Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010573
224 pages

p. 413 à 447
doi: en cours

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Volume 44 2003/3

2003 Revue française de sociologie

La ségrégation ethnique au collège et ses conséquences  [*]

Georges Felouzis LAPSAC Université Victor Segalen–Bordeaux 2 3ter Place de La Victoire 33076 Bordeaux
Cet article propose une réflexion sur la ségrégation ethnique au collège à partir d’une analyse de la répartition de plus de 144 000 élèves dans les 333 collèges de l’académie de Bordeaux. Dans un premier temps, l’auteur propose la construction d’un indicateur permettant de définir la variable ethnique à partir du prénom des élèves, et ainsi de distinguer les élèves « autochtones » et « allochtones ». Puis, il observe la répartition des élèves notamment en fonction de cette variable dans l’ensemble des collèges de l’académie pour montrer que la dispersion est considérable et que très peu d’établissements scolarisent une grande partie des élèves allochtones. Enfin, l’auteur examine les conséquences scolaires de la ségrégation ethnique, en termes de résultats scolaires et d’orientation en fin de troisième. This article proposes some remarks on ethnical segregation in secondary schools based on the analysis of the distribution of over 144.000 students in 333 secondary schools in the Bordeaux Academy. First, the author suggested forming an indicator in order to define the ethnical variable related to the students first names, and thus distinguish the « autochtones » from the « allochtones ». Then, he observed the distribution of the students, particularly in relation to this ethnical variable, in all the secondary schools of the Academy to show that there is a high level of dispersion and that very few schools concentrate large numbers of allochtonous students. Finally, the author examines the educational consequences of ethnical segregation in terms of school results and choice of course at the end of 4th year secondary school (15-16 year-olds). Ausgehend von einer Untersuchung zur Verteilung von mehr als 144 000 Schülern in den 333 « Collèges » des Schulverwaltungsbezirks Bordeaux bietet dieser Artikel eine Überlegung zur ethnischen Segregation im « Collège » (Gesamtschule der Sekundarstufe I). Durch die Erfassung der Vornamen der Schüler schlägt der Verfasser zunächst die Erarbeitung eines Indikators zur Bestimmung der ethnischen Variabel vor, mit der die « autochtonen » (einheimischen) Schüler von den « allochtonen » (fremden) Schülern unterschieden werden. Anschliessend beobachtet er die Verteilung der Schüler über alle « Collèges » des Schulbezirks, besonders anhand dieser Variabel, und zeigt so, daß die Streuung sehr groß ist und nur sehr wenige Lehranstalten einen großen Anteil « allochtoner » Schüler aufnehmen. Schliesslich untersucht der Verfasser die schulischen Konsequenzen der ethnischen Segregation im Hinblick auf Lernergebnisse und die Weiterorientierung nach Ablauf des letzten Schuljahrs. Partiendo de un análisis de mas de 144 000 alumnos de los 333 escuelas de la academia de Burdeos, este artículo propone una reflexión sobre la repartición étnica en primaria. En una primera etapa, en base al nombre de los alumnos el autor propone la elaboración de un indicador que permita definir la variable étnica, para así distinguir los alumnos « autóctonos » y « allochtones ». Después en función de esta variable observa principalmente la distribución del alumnado en el conjunto de las escuelas de la academia para mostrar que la dispersión es considerable y que son pocos los establecimientos que escolarizan la gran mayoría de los alumnos extranjeros. Finalmente el autor examina las consecuencias escolares de la segregación étnica, en términos de resultados escolares y de orientación al finalizar a primaria.
La sociologie de l’école s’est longtemps nourrie des concepts et des méthodes de la démographie en étudiant la répartition des différentes populations d’élèves dans le système éducatif. Des travaux fondateurs d’Alain Girard (1970) aux panels d’élèves les plus récents [1], la question scolaire est abordée en termes de nombre, de répartition et de « taux de survie » des élèves dans les filières de l’enseignement secondaire. Car la démographie scolaire révèle à la fois les tendances de fond du système éducatif (les inégalités sociales notamment), l’effet des politiques scolaires, et les conséquences des pratiques et des usages du système par les acteurs de l’école. Savoir comment les élèves se répartissent dans un espace donné et quelles sont les conséquences de cette répartition revient donc à penser les effets de structures comme les stratégies des acteurs. Certes, la statistique scolaire n’est pas l’alpha et l’oméga de la sociologie de l’école. Mais elle en constitue la toile de fond, la base empirique de référence à partir de laquelle les approches plus phénoménologiques se sont déployées et ont avantageusement complété, voire dans certains cas corrigé, les apports les plus importants [2].
 
La ségrégation ethnique : un objet « illégitime » ?
 
 
Il sera donc ici question de démographie scolaire au sens où nous étudions la répartition de collégiens dans un espace académique précis, celui de l’académie de Bordeaux. Cette interrogation est d’autant plus pertinente aujourd’hui que le collège en France est dit « unique », c’est-à-dire dispensant le même enseignement à tous. Pourtant, alors que le collège unique existe depuis près de trente ans, on débat toujours sur la pertinence des choix opérés lors de sa création, notamment celui de proposer le même enseignement à des élèves par définition différents. Le caractère « unique » du collège fait donc encore partie du débat scolaire, même si les questionnements ont très nettement évolués.
Alors que jusqu’aux années soixante-dix, la question posée à l’enseignement secondaire était celle de la reproduction des inégalités sociales par le système lui-même (Bourdieu et Passeron, 1970 ; Baudelot et Establet, 1971), les interrogations sont aujourd’hui liées aux conséquences de la démocratisation de l’enseignement, c’est-à-dire à l’accès de tous au collège. On peut évoquer la différenciation des établissements (Duru-Bellat et Mingat, 1993), leur lien avec l’environnement social et urbain (van Zanten, 2001), ou encore la perte de légitimité des savoirs scolaires (Charlot, Bautier et Rochex, 1992). Il s’agit en fait d’étudier la « production » des inégalités à travers des mécanismes comme la composition sociale et scolaire des établissements, la répartition des élèves dans les classes, les stratégies d’orientation, etc.
C’est dans cette perspective que se place le présent travail. Nous l’avons dit, il s’agit de raisonner sur la répartition des élèves dans les collèges en fonction de leurs caractéristiques. Parmi ces caractéristiques, certaines sont mesurables sans grande difficulté. Il s’agit de l’origine sociale, du sexe, du niveau scolaire et de la nationalité. Depuis que la statistique scolaire existe, ces variables font l’objet d’observations régulières consignées dans de multiples publications. De manière générale, les inégalités de recrutement des établissements sont analysées en termes de catégories sociales (professions des parents) et d’inégalités scolaires (résultats des tests à l’entrée en sixième). Ces deux critères correspondent à la fois aux traditions culturelles de notre école et à l’état de l’outil statistique. Cependant les acteurs sociaux introduisent de fait un autre critère de différenciation, voire de ségrégation. Il s’agit de l’origine ethnique [3]. Les professeurs se plaignent de la concentration des élèves issus de l’immigration dans certains établissements, comme ce fut le cas dans le mouvement de Seine-Saint-Denis en 2000, les parents tiennent la composition « ethnique » des établissements comme un indicateur de la qualité de l’offre éducative, et les élèves dénoncent les collèges où se concentrent tous les problèmes sociaux. Dans la mise en œuvre des politiques scolaires elles-mêmes, la dimension ethnique n’est pas absente, comme c’est le cas pour le classement des établissements en zone d’éducation prioritaire (ZEP), ou encore pour le choix des médiateurs dans les collèges (Bouveau, Cousin et Perroton, 1999).
On aboutit ainsi à une situation paradoxale dans laquelle la variable ethnique est devenue une catégorie à part entière de la perception de l’école et des établissements, sans pour autant être analysée en tant que telle, car ne relevant ni de la conception française de la citoyenneté, ni a fortiori des catégories statistiques disponibles. Cela revient à nier une dimension importante de l’expérience vécue des acteurs de l’école (Perroton, 2000), sous prétexte qu’elle ne figure pas dans les conceptions abstraites et officielles de l’institution. Cela revient aussi à nier les phénomènes de ségrégation et de discrimination, et évite d’en décrire l’ampleur ainsi que les conséquences sur le parcours scolaire des élèves. C’est enfin laisser la place à la rumeur et aux stéréotypes, alors que l’une des rares études sur les parcours scolaires des enfants issus de l’immigration montre des résultats bien plus positifs que prévu (Vallet et Caille, 1996), en termes de progression scolaire et de parcours dans le secondaire.
Si l’on accepte de considérer que les principes officiels d’une institution ne sont pas les seuls opératoires pour en comprendre le fonctionnement, la question de la ségrégation ethnique à l’école prend alors tout son sens. Se pose toutefois le problème de la mesure statistique de cette ségrégation car les catégories administratives utilisées pour identifier les élèves ne permettent pas de construire empiriquement un tel concept. Les principes qui fondent le modèle français d’intégration ne nous autorisent qu’à distinguer les élèves français des élèves étrangers. Or, la question ethnique ne recouvre que très imparfaitement la dimension nationale. La France, nation coloniale jusqu’aux années soixante, et terre d’immigration jusqu’aux années récentes, présente une diversité « ethnique » qui fonde en partie les perceptions sociales des acteurs, au sein de l’école comme au sein de la société. Il devient alors nécessaire de l’objectiver pour en produire une description précise : Peut-on observer une répartition inégale des élèves en fonction de leur « origine ethnique » ? À quelles conditions peut-on parler de « ségrégation scolaire » ? Quelles en sont les conséquences éventuelles, en termes d’accès aux diplômes comme d’acquisitions de connaissances ?
La question de la ségrégation ethnique recoupe celle, plus générale, de la démocratie et de l’égalité, non pas seulement en termes d’égalité de condition et d’accès aux diplômes pour des élèves au départ inégaux, mais aussi à partir d’une réflexion sur les conséquences de la démocratisation scolaire et de l’accès de tous au collège. Comme l’exprimait déjà Pierre Bourdieu dans les années soixante, ignorer les inégalités culturelles revient à les légitimer et à les reproduire. Il en est de même pour la ségrégation ethnique. Refuser de la mesurer sous prétexte que le modèle d’intégration français ne reconnaît que des individus « libres et égaux » revient à légitimer des processus qui remettent en cause les principes mêmes de l’égalité des chances. Cela revient aussi à confondre ce que Max Weber appelait, dans Économie et société ([1921] 1971), « l’être » et le « devant être » des institutions. Avec l’école primaire, le collège constitue aujourd’hui le socle commun d’accès à la culture et aux apprentissages. S’attacher à décrire et à comprendre ses dysfonctionnements est une façon de contribuer à sa démocratisation.
On le voit, dès lors que l’on considère ces questions comme légitimes, le problème majeur à résoudre en l’état de la statistique scolaire en France concerne l’outil de mesure de la variable « ethnique ». Plusieurs solutions peuvent être adoptées. La première consiste à contourner la difficulté en se limitant à une approche qualitative. Il s’agit alors de produire des « ethnographies » d’établissements et de montrer le jeu des relations sociales dans lesquelles l’origine ethnique des protagonistes joue un rôle déterminant. On peut ainsi voir à l’œuvre toute la complexité de l’appartenance ethnique et la multiplicité de ses utilisations dans la relation pédagogique et entre pairs au sein des collèges et des lycées. Ce type d’approches (Payet, 1995), qui reprend les catégories de la sociologie goffmanienne, met l’accent sur la dimension subjective de l’ethnicité, soit en termes d’identité, soit de discrimination, positive ou négative, dans le quotidien scolaire. Il s’agit en fait d’une phénoménologie de l’ethnicité, fort utile pour susciter des hypothèses, mais qui reste incapable de mesurer l’ampleur du phénomène, sa généralité éventuelle et surtout ses conséquences objectives en termes scolaires.
La deuxième solution consiste à construire des indicateurs ad hoc pour mesurer l’origine ethnique des élèves. L’objectif est alors d’observer ses relations statistiques avec les autres variables scolaires, telles que les orientations et les performances aux épreuves nationales d’évaluation. C’est la solution adoptée par L.-A. Vallet et J.-P. Caille (1996). Partant du principe que « c’est l’appartenance de l’enfant ou de ses parents à l’immigration étrangère qui forme le critère sociologique pertinent » (ibid., p. 32), les auteurs construisent une échelle qui mesure le « nombre d’attributs étrangers » parmi les suivants : « être de nationalité étrangère, être né hors de France métropolitaine, avoir passé au moins une année scolaire hors de France, avoir des parents qui parlent régulièrement une autre langue que le français, n’avoir aucun parent ayant toujours vécu en France » (ibid., p. 35). L’appartenance ethnique n’est donc pas ici considérée comme une variable dichotomique, mais comme un continuum.
L’objet de cet article est de proposer une mesure statistique globale de la répartition des élèves dans les collèges en fonction de leurs caractéristiques ethniques, et ceci pour une raison essentielle : aucun travail descriptif systématique n’a jamais été mené sur ce point en France. On ne peut donc se contenter d’approches exclusivement qualitatives et monographiques, nécessairement partielles et localisées. L’administration de la preuve est ici de la première importance. On aura donc compris que la perspective adoptée s’apparente à la deuxième solution évoquée précédemment, sans pour autant reprendre les modalités précises de construction des indicateurs des auteurs cités.
 
De l’origine culturelle des élèves à la ségrégation ethnique au collège
 
 
Comment mesurer la ségrégation ethnique au collège en l’état de l’appareil statistique français ? Nous l’avons dit, la statistique ne permet de distinguer que les élèves français des élèves étrangers, sans donner d’information directe sur les origines nationales ou culturelles des individus. Répondre à la question de la répartition des élèves en fonction de leur origine ethnique, et montrer ainsi d’éventuels mécanismes de ségrégation, demande alors d’opérer un travail de construction d’indicateurs.
On le sait, les mécanismes de ségrégation de certaines catégories d’élèves à l’école ne se construisent pas sur la nationalité, mais sur une dimension plus extensive qui relève de l’origine migratoire plus ou moins récente. Toute la difficulté est donc de construire un indicateur permettant de mesurer l’éventuelle origine migratoire des élèves, y compris pour ceux qui ont la nationalité française. La construction de cet indicateur se fonde ici sur une classification des prénoms des élèves.
Nationalité, origine culturelle, ethnicité
Éclaircissons d’abord le vocabulaire employé et les concepts qui s’y rattachent. La nationalité des élèves est fixée par la loi et c’est la seule distinction que reconnaît l’école française et donc la statistique scolaire. Les enfants nés en France d’au moins un parent français ont la nationalité française. Ceux nés de parents étrangers peuvent obtenir la nationalité française à partir de l’âge de 13 ans dès lors qu’ils résident en France depuis au moins cinq ans [4]. Mais la notion de nationalité ne recouvre que très partiellement la question qui nous intéresse. Ce que nous nommons l’origine culturelle des élèves concerne la deuxième, voire la troisième génération issue des vagues migratoires de la deuxième moitié du XXe siècle. Au regard de l’histoire des migrations en France, il s’agit essentiellement d’élèves d’origine du Maghreb, d’Afrique Noire, du Portugal, de Turquie et de pays d’Asie tel que le Vietnam. La plupart de ces élèves sont perçus comme étant d’origine migratoire, et cela a des conséquences sur leur vie quotidienne et leur scolarité. C’est cette origine culturelle que nous proposons de mesurer ici pour en observer la répartition dans les collèges.
La notion d’ethnicité est, quant à elle, plus complexe. Elle renvoie à la subjectivité des acteurs et à la construction de leur identité au travers de catégories ethniques. Pour Max Weber, il s’agit « d’une croyance subjective à une communauté d’origine fondée sur des similitudes de l’habitus extérieur ou des mœurs, ou des deux, ou sur des souvenirs de la colonisation ou de la migration, de sorte que cette croyance devient importante pour la propagation de la communalisation, peu importe qu’une communauté de sang existe ou non objectivement » [5].
Dans l’approche quantitative proposée ici, nous ne savons rien de la subjectivité des acteurs. Il s’agit seulement de mesurer une origine migratoire, et d’étudier les éventuels effets de ségrégation et de discrimination qui peuvent en découler, sans préjuger de la construction identitaire que les acteurs peuvent entreprendre. Rappelons toutefois que les notions d’ethnicité et d’origine culturelle ne sont pas totalement indépendantes. Certaines origines culturelles sont stigmatisées par des préjugés et stéréotypes, comme par les discours politiques d’extrême droite (le Maghreb et l’Afrique Noire notamment) ce qui n’est pas sans effet sur les individus régulièrement renvoyés à leur « identité culturelle » par des discours, voire des pratiques, xénophobes et discriminatoires [6], d’autant plus que l’origine migratoire recoupe aussi dans ce cas une appartenance religieuse (l’Islam) à plus d’un titre stigmatisée [7]. L’ethnicité constitue donc le versant subjectif de l’origine culturelle, sans pour autant en être le simple reflet, les acteurs opérant un travail de définition qui n’est jamais la simple résultante de leur origine migratoire et de leur appartenance religieuse.
L’origine culturelle est donc ici une variable, au sens statistique du terme. L’objectif est d’en étudier les modalités dans différents contextes scolaires définis ici par les établissements. Mais la question du vocabulaire employé pour désigner les individus relevant de telle ou telle « origine culturelle » est en elle-même un débat, comme en témoignent les échanges un peu vifs entre Michelle Tribalat (1997b) et Hervé Le Bras (1997) dans la revue Population, il y a quelques années. Dans le cadre de cet article, nous proposons de définir d’une part des autochtones, c’est-à-dire selon le dictionnaire Le Robert des personnes « qui sont issues du sol même où ils habitent, qui sont censées n’y être pas venues par immigration » [8], et d’autre part des allochtones censés être issus d’un parcours migratoire. L’étude de cette variable permet de mesurer un fait social, celui de la ségrégation ethnique à l’école.
Qu’entend-on par « ségrégation scolaire »
Une répartition inégale d’une population particulière n’est qu’une condition nécessaire, mais non suffisante pour définir un phénomène de ségrégation. Un exemple simple peut éclairer notre propos. Certains établissements situés dans le centre des grandes villes scolarisent des élèves dont le milieu social est plus souvent aisé que la moyenne. Ces collèges et lycées « bourgeois » ou « chics » ne peuvent être assimilés à des établissements « ségrégués ». Ils rassemblent, certes, des élèves très proches par leurs caractéristiques sociales, sans que l’on puisse sérieusement penser qu’il s’agit de « ghettos ». La notion de ségrégation implique donc des conséquences négatives pour les individus qui sont « cantonnés » à un espace particulier ou, en l’occurrence, dans un ou des établissements particuliers.
L’analyse de la ségrégation scolaire implique donc plusieurs phases. La première est d’établir l’existence d’une inégale répartition des individus en fonction d’un critère ou d’une caractéristique. Il peut s’agir du milieu social, de l’origine migratoire, de la nationalité, ou encore du niveau de revenu des individus. Souvent même, ces critères se conjuguent et se cumulent pour donner un renforcement des « handicaps », ce qui implique un accès restreint à des biens culturels ou de service. Dans le cas qui nous intéresse, il s’agit de biens scolaires qui se mesurent de manière classique par l’accès aux diplômes (le brevet des collèges en fin de troisième par exemple), par les orientations (dans l’enseignement général, professionnel ou encore par une sortie du système) et enfin par des acquis scolaires pour un niveau donné de formation.
Comment et sur quelle base empirique mesurer cette ségrégation ?
Les données empiriques qui servent de base à ce travail sont issues du fichier « scolarité » de l’académie de Bordeaux. Tout élève qui entre dans l’enseignement secondaire reçoit un numéro d’identification qui permet de le « suivre » jusqu’à la fin de sa scolarité secondaire, c’est-à-dire au plus tard jusqu’au baccalauréat. Ce fichier existe dans chaque académie et permet de produire les statistiques nationales du ministère de l’Éducation. L’intérêt d’un tel fichier est son exhaustivité : tous les élèves inscrits au collège pour une année donnée y sont répertoriés. Il est donc possible d’étudier leur répartition dans chaque établissement en fonction de leurs caractéristiques personnelles, sociales et culturelles et ainsi de dresser le bilan de la ségrégation au collège pour une année donnée. Le fichier analysé ici concerne les élèves inscrits au collège dans l’académie de Bordeaux pour l’année scolaire 2000-2001. Cela représente plus de 144 000 élèves répartis dans 333 établissements publics et privés dans les cinq départements de l’académie (Dordogne, Gironde, Lot-et-Garonne, Landes et Pyrénées-Atlantiques). Dans le fichier « scolarité », chaque élève est défini par un ensemble de variables. Celles qui ont été utiles pour l’analyse sont les suivantes : le prénom, l’âge, le sexe, la profession du chef de famille, le nombre d’enfants dans la fratrie, la nationalité, l’établissement, le niveau d’enseignement (sixième, cinquième, quatrième, troisième, SEGPA [9]), la classe (par exemple la sixième « A » du collège « X »), les options choisies, l’établissement fréquenté l’année antérieure, la classe fréquentée l’année antérieure. Ce fichier apporte donc une « photographie » de la répartition des élèves dans un espace particulier, que l’on considère l’ensemble de l’académie, certaines grandes villes, ou encore des secteurs particuliers de celles-ci.
Mesurer l’origine migratoire à partir du prénom des élèves
Le fichier « scolarité » ne permet pas directement de mesurer l’origine culturelle des élèves. Le lieu de naissance et la nationalité des parents n’y sont pas disponibles et la nationalité de l’élève est insuffisante pour appréhender cette dimension. La solution adoptée ici a été de construire un indicateur indirect qui donne une bonne approximation de l’origine culturelle des élèves. Cette mesure indirecte est constituée par le prénom des élèves. On sait que le prénom a une forte charge symbolique d’un point de vue social et culturel, et que son usage varie très fortement d’un milieu social à l’autre (Besnard et Desplanques, 1998). Il est notamment utile de distinguer l’usage des prénoms dans les classes moyennes autochtones, très fortement marqué par des effets de mode et des stratégies de distinction, et l’usage bien différent qu’en font les familles immigrées. Pour ces dernières, le prénom marque en fait autant l’origine culturelle ou nationale que l’appartenance religieuse. Plus simplement, les enfants d’immigrés musulmans portent des prénoms musulmans, qu’ils soient du Maghreb, d’Afrique Noire ou de Turquie [10]. Ce sont les prénoms les plus « fiables » pour notre propos, car ils ne sont pas ou très marginalement utilisés par les classes moyennes autochtones.
Ainsi, au regard de l’objet qui nous intéresse, on peut considérer le prénom comme l’expression de l’origine culturelle de celui qui le porte. Même si les ambiguïtés ne sont pas absentes, le prénom apparaît comme un marqueur lié à la religion et au pays d’origine. Certes, le prénom n’est qu’un « indicateur » de l’origine culturelle. En tant que tel, il ne permet que d’approcher la réalité sans la saisir entièrement et implique donc une marge d’erreur que Paul Lazarsfeld lui-même définissait comme au fondement de toute mesure empirique d’une variable. Pourtant, comme la signature au mariage a pu constituer une mesure du degré d’alphabétisation des Français de l’époque moderne au début du XXe siècle (Furet et Ozouf, 1977), le prénom des élèves donne une bonne approximation de leur origine culturelle dans la mesure où il s’agit de raisonner sur un grand nombre d’observations.
Quelle est la fiabilité du prénom pour mesurer l’origine culturelle, et quelles sont les « erreurs systématiques » qui peuvent se manifester ? Disons d’emblée que certains prénoms sont plus significatifs que d’autres, et que dans certaines situations la correspondance entre l’origine culturelle des individus et celle que laisse supposer leur prénom n’est pas parfaite.
Certains prénoms sont plus « fiables » que d’autres car exclusivement employés par des familles d’origine étrangère. C’est le cas des prénoms musulmans qui ne sont que très marginalement utilisés par les classes moyennes autochtones. Les populations de religion musulmane d’origine du Maghreb et d’Afrique Noire, qui forment un contingent important parmi les familles immigrées en France, donnent à leurs enfants des prénoms musulmans. On peut ainsi être certain que les élèves dont le prénom est « Mohamed », « Malika » ou « Youssef » sont issus de l’immigration. Probablement du Maghreb, peut-être aussi d’Afrique Noire. Les prénoms turcs, eux aussi, sont très spécifiques et très peu employés par les classes moyennes autochtones : « Abidine », « Atila », « Digdem » ou encore « Geyhum » prénomment des enfants issus de l’immigration turque avec une marge d’erreur très faible. Dernier exemple, les prénoms africains. Eux aussi constituent des indicateurs très fiables car très spécifiques aux familles immigrées d’Afrique Noire. On peut citer « Akoua », « Ataouia », « Daouda », « Nafissatou », etc.
Dans d’autres cas, la fiabilité est plus difficile à établir. Le prénom, on l’a dit, est fortement lié à la religion. Notre objectif est de mesurer les facteurs susceptibles de générer de la ségrégation et de la discrimination, plus liée à l’appartenance ethnique que proprement religieuse, car la discrimination est le plus souvent liée à l’apparence physique des individus et notamment leur couleur de peau. Or, un certain nombre de familles d’Afrique Noire sont chrétiennes, et prénomment leurs enfants avec des prénoms chrétiens, identiques à ceux qu’utilisent les familles autochtones. C’est là une première limite de notre indicateur. De même, certaines pratiques en vogue dans les classes moyennes autochtones consistent à choisir le prénom le plus rare et le plus « exotique » possible. Cela n’est pas sans poser quelques problèmes, même si la tendance est récente et concerne donc moins les élèves de notre enquête, pour la plupart nés entre 1985 et 1990.
On voit que l’origine culturelle des prénoms n’exprime pas toujours celle de son porteur, et qu’il existe une marge d’incertitude quant à son utilisation comme mesure de l’origine migratoire des individus. Toutefois, les choix opérés ont toujours été faits de manière à sous-estimer le nombre d’élèves d’origine étrangère. Une liste des prénoms et de leur classement se trouve en annexe. On y trouvera quelques exemples de classification des prénoms en fonction de l’aire géographique concernée.
De l’origine du prénom à l’origine de son porteur
En l’état de la réflexion, on voit se dessiner un certain nombre de résultats. Chaque prénom peut être défini en fonction de l’origine culturelle dont il est issu. L’objectif de ce classement est d’en déduire l’origine culturelle de son porteur, sachant que le lien n’est pas direct et systématique. Certaines précautions ont donc été prises.
Des regroupements ont été opérés en fonction de l’hypothèse d’une ségrégation ethnique dans les établissements scolaires. Nous avons ainsi regroupé dans une même catégorie les prénoms musulmans, turcs et africains. Cela ne signifie aucunement qu’ils relèvent d’une même « culture » ou d’une même « origine », mais que les individus originaires de ces aires culturelles peuvent faire l’objet de pratiques ségrégatives et discriminantes. Toutefois, ce groupe sous-estime les élèves susceptibles d’être l’objet d’une ségrégation ethnique, car il ne prend pas en compte les élèves noirs des territoires et département d’outre-mer, ainsi que les élèves de nationalité française d’origine d’Afrique Noire de confession chrétienne dont les prénoms sont codés « autochtones ».
Un autre groupe est constitué des prénoms codés « Autres allochtones ». Là aussi ce groupe ne présente aucune cohérence « culturelle » (il réunit les prénoms d’Asie Orientale, d’Europe de l’Est, de la péninsule Ibérique, etc.). Mais du point de vue de notre objet, ces élèves sont moins susceptibles de faire l’objet d’une ségrégation. Par ailleurs, cela ne représente qu’un petit nombre d’individus pour chaque origine culturelle concernée.
Enfin, le dernier groupe est constitué par les prénoms autochtones, ou dont l’origine est indécidable. Ce regroupement surestime la proportion des prénoms autochtones. La France étant une terre d’immigration, et depuis fort longtemps, beaucoup de prénoms correspondant aux anciennes vagues migratoires, comme les prénoms italiens et beaucoup de prénoms espagnols, ont été classés dans cette catégorie.
La dernière étape de la définition de l’origine culturelle des élèves a consisté à croiser l’origine des prénoms avec la nationalité des élèves. Par souci de clarté, nous présentons la combinaison de ces deux indicateurs dans le Tableau I.

TABLEAU I.
Origine culturelle des élèves en fonction de la nationalité et de l’origine de leur prénom
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TABLEAU I. – Origine culturelle des élèves en fonction de la nationalité et de l’origine de leur prénom Origine du prénom Nationalité : Maghreb, Autres nationalités Nationalité française Afrique Noire, Turquie étrangères Maghreb, Afrique Noire, Maghreb, Afrique Noire, Cas non rencontré Maghreb, Afrique Noire, Turquie Turquie Turquie Autres allochtones Maghreb, Afrique Noire, Autres allochtones Autres allochtones Turquie Autochtone Maghreb, Afrique Noire, Autres allochtones Autochtones Turquie Lecture : Les élèves d’une nationalité d’un pays du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie, et dont le prénom a été classé « Maghreb, Afrique Noire, Turquie » ont été classés dans l’origine culturelle « Maghreb, Afrique Noire, Turquie ». Ceux dont la nationalité est française et le prénom classé dans « Maghreb, Afrique Noire, Turquie » ont été classés « Maghreb, Afrique Noire, Turquie » pour leur origine culturelle.

Apport de l’indicateur de l’origine culturelle par rapport à la simple nationalité
L’académie de Bordeaux scolarise relativement peu d’élèves de nationalité étrangère. Ils ne représentent que 3,1 % des collégiens, alors que la moyenne en France pour l’année 2000 se situe à 5,1 % [11]. Cette faible proportion d’élèves de nationalité étrangère reflète la position de la région Aquitaine dans la France des migrations. Comparativement à l’axe Lille-Paris-Lyon-Marseille, l’immigration en Aquitaine reste très limitée, pour des raisons à la fois géographiques, historiques et économiques. Si l’on considère la proportion d’élèves de nationalité étrangère dans le secondaire, on observe selon le ministère de l’Éducation (Repères et références statistiques, 2000) une proportion variant de 9,1 % à 13 % en Région parisienne et en Corse, de 6 % à 9 % dans la vallée du Rhône, et entre 3,9 % et 6 % dans le centre de la France. L’ensemble de la façade Atlantique se distingue par une proportion bien plus faible que la moyenne d’élèves de nationalité étrangère (entre 0,8 % et 3,9 %).

TABLEAU II.
Quel est l’apport de la variable « Origine culturelle de l’élève » comparée à la nationalité ?
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TABLEAU II. – Quel est l’apport de la variable « Origine culturelle de l’élève » comparée à la nationalité ? Nationalité Origine culturelle Origine culturelle Origine Ensemble « Afrique, Maghreb, « Autres culturelle Turquie » allochtones » « Autochtone » « Afrique, Maghreb, 2 564 0 0 2 564 Turquie » 1,7 % « Autres étrangers » 0 1 972 0 1 972 1,4 % « Française » 4 285 1 536 134 368 140 189 96,9 % Ensemble 6 849 3 508 134 368 144 725 4,7 % 2,4 % 92,8 % 100 %

Un autre élément de comparaison peut être trouvé dans l’enquête de L.-A. Vallet et J.-P. Caille sur le panel d’élèves entrés en sixième en 1989 (1996, p. 34). Sur les 18 657 élèves de cette enquête, 7,8 % sont de nationalité étrangère. Ce chiffre correspond à plus du double de ce que nous observons pour l’académie de Bordeaux en 2000. La très nette diminution de l’immigration en France explique cet écart : selon le ministère de l’Éducation, 7 % des élèves du secondaire sont de nationalité étrangère en 1985 et 7,5 % en 1990. Mais depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la proportion des élèves étrangers est en constante diminution pour atteindre 5,1 % en 2000. Cette tendance est d’autant plus forte dans l’académie de Bordeaux qu’il ne s’agit pas d’une terre d’immigration.
Quel est le gain de notre codage par rapport à la variable « nationalité » ? La comparaison croisée du classement des élèves en fonction de l’une et l’autre variable (Tableau II) montre qu’en fonction de la seule nationalité, 2 564 élèves sont classés dans la catégorie « Afrique, Maghreb, Turquie ». Ce qui ne représente que 1,7 % des élèves de collège de l’académie de Bordeaux. Si l’on considère notre variable « origine culturelle », on trouve 6849 élèves, soit 4,7 % de l’ensemble. Pour la catégorie « Autres allochtones », l’apport est quantitativement moindre, bien que non négligeable. On passe en effet de 1972 élèves de nationalité « Autres étrangers » (1,4 %), à 3508 selon notre propre variable (2,4 %). De manière symétrique, on passe de 96,9 % d’élèves de nationalité française, à 92,8 % en fonction de notre variable.
Ces chiffres peuvent sembler relativement faibles, et ils le sont si l’on considère la moyenne française. Selon notre décompte, on dénombre toutefois 10 357 élèves allochtones dans l’ensemble de l’académie de Bordeaux. Cela représente 7,1 % des collégiens de l’académie. Le gain par rapport à la variable « nationalité » est donc de 4 % des effectifs. Il reste à savoir comment se répartissent ces élèves, dans quels établissements ils sont inscrits et selon quels principes s’opère cette répartition.
Quelques caractéristiques des élèves en fonction de leur origine culturelle
La comparaison des élèves en fonction de leur origine culturelle montre de fortes disparités, tant du point de vue de l’origine sociale que de la taille de la fratrie et du parcours scolaire. Sans grande surprise, on peut d’ores et déjà avancer que les élèves allochtones sont socialement et scolairement défavorisés. Cette remarque ne vaut toutefois que pour les élèves du « Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie ». Les « Autres allochtones » se rapprochent très fortement, du point de vue de leurs caractéristiques, des élèves autochtones.
Deux profils se détachent donc du Tableau III. Le premier est celui des élèves du « Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie » qui cumulent les handicaps, sociaux et scolaires. Plus des trois quarts (76,5 %) appartiennent à un milieu défavorisé, plus de la moitié sont issus d’une fratrie de quatre enfants et plus (50,5 %) et seulement 48 % sont « en avance » ou « à l’heure » au collège, contre 68 % en moyenne. Ils sont, de plus, sur-représentés dans les SEGPA (7,2 % contre 3,3 % en moyenne), dont la vocation est de scolariser les élèves qui ont de sérieuses difficultés à suivre une scolarité dans la filière « normale » du collège. On trouve ainsi une représentation de ces élèves plus faible que la moyenne à partir de la cinquième : 22,8 % d’entre eux sont en cinquième (contre 24,6 % en moyenne), 22,9 % en quatrième (contre 24,1 % en moyenne) et 20,21 % en troisième (contre 21,5 % en moyenne).
Le deuxième profil est celui des élèves « Autres allochtones » et « Autochtones », dont les caractéristiques sont très proches, tant du point de vue social que scolaire, exception faite du retard scolaire. Les élèves « Autres allochtones » occupent en effet une position médiane entre les élèves du « Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie » et les élèves « Autochtones » : 58,7 % sont en avance ou à l’heure, contre 68 % en moyenne.
Enfin, la scolarisation dans le secteur privé concerne 21 % des élèves « Autres allochtones », 18,3 % des élèves « Autochtones » et seulement 9 % des élèves du « Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie ».

TABLEAU III.
Qui sont les élèves autochtones et allochtones ?
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TABLEAU III. – Qui sont les élèves autochtones et allochtones ? (en pourcentage) Allochtones d’Afrique, Maghreb Autres allochtones Autochtones Ensemble et Turquie Milieu social Très favorisé 6,04 18,59 19,34 18,69 Favorisé 4,34 8,61 15,83 15,11 Moyen 13,16 25,17 31,77 30,73 Défavorisé 76,46 47,63 33,06 35,47 Sexe Garçons 51,76 48,43 50,47 50,48 Filles 48,24 51,57 49,53 49,52 Nombre d’enfants dans la fratrie 1 enfant 11,30 22,74 22,43 21,91 2 enfants 15,73 37,52 44,77 43,21 3 enfants 22,45 24,21 24,22 24,13 4 enfants 22,64 9,58 6,10 6,96 Plus de 4 27,88 5,95 2,47 3,76 Âge scolaire Un an d’avance 1,27 2,59 2,82 2,74 À l’heure 47,07 56,10 66,33 65,17 Retard 1 an 36,22 30,22 25,22 25,86 Retard 2 ans 15,49 11,09 5,63 6,23 Classe Sixième 25,57 26,94 25,49 25,53 Cinquième 22,84 25,00 24,66 24,58 Quatrième 22,92 22,43 24,23 24,12 Troisième 20,21 21,04 21,54 21,47 SEGPA 7,22 3,81 3,1 3,32 Secteur de scolarisation Public 90,96 78,99 81,69 82,06 Privé 9,04 21,01 18,31 17,94

On voit donc se dessiner, au travers de ces quelques indicateurs très généraux, des conditions de vie et de scolarisation très différenciées selon l’origine culturelle des collégiens. Sans grande surprise, il apparaît que les collégiens issus de l’immigration du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie sont socialement et scolairement désavantagés par rapport aux autres. D’un point de vue strictement scolaire, ils ont plus souvent redoublé et sont plus souvent orientés dans les filières les plus dévalorisées du collège (les SEGPA). Cette situation dépend de la combinaison de plusieurs facteurs. D’abord de leur situation migratoire, car certains arrivent en France sans maîtriser la langue française, ce qui occasionne des retards dans les apprentissages. Ensuite leur origine sociale et plus généralement leurs conditions de vie peuvent expliquer ces parcours scolaires chaotiques. Enfin, cela peut aussi être le résultat de leur scolarité à l’école primaire, plus souvent émaillée de redoublement pour les élèves étrangers ou issus de l’immigration [12].
Au-delà d’une description de ces handicaps, la question posée ici est celle de la répartition de ces élèves dans les établissements de l’académie. Peut-on observer une « ségrégation » de ces derniers dans quelques établissements « ghettos » ? Quelle est l’ampleur du phénomène ?
 
La répartition ethnique et sociale des collégiens dans l’académie de Bordeaux
 
 
Les collèges se distinguent très fortement en fonction de leur recrutement social et scolaire. L’un des facteurs de cette différenciation est constitué par le secteur de recrutement des établissements. Sous cet aspect, les collèges sont le reflet sociologique des zones urbaines qui constituent leur « secteur ». On peut ainsi raisonner en termes de description des disparités entre collèges et mesurer leur évolution, en fonction des variables classiques de la sociologie de l’école : l’origine sociale, le retard scolaire des élèves, et éventuellement leur nationalité (Trancart, 1998 ; Roux-Salembien, 1993). Pourtant, il serait naïf de croire à un lien mécanique entre la composition sociale d’un secteur de scolarisation et celle d’un établissement. Que l’on considère le comportement « éclairé » des familles dans le choix d’un collège (Ballion, 1986), ou la possibilité de « choisir » un établissement du secteur privé (Héran, 1996), il est manifeste que les stratégies de choix des familles infléchissent notablement la composition sociale et scolaire des établissements.
On peut donc considérer que la nature de la population scolaire des collèges n’est pas la simple résultante de leur secteur de recrutement. Cette population scolaire a, pour ainsi dire, un « sens », d’abord parce qu’elle reflète une hiérarchie sociale et scolaire, ensuite parce qu’elle oriente les stratégies de choix des acteurs. C’est ainsi que les « bons » collèges se reconnaissent au moins autant à la nature de leur public qu’aux résultats effectifs aux examens nationaux. Les disparités entre établissements ont surtout été étudiées en fonction de l’origine sociale et de l’âge scolaire de leur public. Ces dimensions ne seront pas négligées ici. Toutefois, le raisonnement sera centré sur l’origine culturelle des élèves pour observer d’éventuels effets de ségrégation. Sur les 333 collèges de l’académie de Bordeaux, comment les élèves se répartissent-ils en fonction de cette variable ? Y a-t-il des établissements « ghettos », dans lesquels les élèves allochtones seraient très fortement sur-représentés, alors qu’ils seraient totalement absents, ou presque, dans d’autres ?
GRAPHIQUE I.
Proportion d’élèves allochtones dans les collèges de l’académie de Bordeaux
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Considérons d’abord les élèves allochtones quelle que soit leur origine culturelle. Dans le Graphique I chaque établissement est figuré par une ligne verticale indiquant la proportion d’élèves allochtones. Pour l’ensemble de l’académie, ils représentent 7,1 % des collégiens. Pourtant, si l’on considère leur répartition dans chaque établissement, la dispersion est considérable. L’écart-type est de 7,48 %, c’est-à-dire supérieur à la moyenne. On passe de 44,3 % au collège Paul Froment à Sainte-Livrade-sur-Lot et 44,3 % au collège Jacques Ellul de Bordeaux à 0,3 % au collège Cap de Gascogne à Saint-Sever, voire 0 % au collège privé Saint-Joseph à Navarrenx. Cela signifie que dans certains établissements près d’un élève sur deux est allochtone, alors que dans d’autres, aucun ou presque n’est dans ce cas. Une répartition aussi inégale est impensable en fonction d’autres variables comme l’origine sociale ou le niveau scolaire des élèves.
On peut donner une idée plus précise de ces disparités en étudiant de plus près les établissements qui scolarisent la plus forte proportion d’élèves allochtones. On peut ainsi voir que 10 % des établissements scolarisent à eux seuls 26 % de ces élèves. L’origine culturelle est donc un puissant facteur de différentiation des collèges, même si l’on ne peut préjuger pour l’instant des conséquences scolaires de cette situation. Il ne fait pourtant pas de doute que ces disparités « ethniques » se doublent de disparités sociales. Toujours parmi les mêmes établissements, 48 % des élèves sont de milieu « défavorisé », et 46 % sont en retard d’un an, voire de deux ans.
On assiste donc à un cumul des inégalités entre collèges. Scolariser des élèves allochtones en grand nombre se combine avec un taux important d’élèves en retard et issus de milieu défavorisé. Une comparaison plus systématique (Tableau IV) en donne toute la mesure.

TABLEAU IV.
Comparaison des collèges scolarisant le plus d’élèves allochtones à l’ensemble des collèges de l’académie
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TABLEAU IV. – Comparaison des collèges scolarisant le plus d’élèves allochtones à l’ensemble des collèges de l’académie Dans les 10 % des collèges Dans l’ensemble des collèges qui scolarisent le plus d’élèves de l’académie « Maghreb, Afrique Noire, Turquie » et « Autres allochtones » Milieu social Très favorisé 12,8 18,7 Favorisé 13,3 15,1 Moyen 26,1 30,7 Défavorisé 47,8 35,5 Sexe Garçons 51,5 50,5 Filles 48,5 49,5 Nombre d’enfants dans la fratrie 1 enfant 20,5 21,9 2 enfants 36,2 43,2 3 enfants 23,5 24,1 4 enfants 10,6 7,0 Plus de 4 9,2 3,8 Âge scolaire Un an d’avance 2,7 2,7 À l’heure 51,0 65,2 Retard 1 an 33,5 25,9 Retard 2 ans 12,8 6,2 Classe Sixième 24,6 25,5 Cinquième 23,8 24,6 Quatrième 23,4 24,1 Troisième 21,6 21,5 SEGPA 6,6 3,3 Secteur de scolarisation Public 82,7 82,1 Privé 17,3 17,9

Les collèges les plus ségrégués d’un point de vue ethnique le sont aussi socialement et scolairement. Les élèves de milieux très favorisés et favorisés sont rares dans ces établissements (26 % contre 33,8 % en moyenne) et le retard scolaire y est bien plus fréquent. C’est ainsi que 33,5 % des élèves des collèges les plus ségrégués ont un an de retard (contre 25,9 % en moyenne) et 12,8 % ont deux ans ou plus de retard (contre seulement 6,2 % en moyenne). De même la taille de la fratrie, indicateur des conditions de vie familiales des élèves, égale ou dépasse bien plus souvent les quatre enfants dans les collèges les plus ségrégués que dans l’ensemble de l’académie (19,8 % contre 10,8 % en moyenne). Enfin, un dernier indicateur illustre ce cumul des inégalités sociales et scolaires. La scolarisation en SEGPA est deux fois plus importante dans les établissements les plus ségrégués qu’en moyenne (6,6 % contre 3,3 %). Notons enfin que les établissements du privé ne sont pas absents des 10 % des collèges les plus ségrégués.
Ces disparités entre collèges semblent dessiner des univers scolaires très différents, voire opposés. Les établissements les plus ségrégués constituent un contexte de scolarisation bien plus marqué par les problèmes sociaux et scolaires, si l’on en juge par les caractéristiques de leur public. Ces problèmes sociaux se concentrent pour donner ce que maintes observations ont pu décrire comme des « collèges de banlieue » (Cousin et Felouzis, 2002 ; Lepoutre, 1997), dans lesquels la subjectivité des acteurs est dominée par le sentiment d’être exclu et relégué. Ces établissements ne sont pas obligatoirement éloignés des centres-villes, ou implantés dans des quartiers paupérisés (Villechaise-Dupond, 2000). Ils tirent pourtant leurs caractéristiques de la somme des problèmes sociaux qu’ils doivent gérer, tant du point de vue des élèves que du personnel éducatif. Cette description laisse penser que le contexte scolaire qu’ils définissent n’est pas des plus favorables aux acquisitions, si l’on en croit les travaux anglo-saxons sur le « school-mix » [13]. On sait en effet que rassembler dans une même classe ou a fortiori dans un même établissement les élèves les plus faibles a des conséquences négatives sur les acquisitions scolaires et renforce les inégalités.
Nous avons considéré dans un premier temps les élèves allochtones comme une seule population. Cependant, tous ne se trouvent pas dans des situations identiques. D’abord d’un point de vue économique et social (Tableau III), ensuite du point de vue des discriminations dont ils peuvent faire l’objet. Il est donc important de se centrer sur la répartition dans les établissements des élèves du « Maghreb, Afrique Noire et Turquie ».
Les élèves issus du « Maghreb, Afrique Noire, Turquie » représentent 4,7 % des collégiens de l’académie. Cette proportion est très faible au regard d’autres régions françaises. Mais si l’on considère leur répartition dans les différents établissements aquitains, on observe de très fortes disparités. Comme l’indique la décroissance très rapide des histogrammes du Graphique II, très peu de collèges accueillent une grande proportion d’élèves de cette catégorie. Seulement 10 % des établissements scolarisent 40 % de ces élèves, soit plus de huit fois plus que la moyenne académique ! Ces disparités en fonction de l’origine culturelle donnent à voir une ségrégation bien plus prégnante que pour l’ensemble des étrangers (Graphique I). C’est ainsi que 17 collèges accueillent entre 20 % et 40 % d’élèves du Maghreb, d’Afrique Noire ou de Turquie. Inversement, 81 établissements en scolarisent moins de 1 %. Ces différences dans la composition « ethnique » du public des établissements sont considérables.
GRAPHIQUE II.
Proportion d’élèves du Maghreb, Afrique Noire et Turquie dans les collèges de l’académie de Bordeaux
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On peut s’attacher à donner une mesure plus précise de ce phénomène de concentration en calculant la proportion d’élèves qu’il faudrait changer d’établissement pour une égale répartition en fonction de leur origine culturelle [14]. Soulignons qu’il ne s’agit-là que d’une situation abstraite qui n’est pas obligatoirement définie comme souhaitable. Il s’agit d’une situation de référence permettant de comparer la réalité à une distribution aléatoire en fonction de l’origine culturelle. En effet, dans le cas où les élèves allochtones se distribueraient au hasard, on observerait un taux proche de la moyenne dans chaque collège. L’indice de concentration que nous appellerons C est la somme des écarts entre la proportion d’élèves allochtones dans un établissement et la moyenne observée dans l’ensemble de l’académie, le tout rapporté au nombre total d’établissements.
xi est la proportion de la population considérée dans l’établissement i, et xn la proportion de cette même population dans la moyenne des n établissements. L’indice C de concentration des élèves du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie pour l’académie de Bordeaux est de 4,2. Cela signifie qu’un législateur pour le moins autoritaire, bien qu’animé de bonnes intentions, devrait faire en sorte que 4,2 % des 144 725 collégiens de l’académie changent d’établissement pour que leur répartition en fonction de leur origine culturelle soit strictement égale à la moyenne dans chaque collège. Cela représente plus de 6 000 élèves, c’est-à-dire l’équivalent de plus de 13 collèges de taille moyenne !
Au regard du nombre d’élèves concernés, on voit que le taux de concentration est loin d’être négligeable. Pourtant, ce n’est que dans la comparaison que notre indice prend tout son sens et peut vraiment être interprété. Une première comparaison « interne » consiste à ramener l’indice C à la moyenne de la population allochtone considérée [15].
Comparons ce résultat à celui qui concerne l’ensemble des élèves d’origine étrangère dans l’académie, et non plus seulement ceux d’origine du Maghreb, Afrique Noire et Turquie. Dans ce cas, C est égal à 4,93 pour une moyenne de 7,1 %. Cela donne le rapport suivant :
Cela signifie que la concentration des élèves d’origine du Maghreb, Afrique Noire et Turquie est plus forte que celle de l’ensemble des allochtones. Il faudrait en effet que 89 % d’entre eux changent d’établissement pour être également répartis dans les collèges de l’académie. Pour l’ensemble des allochtones, ils ne seraient que 69 % dans ce cas. On ne peut pour l’instant parler de « ségrégation », dans la mesure où l’on ne sait encore rien sur les conséquences scolaires de cette situation. Toutefois, ce que montre clairement notre indice C est que les collèges sont « ethniquement » typés, et l’on peut s’interroger sur les conséquences de cette situation sur les apprentissages et la subjectivité des acteurs. Les collèges qui scolarisent le plus d’élèves d’origine du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie peuvent apparaître comme des « ghettos » qui favorisent l’identification de chacun en fonction de catégories ethniques (Perroton, 2000).
L’indice S de « spécialisation » pour ces établissements, que l’on calcule en ramenant la proportion d’élèves d’origine considérée à la moyenne de l’académie, est assez parlant de ce point de vue. Les 5 établissements les plus « spécialisés » ont des indices S allant de 8,6 à 6,4. Cela signifie qu’ils accueillent entre 8,6 et 6,4 fois plus d’élèves du Maghreb que la moyenne. De plus, ils rassemblent dans un même lieu des élèves défavorisés scolairement et socialement. Les travaux des sociologues sur les conséquences de l’homogénéité des classes (Duru-Bellat, 2002) ont montré que le contexte d’apprentissage créé par un niveau scolaire faible en moyenne génère des progressions scolaires elles aussi très faibles. En d’autres termes, le niveau moyen des élèves influe sur les acquisitions de chacun, au détriment des plus faibles scolairement. On peut donc d’ores et déjà avancer que cette spécialisation est aussi une ségrégation par le cumul des handicaps qu’elle implique.
Mais avant de s’interroger sur l’accumulation des handicaps sociaux et scolaires dans certains collèges, il est utile de se demander si les taux de concentration varient et de quelle manière, en fonction de la variable considérée. Notre indice C, rapporté à la moyenne de la population, permet une telle comparaison. Nous distinguerons d’abord l’indice C pour les élèves du « Maghreb, Afrique Noire et Turquie », puis celui des « Autres allochtones », celui associé aux élèves de milieu défavorisé, et enfin celui des collégiens dont le retard est égal ou supérieur à deux ans. Parmi ces quatre types d’élèves, peut-on observer des effets de concentration plus ou moins importants ?
TABLEAU V.
Les effets de « concentration » des élèves en fonction de quelques variables
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Le taux de concentration le plus élevé concerne les élèves d’origine du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie. Il faudrait en effet que près de 90 % d’entre eux changent d’établissement pour qu’une répartition égale à la moyenne s’observe dans tous les collèges de l’académie [16]. Cela représente une proportion considérable et montre que la ségrégation n’est pas seulement liée au fait d’être allochtone, mais qu’elle dépend étroitement de l’aire culturelle considérée. Dans la société française, les populations les plus susceptibles de faire l’objet de ségrégation dans l’espace urbain et de discrimination viennent d’Afrique Noire ou du Nord, et de Turquie. Les « Autres allochtones » restent cependant, eux aussi, « à part » avec un taux de 0,62. Comparativement, les indices associés aux élèves défavorisés et en retard sont très faibles. Ils concernent certes une part plus importante de la population scolaire (près de 36 % pour les élèves de milieux défavorisés et 35 % pour les élèves en retard), mais n’indiquent pas de mise à l’écart aussi systématique que pour les élèves issus du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie.
Cette situation nécessite que l’on s’attarde plus longuement sur cette population d’élèves et que l’on étudie plus précisément les établissements où ils sont nettement sur-représentés. Observe-t-on des contrastes plus nets dans la population scolaire de ces collèges comparée à la moyenne de l’académie ?

TABLEAU VI.
Comparaison des collèges scolarisant le plus d’élèves d’origine du « Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie » et de l’ensemble des collèges de l’académie
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TABLEAU VI. – Comparaison des collèges scolarisant le plus d’élèves d’origine du « Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie » et de l’ensemble des collèges de l’académie Dans les 10 % des collèges qui Dans l’ensemble des scolarisent le plus d’élèves collèges de l’académie d’origine « Maghreb, Afrique Noire et Turquie » Milieu social Très favorisé 10,8 18,7 Favorisé 11,7 15,1 Moyen 24,6 30,7 Défavorisé 52,9 35,5 Sexe Garçons 50,0 50,5 Filles 50,0 49,5 Nombre d’enfants dans la fratrie 1 enfant 17,9 21,9 2 enfants 36,1 43,2 3 enfants 23,9 24,1 4 enfants 11,6 7,0 Plus de 4 10,8 3,8 Âge scolaire Un an d’avance 1,8 2,8 À l’heure 52,0 65,2 Retard 1 an 35,1 25,9 Retard 2 ans 11,0 6,2 Classe Sixième 24,2 25,5 Cinquième 23,4 24,6 Quatrième 23,2 24,1 Troisième 21,4 21,5 SEGPA 7,8 3,3 Secteur de scolarisation Public 97,7 82,1 Privé 2,3 17,9

Les 10 % des collèges qui scolarisent le plus d’élèves du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie définissent aussi un public encore plus défavorisé que pour l’ensemble des allochtones. La comparaison entre ces établissements et la moyenne de l’académie ne laisse aucun doute : le cumul des inégalités montre une mise à l’écart de ces élèves dans un contexte social et scolaire très défavorable, tout au moins du point de vue de la nature du public scolarisé.
La sur-représentation d’élèves d’origine du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie dans certains collèges ne peut, à la lecture du Tableau VI, apparaître comme une simple « différence ». La neutralité d’un tel vocable ne convient pas aux résultats présentés. Car c’est bien d’inégalités dont il s’agit lorsque l’on constate que plus de la moitié des élèves sont de milieu défavorisé dans les établissements les plus ségrégués, contre 35 % en moyenne, et que le retard scolaire s’accumule fortement : plus de 35 % accusent un retard d’un an et 11 % de deux ans ou plus, contre 26 % et 6 % en moyenne. De même, la proportion des élèves qui n’accèdent pas véritablement à l’enseignement de niveau collège est particulièrement élevée ici : près de 8 % sont en SEGPA contre 3,3 % en moyenne. Enfin, tous les établissements concernés sont publics, à l’exception d’un seul. La ségrégation au collège ne concerne donc pas n’importe quels élèves allochtones. Elle produit des établissements « ghettos », où la « norme » est de vivre dans des conditions sociales défavorables et d’être en échec scolaire.
En définitive, on voit se dessiner des situations scolaires et sociales très contrastées en fonction du type d’établissement et du public accueilli. Les disparités entre collèges sont connues depuis longtemps, et cela n’a rien d’étonnant d’observer que certains établissements sont plus « pauvres » que d’autres, au sens où ils scolarisent des élèves qui cumulent les handicaps scolaires et sociaux. Pourtant, les quelques statistiques présentées montrent de fortes disparités entre établissements, disparités d’autant plus fortes que l’on considère les élèves d’origine du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie. Ces derniers sont cantonnés dans des proportions considérables dans les établissements les plus défavorisés. Ce résultat est en accord avec d’autres observations, plus qualitatives, qui ont pu montrer les conséquences scolaires et surtout identitaires de cette ségrégation (voir notamment Payet, 1995). Dans un tel contexte, le monde scolaire est de fait très fortement marqué par l’ethnicité qui devient un principe pratique d’identification pour les acteurs, en rupture totale avec les fondements les plus universalistes du collège unique. En effet, la concentration d’élèves allochtones dans un nombre restreint de collèges apparaît aux acteurs comme une relégation scolaire qui renforce la relégation urbaine et sociale dont ils sont l’objet [17]. Se dessine alors l’idée d’une réelle ségrégation de ces enfants de l’immigration, au sens où la plupart ne peuvent quitter ces collèges, comme leurs parents ne peuvent quitter les zones urbaines correspondantes. Au sens aussi où une telle situation semble difficilement conciliable avec un contexte propice aux apprentissages.
 
Les conséquences de la ségrégation sur la réussite scolaire et l’orientation
 
 
Trois questions émergent de ces résultats. La première concerne les mécanismes qui peuvent engendrer cette concentration des enfants de l’immigration dans certains établissements. Est-ce le résultat de la sectorisation (c’est-à-dire de l’obligation de scolariser son enfant dans le collège du secteur urbain dans lequel on habite), ou au contraire celui des contournements de la carte scolaire par les familles des classes moyennes ? Quelle est la part des établissements dans la construction progressive de cette ségrégation des enfants de l’immigration (van Zanten, 2001) ? La deuxième question est celle des conséquences d’une telle situation sur l’expérience de la scolarité, notamment dans la distance croissante qui semble se dessiner entre le discours « officiel » de l’école qui ne reconnaît que des « citoyens » détachés de leur « communauté », et la réalité des collèges les plus ségrégués où l’origine culturelle et l’ethnicité deviennent, par la force des choses, les critères principaux d’identification pour soi et pour autrui (Perroton, 2000). Enfin la troisième question est celle des conséquences de cette ségrégation sur la scolarité des élèves, en termes d’orientation et d’acquisition des connaissances. C’est ce dernier point que nous traiterons dans le cadre de cet article.
Quelles sont les conséquences scolaires de la ségrégation au collège et comment peut-on les mesurer ? Les parcours scolaires des élèves peuvent être mesurés ici en fonction de deux indicateurs. Le premier concerne l’orientation en fin de troisième. Dans quelle mesure cette orientation dépend-elle du contexte créé par une plus ou moins forte ségrégation ethnique dans les établissements ? Le deuxième indicateur est celui des acquisitions scolaires des élèves, que l’on peut mesurer par les notes obtenues aux épreuves du brevet. Ces épreuves ont en effet l’avantage d’être administrées et évaluées de façon uniforme dans l’ensemble de l’académie. Les notes obtenues par les élèves à ces épreuves donnent de ce fait une bonne approximation de leur niveau académique relatif à la fin de leur scolarité au collège.
Pour le premier comme pour le second indicateur de réussite scolaire, il convient de changer d’échelle de raisonnement, et de ne considérer que les élèves de fin de troisième pour l’année scolaire 2000-2001 dans l’académie de Bordeaux. Cela représente 31 067 élèves. Parmi eux, 2 641 présentaient des données absentes et ont donc été éliminés de la base. Cela nous donne en définitive une population de 28 426 élèves qui ont passé le brevet des collèges en 2001 et ont fait l’objet d’une décision d’orientation en fin de troisième.
Les conséquences de la ségrégation sur les acquisitions scolaires
Les acquisitions scolaires sont ici mesurées par les notes obtenues aux épreuves sur table du brevet des collèges. Ces épreuves seront nommées dans ce texte « contrôle ponctuel » par opposition au « contrôle continu » qui entre aussi dans le calcul de la note finale du brevet. Les notes au contrôle ponctuel ne sont pas en elles-mêmes des mesures « objectives » des compétences scolaires des élèves. Elles ne sont utilisées ici que pour leur comparabilité. Les élèves ont tous passé dans la même période les mêmes épreuves corrigées selon des critères semblables. Elles correspondent donc à des épreuves communes et seront utilisées comme telles dans cet article. Il convient en effet de comprendre en quoi ces performances scolaires peuvent être affectées par la ségrégation au collège, pour les élèves allochtones comme pour l’ensemble des collégiens. Une analyse de régression multiple de la note au contrôle ponctuel du brevet montre que les établissements les plus fortement ségrégués sont aussi ceux dans lesquels les élèves ont de moins bonnes performances académiques toutes choses égales par ailleurs [18].

TABLEAU VII.
Trois modèles explicatifs de la note au contrôle ponctuel du brevet des collèges
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TABLEAU VII. – Trois modèles explicatifs de la note au contrôle ponctuel du brevet des collèges (régressions multiples) Modèle 1 Modèle 2 Modèle 3 30,5 % 42,8 % 43 % Constante 10,26 11,02*** 11,07*** Sexe Garçons (réf) - - - Filles 0,4*** 0,31*** 0,31*** Milieu social d’origine Défavorisé (réf) - - - Très favorisé 1,61*** 1,09*** 1,07*** Favorisé 0,80*** 0,48*** 0,47*** Moyen 0,45*** 0,27*** 0,26*** Origine culturelle Autochtone (réf) - - - Maghreb/Turquie/Afrique Noire-0,46*** -0,61*** -0,50*** Autres allochtones ns ns ns Fratrie 1 enfant 0,16*** ns ns 2 enfants 0,19*** 0,17*** 0,16*** 3 enfants 0,14*** 0,13*** 0,12* 4 et plus (réf) - - - Âge scolaire Avance/À l’heure (réf) - - - Retard 1 an-2,35*** -1,56*** -1,56*** Retard 2 ans-3,10*** -2,06*** -2,05*** Vœux Seconde (réf) - - Professionnel-2,2*** -2,19*** Redoublement-2,7*** -2,7*** Pourcentage d’élèves allochtones dans l’établissement < 5 % (réf) - - Entre 5 % et 10 % ns ns Entre 10 %et 20 % ns ns Plus de 20% -0,47*** -0,41*** Note : Ns = non significatif ; * significatif à 0,05 ; ** significatif à 0,01 ; *** significatif à 0,001.

Dans le modèle 1, nous considérons la note au contrôle ponctuel du brevet des collèges en dehors des vœux d’orientation. La part de variance expliquée est alors assez faible (30,5 %) et seuls les établissements ségrégués à plus de 20 % ont un effet significatif sur la note. Dans ce cas, les performances sont inférieures de 0,47 point sur 20, toutes choses égales par ailleurs. Si l’on considère les élèves du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie, on observe des performances inférieures de 0,46 point sur 20 par rapport à la moyenne. Dans ce cas, et selon le principe du cumul des handicaps, les collégiens issus de l’immigration scolarisés dans les établissements les plus ségrégués ont des performances inférieures de 0,93 point sur 20 (0,46 + 0,47) par rapport aux autres élèves scolarisés dans des établissements moins ségrégués. Or, sachant que l’effet des autres variables est neutralisé (sexe, âge, origine sociale, importance de la fratrie), ce handicap de 0,93 point sur 20 est considérable.
Le modèle 2 considère les vœux d’orientation sans la variable « établissement ». Dans ce cas la part de variance expliquée augmente de façon significative (elle passe à 42,8 %), et les variables du milieu social et de l’âge scolaire ont un poids plus faible dans l’explication de la note. Cela signifie qu’une part de l’influence de ces variables est médiatisée par les stratégies d’orientation des élèves, ou tout au moins qu’il existe une relation forte entre les vœux exprimés et les performances scolaires au collège. Inversement le coefficient associé aux élèves du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie passe de – 0,46 à – 0,61. À vœux identiques, ces élèves ont des notes plus faibles en moyenne de 0,61 point sur 20 par rapport aux autres.
Enfin le modèle 3 totalise l’ensemble des variables des deux premiers modèles. Dans ce cas, le gain de variance expliquée par rapport au modèle 2 est faible (43 % contre 42,8 %), mais cela ne signifie pas que les résultats soient sans importance. D’abord le coefficient de régression partiel attaché aux établissements les plus ségrégués reste très significatif (– 0,41, significatif à 0,001). Ensuite les moindres performances des élèves d’origine du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie persistent, même si le coefficient de régression est légèrement plus faible puisqu’il passe de – 0,61 à – 0,50. Cela signifie qu’une part de ces moindres performances, toutes choses égales par ailleurs, est à mettre à l’actif de la ségrégation dans les collèges où ils sont scolarisés.
Quel que soit le modèle présenté, les élèves d’origine du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie ont de moins bons résultats que les autres, et cela n’est pas massivement lié à la ségrégation. Lorsque l’on considère l’ensemble des caractéristiques personnelles et des vœux des élèves de troisième, le taux de ségrégation des collèges ne semble pas avoir un fort pouvoir explicatif des performances scolaires, comme en témoigne le faible gain en termes de variance expliquée entre les modèles 2 et 3. Mais un point reste important : les élèves scolarisés dans les établissements fortement ségrégués (plus de 20 % d’élèves allochtones) ont un handicap scolaire que l’on peut évaluer à 0,4 point sur 20 en moyenne, et ceci quel que soit leur origine culturelle et les autres caractéristiques. La ségrégation au collège a donc bien des conséquences négatives sur les performances toutes choses égales par ailleurs, et ceci dans les cas les plus extrêmes.
Les conséquences de la ségrégation sur l’orientation en fin de troisième
L’orientation en fin de troisième ne dépend pas exclusivement du niveau académique des élèves. Comme l’ont montré les travaux de Marie Duru-Bellat et Alain Mingat (1993), d’autres facteurs interviennent comme les vœux d’orientation formulés par les élèves et leur famille, ainsi que la politique d’orientation des établissements et les normes d’évaluation qui y prévalent. En ce sens, l’orientation est un indicateur en congruence avec la note au contrôle ponctuel du brevet, sans pour autant être un indicateur redondant.


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TABLEAU VIII. – L’orientation en classe de seconde en fonction de quelques variables explicatives (regression logistique) Coefficient logistique Significativité Odds ratio Constante-3,638 0001 Sexe Garçons Réf. - Filles 0,391 <.0001 1,479 Milieu social Très favorisé 0,140 0,0412 1,150 Favorisé 0,331 <.0001 1,392 Moyen-0,013 ns Défavorisé (réf) Réf. - Origine culturelle Autochtones Réf. - Maghreb/Turquie/Afrique Noire 0,717 <.0001 2,049 Autres allochtones 0,048 ns Fratrie 1 enfant-0,072 ns 2 enfants 0,145 ns 3 enfants 0,115 ns 4 et plus Réf Âge scolaire Avance/À l’heure Réf. - Retard 1 an-0,710 <.0001 0,491 Retard 2 ans-1,278 <.0001 0,278 Vœux d’orientation Seconde Réf. - Professionnel-5,668 <.0001 0,003 Redoublement-4,895 <.0001 0,007 Pourcentage d’élèves allochtones dans l’établissement < 5 % Réf. - Entre 5 % et 10 % 0,161 0,0025 1,175 Entre 10 % et 20 % 0,157 0,0508 1,171 Plus de 20 % 0,403 0,0001 1,497 Note aux épreuves ponctuelles du brevet 0,496 <.0001 1,644

La régression logistique présentée au Tableau VIII permet de simuler les probabilités de passage en classe de seconde générale ou technologique en fonction des caractéristiques personnelles des élèves, de leurs vœux, du type d’établissement qu’ils fréquentent, et enfin de leur niveau académique mesuré par la note au contrôle ponctuel du brevet des collèges. Parmi ces variables, seule la taille de la fratrie n’est pas significative. Pour le reste, le Tableau VIII montre que l’orientation en fin de troisième ne dépend pas exclusivement du niveau académique des élèves. Même si cette variable est très significative (au seuil <.0001), le sexe, le milieu social, l’âge et bien entendu les vœux d’orientation gardent une pertinence forte pour expliquer l’orientation.
Du point de vue qui nous intéresse ici, c’est-à-dire les conséquences de la ségrégation ethnique, plusieurs résultats importants, et à plus d’un titre contre-intuitifs, ressortent de l’analyse. Nous pourrions les lister en deux points essentiels.
  1. Lorsque l’on considère le niveau académique « réel » des élèves mesuré par leur note au contrôle ponctuel du brevet, l’orientation en fin de troisième est très favorable aux élèves d’origine du Maghreb, d’Afrique Noire et de Turquie. L’odds ratio est pour cette catégorie d’élèves de 2,049. Cela donne 67 % de chances de passer en seconde lorsque ces chances sont de 50 % pour les autres élèves.
  2. Toujours à niveau académique contrôlé, les élèves scolarisés dans les établissements les plus ségrégués ont de plus grandes chances d’être orientés en seconde que les autres. Pour les plus ségrégués, l’odds ratio est de 1,49 (significatif au seuil <.0001). En d’autres termes, pour un élève ayant 10 sur 20 aux épreuves ponctuelles du brevet, et les autres variables étant contrôlées, ses chances de passage en seconde sont de 78 % dans un établissement sans ségrégation, et de 84 % dans un établissement très ségrégué. S’il n’a que 9 sur 20 de moyenne, l’écart est encore plus important : le premier aura 68,5 % de chances de passer en seconde, contre 76 % pour le second.
Comment interpréter ces résultats ?
En définitive, les conséquences de la ségrégation dans les collèges ne se dessinent pas comme l’on pouvait s’y attendre a priori. Elle a des effets négatifs sur le niveau de performance scolaire et en même temps des effets très positifs sur l’orientation en seconde. Ainsi, en plus d’être contre-intuitifs, ces résultats semblent contradictoires, tout au moins si l’on admet que le passage en seconde se fonde sur des critères académiques partagés par toute la communauté éducative, quel que soit l’établissement concerné. Pourtant, à y regarder de plus près, on peut définir les conditions qui produisent cette contradiction et ainsi montrer que celle-ci n’est qu’apparente. Notre réflexion s’appuiera sur trois points. Le premier concerne la relation entre le « toutes choses égales par ailleurs » et la réalité « brute » des établissements. Le second point porte sur les conditions pédagogiques qui peuvent simultanément être défavorables aux apprentissages et favorables aux orientations. Enfin nous aborderons une réflexion sur les parcours à plus long terme des élèves après la seconde.
1) Rappelons brièvement que, dans la réalité, les choses ne sont pas égales par ailleurs et que cela a des conséquences sur le contexte d’apprentissage et d’orientation des élèves. Les collèges les plus ségrégués scolarisent les élèves les plus faibles et cumulant handicaps scolaires et sociaux. Les taux de passage « bruts » en seconde y sont donc bien plus faibles qu’en moyenne, et les taux de réussite au brevet des collèges restent très en deçà des moyennes académiques dans ces établissements. L’usage de la régression logistique nous apprend que si les élèves de ces établissements avaient les mêmes performances scolaires que les autres, leur passage en seconde serait bien plus fréquent. Ce résultat est de première importance, mais il peut être affiné en ajoutant que la moyenne au contrôle ponctuel du brevet est de 10,58 sur 20 dans les collèges les moins ségrégués, et de 9,3 sur 20 dans les plus ségrégués. En d’autres termes les élèves de ces établissements n’ont pas le même niveau académique et cela a des conséquences très fortes sur le contexte pédagogique, les manières d’enseigner, les attentes et les critères d’évaluation des enseignants. Le contexte perçu par les acteurs (enseignants comme élèves) est donc très différent, voire opposé, de ce qui ressort des analyses « toutes choses égales ». On peut illustrer ce point en comparant la moyenne des notes obtenues par les élèves au contrôle continu du brevet à celle obtenue au contrôle ponctuel [19].

TABLEAU IX.
Comparaison des notes au contrôle continu et au contrôle ponctuel du brevet en fonction du taux de ségrégation des établissements
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TABLEAU IX. – Comparaison des notes au contrôle continu et au contrôle ponctuel du brevet en fonction du taux de ségrégation des établissements Élèves à l’heure Élèves 1 an de retard Élèves 2 ans de retard Pourcentage d’élèves Contrôle Contrôle Contrôle Contrôle Contrôle Contrôle allochtones dans continu ponctuel continu ponctuel continu ponctuel l’établissement < 5 % 13,03 11,32 10,88 8,74 10,30 7,85 Entre 5 % et 10 % 12,96 11,21 10,82 8,69 10,43 7,87 Entre 10 % et 20 % 13,04 11,18 10,67 8,37 10,39 7,76 Plus de 20 % 12,95 10,44 10,95 8,05 10,37 6,96

Les notes moyennes au contrôle continu ne varient quasiment pas en fonction du type d’établissement. Les élèves à l’heure « valent » aux environs de 13 sur 20 au contrôle continu (entre 12,95 et 13,04 sur 20), alors qu’au contrôle ponctuel, les résultats baissent régulièrement en fonction du type d’établissement (de 11,32 à 10,44 sur 20). Le phénomène est comparable pour les élèves en retard de un et deux ans. Les notes moyennes attribuées par les enseignants à leurs élèves sont remarquablement stables, alors que les résultats au brevet varient très fortement. Il y a donc un décrochage entre le niveau « réel » des élèves et leur niveau « perçu » par les enseignants en fonction du niveau académique général dans les classes et les établissements. Les « normes d’évaluation », mais aussi les normes d’exigence, sont donc étroitement dépendantes du contexte pédagogique et social.
2) Ce premier point nous conduit à notre deuxième réflexion. Le fait que les élèves apprennent moins et passent plus souvent en seconde dans les établissements les plus ségrégués est en fait le résultat d’un seul et même phénomène, celui du « school mix » (Thrupp, 1995). Dans les établissements les plus ségrégués, où les élèves sont en moyenne les plus faibles, s’opère un double processus :
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