2003
Revue française de sociologie
La conversion de Coleman à la théorie du choix rationnel : impressions et conjectures
Raymond Boudon
Université de Paris IV – GEMAS – MSH 54, boulevard Raspail – 75006 Paris Université de Paris IV – ISHA 96, boulevard Raspail – 75006 Paris
Coleman est venu tardivement à la théorie du choix rationnel (TCR). Il l’a épousée par
réaction contre la sociologie impressionniste qui s’épanouit à partir du milieu des années
soixante : il y a vu un moyen de consolider une sociologie qui s’éloignait de l’ethos scientifique. Par ailleurs, les années soixante-dix - quatre-vingt-dix voient apparaître des applications fructueuses du mode de pensée économique à des problèmes sociologiques et
politiques. Mais la motivation principale de son adhésion à la TCR est de caractère épistémologique : la TCR produit des explications autosuffisantes. Les motivations de Coleman
peuvent être rapprochées de celles qui ont conduit Weber à l’individualisme méthodologique. Dès 1989, dans la revue fondée par Coleman, Boudon lui a opposé l’idée qu’une
conception cognitiviste de la rationalité permet de conserver la propriété d’autosuffisance
de la TCR tout en échappant aux apories auxquelles conduit la conception instrumentale de
la rationalité qu’elle véhicule.
Colemancamelate torational choicetheory(RCT). Headoptedit inreactionto impressionist
sociology, whichhadbegun toprosper inthe mid 1960s, seeingRCT as ameansofconsolidating
the discipline, which was straying from the scientific ethos. Moreover, from the 1970s to the
1990s, economic thought was beingproductively applied tosociological and political issues. But
Coleman’s main motivation for adhering to RCT was epistemological : RCT produced self-suffi-cient explanations. What motivated Colemanis comparable towhat ledWeber to methodological
individualism. As early as 1989, in the review Coleman founded, Boudon put forward the idea
that with a cognitivist rather than instrumental conception of rationality was possible, which
would preserve RCT’s self-sufficiency property while escaping the aporia to which instrumental
rationality leads.
Coleman ist spät zur Theorie der rationalen Wahl (TRW) gekommen. Er hat sie sich zu eigen
gemacht in Reaktion auf die impressionistische Soziologie, die sich ab Mitte der sechziger Jahre
entfaltete : er hat darin ein Mittel gesehen zur Konsolidierung einer Soziologie, die sich vom
wissenschaftlichen Ethos entfernte. In den siebziger bis neunziger Jahren entstehen außerdem
fruchtbare Anwendungen der wirtschaftlichen Denkart auf politische und soziologische
Probleme. Aber dieHauptmotivierungseiner Zustimmungzur TRW istepistemologischer Natur :
die TRW liefert selbstgenügende Erklärungen. Colemans Motivierungen können mit denen
verglichen werden, die Weber zum methodologischen Individualismus geführt haben. Schon
1989 hat Boudon inder von ColemangegründetenZeitschrift, ihm die Ideeentgegengestellt, daß
eine kognitivistische Auffassung der Rationalität gestatten würde, die selbstgenügende Eigenschaft der TRW zu erhalten und dabei die Aporien zu vermeiden, zu denen ihre instrumentale
Auffassung der Rationalität führt.
Coleman se dedicócon mucho retraso a la teoría de la elección racional (TER). Adhiriéndose
por reacción contra la sociología impresionista que se desarrolló a partir de medianos de lo años
sesenta:vióenellounmediodeconsolidar unasociologíaquesealejabadelethos científico. Por
otra parte, losaños setenta– noventavenaparecerlasaplicaciones fructíferasdelmodo depensamiento económico en los problemas sociológicos y políticos. Pero la motivación principal de su
adhesión a la TER es de carácter epistemológico: la TER produce las explicaciones autosuficientes. Lasmotivacionesde ColemanpuedenaproximarsealasmismasquecondujeronaWeber
al individualismo metodológico. Desde 1989, en la revista fundada por Coleman, Boudon le
opuso la idea que una concepción cognoscitiva de la racionalidad permite conservar la propiedad
de autosuficiencia de la TER aunque escapándose a las aporías a las cuales conduce la concepción instrumental de la racionalidad que conlleva en si.
James S. Coleman est venu assez brusquement à la théorie du choix
rationnel. Elle est absente de ses premiers travaux, par exemple de The
adolescent society (Coleman, 1961). Dans cet ouvrage, il suit de près la
méthodologie de l’analyse multivariée telle que Paul F. Lazarsfeld, l’un de ses
deux maîtres avec Robert K. Merton, l’avait définie. Je me suis souvent interrogé sur les raisons de cette conversion.
En 1961-1962, une bourse de la Fondation Ford m’avait amené pour un an
à l’université Columbia de New York. Coleman venait d’être nommé à
l’université Johns Hopkins de Baltimore. Je l’ai rencontré plusieurs fois à
New York. Il m’a alors invité à lui rendre visite et à présenter un exposé à
Johns Hopkins. Ce que je fis. Je me souviens encore que trônait dans son
bureau un buste monumental de Schiller. Le buste en question avait été
relégué dans les caves de Johns Hopkins du temps de la Seconde Guerre
mondiale. Jim, qui l’y avait repéré, avait décidé de l’en extraire et de lui offrir
l’hospitalité. Il était si encombrant qu’il interdisait de disposer deux chaises
en face à face dans le bureau.
Dans mon souvenir et selon mes impressions, Jim était alors, comme
moi-même, pénétré de l’influence intellectuelle de Lazarsfeld. À Baltimore,
nous évoquâmes souvent son œuvre. Paul nous donnait l’impression d’avoir
développé des procédures de recherche mettant la sociologie en position de
produire des connaissances solides et éclairantes sur le social. Nous estimions
que Mathematical thinking in the social sciences (Lazarsfeld, 1954a) ouvrait
des pistes prometteuses. Nous considérions les enquêtes comme celles qui
avaient servi de base à Voting (Lazarsfeld, 1954b) comme des modèles et
l’analyse multivariée au sens de Lazarsfeld comme un outil essentiel, qu’il
s’agissait seulement de raffiner. Nous étions surtout convaincus que la méthodologie – c’est-à-dire l’analyse critique, au sens kantien, des théories sociologiques et des protocoles d’enquête – représentait un instrument essentiel de la
consolidation de la sociologie, comme de n’importe quelle discipline scientifique. En revanche, ni Jim ni moi-même n’accordions beaucoup d’attention
dans ces années aux écrits de Paul sur l’« analyse empirique de l’action ». En
fait, nous reflétions l’un et l’autre à travers ces jugements des opinions largement partagées à Columbia : Charles Kadushin, Anthony Oberschall, Hanan
Selvin, Neil Henry ou Terry Clark avaient pour Lazarsfeld le même respect
que Jim et moi-même. Son prestige était bien sûr loin d’être limité à
Columbia. Je me rappelle que Raymond Aron épiait avec une certaine inquiétude les réactions de Lazarsfeld dans les occasions où je l’ai vu s’exprimer
devant lui à Paris, lors des deux années universitaires (1964-1965 et
1967-1968) que, à l’invitation de Jean Stoetzel, Paul passa à la Sorbonne en
tant que professeur associé. Nous avions aussi l’impression que le duo Lazarsfeld-Merton proposait un exemple de collaboration remarquable. Merton nous
avait tous convaincus que la notion de middle range theory (théorie à
moyenne portée) soulevait une question essentielle en ce qu’elle oppose les
théories expliquant des phénomènes bien définis aux « théories » qui prétendent traiter de la société en général.
J’ai ensuite revu épisodiquement Jim à Paris, à Bergen, à Munich, à Stanford
et à New York. À Munich, je me souviens qu’il tint à s’offrir une chope de
bière en grès gris d’une contenance d’un litre (la mesure standard en Bavière)
frappée du monogramme bleu du Hofbräuhaus. Il nous expliqua en riant, au
cours d’un dîner au Franziskaner, qu’il avait acheté des vaches pour sa ferme
de Virginie occidentale, dans un but spéculatif. Il s’amusait beaucoup à l’idée
qu’un sociologue aussi féru d’économie que lui se soit arrangé pour les
acheter au moment où les cours étaient au plus haut et les revendre au cours le
plus bas.
C’est seulement en 1986 que je l’ai retrouvé pour une période plus longue.
Il m’avait invité à l’université de Chicago. Il était alors converti à la théorie
du choix rationnel depuis quelques années. Il avait créé la revue Rationality
and society dans le but de favoriser la pénétration de la TCR dans les sciences
sociales. Avec Gary Becker, il dirigeait à l’université de Chicago un sémi-naire qui complétait le dispositif institutionnel qu’il avait mis en place pour
promouvoir la TCR. Ayant accepté son invitation avec joie et curiosité, j’ai
passé à Chicago le trimestre d’automne de 1986-1987. Nous nous souvenons
avec un grand plaisir, ma femme et moi, des dîners animés que les Coleman
organisaient dans la jolie maison qu’ils habitaient sur le campus.
À ce moment, j’avais publié divers écrits sur l’individualisme méthodologique, la théorie de l’action, la rationalité et les « modèles générateurs ». Mes
travaux sur l’éducation m’avaient en effet convaincu que ni l’analyse multivariée ni les méthodes statistiques d’« analyse des données » ne permettaient
d’expliquer les régularités statistiques qui sont le pain quotidien du socio-logue : il fallait tenter plutôt de les engendrer à partir d’hypothèses sur les
logiques de comportement des acteurs. François Furet m’ayant demandé de
prendre en charge le volume concernant la sociologie pour une collection
d’ouvrages introductifs aux sciences humaines qu’il souhaitait lancer chez
Hachette, j’ai mis en chantier un petit livre intitulé La logique du social
(Boudon, 1979). Le cahier des charges de la collection impliquait que le
volume revêtît un caractère didactique. Souhaitant y souligner l’importance
de l’individualisme méthodologique, j’ai puisé mes exemples surtout dans la
théorie du choix rationnel : ils me parurent avoir une vertu pédagogique qui
convenait parfaitement à un ouvrage de ce genre. Pour cette raison, je fus
considéré comme un allié naturel par ceux qui, sous la houlette de Jim,
avaient l’impression que la TCR pouvait sauver les meubles de la sociologie.
Jim me considérait donc comme une sorte de compagnon d’armes. Étant
désireux de renforcer le département de sciences sociales de l’université de
Chicago et d’en faire un centre d’attraction intellectuelle, sur le modèle du
département de Columbia des années soixante, il avait en tête de m’offrir un
poste de professeur associé à temps partiel. Mais je ne souhaitais pas accepter
une obligation que je percevais comme trop contraignante. De plus, nous
avions plusieurs fois éprouvé, ma femme et moi, après quelques semaines
passées aux États-Unis, au Canada ou en Amérique latine, que les vieilles
pierres de l’Europe, les rues de Paris et les colombages du Pays d’Auge nous
manquaient. Enfin, j’ai toujours éprouvé une irrépressible réticence à la perspective d’appartenir non seulement à un syndicat ou à un parti, mais même à
un simple réseau d’influence, aussi ouvert et amical fût-il. Je n’ai donc jamais
sérieusement envisagé d’accepter l’offre alléchante de Jim.
Je me suis souvent posé la question, je l’ai dit, des raisons de la conversion
de Coleman à la théorie du choix rationnel et j’ai tenté à deux ou trois
reprises, lors de nos rencontres à Chicago, de l’interroger sur ce sujet, sans
parvenir à obtenir de lui une réponse nette. Peut-être parce que ces raisons
n’étaient qu’à demi-conscientes dans son esprit. Mais les jugements qu’il
porta à l’occasion de ces conversations sur les tendances de la sociologie
m’autorisent à émettre certaines conjectures à ce sujet.
Dans la foulée du free speech movement s’était développée aux États-Unis,
puis dans l’Europe d’après 68, une sociologie critique (non bien sûr au sens
de Kant, mais à celui de l’École de Francfort). Aux États-Unis, C. W. Mills
faisait à cet égard figure de précurseur. Une sociologie de caractère expressif,
d’orientation plutôt littéraire que scientifique, était également apparue :
l’« ethnométhodologie », la « phénoménologie » (dont le rapport avec la
phénoménologie allemande classique est plus que lointain) et d’autres mouvements avaient connu un brusque succès. Ce succès devait s’avérer fugace,
mais il fut sur le moment très réel. Ces mouvements d’idées donnèrent
l’impression qu’ils étaient de nature à « renouveler » la discipline, bien qu’ils
tournassent le dos aux idéaux scientifiques qui caractérisaient notamment
l’École de Columbia.
Jim était à l’évidence sceptique à l’égard de ces mouvements. L’Invitation
à la sociologie de Peter Berger (1963) avait connu un remarquable succès de
librairie. Selon Coleman, ce petit livre, bien qu’il fût l’œuvre d’un auteur de
talent, paraissait surtout inviter le sociologue à débiter des platitudes. Jim
était plus que réservé à l’égard de Garfinkel (Coleman, 1968). Il paraissait
déconcerté par le tapage qui accueillait les écrits d’Erving Goffman : il ne
voyait pas bien ce que la sociologie était censée lui devoir. Il n’était pas le
seul. Martin Lipset, un autre ancien de Columbia, qui semblait bien connaître
Goffman personnellement, était plus sévère encore : sa séduction, me
déclara-t-il un jour, provient de ce qu’il projette sur la société sa conception
gentiment paranoïaque des relations sociales. Ce propos de Marty me parut
illustrer une profonde remarque de Max Scheler : celui qui peint avec talent
les relations sociales comme imprégnées de pharisaïsme est assuré du succès,
car le public adore que soient débusqués des intérêts mesquins sous les poses
avantageuses.
Mon impression était en fin de compte que l’évolution de la sociologie
dans les années soixante-dix - quatre-vingt confirma Jim dans le sentiment
que cette discipline était en train de déraper. Par ailleurs, certains de ses
travaux, notamment Medical innovation, a diffusion study, l’avaient conduit à
s’interroger sur la question de la description des logiques individuelles de
comportement : comment les reconstruire de manière à en tirer une explication des données statistiques dont elles sont responsables (Coleman, Katz et
Menzel, 1966) ? L’étude avait fait apparaître que les processus de diffusion
des innovations, ici d’un médicament, se traduisent par des courbes mathématiques de forme particulière. Il s’agissait pour Coleman d’expliquer comment
ces effets macroscopiques résultent de la logique de comportements microscopiques.
La conjoncture intellectuelle des années soixante-dix - quatre-vingt était
encore dominée par une autre tendance remarquable : un programme visant à
l’extension du mode de pensée économique à l’ensemble des sciences
sociales s’était développé et apparaissait comme solidement installé en
plusieurs endroits prestigieux, dont l’université de Chicago. Gordon Tullock,
Anthony Downs, Mancur Olson, et naturellement Gary Becker, futur prix
Nobel d’économie qui avait consacré plusieurs travaux à des sujets relevant
traditionnellement de la sociologie, étaient les hérauts de ce mouvement. Il
commençait même à s’étendre à l’Europe : sous l’influence de Siegwart
Lindenberg aux Pays-Bas; de Karl-Dieter Opp et de Hans Albert en Allemagne.
En France, Louis Lévy-Garboua appliquait la théorie du choix rationnel à des
sujets relevant de la sociologie. En Italie, Dario Antiseri entreprenait de populariser l’œuvre de Hayek, soulignant ainsi l’importance de la pensée économique pour l’ensemble des sciences sociales.
C’est sans doute pour cet ensemble de raisons, dont certaines avaient trait
aux questions qu’il avait rencontrées dans ses travaux, d’autres à une évaluation de l’état et des tendances nouvelles de la sociologie, d’autres encore à des
considérations de caractère plus stratégique, que Coleman eut alors l’impression que c’était à Chicago et autour de la TCR qu’il pouvait au mieux contribuer à maintenir une sociologie solide. En outre, la TCR lui permettait de
satisfaire son attirance pour la mise en forme mathématique des théories
sociologiques.
Mais ce virage s’explique aussi, et peut-être surtout, par une raison de caractère épistémologique. Dès la première page de ses essais choisis, Individual
interests and collective action, Coleman (1986) écrit : « L’action rationnelle
des individus a une attractivité unique comme base de la théorie sociale. Si
l’on peut rendre compte d’une institution ou d’un processus à partir des
actions rationnelles des individus, alors, et alors seulement, l’on peut dire
qu’ils ont été “expliqués”. Le concept même d’action rationnelle est une
conception de l’action qui est “compréhensible”, de l’action à propos de
laquelle nous n’avons pas besoin de poser des questions supplémentaires. »
[« Rational actions of individuals have a unique attractiveness as the basis
for social theory. If an institution or a social process can be accounted for in
terms of the rational actions of individuals, then and only then can we say
that it has been “explained”. The very concept of rational action is a conception of action that is “understandable”, action that we need ask no more questions about. »].
En d’autres termes : une conception rationnelle de l’action a l’intérêt considérable de conduire à des explications autosuffisantes, c’est-à-dire dépourvues de « boîtes noires ». Cet argument contribue sans doute grandement à
expliquer l’enthousiasme de Coleman pour la théorie du choix rationnel. Il va
même, on le voit, jusqu’à radicaliser ledit argument : on ne peut poser que
l’on a expliqué une action que si l’on peut la traiter comme rationnelle,
affirme-t-il. C’est beaucoup dire : une action peut être compréhensible sans
être rationnelle. Plus : Coleman prend le mot « rationnel » au sens instrumental des économistes.
Cette déclaration témoigne finalement à mon sens à la fois d’une volonté
de réaction contre la sociologie de caractère expressif ou critique (au sens de
l’École de Francfort) qui s’était progressivement installée un peu partout à
partir des années soixante-dix - quatre-vingt et d’une confiance affirmée dans
l’idée que la TCR, de par le caractère autosuffisant de ses explications, définissait un contre-programme efficace.
Les motivations expliquant la conversion de Coleman à la TCR ne sont pas
sans rappeler celles qui avaient amené Max Weber à affirmer l’importance de
l’individualisme méthodologique.
Dans une lettre célèbre (Mommsen, 1965), Weber déclare avoir développé
une sociologie relevant de l’individualisme méthodologique en réaction
contre la sociologie holiste qui, dit-il, « rôde toujours » : « Si je suis devenu
sociologue, c’est essentiellement pour mettre fin à cette industrie à base de
concepts collectifs dont le spectre rôde toujours parmi nous. En d’autres
termes, la sociologie ne peut, elle aussi, que partir de l’action de l’individu,
qu’il soit isolé, en groupe ou en masse ; bref : elle doit être conduite selon une
méthode strictement “individualiste” » [Lettre à Rolf Liefmann, 9 mars 1920 :
« [...] Wenn ich nun jetzt einmal Soziologe geworden bin [...], dann wesentlich
deshalb, um dem immer noch spukenden Betrieb, der mit Kollektivbegriffen
arbeitet, ein Ende zu machen. Mit anderen Worten : auch Soziologie kann nur
durch Ausgehen vom Handeln des oder der, weniger oder vieler Einzelnen,
strikt “individualistisch” in der Methode also, betrieben werden. »] L’expression « dem spukenden Betrieb, der mit Kollektivbegriffen arbeitet » témoigne
de l’irritation de Weber contre la sociologie holiste : celle qui, refusant l’individualisme méthodologique, prétend expliquer le comportement des acteurs
sociaux à partir de forces sociales ou culturelles conjecturales. Lorsqu’il écrit
« la sociologie, elle aussi… », le « aussi » vise clairement l’économie : la
sociologie doit comme l’économie adopter l’individualisme méthodologique.
Enfin, c’est peut-être de ce texte que date la notion même de l’« individualisme méthodologique » (« individualistisch in der Methode »). Il est bien
possible que Joseph Schumpeter, qui officialisa cette expression, l’ait
recueillie de la bouche de Weber au temps où, dans sa jeunesse, il effectua,
comme il l’a relaté, des vacations pour lui (Schumpeter, 1954).
En tout cas, c’est parce qu’il était fort peu satisfait des orientations holistes
de la sociologie de son temps que Weber consacra beaucoup d’énergie et un
nombre de pages considérable à des questions de méthodologie, et qu’il
affirma la vocation de l’individualisme méthodologique à consolider les
sciences sociales. Friedrich Tenbruck (1994), en fin connaisseur de Weber
qu’il fut, considérait à juste titre, me semble-t-il, que c’est du côté des Essais
sur la théorie de la science qu’il faut rechercher la clé qui livre le sens de
l’ensemble de l’œuvre de Max Weber.
Comme l’indique son titre, Foundations of social theory (Coleman, 1990)
est, lui aussi, un livre de méthodologie. Il s’agit d’une collection d’essais,
plutôt que d’un texte qui proposerait un développement linéaire : ainsi, les
quelque trois cents pages sur lesquelles se referme cet ouvrage monumental
sont reprises de ses Mathematics of collective action (Coleman, 1973). Dans
ses Foundations, Coleman affirme d’entrée de jeu l’intérêt de l’individualisme méthodologique ; mais il en défend, et applique à divers sujets, la
version particulière que définit l’axiomatique de la théorie du choix rationnel.
En partie sans doute afin de détourner les objections auxquelles il pouvait à
juste titre s’attendre, il insiste beaucoup sur l’importance de son concept de
corporate actor, un concept dont il avait déjà fait un thème central du Lazarsfeld
lecture qu’il avait donné à Columbia (Coleman, 1980). Ce concept dissocie la
notion d’acteur social de celle d’individu au sens physique. Les Foundations
consacrent par ailleurs de longs développements à la notion de « structure
sociale » : sa théorie du corporate actor et de la social structure permettait à
Coleman d’espérer échapper à l’accusation rituelle selon laquelle l’individualisme méthodologique serait un atomisme qui se représenterait l’individu
comme baignant, si l’on peut dire, dans un vide institutionnel et social.
C’est sur la base de ce contresens persistant, qui confond individualisme
méthodologique et atomisme, qu’un Georges Gurvitch (1950) avait pratiquement proposé d’exclure Max Weber du panthéon des sociologues. Ce jugement paraît rétrospectivement ridicule, mais il l’était beaucoup moins à
l’époque. Il a en tout cas le mérite de reconnaître une évidence parfois mise en
doute, aujourd’hui encore : que Weber se rattache bien, lui aussi, à la tradition
de l’individualisme méthodologique.
Dans ses Foundations, Coleman reste entièrement fidèle à l’inspiration
utilitariste inhérente à la théorie du choix rationnel. Ce faisant, il adopte une
version très particulière de l’individualisme méthodologique.
Pour ma part, je me suis d’emblée senti en désaccord avec Jim sur le degré
de généralité qu’il convient d’accorder à la théorie du choix rationnel. J’ai
toujours considéré la TCR comme un modèle puissant, dont, bien avant même
que n’apparaisse la sociologie, Rousseau (dans sa théorie politique), Tocqueville
(dans sa sociologie comparative), ou même Thucydide (dans ses analyses des
relations internationales dans la Grèce antique) avaient instinctivement
compris l’importance et auquel on doit le caractère décisif de nombre de leurs
analyses. C’est pourquoi j’ai toujours été un peu déconcerté par les croisades
« anti-utilitaristes » (en fait anti-TCR) qui sont conduites ici ou là dans les
milieux des sciences sociales. Mais ce modèle ne doit pas être utilisé à
contre-emploi, car son axiomatique ne peut être tenue pour généralement
valide. Je dois reconnaître toutefois que, si j’ai tout de suite perçu ce point, je
n’ai pas vu d’emblée comment définir le cadre théorique qui permettait de
dépasser le particularisme de la TCR.
Pourtant, André Davidovitch et moi-même avions proposé, dès 1964, un
modèle de simulation qui esquissait, par l’exemple, une réponse à cette question (Boudon et Davidovitch, 1964). Il visait à expliquer l’évolution séculaire
de la proportion des affaires classées sans suite par la justice française en
fonction de la nature des crimes et délits. Ce modèle conférait à un juge
idéal-typique une démarche relevant de la rationalité « cognitive » (« J’ai de
bonnes raisons, se dit le magistrat, de classer tel délit : il est de gravité faible ;
il n’est guère probable que la preuve de la culpabilité de l’individu soupçonné
puisse être administrée ; si l’affaire est portée devant le tribunal, il y a des
chances qu’elle se conclue par un acquittement ; j’aurai donc pris le risque de
faire tourner à vide une machine judiciaire de plus en plus encombrée, etc. »).
La théorie déductive construite à partir de ces argumentations schématiques
imputées à un juge idéal-typique relève bien de l’individualisme méthodologique, mais dans une version que l’on peut qualifier de « cognitiviste », car
elle prête à la notion de rationalité un sens, non seulement instrumental, mais
cognitif.
Le modèle générateur que j’ai, dans la même veine, proposé (Boudon,
1973) pour expliquer la structure d’un ensemble de données statistiques relatives
à l’éducation relève, lui aussi, de la version cognitiviste de l’individualisme
méthodologique. Les élèves « idéal-typiques » du modèle y sont supposés
effectuer leurs décisions sur la base d’un système de raisons compréhensibles
(« J’aurais avantage à aller plus loin dans mon cursus scolaire, se dit tel élève
idéal-typique issu d’un milieu modeste, mais, comme ma réussite a été
médiocre jusqu’ici et risque de le rester, que mon niveau scolaire actuel
devrait m’assurer un statut social qui sera considéré comme honorable dans
mon milieu, je vais plutôt essayer de rentrer immédiatement sur le marché du
travail » ; par contraste, un élève de même niveau scolaire, mais d’une origine
sociale plus élevée se dira que, même si cela implique un risque d’échec pour
lui, il tentera d’atteindre un niveau scolaire lui permettant d’espérer un statut
social qui le mettrait au niveau des personnes qu’il rencontre dans son milieu
et qui, par conséquent, aurait des chances d’être considéré comme honorable,
etc.). Les individus idéal-typiques du modèle ne se contentent pas ici de maximiser des préférences données ; ils théorisent la situation de décision dans
laquelle ils se trouvent ; ils essaient notamment de se représenter les réactions
de leur entourage à leurs décisions. Le modèle permet de retrouver la structure relativement complexe (avec effets d’interaction au sens statistique et
phénomènes de non-linéarité) que l’on observe lorsque l’on croise indicateur
de réussite scolaire, origine sociale, âge et orientation. La théorie du choix
rationnel permet aussi de retrouver certaines caractéristiques des structures
statistiques que l’on observe dans le réel, mais avec une moindre finesse. Les
économistes de l’éducation nous disent : l’escompte du temps (la dévaluation
subjective aujourd’hui de la valeur d’un bien que je ne recevrai que plus tard)
étant fonction de mes ressources présentes et étant d’autant plus fort que mes
ressources présentes sont plus basses, si l’on admet de considérer la scolarisation comme un investissement, et sachant que les coûts d’opportunité induits
par cet investissement sont d’autant plus élevés qu’un individu appartient à
une classe plus modeste, on déduit que, toutes choses égales d’ailleurs,
l’investissement scolaire doit être plus faible dans les catégories sociales
modestes. Si je préfère ici la version cognitiviste de l’individualisme méthodologique à la théorie du choix rationnel, c’est parce qu’elle permet de
retrouver avec davantage de précision les structures statistiques observées,
mais c’est aussi parce que la psychologie que met en œuvre la première me
paraît ici plus réaliste. Dans d’autres cas, le contraste dans l’efficacité des
deux paradigmes est beaucoup plus marqué encore : il existe toutes sortes de
phénomènes qui ne s’expliquent pas du tout dans le cadre de la TCR et qui
s’expliquent au contraire très facilement dans le cadre de l’individualisme
méthodologique dans sa version cognitiviste. Ne pouvant m’étendre ici sur ce
point, je me permets de renvoyer le lecteur à Boudon (2003).
Finalement, ma principale divergence intellectuelle avec Coleman se
ramène à l’idée que, dans le cas général, l’action met en jeu des croyances (au
sens le plus général de ce mot) que le sociologue se doit d’expliquer, si
possible par des théories autosuffisantes. Or, la TCR n’est d’aucun secours
s’agissant d’expliquer les croyances, alors que l’individualisme méthodologique définit à cet égard un cadre efficace, comme nous l’ont enseigné des
auteurs aussi importants et différents les uns des autres que Tocqueville,
Weber ou même Durkheim.
Si ce diagnostic est correct, il implique que l’on doit conférer à la notion de
rationalité, non l’acception instrumentaliste que lui donnent les partisans de la
théorie du choix rationnel, mais une acception plus large. En même temps, ce
diagnostic ouvre sur un modèle général, de caractère cognitiviste. Il présente
la propriété remarquable de conduire, comme la TCR, à des explications autosuffisantes, tout en étant applicable à des classes de phénomènes qui échappent à la juridiction de la TCR.
J’ai présenté pour la première fois, de façon sommaire, dans Rationality
and society, la revue fondée par Jim (Boudon, 1989), l’idée que la sociologie
devait, bien sûr, comme Coleman le reconnaît, s’appuyer sur les principes de
l’individualisme méthodologique, et voir l’acteur comme rationnel, mais
qu’elle augmentait considérablement son pouvoir explicatif en reconnaissant
que rationalité instrumentale et rationalité cognitive se distinguent l’une de
l’autre tout en s’articulant l’une à l’autre.
·
Berger P. L., 1963. – Invitation to sociology. A humanistic perspective, New York, Doubleday
and Co.
·
Boudon R., 1973. – L’inégalité des chances, Paris, Colin/Hachette.
·
— 1979. – La logique du social, Paris, Hachette.
·
— 1989. – « Subjective rationality and the explanation of social behavior », Rationality and society,
1,2, pp. 171-196.
·
— 2003. – Raison, bonnes raisons, Paris, Presses Universitaires de France.
·
Boudon R., Davidovitch A., 1964. – « Les mécanismes sociaux des abandons de poursuite »,
L’Année sociologique, 3e série, pp. 111-244.
·
Coleman J. S., 1961. – The adolescent society, New York, Free Press of Glencoe.
·
— 1968. – « Review symposium on H. Garfinkels », Studies in ethnomethodology, American socio-logical review, 33,1, pp. 126-130.
·
— 1973. – The mathematics of collective action, Chicago, Aldine.
·
— 1980. – « Authority systems », Public opinion quarterly, 44,2, pp. 143-160.
·
— 1986. – Individual interests and collective action, Cambridge, Cambridge University Press.
·
— 1990. – Foundations of social theory, Cambridge (Mas), Belknap Press of Harvard University
Press.
·
Coleman J. S., Katz E., Menzel H., 1966. – Medical innovation. A diffusion study, Indianapolis,
Bobbs-Merill.
·
Gurvitch G., 1950. – La vocation actuelle de la sociologie, Paris, Presses Universitaires de France.
·
Lazarsfeld P. F., 1954a. – Mathematical thinking in the social sciences, Glencoe, Free Press.
·
— 1954b. – Voting, Chicago, The University of Chicago Press.
·
Mommsen W., 1965. – « Max Weber’s political sociology and his philosophy of world history »,
International social science journal, 17,1, pp. 23-45.
·
Schumpeter J. A., 1954. – History of economic analysis, New York, Oxford University Press,
London, Allen & Unwin [Histoire de l’analyse économique, Paris, Gallimard, 1983].
·
Tenbruck F. G., 1994. – « Die Wissenschaftslehre Max Webers : Voraussetzungen zu ihrem
Verständnis » dans Wagner H. Zipprian (hrsg.), Die Wissenschaftslehre Max Webers, Frankfurt,
Suhrkamp, pp. 367-389.