consacrées au rôle de la « légitimité » à propos des normes, ou mieux encore au rôle des « commérages » (gossip) à propos des réputations. Je vais, de fait, corriger mon diagnostic, mais dans un sens qui n’implique aucun repentir, compte tenu de ce qu’est le « langage ordinaire » : cette sociologie suppose moins l’exclusion de toute forme de langage que la forme exclusive (typique du positivisme logique !) d’un langage isomorphe [4] au monde. Dans les termes de la logique formelle, le langage est dit « extensionnel ». Il mobilise le principe d’extension ou d’extensionalité, selon lequel deux ensembles qui comportent les mêmes éléments sont identiques. En revanche, « les partisans de la compréhension, ou intension, exigent davantage. Identiques en extension, l’ensemble des nombres impairs compris entre 4 et 8, et celui des facteurs premiers de 35 ne le sont pas en compréhension, parce qu’ils correspondent à des concepts différents. Le point de vue de l’extension est celui qui se prête le mieux au calcul mathématique » (Vax, 1982, pp. 28-29 ; [en italiques dans le texte]).
Passé à travers le tamis du principe d’extension, il ne reste du langage qu’une collection d’étiquettes posées sur les objets d’une réalité extérieure, qui pourrait se définir indépendamment de celui-ci : le langage peut « seulement » dire le vrai ou le faux sur le monde, ce qui n’est pas si mal, mais il ne contribue pas à le façonner, à le transformer, à l’agrandir – bref à faire œuvre créatrice, comme aurait pu dire cet adversaire implacable du positivisme logique que fut Popper [5]. On aura l’occasion de souligner, en conclusion, que cette « neutralité » du langage, dans la sociologie du choix rationnel, rejoint étonnamment la « neutralité » de la monnaie, dans l’économie du choix rationnel. La conjonction de ces deux neutralités scelle une méthodologie de recherche en sciences sociales profondément instrumentaliste, dans la lignée du positivisme logique [6].
Quant aux deux autres termes, au niveau de cette introduction, il suffira, pour l’intuition du lecteur, d’indiquer d’une part qu’un « collectif » est une entité qui ne se définit qu’en intension (c’est un concept, et pas seulement une collection d’individus) ; d’autre part, qu’alors que le calcul revient à choisir un élément dans un ensemble défini en extension (c’est-à-dire comme une collection d’éléments) [7], l’« interprétation » implique de construire, par intension, l’ensemble au sein duquel on devra choisir un élément. En temps utile, nous adopterons des caractérisations plus riches et plus sophistiquées.
Muni de ces définitions, il nous faut enfin introduire la différence entre projet et modèle(s) colemanien(s), pour pouvoir expliciter complètement le contenu de la thèse et la méthode d’argumentation. On l’a déjà laissé entendre, Coleman propose deux modèles : un modèle général, développé dans les chapitres 10,11 et 12 des Foundations, et un modèle appliqué, qui a servi de support à des travaux de simulation, publiés la même année que les Foundations [8]. Je m’attacherai, dans une première partie, au modèle général et, dans une seconde, au modèle appliqué.
Le résultat du modèle général est essentiellement négatif : le projet de socialisation du choix rationnel n’aboutit pas, en raison de la nature même du choix rationnel, tel qu’il est conceptualisé dans la tradition à laquelle Coleman entend se rattacher. C’est le modèle appliqué qui va permettre de formuler une hypothèse positive sur ce qui manque au choix rationnel : l’aptitude à qualifier des appartenances collectives, laquelle suppose le langage, un langage qui ne soit pas seulement extensionnel ou calculatoire, mais aussi intensionnel ou interprétatif.
Le projet colemanien – s’il faut risquer une conclusion – appelle donc d’autres types de modèles, qui devraient être cherchés à la jonction d’un certain type de structuralisme (en termes de réseaux) et d’un certain type d’individualisme (en termes de conventions).
 
Le modèle général colemanien et le langage de la rationalité calculatoire
 
 
Dans les chapitres 10,11 et 12 des Foundations, Coleman se propose de rendre compte à la fois de la fonction et de l’émergence des normes [9], en évitant le double écueil du fonctionnalisme, propre à une certaine sociologie, et du réductionnisme, propre à la théorie économique néoclassique. La première condition à l’existence d’une norme est la présence d’une externalité, c’est-à-dire d’un événement (qui peut être une action) entraînant des conséquences, soit positives, soit négatives, pour des acteurs qui n’en ont pas le contrôle. Il peut alors s’établir un marché spontané des « droits de contrôle », auquel cas une norme serait inutile. Le raisonnement est ici emprunté à Coase (1960) : s’il n’y a pas de coût de transaction et si le bénéfice retiré de l’annulation de l’externalité (supposée négative) par les « victimes » dépasse le bénéfice de l’externalité pour ses auteurs, il y a une transaction mutuellement profitable, où il est indifférent que ce soit les victimes qui « dédommagent » les auteurs, ou que ce soit les auteurs qui indemnisent les victimes, de sorte que la répartition des droits est sans importance. Naturellement ce cas n’est pas le plus fréquent – mais il est intéressant de noter au passage que les normes ne sont jamais que des solutions de second rang, par rapport à l’échange marchand. C’est donc en l’absence de marché pour les droits de contrôle qu’apparaît la « demande de norme ».
Cette demande ne se concrétisera que si une condition supplémentaire est vérifiée, assurant que le « problème de passager clandestin d’ordre deux » est rationnellement résolu. En termes clairs, il faut que « les bénéficiaires de la norme, agissant rationnellement, parviennent soit à partager efficacement les coûts d’application des sanctions pour les acteurs déviants, soit à engager des sanctions d’ordre deux à l’encontre des bénéficiaires, suffisantes pour inciter un ou plusieurs d’entre eux à sanctionner les acteurs déviants » (Foundations, p. 273). Moyennant la satisfaction de ces deux conditions, l’existence des normes est garantie par une sorte d’analyse coûts-avantages généralisée (dont le principe est emprunté aux économistes néoclassiques, sans recourir à leur formalisme mathématique) : l’obéissance aux normes « résulte simplement de l’application du principe de la maximisation de l’utilité sous différentes contraintes » (ibid., p. 286).
Avouons-le sans la moindre malice : tout cela est de l’excellente économie, quoique passablement orthodoxe, mais plutôt plus élégante et plus intuitive, avec, de surcroît, le mérite de viser un objet jusque-là rebelle à l’analyse économique : les normes en tant que règles multilatérales, au-delà du cas particulier (privilégié par la nouvelle microéconomie [10]) où l’analyse se restreint aux « contrats », c’est-à-dire aux règles bilatérales, issues d’un accord de volontés privées.
Le seul reproche qu’un économiste puisse se permettre d’adresser à ce modèle, si son exposé s’arrêtait là, c’est qu’il est bien peu fidèle au projet de son auteur : en effet, où se trouve donc « l’organisation sociale » qu’il s’agissait d’incorporer à la théorie du choix rationnel ?
C’est la notion de « capital social » qui va faire revenir les exigences du projet, à l’intérieur du modèle. « Le capital social se définit par sa fonction. Ce n’est pas une entité particulière, mais une variété d’entités différentes, présentant deux caractéristiques communes : elles consistent toutes en quelques aspects d’une structure sociale, et elles facilitent certaines actions des individus qui sont dans la structure » (Foundations, p. 302 ; 1988, p. 98). Coleman va sélectionner trois manifestations de cette variable multi-dimen-sionnelle : 1) les obligations et attentes réciproques, qui autorisent les membres d’une structure à se montrer confiants dans l’aide qu’ils peuvent solliciter/recevoir les uns des autres ; 2) l’accès à des détenteurs d’informations, qui font gagner du temps et économiser de l’attention ; 3) l’existence de normes sociales, qui stabilisent les anticipations sur le comportement d’autrui et garantissent certaines formes de coopération.
Cette énumération, on le voit, comporte un trait singulier. Nous sommes partis des normes, avec le projet de les arracher à une sociologie par trop holiste [11] pour les réintégrer dans une sociologie du choix rationnel ; en un sens, nous avons trop bien réussi, puisqu’il n’y a plus guère de trace de l’organisation sociale, et c’est pourquoi nous introduisons l’idée (peu discutable dans son principe) que divers aspects de la structure sociale peuvent constituer une ressource productive pour des agents rationnels, à tout le moins certains d’entre eux : un de ces aspects consiste précisément dans les normes !
En réalité, il n’y a là aucune faute de raisonnement. Coleman doit éviter le double écueil du pastiche et de la miniature. La notion de capital social, d’une part, vient naturellement enrichir la mécanique des choix individuels rationnels, sous la forme d’une ressource supplémentaire, dans les programmes de maximisation de l’utilité – voilà pour le risque de pastiche ; d’autre part, fournit un raccourci efficace dans « la fabrication de la transition micromacro, sans avoir à élaborer les détails socio-structurels à travers lesquels elle s’opère » (Foundations, p. 305 ; 1988, p. 101) – voilà pour le risque de miniature.
Dès lors, même en l’absence d’une formalisation explicite de la structure sociale, nous disposons d’un modèle conceptuel complet : la structure sociale peut se projeter dans les différentes variétés de capital social ; celles-ci peuvent être intégrées aux calculs d’utilité qui structurent les choix rationnels des individus ; il ne reste plus qu’à se demander si l’addition et l’interaction de tous ces choix reproduisent bien, sinon la forme structurelle de l’organisation sociale (objectif démesuré), du moins sa forme réduite [12] que constituent les variétés de capital social (objectif nettement plus réaliste).
Je vais maintenant distinguer deux cas – et commencer à dessiner l’impasse dans laquelle s’enferme le modèle colemanien, lorsqu’on le met en mouvement.
Le premier cas est celui où le modèle produit une solution qui a la vertu de pouvoir se reproduire : il y a un « point fixe » [13], dans la chaîne qui va du capital social (notamment les normes) vers les choix individuels rationnels et de ceux-ci vers le capital social initial (donc les normes). C’est un succès pour le modèle, mais qui va se payer très cher pour le projet. D’abord la nécessité de remonter du capital social à l’organisation sociale se fait moins pressante ; ensuite l’enrichissement par le sociologue de l’économie du choix rationnel se réduit à peu de chose, car dans ce cas, le recours du sociologue au vocabulaire des « droits » et du « consensus » ou de la « légitimité » (introduit pourtant dès le chapitre 3 des Foundations) devient essentiellement rhétorique : nous sommes à l’intérieur d’une logique purement calculatoire des intérêts individuels, qui se suffit à elle-même.
Le deuxième cas est celui où le modèle ne dégage pas de solution d’équilibre : il n’y a pas de point fixe. Les choix individuels ne reproduisent pas le contexte social qui les a inspirés. Ce n’est pas forcément un échec du modèle, même si celui-ci doit clairement être complété, d’abord par une analyse des conditions qui empêchent la reproduction (cette fois il est indispensable de remonter du capital social vers l’organisation sociale), ensuite par une description des scénarios d’évolution possible. Coleman s’engage effectivement dans cette direction.
La recherche de scénarios possibles nécessite de développer des points demeurés jusque-là implicites, par exemple l’opposition, parmi les trois variétés de capital social, entre celles qui correspondent à des ressources appropriables (les « relations » en langage vulgaire) [14] et celles qui renvoient à des ressources intrinsèquement collectives (le degré de coopération dans la structure sociale). Les normes relèvent, pour l’essentiel, de la seconde catégorie, laquelle s’apparente étroitement à la famille des biens collectifs (public goods), c’est-à-dire des biens dans lesquels des individus rationnels auront naturellement tendance à sous-investir, selon un mécanisme bien connu des économistes. Au contraire, les individus rationnels sont incités à entretenir soigneusement leur capital de relations, en rendant service à ceux qui pourraient leur rendre service. Cette opposition rend le pronostic foncièrement pessimiste quant à la possibilité de rétablir un point fixe, tout au moins pour ce qui concerne les normes – mais n’étaient-elles pas, et à juste titre, l’objet de toute l’attention analytique de Coleman, dans l’accomplissement de son projet ? Pis encore, en s’avançant dans cette direction, le modèle a un effet destructeur sur la pertinence du projet. Le diagnostic que permet de porter ce modèle sociologique du choix rationnel identifie parfaitement la source unique du problème : ce n’est ni plus ni moins que le choix rationnel lui-même, du moins tel qu’il est repris par Coleman à la tradition néoclassique de l’individualisme méthodologique.
La conclusion du modèle général est impressionnante, encore qu’informulée : la limite infranchissable à laquelle se heurte la mobilisation théorique du choix rationnel en tant que cause principale de l’existence des normes, ce sont ses conséquences intrinsèques [15] !
On s’attendrait ici que le recours aux « droits » et à la « légitimité » vînt au secours de la logique défaillante des intérêts individuels. Mais cela n’est pas possible, en raison de la définition de ces termes retenue par Coleman. Le « droit », pour un individu, de mener une action se fonde sur l’absence de contestation (dispute) de la part des autres individus, qu’affecte cette action : « les droits impliquent un consensus intersubjectif » (Foundations, p. 50). D’où vient donc ce consensus ? Il ne vient ni du droit, analysé d’ailleurs comme une pure contrainte (ibid., p. 49), ni d’une référence à ce qui est juste (ibid., p. 53), mais du même jeu d’intérêts (et/ou de pouvoir) que les normes (ibid., p. 52) [16] ! En somme, alors que, dans le premier cas, « droits » et « légitimité » étaient inutiles, dans le second cas, où leur utilité serait évidente, ils sont inopérants par définition. S’il y a « droit », c’est qu’il n’y a pas « dispute » ; s’il y a « dispute », c’est qu’il n’y a pas « droit ». Pourtant on aurait pu penser qu’une « dispute » entraînerait l’ouverture d’un débat, où se confronteraient arguments et justifications. Mais en écartant délibérément toute référence juridique ou éthique, parce qu’il convient de rester strictement à l’intérieur d’une rationalité individuelle calculatoire et non coopérative [17], le sociologue du choix rationnel (tout comme son collègue économiste) fait fi de l’intense activité discursive qui entoure les normes, dans nos sociétés, et limite strictement la compétence langagière de l’homo rationalis à la formulation des intérêts individuels [18].
Particulièrement instructif est le bref paragraphe consacré à la « légitimité » des règles (Foundations, pp. 287-289 ; voir aussi p. 293). Il s’ouvre sur une étonnante concession (« Il se peut que toute acceptation [d’une norme contraire à l’intérêt immédiat] ne soit pas justiciable de la théorie du choix rationnel, dans sa formulation courante » [italiques rajoutées par moi]), et poursuit en exhibant des cas de figure où la notion de « légitimité » se dissout entièrement dans la logique de l’intérêt individuel bien compris. Un peu plus loin, il s’interdit d’assimiler la « légitimité » d’une norme à son inculcation, sous le motif que cette dernière, qui repose sur l’intériorisation d’un système de sanctions des déviations par rapport à la norme, est autrement plus puissante que celle-là [19]. Hors de l’intérêt individuel, point de salut !
Le langage de la rationalité calculatoire n’a pas d’autonomie par rapport à la réalité des intérêts individuels : il l’exprime (position du sociologue) ou il la dissimule (position de l’économiste) [20], il ne saurait la transformer, ni la déplacer, ni la dépasser [21]. Le modèle colemanien ne parvient pas à résoudre les problèmes qu’il réussit néanmoins à poser.
On comprend que Coleman ait souhaité remonter du capital social vers l’organisation sociale pour sortir de l’impasse, ou, en tous cas, pour en explorer les recoins. D’où vient cette étrange propriété du choix rationnel qui bride son propre pouvoir d’explication ? Évidemment telle n’est pas la question que pose Coleman – mais ce n’en est pas moins celle à laquelle il va répondre, à travers les éléments de reconstitution de l’organisation sociale, esquissés dans l’article de 1988 et le chapitre 12 des Foundations, puis repris, précisés, généralisés et systématisés dans l’exercice de simulation publié l’année même de la parution des Foundations.
Ils sont au centre de la seconde partie.
 
Le modèle appliqué de Coleman et le langage de la rationalité interprétative
 
 
Dès son article de 1988 (pp. 105-109), repris et étendu au sein des Foundations, Coleman avait posé quelques jalons dans la perspective de remonter du capital social vers l’organisation sociale, suggérant que le système de sanctions externes sur lequel repose son modèle général d’émergence et de fonctionnement des normes est conditionné par le degré de clôture des réseaux sociaux dans lesquels évoluent les individus concernés. Un réseau ouvert verra très difficilement s’installer un contrôle mutuel des individus, tandis qu’un réseau fermé est une condition nécessaire à la mise en place d’un tel mécanisme – nécessaire mais pas suffisante, en raison de la nature de biens collectifs de la plupart des normes de coopération. On sait que le dilemme du prisonnier est le type de jeu qui structure les interactions sous-jacentes au problème de fourniture des biens collectifs [22].
Coleman va donc élaborer (et publier en 1990) un modèle de simulation, pour explorer les conséquences d’une variation du degré de clôture des réseaux sociaux sur les comportements de coopération (inversement : de défection) d’individus rationnels, dans une structure d’interaction de type « dilemme du prisonnier » (répété). Chaque individu se remémore l’identité de ceux avec lesquels il a interagi, lors des « m » dernières interactions, gardant en mémoire le comportement de son vis-à-vis lors de la dernière interaction, et le sien lors de l’interaction précédant cette dernière. Un vis-à-vis non identifié est un « étranger », un vis-à-vis identifié est une « nouvelle connaissance » (s’il y a eu une interaction commune dans les m précédentes) ou une « vieille connaissance » (s’il y en a eu au moins deux) : on peut donc différencier jusqu’à trois types de stratégie. Par exemple, choisir la défection avec un étranger + choisir la coopération [défection] avec une connaissance, nouvelle ou ancienne, si à l’interaction précédente, elle a choisi la coopération [défection], à moins que, dans le cas d’une vieille connaissance, on ait choisi la défection à l’interaction encore précédente, ce qui rendrait excusable la défection de l’autre, à l’interaction qui suit. Par ailleurs, on peut faire varier le nombre d’individus dans le réseau (de 3 à 10).
En fonction de ces divers paramètres, Coleman se livre à trois séries de simulation [23], dont le résultat d’ensemble semble corroborer les intuitions du modèle général : « Ces résultats montrent […] que le degré de fermeture de la structure sociale peut affecter fortement les actions dans une population fixe et encore plus fortement la répartition entre ceux qui coopèrent avec les étrangers et ceux qui les exploitent » (Foundations, p. 268). D’une façon générale, en effet, plus s’élève le nombre d’individus avec lesquels on est susceptible d’interagir, plus est faible le pourcentage d’équilibre des individus coopératifs.
Il n’est pas utile de détailler davantage le dispositif expérimental de Coleman, et l’on peut tout à fait accepter la conclusion que le modèle appliqué confirme le modèle général. Justement, si le premier confirme le second, se trouve à nouveau confirmée (et sans doute aggravée) la discordance entre le modèle et le projet. N’avons-nous donc progressé en rien ? Au contraire, l’extrême netteté du modèle de simulation (et sur ce point tout économiste saluera ici l’expertise technique du sociologue) va faire surgir une information nouvelle et cruciale, un début de réponse à la question qui a conclu la première partie de notre investigation. Notre perplexité d’alors sur la valeur explicative du choix rationnel (qui se retourne in fine contre lui-même) va se transformer presque naturellement en une conjecture précise sur la « pièce manquante » de cette sociologie du choix rationnel – de ce point de vue, plus féconde que l’économie du choix rationnel, parce qu’elle au moins est porteuse d’un projet de refondation, poussant en quelque sorte le choix rationnel au-delà de lui-même…
Commentons, en premier lieu, la construction du modèle de simulation. Coleman prend soin de préciser qu’il entendra par norme la prescription ou la proscription d’une action, appuyée sur des sanctions externes, à l’exclusion de toute sanction interne (c’est-à-dire intériorisée). Admettons provisoirement cette exclusion. Ensuite Coleman introduit ce qu’il appelle une « convention terminologique » : « Bien qu’il puisse m’arriver d’utiliser à la fois le terme “norme” et le terme “sanction”, je ne veux signifier par “norme” rien de plus que l’ensemble des sanctions qui agissent pour diriger le comportement en question. » (Foundations, pp. 250-251). Comme le souligne Majewski, dans le « comment » qui suit l’exposé du modèle, cette caractérisation purement comportementale (et même béhavioriste) des normes manque ce qui définit précisément la normativité, à savoir cette forme de réflexivité qui fait que l’existence d’une règle ne s’épuise pas dans l’existence d’une régularité de comportement, car la règle doit être suivie (ou non) en tant qu’elle est une règle [24]. Cette critique a une incidence directe sur la question du langage, puisque la reconnaissance d’une règle comme règle nécessite, dans la quasi-totalité des cas auxquels on peut penser, une énonciation langagière [25] et cette opération mobilise des capacités cognitives d’ordre interprétatif, plutôt que calculatoire. Néanmoins, cette critique est peut-être injuste, dans la mesure où toute entreprise de modélisation se heurte à des contraintes techniques lourdes. Ce n’est pas le cas de la critique qui suit.
Commentons donc, en second lieu, les déductions de ce modèle appliqué. Ainsi la « structure sociale d’interaction » a un impact décisif sur le type de comportement (coopératif ou non coopératif) que l’individu rationnel doit s’attendre à rencontrer en face de lui – or selon le type de comportement, les « pay off » pour cet individu rationnel vont changer du tout au tout. Par conséquent, dans la stricte mesure où le modèle se présente comme correct, il rend incompréhensible que des individus prétendument rationnels et calculateurs n’intègrent pas, dans leurs anticipations et dans leurs préférences [26], cet objet nouveau qu’est le collectif qu’ils forment avec leurs congénères. Autrement dit la rationalité calculatoire elle-même, sauf à se contredire, demande d’aller au-delà de ce qui la définit, vers une rationalité plus vaste. Et l’on pressent un possible paradoxe, car aller au-delà des limites du calculatoire, c’est aussi se contredire pour une rationalité calculatoire !
Pour avancer face à cette série d’interrogations, la solution la plus pragmatique consiste à « essayer » tout simplement de faire rentrer des objets collectifs telles la « structure sociale d’interaction » ou « l’organisation sociale » dans la fonction d’utilité, donc dans la rationalité – et à voir le résultat. Ce sera la première étape : nous découvrirons que cette opération est beaucoup plus problématique que prévu. Dès lors, dans une seconde étape, nous « essaierons » cette fois de relier ces difficultés à la nécessité de passer d’un langage extensionnel à un langage intensionnel : nous découvrirons que cette opération n’est pas artificielle, comme on aurait pu le craindre.
  1. Pourquoi donc ne pas enrichir la rationalité individuelle en ajoutant, dans les arguments de la fonction d’utilité, des variables collectives, comme par exemple le degré de coopération, à côté des variables privées usuelles, comme par exemple la consommation ou le loisir ? On ressent immédiatement une certaine gêne à mettre sur le même plan la préférence pour un collectif plus coopératif et celle pour un pouvoir d’achat supérieur. Si l’on explicite les différentes composantes de cette impression d’embarras, voire de cette intuition d’incohérence, on peut en repérer au moins quatre :
  2. La préférence pour un type de collectif ne se réduit pas aux conséquences des relations avec ce collectif sur les arguments usuels, privés, de la fonction d’utilité, il s’y ajoute, indépendamment et au-delà de ces conséquences, une considération sur la nature des ces relations [27].
  3. Il est délicat, voire impossible, de séparer les préférences pour une société (par exemple) moins inégalitaire ou plus démocratique de toute considération normative ou éthique, alors que cette neutralisation normative ne pose généralement pas de problème, en ce qui concerne les choix entre navets et carottes !
  4. Non seulement la marge de manœuvre mais le contenu de la liberté de l’acteur ne sont pas du même ordre, s’agissant de préférences pour les voitures vertes ou pour une organisation sociale (par exemple) solidaire : liberté-autonomie ici, liberté-responsabilité là [28]. L’acteur qui préfère vivre dans un monde plus coopératif ne peut en rester à un comportement non coopératif, sauf à être totalement inconséquent : oui ou non, souhaite-t-il sortir du mode prévalent de rationalité ? Le problème a une parenté certaine avec la question des préférences sur les préférences et/ou celle des préférences lexicographiques [29].
  5. Préférer plus à moins ne se mesure pas aussi facilement, s’agissant de quantités consommées et de qualités du collectif. Comment instrumentaliser la proposition « je préfère une société plus juste à une société moins juste » ?
  6. Par rapport à ces quatre complications, on comprend mieux les vertus pratiques mais aussi les limites radicales de la réduction de la variable « organisation sociale » à la variable « capital social » : la seconde est peut-être ce qui reste de la première, quand on a décidé d’ignorer toutes ces difficultés et de mettre rigoureusement sur le même plan arguments privés et arguments collectifs dans la fonction d’utilité.
  7. Ces difficultés s’éclairent-elles, si on les rapproche du type de langage sous-jacent à la rationalité calculatoire du modèle colemanien ? La réponse est affirmative et, en vérité, va bien au-delà : il est impossible d’en rester à un langage extensionnel – et indispensable d’en venir à un langage intensionnel, si l’on veut saisir, dans la rationalité individuelle, un objet collectif. Trois raisons à cela, qui sont autant de spécifications de l’« intensionnel » :
  8. Un collectif ne se définit pas comme un ensemble d’individus (ce qui correspondrait au principe d’extension) mais comme une structure sur cet ensemble : c’est donc un concept, plutôt qu’une énumération ; cette première manifestation d’intensionnalité de tout objet collectif peut se résumer ainsi : il faut le dire pour le voir. Un collectif, plus encore qu’un objet de la nature physique, ne se perçoit (abstraitement, de surcroît) qu’à la condition d’être nommé [30]. Cette fois le langage n’est plus tout à fait isomorphe au monde, il le précède, il le devance, il l’excède : comment s’interroger sur la démocratie dans un pays ou sur la coopération dans un groupe, sans le langage adéquat, c’est-à-dire comportant le concept approprié ?
  9. Nous venons de parler de perception (abstraite) pour les objets collectifs. Cette expression métaphorique doit être remplacée par le terme technique, en logique, d’attitude propositionnelle, et plus précisément par cette attitude particulière qu’est la croyance. L’acteur concerné par le type de collectif dira qu’il croit ou qu’il pense que la structure sociale d’interaction est (par exemple) fermée. Il ne s’agit pas de dévaloriser ce contenu propositionnel mais de prendre conscience d’une propriété, bien connue en logique, des opérateurs d’attitude propositionnelle : l’opacité référentielle. La substitution de termes singuliers avec la même dénotation, de prédicats avec la même extension, ou d’énoncés avec la même valeur de vérité, ne préservent plus la vérité de l’ensemble [31]. « La façon dont on réfère aux objets, dit très bien Searle (1995, p. 19), affecte la vérité de l’énoncé. » À nouveau le langage affirme une certaine indépendance par rapport à la réalité objective. Cette deuxième manifestation d’intensionnalité de tout objet collectif peut se résumer ainsi : il faut le croire pour le voir.
  10. Nous venons d’introduire, pour pouvoir parler d’objets collectifs, une nouvelle entité, qu’il faut ajouter aux entités habituelles du monde (dans la terminologie de Popper, les objets matériels et physiques du monde 1 et les états subjectifs et personnels du monde 2) : les « façons de référer » [32] à ces mêmes entités. Mais nous ne pouvons en rester là : après tout il s’agit de qualifier des collectifs et les individus vont être directement intéressés par le point de savoir si leur façon de référer aux collectifs est partagée par leurs congénères. Si c’est le cas (et nous ne dirons rien ici des modalités que revêt cette accession à l’intersubjectivité), alors le langage a permis d’enrichir l’équipement ontologique de l’univers des humains, en ajoutant aux mondes 1 et 2, le monde 3, celui des contenus objectifs de pensée. Si ce n’est pas le cas, on aurait seulement augmenté la population des entités du monde 2. Parallèlement l’équipement cognitif des humains doit être enrichi pour qu’ils soient aptes au traitement de cette troisième famille d’entités. Nous dirons que leur rationalité n’est plus seulement calculatoire mais interprétative [33], en rappelant qu’avait été désignée par-là, dans l’introduction, la capacité de choisir à la fois un concept et un élément à l’intérieur de l’ensemble défini par le concept [34]. On peut maintenant mieux faire comprendre au lecteur pourquoi nous parlons ici et ainsi d’« interprétation ». Cette expression a un sens précis en logique formelle : c’est une structure qui consiste dans la spécification « concrète » des éléments du monde et de leurs relations auxquels s’applique l’ensemble des formules correctes du système formel. Si toutes ces formules sont vraies dans cette interprétation, on dit que cette interprétation est un « modèle » de cet ensemble de formules. Cette définition vaut aussi bien pour un langage extensionnel que pour un langage intensionnel. Ce qui change, c’est que la spécification du monde « concret » devra désormais inclure un double agrandissement de ce qu’il convient d’appeler le monde « concret » : d’une part, une inclusion de variables de « contexte » où nous pourrons ranger nos « façons collectives de référer » [35], d’autre part, une inclusion de « mondes possibles » associés aux attitudes propositionnelles [36], individuelles ou collectives, que nous avons décidé d’intégrer pour pouvoir parler des collectifs. Il me faut enfin surmonter une réticence certaine du lecteur à penser que nous avons totalement comblé la distance entre la version formelle du logicien et la version discrètement herméneutique du philosophe du droit. Voici ce que dit Ricœur, au terme d’un long et minutieux parcours philosophique (rapprochant texte et action) : « Ce qui est à comprendre dans un récit, ce n’est pas d’abord celui qui parle derrière le texte, mais ce dont il est parlé, la chose du texte, à savoir la sorte de monde que l’œuvre déploie en quelque sorte en avant du texte. » (1986, p. 168 ; voir aussi pp. 114-115, pp. 208-211). En tout état de cause, il doit être clair aux yeux du lecteur que ce n’est pas avec la seule ressource d’une logique binaire vrai/faux [37] assise sur les mondes 1 et 2 que nous explorerons cette « sorte de monde » qu’est le monde 3. La troisième manifestation d’intensionnalité de tout objet collectif peut donc se résumer ainsi : il faut l’interpréter pour le croire.
Au terme de cette investigation du langage (intensionnel) comme étant la pièce manquante de cette sociologie du choix rationnel, deux constats s’imposent. Même si notre enquête est évidemment trop rapide, peut-on espérer que le lecteur soit au moins convaincu de la très grande difficulté des problèmes que pose le projet colemanien de greffe de l’organisation sociale sur la théorie du choix rationnel ? Notre point de vue rétrospectif sur le(s) modèle(s) colemanien(s) et sur les obstacles rencontrés dans la réalisation du projet est que le langage extensionnel d’une rationalité purement calculatoire ne peut intégrer les objets collectifs qu’en les désintégrant.
En définitive le projet colemanien pèche par sous-estimation des compétences cognitives de l’individu. Le lecteur pourra penser justement que notre critique idéalise l’individu en lui prêtant un intérêt pour un objet aussi macro-économique (ou plutôt macro-social) que l’organisation collective, dont il n’est au mieux qu’un modeste membre. Dans ce cas, revenons un instant au modèle de simulation. Un résultat surprenant, non encore mentionné, est que « des mémoires longues compensent un moindre degré de clôture dans l’interaction sociale » (Foundations, p. 260) : en augmentant la valeur de m, l’individu contribue à fabriquer plus de coopération dans le dilemme du prisonnier répété, parce qu’il est mieux à même de récompenser des coopérations antérieures ou de sanctionner des défections passées. Coleman tenait là un levier puissant et original pour illustrer l’aptitude des individus à tisser du lien social [38], mais s’il détenait la solution, il lui manquait le problème.
La concision excessive de notre enquête sur la pièce manquante de la sociologie du choix rationnel, à travers la dernière figure de l’œuvre de James Coleman, nous permet ou plutôt nous commande d’ouvrir la discussion par trois généralisations en guise de conclusion.
1) Il convient d’abord de revenir sur les liens entre le projet colemanien et le projet de la théorie économique dominante au XX e siècle. Chacun met en évidence des aspects peu visibles de l’autre. C’est ainsi que l’économie (néo)classique énonce que la monnaie n’est qu’un voile, neutre à long terme par rapport à l’économie réelle ; la sociologie du choix rationnel n’énonce pas mais implique que le langage n’est qu’un voile, posé sur une réalité objective indépendante, qu’il ne contribue pas à constituer. S’il est difficile de nier que ces deux programmes rassemblés forment, sous le label « théorie du choix rationnel » une puissante méthodologie de recherche en sciences sociales, il n’est pas inintéressant de passer derrière le décor, et de constater que cette méthodologie tend fondamentalement à dissoudre les institutions sociales – en tous cas les deux principales : la monnaie et le langage [39].
Si la thèse défendue ici est correcte, ce que nous donne à voir, à travers son échec partiel, la tentative audacieuse de James Coleman, c’est l’impossibilité de penser en toute généralité la coordination entre les comportements, sans penser la coordination entre les jugements sur les comportements [40]. L’homo rationalis parle – et s’il parle, il ne peut plus se définir seulement par le fait qu’il calcule ; il fait plus et mieux : il interprète, et cette faculté d’interprétation est inséparable de la conscience d’appartenir à des collectifs, qu’il faut identifier, qualifier, critiquer, justifier, transformer. Le paradigme du choix rationnel ne pourra s’ouvrir de façon cohérente à un certain holisme méthodologique qu’en s’ouvrant également à la tradition interprétative, ou herméneutique, en sciences sociales. Pour continuer d’exploiter la référence au positivisme logique et conclure sur un raccourci approximatif mais peut-être suggestif pour le lecteur, le « modèle colemanien » correspond à la philosophie du premier Wittgenstein, quand le « projet colemanien » exigerait la philosophie du second Wittgenstein [41].
Si nous nous tournons maintenant vers la théorie économique actuelle, son projet affiché est de rendre compte des organisations et des institutions exclusivement en termes d’arrangements contractuels optimaux destinés à résoudre les problèmes d’information imparfaite asymétrique : aléa de moralité (c’est-à-dire tromperie sur une action cachée), anti-sélection (c’est-à-dire tromperie sur une information cachée). Cette étroitesse de vues sans précédent sur ce qui caractérise l’individu interagissant avec ses semblables s’éclaire d’un jour nouveau à la lumière du principe d’extensionalité, que nous avons reconnu à l’œuvre dans le projet colemanien. L’équivalent dans la théorie économique est un postulat, jamais discuté parce qu’il touche au cadre constitutif de la théorie de l’équilibre général : il est possible et même sensé de définir une configuration d’information parfaite symétrique, par rapport à laquelle sera étudiée la pratique des agents économiques dans le monde réel dégradé, depuis la chute dans l’incertain et l’asymétrie d’information. De là le rêve (ou le cauchemar ?) d’une transparence absolue. Un tel postulat est proprement insensé en tant que caractérisation d’un univers humain, à moins de rapetisser suffisamment les êtres humains pour les ramener à la hauteur d’une ontologie où le langage est neutre [42]. Mais si le langage n’est pas neutre, comme dans le monde 3 de Popper, alors il faut que les économistes et les sociologues du choix rationnel se préparent à compléter leur investigation des effets de l’asymétrie d’information par celle de son versant positif – qui s’appelle l’intelligence distribuée.
2) L’impasse dans laquelle se sont enfermés les modèles qui traduisent le projet colemanien de synergie entre les traditions individualistes et holistes en sciences sociales suggère a contrario une autre stratégie : partir directement d’une caractérisation de l’organisation sociale – c’est ce que fait l’approche structurale en termes de réseaux, et partir tout aussi directement des représentations que forment les acteurs de leurs mondes communs – c’est ce que fait l’approche individualiste en termes de conventions. La question de Coleman devient alors celle des intersections entre ces deux approches, c’est-à-dire des influences mutuelles entre des catégories de phénomènes aussi dissemblables que des structures sociales et des représentations mentales [43].
3) La critique radicale que cette courte note s’est permis de formuler à l’encontre de l’imposant travail de reconstruction de la théorie sociale, opéré par James Coleman, est au fond de nature anthropologique. Ce que les humains sont capables de faire, pour le meilleur comme pour le pire, n’est pas bien saisi par les modèles de la sociologie (ou de l’économie) du choix rationnel. Nous avons argumenté de façon essentiellement spéculative. Il n’est donc pas inintéressant d’évoquer, pour finir, un type d’argument essentiellement empirique : précisément, sur le plan anthropologique, il semble qu’il y ait peu de doute sur deux des conditions permissives d’accès à un état proprement humain : d’une part, le langage ; d’autre part, le sentiment moral. Bien qu’il ait été apparemment plus question ici de la première condition que de la seconde [44], cette note est animée par la conviction que la théorie du choix rationnel ne pourra justifier sa prétention à constituer le fondement de la science sociale que lorsqu’elle aura assimilé ces deux conditions.
 
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NOTES
 
[*]Ce texte a été profondément influencé par les critiques pénétrantes d’Alban Bouvier, à qui j’exprime ma reconnaissance. J’ai bénéficié aussi des suggestions du comité de lecture et de Philippe Mongin. Les erreurs et insuffisances éventuelles sont de mon fait.
[(1)]Nous faisons allusion à la célèbre et influente défense et illustration de l’instrumentalisme méthodologique (Friedman, 1953) par le collègue de Coleman et Becker, à l’université de Chicago.
[(2)]A. Bouvier me fait remarquer que le terme « patchwork » traduirait mieux la pensée de Coleman.
[(3)]Ce label, à la différence du précédent, est de mon fait.
[(4)]Voir Haack (1978) et Malherbe (1981). On retrouverait, dans cette conception du langage, la philosophie du premier Wittgenstein. Cette isomorphie est partagée par la théorie néoclassique actuelle (comme le révèle son attirance pathologique pour les problèmes d’asymétrie d’information, qui porte le phantasme d’une transparence absolue du langage). Nous reviendrons, en conclusion, sur ce fonds commun.
[(5)]Dans la terchap. 3), aux mondes 1minologie de Popper (1979, chap. 3), aux mondes 1 (celui des objets ou des états matériels) et 2 (celui des états de conscience), il faut « ajouter » le monde 3 (celui des contenus de pensée, objectifs et communicables). Voir aussi De Munck (1999, pp. 102-104, pp. 130-131). Cette idée d’agrandissement suppose une autonomie du langage qui s’appuie techniquement sur la notion d’« opacité référentielle », définie dans la seconde partie.
[(6)]Voir Friedman (1953) et Malherbe (1981), ainsi que Popper (1963, chap. 3), sur l’instrumentalisme en philosophie des sciences.
[(7)]Cette conception du calcul renverrait en logique formelle à la notion de « machine de Turing » (voir, par exemple, Parrochia, 1992, appendice) – et, dans l’axiomatique du choix rationnel, au caractère fixe et prédéterminé de l’ensemble des états du monde : il n’y a pas de « contingences imprévues » (voir Kreps, 1990).
[(8)]J’ai préféré recourir au modèle de simulation, plutôt qu’au modèle formel du chapitre 30 des Foundations, parce qu’il offre davantage de matière nouvelle, par rapport au modèle général des chapitres 10 à 12.
[(9)]Coleman en donne la définition suivante (Foundations, p. 243) : « Il existe une norme concernant une action spécifique quand le droit de contrôler l’action, socialement défini, est détenu non par l’acteur mais par d’autres. Comme on l’a discuté dans le chapitre 3 [Rights to act], ceci implique qu’il y a un consensus dans le système ou sous-système social sur la détention du droit de contrôler l’action par d’autres. »
[(10)]Voir, pour une présentation non technique, Favereau et Picard (1996), ou le vaste panorama de Brousseau et Glachant (2000).
[(11)]Ici la référence de rigueur est Wrong (1961).
[(12)]Je reprends à dessein la terminologie des économètres.
[(13)]En mathématiques, un point fixe ou invariant M d’une transformation u est tel que u(M) = M. Là encore je reprends, métaphoriquement, la technique de liaison micro-macro que Coleman enviait tant aux économistes : M est la structure du capital social, et u est l’ensemble des comportements individuels, influencés par cette structure.
[(14)]Bourdieu a plutôt privilégié cette catégorie dans son approche du capital social (voir son texte pionnier de 1980). Sur la variété des conceptions du capital social, voir Borgatti (1998).
[(15)]Notre critique n’est pas que l’explication des normes par le choix rationnel est imparfaite, ce qui serait trivial, mais que cette imperfection tient à l’essence même du choix rationnel, tel qu’il est pensé par Coleman – de sorte que l’explication rationnelle des normes devient l’exception, plutôt que la règle.
[(16)]C’est donc la présence systématique et massive d’externalités qui différencie les « normes » des « droits », notions entre lesquelles la différence est plutôt de degré que de nature.
[(17)]Il est probable que sur ce point l’influence de Coase (1960, pp. 43-44) a été déterminante : un « droit » fait partie des « choses » qui s’échangent, comme les biens, ce qui fait passer au second plan sa nature langagière.
[(18)]Cela ne va pas sans créer de fortes tensions dans le texte. Deux illustrations : 1) Coleman récuse, on l’a dit, toute idée de « juste » pour fonder l’acceptation des « droits », mais n’en use pas moins du qualificatif « approprié et correct » pour caractériser le jugement porté sur les actions conformes aux normes (Foundations, p. 242) ; 2) les exemples d’évolution des croyances permettant une réallocation des « droits » (ibid., pp. 54-59) impliquent, en pratique, des discussions et même des interrogations éthiques où l’on se met à la place d’autrui.
[(19)]Sans cette sanction, l’individu pourrait dévier de la norme, si son comportement n’est pas observable (ibid., p. 293). C’est justement cette configuration qui est le point de départ de la microéconomie des contrats et des incitations (voir ci-dessus note 10) : en ce sens le modèle colemanien de la norme et le modèle économique de la relation d’agence forment un tout, qui traverse les frontières disciplinaires.
[(20)]Ce travestissement, selon la terminologie des économistes, prend l’aspect soit de l’« aléa de moralité » (action cachée) soit de l’anti-sélection (information cachée).
[(21)]Les pages 283-286 des Foundations étudient la sanction par les commérages (gossip) mais il est frappant que Coleman conclut à leur efficacité, conditionnellement à la clôture des réseaux sociaux, seul facteur essentiel, comme on le verra dans la seconde partie.
[(22)]Coleman se réfère aux travaux d’Ullmann-Margalit (1977) et d’Axelrod (1984).
[(23)]Je néglige ici les calculs (sans simulation) relatifs au problème du « passager clandestin » du second ordre, où Coleman se limite à trois individus.
[(24)]Ce point est aujourd’hui non controversé en philosophie du droit, voir Hart (1976, chap. 1) et en philosophie du langage (du moins dans une mouvance post-Wittgenstein) : voir Baker et Hacker (1984, pp. 312-313). Voir aussi note 17, ci-dessus.
[(25)]Voir Ganz (1971).
[(26)]L’exclusion du traitement interne des normes n’était donc pas, dans la démarche de Coleman, une hypothèse anodine : elle l’empêche finalement d’aborder de façon satisfaisante le traitement externe. De même sa position devant les psychologues, en 1985, procédait d’une méprise : la priorité aurait dû aller plutôt à la révision des hypothèses micro, dans la mesure même où l’objectif était d’enrichir le passage micro-macro !
[(27)]Cette composante interdit de penser que notre problème d’intégration du collectif pourrait se résoudre au moyen de la notion de bien public. Pour une application éclairante à l’économie de la famille de la distinction, à propos des relations interpersonnelles, entre leur nature et leurs effets, voir Thévenon (2003, chapitre 2).
[(28)]Voir Genard (1999).
[(29)]Je fournis les références-clés dans Favereau (1995).
[(30)]Je bénéficie ici du renfort de la thèse de Searle (1995) : les « faits institutionnels » sont d’une nature distincte des « faits bruts » : ils supposent le langage (intensionnel). Voir aussi De Munck (1999) et Livet et Ogien (2000).
[(31)]Voir Haack (1978). La référence fondatrice est Quine (1961, chap. 8) à qui j’emprunte l’exemple suivant : soit l’énoncé : « Philippe croit que Tegucigalpa est au Nicaragua » ; si l’on substitue « la capitale du Honduras » à « Tegucigalpa » (qui sont liés par une identité), l’énoncé résultant « Philippe croit que la capitale du Honduras est au Nicaragua » n’a clairement pas la même valeur de vérité !
[(32)]« Manners of referring » (Quine, 1961, p. 148).
[(33)]Sur l’articulation d’une rationalité calculatoire et d’une rationalité interprétative, voir Favereau (1998), Piore (2002) et Favereau, Biencourt et Eymard-Duvernay (2002).
[(34)]Caractérisation que j’avais empruntée au philosophe du droit Dworkin (1989).
[(35)]Un élément très encourageant pour la pertinence empirique de notre approche est le « framing effect », mis en évidence, en psycho-logie expérimentale, par Tversky et Kahneman (1986).
[(36)]Et d’une façon générale aux modalités (« il est possible que », « il est permis que », etc.) que les acteurs vont utiliser, et dont Quine (1961) a montré qu’elles étaient la seconde source d’opacité référentielle. Ma présentation se veut la plus simple possible. Pour plus de rigueur, voir Chellas (1980) et Stalnaker (1999).
[(37)]Dans la philosophie du second Wittgenstein, on dira qu’il y a bien d’autres jeux de langage que celui qui consiste à juger toutes les propositions à l’aune de l’opposition vrai/faux. Sur l’interprétation chez Wittgenstein, consulter Bloor (1997).
[(38)]Ce mécanisme est symétrique du choix par l’individu de l’horizon temporel sur lequel il choisit de calculer les bénéfices d’une attitude coopérative, voir Coleman (1990a, p. 288) et Favereau (1997).
[(39)]Parallélisme à rapprocher (cette fois sur le mode positif) de l’analyse déjà citée de Searle (1995), pour qui les faits institutionnels (dont l’archétype est la monnaie) doivent être traités comme des faits de langage.
[(40)]Cette impossibilité est, selon la remarque profonde de Corcuff (1995, p. 111), relisant Boltanski et Thévenot (1991), le vrai message de l’économie des conventions.
[(41)]Je reprends l’opposition classique entre le Tractatus Logico-Philosophicus et les Investigations philosophiques (pour une introduction particulièrement pédagogique, voir Malherbe, 1981, chap. 4 et 5). Voir ci-dessus note 37.
[(42)]Cela suggère (voir note 39) une hypothèse nouvelle pour expliquer l’incapacité de la théorie néoclassique à intégrer la monnaie : l’homo economicus n’a pas accès à une forme de langage assez complexe.
[(43)]Pour un premier pas dans cette direction, voir l’introduction de Favereau et Lazega (2002) ; il est intéressant, au vu de notre thèse, que les travaux de White (1992, 1995) s’orientent désormais vers une réflexion fondamentale sur le rôle du langage.
[(44)]Que ces deux conditions soient liées se trouve évidemment au centre de l’œuvre d’Habermas. Sur le jugement moral (qui combine clairement les deux conditions) comme critère de classification des programmes de recherche en sciences sociales, le lecteur est renvoyé à l’article novateur de Boltanski (2002).
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A. Bouvier me fait remarquer que le terme « patchwork » tr...
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Ce label, à la différence du précédent, est de mon fait. Suite de la note...
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Voir Haack (1978) et Malherbe (1981). On retrouverait, dan...
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Dans la terchap. 3), aux mondes 1minologie de Popper (1979,...
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Voir Friedman (1953) et Malherbe (1981), ainsi que Popper ...
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J’ai préféré recourir au modèle de simulation, plutôt qu’a...
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[(10)]
Voir, pour une présentation non technique, Favereau et Pic...
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Ici la référence de rigueur est Wrong (1961). Suite de la note...
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Je reprends à dessein la terminologie des économètres. Suite de la note...
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En mathématiques, un point fixe ou invariant M d’une trans...
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Bourdieu a plutôt privilégié cette catégorie dans son appr...
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