2003
Revue française de sociologie
Dans quelle mesure la théorie sociale de James S. Coleman est-elle trop parcimonieuse ?
[*]
Alban Bouvier
Université Paris-Sorbonne 1, rue Victor Cousin – 75230 Paris cedex Institut Jean Nicod (CNRS)
James Coleman présente son entreprise comme obéissant à une exigence de parcimonie :
utiliser le minimum de concepts élémentaires pour rendre compte des phénomènes sociaux.
Cette parcimonie est elle-même justifiée par un souci d’unification de la théorie sociologique à partir de prémisses individualistes. Le point de départ est manifestement très étroit
– et peut-être trop – puisque Coleman entend surtout tirer toutes les conséquences d’un
modèle de l’acteur recherchant rationnellement son self-interest. Mais, d’un côté, il n’est
pas certain que Coleman tire vraiment toutes les conséquences du modèle quasi-contractua-liste qu’il donne de la société et qui pourrait conduire à une reconnaissance de l’existence
d’entités collectives. De l’autre, Coleman finit par introduire un principe supplémentaire, la
capacité d’identification à autrui, qui excède les limites de la théorie du choix rationnel ; et
cela d’autant plus que Coleman est conduit à analyser le concept d’identité du « self », en
élargissant par-là considérablement les limites classiques de l’individualisme méthodologique.
James S. Coleman affirmed that his theory follows the principle of parsimony: it uses a
minimum numberofbasicconcept toaccount for social phenomena. Hejustifies parsimonyitself
as a means of unifying sociological theory on individualistic grounds, and set outs to use the
model of an actor rationally pursuing self-interest to derive all consequences. This is clearly a
very narrow starting ground, perhaps too narrow. In fact, it is not clear that he manages to draw
all consequences from his nearly contractual model of society, as this model could have led to
recognizing the existence of collective entities. Moreover, he ends up introducing an additional
principle which exceeds the limits of rational choice theory – namely, actor’s ability to identify
with others – and is then led to analyze the concept of the identity of the «self », thus considerably extending the limits of classical methodological individualism.
DieArbeitJamesColemansunterliegt,seinerAnsichtnach,einerSparsamkeitsforderung:um
die sozialen Phänomene zu erklären gebraucht er das Minimum an elementaren Begriffen. Er
bemühtsichanhandindividualistischerVoraussetzungendiesoziologischeTheoriezuvereinheit-
lichen und rechtfertigt hiermit diese Sparsamkeit. Der Ausgangspunkt ist offensichtlich sehr eng
– vielleicht zueng– daColemanbesondersalleseine FolgerungenausdemModell einesAkteurs
ableiten möchte, der rationalerweise sein self-interest sucht. Es ist jedoch einerseits nicht sicher,
daß Coleman alle Folgerungen aus seinem quasi kontraktualistischen Gesellschaftsmodell zieht,
das zur Anerkennung von bestehenden kollektiven Entitäten führen könnte. Andererseits führt
Coleman am Ende ein zusätzliches Prinzip ein – die Fähigkeit, sich mit anderen zu identifizieren
– das die Grenzen der Theorie der rationalen Wahl überschreitet; und das umsomehr, als es
Coleman veranlaßt, das Identitätskonzept des «self » zu analysieren, und damit wesentlich die
klassischen Grenzen des methodologischen Individualismus zu erweitern.
James S. Colman presenta su empresa como obedeciendo a una exigencia de parsimonia:
utilizar un mínimo de conceptos elementales para explicar los fenómenos sociales. Esta parsimoniaestáensi mismajustificadaporunafándeunificacióndelateoríasociológicaquepartede
las premisas individualistas. El punto de partida manifiestamente es muy estrecho – y quizá
demasiado– puestoqueColemancree sobre todosacartodas sus consecuenciasdeunmodelodel
actor buscando racionalmente su self-interest. Pero, por un lado no está seguro que Coleman
saque verdaderamente todas las consecuencias del modelo casi contraactualista que da de la
sociedad y que podría llevar a un reconocimiento de la existencia de entidades colectivas. Del
otrolado, Coleman termina por introducir un principio suplementario, la capacidad de identificación a los otros, que sobrepasa los límites de la Teoría de la elección racional; tanto mas que
Coleman es conducido a analizar el concepto de identidad del «self ». Ampliando considerablemente ahí los clásicos límites del individualismo metodológico.
On aurait pu mettre en exergue de cet article un passage de la Théorie des
sentiments moraux d’Adam Smith où celui-ci fustige « la propension, naturelle à tous les hommes, mais que les philosophes sont particulièrement aptes
à cultiver avec une certaine prédilection parce qu’elle est le moyen de montrer
leur ingéniosité, la propension à rendre compte de tous les phénomènes à
partir d’aussi peu de principes que possible » (Smith, 1999, p. 400). Le jugement que porte Adam Smith constitue, en effet, un défi pour toutes les perspectives explicatives parcimonieuses en général, et, à ce seul titre, porte
contre les Foundations of social theory de Coleman, entreprise parcimonieuse
s’il en est
[1]. Mais A. Smith vise plus particulièrement et très explicitement
toute une famille d’auteurs, dont s’inspire lui aussi explicitement Coleman –
Hobbes, par exemple – et qui sont « portés à déduire tous nos sentiments de
certains raffinements de l’amour de soi (self-love) » (Smith, 1999, p. 32).
Coleman énonce d’emblée, en effet, que « l’intérêt jouera un rôle central dans
la théorie présentée dans cet ouvrage » (Foundations, p. 28) et insiste sur la
nécessité de commencer l’exposé d’une théorie de l’action en supposant les
individus guidés par leur seul self-interest (purely self-interested) (Foundations, p. 31)
[2]. On devra se poser la question de savoir si, en se proposant de
réaliser un tel objectif, Coleman n’est, au mieux, qu’« ingénieux » – pour
reprendre la critique générale de Smith à l’égard des entreprises parcimonieuses. Le jugement de Smith mérite d’autant plus d’être examiné qu’il y a
simplement vingt-cinq ans, Amartya Sen, dans une critique qui a depuis largement fait école, déplorait la lecture très partielle que les économistes néo-clas-siques font d’A. Smith, cherchant, contrairement à celui-ci, à tout expliquer
par l’intérêt personnel : « Il est significatif d’étudier comment la défense
obstinée que faisait Smith de la “sympathie”, parallèlement à la “prudence”
(dont la “maîtrise de soi” est une composante), a fini par disparaître dans les
écrits de nombreux économistes se réclamant de la position soi-disant
“smithienne” sur l’intérêt personnel et ses résultats. » (Sen, [1987] 1993,
p. 25).
Le jugement de Sen fixe avec profondeur la mesure des enjeux en
renvoyant à l’œuvre de Smith et, à travers lui, à la question de la pertinence
des modèles contractualistes de type hobbésien, i.e. aux origines historiques
non seulement de la science économique mais aussi de la sociologie et de la
philosophie sociale contemporaines. Le propos de cet article est de chercher à
examiner si, et éventuellement comment, Coleman répond au défi formulé par
Smith et renouvelé récemment par Sen. Pour ce faire, je commencerai par
examiner la place que prend réellement le concept de self-interest dans le
système colemanien et je dégagerai, à partir de là, deux problèmes, l’un que
j’appellerai smithien et l’autre que je qualifierai de durkheimien. Je les traiterai successivement en commençant par le second pour suivre au plus près la
démarche colemanienne.
Le self-interest comme principe unificateur des sciences sociales ?
« Prudence » smithienne et « contrôle » colemanien
Une première caractéristique du système de Coleman dont il convient de
prendre acte dès maintenant est que, si, comme le signale lui-même Coleman,
le concept de self-interest y joue bien un rôle central, un autre concept y joue
un rôle non moins grand, celui de contrôle
[3]. Il faut entendre par-là aussi
bien le contrôle que les individus peuvent exercer sur les choses (à titre de
ressources pour leurs actions) que celui qu’ils peuvent exercer sur les autres
ou celui qu’ils peuvent permettre aux autres d’exercer sur eux, voire celui
qu’ils peuvent exercer sur eux-mêmes. Autant dire qu’il n’y a pas de différence majeure entre le concept de contrôle et celui de « maîtrise » au sens où
Smith l’utilise lorsqu’il parle de la « prudence », n’étaient-ce une différence
de gradation (maîtriser, c’est plus que seulement contrôler) et les connotations
morales plus marquées du concept de maîtrise (l’acte de maîtriser est une fin
en soi, à la différence du simple acte de contrôler). Or, dans le passage que
j’ai cité en introduction, Amartya Sen met bien en évidence que les systèmes
fondés, comme disait Smith, sur la « prudence » (et dont relèveraient aussi les
modèles contemporains fondés sur la raison dite instrumentale) ne sont déjà
pas eux-mêmes réductibles purement et simplement à des modèles du seul
self-interest. Le modèle explicatif de l’homme qui est proposé n’est pas, en
effet, celui d’un homme passivement guidé par ses seuls désirs égoïstes mais
celui d’un homme qui, prenant acte de ces désirs, entend exercer son contrôle
sur son environnement – et éventuellement aussi sur soi – pour le satisfaire
[4]. Ainsi, après Smith, Sen pose-t-il très exactement, lui aussi, le
problème : il ne s’agit pas tant du rôle respectif de l’intérêt ou de l’amour de
soi, d’un côté, et de la sympathie, c’est-à-dire de l’aptitude à s’identifier aux
autres, voire à les aimer, de l’autre, mais du rôle respectif de la prudence
(intérêt et maîtrise ou contrôle), d’un côté, et de la sympathie, de l’autre.
Coleman est-il vraiment si parcimonieux ?
La première question qu’il convient de poser après la mise au point précédente est la suivante : dans quelle mesure Coleman est-il parcimonieux ? Dès
que l’on tente de répondre sérieusement à cette question, en surgit bientôt une
autre : l’est-il autant qu’il peut a priori le paraître ? On ne pourra répondre
complètement à cette question qu’à la fin de cet article. Mais on peut dès à
présent lui donner une réponse provisoire.
A. Smith ouvre la Théorie des sentiments moraux par deux chapitres consacrés à la sympathie
[5]. Les toutes premières lignes du premier chapitre (et du
livre lui-même)
[6] sont les suivantes : « Aussi égoïste que l’homme puisse
être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le
conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire
leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de le voir
heureux. » (Smith, 1999, p. 23). Coleman nie-t-il un tel principe, pierre de
touche de nombre de ceux qui s’opposent aux théories fondées sur le self-inte-rest ? Contrairement à l’idée que l’on se fait habituellement des théoriciens du
choix rationnel en général et de Coleman en particulier : nullement ! Ou, en
tout cas, sûrement pas de façon aussi radicale qu’il y paraît. En effet, à peine
a-t-il mentionné Helvétius et le self-interest que Coleman prévient qu’il envisagera, beaucoup plus loin dans l’ouvrage (au chapitre 19, soit au dernier
chapitre de la III
e partie, Foundations, p. 503 sq., puis au chapitre 34, soit au
dernier chapitre de la V
e et toute dernière partie, Foundations, p. 932 sq.), « la
possibilité de dissoudre » le concept de self-interest. Les chapitres en question
(chap. 19, notamment) montreront qu’il s’agit, en fait, d’une dissolution du
concept de self plus que de celui d’interest – j’y reviendrai dans la III
e partie
de cet article – et que Coleman y envisage « l’expansion » ou la « dilatation »
possible du self dans les autres (expanded self) (Foundations, p. 517 sq.). Les
mêmes chapitres révèlent qu’avoir considéré au début des Foundations les
personnes individuelles comme les éléments primitifs de l’action n’était que
« première approximation » (Foundations, p. 508) car celles-ci sont en réalité
des acteurs constitués d’unités plus primitives. Coleman en appelle alors tout
à la fois à G.-H. Mead et à A. Smith lui-même, notamment à la distinction que
celui-ci fait entre différents composants à l’intérieur du soi (self), et, plus
spécialement à l’existence de ce fameux « spectateur impartial » capable
d’épouser la condition des compagnons par la sympathie (Smith, 1999, p. 45 ;
voir aussi, pp. 49-50). Quelques pages plus loin, Coleman caractérise comme
« sympathie » cette « relation dans laquelle des personnes intériorisent les
intérêts des autres » (Foundations, p. 520), ajoutant explicitement qu’il ne fait
que reprendre ainsi le concept introduit par A. Smith dans la Théorie des
sentiments moraux (ibid., p. 520).
Coleman sectateur de Hobbes ou disciple imprévu d’Adam Smith ?
Parti de Hobbes (ou d’Helvétius), Coleman en arriverait donc à l’un des
classiques qui, avec Hume et Rousseau, s’est le plus opposé au point de vue,
jugé très étroit, de Hobbes : Adam Smith
[7]. Parti d’une des versions les plus
étroites qui soient de la théorie du choix rationnel (puisqu’un Gary Becker
[1976], par exemple, accepte d’emblée, au contraire, tout l’éventail des
« préférences », y compris, par exemple la préférence que certains individus
pourraient avoir pour l’altruisme), Coleman accorderait aux « antiutilitaristes » – au moins à ceux qui se réclament encore des Lumières – tout ce
qu’ils demandent
[8]. Loin d’être conduit au fil des développements à se
contredire, Coleman maîtrise, au contraire, parfaitement la progression de la
démarche et l’introduction d’un second principe à la source de l’action délibérée est annoncée dès l’énoncé du premier. Il est déjà notable que, contrairement à la réputation qui est faite à Coleman et aux théoriciens du choix
rationnel en général, contrairement aussi à l’impression qui peut ressortir de
certains énoncés de Coleman détachés de leur contexte (comme l’affirmation
quasi-inaugurale par Coleman de sa proximité à l’égard d’Helvétius, par
exemple), il n’y a pas un mais au moins deux principes motivationnels à la
source de l’action selon cette théorie, le self-interest et la « sympathie » (et
donc trois types de relations fondamentales possibles entre personnes : on
peut être « intéressé » par une personne ou être objet de son intérêt, vouloir la
contrôler ou se laisser contrôler par elle, « sympathiser » avec elle ou être
l’objet de sa sympathie)
[9]. Mais quelle est vraiment la nature de ces principes, notamment celle de la sympathie, dont l’introduction en son sens
smithien – repris par Amartya Sen – pourrait paraître a priori bien dispendieuse à un esprit économe de principes et donc a priori très suspecte ? Ou,
question légèrement différente : à supposer que l’on parle bien du même
concept de sympathie dans les deux cas, l’introduction de la sympathie
comme second principe motivationnel est-elle bien ce qu’il convient
d’adjoindre au premier, en une seconde étape, pour mieux rendre compte des
phénomènes sociaux ? Et sinon, qu’est-ce qui, des phénomènes sociaux, va
échapper à ce genre de théorie ? Nul doute que l’ordre adopté dans l’exposé
des principes en question et l’insistance même de Coleman sur l’idée d’un
ordre d’exposition, exigence si rare en sciences sociales, a un sens
capital
[10]. La seule différence, en effet, à ce moment de notre exposé, entre
Coleman et Smith, réside dans le degré de saillance du concept de sympathie
dans les deux théories, liée à sa place même dans l’ordre d’exposition : Smith,
qui ne nie nullement le rôle de l’amour de soi, commence néanmoins
d’emblée par introduire la sympathie comme un réquisit nécessaire. Alors que
Coleman, qui ne récuse pas le rôle de la sympathie smithienne, ne l’expose
explicitement qu’au tout dernier chapitre de ce qui constitue l’exposé des
fondements généraux de sa théorie
[11].
Coleman tire-t-il toutes les conséquences pertinentes des principes qu’il
introduit ?
En me concentrant délibérément, dans ce qui précède, sur les objections de
type smithien – répercutées avec une certaine force par A. Sen dans les débats
contemporains – j’ai laissé en suspens la question de savoir dans quelle
mesure Coleman ne laisse pas aussi de côté les objections de type durkheimien, véhiculées par la seconde tradition « anti-utilitariste » (voir note 8).
Celles-ci viseraient la démarche strictement individualiste de Coleman et
porteraient non seulement contre le modèle hobbésien de l’amour de soi mais
même contre le modèle smithien (ou humien) de la sympathie. Ces objections
consisteraient essentiellement à reprocher aux différents modèles de la théorie
du choix rationnel leur individualisme méthodologique et leur incapacité à
rendre compte de la dimension réellement collective des phénomènes sociaux
au-delà de leurs simples effets involontaires d’agrégations de comportements
[12]. De telles objections pourraient conduire à considérer que les principes colemaniens ne sont pas en nombre suffisant et qu’il faut en introduire
d’autres encore, outre la sympathie elle-même. Le sens de ma réponse à cette
question sera tout différent : un système peut être insuffisant parce que les
principes nécessaires font défaut ; mais il peut l’être aussi simplement parce
que toutes les dérivations (ou déductions) pertinentes des principes établis
n’ont pas été tirées. J’espère montrer que c’est précisément le cas sur ce point
et, du même coup, que ces dérivations supplémentaires conduisent à reconnaître la légitimité d’un nouveau niveau d’analyse, qui est absent du système
colemanien mais qui en est virtuellement dérivable.
Le modèle doublement pré-contractualiste de Coleman
Je commencerai par la seconde des deux questions que j’ai soulevées –
donc par la question « durkheimienne » ou néo-durkheimienne – parce que
dans l’ordre d’exposition suivi par Coleman dans les Foundations, c’est
celle-ci qui surgit, en réalité, la première. On peut montrer qu’il n’est
peut-être pas nécessaire d’être plus dispendieux que Coleman pour rendre
compte des problèmes qui sont ici soulevés. Il suffirait d’être seulement un
peu plus complet dans la dérivation des conséquences possibles. Pour établir
ce point, il convient de revenir aux notions de self-interest et de contrôle et
notamment d’examiner l’usage que Coleman fait de cette dernière notion.
Coleman ne se réfère pas seulement à Hobbes comme théoricien du self-inte-rest mais aussi comme penseur contractualiste. Pourtant Coleman met en
évidence la pertinence d’un modèle plus élémentaire que le modèle du
contrat, celui du transfert unilatéral de biens (ou de droits) et, en ce sens, le
modèle est pré-contractualiste, puisque le contrat implique, en principe, un
transfert bilatéral ou réciproque, c’est-à-dire un échange. On peut montrer,
par ailleurs, que lorsque Coleman use du modèle du contrat, il lui ôte un des
éléments que Hobbes (ou Rousseau) lui attribuait et qui en semble effectivement une conséquence quasi-inéluctable : la genèse – à des degrés certes
extrêmement divers et à un degré parfois sûrement très faible, mais néanmoins toujours présent – d’une sorte de « moi commun » : le modèle colemanien est donc, en ce deuxième sens aussi, pré-contractualiste.
Des relations d’intérêtet decontrôle aux transferts de contrôle légitimes
Il y a pour un acteur deux manières de se rapporter aux choses : l’intérêt et
le contrôle
[13] et ces manières d’être sont, dans le système colemanien, exactement au même niveau logique. La place attribuée à la notion de contrôle
étant caractéristique du système colemanien comparé aux autres versions de la
théorie du choix rationnel, c’est à cette notion qu’il convient de s’arrêter
d’abord.
La légitimité qu’il y a à introduire une notion peut être jugée d’au moins
deux façons, directe ou indirecte : ou bien elle s’impose d’elle-même comme
évidente (par exemple l’idée que les hommes sont mus par leur self-interest),
ou bien elle s’impose par le pouvoir explicatif qu’elle révèle. Lorsque
l’évidence d’un principe qui use de la notion n’apparaît pas d’emblée, on peut
le comparer à un autre qui serait éventuellement plus évident (l’idée que les
hommes seraient souvent mus par l’altruisme) et préférer introduire la notion
requise par le principe le plus évident (la notion d’altruisme versus celle de
self-interest). Or le rôle assigné à la notion de contrôle chez Coleman est, à
première vue, surprenant. Il est plus usuel de trouver comme notion élémentaire, dans des modèles économiques ou des théories sociologiques qui
s’inspirent de ceux-ci, une notion comme celle d’échange
[14]. Il est vrai que
pour échanger, il faut avoir quelque chose à échanger, quelque chose sur
lequel on exerce donc un certain contrôle. Coleman choisit ainsi de prendre
parmi ses notions premières une notion plus primitive encore que celle
d’échange puisque matériellement requise par cette dernière, celle de
contrôle. Et il analyse l’échange comme un transfert bilatéral (ou réciproque),
ce qui le conduit à donner aussi à la notion de transfert un rôle plus élémentaire qu’à celle d’échange (voir par exemple Foundations, p. 32). Il ne s’agit
évidemment pas là de se livrer à un jeu conceptuel gratuit mais de montrer la
pertinence particulière du concept de transfert unilatéral (sans réciprocité).
Coleman ne s’attarde pourtant pas sur la valeur explicative du concept général
de transfert de biens ou de ressources lui-même, mais introduit, au contraire,
très vite – et de façon fort cohérente avec tout ce qui précède – la notion de
transfert de contrôle, puis celle, plus spécifique encore, de transfert de
contrôle légitime
[15]. Le contrôle préalable des biens échangés apparaît,
certes, nécessaire pour qu’il y ait échange des biens en question, mais le transfert du droit de contrôle à quelqu’un d’autre peut fort bien ne pas être suivi
d’un transfert des biens. Les raisons pour lesquelles Coleman attribue à cette
notion de transfert de contrôle légitime un tel rôle dans sa théorie n’apparaissant pas d’emblée, on peut examiner l’usage heuristique qu’il en fait par la
suite mais aussi – autre voie indirecte – en comparant le système colemanien à
des systèmes qui ont usé de concepts analogues.
Le système colemanien et les modèles dits « contractualistes »
- Le modèle politique de la délégation de pouvoir. Coleman donne au
lecteur des indices très explicites concernant les théories auxquelles la sienne
peut être comparée puisque, comme on l’a déjà noté, il l’inscrit explicitement
dans la continuité des théoriciens dits « contractualistes » des XVII e et
XVIII e siècles. Or ces auteurs ont bien cherché à penser des transferts de
contrôles légitimes entre individus. L’une des questions centrales, posée
notamment par Rousseau en visant Hobbes mais aussi Locke et une multitude
de publicistes depuis le Moyen Âge, est celle de savoir si l’on peut, moralement parlant, remettre à quelqu’un d’autre le pouvoir d’établir des lois à sa
propre place, transfert de pouvoir qui est pourtant au fondement même de
l’idée de la démocratie représentative, mais aussi, plus généralement, de
l’idée de soumission volontaire à tout type de gouvernement ou d’autorité
[16]. Et Rousseau ([1754] 1964b) a ce mot célèbre : « La volonté ne se
représente point. » (Livre III, Chap. XV, p. 429). Dans le modèle de Hobbes,
au contraire, la question de la légitimité morale d’un tel transfert n’est pas
même posée
[17] ; la question est seulement de savoir si les individus ont ou
non intérêt à transférer leur liberté, i.e. leur pouvoir de se prescrire des règles.
Parler ici, comme le ferait Coleman, du transfert du contrôle qu’on a normalement sur soi à quelqu’un d’autre correspondrait parfaitement à ce que Hobbes
a en vue. Si Coleman pose donc bien une question de légitimité, il s’agit
seulement de la légitimité sociale : un pouvoir ou plus précisément le contrôle
exercé par un individu sur un ou plusieurs individus est socialement légitimé
lorsque ces individus ont donné eux-mêmes le droit au premier individu
d’exercer ce contrôle (que cela soit moral ou non de leur part de le faire
n’étant pas en jeu). Ainsi, même si Coleman ne le dit pas explicitement, le
modèle du contrat politique – et, plus encore, des différents types de transferts
de pouvoir qui ne sont pas des contrats – est pourtant bien un bon analogon
pour se représenter ce qu’il veut dire lorsqu’il parle de transfert de contrôle
légitime
[18]. Le modèle hobbésien permet notamment à Coleman de
comprendre la soumission – éventuellement plus ou moins consciente, plus ou
moins délibérée – d’individus à une autorité comme une soumission qui peut
être libre et intéressée.
- Le modèle organisationnel Principal-Agent. Il y a cependant, dans le
système colemanien, au moins un modèle intermédiaire entre ce modèle politique élaboré et le modèle plus élémentaire que Coleman forge, modèle intermédiaire que Coleman utilise sur des sujets tous différents des questions
politiques constitutionnelles ou des questions apparentées. Ce modèle est le
modèle très classique en théorie des organisations du mandant et du mandataire (ou du Principal et de l’Agent). L’idée de base est que certains individus
(mandataires ou Agent) sont délégués par d’autres (mandants ou Principal)
pour agir à leur place. Cette théorie est explicitement exposée dans les Foundations et elle est clairement contractualiste (voir notamment chap. 7,
pp. 146-157).
L’intérêt de la reconstruction colemanienne est de montrer que le même
modèle élémentaire qui est utile pour penser les bureaucraties (ou des
systèmes comparables quant à la pertinence du modèle Principal-Agent
[19])
permet également de penser des phénomènes tous différents et apparemment
éloignés comme des phénomènes de soumission à une mode ou à des idoles,
ou encore les paniques ou, au moins, quelques aspects des comportements de
panique
[20]. A priori, il y a un abîme difficilement franchissable entre ces
différents types de phénomènes. Et c’est là surtout que le système de Coleman
est directement confronté à l’objection de type smithien de n’être qu’« ingénieux ». Coleman expose, en effet, une théorie passablement différenciée de
types de comportements collectifs très différents mais dans lesquels il s’agit
toujours de transférer à quelqu’un d’autre unilatéralement le contrôle que l’on
a normalement sur ses propres actions. Par exemple, dans le cas des modes,
des individus se règlent sur le comportement des autres, par désir, notamment,
d’intégration (c’est ce qu’ils perçoivent être leur intérêt). Ceux qui se trouvent
alors avoir, en grande partie involontairement, « le contrôle » – des stars du
show-business – sur d’autres – leurs fans – peuvent n’en tirer aucun bénéfice
(voire trouver cela embarrassant ou ennuyeux) ; il n’y a pas d’échange – et
le modèle du transfert unilatéral montre sa pertinence (Foundations,
pp. 230-237). Autre exemple : si un incendie se déclare dans un lieu confiné,
le plus rationnel peut être de se régler sur les actions de ceux qui se sont déterminés le plus vite : de marcher, s’ils ont commencé à marcher (ce qui, dans
l’absolu, est le plus rationnel parce que l’on risque moins de se bousculer à la
sortie), de courir s’ils ont commencé à courir (parce que si les autres ont
commencé à courir, le pire est de rester derrière, tandis que l’on a encore une
chance, aussi mince soit-elle, d’échapper à la mort si l’on arrive dans les tout
premiers à la sortie) (Foundations, pp. 203-215, qui distingue de nombreux
autres cas). Comme précédemment, il s’agit de transferts unilatéraux : celui
(ou ceux) sur lequel le premier individu règle ses pas n’a évidemment pas
besoin de donner son accord à ce qu’on le suive, il n’a pas besoin non plus d’y
trouver quelque intérêt (il n’y a pas d’échange) et il n’est même pas nécessaire qu’il s’aperçoive qu’on lui a transféré du contrôle…
On ne peut pas dire que dans les cas de paniques et les situations de ce
genre – où, par nature, l’individu ne réfléchit guère parce qu’il n’en a pas le
temps – le modèle du transfert de contrôle par intérêt emporte d’emblée la
conviction. A priori, en effet, la notion de contrôle implique plutôt une activité consciente et le transfert de contrôle pour raison d’intérêt une intention
délibérée ; mais il y a néanmoins une percée théorique car le modèle ouvre
une voie dans une direction différente des théories de la simple imitation ou
« contagion », aussi sophistiquées soient-elles. L’un des intérêts de ce modèle
dans les cas considérés est donc qu’il constitue une alternative – ou, du moins,
une esquisse d’alternative – aux modèles dominants en psychologie sociale,
lesquels insistent sur la passivité des individus
[21]. Pour aller plus loin dans
la corroboration du modèle sur de tels cas, il faudrait développer l’idée de
mécanismes de contrôle et de transfert de contrôle particulièrement rapides et
largement infra-intentionnels ou infra-conscients pour rendre compte du fait
que les individus n’ont évidemment pas le temps, dans ces circonstances
dramatiques, de délibérer avant de choisir d’agir
[22].
Un modèle de type contractualiste plus achevé que le modèle colemanien :le
modèle supra-individualiste ou micro-holiste de Margaret Gilbert
Une question préalable subsiste encore, comme je l’ai suggéré, celle de
savoir si, des principes mêmes de Coleman on peut dériver autre chose. Par
exemple : si l’on se donne des individus entretenant entre eux ou avec les
choses uniquement des relations d’intérêt et de contrôle, est-ce que l’on peut
engendrer autre chose que ce que Coleman engendre ?
[23]. Il est clair que si
l’on se réfère, par exemple, aux modèles hobbésiens ou rousseauistes du
contrat, le contrat est supposé engendrer une sorte de « moi commun » irréductible à chacun des contractants et tel que chaque contractant a l’impression
de n’être que l’un des membres d’un corps collectif qui les dépasse
[24]. Pour
y voir plus clair dans ce processus d’émergence, il faut examiner de plus près
comment des contrats, au sens large (i.e. non spécialement juridique) du
terme, s’instaurent. C’est précisément une question de cet ordre que pose une
philosophe des sciences sociales contemporaine, Margaret Gilbert, à partir,
d’un côté, d’une réflexion sur les présupposés de la théorie du choix rationnel
(Gilbert, 1989,1990) et, de l’autre, de l’intuition que la définition durkheimienne de ce qu’est un fait social doit toucher quelque chose de profondément juste, au-delà de la maladresse durkheimienne dans le choix des
formulations (Gilbert, 1994).
Margaret Gilbert part des situations « sociales » les plus simples, comme le
faisait Weber au début d’Économie et société lorsqu’il parlait du choc de deux
cyclistes se rencontrant
[25]. Gilbert prend, quant à elle, comme exemple
paradigmatique du social élémentaire le fait banal de marcher avec quelqu’un
d’autre ; ce qu’elle montre sur cet exemple et d’autres du même genre, c’est
que de multiples micro-contrats, le plus souvent tacites, se créent entre les
gens : dès lors que je commence à marcher avec quelqu’un, par exemple, je
me sens comme engagé à continuer à marcher avec lui et lui avec moi au sens
où nous sommes l’un et l’autre comme engagés l’un à l’égard de l’autre à
trouver un rythme qui nous convienne à l’un et l’autre à peu près (on règle
insensiblement ses pas sur ceux de l’autre, en s’efforçant de n’aller ni plus
vite ni plus lentement). On peut bien sûr s’en dégager mais il faudra alors
avancer une justification (« Excusez-moi, il faut que je file ! » ou : « Je ne
suis pas pressé, je vais un peu flâner par là »)… Ces micro-obligations éphé-mères, chacun les ressent comme une sorte de donné phénoménologique et
chacun peut vérifier pour son compte qu’elles sont bien là. Mais le contrôle
s’est ici extériorisé par rapport aux individus au sens où l’un et l’autre se
sentent comme obligés par rapport à quelque chose qui, maintenant, tout léger
et anodin soit-il, les dépasse. Si un tel micro-contrat, voulu de façon
infra-intentionnelle
[26] s’instaure, alors les individus peuvent dire, à bon
droit : « Nous nous sommes promenés ensemble » ou « Nous avons fait quelques pas ensemble » en signifiant par-là qu’ils s’étaient trouvés comme unis
et liés ensemble à des micro-obligations qui les dépassaient ; ce qui n’est pas
le cas lorsque, dans une foule, par exemple, on marche seulement « à côté »
de quelqu’un d’autre.
Margaret Gilbert appelle « sujet plural » (« plural subject ») ce sujet
collectif, ce « nous », produit par les actions que les individus font ensemble
en ayant le sentiment de se sentir engagés les uns par rapport aux autres,
même si l’enjeu est en lui-même dérisoire
[27]. Mais, dès qu’il y a entente,
même tacite, y compris dans le cadre de contrats juridiques, une
micro-« communauté » se dégage, du seul fait que l’un et l’autre ou les uns et
les autres ont l’impression d’avoir contracté des (micro-) obligations qui leur
sont communes et qui les dépassent. Ce « supra-individu », aussi pauvre en
contenu soit-il, est beaucoup plus que ce que Coleman (ou Lindenberg après
lui) appellent « entité supra-individuelle » lorsqu’ils parlent de l’acteur constitué (corporate actor)
[28]. L’entité supra-individuelle dont parle Coleman
agit comme un acteur individuel mais les acteurs sociaux n’en sont pas pour
autant comme les membres d’un seul corps
[29]. Lindenberg a raison de dire
que Coleman n’entend pas par-là une Gemeinschaft. Mais il n’y a pas pour
autant besoin d’opposer à Coleman un « relationnisme » qui serait autre chose
que ce que des relations contractuelles peuvent produire
[30]. Il se peut que
l’unité ainsi formée soit plus ou moins forte, plus ou moins riche à proportion
de ce sur quoi il y a accord, mais les accords – même simplement tacites –
suffisent à créer ce sentiment d’unité.
Coleman prenait des exemples très simples de relations entre individus,
même s’il s’agissait d’exemples dramatiques, et dans ces exemples il n’y avait
de transfert qu’unilatéral ; rien de ce qui est engendré par des accords réciproques (même tacites) ne pouvait émerger : l’exemple de personnes réglant
leurs pas, lents ou rapides, sur celui de voisins pour fuir un local en feu. Dans
les cas envisagés par Coleman, les individus ne sont pas du tout liés entre eux
et, contrairement à ce que Coleman suggère, personne n’est lié à quelqu’un
d’autre par quelque obligation que ce soit, ne serait-ce que parce qu’il n’est
pas de « savoir commun » que l’un et l’autre règlent leur pas l’un sur l’autre
et il s’en faut de beaucoup
[31]. Mais si l’on prend des exemples dans
lesquels les individus contractent, même implicitement, comme dans les cas
envisagés par M. Gilbert, i.e. là où il y a transfert bilatéral, le processus même
du contrat engendrerait quelque chose comme une entité collective, éventuellement une micro-entité, par rapport à laquelle les individus se sentiraient
engagés.
Coleman est-il ici trop parcimonieux ? Ce ne serait pas vraiment la critique
qui conviendrait car il ne s’agit nullement ici d’introduire l’idée d’un nouveau
mobile parmi les principes explicatifs ni non plus un nouveau type de relation : le self-interest et la relation de contrôle y suffisent
[32]. Il convient, en
revanche, d’envisager l’idée de contrôle réciproque et d’observer les conséquences de ce qui peut en résulter au niveau des sentiments sociaux des individus.
Il serait plus juste de dire que Coleman ne dérive pas toutes les conséquences des principes qu’il établit ou qu’il reconnaît – ce qui n’est pas un
reproche dirimant car c’est là une tâche impossible – mais que certaines de
ces conséquences sont remarquables en ce qu’elles légitiment un type
d’analyse supra-individualiste (ou holiste), au sens fort du terme – qui n’est
pas celui de Coleman ni de Lindenberg lorsqu’ils parlent d’entités supra~individuelles. La reconnaissance de ce niveau spécifique ne rend pas caduque
pour autant l’individualisme méthodologique. La règle subsiste de chercher à
remonter de ces entités collectives aux individus qui en sont la source (et en
même temps les membres). Mais il est clair que l’on est néanmoins là au point
crucial de l’analyse sociologique car si l’on peut reconnaître une spécificité
d’un niveau collectif qui se surimpose en quelque sorte aux membres individuels, l’analyse sociologique touche là au cœur même des faits sociaux
[33].
Dans les termes colemaniens, il faudrait dire que les individus ont, en fait,
transféré le contrôle à ce « moi commun », donc à une entité collective. C’est
de cette façon que le contrôle social ou, plus exactement, qu’un contrôle
collectif s’instaurerait
[34].
Les insuffisances de la notion colemanienne de sympathie (ou d’identification)
Dans ce qui précède, j’ai eu pour fin de montrer que, sans introduire
d’autres principes que ceux que Coleman introduisait on pouvait rendre
compte de ce qui paraît, au moins depuis Durkheim, le propre même du social
(le collectif). Il suffit pour cela d’analyser plus complètement les effets des
relations de contrat, i.e. de relations impliquant échange ou transfert bilatéral
(que l’échange soit égalitaire ou non). On verra bientôt un autre avantage de
poursuivre plus longuement la genèse du social à partir des relations de
contrat dans l’un des problèmes qu’est censée résoudre l’introduction de la
notion de sympathie. Mais restons-en, pour l’instant, à l’usage que Coleman
fait de la notion de sympathie en elle-même et au contenu de sens qu’il lui
donne
[35].
La dissolution du self. Transindividualisme, infra-individualisme et supraindividualisme
Il faut remarquer pour commencer que le chapitre 19, qui expose le
contenu de la notion de sympathie, centré sur une analyse du self
[36], est un
chapitre qui n’a pas une forte unité. Dans ce chapitre, en effet, Coleman met
en évidence les différents problèmes auxquels se trouve confronté son modèle
conceptuel, lequel n’est fondé sur la reconnaissance explicite que de deux
types de relations (intérêt/contrôle)
[37]. Il ne se dégage guère d’axe unificateur dans les solutions proposées. Et lorsque Coleman introduit une notion
comme celle de dilatation du soi, il n’y a guère d’explicitation de ce que
recouvre exactement une notion aussi métaphorique. Ce n’est pas que le
processus paraît, à strictement parler, devoir être mis en doute car la conceptualisation proposée correspond intuitivement à des phénomènes que l’on peut
effectivement observer, mais la nature précise de ce processus paraît mystérieuse
[38]. On peut dire, dans le même sens, que les concepts de sympathie et
d’identification que Coleman introduit n’ont pas la clarté des notions de
self-interest et de contrôle.
Le deuxième élément digne d’être remarqué, c’est que si Coleman a
annoncé la dissolution du concept de self-interest au début des Foundations, il
est clair que ce qui est dissous, ce n’est pas, comme on pourrait a priori s’y
attendre, le concept d’interest, mais celui de self. Et l’analyse du self en des
composants plus élémentaires, donc le passage à un niveau infra-individuel,
précède, en réalité, l’introduction même de la notion de sympathie. Coleman
considère, en effet, que les idées de Mead (1963) ou de Cooley (1902) sur la
pluralité du soi – et même celles d’A. Smith – sont pertinentes pour expliquer
certains phénomènes. Mais, dans le même temps, Coleman ne renonce pas du
tout ni au concept de self-interest ni même au concept de contrôle. Il s’agit,
tout au contraire, d’une nouvelle extension de leur portée. En reprenant
notamment les idées de Ainslie (1986), fondateur d’une brillante
« pico-économie » réinterprétant les analyses de Freud (célèbre, lui aussi,
pour sa distinction de différentes instances dans le moi) dans le cadre des
seuls concepts de la théorie du choix rationnel, Coleman montre comment on
peut considérer que certaines parties du moi (object self) ont des intérêts qui
leur sont propres et que d’autres (acting self) exercent un contrôle sur les
premières (Foundations, p. 525). Ce n’est évidemment pas un hasard si,
lorsque Coleman mène cette analyse du moi, il la mène en prenant comme
modèle la décomposition en ses éléments plus primitifs des acteurs constitués
(corporate actors) tels que des entreprises ou des organisations
[39]. Le
premier « saut » effectué dans ce chapitre n’est donc pas le passage d’une
théorie fondée sur le seul amour de soi (assorti des notions de maîtrise ou de
contrôle
[40]) à une théorie fondée sur l’amour de soi et la sympathie, mais
le passage d’un individualisme méthodologique à un infra-individualisme
méthodologique
[41]. Il y a une évidente percée ici, et qui a tendance à passer
inaperçue parce que Coleman suit en même temps, dans ce chapitre, plusieurs
autres pistes.
Quand Coleman introduit le concept de sympathie, c’est encore, en
quelque sorte, sous la portée des concepts d’intérêt et de contrôle. Le
processus est en effet décrit comme un mécanisme par lequel des individus
s’identifient à d’autres, mais cela veut dire qu’ils font leurs les intérêts des
autres et se mettent sous leur contrôle. Coleman introduit cette complexification de sa théorie pour rendre compte de phénomènes où il n’est plus possible
de soutenir que des individus se mettent sous le contrôle d’autrui dans leur
propre intérêt. Coleman pense notamment à des phénomènes de soumission à
un leader charismatique, qui peuvent conduire jusqu’au suicide (Foundations,
pp. 517-520)
[42]. C’est à ce propos que Coleman dit que le moi « se dilate ».
Coleman prolonge cette analyse en disant qu’à l’intérieur du moi peut se
refléter l’image des autres moi
[43] et que la soumission peut donc être, dans
le moi, d’une partie du moi à une autre partie du moi qui n’est plus que
l’image de l’autre dans le moi
[44]. On ne peut sûrement pas reprocher à ce
genre d’analyse l’absence de finesse. Et elle a le mérite, comme celle
d’Ainslie, de rendre compte de phénomènes analogues à ceux que la psychanalyse étudie, avec des moyens conceptuels non seulement beaucoup plus
sobres mais, en outre, pas même spécifiques
[45]. On peut lui reprocher, en
revanche, de n’être pas aisément testable, même indirectement.
Coleman n’envisage vraiment d’identification que d’un individu à un autre
individu (c’est pourquoi on pourrait parler d’un transindividualisme recourant
lui-même à l’analyse infra-individualiste puisque c’est par le « reflet » des
autres individus à l’intérieur du moi que se produit l’identification), même
lorsqu’il s’agit de rendre compte des phénomènes d’apparente identification
d’individus à leurs entreprises, à leur nation ou à une communauté (Foundations, pp. 157-160)
[46]. Mais si l’on reconnaît l’émergence d’une sorte de
moi commun, c’est par rapport à cette entité supra-individuelle elle-même que
peut avoir lieu l’identification. C’est là un processus distinct, que ne peut
isoler Coleman. Or il est évidemment capital. Les reproches peut-être les plus
aigus faits à Coleman concernent justement, en effet, cette impuissance à
rendre compte de phénomènes sociaux (collectifs) aussi cruciaux, dans les
sociétés contemporaines multiraciales et multiculturelles, que les appartenances ethniques ou nationales (White, 1990,1992 ; Favell, 1996, p. 295).
Ces reproches sont cependant le plus souvent faits de l’extérieur et pour justifier l’adoption d’une tout autre manière de considérer les phénomènes
sociaux. J’ai essayé, au contraire, de montrer comment on peut prolonger la
théorie colemanienne sans abandonner pour autant ses premières prémisses.
L’absence de reconnaissance effective du rôle des émotions ou des passions
comme principes d’action
Le fait que l’usage colemanien du concept de sympathie apparaît toujours
comme étroitement lié à celui d’intérêt (on « sympathise » avec les intérêts
d’autrui) fait rebondir la question de savoir si c’est tout à fait au même sens
qu’A. Smith que Coleman parle de sympathie. Si l’on isole soigneusement les
processus d’identification et la relation de sympathie de sentiments particuliers dont ils n’ont parfois pas été distingués – comme Adam Smith, justement, l’a fait à la différence de Hume ou de Rousseau
[47] – on s’aperçoit que
le processus décrit est, en lui-même, tout à fait vide ou neutre quant à la
nature de ce à quoi un individu peut s’identifier dans un autre individu
[48].
La question revient donc à nouveau de savoir si l’amour de soi ou l’intérêt
suffisent comme motivations pour rendre compte des phénomènes sociaux ou,
plus exactement, jusqu’à quel point ils suffisent. A. Smith, quant à lui, introduit toute une théorie des passions – sans équivalent dans les Foundations.
L’aptitude à « sympathiser » avec les passions des autres dépend notamment
de la question de savoir si ces passions sont asociales, sociales, égoïstes,
etc.
[49]. C’est là qu’est la véritable rupture entre la théorie smithienne et le
modèle colemanien : Coleman n’introduit, en réalité, que fort peu de la
théorie smithienne. Mais l’usage original qu’il fait du concept de sympathie
lui permet paradoxalement, en intégrant une partie des questions smithiennes,
de donner encore plus de portée aux concepts de self-interest et de contrôle.
Voyons sur un exemple quel est le résultat de la non-intégration des passions
dans le modèle de ce que l’on appellerait maintenant en France (par anglicisme) des « émotions ». On ajoutera que l’adjonction d’un élément émotiviste au modèle est indépendant de l’adjonction du principe de sympathie : les
individus peuvent avoir indépendamment les uns des autres des sentiments
(éventuellement identiques) sans qu’il faille penser que c’est nécessairement
par identification à d’autres que leurs sentiments sont apparus. Leur situation
personnelle (éventuellement très semblable chez les uns et chez les autres)
peut suffire à expliquer l’apparition de ces sentiments ou émotions.
La théorie des révolutions est à ce sujet un excellent exemple de mise à
l’épreuve du système colemanien
[50]. Les révolutions, dans le système colemanien, surviennent lorsque des individus remettent en question les systèmes
d’autorité installés, i.e. entendent reprendre le contrôle sur eux-mêmes qu’ils
avaient « transféré » (parfois de façon unilatérale) aux gouvernants, parce
qu’ils ont désormais le sentiment que, dans la situation présente, ils sont
perdants. Ils retirent donc sa légitimité à ce contrôle. Coleman se livre à un
exposé comparatif – remarquable – des différentes théories dites de la « frustration relative », développées par Stouffer, Brinton, Davies, Runciman, Gurr,
Lenski, Stone, etc. (Foundations, pp. 472-479) et qui ont toutes leur véritable
source dans l’explication que Tocqueville a donné de la Révolution française
(ibid., p. 471). Le principe motivationnel d’explication que Tocqueville utilise
est que les gens se révoltent non pas quand et parce que leur état est le pire qui
soit mais quand et parce qu’ils comparent leur état – qui peut être, en réalité,
objectivement meilleur que celui qui était le leur quelque temps auparavant ou
meilleur que celui de leur voisins – à un état qu’ils jugeaient préférable et
auquel, pour cette raison, ils aspiraient, mais dont ils voient que la réalisation
est ajournée. Tocqueville montre ainsi que la Révolution française a éclaté au
moment où la situation était déjà bien meilleure qu’en 1787, année où de très
mauvaises récoltes avait entraîné la famine. Cette révolte peut sembler paradoxale et irrationnelle et Coleman n’a pas de mal à convaincre, au moins au
premier abord, que de tels principes sont contradictoires avec une théorie qui
reconnaît comme seul principe le self-interest (ils ne s’intègrent pas non plus,
même si Coleman s’abstient de le préciser, à un modèle ajoutant seulement la
sympathie). Et il s’évertue à montrer que les révolutions se déclenchent
lorsque les conditions apparaissent aux révolutionnaires potentiels, favoriser
une issue positive de la révolte, i.e. lorsque les acteurs pensent, à tort ou à
raison (d’où échec ou réussite), contrôler suffisamment les ressources nécessaires
[51]. Ce serait donc en fonction d’un intérêt bien compris et en calculant des risques limités que les révolutionnaires déclencheraient les
révolutions. Mais c’est une chose de montrer que le modèle du self-interest
assorti du modèle du transfert de contrôle permet d’interpréter des aspects
importants des révolutions. C’en est une autre de prétendre qu’un tel modèle
en rend compte complètement et que les théories alternatives du type de celle
de Tocqueville sont, pour cette raison, caduques. Il est peu douteux, en effet,
que des processus psychologiques du type de ceux qu’invoque Tocqueville
existent
[52]. Coleman transgresse ici la méthode de l’abstraction décroissante : épuiser la portée d’un modèle simple n’exclut pas d’envisager des
modèles plus complexes, en l’occurrence, ici, des modèles incorporant les
« passions » ou les émotions, même si cette méthode invite à toujours utiliser
d’abord les modèles les plus simples (et par-là les plus abstraits par rapport à
la richesse et à la diversité du concret). Il n’est même pas exclu que des
émotions motivent des comportements rationnels du point de vue de la satisfaction de l’intérêt personnel (De Sousa, 1987 ; Elster, 1995
[53]).
En fait, la question de la place que doivent occuper les émotions dans une
théorie sociologique a reçu, dans les toutes dernières années – et notamment
depuis la parution des Foundations – un surcroît d’intérêt pour des motifs
divers qui tiennent à la fois à la perception des limites internes des théories
n’intégrant comme principes explicatifs que la supposition d’individus non
pas tant rationnels qu’animés d’une rationalité « froide » et à la découverte,
dans des champs très différents, comme celui de la neurophysiologie, du rôle
positif des émotions non seulement dans l’action mais aussi dans la connaissance (Damasio, 1995). On pourrait aisément montrer aussi que, au travers de
la référence au rôle des émotions ou des passions, c’est en même temps celui
des valeurs qui est en cause. Il est, en effet, souvent possible de décrire les
mêmes comportements comme animés par des passions (l’ambition, la
jalousie, l’amour propre) et par des valeurs (la recherche du bien public, le
sens de la justice, la protection de la famille). Mais la théorie sociologique de
Coleman n’intègre explicitement pas plus la dimension morale que la dimension émotive du social
[54]. Là encore, rien n’interdirait une complexification
du modèle par adjonction d’un nouveau principe explicatif, selon la règle de
l’abstraction décroissante (et du réalisme croissant).
La minimisation de la dimension cognitive et l’absence de reconnaissance
du rôle de la communication discursive
Il est nécessaire de revenir une dernière fois au chapitre 19, ce relevé des
« résidus » du système, cet inventaire de l’ensemble des problèmes que le
système ne peut pas traiter. Méthodologiquement parlant, un tel inventaire est
exactement ce que l’on attend d’un bon exposé d’un modèle et ce qui le
distingue des théories globalisantes qui ont réponse à tout : l’explicitation
finale de ses limites. Or, quand on compare le modèle colemanien à d’autres
théories disponibles dans la famille des théories du choix rationnel, par
exemple aux analyses d’Elster (1983, spécialement chap. 4) ou de Boudon
(1990,1995), ce qui frappe, en dehors de la mise à l’écart abrupte – et illégitime – des passions dans l’explication sociologique (qui démarque Coleman
surtout d’Elster), c’est la volonté d’accorder un moindre poids aux failles
cognitives, quelles que soient les sources de celles-ci, affectives ou purement
cognitives. Mais c’est là un choix parfaitement explicité par Coleman, pour
qui l’importance de ces phénomènes serait très surestimée et pour qui il serait
donc inutile de complexifier le modèle pour un faible gain heuristique.
L’argument colemanien peut valoir lorsque l’on entend donner un exposé en
quelque sorte autosuffisant du système que l’on a commencé à déployer. Mais
cette exigence n’a guère de fondement que matériel (les limites d’un volume
manipulable) ; car, intellectuellement parlant, l’ambition doit forcément être
de comprendre le réel aussi profondément et complètement qu’il est possible
et, donc, de gagner toujours en réalisme. Si le système est bien fait, i.e. si l’on
a introduit les principes en fonction de leur pouvoir heuristique sur un
domaine donné, il est normal que plus on avance, plus petite est la portée
explicative des principes nouveaux que l’on introduit puisque plus grande est
l’étendue de ce qui a déjà été expliqué. L’objection de Coleman est donc
faible et il donne de son système l’image d’un système non seulement quasi-achevé mais pour ainsi dire clos, à l’opposé de ce qu’un système d’explication
logiquement bien construit selon la méthode d’abstraction décroissante
devrait être. Mais nul n’est parfait.
De façon plus générale, le système colemanien accorde peu d’importance
au niveau cognitif ou, plus simplement, informationnel – que celui-ci soit
biaisé ou non – et donc aux croyances, fondées ou non, que les individus
peuvent avoir
[55]. Il est significatif, de ce point de vue, que Coleman ne
réserve pas une partie « Structures de la connaissance », qui pourrait être le
symétrique de la II
e partie des Foundations, consacrée au « Structures de
l’action », ou une partie « Croyances collectives » symétrique de la III
e partie
consacrée aux « Acteurs constitués », ni même un simple chapitre à ces questions. Coleman accorde évidemment fort peu d’importance aussi, en conséquence, à la communication discursive. Pourtant, la transformation des
motivations d’un individu, que ce soit celle de ses intérêts ou de ceux des
autres ou, plus généralement, celle de ses motivations, peut à l’évidence se
faire autrement que dans une sorte de face à face ou de jeux de miroir
qu’évoque la métaphore de Cooley ; autrement donc que dans un simple
processus d’identification. Un moyen très ordinaire de transformer les représentations d’autrui ou de voir les siennes transformées, c’est, en effet, le
discours. Dans certains contextes, comme celui des paniques collectives, le
rôle dévolu au discours est réduit (même si quelqu’un investi d’une certaine
autorité peut avoir une certaine force de persuasion et, dans certains cas,
permettre par ses seules interventions orales de rationaliser une évacuation).
Mais dans d’autres contextes, comme, par exemple, l’émergence et le déploiement d’une révolution, il est évident que les arguments, la rhétorique, etc.,
jouent un rôle important, d’une part pour faire, par exemple, clairement percevoir leurs intérêts aux individus concernés, faire connaître les ressources dont
ils disposent mais aussi pour fixer les « valeurs » (objectivement fondées ou
non) qui toucheront leurs émotions
[56].
On notera pour étayer indirectement les analyses précédentes par un pur
argument de convergence que dans un chapitre peu souvent discuté du tout
début du tome 2 de sa grandiose Théorie de l’agir communicationnel,
Habermas (1987, chap. V), hostile au modèle de la rationalité instrumentale
mais aussi à celui d’individus enfermés dans leurs subjectivités, consacre de
longs développements à Mead et à Durkheim, auteurs chez qui il perçoit,
notamment chez Mead, un changement radical de paradigme : le passage du
paradigme de la conscience (ou de la subjectivité isolée et monadique) à un
paradigme communicationnel. Habermas commente les mêmes passages que
Coleman concernant « l’autre généralisé » dont parle Mead à propos du soi
« dilaté », mais au lieu de s’en tenir à l’idée d’une simple identification à
autrui, Habermas montre comment Mead, s’il n’assume pas vraiment le tournant linguistique (p. 10), anticipe pourtant étonnamment la reconnaissance par
Peirce de la spécificité du médium de la communication discursive
(pp. 35-51). Ainsi donc, le parcours habermassien suggère par une autre voie
qu’il serait aussi possible d’aller au-delà des critiques smithiennes et
néo-smithiennes à l’encontre de l’étroitesse du modèle de la rationalité instrumentale ou de la simple « prudence » enfermée dans le monde de l’ego et de
faire plus aussi que simplement reconnaître le rôle de la sympathie ou de
l’identification, même comprise avec toute la portée qu’elle a chez Smith,
c’est-à-dire incorporant tout le spectre des passions. Il conviendrait, en effet,
d’introduire, à côté de ce mode silencieux et primaire de communication
qu’est la simple identification par « sympathie », un mode plus élaboré de
communication avec autrui : la communication discursive
[57].
Nous pouvons maintenant répondre de façon plus complète à la question
initiale. Coleman est-il parcimonieux ? Assurément, mais son système contient
pourtant plus de principes qu’il y paraît à première vue. Cette fausse apparence vient d’abord de ce que l’on associe facilement, mais faussement, parcimonie et rareté des principes. La règle de parcimonie n’exclut pas les
dépenses – en l’occurrence en matière d’introduction de principes – mais
celles-ci doivent être strictement nécessaires car la règle de parcimonie est
une stratégie d’élimination du superflu. Elle est, en fait, indissociable d’une
règle d’ordre qui énonce que l’on doit chercher à épuiser la puissance explicative d’un modèle avant d’en introduire un autre. Cette règle d’ordre conduit
à commencer par des modèles simples et abstraits et à les complexifier étape
par étape pour les rapprocher du concret. On peut donc aussi la décrire comme
relevant de ce que, à la suite de Lindenberg, on pourrait appeler la méthode
d’abstraction décroissante et du réalisme croissant.
Coleman est parcimonieux dans sa volonté d’épuiser les concepts de
self-interest et de contrôle avant d’introduire celui de sympathie et il respecte
donc la règle d’ordre. Coleman manifeste même un certain brio en se servant
du principe de sympathie pour démultiplier la portée du modèle du
contrôle-intérêt et lui donner une pertinence au niveau infra-individuel. Mais
le système de Coleman a pourtant plus de principes que ceux qu’on lui
attribue communément : d’abord, parce que son modèle élémentaire est un
modèle du self-interest et du contrôle; ensuite parce que la notion de
sympathie y est explicitement intégrée, même si ce n’est pas avec des fonctions aussi diversifiées que chez Smith ; enfin parce qu’il introduit – quoique
de façon nettement moins problématisée – la confiance.
Du coup, peut-on dire que Coleman est aussi parcimonieux qu’il aurait
idéalement pu l’être ? Probablement pas puisqu’il n’est pas démontré que la
notion d’obligation naissant des contrats tacites ne permet pas de faire
l’économie de la notion de confiance. En outre, lorsque Coleman introduit la
notion de sympathie ou d’identification avec autrui, il distingue mal ce qui
serait la véritable introduction d’un nouveau principe motivationnel avec ce
qui est, en réalité, simple changement de niveau d’analyse, en l’occurrence le
passage du niveau individuel au niveau infra-individuel.
D’un autre côté, Coleman est-il trop parcimonieux ? Oui, assurément et
cela est très clairement visible dans son exclusion a priori de toute explication
par les sentiments (autres que la sympathie et la confiance). Coleman transgresse ici à l’évidence la règle de l’ordre : il aurait, en effet, simplement dû
dire que le modèle contrôle-intérêt pouvait rendre compte d’aspects importants des phénomènes révolutionnaires mais il n’y avait pas de raison de
prétendre que l’explication du réel ne requérait pas un modèle moins simple et
moins abstrait pour rendre compte plus complètement et plus adéquatement
de ces phénomènes. En outre, cette dépense en matière de principes aurait été
en partie compensée par une nouvelle extension de l’usage du concept
d’intérêt, puisque l’on peut montrer que les émotions ne sont pas tout à fait
dénuées de rationalité adaptative. De façon plus générale, Coleman donne
l’impression qu’il pense avoir présenté un système achevé (ou à peu près)
alors que l’exigence de plus de réalisme doit forcément conduire à introduire
progressivement de nouveaux principes.
·
Ainslie G., 1986. – « Beyond microeconomics : conflicts among interests in a multiple self as a
determinant of value » dans J. Elster (ed.), The multiple self, Cambridge, Cambridge University
Press, pp. 133-176.
·
Aumann R. J., 1976. – « Agreeing to disagree », Annals of statistics, 4.
·
Batifoulier Ph. (ed.), 2001. – Théorie des conventions, Paris, Économica.
·
Becker G., 1976. – The economic approach to human behavior, Chicago, The University of Chicago
Press.
·
Blau P., 1964. – Exchange and power in social life, New York, John Wiley.
·
Boudon R., 1990. – L’art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses, Paris, Fayard.
·
— 1995. – Le juste et le vrai. Études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance, Paris,
Fayard.
·
Bouvier A., 1999. – Philosophie des sciences sociales. Un point de vue argumentativiste en sciences
sociales, Paris, Presses Universitaires de France.
·
— 2000. – « Modèles tocquevilliens en sociologie cognitive. Prédispositions sociales à forger et à
accepter des arguments d’après Tocqueville » dans J. Baechler (dir.), L’acteur et ses raisons.
Hommages en l’honneur de Raymond Boudon, Paris, Presses Universitaires de France,
pp. 240-257.
·
Clark J. (ed.), 1996. – James S. Coleman, London, The Falmer Press.
·
Coleman J. S., 1990. – Foundations of social theory, Cambridge (Mas), Belknap Press of Harvard
University Press.
·
Coleman J. S., Fararo T. J., 1992. – Rational choice theory. Advocacy and critique, Newbury Park,
Sage Publications.
·
Cooley C. H., 1902. – Human nature and the social order, New York, Scribner’s.
·
Damasio A., 1995 [1996]. – L’erreur de Descartes. La raison des émotions, Paris, Odile Jacob.
·
De Sousa R., 1987. – The rationality of emotion, Cambridge, MIT Press.
·
Douglas M., 1999 [1986]. – Comment pensent les institutions, Paris, La Découverte/Mauss.
·
Durkheim É., 1892. – Montesquieu et Rousseau, précurseurs de la sociologie, Paris, Marcel Rivière.
·
Elster J., 1983. – Sour grapes. Studies in the subversion of rationality, Cambridge, Cambridge
University Press.
·
— 1986a. – « The market and the forum » dans J. Elster, A. Hylland, Foundations of social choice
theory, Cambridge, Cambridge University Press, pp. 103-132.
·
— (ed.), 1986b. – The multiple self, Cambridge, Cambridge University Press.
·
— 1990. – Psychologie politique, Paris, Éditions de Minuit.
·
— 1995 [1994]. – « Rationalité, émotions et normes sociales » dans P. Papperman, R. Ogien
(éds.), La couleur des pensées. Sentiments, émotions, intentions, Paris, EHESS (Raisons
pratiques, 6), pp. 33-64.
·
— 1999. – Alchemies of the mind. Rationality and the emotions, Cambridge, Cambridge University
Press.
·
Fararo T. J., 1996. – « Foundational problems in theoretical sociology » dans J. Clark (ed.), James
S. Coleman, London, The Falmer Press, pp. 263-284.
·
Favell A., 1996. – « Rational choice as grand theory : James Coleman’s normative contribution to
social theory » dans J. Clark (ed.), James S. Coleman, London, The Falmer Press, pp. 285-298.
·
Favereau O., 1993. – « L’économie de l’action collective » dans F. Chazel (éd.), Action collective et
mouvements sociaux, Paris, Presses Universitaires de France, pp. 251-256.
·
— 1994. – « Règle, organisation et apprentissage collectif : un paradigme non standard pour trois
théories hétérodoxes » dans A. Orléan, Analyse économique des conventions, Paris, Presses
Universitaires de France, pp. 113-138.
·
Gambetta D. (ed.), 1988. – Trust : making and breaking co-operative relations, Cambridge,
Cambridge University Press.
·
Gauthier D., 2000 [1986]. – Morale et contrat. Recherche sur les fondements de la morale,
Bruxelles, Mardaga.
·
Gautier Cl., 1993. – L’invention de la société civile. Lectures anglo-écossaises. Mandeville, Smith,
Ferguson, Paris, Presses Universitaires de France.
·
Gilbert M., 1989. – On social facts, Princeton, Princeton University Press.
·
— 1990. – « Rationality, coordination and convention », Synthese, 84, pp. 1-21 [rééd. in M. Gilbert,
Living together. Rationality, sociality & obligation, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers].
·
— 1994. – « Durkheim and social facts » dans H. Martins, W. Pickering, Debating Durkheim,
London, Routledge, pp. 86-109.
·
— 2001. – « Collective preferences, obligations, and rational choice », Economics and philosophy,
17, pp. 109-119.
·
— 2003. – Marcher ensemble. Essais sur les fondements des phénomènes collectifs, Paris, Presses
Universitaires de France.
·
Goldthorpe J. H., 2000. – On sociology. Numbers, narratives, and the integration of research and
theory, Oxford, Oxford University Press.
·
Habermas J., 1987 [1981]. – Théorie de l’agir communicationnel, t. 1 et 2, Paris, Fayard.
·
Hirschmann A., 1980 [1977]. – Les passions et les intérêts. Justifications politiques du capitalisme
avant l’époque de son apogée, Paris, Presses Universitaires de France.
·
Hobbes Th., 1971 [1651]. – Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la
république ecclésiastique et civile, Paris, Sirey.
·
Homans G., 1961. – Social behavior : its elementary forms, New York, Harcourt Brace Jovanovitch.
·
Lewis D., 1969. – Convention : a philosophical study, Cambridge (Mas), Harvard University Press.
·
Lindenberg S., 1992. – « The method of decreasing abstraction » dans J. S. Coleman, T. J. Fararo,
Rational choice theory. Advocacy and critique, Newbury Park, Sage Publications, pp. 3-20.
·
— 1996. – « Constitutionalism versus relationalism : two versions of rational choice sociology »
dans J. Clark (ed.), James S. Coleman, London, The Falmer Press, pp. 299-328.
·
Mead G.-H., 1963 [1934]. – L’esprit, le soi et la société, Paris, Presses Universitaires de France.
·
Moessinger P., 1996. – Irrationalité individuelle et ordre social, Genève, Droz.
·
Münch R., 1992. – « Rational choice theory : a critical assessment of its explanatory power » dans
J. S. Coleman, T. J. Fararo, Rational choice theory. Advocacy and critique, Newbury Park,
Sage Publications, pp. 137-160.
·
Nisbet R., 1984 [1966]. – La tradition sociologique, Paris, Presses Universitaires de France.
·
Pareto V., 1968 [1916]. – Traité de sociologie générale, Genève, Droz.
·
Parsons T., 1937. – The structure of social action, New York, McGraw-Hill.
·
Rousseau J.-J., 1964a [1754]. – Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les
hommes, Oeuvres complètes, Tome III, Paris, Gallimard (Pléiade).
·
— 1964b [1762]. – Du contrat social ou principes du droit politique, Oeuvres complètes, Tome III,
Paris, Gallimard (Pléiade).
·
Searle J., 1998 [1995]. – La construction de la réalité sociale, Paris, Gallimard.
·
Sen A., 1993 [1987]. – Éthique et économie, Paris, Presses Universitaires de France.
·
Simmel G., 1981 [1896-7]. – « Comment les formes sociales se maintiennent » dans G. Simmel,
Sociologie et épistémologie, Paris, Presses Universitaires de France, pp. 171-206.
·
— 1999 [1908]. – Sociologie. Études sur les formes de socialisation, Paris, Presses Universitaires de
France.
·
Smith A., 1999 [1759]. – Théorie des sentiments moraux, Paris, Presses Universitaires de France.
·
Swedberg R., 1996. – « Analyzing the economy : on the contribution of James S. Coleman » dans
J. Clark (ed.), James S. Coleman, London, The Falmer Press, pp. 313-328.
·
Tocqueville A. de, 1967 [1856]. – L’Ancien Régime et la Révolution, Paris, Gallimard.
·
Walliser B., 1989. – « Instrumental rationality and cognitive rationality », Theory and decision, 27,
pp. 7-36.
·
Weber M., 1964 [1906]. – « Les sectes protestantes et l’esprit du capitalisme » dans M. Weber,
L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, suivi d’un autre essai, Paris, Plon, pp. 255-293.
·
— 1965 [1904-1917]. – Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon.
·
— 1971 [1920]. – Économie et société, Tome 1, Paris, Plon.
·
White H. C., 1990. – « Control to deny chance, but thereby muffling identity », Contemporary
sociology, 19, pp. 783-788.
·
— 1992. – Identity and control : a structural theory of social action, Princeton, Princeton University
Press.
·
Wolfesperger A., 2001. – « La modélisation économique de la rationalité axiologique. Des sentiments moraux aux mécanismes sociaux de la moralité » dans R. Boudon, P. Demeulenaere,
R. Viale (éds.), L’explication des normes sociales, Paris, Presses Universitaires de France,
pp. 63-92.
[*]
Une esquisse de cet article a été présentée
à l’invitation de Dario Antiseri, au Centro
Metodologico de la LUISS à Rome, en avril
2002. Je remercie les participants pour leurs
questions, qui m’ont permis d’approfondir
l’analyse. J’ai tiré parti aussi des commentaires
de B. Conein, M. Cherkaoui, O. Favereau,
E. Lazega, P. Livet, R. Ogien et Ph. Steiner, sur
une version antérieure de cet article.
[(1)]
Coleman écrit : « Une propriété du
système théorique développé ici est sa parcimonie. » (Foundations, 1990, p. 37).
[(2)]
Sur le point précis en question, Coleman renvoie plus exactement à Helvétius (Foundations,
p. 28).
[(3)]
Coleman écrit, en effet, très explicitement : « Il y a deux types d’éléments dans le
système minimal et deux manières par
lesquelles ceux-ci sont reliés. Les éléments sont
les acteurs et les choses sur lesquelles les
acteurs exercent leur contrôle et pour lesquelles
ils ont quelque intérêt […]. Les relations entre
les acteurs et les ressources [autre nom que l’on
peut donner aux choses, Note d’Alban Bouvier]
sont donc, comme cela est impliqué par ce qui
précède, le contrôle et l’intérêt. » (Foundations,
p. 28).
[(4)]
Coleman forge avant tout un homme
héritier de la rupture technicienne des
Lumières, un homo technicus, maîtrisant les
ressources de son environnement. Et il est
parfaitement conscient du caractère historiquement contingent des conceptualisations
qu’il utilise. Il le dit explicitement à propos du
concept de self-interest : il est fort probable
que, même si chacun à toutes les époques et
dans tous les pays tient à ses intérêts, la valorisation toute spéciale du self-interest ne s’est
construite qu’autour des XVII
e et XVIII
e siècles.
Coleman (Foundations, p. 28) renvoie à
Hirschman (1980). On pourrait évidemment en
dire autant de la valorisation du contrôle sur les
ressources de l’environnement. Cela ouvre
donc a priori la porte à des systèmes alternatifs
en fonction des époques et des cultures considérées.
[(5)]
Première partie : De la convenance de
l’action. Chapitre 1 : De la sympathie
(pp. 23-31). Chapitre 2 : Du plaisir de la
sympathie réciproque (pp. 32-36).
[(6)]
Mis à part une page d’avertissement
présente dans la seule sixième et dernière
édition.
[(7)]
A. Smith écrivait lui-même du système
d’Épicure, mais cela touche aussi bien Hobbes
(voir supra), « Ce système est sans doute
totalement incompatible avec celui que je me
suis efforcé d’établir. » (1999, p. 399).
[(8)]
On peut considérer qu’il y a un courant
anti-utilitariste interne à la tradition des
Lumières et représenté plus précisément par les
« Lumières écossaises » (Hume, Smith et
Ferguson) (Gautier, 1993), hostile aux
Lumières françaises (essentiellement représentées par les Encyclopédistes, dont
Helvétius). Mais le courant anti-utilitariste
dominant est, au contraire, externe aux
Lumières, et il s’est même constitué en réaction
contre elles ; c’est de lui que sont héritiers les
Saint-Simon, Comte et finalement Durkheim et
Mauss (Nisbet, 1984).
[(9)]
Il y a au moins un quatrième type de
relation spécifique, irréductible aux précédentes mais dont le lien avec elles reste assez
flou : la relation de confiance (trust). Coleman
propose au chapitre 19 une partition légèrement
différente des divers types de relations que les
individus peuvent avoir entre eux, partition qui
le conduit à reconnaître alors cinq types de
relations (Foundations, p. 520). Il y a là un
indéniable flottement qui montre qu’un surcroît
d’analyse serait ici nécessaire.
[(10)]
Coleman ne donne pas une tournure
réellement axiomatique à sa théorie, à la différence de Blau (1964) et il discute moins des
principes (celui d’Helvétius, par exemple) que
des concepts élémentaires dont ils sont
composés (celui d’intérêt, par exemple). La
méthode de Coleman est proche de celle que
Lindenberg (1992) décrit comme la « méthode
d’abstraction décroissante » : la théorie doit
être aussi simple que possible mais également
aussi complexe que nécessaire ; les premiers
modèles doivent donc être hautement simplifiés
et les modèles ultérieurs ne complexifier la
théorie qu’étape par étape.
[(11)]
Coleman l’introduit et l’utilise en fait
bien avant, soit dès le chapitre 7 (p. 157 sq.),
lorsqu’il aborde les « systèmes d’autorité » et,
plus précisément, la théorie des organisations.
Coleman présente alors cette introduction
comme une simple anticipation (ce qui n’est
qu’à moitié convaincant). Je reviens plus loin
sur ce passage.
[(12)]
Représentatif, parmi d’autres,
aujourd’hui, de ce point de vue, est l’anthropologue Douglas (1999). Mais M. Douglas, qui
commet un certain nombre d’erreurs très
répandues sur l’individualisme méthodologique
(p. 141 sq.), ne peut, en conséquence, poser la
vraie question de façon bien pertinente ni, a
fortiori, bien aiguë.
[(13)]
Plus exactement : la théorie présentée
dans les Foundations consiste, selon la
méthode de l’abstraction décroissante, à
chercher à penser le plus grand nombre de
phénomènes sociaux en ne supposant, en un
premier temps – qui occupe pour ainsi dire tout
l’ouvrage… – que l’existence de ces seules
relations (n’étaient-ce les réserves précédentes
sur le rôle – logiquement trouble – des relations
de confiance dans le système colemanien).
[(14)]
Voir Homans (1961) et Blau (1964).
[(15)]
La notion de légitimité (ou de droit) est
donc introduite très tôt dans le système
(peut-être trop tôt) puisque, alors que le
chapitre 2 (après un premier chapitre épistémologique) introduisait les objets élémentaires
(acteurs sociaux et ressources diverses) ainsi
que les relations élémentaires du monde social
(intérêt et contrôle), le chapitre 3 est déjà tout
entier consacré aux « Droits d’agir » (spécialement le droit d’exercer son contrôle sur des
ressources – au nombre desquelles des acteurs
sociaux peuvent évidemment figurer).
[(16)]
Lindenberg (1996) met lui aussi en
évidence cet aspect dans la théorie de Coleman
(notamment p. 302). Et, retenant ce trait, il
propose d’appeler « constitutionnaliste » la
version que celui-ci donne de la théorie du
choix rationnel. Le type de transfert que les
individus font entre eux dans les modèles de
Hobbes, Locke ou Rousseau peut en effet être
comparé à l’établissement des « lois fondamentales » d’une Constitution. Lindenberg oppose à
cette version sa propre version, qu’il appelle
« relationaliste » (ibid., p. 303 sq.) et qui
s’opposerait foncièrement à la première en ce
que, dans le relationisme, les diverses relations
que des individus peuvent entretenir entre eux y
apparaissent comme le facteur essentiel de la
socialité, par opposition à la version colemanienne dans laquelle le social ne serait que
consensus entre des individus créant, grosso
modo, une société-Gesellschaft mais foncièrement non reliés entre eux au sens de la
communauté-Gemeinschaft (p. 303). Il y a là
une vraie question que j’aborde sous un autre
angle un peu plus loin, mais pour contester que
le contrat ne crée pas en quelque manière une
forme de Gemeinschaft, aussi pauvre soit-elle
parfois.
[(17)]
Elle l’est, en revanche, explicitement
par le philosophe contemporain David Gauthier
(2000) – dont Coleman écarte nommément les
préoccupations (Foundations, p. 41) – et qui
reprend avec audace, voire témérité, les
prémisses hobbésiennes. Vouloir fonder
l’instauration du droit sur l’intérêt paraît, en
effet, raisonnable ; mais vouloir fonder la
morale sur cette même base relève de la
gageure.
[(18)]
C’en est aussi la source historique
probable. Coleman ne se réfère de façon précise
au modèle du contrat social au sens de Hobbes,
Locke ou Rousseau que lorsqu’il parle des
Constitutions politiques elles-mêmes (Foundations, chap. 13, pp. 328-335) ou de ce qui en
tient lieu à des niveaux beaucoup plus
modestes, comme les contrats éducatifs entre
parents d’élèves et enseignants, voire entre les
élèves eux-mêmes et les enseignants (ibid.,
pp. 349-367). Mais ces contrats supposent que
la nécessité de normes explicites soit déjà
apparue et c’est précisément l’objet des
chapitres 10 (ibid., pp. 241-265) et 11 (ibid.,
pp. 266-299) que d’en modéliser l’émergence.
[(19)]
Favereau (1993), dans la typologie
qu’il fait des différentes théories éc