Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010530
212 pages

p. 331 à 356
doi: en cours

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Volume 44 2003/2

2003 Revue française de sociologie

Dans quelle mesure la théorie sociale de James S. Coleman est-elle trop parcimonieuse ?  [*]

Alban Bouvier Université Paris-Sorbonne 1, rue Victor Cousin – 75230 Paris cedex Institut Jean Nicod (CNRS)
James Coleman présente son entreprise comme obéissant à une exigence de parcimonie : utiliser le minimum de concepts élémentaires pour rendre compte des phénomènes sociaux. Cette parcimonie est elle-même justifiée par un souci d’unification de la théorie sociologique à partir de prémisses individualistes. Le point de départ est manifestement très étroit – et peut-être trop – puisque Coleman entend surtout tirer toutes les conséquences d’un modèle de l’acteur recherchant rationnellement son self-interest. Mais, d’un côté, il n’est pas certain que Coleman tire vraiment toutes les conséquences du modèle quasi-contractua-liste qu’il donne de la société et qui pourrait conduire à une reconnaissance de l’existence d’entités collectives. De l’autre, Coleman finit par introduire un principe supplémentaire, la capacité d’identification à autrui, qui excède les limites de la théorie du choix rationnel ; et cela d’autant plus que Coleman est conduit à analyser le concept d’identité du « self », en élargissant par-là considérablement les limites classiques de l’individualisme méthodologique. James S. Coleman affirmed that his theory follows the principle of parsimony: it uses a minimum numberofbasicconcept toaccount for social phenomena. Hejustifies parsimonyitself as a means of unifying sociological theory on individualistic grounds, and set outs to use the model of an actor rationally pursuing self-interest to derive all consequences. This is clearly a very narrow starting ground, perhaps too narrow. In fact, it is not clear that he manages to draw all consequences from his nearly contractual model of society, as this model could have led to recognizing the existence of collective entities. Moreover, he ends up introducing an additional principle which exceeds the limits of rational choice theory – namely, actor’s ability to identify with others – and is then led to analyze the concept of the identity of the «self », thus considerably extending the limits of classical methodological individualism. DieArbeitJamesColemansunterliegt,seinerAnsichtnach,einerSparsamkeitsforderung:um die sozialen Phänomene zu erklären gebraucht er das Minimum an elementaren Begriffen. Er bemühtsichanhandindividualistischerVoraussetzungendiesoziologischeTheoriezuvereinheit- lichen und rechtfertigt hiermit diese Sparsamkeit. Der Ausgangspunkt ist offensichtlich sehr eng – vielleicht zueng– daColemanbesondersalleseine FolgerungenausdemModell einesAkteurs ableiten möchte, der rationalerweise sein self-interest sucht. Es ist jedoch einerseits nicht sicher, daß Coleman alle Folgerungen aus seinem quasi kontraktualistischen Gesellschaftsmodell zieht, das zur Anerkennung von bestehenden kollektiven Entitäten führen könnte. Andererseits führt Coleman am Ende ein zusätzliches Prinzip ein – die Fähigkeit, sich mit anderen zu identifizieren – das die Grenzen der Theorie der rationalen Wahl überschreitet; und das umsomehr, als es Coleman veranlaßt, das Identitätskonzept des «self » zu analysieren, und damit wesentlich die klassischen Grenzen des methodologischen Individualismus zu erweitern. James S. Colman presenta su empresa como obedeciendo a una exigencia de parsimonia: utilizar un mínimo de conceptos elementales para explicar los fenómenos sociales. Esta parsimoniaestáensi mismajustificadaporunafándeunificacióndelateoríasociológicaquepartede las premisas individualistas. El punto de partida manifiestamente es muy estrecho – y quizá demasiado– puestoqueColemancree sobre todosacartodas sus consecuenciasdeunmodelodel actor buscando racionalmente su self-interest. Pero, por un lado no está seguro que Coleman saque verdaderamente todas las consecuencias del modelo casi contraactualista que da de la sociedad y que podría llevar a un reconocimiento de la existencia de entidades colectivas. Del otrolado, Coleman termina por introducir un principio suplementario, la capacidad de identificación a los otros, que sobrepasa los límites de la Teoría de la elección racional; tanto mas que Coleman es conducido a analizar el concepto de identidad del «self ». Ampliando considerablemente ahí los clásicos límites del individualismo metodológico.
On aurait pu mettre en exergue de cet article un passage de la Théorie des sentiments moraux d’Adam Smith où celui-ci fustige « la propension, naturelle à tous les hommes, mais que les philosophes sont particulièrement aptes à cultiver avec une certaine prédilection parce qu’elle est le moyen de montrer leur ingéniosité, la propension à rendre compte de tous les phénomènes à partir d’aussi peu de principes que possible » (Smith, 1999, p. 400). Le jugement que porte Adam Smith constitue, en effet, un défi pour toutes les perspectives explicatives parcimonieuses en général, et, à ce seul titre, porte contre les Foundations of social theory de Coleman, entreprise parcimonieuse s’il en est [1]. Mais A. Smith vise plus particulièrement et très explicitement toute une famille d’auteurs, dont s’inspire lui aussi explicitement Coleman – Hobbes, par exemple – et qui sont « portés à déduire tous nos sentiments de certains raffinements de l’amour de soi (self-love) » (Smith, 1999, p. 32). Coleman énonce d’emblée, en effet, que « l’intérêt jouera un rôle central dans la théorie présentée dans cet ouvrage » (Foundations, p. 28) et insiste sur la nécessité de commencer l’exposé d’une théorie de l’action en supposant les individus guidés par leur seul self-interest (purely self-interested) (Foundations, p. 31) [2]. On devra se poser la question de savoir si, en se proposant de réaliser un tel objectif, Coleman n’est, au mieux, qu’« ingénieux » – pour reprendre la critique générale de Smith à l’égard des entreprises parcimonieuses. Le jugement de Smith mérite d’autant plus d’être examiné qu’il y a simplement vingt-cinq ans, Amartya Sen, dans une critique qui a depuis largement fait école, déplorait la lecture très partielle que les économistes néo-clas-siques font d’A. Smith, cherchant, contrairement à celui-ci, à tout expliquer par l’intérêt personnel : « Il est significatif d’étudier comment la défense obstinée que faisait Smith de la “sympathie”, parallèlement à la “prudence” (dont la “maîtrise de soi” est une composante), a fini par disparaître dans les écrits de nombreux économistes se réclamant de la position soi-disant “smithienne” sur l’intérêt personnel et ses résultats. » (Sen, [1987] 1993, p. 25).
Le jugement de Sen fixe avec profondeur la mesure des enjeux en renvoyant à l’œuvre de Smith et, à travers lui, à la question de la pertinence des modèles contractualistes de type hobbésien, i.e. aux origines historiques non seulement de la science économique mais aussi de la sociologie et de la philosophie sociale contemporaines. Le propos de cet article est de chercher à examiner si, et éventuellement comment, Coleman répond au défi formulé par Smith et renouvelé récemment par Sen. Pour ce faire, je commencerai par examiner la place que prend réellement le concept de self-interest dans le système colemanien et je dégagerai, à partir de là, deux problèmes, l’un que j’appellerai smithien et l’autre que je qualifierai de durkheimien. Je les traiterai successivement en commençant par le second pour suivre au plus près la démarche colemanienne.
 
Le self-interest comme principe unificateur des sciences sociales ?
 
 
« Prudence » smithienne et « contrôle » colemanien
Une première caractéristique du système de Coleman dont il convient de prendre acte dès maintenant est que, si, comme le signale lui-même Coleman, le concept de self-interest y joue bien un rôle central, un autre concept y joue un rôle non moins grand, celui de contrôle [3]. Il faut entendre par-là aussi bien le contrôle que les individus peuvent exercer sur les choses (à titre de ressources pour leurs actions) que celui qu’ils peuvent exercer sur les autres ou celui qu’ils peuvent permettre aux autres d’exercer sur eux, voire celui qu’ils peuvent exercer sur eux-mêmes. Autant dire qu’il n’y a pas de différence majeure entre le concept de contrôle et celui de « maîtrise » au sens où Smith l’utilise lorsqu’il parle de la « prudence », n’étaient-ce une différence de gradation (maîtriser, c’est plus que seulement contrôler) et les connotations morales plus marquées du concept de maîtrise (l’acte de maîtriser est une fin en soi, à la différence du simple acte de contrôler). Or, dans le passage que j’ai cité en introduction, Amartya Sen met bien en évidence que les systèmes fondés, comme disait Smith, sur la « prudence » (et dont relèveraient aussi les modèles contemporains fondés sur la raison dite instrumentale) ne sont déjà pas eux-mêmes réductibles purement et simplement à des modèles du seul self-interest. Le modèle explicatif de l’homme qui est proposé n’est pas, en effet, celui d’un homme passivement guidé par ses seuls désirs égoïstes mais celui d’un homme qui, prenant acte de ces désirs, entend exercer son contrôle sur son environnement – et éventuellement aussi sur soi – pour le satisfaire [4]. Ainsi, après Smith, Sen pose-t-il très exactement, lui aussi, le problème : il ne s’agit pas tant du rôle respectif de l’intérêt ou de l’amour de soi, d’un côté, et de la sympathie, c’est-à-dire de l’aptitude à s’identifier aux autres, voire à les aimer, de l’autre, mais du rôle respectif de la prudence (intérêt et maîtrise ou contrôle), d’un côté, et de la sympathie, de l’autre.
Coleman est-il vraiment si parcimonieux ?
La première question qu’il convient de poser après la mise au point précédente est la suivante : dans quelle mesure Coleman est-il parcimonieux ? Dès que l’on tente de répondre sérieusement à cette question, en surgit bientôt une autre : l’est-il autant qu’il peut a priori le paraître ? On ne pourra répondre complètement à cette question qu’à la fin de cet article. Mais on peut dès à présent lui donner une réponse provisoire.
A. Smith ouvre la Théorie des sentiments moraux par deux chapitres consacrés à la sympathie [5]. Les toutes premières lignes du premier chapitre (et du livre lui-même) [6] sont les suivantes : « Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de le voir heureux. » (Smith, 1999, p. 23). Coleman nie-t-il un tel principe, pierre de touche de nombre de ceux qui s’opposent aux théories fondées sur le self-inte-rest ? Contrairement à l’idée que l’on se fait habituellement des théoriciens du choix rationnel en général et de Coleman en particulier : nullement ! Ou, en tout cas, sûrement pas de façon aussi radicale qu’il y paraît. En effet, à peine a-t-il mentionné Helvétius et le self-interest que Coleman prévient qu’il envisagera, beaucoup plus loin dans l’ouvrage (au chapitre 19, soit au dernier chapitre de la IIIe partie, Foundations, p. 503 sq., puis au chapitre 34, soit au dernier chapitre de la Ve et toute dernière partie, Foundations, p. 932 sq.), « la possibilité de dissoudre » le concept de self-interest. Les chapitres en question (chap. 19, notamment) montreront qu’il s’agit, en fait, d’une dissolution du concept de self plus que de celui d’interest – j’y reviendrai dans la IIIe partie de cet article – et que Coleman y envisage « l’expansion » ou la « dilatation » possible du self dans les autres (expanded self) (Foundations, p. 517 sq.). Les mêmes chapitres révèlent qu’avoir considéré au début des Foundations les personnes individuelles comme les éléments primitifs de l’action n’était que « première approximation » (Foundations, p. 508) car celles-ci sont en réalité des acteurs constitués d’unités plus primitives. Coleman en appelle alors tout à la fois à G.-H. Mead et à A. Smith lui-même, notamment à la distinction que celui-ci fait entre différents composants à l’intérieur du soi (self), et, plus spécialement à l’existence de ce fameux « spectateur impartial » capable d’épouser la condition des compagnons par la sympathie (Smith, 1999, p. 45 ; voir aussi, pp. 49-50). Quelques pages plus loin, Coleman caractérise comme « sympathie » cette « relation dans laquelle des personnes intériorisent les intérêts des autres » (Foundations, p. 520), ajoutant explicitement qu’il ne fait que reprendre ainsi le concept introduit par A. Smith dans la Théorie des sentiments moraux (ibid., p. 520).
Coleman sectateur de Hobbes ou disciple imprévu d’Adam Smith ?
Parti de Hobbes (ou d’Helvétius), Coleman en arriverait donc à l’un des classiques qui, avec Hume et Rousseau, s’est le plus opposé au point de vue, jugé très étroit, de Hobbes : Adam Smith [7]. Parti d’une des versions les plus étroites qui soient de la théorie du choix rationnel (puisqu’un Gary Becker [1976], par exemple, accepte d’emblée, au contraire, tout l’éventail des « préférences », y compris, par exemple la préférence que certains individus pourraient avoir pour l’altruisme), Coleman accorderait aux « antiutilitaristes » – au moins à ceux qui se réclament encore des Lumières – tout ce qu’ils demandent [8]. Loin d’être conduit au fil des développements à se contredire, Coleman maîtrise, au contraire, parfaitement la progression de la démarche et l’introduction d’un second principe à la source de l’action délibérée est annoncée dès l’énoncé du premier. Il est déjà notable que, contrairement à la réputation qui est faite à Coleman et aux théoriciens du choix rationnel en général, contrairement aussi à l’impression qui peut ressortir de certains énoncés de Coleman détachés de leur contexte (comme l’affirmation quasi-inaugurale par Coleman de sa proximité à l’égard d’Helvétius, par exemple), il n’y a pas un mais au moins deux principes motivationnels à la source de l’action selon cette théorie, le self-interest et la « sympathie » (et donc trois types de relations fondamentales possibles entre personnes : on peut être « intéressé » par une personne ou être objet de son intérêt, vouloir la contrôler ou se laisser contrôler par elle, « sympathiser » avec elle ou être l’objet de sa sympathie) [9]. Mais quelle est vraiment la nature de ces principes, notamment celle de la sympathie, dont l’introduction en son sens smithien – repris par Amartya Sen – pourrait paraître a priori bien dispendieuse à un esprit économe de principes et donc a priori très suspecte ? Ou, question légèrement différente : à supposer que l’on parle bien du même concept de sympathie dans les deux cas, l’introduction de la sympathie comme second principe motivationnel est-elle bien ce qu’il convient d’adjoindre au premier, en une seconde étape, pour mieux rendre compte des phénomènes sociaux ? Et sinon, qu’est-ce qui, des phénomènes sociaux, va échapper à ce genre de théorie ? Nul doute que l’ordre adopté dans l’exposé des principes en question et l’insistance même de Coleman sur l’idée d’un ordre d’exposition, exigence si rare en sciences sociales, a un sens capital [10]. La seule différence, en effet, à ce moment de notre exposé, entre Coleman et Smith, réside dans le degré de saillance du concept de sympathie dans les deux théories, liée à sa place même dans l’ordre d’exposition : Smith, qui ne nie nullement le rôle de l’amour de soi, commence néanmoins d’emblée par introduire la sympathie comme un réquisit nécessaire. Alors que Coleman, qui ne récuse pas le rôle de la sympathie smithienne, ne l’expose explicitement qu’au tout dernier chapitre de ce qui constitue l’exposé des fondements généraux de sa théorie [11].
Coleman tire-t-il toutes les conséquences pertinentes des principes qu’il introduit ?
En me concentrant délibérément, dans ce qui précède, sur les objections de type smithien – répercutées avec une certaine force par A. Sen dans les débats contemporains – j’ai laissé en suspens la question de savoir dans quelle mesure Coleman ne laisse pas aussi de côté les objections de type durkheimien, véhiculées par la seconde tradition « anti-utilitariste » (voir note 8). Celles-ci viseraient la démarche strictement individualiste de Coleman et porteraient non seulement contre le modèle hobbésien de l’amour de soi mais même contre le modèle smithien (ou humien) de la sympathie. Ces objections consisteraient essentiellement à reprocher aux différents modèles de la théorie du choix rationnel leur individualisme méthodologique et leur incapacité à rendre compte de la dimension réellement collective des phénomènes sociaux au-delà de leurs simples effets involontaires d’agrégations de comportements [12]. De telles objections pourraient conduire à considérer que les principes colemaniens ne sont pas en nombre suffisant et qu’il faut en introduire d’autres encore, outre la sympathie elle-même. Le sens de ma réponse à cette question sera tout différent : un système peut être insuffisant parce que les principes nécessaires font défaut ; mais il peut l’être aussi simplement parce que toutes les dérivations (ou déductions) pertinentes des principes établis n’ont pas été tirées. J’espère montrer que c’est précisément le cas sur ce point et, du même coup, que ces dérivations supplémentaires conduisent à reconnaître la légitimité d’un nouveau niveau d’analyse, qui est absent du système colemanien mais qui en est virtuellement dérivable.
 
Le modèle doublement pré-contractualiste de Coleman
 
 
Je commencerai par la seconde des deux questions que j’ai soulevées – donc par la question « durkheimienne » ou néo-durkheimienne – parce que dans l’ordre d’exposition suivi par Coleman dans les Foundations, c’est celle-ci qui surgit, en réalité, la première. On peut montrer qu’il n’est peut-être pas nécessaire d’être plus dispendieux que Coleman pour rendre compte des problèmes qui sont ici soulevés. Il suffirait d’être seulement un peu plus complet dans la dérivation des conséquences possibles. Pour établir ce point, il convient de revenir aux notions de self-interest et de contrôle et notamment d’examiner l’usage que Coleman fait de cette dernière notion. Coleman ne se réfère pas seulement à Hobbes comme théoricien du self-inte-rest mais aussi comme penseur contractualiste. Pourtant Coleman met en évidence la pertinence d’un modèle plus élémentaire que le modèle du contrat, celui du transfert unilatéral de biens (ou de droits) et, en ce sens, le modèle est pré-contractualiste, puisque le contrat implique, en principe, un transfert bilatéral ou réciproque, c’est-à-dire un échange. On peut montrer, par ailleurs, que lorsque Coleman use du modèle du contrat, il lui ôte un des éléments que Hobbes (ou Rousseau) lui attribuait et qui en semble effectivement une conséquence quasi-inéluctable : la genèse – à des degrés certes extrêmement divers et à un degré parfois sûrement très faible, mais néanmoins toujours présent – d’une sorte de « moi commun » : le modèle colemanien est donc, en ce deuxième sens aussi, pré-contractualiste.
Des relations d’intérêtet decontrôle aux transferts de contrôle légitimes
Il y a pour un acteur deux manières de se rapporter aux choses : l’intérêt et le contrôle [13] et ces manières d’être sont, dans le système colemanien, exactement au même niveau logique. La place attribuée à la notion de contrôle étant caractéristique du système colemanien comparé aux autres versions de la théorie du choix rationnel, c’est à cette notion qu’il convient de s’arrêter d’abord.
La légitimité qu’il y a à introduire une notion peut être jugée d’au moins deux façons, directe ou indirecte : ou bien elle s’impose d’elle-même comme évidente (par exemple l’idée que les hommes sont mus par leur self-interest), ou bien elle s’impose par le pouvoir explicatif qu’elle révèle. Lorsque l’évidence d’un principe qui use de la notion n’apparaît pas d’emblée, on peut le comparer à un autre qui serait éventuellement plus évident (l’idée que les hommes seraient souvent mus par l’altruisme) et préférer introduire la notion requise par le principe le plus évident (la notion d’altruisme versus celle de self-interest). Or le rôle assigné à la notion de contrôle chez Coleman est, à première vue, surprenant. Il est plus usuel de trouver comme notion élémentaire, dans des modèles économiques ou des théories sociologiques qui s’inspirent de ceux-ci, une notion comme celle d’échange [14]. Il est vrai que pour échanger, il faut avoir quelque chose à échanger, quelque chose sur lequel on exerce donc un certain contrôle. Coleman choisit ainsi de prendre parmi ses notions premières une notion plus primitive encore que celle d’échange puisque matériellement requise par cette dernière, celle de contrôle. Et il analyse l’échange comme un transfert bilatéral (ou réciproque), ce qui le conduit à donner aussi à la notion de transfert un rôle plus élémentaire qu’à celle d’échange (voir par exemple Foundations, p. 32). Il ne s’agit évidemment pas là de se livrer à un jeu conceptuel gratuit mais de montrer la pertinence particulière du concept de transfert unilatéral (sans réciprocité). Coleman ne s’attarde pourtant pas sur la valeur explicative du concept général de transfert de biens ou de ressources lui-même, mais introduit, au contraire, très vite – et de façon fort cohérente avec tout ce qui précède – la notion de transfert de contrôle, puis celle, plus spécifique encore, de transfert de contrôle légitime [15]. Le contrôle préalable des biens échangés apparaît, certes, nécessaire pour qu’il y ait échange des biens en question, mais le transfert du droit de contrôle à quelqu’un d’autre peut fort bien ne pas être suivi d’un transfert des biens. Les raisons pour lesquelles Coleman attribue à cette notion de transfert de contrôle légitime un tel rôle dans sa théorie n’apparaissant pas d’emblée, on peut examiner l’usage heuristique qu’il en fait par la suite mais aussi – autre voie indirecte – en comparant le système colemanien à des systèmes qui ont usé de concepts analogues.
Le système colemanien et les modèles dits « contractualistes »
  1. Le modèle politique de la délégation de pouvoir. Coleman donne au lecteur des indices très explicites concernant les théories auxquelles la sienne peut être comparée puisque, comme on l’a déjà noté, il l’inscrit explicitement dans la continuité des théoriciens dits « contractualistes » des XVII e et XVIII e siècles. Or ces auteurs ont bien cherché à penser des transferts de contrôles légitimes entre individus. L’une des questions centrales, posée notamment par Rousseau en visant Hobbes mais aussi Locke et une multitude de publicistes depuis le Moyen Âge, est celle de savoir si l’on peut, moralement parlant, remettre à quelqu’un d’autre le pouvoir d’établir des lois à sa propre place, transfert de pouvoir qui est pourtant au fondement même de l’idée de la démocratie représentative, mais aussi, plus généralement, de l’idée de soumission volontaire à tout type de gouvernement ou d’autorité [16]. Et Rousseau ([1754] 1964b) a ce mot célèbre : « La volonté ne se représente point. » (Livre III, Chap. XV, p. 429). Dans le modèle de Hobbes, au contraire, la question de la légitimité morale d’un tel transfert n’est pas même posée [17] ; la question est seulement de savoir si les individus ont ou non intérêt à transférer leur liberté, i.e. leur pouvoir de se prescrire des règles. Parler ici, comme le ferait Coleman, du transfert du contrôle qu’on a normalement sur soi à quelqu’un d’autre correspondrait parfaitement à ce que Hobbes a en vue. Si Coleman pose donc bien une question de légitimité, il s’agit seulement de la légitimité sociale : un pouvoir ou plus précisément le contrôle exercé par un individu sur un ou plusieurs individus est socialement légitimé lorsque ces individus ont donné eux-mêmes le droit au premier individu d’exercer ce contrôle (que cela soit moral ou non de leur part de le faire n’étant pas en jeu). Ainsi, même si Coleman ne le dit pas explicitement, le modèle du contrat politique – et, plus encore, des différents types de transferts de pouvoir qui ne sont pas des contrats – est pourtant bien un bon analogon pour se représenter ce qu’il veut dire lorsqu’il parle de transfert de contrôle légitime [18]. Le modèle hobbésien permet notamment à Coleman de comprendre la soumission – éventuellement plus ou moins consciente, plus ou moins délibérée – d’individus à une autorité comme une soumission qui peut être libre et intéressée.
  2. Le modèle organisationnel Principal-Agent. Il y a cependant, dans le système colemanien, au moins un modèle intermédiaire entre ce modèle politique élaboré et le modèle plus élémentaire que Coleman forge, modèle intermédiaire que Coleman utilise sur des sujets tous différents des questions politiques constitutionnelles ou des questions apparentées. Ce modèle est le modèle très classique en théorie des organisations du mandant et du mandataire (ou du Principal et de l’Agent). L’idée de base est que certains individus (mandataires ou Agent) sont délégués par d’autres (mandants ou Principal) pour agir à leur place. Cette théorie est explicitement exposée dans les Foundations et elle est clairement contractualiste (voir notamment chap. 7, pp. 146-157).
L’intérêt de la reconstruction colemanienne est de montrer que le même modèle élémentaire qui est utile pour penser les bureaucraties (ou des systèmes comparables quant à la pertinence du modèle Principal-Agent [19]) permet également de penser des phénomènes tous différents et apparemment éloignés comme des phénomènes de soumission à une mode ou à des idoles, ou encore les paniques ou, au moins, quelques aspects des comportements de panique [20]. A priori, il y a un abîme difficilement franchissable entre ces différents types de phénomènes. Et c’est là surtout que le système de Coleman est directement confronté à l’objection de type smithien de n’être qu’« ingénieux ». Coleman expose, en effet, une théorie passablement différenciée de types de comportements collectifs très différents mais dans lesquels il s’agit toujours de transférer à quelqu’un d’autre unilatéralement le contrôle que l’on a normalement sur ses propres actions. Par exemple, dans le cas des modes, des individus se règlent sur le comportement des autres, par désir, notamment, d’intégration (c’est ce qu’ils perçoivent être leur intérêt). Ceux qui se trouvent alors avoir, en grande partie involontairement, « le contrôle » – des stars du show-business – sur d’autres – leurs fans – peuvent n’en tirer aucun bénéfice (voire trouver cela embarrassant ou ennuyeux) ; il n’y a pas d’échange – et le modèle du transfert unilatéral montre sa pertinence (Foundations, pp. 230-237). Autre exemple : si un incendie se déclare dans un lieu confiné, le plus rationnel peut être de se régler sur les actions de ceux qui se sont déterminés le plus vite : de marcher, s’ils ont commencé à marcher (ce qui, dans l’absolu, est le plus rationnel parce que l’on risque moins de se bousculer à la sortie), de courir s’ils ont commencé à courir (parce que si les autres ont commencé à courir, le pire est de rester derrière, tandis que l’on a encore une chance, aussi mince soit-elle, d’échapper à la mort si l’on arrive dans les tout premiers à la sortie) (Foundations, pp. 203-215, qui distingue de nombreux autres cas). Comme précédemment, il s’agit de transferts unilatéraux : celui (ou ceux) sur lequel le premier individu règle ses pas n’a évidemment pas besoin de donner son accord à ce qu’on le suive, il n’a pas besoin non plus d’y trouver quelque intérêt (il n’y a pas d’échange) et il n’est même pas nécessaire qu’il s’aperçoive qu’on lui a transféré du contrôle…
On ne peut pas dire que dans les cas de paniques et les situations de ce genre – où, par nature, l’individu ne réfléchit guère parce qu’il n’en a pas le temps – le modèle du transfert de contrôle par intérêt emporte d’emblée la conviction. A priori, en effet, la notion de contrôle implique plutôt une activité consciente et le transfert de contrôle pour raison d’intérêt une intention délibérée ; mais il y a néanmoins une percée théorique car le modèle ouvre une voie dans une direction différente des théories de la simple imitation ou « contagion », aussi sophistiquées soient-elles. L’un des intérêts de ce modèle dans les cas considérés est donc qu’il constitue une alternative – ou, du moins, une esquisse d’alternative – aux modèles dominants en psychologie sociale, lesquels insistent sur la passivité des individus [21]. Pour aller plus loin dans la corroboration du modèle sur de tels cas, il faudrait développer l’idée de mécanismes de contrôle et de transfert de contrôle particulièrement rapides et largement infra-intentionnels ou infra-conscients pour rendre compte du fait que les individus n’ont évidemment pas le temps, dans ces circonstances dramatiques, de délibérer avant de choisir d’agir [22].
Un modèle de type contractualiste plus achevé que le modèle colemanien :le modèle supra-individualiste ou micro-holiste de Margaret Gilbert
Une question préalable subsiste encore, comme je l’ai suggéré, celle de savoir si, des principes mêmes de Coleman on peut dériver autre chose. Par exemple : si l’on se donne des individus entretenant entre eux ou avec les choses uniquement des relations d’intérêt et de contrôle, est-ce que l’on peut engendrer autre chose que ce que Coleman engendre ? [23]. Il est clair que si l’on se réfère, par exemple, aux modèles hobbésiens ou rousseauistes du contrat, le contrat est supposé engendrer une sorte de « moi commun » irréductible à chacun des contractants et tel que chaque contractant a l’impression de n’être que l’un des membres d’un corps collectif qui les dépasse [24]. Pour y voir plus clair dans ce processus d’émergence, il faut examiner de plus près comment des contrats, au sens large (i.e. non spécialement juridique) du terme, s’instaurent. C’est précisément une question de cet ordre que pose une philosophe des sciences sociales contemporaine, Margaret Gilbert, à partir, d’un côté, d’une réflexion sur les présupposés de la théorie du choix rationnel (Gilbert, 1989,1990) et, de l’autre, de l’intuition que la définition durkheimienne de ce qu’est un fait social doit toucher quelque chose de profondément juste, au-delà de la maladresse durkheimienne dans le choix des formulations (Gilbert, 1994).
Margaret Gilbert part des situations « sociales » les plus simples, comme le faisait Weber au début d’Économie et société lorsqu’il parlait du choc de deux cyclistes se rencontrant [25]. Gilbert prend, quant à elle, comme exemple paradigmatique du social élémentaire le fait banal de marcher avec quelqu’un d’autre ; ce qu’elle montre sur cet exemple et d’autres du même genre, c’est que de multiples micro-contrats, le plus souvent tacites, se créent entre les gens : dès lors que je commence à marcher avec quelqu’un, par exemple, je me sens comme engagé à continuer à marcher avec lui et lui avec moi au sens où nous sommes l’un et l’autre comme engagés l’un à l’égard de l’autre à trouver un rythme qui nous convienne à l’un et l’autre à peu près (on règle insensiblement ses pas sur ceux de l’autre, en s’efforçant de n’aller ni plus vite ni plus lentement). On peut bien sûr s’en dégager mais il faudra alors avancer une justification (« Excusez-moi, il faut que je file ! » ou : « Je ne suis pas pressé, je vais un peu flâner par là »)… Ces micro-obligations éphé-mères, chacun les ressent comme une sorte de donné phénoménologique et chacun peut vérifier pour son compte qu’elles sont bien là. Mais le contrôle s’est ici extériorisé par rapport aux individus au sens où l’un et l’autre se sentent comme obligés par rapport à quelque chose qui, maintenant, tout léger et anodin soit-il, les dépasse. Si un tel micro-contrat, voulu de façon infra-intentionnelle [26] s’instaure, alors les individus peuvent dire, à bon droit : « Nous nous sommes promenés ensemble » ou « Nous avons fait quelques pas ensemble » en signifiant par-là qu’ils s’étaient trouvés comme unis et liés ensemble à des micro-obligations qui les dépassaient ; ce qui n’est pas le cas lorsque, dans une foule, par exemple, on marche seulement « à côté » de quelqu’un d’autre.
Margaret Gilbert appelle « sujet plural » (« plural subject ») ce sujet collectif, ce « nous », produit par les actions que les individus font ensemble en ayant le sentiment de se sentir engagés les uns par rapport aux autres, même si l’enjeu est en lui-même dérisoire [27]. Mais, dès qu’il y a entente, même tacite, y compris dans le cadre de contrats juridiques, une micro-« communauté » se dégage, du seul fait que l’un et l’autre ou les uns et les autres ont l’impression d’avoir contracté des (micro-) obligations qui leur sont communes et qui les dépassent. Ce « supra-individu », aussi pauvre en contenu soit-il, est beaucoup plus que ce que Coleman (ou Lindenberg après lui) appellent « entité supra-individuelle » lorsqu’ils parlent de l’acteur constitué (corporate actor) [28]. L’entité supra-individuelle dont parle Coleman agit comme un acteur individuel mais les acteurs sociaux n’en sont pas pour autant comme les membres d’un seul corps [29]. Lindenberg a raison de dire que Coleman n’entend pas par-là une Gemeinschaft. Mais il n’y a pas pour autant besoin d’opposer à Coleman un « relationnisme » qui serait autre chose que ce que des relations contractuelles peuvent produire [30]. Il se peut que l’unité ainsi formée soit plus ou moins forte, plus ou moins riche à proportion de ce sur quoi il y a accord, mais les accords – même simplement tacites – suffisent à créer ce sentiment d’unité.
Coleman prenait des exemples très simples de relations entre individus, même s’il s’agissait d’exemples dramatiques, et dans ces exemples il n’y avait de transfert qu’unilatéral ; rien de ce qui est engendré par des accords réciproques (même tacites) ne pouvait émerger : l’exemple de personnes réglant leurs pas, lents ou rapides, sur celui de voisins pour fuir un local en feu. Dans les cas envisagés par Coleman, les individus ne sont pas du tout liés entre eux et, contrairement à ce que Coleman suggère, personne n’est lié à quelqu’un d’autre par quelque obligation que ce soit, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas de « savoir commun » que l’un et l’autre règlent leur pas l’un sur l’autre et il s’en faut de beaucoup [31]. Mais si l’on prend des exemples dans lesquels les individus contractent, même implicitement, comme dans les cas envisagés par M. Gilbert, i.e. là où il y a transfert bilatéral, le processus même du contrat engendrerait quelque chose comme une entité collective, éventuellement une micro-entité, par rapport à laquelle les individus se sentiraient engagés.
Coleman est-il ici trop parcimonieux ? Ce ne serait pas vraiment la critique qui conviendrait car il ne s’agit nullement ici d’introduire l’idée d’un nouveau mobile parmi les principes explicatifs ni non plus un nouveau type de relation : le self-interest et la relation de contrôle y suffisent [32]. Il convient, en revanche, d’envisager l’idée de contrôle réciproque et d’observer les conséquences de ce qui peut en résulter au niveau des sentiments sociaux des individus.
Il serait plus juste de dire que Coleman ne dérive pas toutes les conséquences des principes qu’il établit ou qu’il reconnaît – ce qui n’est pas un reproche dirimant car c’est là une tâche impossible – mais que certaines de ces conséquences sont remarquables en ce qu’elles légitiment un type d’analyse supra-individualiste (ou holiste), au sens fort du terme – qui n’est pas celui de Coleman ni de Lindenberg lorsqu’ils parlent d’entités supra~individuelles. La reconnaissance de ce niveau spécifique ne rend pas caduque pour autant l’individualisme méthodologique. La règle subsiste de chercher à remonter de ces entités collectives aux individus qui en sont la source (et en même temps les membres). Mais il est clair que l’on est néanmoins là au point crucial de l’analyse sociologique car si l’on peut reconnaître une spécificité d’un niveau collectif qui se surimpose en quelque sorte aux membres individuels, l’analyse sociologique touche là au cœur même des faits sociaux [33]. Dans les termes colemaniens, il faudrait dire que les individus ont, en fait, transféré le contrôle à ce « moi commun », donc à une entité collective. C’est de cette façon que le contrôle social ou, plus exactement, qu’un contrôle collectif s’instaurerait [34].
 
Les insuffisances de la notion colemanienne de sympathie (ou d’identification)
 
 
Dans ce qui précède, j’ai eu pour fin de montrer que, sans introduire d’autres principes que ceux que Coleman introduisait on pouvait rendre compte de ce qui paraît, au moins depuis Durkheim, le propre même du social (le collectif). Il suffit pour cela d’analyser plus complètement les effets des relations de contrat, i.e. de relations impliquant échange ou transfert bilatéral (que l’échange soit égalitaire ou non). On verra bientôt un autre avantage de poursuivre plus longuement la genèse du social à partir des relations de contrat dans l’un des problèmes qu’est censée résoudre l’introduction de la notion de sympathie. Mais restons-en, pour l’instant, à l’usage que Coleman fait de la notion de sympathie en elle-même et au contenu de sens qu’il lui donne [35].
La dissolution du self. Transindividualisme, infra-individualisme et supraindividualisme
Il faut remarquer pour commencer que le chapitre 19, qui expose le contenu de la notion de sympathie, centré sur une analyse du self [36], est un chapitre qui n’a pas une forte unité. Dans ce chapitre, en effet, Coleman met en évidence les différents problèmes auxquels se trouve confronté son modèle conceptuel, lequel n’est fondé sur la reconnaissance explicite que de deux types de relations (intérêt/contrôle) [37]. Il ne se dégage guère d’axe unificateur dans les solutions proposées. Et lorsque Coleman introduit une notion comme celle de dilatation du soi, il n’y a guère d’explicitation de ce que recouvre exactement une notion aussi métaphorique. Ce n’est pas que le processus paraît, à strictement parler, devoir être mis en doute car la conceptualisation proposée correspond intuitivement à des phénomènes que l’on peut effectivement observer, mais la nature précise de ce processus paraît mystérieuse [38]. On peut dire, dans le même sens, que les concepts de sympathie et d’identification que Coleman introduit n’ont pas la clarté des notions de self-interest et de contrôle.
Le deuxième élément digne d’être remarqué, c’est que si Coleman a annoncé la dissolution du concept de self-interest au début des Foundations, il est clair que ce qui est dissous, ce n’est pas, comme on pourrait a priori s’y attendre, le concept d’interest, mais celui de self. Et l’analyse du self en des composants plus élémentaires, donc le passage à un niveau infra-individuel, précède, en réalité, l’introduction même de la notion de sympathie. Coleman considère, en effet, que les idées de Mead (1963) ou de Cooley (1902) sur la pluralité du soi – et même celles d’A. Smith – sont pertinentes pour expliquer certains phénomènes. Mais, dans le même temps, Coleman ne renonce pas du tout ni au concept de self-interest ni même au concept de contrôle. Il s’agit, tout au contraire, d’une nouvelle extension de leur portée. En reprenant notamment les idées de Ainslie (1986), fondateur d’une brillante « pico-économie » réinterprétant les analyses de Freud (célèbre, lui aussi, pour sa distinction de différentes instances dans le moi) dans le cadre des seuls concepts de la théorie du choix rationnel, Coleman montre comment on peut considérer que certaines parties du moi (object self) ont des intérêts qui leur sont propres et que d’autres (acting self) exercent un contrôle sur les premières (Foundations, p. 525). Ce n’est évidemment pas un hasard si, lorsque Coleman mène cette analyse du moi, il la mène en prenant comme modèle la décomposition en ses éléments plus primitifs des acteurs constitués (corporate actors) tels que des entreprises ou des organisations [39]. Le premier « saut » effectué dans ce chapitre n’est donc pas le passage d’une théorie fondée sur le seul amour de soi (assorti des notions de maîtrise ou de contrôle [40]) à une théorie fondée sur l’amour de soi et la sympathie, mais le passage d’un individualisme méthodologique à un infra-individualisme méthodologique [41]. Il y a une évidente percée ici, et qui a tendance à passer inaperçue parce que Coleman suit en même temps, dans ce chapitre, plusieurs autres pistes.
Quand Coleman introduit le concept de sympathie, c’est encore, en quelque sorte, sous la portée des concepts d’intérêt et de contrôle. Le processus est en effet décrit comme un mécanisme par lequel des individus s’identifient à d’autres, mais cela veut dire qu’ils font leurs les intérêts des autres et se mettent sous leur contrôle. Coleman introduit cette complexification de sa théorie pour rendre compte de phénomènes où il n’est plus possible de soutenir que des individus se mettent sous le contrôle d’autrui dans leur propre intérêt. Coleman pense notamment à des phénomènes de soumission à un leader charismatique, qui peuvent conduire jusqu’au suicide (Foundations, pp. 517-520) [42]. C’est à ce propos que Coleman dit que le moi « se dilate ». Coleman prolonge cette analyse en disant qu’à l’intérieur du moi peut se refléter l’image des autres moi [43] et que la soumission peut donc être, dans le moi, d’une partie du moi à une autre partie du moi qui n’est plus que l’image de l’autre dans le moi [44]. On ne peut sûrement pas reprocher à ce genre d’analyse l’absence de finesse. Et elle a le mérite, comme celle d’Ainslie, de rendre compte de phénomènes analogues à ceux que la psychanalyse étudie, avec des moyens conceptuels non seulement beaucoup plus sobres mais, en outre, pas même spécifiques [45]. On peut lui reprocher, en revanche, de n’être pas aisément testable, même indirectement.
Coleman n’envisage vraiment d’identification que d’un individu à un autre individu (c’est pourquoi on pourrait parler d’un transindividualisme recourant lui-même à l’analyse infra-individualiste puisque c’est par le « reflet » des autres individus à l’intérieur du moi que se produit l’identification), même lorsqu’il s’agit de rendre compte des phénomènes d’apparente identification d’individus à leurs entreprises, à leur nation ou à une communauté (Foundations, pp. 157-160) [46]. Mais si l’on reconnaît l’émergence d’une sorte de moi commun, c’est par rapport à cette entité supra-individuelle elle-même que peut avoir lieu l’identification. C’est là un processus distinct, que ne peut isoler Coleman. Or il est évidemment capital. Les reproches peut-être les plus aigus faits à Coleman concernent justement, en effet, cette impuissance à rendre compte de phénomènes sociaux (collectifs) aussi cruciaux, dans les sociétés contemporaines multiraciales et multiculturelles, que les appartenances ethniques ou nationales (White, 1990,1992 ; Favell, 1996, p. 295). Ces reproches sont cependant le plus souvent faits de l’extérieur et pour justifier l’adoption d’une tout autre manière de considérer les phénomènes sociaux. J’ai essayé, au contraire, de montrer comment on peut prolonger la théorie colemanienne sans abandonner pour autant ses premières prémisses.
L’absence de reconnaissance effective du rôle des émotions ou des passions comme principes d’action
Le fait que l’usage colemanien du concept de sympathie apparaît toujours comme étroitement lié à celui d’intérêt (on « sympathise » avec les intérêts d’autrui) fait rebondir la question de savoir si c’est tout à fait au même sens qu’A. Smith que Coleman parle de sympathie. Si l’on isole soigneusement les processus d’identification et la relation de sympathie de sentiments particuliers dont ils n’ont parfois pas été distingués – comme Adam Smith, justement, l’a fait à la différence de Hume ou de Rousseau [47] – on s’aperçoit que le processus décrit est, en lui-même, tout à fait vide ou neutre quant à la nature de ce à quoi un individu peut s’identifier dans un autre individu [48]. La question revient donc à nouveau de savoir si l’amour de soi ou l’intérêt suffisent comme motivations pour rendre compte des phénomènes sociaux ou, plus exactement, jusqu’à quel point ils suffisent. A. Smith, quant à lui, introduit toute une théorie des passions – sans équivalent dans les Foundations. L’aptitude à « sympathiser » avec les passions des autres dépend notamment de la question de savoir si ces passions sont asociales, sociales, égoïstes, etc. [49]. C’est là qu’est la véritable rupture entre la théorie smithienne et le modèle colemanien : Coleman n’introduit, en réalité, que fort peu de la théorie smithienne. Mais l’usage original qu’il fait du concept de sympathie lui permet paradoxalement, en intégrant une partie des questions smithiennes, de donner encore plus de portée aux concepts de self-interest et de contrôle. Voyons sur un exemple quel est le résultat de la non-intégration des passions dans le modèle de ce que l’on appellerait maintenant en France (par anglicisme) des « émotions ». On ajoutera que l’adjonction d’un élément émotiviste au modèle est indépendant de l’adjonction du principe de sympathie : les individus peuvent avoir indépendamment les uns des autres des sentiments (éventuellement identiques) sans qu’il faille penser que c’est nécessairement par identification à d’autres que leurs sentiments sont apparus. Leur situation personnelle (éventuellement très semblable chez les uns et chez les autres) peut suffire à expliquer l’apparition de ces sentiments ou émotions.
La théorie des révolutions est à ce sujet un excellent exemple de mise à l’épreuve du système colemanien [50]. Les révolutions, dans le système colemanien, surviennent lorsque des individus remettent en question les systèmes d’autorité installés, i.e. entendent reprendre le contrôle sur eux-mêmes qu’ils avaient « transféré » (parfois de façon unilatérale) aux gouvernants, parce qu’ils ont désormais le sentiment que, dans la situation présente, ils sont perdants. Ils retirent donc sa légitimité à ce contrôle. Coleman se livre à un exposé comparatif – remarquable – des différentes théories dites de la « frustration relative », développées par Stouffer, Brinton, Davies, Runciman, Gurr, Lenski, Stone, etc. (Foundations, pp. 472-479) et qui ont toutes leur véritable source dans l’explication que Tocqueville a donné de la Révolution française (ibid., p. 471). Le principe motivationnel d’explication que Tocqueville utilise est que les gens se révoltent non pas quand et parce que leur état est le pire qui soit mais quand et parce qu’ils comparent leur état – qui peut être, en réalité, objectivement meilleur que celui qui était le leur quelque temps auparavant ou meilleur que celui de leur voisins – à un état qu’ils jugeaient préférable et auquel, pour cette raison, ils aspiraient, mais dont ils voient que la réalisation est ajournée. Tocqueville montre ainsi que la Révolution française a éclaté au moment où la situation était déjà bien meilleure qu’en 1787, année où de très mauvaises récoltes avait entraîné la famine. Cette révolte peut sembler paradoxale et irrationnelle et Coleman n’a pas de mal à convaincre, au moins au premier abord, que de tels principes sont contradictoires avec une théorie qui reconnaît comme seul principe le self-interest (ils ne s’intègrent pas non plus, même si Coleman s’abstient de le préciser, à un modèle ajoutant seulement la sympathie). Et il s’évertue à montrer que les révolutions se déclenchent lorsque les conditions apparaissent aux révolutionnaires potentiels, favoriser une issue positive de la révolte, i.e. lorsque les acteurs pensent, à tort ou à raison (d’où échec ou réussite), contrôler suffisamment les ressources nécessaires [51]. Ce serait donc en fonction d’un intérêt bien compris et en calculant des risques limités que les révolutionnaires déclencheraient les révolutions. Mais c’est une chose de montrer que le modèle du self-interest assorti du modèle du transfert de contrôle permet d’interpréter des aspects importants des révolutions. C’en est une autre de prétendre qu’un tel modèle en rend compte complètement et que les théories alternatives du type de celle de Tocqueville sont, pour cette raison, caduques. Il est peu douteux, en effet, que des processus psychologiques du type de ceux qu’invoque Tocqueville existent [52]. Coleman transgresse ici la méthode de l’abstraction décroissante : épuiser la portée d’un modèle simple n’exclut pas d’envisager des modèles plus complexes, en l’occurrence, ici, des modèles incorporant les « passions » ou les émotions, même si cette méthode invite à toujours utiliser d’abord les modèles les plus simples (et par-là les plus abstraits par rapport à la richesse et à la diversité du concret). Il n’est même pas exclu que des émotions motivent des comportements rationnels du point de vue de la satisfaction de l’intérêt personnel (De Sousa, 1987 ; Elster, 1995 [53]).
En fait, la question de la place que doivent occuper les émotions dans une théorie sociologique a reçu, dans les toutes dernières années – et notamment depuis la parution des Foundations – un surcroît d’intérêt pour des motifs divers qui tiennent à la fois à la perception des limites internes des théories n’intégrant comme principes explicatifs que la supposition d’individus non pas tant rationnels qu’animés d’une rationalité « froide » et à la découverte, dans des champs très différents, comme celui de la neurophysiologie, du rôle positif des émotions non seulement dans l’action mais aussi dans la connaissance (Damasio, 1995). On pourrait aisément montrer aussi que, au travers de la référence au rôle des émotions ou des passions, c’est en même temps celui des valeurs qui est en cause. Il est, en effet, souvent possible de décrire les mêmes comportements comme animés par des passions (l’ambition, la jalousie, l’amour propre) et par des valeurs (la recherche du bien public, le sens de la justice, la protection de la famille). Mais la théorie sociologique de Coleman n’intègre explicitement pas plus la dimension morale que la dimension émotive du social [54]. Là encore, rien n’interdirait une complexification du modèle par adjonction d’un nouveau principe explicatif, selon la règle de l’abstraction décroissante (et du réalisme croissant).
La minimisation de la dimension cognitive et l’absence de reconnaissance du rôle de la communication discursive
Il est nécessaire de revenir une dernière fois au chapitre 19, ce relevé des « résidus » du système, cet inventaire de l’ensemble des problèmes que le système ne peut pas traiter. Méthodologiquement parlant, un tel inventaire est exactement ce que l’on attend d’un bon exposé d’un modèle et ce qui le distingue des théories globalisantes qui ont réponse à tout : l’explicitation finale de ses limites. Or, quand on compare le modèle colemanien à d’autres théories disponibles dans la famille des théories du choix rationnel, par exemple aux analyses d’Elster (1983, spécialement chap. 4) ou de Boudon (1990,1995), ce qui frappe, en dehors de la mise à l’écart abrupte – et illégitime – des passions dans l’explication sociologique (qui démarque Coleman surtout d’Elster), c’est la volonté d’accorder un moindre poids aux failles cognitives, quelles que soient les sources de celles-ci, affectives ou purement cognitives. Mais c’est là un choix parfaitement explicité par Coleman, pour qui l’importance de ces phénomènes serait très surestimée et pour qui il serait donc inutile de complexifier le modèle pour un faible gain heuristique. L’argument colemanien peut valoir lorsque l’on entend donner un exposé en quelque sorte autosuffisant du système que l’on a commencé à déployer. Mais cette exigence n’a guère de fondement que matériel (les limites d’un volume manipulable) ; car, intellectuellement parlant, l’ambition doit forcément être de comprendre le réel aussi profondément et complètement qu’il est possible et, donc, de gagner toujours en réalisme. Si le système est bien fait, i.e. si l’on a introduit les principes en fonction de leur pouvoir heuristique sur un domaine donné, il est normal que plus on avance, plus petite est la portée explicative des principes nouveaux que l’on introduit puisque plus grande est l’étendue de ce qui a déjà été expliqué. L’objection de Coleman est donc faible et il donne de son système l’image d’un système non seulement quasi-achevé mais pour ainsi dire clos, à l’opposé de ce qu’un système d’explication logiquement bien construit selon la méthode d’abstraction décroissante devrait être. Mais nul n’est parfait.
De façon plus générale, le système colemanien accorde peu d’importance au niveau cognitif ou, plus simplement, informationnel – que celui-ci soit biaisé ou non – et donc aux croyances, fondées ou non, que les individus peuvent avoir [55]. Il est significatif, de ce point de vue, que Coleman ne réserve pas une partie « Structures de la connaissance », qui pourrait être le symétrique de la IIe partie des Foundations, consacrée au « Structures de l’action », ou une partie « Croyances collectives » symétrique de la IIIe partie consacrée aux « Acteurs constitués », ni même un simple chapitre à ces questions. Coleman accorde évidemment fort peu d’importance aussi, en conséquence, à la communication discursive. Pourtant, la transformation des motivations d’un individu, que ce soit celle de ses intérêts ou de ceux des autres ou, plus généralement, celle de ses motivations, peut à l’évidence se faire autrement que dans une sorte de face à face ou de jeux de miroir qu’évoque la métaphore de Cooley ; autrement donc que dans un simple processus d’identification. Un moyen très ordinaire de transformer les représentations d’autrui ou de voir les siennes transformées, c’est, en effet, le discours. Dans certains contextes, comme celui des paniques collectives, le rôle dévolu au discours est réduit (même si quelqu’un investi d’une certaine autorité peut avoir une certaine force de persuasion et, dans certains cas, permettre par ses seules interventions orales de rationaliser une évacuation). Mais dans d’autres contextes, comme, par exemple, l’émergence et le déploiement d’une révolution, il est évident que les arguments, la rhétorique, etc., jouent un rôle important, d’une part pour faire, par exemple, clairement percevoir leurs intérêts aux individus concernés, faire connaître les ressources dont ils disposent mais aussi pour fixer les « valeurs » (objectivement fondées ou non) qui toucheront leurs émotions [56].
On notera pour étayer indirectement les analyses précédentes par un pur argument de convergence que dans un chapitre peu souvent discuté du tout début du tome 2 de sa grandiose Théorie de l’agir communicationnel, Habermas (1987, chap. V), hostile au modèle de la rationalité instrumentale mais aussi à celui d’individus enfermés dans leurs subjectivités, consacre de longs développements à Mead et à Durkheim, auteurs chez qui il perçoit, notamment chez Mead, un changement radical de paradigme : le passage du paradigme de la conscience (ou de la subjectivité isolée et monadique) à un paradigme communicationnel. Habermas commente les mêmes passages que Coleman concernant « l’autre généralisé » dont parle Mead à propos du soi « dilaté », mais au lieu de s’en tenir à l’idée d’une simple identification à autrui, Habermas montre comment Mead, s’il n’assume pas vraiment le tournant linguistique (p. 10), anticipe pourtant étonnamment la reconnaissance par Peirce de la spécificité du médium de la communication discursive (pp. 35-51). Ainsi donc, le parcours habermassien suggère par une autre voie qu’il serait aussi possible d’aller au-delà des critiques smithiennes et néo-smithiennes à l’encontre de l’étroitesse du modèle de la rationalité instrumentale ou de la simple « prudence » enfermée dans le monde de l’ego et de faire plus aussi que simplement reconnaître le rôle de la sympathie ou de l’identification, même comprise avec toute la portée qu’elle a chez Smith, c’est-à-dire incorporant tout le spectre des passions. Il conviendrait, en effet, d’introduire, à côté de ce mode silencieux et primaire de communication qu’est la simple identification par « sympathie », un mode plus élaboré de communication avec autrui : la communication discursive [57].
Nous pouvons maintenant répondre de façon plus complète à la question initiale. Coleman est-il parcimonieux ? Assurément, mais son système contient pourtant plus de principes qu’il y paraît à première vue. Cette fausse apparence vient d’abord de ce que l’on associe facilement, mais faussement, parcimonie et rareté des principes. La règle de parcimonie n’exclut pas les dépenses – en l’occurrence en matière d’introduction de principes – mais celles-ci doivent être strictement nécessaires car la règle de parcimonie est une stratégie d’élimination du superflu. Elle est, en fait, indissociable d’une règle d’ordre qui énonce que l’on doit chercher à épuiser la puissance explicative d’un modèle avant d’en introduire un autre. Cette règle d’ordre conduit à commencer par des modèles simples et abstraits et à les complexifier étape par étape pour les rapprocher du concret. On peut donc aussi la décrire comme relevant de ce que, à la suite de Lindenberg, on pourrait appeler la méthode d’abstraction décroissante et du réalisme croissant.
Coleman est parcimonieux dans sa volonté d’épuiser les concepts de self-interest et de contrôle avant d’introduire celui de sympathie et il respecte donc la règle d’ordre. Coleman manifeste même un certain brio en se servant du principe de sympathie pour démultiplier la portée du modèle du contrôle-intérêt et lui donner une pertinence au niveau infra-individuel. Mais le système de Coleman a pourtant plus de principes que ceux qu’on lui attribue communément : d’abord, parce que son modèle élémentaire est un modèle du self-interest et du contrôle; ensuite parce que la notion de sympathie y est explicitement intégrée, même si ce n’est pas avec des fonctions aussi diversifiées que chez Smith ; enfin parce qu’il introduit – quoique de façon nettement moins problématisée – la confiance.
Du coup, peut-on dire que Coleman est aussi parcimonieux qu’il aurait idéalement pu l’être ? Probablement pas puisqu’il n’est pas démontré que la notion d’obligation naissant des contrats tacites ne permet pas de faire l’économie de la notion de confiance. En outre, lorsque Coleman introduit la notion de sympathie ou d’identification avec autrui, il distingue mal ce qui serait la véritable introduction d’un nouveau principe motivationnel avec ce qui est, en réalité, simple changement de niveau d’analyse, en l’occurrence le passage du niveau individuel au niveau infra-individuel.
D’un autre côté, Coleman est-il trop parcimonieux ? Oui, assurément et cela est très clairement visible dans son exclusion a priori de toute explication par les sentiments (autres que la sympathie et la confiance). Coleman transgresse ici à l’évidence la règle de l’ordre : il aurait, en effet, simplement dû dire que le modèle contrôle-intérêt pouvait rendre compte d’aspects importants des phénomènes révolutionnaires mais il n’y avait pas de raison de prétendre que l’explication du réel ne requérait pas un modèle moins simple et moins abstrait pour rendre compte plus complètement et plus adéquatement de ces phénomènes. En outre, cette dépense en matière de principes aurait été en partie compensée par une nouvelle extension de l’usage du concept d’intérêt, puisque l’on peut montrer que les émotions ne sont pas tout à fait dénuées de rationalité adaptative. De façon plus générale, Coleman donne l’impression qu’il pense avoir présenté un système achevé (ou à peu près) alors que l’exigence de plus de réalisme doit forcément conduire à introduire progressivement de nouveaux principes.
 
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NOTES
 
[*]Une esquisse de cet article a été présentée à l’invitation de Dario Antiseri, au Centro Metodologico de la LUISS à Rome, en avril 2002. Je remercie les participants pour leurs questions, qui m’ont permis d’approfondir l’analyse. J’ai tiré parti aussi des commentaires de B. Conein, M. Cherkaoui, O. Favereau, E. Lazega, P. Livet, R. Ogien et Ph. Steiner, sur une version antérieure de cet article.
[(1)]Coleman écrit : « Une propriété du système théorique développé ici est sa parcimonie. » (Foundations, 1990, p. 37).
[(2)]Sur le point précis en question, Coleman renvoie plus exactement à Helvétius (Foundations, p. 28).
[(3)]Coleman écrit, en effet, très explicitement : « Il y a deux types d’éléments dans le système minimal et deux manières par lesquelles ceux-ci sont reliés. Les éléments sont les acteurs et les choses sur lesquelles les acteurs exercent leur contrôle et pour lesquelles ils ont quelque intérêt […]. Les relations entre les acteurs et les ressources [autre nom que l’on peut donner aux choses, Note d’Alban Bouvier] sont donc, comme cela est impliqué par ce qui précède, le contrôle et l’intérêt. » (Foundations, p. 28).
[(4)]Coleman forge avant tout un homme héritier de la rupture technicienne des Lumières, un homo technicus, maîtrisant les ressources de son environnement. Et il est parfaitement conscient du caractère historiquement contingent des conceptualisations qu’il utilise. Il le dit explicitement à propos du concept de self-interest : il est fort probable que, même si chacun à toutes les époques et dans tous les pays tient à ses intérêts, la valorisation toute spéciale du self-interest ne s’est construite qu’autour des XVIIe et XVIIIe siècles. Coleman (Foundations, p. 28) renvoie à Hirschman (1980). On pourrait évidemment en dire autant de la valorisation du contrôle sur les ressources de l’environnement. Cela ouvre donc a priori la porte à des systèmes alternatifs en fonction des époques et des cultures considérées.
[(5)]Première partie : De la convenance de l’action. Chapitre 1 : De la sympathie (pp. 23-31). Chapitre 2 : Du plaisir de la sympathie réciproque (pp. 32-36).
[(6)]Mis à part une page d’avertissement présente dans la seule sixième et dernière édition.
[(7)]A. Smith écrivait lui-même du système d’Épicure, mais cela touche aussi bien Hobbes (voir supra), « Ce système est sans doute totalement incompatible avec celui que je me suis efforcé d’établir. » (1999, p. 399).
[(8)]On peut considérer qu’il y a un courant anti-utilitariste interne à la tradition des Lumières et représenté plus précisément par les « Lumières écossaises » (Hume, Smith et Ferguson) (Gautier, 1993), hostile aux Lumières françaises (essentiellement représentées par les Encyclopédistes, dont Helvétius). Mais le courant anti-utilitariste dominant est, au contraire, externe aux Lumières, et il s’est même constitué en réaction contre elles ; c’est de lui que sont héritiers les Saint-Simon, Comte et finalement Durkheim et Mauss (Nisbet, 1984).
[(9)]Il y a au moins un quatrième type de relation spécifique, irréductible aux précédentes mais dont le lien avec elles reste assez flou : la relation de confiance (trust). Coleman propose au chapitre 19 une partition légèrement différente des divers types de relations que les individus peuvent avoir entre eux, partition qui le conduit à reconnaître alors cinq types de relations (Foundations, p. 520). Il y a là un indéniable flottement qui montre qu’un surcroît d’analyse serait ici nécessaire.
[(10)]Coleman ne donne pas une tournure réellement axiomatique à sa théorie, à la différence de Blau (1964) et il discute moins des principes (celui d’Helvétius, par exemple) que des concepts élémentaires dont ils sont composés (celui d’intérêt, par exemple). La méthode de Coleman est proche de celle que Lindenberg (1992) décrit comme la « méthode d’abstraction décroissante » : la théorie doit être aussi simple que possible mais également aussi complexe que nécessaire ; les premiers modèles doivent donc être hautement simplifiés et les modèles ultérieurs ne complexifier la théorie qu’étape par étape.
[(11)]Coleman l’introduit et l’utilise en fait bien avant, soit dès le chapitre 7 (p. 157 sq.), lorsqu’il aborde les « systèmes d’autorité » et, plus précisément, la théorie des organisations. Coleman présente alors cette introduction comme une simple anticipation (ce qui n’est qu’à moitié convaincant). Je reviens plus loin sur ce passage.
[(12)]Représentatif, parmi d’autres, aujourd’hui, de ce point de vue, est l’anthropologue Douglas (1999). Mais M. Douglas, qui commet un certain nombre d’erreurs très répandues sur l’individualisme méthodologique (p. 141 sq.), ne peut, en conséquence, poser la vraie question de façon bien pertinente ni, a fortiori, bien aiguë.
[(13)]Plus exactement : la théorie présentée dans les Foundations consiste, selon la méthode de l’abstraction décroissante, à chercher à penser le plus grand nombre de phénomènes sociaux en ne supposant, en un premier temps – qui occupe pour ainsi dire tout l’ouvrage… – que l’existence de ces seules relations (n’étaient-ce les réserves précédentes sur le rôle – logiquement trouble – des relations de confiance dans le système colemanien).
[(14)]Voir Homans (1961) et Blau (1964).
[(15)]La notion de légitimité (ou de droit) est donc introduite très tôt dans le système (peut-être trop tôt) puisque, alors que le chapitre 2 (après un premier chapitre épistémologique) introduisait les objets élémentaires (acteurs sociaux et ressources diverses) ainsi que les relations élémentaires du monde social (intérêt et contrôle), le chapitre 3 est déjà tout entier consacré aux « Droits d’agir » (spécialement le droit d’exercer son contrôle sur des ressources – au nombre desquelles des acteurs sociaux peuvent évidemment figurer).
[(16)]Lindenberg (1996) met lui aussi en évidence cet aspect dans la théorie de Coleman (notamment p. 302). Et, retenant ce trait, il propose d’appeler « constitutionnaliste » la version que celui-ci donne de la théorie du choix rationnel. Le type de transfert que les individus font entre eux dans les modèles de Hobbes, Locke ou Rousseau peut en effet être comparé à l’établissement des « lois fondamentales » d’une Constitution. Lindenberg oppose à cette version sa propre version, qu’il appelle « relationaliste » (ibid., p. 303 sq.) et qui s’opposerait foncièrement à la première en ce que, dans le relationisme, les diverses relations que des individus peuvent entretenir entre eux y apparaissent comme le facteur essentiel de la socialité, par opposition à la version colemanienne dans laquelle le social ne serait que consensus entre des individus créant, grosso modo, une société-Gesellschaft mais foncièrement non reliés entre eux au sens de la communauté-Gemeinschaft (p. 303). Il y a là une vraie question que j’aborde sous un autre angle un peu plus loin, mais pour contester que le contrat ne crée pas en quelque manière une forme de Gemeinschaft, aussi pauvre soit-elle parfois.
[(17)]Elle l’est, en revanche, explicitement par le philosophe contemporain David Gauthier (2000) – dont Coleman écarte nommément les préoccupations (Foundations, p. 41) – et qui reprend avec audace, voire témérité, les prémisses hobbésiennes. Vouloir fonder l’instauration du droit sur l’intérêt paraît, en effet, raisonnable ; mais vouloir fonder la morale sur cette même base relève de la gageure.
[(18)]C’en est aussi la source historique probable. Coleman ne se réfère de façon précise au modèle du contrat social au sens de Hobbes, Locke ou Rousseau que lorsqu’il parle des Constitutions politiques elles-mêmes (Foundations, chap. 13, pp. 328-335) ou de ce qui en tient lieu à des niveaux beaucoup plus modestes, comme les contrats éducatifs entre parents d’élèves et enseignants, voire entre les élèves eux-mêmes et les enseignants (ibid., pp. 349-367). Mais ces contrats supposent que la nécessité de normes explicites soit déjà apparue et c’est précisément l’objet des chapitres 10 (ibid., pp. 241-265) et 11 (ibid., pp. 266-299) que d’en modéliser l’émergence.
[(19)]Favereau (1993), dans la typologie qu’il fait des différentes théories éc