2003
Revue française de sociologie
Coleman et la construction des institutions : peut-on négliger la rationalité sociale ?
Siegwart Lindenberg
ICS/ Département de sociologie Université de Groningen Pays-Bas
Cet article se donne pour objectif de comprendre comment un géant de la sociologie
comme James S. Coleman a pu être si peu fécond sur un point qu’il considérait comme
majeur pour le sociologue : la construction des institutions. L’article défend l’idée selon
laquelle la théorie de l’action hautement simplifiée que Coleman a repris des microéconomistes ne permet ni de résoudre, ni même de décrire convenablement, ce que Coleman
considérait comme le problème le plus important (trouver un substitut à l’organisation
sociale primordiale – la famille, le voisinage, la religion – qui disparaît) auquel la construction des institutions devait fournir une réponse. L’article explique qu’une théorie capable de
prendre pied sur ce terrain doit tenir compte de l’influence que la vie sociale exerce sur la
rationalité.
This paper tries to answer the question how it is possible that such a giant of sociology as
James Coleman produced so little of what he considered the most important work for sociologists : good institutional design. I argue that the answer lies in the fact that the most serious
problem for which Coleman pleaded for institutional design (ie to find a substitute for the vanishing primordial social organizations of family, church and neighborhood) could not even be
adequately described let alone mitigated or solved by the highly simplified theory of action he
borrowed from microeconomics. It is argued that a theory that would lend itself for institutional
design in this area would have to be able to accommodate the considerable social influence on
rationality.
Dieser Aufsatz möchte zum Verständnis verhelfen, wie eine riesige Figur der Soziologie wie
Coleman, in einem Punkt so unfruchtbar sein konnte, den er für den Soziologen als kapital
betrachtete: die Konstruktion der Institutionen. Der Artikel verteidigt die Idee, wonach die
übermäßig vereinfachte Handlungstheorie, die Coleman von den Mikrowirtschaftswissenschaftlern übernommen hat, das nicht lösen und auch nur sachgemäß beschreiben kann, was Coleman
als das wichtigste Problem betrachtete – nämlich ein Ersatzmittel zur verschwindenden
grundsätzlichen sozialen Organisation, d.h. Familie, Nachbarschaft, Religion – dem die Konstruktion der Institutionen eine Antwort liefern mußte. Der Aufsatz erklärt, wie eine Theorie, die
dieses Problem richtiginAngriff nehmenmöchte, denEinflußdes sozialen Lebens auf die Rationalität berücksichtigen muß.
Este artículo tiene como objetivo comprender como un gigante de la sociología como James
S. Colemana podidoser tanpoco prolífico sobreun punto considerapor elcomoprincipal para el
sociólogo : la construccióndelasinstituciones. El artículodefiende laideasegúnlacual la teoría
de la acción grandemente simplificada que Coleman a retomado de los microeconomistas no
permite resolver ni describir convenientemente, lo que consideraba Coleman como el problema
mas importante (encontrar un substituto a la organización social primordial – la familia, la
vecindad, la religión – que desaparece) al cual la construcción de las instituciones debía dar una
respuesta. El artículo explica que una teoría capaz de basarse sobre ese campo debe tomar en
cuenta la influencia que la vida social ejerce sobre la racionalidad.
Il ne fait pas de doute que James S. Coleman est un des géants de la socio-logie de la seconde moitié du XX e siècle ; j’ai expliqué ailleurs (Lindenberg,
2000) pourquoi il mérite de l’être. Son apport couvre principalement trois
domaines : la sociologie de l’éducation, les liens entre micro- et macrosociologie, les politiques publiques
[1]. L’idée fondamentale qui sous-tend ses
recherches dans ces trois domaines est que, d’une façon croissante, les êtres
humains interviennent d’une manière réfléchie sur la société en créant des
structures qui forment le comportement humain (les institutions d’éducation)
et des structures qui gouvernent le comportement humain (les acteurs organisationnels). Le travail des sociologues consiste à comprendre de quelle
manière ces structures fonctionnent, de quelle manière elles peuvent être
améliorées. Dans ce cadre, les sociologues ont besoin d’instruments qui les
aident à comprendre comment les structures créées par l’homme, en particulier les structures d’éducation et les acteurs organisationnels, opèrent. Ils ont
en cela besoin de pouvoir identifier les mécanismes par lesquels les parties
font un tout (lien micro-macro), c’est-à-dire d’élaborer des théories précises
qui permettent de passer de l’explication de l’action humaine à celle des
phénomènes macrosociaux tels que les normes, les systèmes d’échange, les
systèmes d’autorité et les acteurs organisationnels. C’est à partir d’une
compréhension de ces mécanismes que la sociologie peut aider à améliorer la
manière dont ces structures sont construites (les politiques publiques). La
recherche fondamentale (élaboration des instruments nécessaires pour la
compréhension du fonctionnement de ces structures) est ainsi mise au service
de la politique publique : « De la même manière que la mécanique théorique a
contribué à la construction du monde physique, la théorie dans les sciences
sociales doit fournir les fondements pour une reconstruction réfléchie de la
société. » (Coleman, Foundations, p. 652). Coleman poursuit : « Notre tâche
n’est pas seulement de décrire et d’analyser le fonctionnement de la société
[…] mais c’est également une tâche de construction des institutions. »
(Coleman, 1993, p. 10). Si l’on considère que la construction des institutions
et les autres formes d’interventions guidées par la théorie sont des tâches
centrales pour la sociologie telle que la conçoit Coleman, il est surprenant de
constater qu’il lui consacre en fait peu de place dans ses travaux. Ceci ne
reflète peut-être que sa préférence pour tel ou tel domaine de recherche. Plus
vraisemblablement, ceci révèle une limite interne de son approche, une
possible incompatibilité entre une caractéristique forte de cette approche (une
version de la théorie du choix rationnel) et sa vision de la tâche centrale de la
« nouvelle science sociale ».
Comment faire face à la complexité ?
Afin de pouvoir fournir des suggestions fondées sur des hypothèses théoriques en matière de construction des institutions et d’interventions sur la vie
sociale, il faut avoir une assez bonne idée de comment les choses fonctionnent, des mécanismes internes du système dans lequel on souhaite intervenir.
Le prototype d’un système en sociologie est un système dans lequel les parties
qui le composent sont des individus. L’explication du fonctionnement de ce
système rend donc nécessaire une théorie relative à la manière dont ces
parties, c’est-à-dire les individus, agissent. C’est là que se situe « l’individualisme méthodologique » que Coleman partage en fait avec de nombreux autres
auteurs. On peut ajouter qu’il est tout aussi largement accepté qu’une théorie
du comportement individuel est théoriquement fondée sur l’hypothèse
d’action visant un but. Ceci ne peut plus être considéré aujourd’hui comme
donnant lieu à discussion. Néanmoins, les auteurs se partagent sur une question : Quelle théorie de l’action orientée vers un but doit être utilisée dans
l’explication sociologique ? Deux camps diffèrent en fait sur cette question et
s’opposent fortement sur leurs conceptions de la rationalité. D’une part
certains auteurs se rangent dans le camp de ce que l’on peut appeler
l’approche par la rationalité naturelle. Cette approche part de l’hypothèse que
l’individu est rationnel en soi et pour soi, et que les phénomènes sociaux
doivent être expliqués sur la base de l’interaction entre individus rationnels.
Dans l’autre camp, se rangent les auteurs qui partent de l’hypothèse selon
laquelle la rationalité est fortement affectée par les processus sociaux. Cette
hypothèse vaut pour les interactions et les structures d’interaction présentes,
mais également pour l’évolution de certaines particularités de la rationalité
dans le passé. Pour cette approche, les processus sociaux peuvent accroître ou
décroître la rationalité et favoriser différents types de rationalité. On peut
dénommer cette seconde approche celle de la rationalité sociale. À titre
d’exemple, l’approche par la rationalité naturelle fait l’hypothèse que les êtres
humains sont clairvoyants par nature et incorporent les conséquences de long
terme dans leurs décisions présentes. L’approche par la rationalité sociale
conduirait à des travaux montrant que les individus ont de fortes tendances à
la myopie et se demanderait quels processus sociaux accroissent la clairvoyance, de quelle manière et sous quelles conditions. Une fois accrue la
clairvoyance chez les individus, celle-ci peut à son tour influencer les actions
visant à stabiliser les processus qui la favorisent. En ce sens, les processus
sociaux et la rationalité se codéterminent l’un l’autre et leur analyse rend
nécessaire une théorie plus complexe de l’action. Les défenseurs de
l’approche par la rationalité naturelle, que l’on trouve le plus souvent parmi
les microéconomistes et les théoriciens des jeux, défendent leur approche en
faisant valoir sa plus grande puissance analytique et déductive car leur théorie
de l’action est plus simple, plus facile à modéliser mathématiquement et
présente des avantages épistémologiques en ne présupposant pas ce qu’elle
entend expliquer (précisément les phénomènes sociaux). Les tenants de
l’approche par la rationalité sociale défendent au contraire l’idée selon
laquelle l’approche par la rationalité naturelle est obligée d’introduire des
hypothèses très simplificatrices qui la rendent hautement irréaliste.
L’approche par la rationalité sociale permet des explications et des descriptions plus réalistes des problèmes sociaux (qui tiennent souvent au manque de
rationalité naturelle) et de leurs solutions (qui visent souvent à l’accroissement de la rationalité)
[2].
Coleman appartient clairement au camp de la rationalité naturelle. Depuis
longtemps, il suggère qu’en sociologie on devrait partir de l’hypothèse que
l’homme est totalement libre, « non socialisé, entièrement égoïste, non
contraint par les normes d’un système, seulement calculant rationnellement
comment satisfaire au mieux son intérêt personnel » (Coleman, 1964, p. 167).
Il a conservé cette vision tout au long de son travail jusqu’à son magnum
opus, les Foundations, dans lequel il déclare : « Je vais utiliser le concept de
rationalité utilisé en économie [et] je vais prendre comme point de départ de
la théorie des personnes égoïstes et dégagées de toutes normes. » (Foundations, p. 14, p. 31). Quelles sont les raisons de Coleman pour ce faire ? Sa
réponse est double. Tout d’abord, en faisant l’hypothèse d’une rationalité
naturelle, sa théorie aurait davantage de pouvoir analytique. Et puis, en
second lieu, afin de garder une théorie d’ensemble qui soit à la fois maîtrisable et qui contienne néanmoins suffisamment de complexité, il doit opérer
un arbitrage concernant la place occupée par cette complexité. La complexité
peut être placée dans la théorie de l’action ou bien dans les éléments qui
relient les dimensions organisationnelles et l’action : « J’ai choisi de limiter
autant de complexité psychologique que possible afin de permettre l’introduction d’une plus grande complexité dans […] les dimensions organisationnelles. » (Foundations, p. 19). Cette plus grande complexité dans les
dimensions organisationnelles prend la forme de l’interdépendance stratégique (théorie des jeux) et des effets de structure (analyse des réseaux). Ces
ajouts sont tout à fait compatibles avec l’approche de la rationalité naturelle et
les deux sont en fait très utiles. Cependant, comme je le défendrai dans ce
texte, un tel arbitrage n’est pas possible. Au mieux, on peut dire qu’ajouter de
la complexité au niveau organisationnel suffit pour certains problèmes, mais
ne suffit pas pour de très nombreux autres. Il n’est en fait jamais possible de
compenser la complexité à un niveau par de la simplicité à un autre (Lindenberg, 1992). Cette croyance erronée dans la possibilité d’un arbitrage a fortement limité la capacité de Coleman à pouvoir intervenir en termes de
construction des institutions.
Le principe de complexité suffisante
L’argument de l’arbitrage avancé par Coleman prend également une autre
forme, celle d’un arbitrage dans les caractéristiques de l’explication. Parmi
les tenants d’une approche par la rationalité naturelle, il est en effet généralement admis que les simplifications affectent la qualité de l’explication. Ainsi,
une forte simplification peut réduire le réalisme de l’explication fournie tout
en accroissant la compréhension du phénomène étudié ainsi que la puissance
analytique et déductive alors que l’arbitrage est en principe inverse dans
l’approche par la rationalité sociale. Le choix entre l’approche par la rationalité naturelle ou par la rationalité sociale est alors considéré comme un choix
sur le type d’arbitrage entre les caractéristiques de l’explication. Elle semble
tout à fait défendable. Cette position devient fausse lorsque les tenants de
l’approche par la rationalité naturelle, y compris Coleman, croient implicitement que c’est la seule différence. Par exemple, Coleman discute les recherches montrant que les êtres humains s’éloignent sur des aspects importants du
modèle microéconomique (c’est-à-dire de l’approche par la rationalité naturelle). Il écarte ces travaux en faisant valoir le fait que « les prédictions théoriques faites ici seront sensiblement les mêmes que les acteurs agissent
précisément selon la rationalité telle qu’on la conçoit communément ou qu’ils
s’en écartent de la manière qui a été observée » (Foundations, p. 506). Ce que
Coleman ne voit pas (et qui n’est d’une manière générale ni vu ni discuté) est
que les simplifications n’ont pas seulement un effet sur la qualité de l’explication d’un phénomène donné, mais qu’elles peuvent également affecter de
manière cruciale ce qui est expliqué et analysé. C’est généralement le cas si
les simplifications évacuent le problème qui doit être résolu par l’institution.
Un exemple concret d’un tel cas se trouve dans l’avancée de Williamson
au-delà des hypothèses simplificatrices néoclassiques selon lesquelles les
acteurs suivent aveuglément les règles et que leur compétence cognitive est
illimitée. Williamson cite Diamond indiquant que les modèles économiques
standards traitent les individus comme si ces derniers jouaient à un jeu aux
règles fixes et auxquelles ils obéissent. Ils n’achètent pas plus qu’ils ne
peuvent s’offrir, ils ne détournent pas de fonds, ils ne volent pas les banques.
Ces simplifications évacuent par hypothèse de nombreux problèmes que les
institutions économiques doivent régler. Selon Williamson, des institutions
spécialisées (les structures de gouvernance) sont établies afin de gérer le fait
que les êtres humains ne suivent pas aveuglément les règles mais sont généralement opportunistes (ils mentent, volent, trichent…). De plus, les limitations
cognitives (rationalité limitée) conduisent à une préférence pour des structures de gouvernance qui n’ont pas de trop fortes demandes vis-à-vis de la
compétence cognitive des acteurs. Remarquons de plus que le progrès que
représente l’économie des coûts de transaction par rapport à la théorie
néoclassique ne tient pas simplement à ce qu’elle offre de meilleures explications. L’approfondissement réside aussi dans le fait de découvrir une foule de
dispositifs sociaux ou légaux et de les mettre à portée d’une analyse économique. Cet approfondissement a pour origine le fait d’avoir écarté les simplifications de la théorie néoclassique qui masquaient de tels dispositifs en
éliminant par hypothèse les problèmes qu’ils devaient résoudre. Bien sûr, le
pas en avant réalisé par Williamson est important, mais il reste relativement
modeste si on l’évalue par rapport à la théorie néoclassique. Il y a encore bien
des phénomènes que Williamson ne peut même pas décrire à cause des simplifications qu’il conserve. L’exemple ci-dessus est néanmoins suffisant pour
montrer clairement ce que les simplifications peuvent faire. Il nous conduit à
penser que Coleman a tort en maintenant que l’on peut choisir d’introduire
des simplifications (ou de la complexité) dans la théorie de l’action ou dans
« l’organisation sociale », c’est-à-dire dans les conditions initiales et les
limites de la théorie. Les types de problèmes qui peuvent être expliqués par
une théorie dépendent beaucoup des simplifications faites à l’intérieur de la
théorie elle-même. Ainsi, travailler avec des hypothèses hautement simplificatrices dans la théorie de l’action ne peut être compensé en ouvrant sur une
complexité importante au niveau organisationnel.
Afin de concilier les avantages de la puissance analytique et déductive
avec le fait que les simplifications peuvent affecter gravement les problèmes
mêmes que nous pouvons poser, nous avons besoin de deux instruments.
Premièrement, il nous faut une méthode capable de mettre en œuvre autant de
puissance analytique qu’il est possible ; c’est ce que l’on appelle la « méthode
d’abstraction décroissante ». Dans ce cas, la recherche démarre avec un
modèle simple, puis elle introduit progressivement une plus grande
complexité, d’abord dans les conditions initiales et ensuite, si cela s’avère
nécessaire, dans la théorie de l’action (Lindenberg, 1992). Deuxièmement,
avec cette méthode, la recherche ne part pas du modèle concevable le plus
simple, mais d’un modèle qui incorpore assez de complexité pour décrire le
problème approximativement perçu par l’intermédiaire de la richesse du
langage ordinaire. Ce « principe de complexité suffisante » (Lindenberg,
2001a) affirme que les hypothèses simplificatrices doivent toujours être suffisamment complexes pour permettre de décrire le phénomène à expliquer.
Ainsi, par exemple, si nous voulons expliquer comment les institutions engendrent certaines caractéristiques de la rationalité (par exemple, la clairvoyance), nous ne devons pas supposer par hypothèse que les acteurs sont
dotés d’une telle caractéristique. De la même façon, si les variables explicatives comportent certaines prédispositions (comme la myopie), le modèle ne
doit pas éliminer ces prédispositions par hypothèse. L’approche par la rationalité naturelle ne rentre sans difficulté dans le cadre de la méthode d’abstraction décroissante et du principe de complexité suffisante que dans le cas où
elle exclurait explicitement toutes les variables expliquées qui lui sont incompatibles. Toutefois, le fait de renoncer à notre capacité à rendre compte des
nombreux phénomènes que nous fait connaître l’expérience ordinaire aurait
pour effet de restreindre considérablement notre capacité à construire les
institutions. Les recherches fondées sur la rationalité naturelle ne font pas
apparaître un tel renoncement, et cela créé très certainement un grave
problème dans l’œuvre de Coleman.
Examen des suggestions de Coleman en matière de construction des institutions
Jusqu’à quel point l’œuvre de Coleman est-elle entravée par le fait de
reposer sur une rationalité naturelle, c’est-à-dire sur une théorie de l’action
hautement simplifiée ? Bien sûr, dire ce qu’il aurait pu faire s’il avait choisi
l’autre voie est purement spéculatif ; cependant, il y a quelques indications à
tirer des choses auxquelles il disait s’intéresser mais qu’il n’a jamais faites.
Coleman considère la « nouvelle science sociale » comme une forme de
sociologie qui ne fait pas du savoir un but en soi, mais un moyen pour reconstruire la société par l’intermédiaire d’une intervention dans la vie sociale et de
la construction des institutions (Foundations, p. 651). Il est clair qu’il considère sa version de la sociologie comme une contribution à cette nouvelle
science sociale. Selon lui, la source principale des problèmes que doit
résoudre la « nouvelle science sociale » provient du fait « qu’il y a une substitution progressive de l’environnement naturel par un environ construit à
dessein ». L’élément essentiel de ce nouvel environnement est fourni par
l’apparition d’acteurs organisationnels : « À côté des individus (natural
persons) apparaît une nouvelle forme d’acteurs, l’acteur organisationnel
moderne (corporate actor) qui agit et sur lequel on agit, qui poursuit ses intérêts et contrôle des événements. » (Foundations, p. 553). Cela pose deux
problèmes étroitement liés : premièrement, les structures sociales « primordiales » liées à la famille, au voisinage et à la religion s’effacent et avec elles
les ressources sociales, les normes et les valeurs – bref, le capital social – qui
sont importantes pour la vie humaine. La question de la construction des institutions devient alors la suivante : « Dans la nouvelle structure sociale, quel est
le substitut au capital social qui n’est plus fourni en quantité suffisante ? »
(Foundations, p. 653). Deuxièmement, un grand nombre de ces acteurs organisationnels sont devenus extrêmement vastes et puissants de telle manière
que les interactions entre eux et les individus font apparaître une asymétrie de
plus en plus forte. Pour réduire cette dernière, l’État, c’est-à-dire l’acteur
organisationnel le plus vaste et le plus puissant de tous, s’empare de nouvelles
tâches et de nouveaux droits. Mais cela même ne suffit pas à réduire d’une
manière adéquate cette asymétrie ; au contraire, cela accroît l’asymétrie de
pouvoir entre les individus et l’État. Aussi, selon Coleman, cela donne une
grande importance à la question concernant la manière de rendre les acteurs
organisationnels socialement plus responsables, de sorte qu’ils exercent leur
pouvoir davantage dans l’intérêt des individus
[3].
La responsabilité des acteurs organisationnels
Comment Coleman répond-il à ces deux questions situées au cœur de la
nouvelle science sociale ? Considérons d’abord la question de la responsabilité sociale des acteurs organisationnels. S’appuyant sur sa conception des
structures sociales primordiales, Coleman considère que le meilleur moyen
pour accroître la responsabilité sociale est la socialisation et le contrôle social.
Comment la socialisation parvient-elle à ce résultat ? Selon Coleman, la
socialisation augmente le sens de la responsabilité chez un individu en renforçant le poids des intérêts d’autrui relativement à l’intérêt propre de la
personne (Foundations, p. 556). Cependant, avec la séparation croissante de
la propriété et du contrôle, et comme l’acteur organisationnel moderne est
constitué de positions et non d’individus, il n’y a pas de prise pour un
processus de socialisation ; la voie royale pour accroître la responsabilité ne
peut donc pas être empruntée pour modifier dans le sens voulu l’acteur organisationnel. Quelles autres solutions envisager ? Coleman ne voit que trois
possibilités : accroître l’influence d’ayants droit (terme que Coleman n’utilise
pas) importants dans la prise de décision interne à l’acteur organisationnel ;
exiger légalement la mise en place d’audits externes ; créer des incitations
fiscales appropriées. L’influence des ayants droit (selon Coleman, les
employés et les investisseurs) peut surtout être accrue grâce à un changement
en leur faveur de la composition et du fonctionnement des conseils d’administration. Il n’examine pas sur quelle base doivent être sélectionnés les ayants
droit – pourquoi ne pas faire entrer en ligne de compte les clients et les Organisations non gouvernementales ? – et sans chercher plus loin, il délaisse cette
solution parce qu’elle pourrait avoir pour effet de réduire l’investissement et
de rendre les entreprises moins efficientes d’un point de vue économique
(Foundations, p. 656). L’audit externe serait sans doute une meilleure solution : il s’agirait de faire examiner par une firme les activités de l’organisation
sur tous les marchés dans lesquels elle intervient, de s’assurer que ces activités demeurent dans le cadre des règles à l’œuvre sur ces marchés (Foundations, p. 568). Encore une fois, l’analyse ne va guère au-delà de ces idées. Que
devrait exactement examiner cet audit externe ? Par exemple, quelles sont les
règles qui prévalent sur le marché des biens alimentaires ? Sera-t-il socialement responsable pour un éleveur de donner à son bétail de fortes doses
d’hormones de croissance parce que tous les autres éleveurs agissent ainsi sur
ce marché ? Au moment où Coleman écrivait ses Foundations, il existait déjà
des solutions bien plus sophistiquées à propos de ces audits, mais il ne fait
aucun effort pour les améliorer, ni le moindre pour employer son propre outillage théorique développé dans le but d’améliorer la construction des institutions. La création par l’État d’incitations fiscales constitue la dernière
solution envisagée pour accroître la responsabilité de l’acteur organisationnel.
Sur ce point, la question est de savoir quel comportement devrait être encouragé par les incitations fiscales et comment des incitations suffisamment
spécifiques pourraient être élaborées pour amener à de tels comportements.
Malheureusement, Coleman se contente de poser la question sans la résoudre.
Si l’on observe que l’idée d’utiliser les incitations fiscales pour accroître la
responsabilité des acteurs organisationnels existe déjà depuis quelque temps,
sans avoir jamais vraiment bien fonctionné, il n’y a pas, une fois de plus,
d’effort significatif pour améliorer les solutions existantes au moyen des
outils théoriques développés dans le livre. Il n’y a même pas de tentative pour
formuler les critères selon lesquels serait évaluée la responsabilité de l’acteur
organisationnel : « Le problème n’est pas simple, même du point de vue
conceptuel. » (Foundations, p. 561), se contente-t-il de dire. D’une certaine
manière, son effort n’est pas très poussé lorsqu’il s’agit de trouver une solution au problème qu’il considère comme l’une des deux grandes questions de
la sociologie. Comment est-ce possible ? Mon sentiment est que sur la base
des outils que Coleman a développés, il ne pouvait élaborer des critères de
responsabilité organisationnelle, fondés théoriquement, et ne pouvait pas plus
aboutir à des suggestions concernant la construction des institutions qui satisfassent les attentes qui étaient les siennes en matière de « nouvelle science
sociale ».
Le remplacement du capital social primordial
Qu’en est-il de l’autre question centrale ? Arrive-t-il à une réponse plus
satisfaisante ? Cette deuxième question soulevée à propos de la construction
des institutions peut se formuler ainsi : Dans la nouvelle structure sociale
(c’est-à-dire dans la structure asymétrique qui s’est mise en place entre
l’acteur organisationnel et l’individu), quel peut être le substitut au capital
social qui s’effrite ? De même que pour la question précédente, Coleman
concentre son attention sur la socialisation. Selon lui, l’avantage apporté par
la structure sociale primordiale qui s’efface de l’horizon de la structure
sociale moderne réside dans la socialisation et le contrôle social. Il examine
alors en détail la question de savoir pourquoi cette socialisation diminue alors
que les acteurs organisationnels absorbent une part grandissante du travail des
parents. Puisque les acteurs organisationnels sont seulement intéressés par
certaines actions et non par l’intégralité de la personne, rien ne remplace
l’attention que les parents ne pourront plus accorder à leurs enfants. Cette
situation est susceptible d’avoir des influences contre-productives sur les
enfants. Par exemple, nombreux sont les acteurs organisationnels intéressés à
peser sur la capacité des enfants à faire dépenser l’argent de leurs parents à
leur propre avantage, ce qui encourage l’auto-indulgence (par exemple les
publicités télévisuelles visant le public enfantin). Coleman avait établi cette
analyse dans un ouvrage antérieur, The asymetric society (Coleman, 1982), et
suggéré de créer des organisations dans lesquelles la pyramide des âges se
rapprocherait de celle existant dans la société. De telles organisations engloberaient un grand nombre d’activités et reproduiraient la structure sociale
primordiale d’un village où les enfants apprenaient en observant les activités
des adultes poursuivant leurs routines quotidiennes et accomplissant leurs
tâches économiques. Comme de telles organisations auraient un coût monétaire, et donc demanderaient des subventions, Coleman suggère d’en essayer
le principe dans le secteur public. Il n’avance aucune proposition concrète sur
la manière de mettre en place une telle idée. Dans l’ouvrage de 1982, il indiquait que lorsqu’il s’était trouvé lié à deux organisations (la Rand Corporation et la Russel Sage Foundation), il avait essayé de les persuader de faire un
essai ; mais il n’a pas indiqué quel fut le résultat obtenu. Dans les Foundations, il mentionne brièvement une fois cette proposition sur la pyramide des
âges, et n’y revient plus ensuite.
Au-delà, on trouve seulement une suggestion concrète pour la construction
des institutions destinées à faire face à l’érosion des structures sociales
primordiales, dans son discours à titre de président de l’American Sociological Association (Coleman, 1993). À cette occasion, il suggère que l’État
calcule les coûts et les bénéfices attendus de chaque enfant sur l’ensemble de
sa vie et verse une prime aux parents lorsque le coût est plus bas ou que le
bénéfice est plus élevé. Les incitations seraient plus fortes dans le cas
d’enfants difficiles que dans le cas moyen, parce que les gains potentiels de
l’État seraient supérieurs. Cette mesure ferait que les parents seraient intéressés de nouveau dans la maximisation de la valeur de l’enfant pour la
société. Les bénéfices seraient mesurés non seulement en termes scolaires
traditionnels, mais aussi en fonction des qualités personnelles qui rendent
précieuse une personne pour la société (Coleman, 1993, p. 14). Il ajoute qu’il
faudrait considérer avec soin le moyen « de ne pas introduire des incitations
perverses ». Sachant tout ce que l’on sait sur les motivations intrinsèques et la
socialisation, la réserve sur les « incitations perverses » ressemble à l’injonction : « Faites une omelette, sans casser les œufs. » La probabilité que la
mesure préconisée par Coleman ne produise pas d’effets pervers est vraiment
très faible (Deci et Ryan, 1985 ; Deci et al., 1994 ; Rothbart et al., 1994 ; Frey
et Jegen, 2001 ; Ostrom, 2002). Le résultat le plus probable de cette mesure
serait un comportement de contrôle renforcé de la part des parents, ce qui
réduirait grandement la probabilité que l’enfant soit socialisé correctement.
De plus, le processus qui attacherait à l’enfant coût et bénéfice sociaux
estimés sur l’ensemble de sa vie créerait des problèmes impossibles à gérer
d’identité et d’estime de soi pour les enfants, déjouant les efforts des parents,
quand bien même ces derniers seraient mus par leur attention pour l’enfant.
Pour couronner le tout, il faut tenir compte des problèmes posés par les stratégies des parents essayant d’influencer la mesure des résultats et les coûts de
contrôle exorbitant que devrait assumer l’État, à la fois en termes de personnels et de cohérence avec les valeurs démocratiques.
Ainsi, lorsqu’il s’agit de répondre aux questions considérées comme les
plus urgentes pour la nouvelle science sociale, la contribution de Coleman ne
nous mène pas très loin. Si l’on écarte, par hypothèse, la possibilité selon
laquelle il n’aurait pas souhaité consacrer son temps à trouver ces réponses, la
question est de savoir pourquoi sa contribution est si mince.
Selon le principe de complexité suffisante, nous devons commencer et
nous concentrer sur les limites qu’entraîne l’adoption par Coleman d’une
théorie de la rationalité naturelle pour analyser les problèmes que la nouvelle
science sociale est censée résoudre. Comme nous l’avons dit plus haut, les
simplifications ne portent pas seulement sur la qualité de l’explication, mais
aussi sur la possibilité de formuler les problèmes. Considérons de plus près la
définition retenue par Coleman des problèmes principaux. Au départ, se
trouve l’invention culturelle (remontant au XIII e siècle) de l’acteur organisationnel, puis sa croissance exponentielle au XX e siècle, créant l’asymétrie
caractéristique de la société contemporaine. Les structures sociales primordiales de la famille, du voisinage, de la religion dans lesquelles les individus
avaient du pouvoir sont marginalisées. En conséquence, les individus bénéficient d’une moindre quantité de capital social que produisaient les structures
primordiales à titre de sous-produit de la vie quotidienne. Le capital social
désigne essentiellement trois éléments : l’éducation des enfants, la prise en
charge dans les périodes de dépendance tout au long de l’existence, les
normes auxquelles sont attachées des sanctions (Foundations, p. 655). La
question est donc de savoir comment trouver un substitut à ce capital social
qui s’effrite pour les individus comme pour les acteurs organisationnels
(c’est-à-dire leur responsabilité sociale).
C’est ici que réside la difficulté. Pour pouvoir chercher une solution, il est
nécessaire que nous sachions ce à quoi elle doit se substituer. Or, la théorie de
l’action fondée sur la rationalité naturelle est ce qui nous empêche de savoir
ce qui aurait été perdu. Il y a de nombreux signes montrant que Coleman est
tiraillé entre son adhésion à sa théorie de l’action et ses tentatives pour savoir
un peu plus précisément ce qui a été perdu. Premièrement, il insiste sur
l’importance d’avoir une théorie du bien-être qui intègre pleinement la dimension sociale. Par exemple, il affirme que l’échec devant le problème posé par
le remplacement du capital social fourni par les relations primordiales au
moyen d’organisations construites socialement « place chacun de nous et
chacun de nos enfants dans la situation du “pauvre gosse de riche”, abondamment pourvu en ressources matérielles, mais dépourvu des ressources sociales
nécessaires pour une vie satisfaisante » (Foundations, p. 655). Mais qu’est-ce
« qu’une vie satisfaisante » ? Quelles sont les éléments que ces ressources
doivent permettre d’atteindre ? Il est clair que ce ne peut être le capital social
primordial, puisque Coleman parle d’un remplacement ; il doit donc s’agir de
ressources plus générales qui puissent être produites soit par le capital social
primordial, soit par les structures sociales de substitution. Pourtant Coleman
reste très vague sur la nature de ces ressources.
La face cachée du problème se trouve dans la compréhension de ce qui,
dans le comportement des individus, aide les autres à être bien socialisés et à
mener une vie socialement satisfaisante. Puisque sa théorie de l’action est
explicitement liée à l’hypothèse de la poursuite rationnelle (par l’adulte
comme par l’enfant) de l’intérêt, Coleman rencontre une difficulté. Il s’abrite
ici derrière l’argument selon lequel nous manquons de connaissance en ce
domaine. Par exemple, il affirme que nous ne savons pas encore comment
nous pouvons disposer les incitations de façon à ce que les individus prennent
soin des autres : « Le savoir sur la manière d’utiliser les gratifications extrinsèques pour mener à l’intérêt à, l’attention à, aux soins envers autrui est
faible. » (Foundations, p. 656). Mais pourquoi les gratifications « extrinsèques » ? Sa théorie l’a déjà conduit à considérer de telles gratifications et sa
proposition de « primes », rappelée plus haut, mobilise seulement des incitations monétaires pour amener les adultes à prendre soin des enfants. Soit la
proposition est mal fondée, parce que nous n’en savons pas assez sur la
manière d’amener les individus à prendre soin d’autrui, soit le savoir que nous
possédons sur ce sujet ne rentre pas dans le cadre de l’hypothèse de la rationalité naturelle et donc ne peut être mobilisé. Cette dernière interprétation est
probablement la bonne. Nous savons actuellement beaucoup de choses sur le
fonctionnement des gratifications en relation avec les motivations prosociales
et ce que nous savons n’encourage certainement pas une orientation dans
laquelle les individus seraient amenés à prendre soin des autres par des gratifications monétaires contingentes. J’ai déjà mentionné plus haut la littérature
sur les gratifications intrinsèques et la socialisation. Nous savons en outre que
les effets de cadrage (framing effect) jouent un rôle important ici (Lindenberg,
2001b). De tels effets placent certains coûts et certains bénéfices au premier
rang dans l’appréhension cognitive des questions, et d’autres au dernier rang.
Il faut des circonstances très particulières pour empêcher que les gratifications monétaires ne mettent en place un cadre dans lequel le « gain » (mesuré
en monnaie) apparaît comme le but essentiel. Dans un tel cadre, les parents,
dans l’interaction avec leurs enfants, ne se concentreront pas sur les aspects
qui développent les qualités de sensibilité, d’engagement et d’approbation,
trois éléments tout à fait essentiels pour une socialisation réussie (Kochanska
et al., 2000). Cette information était disponible au moment où Coleman
suggérait sa « prime », mais, comme les effets de cadrage n’entrent pas dans
la problématique de la rationalité naturelle, il n’a pas pu en faire usage dans
ses suggestions de construction des institutions
[4].
Il a suivi cette même stratégie du « nous n’en savons pas assez » à propos
des effets de la socialisation. Selon lui, nous ne savons pas grand-chose de
l’influence des soins parentaux sur le développement cognitif et émotionnel
des enfants, cependant « ce savoir nous donnerait une compréhension de la
tâche à accomplir par les organisations construites dans le but de prendre soin
des enfants » (Foundations, p. 654). Une nouvelle fois, la connaissance déjà
acquise ne trouve pas sa place dans les suggestions de Coleman pour la construction des institutions parce qu’elle n’entre pas dans le cadre de son
approche en termes de rationalité naturelle. Il y a un grand nombre de recherches sur les comportements prosociaux en général et en particulier sur ce que
le fait de s’occuper des enfants apporte à ces derniers en termes émotionnels
et cognitifs, et cela était aussi vrai de la période dans laquelle Coleman écrivait. Je ne vais pas passer cette littérature en revue ici ; le point important est
que, pour pouvoir utiliser les résultats issus de ces recherches, Coleman aurait
dû abandonner l’approche en termes de rationalité naturelle, ce qu’il n’était
visiblement pas prêt à faire. Bien sûr, nous avons toujours besoin d’une
théorie de l’action orientée vers un but de manière à tenir compte des résultats
de la recherche psychologique dans nos modèles, mais bien avant son décès,
de telles théories, plus larges que celle de la rationalité naturelle, étaient
disponibles. Tout particulièrement dans le cas de la socialisation, mécanisme
toujours crucial pour ce qui regarde le capital social dans l’œuvre de
Coleman, il est maintenant clair que nous avons besoin d’une approche
conduite en termes de rationalité sociale. Parfois, les économistes expliquent
que même si la « pure rationalité » dépend au moins en partie de la socialisation, on peut faire l’hypothèse que les membres adultes participant à la vie
sociale sont tous plus ou moins socialisés, ce qui fait que l’hypothèse de rationalité naturelle ne déforme pas trop les données du problème. Il est arrivé à
Coleman d’en faire de même lorsqu’il affirmait que « les aspects essentiels de
la socialisation ne résident pas dans “l’internationalisation des normes”, mais
plutôt dans le fait d’arriver à percevoir pour soi-même les conséquences à
long terme de stratégies d’action, et ainsi de devenir plus complètement une
personne calculatrice, rationnelle » (Coleman, 1964, p. 180). Cependant, si les
apports de la socialisation ne peuvent être tenus pour acquis, et que nous
devons en venir à des substituts ou à des nouvelles manières de renforcer la
socialisation, cette simplification n’emporte pas la conviction. Les parents ou
les autres personnes intéressées par les efforts menant à la socialisation des
enfants sont orientés dans une grande mesure vers l’accroissement des
ressources de l’enfant, ressources qui sont considérées comme naturellement
données par la théorie microéconomique utilisée par Coleman. Par exemple,
beaucoup de parents font un effort considérable pour réduire l’impatience ou
l’impulsivité de l’enfant liée à sa myopie, son incapacité à calculer les conséquences lointaines de ses actes ; cela apparaît des années plus tard dans les
déclarations fournies sur le nombre d’amis, l’usage de drogues, la consommation d’alcool, les manières d’appréhender les études, les comportements
déviants (Gattig, 2001). Le fait que l’échec ou le succès qui résulte de ces
efforts a beaucoup de liens avec le style d’éducation parentale a été fréquemment mis en évidence (Hoffman, 1983; Shoda et al., 1990; Sanson et Rothbart,
1995 ; Kremen et Block, 1998 ; Koschanska et al., 2000). Supposons que
moins de parents fassent maintenant l’effort de réduire la myopie de leurs
enfants que dans le passé, et il y a de bonnes raisons d’aller dans ce sens
(Lindenberg, 1986), alors deux choses arriveraient. Premièrement, en ce qui
concerne la construction des institutions, et en utilisant les nombreuses
recherches en ce domaine, on pourrait se demander quelles autres pratiques,
par exemple dans les crèches ou dans les écoles primaires, se substitueraient à
ce moindre effort des parents. Deuxièmement, on pourrait se demander
comment les organisations pourraient gérer des cohortes de nouveaux entrants
qui seraient plus myopes que les cohortes antérieures (Lindenberg, 1993,
1995). Dans les deux cas, la construction des institutions serait orientée de
manière à augmenter la maîtrise ou à diminuer la nécessité d’obtenir des
ressources (autocontrôle et allongement de l’horizon dans la prise de décision) qui sont simplement considérées comme faisant partie de la nature
humaine par l’approche en termes de rationalité naturelle.
Mais les effets de la socialisation qui rendent les individus plus rationnels
au sens de l’autocontrôle et de l’allongement de l’horizon n’épuisent pas les
effets de la socialisation. Contre ses propres points de vues initiaux, Coleman
affirmait en 1993 que la socialisation avait pour tâche d’amener la capacité à
« s’occuper de ses propres affaires, à prendre des responsabilités pour autrui,
à travailler en coordination avec d’autres afin d’arriver à un but collectif, bref,
toutes les choses liées au fait de devenir un adulte mature » (Coleman, 1993,
p. 12). L’emploi du qualificatif « mature » plutôt que de l’expression « (naturellement) rationnel » est intéressant parce qu’il véhicule l’idée que l’adulte
rationnel à l’œuvre dans la société est une coproduction résultant des dispositions individuelles et d’une influence sociale massive ; bref, c’est une forme
de « rationalité sociale ». La construction des institutions ne devrait pas seulement être organisée en direction de l’autocontrôle et de l’allongement de
l’horizon temporel, mais aussi vers l’augmentation des ressources nécessaires
pour engendrer et maintenir la considération et la responsabilité vis-à-vis
d’autrui. Bien que Coleman considère ces aspects comme définissant l’adulte
mature, ils n’ont pas de place dans son approche en termes de rationalité naturelle. Coleman semble avoir été parfaitement conscient du fait que la capacité
à prendre autrui en considération ne découle pas d’une manière appropriée de
l’interdépendance et d’un futur commun existant entre des individus dotés
d’une rationalité naturelle. De toute évidence, un effort spécial est nécessaire
durant l’éducation des enfants pour qu’un tel résultat soit acquis. Face à de
telles considérations, il est encore plus difficile de comprendre pourquoi
Coleman s’en est tenu à ce qu’il a appelé, un jour, une « erreur pleine de
promesse » consistant à « partir d’une conception de l’être humain comme
entièrement libre, non socialisé, entièrement égoïste, non contraint par les
normes issues d’un système social, mais seulement rationnellement occupé à
calculer ce qui peut avancer la recherche de son intérêt personnel » (Coleman,
1964, p. 167).
Le manque d’une analyse relationnelle
Si l’on prend en compte la rationalité sociale, le diagnostic de Coleman sur
les problèmes de la société moderne doit être reconsidéré. Admettons que son
analyse de l’acteur organisationnel soit correcte (c’est-à-dire son analyse de
ce qu’ils sont, de la croissance de leur nombre, et de leur pouvoir), qu’en
est-il alors des relations entre les individus ? Coleman part en fait de l’hypothèse que tout ordre social « spontané » est identique à l’organisation sociale
primordiale ; ainsi, la disparition de cette dernière laisserait seulement un
ordre social construit à moins que l’on ne puisse recréer un semblant d’ordre
social primordial, comme ce serait le cas avec le projet de « prime » pour les
parents qui maximiserait la valeur de leur progéniture pour la société.
Quelque chose manque néanmoins. Il n’y a pas, chez Coleman, d’analyse de
ce qui anime l’ordre social spontané, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’analyse des
relations sociales et des groupes, du rôle qu’ils peuvent jouer pour les individus et de la capacité de ceux-ci à établir ou rejoindre ces relations sociales
et groupes. Il n’est donc pas étonnant que sa définition du capital social se
focalise sur la densité des relations (une dimension structurelle) et délaisse
leur contenu et leurs multiples fonctions. Par ailleurs, ses modèles ne font
intervenir que des échanges entre les individus et ne prêtent pas attention à
l’existence de sous-produits dérivant de ceux-ci.
Que font les individus pour établir et maintenir les relations qui sont
importantes du point de vue d’une « vie satisfaisante » et de quelle manière
les institutions peuvent les aider dans cette voie ? Pour répondre à cette question tout en tirant pleinement parti des avantages d’une théorie unifiée de
l’action, il faut se donner une théorie nettement plus élaborée que celle de la
rationalité naturelle et plus ouverte à une compréhension des mécanismes par
lesquels les contextes sociaux affectent les attentes, les préférences et le
bien-être, tout autant que ne le font les compétences pour l’action orientée
vers un but. Il n’est pas possible de considérer ici en détail une telle théorie
(Lindenberg, 2001a) ; nous avons déjà évoqué les problèmes de myopie et
ceux de l’autocontrôle. Si l’on ajoute que l’un des objectifs les plus importants des individus est de recueillir l’approbation des autres, on peut se
demander quelles en sont les conséquences sur les structures sociales spontanées, c’est-à-dire les relations sociales que les individus recherchent, les
efforts qu’ils consacrent pour les maintenir et l’aide que les institutions leur
apportent ? De quelle manière ces éléments sont-ils compatibles avec la
recherche par les individus à la fois de leur intérêt et de l’approbation des
autres ? Quels sont les mécanismes cognitifs et motivationnels par lesquels la
recherche de l’intérêt et de l’approbation des autres sont coordonnées et quels
dispositifs sociaux sont nécessaires pour améliorer cette coordination ? En
quoi le bien-être dépend-il d’une combinaison de recherche de l’intérêt et de
l’approbation d’autrui ? Se soucier de l’approbation d’autrui n’est pas seulement une question d’inculcation de « préférences » sociales durant l’enfance ;
c’est également une question liée aux besoins sociaux, et à un ensemble de
compétences cognitives et motivationnelles dont l’individu a besoin pour
atteindre son bien-être social d’une manière délibérée. Il s’agit d’un comportement rationnel mais pas au sens de la rationalité naturelle. Clairement,
l’approche par la rationalité sociale ne s’applique pas seulement à la question
de savoir comment faire face au déclin du rôle de la famille, mais aussi à
l’autre grande question qui préoccupe Coleman, celle de la responsabilité des
organisations. Comme l’indiquent des recherches récentes sur cette question
(Vlek et al., 2002), l’élément social de la responsabilité des organisations est
de nature relationnelle, vis-à-vis des ayants droit : plus il en va ainsi, et plus
ils sont dépendants de l’organisation. Des critères peuvent être succinctement
élaborés sur la base de l’approche par la rationalité sociale et traduits en
instruments de mesure pour des audits internes et externes.
Coleman est considéré à juste titre comme l’un des grands sociologues de
la deuxième moitié du XX e siècle ; mais il y a un domaine dans lequel sa
contribution est décevante. Il se trouve que cela touche le domaine dans
lequel, selon sa propre appréciation, la contribution de la sociologie devait
être une des plus importantes : la formulation de propositions théoriquement
fondées pour la reconstruction de la société, par l’intermédiaire de la construction des institutions. Comment expliquer qu’un géant de la sociologie
n’ait pu fournir dans son travail fondationnel monumental que si peu de
propositions susceptibles de retenir l’attention pour la construction des institutions ? La réponse donnée ici est que Coleman s’en est tenu à l’idée simplificatrice selon laquelle les êtres humains sont par nature pleinement rationnels
(ce qui veut aussi dire qu’ils sont des égoïstes calculateurs) et que les
problèmes sociaux peuvent être abordés en orientant cette rationalité par les
incitations adéquates pour amener au comportement adéquat. Si une telle
approche peut satisfaire la construction des institutions dans le domaine
économique, elle n’en va pas de même pour le domaine sociologique, et tout
particulièrement pour les problèmes que Coleman considérait comme les plus
importants. Ces derniers étaient rattachés à ce qu’il avait identifié comme la
source de tous les problèmes sociaux modernes, c’est-à-dire la disparition des
organisations sociales primordiales (familles, voisinages, religion) et donc du
capital social primordial. Cette perte a pour origine la croissance du nombre et
du pouvoir des acteurs organisationnels et les problèmes essentiels sont donc
de savoir comment rendre ces acteurs organisationnels plus responsables
vis-à-vis des individus, et comment remplacer le capital social qui a été perdu.
Dans les deux cas, il est important de comprendre que la rationalité est en
partie un résultat social dû à la socialisation et à l’organisation sociale. Cela
demande donc l’introduction d’une théorie de l’action qui puisse prendre en
compte ce point de vue, cela demande donc une théorie de la rationalité
sociale. À défaut, il n’est guère possible d’attendre beaucoup de progrès en
matière de construction des institutions.
Traduction : Bruno Cautrès et Philippe Steiner
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[(1)]
Ce terme traduit l’expression social
policy research ou policy research qui a une
connotation particulière chez Coleman. Dans sa
contribution à History of sociological analysis
de Tom Bottomore et Robert Nisbet (1978,
p. 677), il la définit de la manière suivante :
« Le développement de la recherche contemporaine en sociologie élaborée de manière à
permettre une intervention sur le fonctionnement de la société […] c’est-à-dire la
recherche en sciences sociales élaborée de
manière à déboucher sur une politique
publique, au sens étroit, ou des interventions
sociétales au sens large qui soient informées. »
[NdT].
[(2)]
La distinction entre les deux formes de
rationalité recouvre en partie la distinction
entre rationalité « pure » et rationalité
« limitée ». Par exemple, Simon a défendu la
rationalité limitée, mais sans faire se rejoindre
les dimensions sociales et rationnelles des êtres
humains (Lindenberg, 2002). Il existe d’autres
distinctions similaires mais non identiques
comme par exemple celles entre la théorie
microéconomique et l’économie comportementale (behavioral economics), entre la rationalité fine (thin) et la rationalité forte (thick).
L’approche par la rationalité sociale ne fait pas
qu’ajouter de la complexité à la théorie de
l’action (comme c’est le cas de la rationalité
limitée ou de la rationalité forte, ou encore de
l’économie comportementale), mais plutôt
s’attache aux processus sociaux qui influencent
la rationalité, à la fois dans les processus évolutionnaires et les processus sociaux.
[(3)]
Que ceci soit un problème important est aussi montré par Galanter (1974).
[(4)]
Coleman connaissait bien ces effets. Il
les mentionne une fois et, dans ce contexte, les
considère comme s’ils constituaient une partie
de la rationalité naturelle (Coleman, 1994,
p. 171).