2003
Revue française de sociologie
Engagement et mobilisation de parents autour de l’école
Les actions pour le maintien en ZEP d’écoles parisiennes [*]
Yves Dutercq
Groupes d’Études Sociologiques – INRP 29, rue d’Ulm – 75005 Paris
Claudette Lafaye
Groupe de Sociologie Politique et Morale – EHESS-CNRS 10, rue Monsieur le Prince – 75006 Paris
L’étude d’un conflit centré sur le maintien d’écoles élémentaires dans le dispositif de
zone d’éducation prioritaire (ZEP) permet de clarifier les figures de montée en généralité
dans les engagements et les mobilisations autour de l’école. La mobilisation que nous avons
analysée en nous fondant sur les récits rétrospectifs de ses différents protagonistes montre la
possibilité pour des mouvements locaux de s’articuler à des revendications non particularistes, sans toutefois oublier les motifs initiaux d’insatisfaction. Cet accès à une cause argumentée, au-delà du travail de médiatisation du mouvement, lui a donné sa consistance
interne. En effet, à partir d’un ancrage localisé, ces formes d’action ont fait émerger des
questions d’intérêt général que nous présentons et discutons. La clôture de la controverse
montre cependant que si l’administration accède à la satisfaction de la revendication initiale
des parents, elle méconnaît sa légitimité.
The study of a conflict centered on whether to keep primary schools in the ZEP programme,
gives some clear figures illustrating the more general nature of commitment and mobilization on
school matters. Mobilization, which was analyzed from retrospective accounts of its various
protagonists, shows how it is possible for local movements to take part in non-specific claims,
without however forgetting the initial reasons for dissatisfaction. This means of access with a
justified cause reaching beyond the mediatization of the movement, has given it an inner strength.
In fact, these types of action, coming from a local base, have brought into light questions of
general interest that are presented and discussed. However, the closing of debate shows that
although administration meets the parents’ initial claim with satisfaction, it refuses to recognize
its legitimacy.
Die Untersuchung eines Konflikts zum Erhalt von Grundschulen im Rahmen der sog. « zone
d’éducation prioritaire » (ZEP) (Vorrangiges Erziehungsgebiet) ist dazu geeignet, die Verallgemeinerungsprozesse in Engagement und Mobilisierung zu Schulfragen zu klären. Die Mobilisierung, die wir anhand retrospektiver Berichte ihrer verschiedenen Protagonisten untersucht haben,
zeigt, daß lokale Bewegungen sich in nicht-partikularistische Forderungen einfügen können, ohne
jedoch die ursprünglichen Unzufriedenheitsgründe zu vergessen. Über die Mediatisierungsarbeit
dieser Bewegung hinaus gab ihr die Aufnahme von argumentierten Forderungen ihre interne
Konsistenz. Aus einer ursprünglich lokalen Verankerung heraus haben diese Aktionsformen in
der Tat allgemeingültige Fragen aufgeworfen, die wir vorstellen und diskutieren. Der Abschluß
der Kontroverse zeigt jedoch, daß die Schulverwaltung, selbst wenn sie die ursprüngliche Forderung der Eltern befriedigt, die Legitimität dieser Forderung verkennt.
El estudio de un conflicto centrado sobre el mantenimiento de escuelas elementales en el
dispositivo de zona de educación prioritaria (ZEP) en su generalidad permite aclarar los ejemplos
de incremento en los compromisos y las movilizaciones en torno a la escuela. Basándonos sobre
los relatos retrospectivos de sus diferentes protagonistas la movilización que nosotros hemos
analizado muestra la posibilidad para los movimientos locales de articularse a las reivindicaciones no particularistas, sin olvidar por ello los motivos iniciales insatisfacción. Este acceso a
una causa argumentada, mas allá de un trabajo de mediatización del movimiento, le ha dado su
consistencia interna. En efecto partiendo de un anclaje localizado, esas formas de acción han
hecho aparecer las preguntas de interés general que nosotros presentamos y discutimos. La
conclusión de la controversia muestra que si la administración accede a la satisfacción de la
reivindicación inicial de los padres, sin embargo desconoce su legitimidad.
Si les relations entre l’école et ses usagers ont déjà fait l’objet d’investigations nombreuses, qu’il s’agisse de l’histoire des fédérations de parents
d’élèves et de leurs difficultés à constituer une cause (Barthélémy, 1995 ;
Dutercq, 1995,1998) ou des formes récentes de consumérisme scolaire
(Ballion, 1982 ; Ashworth, 1991 ; Derouet, 1991 ; Dutercq, 1993), les mobilisations locales de parents ont été quelque peu délaissées. Les rares travaux
existant concernent pour l’essentiel le niveau de l’enseignement secondaire
(Masson, 1997), sans doute parce que les inquiétudes des parents demeurent
majoritairement focalisées sur le collège (qu’il s’agisse de violences, d’incivilités, de niveau des élèves ou de moyens disponibles) et sur le lycée (lieu
privilégié des stratégies familiales notamment en matière d’orientation des
jeunes). Cependant les préoccupations commencent aujourd’hui à se déplacer
au point que des mouvements protestataires significatifs concernent de plus
en plus, quoique de façon moins exacerbée, l’école élémentaire (Dubet, 1997 ;
Les dossiers d’Éducation et formations, 1998). Ces mobilisations de parents
sont fréquemment soupçonnées de défendre des intérêts égoïstes ou des avantages acquis. Or non seulement ce soupçon ne permet pas de comprendre les
ressorts de ce type d’action collective, mais il occulte les revendications de
justice et les éventuelles formes de généralisation qui s’y manifestent.
La perspective initiée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991), et
prolongée dans le domaine de l’école par Jean-Louis Derouet (1992), a mis
l’accent sur la dynamique de la critique qui fonde le régime de la justification.
Ce régime éclaire les conditions d’expression publique d’un sens ordinaire du
juste et de l’injuste, à travers un processus de « montée en généralité », visant
un bien commun. L’originalité de l’approche tient à l’identification d’une
pluralité de sens ordinaire du juste et, par conséquent, de principes de justification susceptibles de se confronter dans un même univers. Des travaux empiriques en ont montré le caractère heuristique (Boltanski et Thévenot, 1989 ;
Lafaye, 1990). Le processus de montée en généralité constitue cependant une
condition d’accomplissement du régime de la justification qui mérite une
interrogation renouvelée. Qu’en est-il lorsque la plainte ou la revendication
sont indissociables d’un ancrage dans la proximité ? Ce dernier s’efface-t-il
progressivement dans le travail de généralisation nécessaire à ce que la revendication soit acceptable dans l’espace public ou, à l’inverse, parvient-il à se
maintenir et sous quelle forme ? Les revendications centrées sur le maintien
d’écoles élémentaires au sein du dispositif de zone d’éducation prioritaire
(ZEP), parce qu’elles témoignent d’un ancrage dans un espace de proximité
tout en cristallisant des revendications de justice, constituent un terrain privilégié pour tenter d’élucider le paradoxe des mobilisations de proximité.
Depuis le début des années quatre-vingt, en effet, existe en France un
dispositif qui permet l’attribution de davantage de moyens aux écoles situées
dans un quartier défavorisé, dit pour cette raison « zone d’éducation prioritaire » ou ZEP. Le nombre d’écoles ainsi mieux dotées a été limité, ce qui
conduit les autorités de l’Éducation nationale à procéder à des ajustements, en
fonction des évolutions repérées : de nouvelles écoles entrent dans le dispositif tandis que d’autres en sont retirées. Notre recherche s’est intéressée à un
groupe scolaire situé dans un quartier de l’Est parisien, constitué respectivement de deux écoles maternelles de 5 et 10 classes et de deux écoles élémentaires de 8 et 13 classes
[1]. Les élèves concernés sont issus de populations
socialement diverses, comme peut l’être lui-même ce quartier, habité à la fois
par les milieux populaires (souvent d’origine étrangère) et par les classes
moyennes (essentiellement intellectuelles). Le classement en ZEP a été
obtenu pour les maternelles à la fin des années quatre-vingt, tandis que les
écoles élémentaires n’ont posé leur candidature, sous la forme de vœux
réitérés des conseils d’école, que plusieurs années plus tard pour obtenir finalement de l’académie et de la Ville de Paris un statut d’assimilé se traduisant
par des moyens pédagogiques identiques à ceux des ZEP. Or, durant
l’automne 1998, alors qu’une importante opération de révision des classements est en cours, il est fortement question que le groupe scolaire soit
ramené au lot commun à la rentrée suivante. Cet article est centré sur la
contestation que ce projet a déclenchée chez les parents.
À partir d’une enquête empirique (voir encadré) portant sur ce mouvement
clairement délimité, nous examinons les modes d’engagement et de mobilisation des parents autour de l’école primaire, en prêtant une attention particulière aux relations établies à cette occasion avec l’ensemble des autres acteurs
parties prenantes. L’analyse d’une intense mobilisation autour d’un groupe
scolaire spécifique vise à mieux cerner les formes d’action collective qui
prennent appui sur des ancrages locaux et des engagements de proximité. En
effet, les transformations récentes de l’action publique et le mouvement de
relocalisation qui affecte, depuis près de vingt ans, les politiques publiques
s’accompagnent de l’émergence de nouvelles figures d’action collective articulées sur des territoires restreints et manifestant de la méfiance vis-à-vis des
appareils institués et des formes d’action classiques (Chauvière et Godbout,
1992 ; Warin, 1997 ; Jeannot, 1998 ; Ion, 1999 ; Thévenot, 1999). Ces modes
d’action, particulièrement visibles dans des domaines comme l’environnement ou l’aménagement urbain (Lolive, 1999 ; Céfaï et Lafaye, 2001),
concernent également l’école (Dutercq, 2000) quoique sous des formes spécifiques que cet article se propose de cerner.
L’enquête s’est déroulée entre novembre 1999 et décembre 2000, soit plus d’une année
après la mobilisation concernée. D’une part, a été réalisée une série d’entretiens semi-directifs
auprès des principaux acteurs engagés dans cette mobilisation (membres des deux associations de parents d’élèves présentes sur le groupe scolaire, directeurs d’écoles et enseignants,
inspecteur de l’Éducation nationale) complétée par des entretiens auprès de deux autres inspecteurs de l’Éducation nationale confrontés à des mobilisations similaires au sein de leur circonscription et par plusieurs discussions informelles avec des représentants de l’instance
départementale de la FCPE. D’autre part, ont été collectées les traces documentaires produites
à l’occasion de cette mobilisation (tracts, comptes rendus de réunions, bulletins des associations de parents d’élèves, articles de presse). À la différence de l’observation directe qui suit
le déroulement d’une mobilisation dans son élaboration même et ses éventuels tâtonnements,
les récits recueillis a posteriori tendent davantage à se présenter comme des intrigues narratives qui intègrent, dans une histoire cohérente, des événements multiples et dispersés (Ricoeur,
1983). Ce qui pourrait apparaître comme un biais méthodologique présente cependant l’intérêt
de mettre d’emblée l’accent sur les éléments saillants, ceux dont les acteurs ont gardé la mémoire parce qu’ils ont structuré la mobilisation étudiée mais aussi parce qu’ils participent à la
configuration du présent et sont, par conséquent, susceptibles de réemplois dans de nouveaux
contextes (Lepetit, 1995 ; Corcuff et Sanier, 2000). Les récits ainsi recueillis, parce qu’ils
sont, en partie, épurés des incertitudes liées à l’action, se prêtent tout particulièrement à
l’identification d’une grammaire de l’action revendicative (Trom, 2001) comme de la justice
scolaire.
L’investissement local et la proximité comme lieux pertinents de l’action
Deux associations de parents d’élèves sont directement impliquées dans la
controverse étudiée : un conseil local de la Fédération nationale des conseils
de parents d’élèves (FCPE) et l’Amicale, une association construite sur le
modèle du regroupement de proximité qui n’est affiliée à aucune fédération.
L’Amicale comme le conseil local de la FCPE rassemblent leurs adhérents au
niveau du groupe scolaire. Les deux associations en présence affichent plus de
similarités que de différences : profils semblables des représentants élus et
des adhérents (recrutés majoritairement parmi les couches sociales moyennes
intellectuelles), valeurs identiques (laïcité, gratuité, solidarité), discours et
façons de concevoir l’engagement qui se font écho. D’ailleurs, il n’est pas
rare que des membres de l’Amicale aient été adhérents de la FCPE, dans une
autre école, ou rejoignent celle-ci lorsque leurs enfants entrent dans le secondaire.
L’orientation des deux associations traduit, en effet, une conception de
l’engagement, et plus généralement de l’action politique, empreinte de
défiance à l’égard des grands appareils organisés, directement articulés sur le
débat politique national (partis, syndicats, grandes fédérations associatives).
La FCPE fait ainsi l’objet d’un ensemble de critiques qui émane tant des
animateurs de l’Amicale que de ceux de son conseil local. Contrairement à la
dichotomie couramment observée dans des situations similaires, la tension
entre un bien commun local (restriction de l’horizon du débat scolaire aux
murs de l’école fréquentée par ses propres enfants) et un bien commun attentif
à des exigences plus vastes ne constitue pas une ligne de partage entre les
deux associations de parents d’élèves en présence. Les propos tenus par leurs
animateurs respectifs attestent de l’importance d’un investissement ancré dans
une expérience localisée. Est-ce à dire que cet investissement se limite aux
murs de l’école ou du groupe scolaire ? Nous voudrions montrer que cette
mobilisation de parents témoigne d’un accès revendiqué à la généralisation à
partir d’une expérience localisée et aspire à interroger le bien-fondé d’une
politique publique nationale à partir de sa mise en œuvre sur un territoire
restreint.
Une fédération nationale trop peu à l’écoute de ses conseils locaux ?
Un des animateurs de l’Amicale, bien qu’il se dise politiquement proche de
la FCPE – sa compagne en est adhérente au collège – critique l’insuffisante
prise en compte des conseils locaux par les instances départementales et
nationales de la FCPE : « J’avais des échos qui m’ont fait réfléchir sur le
fonctionnement de la FCPE, sur son fonctionnement interne en tant qu’association. […] Ils semblaient assez bureaucratiques, ne prenant pas en compte
ce qui se passe dans les conseils locaux. » Les raisons énoncées suggèrent que
la vie démocratique est étrangère aux grandes structures et ne se réalise pleinement qu’au sein d’une petite structure agissant sur un territoire circonscrit
[2]. La critique du déficit démocratique est présentée comme étant au
fondement de la création de l’Amicale, née d’une scission du conseil local
FCPE une dizaine d’années auparavant. Deux motifs sont pointés, qui se
renforcent l’un l’autre : le rejet de l’instrumentalisation politique (la FCPE
comme élément du réseau des partis politiques de gauche et, plus spécifiquement, du Parti socialiste) et la difficulté de déploiement des actions locales
perçues comme fréquemment bridées par les instances fédérales.
La critique de l’insuffisante prise en compte des conseils locaux est également présente, quoique sous une forme sensiblement différente, dans les
entretiens réalisés avec des membres du conseil local de la FCPE. En effet,
c’est notamment au moment de la mobilisation en faveur du maintien en ZEP
qu’ils font l’expérience plus ou moins aiguë d’un désajustement entre le
combat qu’ils engagent au niveau local et la position des instances supérieures
de la FCPE. Si certains membres du conseil local FCPE font d’emblée état
d’une « grosse divergence d’appréciation » quant au bien-fondé du redécoupage de la carte des ZEP parisiennes, d’autres sont davantage sensibles au
déficit de relations entre les conseils locaux et les instances départementales.
« La FCPE au niveau de Paris a sans doute négocié les choses avec l’Éducation nationale, le seul problème, c’est que ça n’est strictement pas redescendu
[…] C’est le type même d’un fonctionnement non démocratique : on va négocier et les gens qui sont les mandants n’étaient même pas au courant qu’ils
avaient négocié quoi que ce soit. »
La critique porte explicitement sur le fonctionnement de la structure FCPE
et nullement sur ce qui a été négocié puisque cet adhérent de base manifeste,
par ailleurs, son accord avec les positions départementale et fédérale et fait
état de ses réserves personnelles sur l’action engagée au moment de son
impulsion. Ce qui est dénoncé réside dans le fait que les instances supérieures
négocient sans consulter préalablement leur base, ne rendent pas compte du
résultat de ces négociations et, de surcroît, lorsque la mobilisation est lancée,
omettent d’expliciter le bien-fondé de leur position, rendant tout débat contradictoire impossible.
Engagés dans l’action en faveur du maintien en ZEP de leurs écoles, les
membres du conseil local FCPE font alors l’expérience directe de l’absence
de soutien des instances départementale et fédérale, évoqué dans le récit
fondateur de la création de l’Amicale. Cette absence de soutien se traduit de
façon concrète par un refus d’appui logistique, de relais d’informations et de
coordination, éléments qui font habituellement la supériorité des grandes
organisations fédérales lorsqu’il s’agit de mener une action collective. Ce
déficit et le désaccord qui le motive sont découverts dans le déroulement
même de l’action et éprouvés au fur et à mesure des attentes déçues. La conséquence en est une dramatisation des relations entre les conseils locaux et
l’instance départementale : « On a essayé de faire que la FCPE joue un peu un
rôle de coordination ; on s’est aperçu qu’elle freinait par tous les moyens. »
La mobilisation se constitue alors en dehors de l’aide des grandes fédérations
nationales de parents d’élèves et les conseils locaux de la FCPE engagés dans
cette controverse sont conduits à former une coordination des écoles concernées avec les groupements locaux de parents.
Cette expérience de l’isolement, vécue par les adhérents du conseil local de
la FCPE, témoigne des difficultés à parler d’une même voix qui caractérisent
les fédérations de parents d’élèves, tiraillés entre les mots d’ordre très généraux de leur « centrale » et les attentes plus pragmatiques de leurs adhérents
(Dutercq, 2001). Le responsable du conseil local évoque un fonctionnement
clivé : « La plupart des parents d’élèves sont investis sur leur école et ne
revendiquent pas, ne cherchent pas à s’investir dans la constitution d’une
fédération de parents d’élèves. Comme souvent dans ce genre de cas, ceux qui
se retrouvent en situation de [s’investir dans une fédération] sont plutôt des
gens qui ont un projet politique. » C’est ce que confirme à sa manière un autre
membre du conseil local : « Comment les représentants sont élus, comment ils
y arrivent… Je n’en sais absolument rien. J’en ai aucune idée et je m’en fous à
la limite… Je n’ai pas le temps : on est parent à plein temps, mais on n’est pas
représentant de parents d’élèves à temps plein. » La plupart des adhérents de
la FCPE tendent, à l’instar de cet interviewé, à se désinvestir du fonctionnement départemental et fédéral, au profit d’un investissement exclusif au sein
du conseil local, ce qui rapproche leur engagement de celui des adhérents des
groupements locaux de parents. L’orientation locale de l’engagement des
parents d’élèves signifie-t-elle, pour autant, que leur champ d’intervention est
borné aux murs de l’école ?
Une clôture à géométrie variable du champ pertinent d’intervention
Les propos des membres de l’Amicale interrogés attestent de l’existence de
conceptions différentes du champ d’intervention pertinent. D’une part,
l’Amicale s’autodésigne explicitement comme une association locale dont le
champ d’intervention tend à se clôturer pour chaque adhérent sur l’école,
voire le groupe scolaire fréquenté par son enfant. L’école est conçue comme
le lieu à la fois pertinent et souhaitable de ce qui peut être décidé et mis en
œuvre à propos de la scolarité de son enfant : « L’idée c’est que c’est des
parents qui ont envie de s’investir dans la scolarité, les décisions se prennent
là et pas ailleurs et que les choses se font en fonction de la réalité de cette
école, qu’on est pas forcément obligé de se positionner systématiquement sur
tout et tout le temps quand on ne se sent pas concerné. » D’autre part, à cette
conception d’un groupement de parents d’élèves préoccupés des seules questions scolaires se superpose une autre conception orientée sur la vie de quartier, conception qui motive l’adhésion à l’Amicale de ce parent d’élèves :
« C’était une association locale qui était d’abord une association de quartier
qui avait aussi une action sur la vie du quartier, ça m’intéressait […] Les associations de parents d’élèves, ici en tout cas, je ne sais pas ailleurs, c’est un
bon moyen à la fois d’être au courant de ce qui se passe dans le quartier et
puis d’avoir l’occasion de s’investir, de participer à des choses. » La présidente de l’Amicale développe une conception identique : « J’ai choisi d’entrer
à l’Amicale parce que c’est une association de quartier ; moi, ce qui m’intéressait, c’était de connaître des gens du quartier, de défendre des idées dans
mon quartier sachant qu’il y a des limites à être dans une association de quartier et pas dans une association nationale. » Élargi au quartier, le champ pertinent d’intervention de l’Amicale peut s’ouvrir à d’autres questions que
seulement scolaires. Militer à l’Amicale, c’est participer à un engagement de
proximité qui trouve divers lieux d’exercice (association de quartier, conseil
de quartier, etc.) et resituer un investissement spécifique dans un engagement
élargi à d’autres préoccupations que strictement scolaires.
Les adhérents du conseil local de la FCPE, s’ils y ont adhéré parce qu’ils se
sentent souvent proches de ses grandes orientations politiques, notamment sur
la laïcité, et s’ils ont plus souvent qu’au sein de l’Amicale un passé ou un
présent militant
[3], tendent également à articuler leur participation à une
association de parents à un engagement par rapport à la vie du quartier et non
pas uniquement à l’école. Tous mentionnent leur investissement dans des
associations de quartier ou dans le conseil de quartier. Le conseil local de la
FCPE a d’ailleurs revendiqué très tôt son engagement dans cette instance
participative, instituée dans l’arrondissement dès 1995, au prétexte que
l’école est directement concernée par les mutations de son environnement.
C’est ainsi que l’évolution urbaine du quartier est une préoccupation constante pour les représentants du conseil local de la FCPE : « Je suis préoccupée
quand même par les problèmes d’urbanisme du quartier […] C’est-à-dire
qu’on construit à tour de bras dans le quartier sans construire d’équipements,
sans tenir compte des problèmes sociaux qui sont, pour moi, très liés à l’urbanisme. » Ils ont attiré, à plusieurs reprises, l’attention de la mairie et de
l’inspecteur de l’Éducation nationale sur les projets d’urbanisation du quartier
et leurs répercussions sur les effectifs scolaires.
Les militants des deux associations expriment une rhétorique de l’engagement présentant de grandes similitudes. Cet investissement sur le quartier,
commun au conseil local de la FCPE et à l’Amicale, suggère une autre
manière de généraliser. À côté de la verticalité, qui passe par une spécialisation des domaines d’intervention (les fédérations de parents ne s’occupent que
de l’école) mais les traite à l’aide de réseaux longs, l’horizontalité, incarnée
par l’investissement élargi de l’école au quartier, vise à étendre, à diversifier
les domaines d’intervention et à construire plutôt des réseaux courts mais
denses. Cette seconde manière de généraliser implique la déspécialisation.
Elle n’est pas le propre des seuls regroupements locaux de parents d’élèves
puisque, sur le terrain étudié, elle concerne tout autant les adhérents du
conseil local de la FCPE, impuissants à rendre opérants leurs réseaux longs.
Cependant, dans la mobilisation étudiée, émerge également une troisième
manière de généraliser qui consiste à faire d’un cas un exemple (Desrosières,
1989,1993a, 1993b ; Céfaï et Lafaye, 2001). L’ancrage dans la situation localisée permet de poser à la politique engagée, en prenant appui sur des
éléments concrets, un ensemble de questions générales. Mais avant cela, il
convient d’examiner sur quel terreau émerge le sentiment d’injustice qui va
constituer l’aiguillon propice au développement de la mobilisation.
L’émergence d’un sentiment d’injustice
La mobilisation étudiée se constitue autour d’un sentiment d’injustice.
D’une part, celui-ci émerge en réaction à une mesure académique. La décision
de retirer le statut ZEP à certaines écoles est perçue comme autoritaire et
imposée d’en haut, incarnation d’une conception substantialiste de l’action
publique (Padioleau, 1993) selon laquelle l’administration est seule dépositaire de l’intérêt général. D’autre part, le sentiment d’injustice embraye sur
des circonstances locales, en l’occurrence une méprise sur l’objet d’une
réunion. C’est sur ce terreau que prend corps la mobilisation dont nous dégagerons une partie du travail argumentatif produit par les acteurs pour faire
valoir l’injustice qui leur est faite. Le cadre d’injustice développé dans et par
ce travail argumentatif favorise la mobilisation collective et contribue à
mouvoir autour d’une cause les personnes qui vont se l’approprier. Au fur et à
mesure que la mobilisation gagne en ampleur, il devient plus identifiable et
plus solide car de mieux en mieux argumenté.
Une conception substantialiste du service public éducatif
La relance de la politique des ZEP s’appuyait, aux dires de l’inspecteur de
l’Éducation nationale interrogé, sur une évaluation qui impliquait un reclassement général opéré à moyens constants des écoles sortant du dispositif pour
permettre à d’autres d’y entrer. L’inspecteur de l’Éducation nationale se situe,
d’emblée, dans une logique d’intérêt général dont les éléments ont été
annoncés publiquement dans le cadre du Pacte de relance des ZEP, même si le
bien-fondé de cette logique échappe à ceux qu’elle lèse individuellement, soit
qu’ils l’admettent mais à condition qu’elle ne s’applique pas à eux, soit qu’ils
refusent l’idée même d’un redéploiement qui ne s’accompagnerait pas simultanément d’un accroissement des moyens. L’analyse du point de vue de
l’inspecteur témoigne d’une conception du juste fondée sur un compromis
civique-industriel, selon lequel l’administration est l’exécutif technique d’une
volonté politique qui la dépasse
[4]. Dans cette conception substantialiste,
l’administration incarne l’intérêt général en raison de sa vision globale des
situations et des problèmes. Elle n’a pas, selon l’inspecteur, d’intérêt propre à
défendre : elle recueille des éléments, elle mesure, elle compare, elle essaie
d’établir des critères de référence, au nom desquels elle répartit : « Alors moi,
effectivement, j’aurais tendance à penser que quand je fais des propositions à
l’inspecteur d’Académie, c’est à partir d’une vision globale. » L’administration (« académique » voire « centrale », l’inspecteur ne fait pas la différence)
travaille donc dans le sens de l’efficacité, mais une efficacité réfléchie,
critériée, en un mot, juste. Gestion rationnelle (apanage de l’administration) et
recherche de l’intérêt commun s’y confondent, même s’il est difficile de le
faire admettre : « Ça me semble exemplaire de la difficulté pour l’administration de l’Éducation nationale et peut-être pour l’administration de l’État dans
son ensemble à faire comprendre qu’un certain nombre de décisions sont
prises dans l’intérêt collectif. » L’administration pêche parfois par défaut de
communication, mais ses projets et décisions sont avant tout animés par une
rationalité qui, si elle peut paraître purement gestionnaire aux yeux de ses
détracteurs, n’est pour l’inspecteur que l’expression de la recherche de
l’intérêt collectif. Du reste cet inspecteur se présente, tout au long de l’entretien, comme le garant, sur sa circonscription, d’une répartition juste des
moyens alloués.
Dans cette perspective, les mobilisations locales sont alors dénoncées
comme la défense d’intérêts de groupe contre l’intérêt général auquel elles
sont aveugles car elles n’ont pas cette vision globale que revendique l’administration. Les mouvements de parents sont décrits par l’inspecteur comme
centrés sur la défense de ceux qui les animent, principalement des représentants des classes moyennes : « Le discours des parents du groupe scolaire est
certainement plus près au fond du sentiment des couches moyennes qui
veulent bien rester dans un certain nombre de quartiers mais pas sacrifier
leurs enfants puisqu’ils présentaient cela comme sacrifier leurs enfants. » La
conception substantialiste de l’action publique dénie aux usagers comme aux
personnels de base la capacité d’émettre un point de vue autre que celui de la
défense de leur intérêt particulier. Ce faisant, elle est dans l’incapacité d’envisager la justification des mesures qu’elle prend et, a fortiori, leur négociation
à l’instar d’autres administrations (Fourniau, 1996). Cette posture de l’administration suscite des réactions d’autant plus vives qu’elle s’inscrit dans le
contexte d’une méprise concernant l’objet de la réunion où la mesure est
annoncée.
Un catalyseur d’injustice
En effet, les éléments exposés constituent une conjoncture mais encore
faut-il, pour cristalliser rancœurs et déceptions, une situation, un micro-événement qui servira d’élément déclencheur : la manière dont parents et
enseignants sont informés que leurs écoles perdent le statut ZEP va offrir le
stimulus nécessaire, apte à mobiliser le plus grand nombre. Tous évoquent le
choc qu’a constitué la réunion organisée à l’initiative de l’inspection académique, au cours de laquelle leur est annoncée cette nouvelle. Ce choc résulte
d’une méprise quant à l’objet de la réunion, ce qu’Erving Goffman qualifie de
« rupture de cadre » (Goffman, 1991, pp. 338-369). Alors que les personnes
invitées (directeurs d’école, enseignants, représentants de parents) croient
assister à une réunion générale présentant les nouvelles orientations de la politique des ZEP, elles découvrent, en situation, tout à la fois que les écoles
qu’elles représentent perdent le statut de ZEP et que, de surcroît, n’ont été
conviés à cette réunion que les représentants des écoles déclassées.
Les propos tenus par l’une des directrices d’écoles maternelles retracent,
avec beaucoup de détails, le contexte de cette rupture de cadre : « Nous, on
avait déjà beaucoup réfléchi l’année d’avant puisqu’il y avait eu le fameux
forum de relance des ZEP par Mme Ségolène Royal. J’y avais été un mercredi
toute la journée parce que j’étais vraiment intéressée par cette relance…
Septembre 98, ça je me souviens : on nous annonce une réunion avec M. B
qui est l’inspecteur de l’Éducation nationale chargé des ZEP, donc il réunissait le 5 octobre un certain nombre d’écoles pour faire le point sur les ZEP et
c’est vrai que là j’avais mobilisé les troupes… Nous arrivons toutes la bouche
en cœur et en fait M. B. nous annonce que certaines écoles en fonction des
critères établis et nous n’avions évidemment pas été du tout consultés, qu’on
sortait de la ZEP, alors je dois dire que là quand même ça a été comme un
coup de massue. Je me souviens seulement qu’au cours de la réunion j’ai
traité M. B. d’énarque mais c’est tout ce dont je me souviens de cette réunion
parce que vraiment on s’était toutes retrouvées avec l’idée de retravailler, de
comment travailler en ZEP, et on apprend qu’on en sort. » Cette rupture de
cadre est confirmée par les propos des parents : « Je crois qu’au début, c’est
quand même parti sur un malentendu […] Donc on s’est trouvé dans une
réunion où on ne savait pas trop de quoi on allait nous parler, on s’attendait
surtout pas qu’on nous parle de ça, qu’on allait nous enlever notre statut de
ZEP. » L’inspecteur en charge de la circonscription admet pour sa part une
petite maladresse tout en affirmant que les objectifs de la réunion, contrairement à ce qu’affirment parents et enseignants, étaient clairs : « Il y a eu un
malentendu, nous il nous semblait que l’explication de la nouvelle politique
des ZEP avait été faite puisqu’il y avait déjà eu la rencontre de Rouen, qu’il y
avait un certain nombre de documents qui avaient circulé, bon, peut-être
qu’on n’en fait jamais suffisamment hein !… Peut-être qu’il y a eu une petite
maladresse. »
La réaction ulcérée dont témoignent les représentants des écoles présents à
la réunion (qu’ils soient enseignants ou parents) met en évidence la modification des attentes à l’égard de l’administration d’État et de ses représentants :
les personnels en contact direct avec les usagers (ici les enseignants responsables des écoles) comme les usagers eux-mêmes refusent la toute-puissance
d’une administration perçue comme arrogante et immatérielle, qui prend des
décisions sans avoir besoin de les justifier. Le fonctionnement par voie de
circulaires, de décisions non négociables, qui constituait l’essentiel des
rapports entre administration et assujettis, est de plus en plus contesté au
profit d’un fonctionnement fondé sur la négociation et la contractualisation,
ce qui donne une responsabilité déterminante aux hiérarchies intermédiaires
de l’État. L’élément déclencheur, c’est peut-être moins la décision elle-même
que la manière dont l’administration traite ceux qui y sont assujettis.
Travail argumentatif et caractérisation de l’injustice
La décision de l’administration de l’Éducation nationale de retirer le statut
ZEP aux écoles maternelles du groupe scolaire suscite un sentiment d’injustice exacerbé chez la plupart des parents et des enseignants. Ce sentiment est
alimenté par plusieurs éléments qui, progressivement, sont travaillés, argumentés, étayés et portés dans un espace public de débat, la mobilisation et les
discussions qui l’ont accompagnée faisant progressivement émerger un argumentaire commun. C’est ce travail argumentatif, réalisé par les acteurs pour
caractériser l’injustice subie, que nous essaierons de décomposer analytiquement en en pointant les nuances.
En premier lieu, la caractérisation de l’injustice porte sur la relation entre
la perte du statut ZEP et la situation socioprofessionnelle des familles scolarisées dans le groupe scolaire. Le déclassement est ainsi jugé particulièrement
injuste par des représentants de parents qui perçoivent l’environnement social
des écoles comme défavorisé : « Il y avait une sorte de notion de se dire : bon,
pourquoi nous, on n’est quand même pas dans les quartiers les plus privilégiés. » Les équipes pédagogiques évoquent même une dégradation de cet
environnement social : « Nous on trouvait ici que c’était injuste, qu’on nous
sorte de ZEP alors qu’on trouve au contraire que le quartier se dégrade, c’est-à-dire qu’il y a quand même une fuite des familles qui n’ont pas trop, trop de
difficultés et il y a de plus en plus d’arrivées de familles en difficulté. »
Les écoles concernées ont été classées ZEP en raison de leur situation :
elles scolarisent les enfants d’une importante cité populaire. Pour les enseignants et les parents, les difficultés sociales qui ont justifié l’octroi de
ressources supplémentaires se sont plutôt aggravées en raison de l’installation
de nouvelles populations dont les caractéristiques (par exemple l’ignorance de
la langue française, sur laquelle insiste particulièrement un membre de
l’Amicale) nécessitent une prise en charge de plus en plus importante
[5]. De
surcroît, pour des raisons d’absence de collecte centralisée et informatisée de
la nomenclature professionnelle usuelle, l’indicateur utilisé par l’administration de l’Éducation nationale pour repérer la situation socioprofessionnelle
des familles correspond à la répartition entre les différents tarifs de cantine,
indicateur controversé par les directeurs, les enseignants et les parents qui en
pointent les faiblesses, les familles les plus défavorisées envoyant rarement
leurs enfants manger à la cantine.
Deux variantes à cette première formalisation de l’injustice subie peuvent
être repérées. Sans contredire la formalisation précédente, elles intègrent le
fait que le recrutement social des écoles n’est pas homogène puisque y sont
également scolarisés des enfants issus des classes moyennes. Toutes deux
mettent l’accent sur le fait qu’il est injuste de réduire les ressources à la disposition des écoles dont une partie seulement des élèves est considérée comme
défavorisée, sous le prétexte qu’il existe des écoles à la population exclusivement défavorisée. Les élus communistes locaux, qui ont clairement soutenu le
mouvement, en présentent dans leurs tracts un premier énoncé : « Ce que
propose l’administration, c’est de déshabiller Pierre pour habiller Paul. »
[6].
Une des directrices d’école maternelle l’explicite en des termes qui mettent
l’accent sur les bénéfices du statut ZEP pour les enfants les plus démunis du
quartier : « On avait ce mélange de populations qui faisait qu’on allait
redonner de l’argent à d’autres écoles qui apparemment ou effectivement ont
plus de difficultés que nous. Mais nous on prouvait que le fait qu’on soit en
ZEP, justement, avec une population mélangée, le fait qu’on soit limité par
exemple au niveau des effectifs, ça nous permet malgré tout d’accueillir dans
de bonnes conditions des enfants en difficulté et on trouvait pas normal qu’on
nous ôte une aide qui nous permet justement de maintenir cette sorte d’équilibre. » Le sentiment d’injustice provient ici, comme précédemment, du fait
que la mesure prise fait peser une menace sur la scolarité des enfants les plus
défavorisés du groupe scolaire.
La seconde variante repérée place l’injustice sur le fait que ce sont des
quartiers et des groupes scolaires socialement mélangés mais connaissant
néanmoins des difficultés qui sont sacrifiés au profit de plus défavorisés
qu’eux et non les écoles des quartiers les plus favorisés : « Je crois aussi que
les gens se disaient pourquoi prendre à des quartiers populaires et pourquoi
pas prendre au XVIe. »
En second lieu, la caractérisation de l’injustice porte sur la relation entre le
statut ZEP, le milieu social des familles et le faible taux de retard scolaire des
élèves des écoles menacées de déclassement. Parmi les critères retenus pour
proposer le maintien ou la sortie de ZEP, l’interprétation, faite par l’administration de l’Éducation nationale, du faible taux de retard scolaire des élèves du
groupe scolaire suscite un puissant sentiment d’injustice chez les parents et
les enseignants. Pour les services académiques, un taux de retard inférieur à la
moyenne des écoles situées en ZEP justifie le déclassement parce qu’il
conforte l’hypothèse qu’une partie des élèves est issue de milieux sociaux
favorisés. Les taux de retard et de réussite scolaires sont conçus, dans cette
perspective, à l’instar de nombreuses analyses de sociologie critique, comme
la traduction mécanique du déterminisme du milieu social. Cette analyse
provoque révolte et colère chez les parents et les enseignants dans la mesure
où le déterminisme qui l’inspire nie tout à la fois le bénéfice des moyens
supplémentaires octroyés dans le cadre du statut ZEP et le travail des enseignants pour surmonter les handicaps liés au milieu social. Les parents, tant de
l’Amicale que de la FCPE, font ainsi valoir que ce sont peut-être les moyens
supplémentaires affectés dans le cadre de la politique d’éducation prioritaire
qui permettent à certaines familles du quartier de faire face aux difficultés
sociales, culturelles et linguistiques et aux enfants qui en sont issus de réussir
leur scolarité. « On s’est rendu compte, au fil des années, que ces enfants qui
avaient du mal à parler français, qui avaient pas mal de difficultés, petit à petit
et grâce justement aux moyens supplémentaires de la ZEP, arrivaient quand
même à un niveau assez convenable. » Le président du conseil local FCPE
résume de façon imagée l’injustice ressentie en évoquant une « prime au
ratage » : « On avait constaté une amélioration des résultats pédagogiques et
une amélioration du nombre d’enfants qui aboutissaient à une scolarité
normale. On avait l’impression que c’était une prime au ratage. Pour être en
ZEP, il fallait continuer à rater. »
À ce deuxième élément s’en ajoute un autre, connexe, qui met l’accent sur
la pénalisation de l’investissement des enseignants : il est injuste et décourageant de retirer les moyens accordés à ceux qui ont montré leur engagement,
et en partie réussi, grâce à un surcroît de travail. Cet argument met en question la logique d’attribution de ressources supplémentaires, dont une prime
aux enseignants des écoles en ZEP. Comme l’attribution de moyens pédagogiques supplémentaires, la prime n’a plus de raison d’être, une fois l’objectif
atteint. Or les enseignants des écoles visées assimilent cette prime comme
partie intégrante des moyens accordés aux ZEP et considèrent sa suppression
comme une sanction : « C’est cette méconnaissance du travail des gens qui
nous a choqués […] Dans l’administration, on oublie l’humain parce qu’en
fait il y a des circulaires avec des programmes mais ce qu’on ne voit pas c’est
le travail qui est fait de façon souterraine pour pouvoir mettre en application
tout ça. En tout cas c’est ce que ressentaient les enseignants, une sorte de
négation de leur travail, de leur engagement. »
L’articulation entre ces différents arguments permet de dessiner un cadre
d’injustice propice au développement d’une mobilisation collective. S’y trouvent conjugués des éléments qui concernent l’ensemble des acteurs locaux,
fondés sur un sens commun du juste et désignant notamment des victimes (les
enfants les plus défavorisés du groupe scolaire) et un persécuteur (l’administration de l’Éducation nationale). Obéissant au système de contraintes
formelles de la dénonciation (Boltanski, 1990, pp. 266-279), le travail argumentatif opère un premier découplage entre les dénonciateurs (les représentants des parents mais aussi les enseignants) et les victimes (les enfants
défavorisés du quartier). À ce stade, l’injustice subie est constituée dans un va
et vient continu entre des repères de proximité (une connaissance de l’école et
du quartier fondée sur l’usage et la fréquentation ; des moyens pédagogiques
face auxquels on met en regard des réussites d’enfants clairement identifiés ;
une prime perçue comme la reconnaissance d’un engagement dans l’activité
pédagogique) et des repères plus éloignés qui conduisent les acteurs à établir
des rapprochements, à mettre en équivalence des écoles de quartiers différents. Ce sont là les prémices d’un processus de montée en généralité.
Mobilisation autour de la ZEP et montée en généralité
Pour être entendue, la mobilisation doit trouver les moyens d’accéder à une
arène publique : elle doit faire la preuve de la légitimité de ses revendications
et, pour cela, faire obstacle au soupçon de défendre des intérêts particuliers.
Revendication égoïste et argumentation recevable
La mobilisation autour du maintien en ZEP est d’emblée confrontée au
soupçon d’une revendication égoïste, attachée à la défense d’avantages
acquis. L’inspecteur en charge de la circonscription évoque deux éléments
discordants par rapport à une tentative d’élaboration d’une cause au-dessus de
tout soupçon. D’une part, les enseignants travaillant dans une école située en
zone d’éducation prioritaire bénéficient d’une prime à laquelle ils ne pourraient plus prétendre dans le cas d’un déclassement ; d’autre part, les parents
rencontrés dans le cadre de la mobilisation lui ont semblé être des parents
issus des classes moyennes, soucieux avant tout de conserver les avantages
matériels liés au statut ZEP. Le soupçon d’être mû par son intérêt particulier
participe de la dynamique de ce type de mobilisation. Il est intégré par les
acteurs qui s’y trouvent engagés, lesquels sont alors contraints à rechercher et
à développer des arguments dont la recevabilité n’est pas contestable (Trom,
1999).
On a vu précédemment que la menace pesant sur la prime enseignante avait
pu servir d’appui à la constitution de l’injustice subie chez les équipes pédagogiques. Cependant, si la revendication du maintien de cette prime peine à
trouver sur le moment une expression publiquement recevable, les entretiens
réalisés a posteriori se prêtent davantage à sa défense : « Je ne vois pas quelle
personne accepterait pour fournir le même travail de se voir diminuer son
salaire, je trouve toujours un peu étonnant qu’on trouve anormal que les gens
se battent aussi pour être payés correctement en fait. » La défense, dans le
registre syndical, de sa légitimité, à l’instar des propos tenus par cette directrice d’école maternelle, n’a pas eu d’écho public lorsque la controverse a pris
corps et s’est déroulée, ce qui ne signifie pas qu’elle n’aurait pas été recevable
au sein d’autres mobilisations. L’autre directrice, tout en faisant valoir le
bien-fondé de cette prime qui récompense un investissement, tient des propos
qui attestent d’une prise en compte du soupçon pesant sur l’engagement des
personnels éducatifs au sein de cette mobilisation : « Les premiers temps,
beaucoup de personnes ont cru qu’on se battait pour ces 575 francs. En fait,
très vite les gens ont compris que c’était pour garder une certaine qualité
d’école et que par contre je l’ai redit souvent, je suis désolée, ça a quand
même demandé de la part des enseignantes un investissement vraiment important et je ne vois pas pourquoi on irait cracher sur 575 francs. C’est péjoratif,
vous comprenez ce que je veux dire, il n’y a que les gens bourrés de fric qui
disent que le fric ne compte pas. » Le récit rétrospectif permet ici de faire
tenir ensemble ce qui, au moment de la mobilisation, ne pouvait être
rassemblé : d’un côté, le développement réussi d’une argumentation faisant
échec au soupçon engendré par l’existence de cette prime, d’un autre côté, la
justification du bien-fondé de cette même prime.
Le soupçon d’une mobilisation centrée sur la défense d’avantages acquis se
porte également, on l’a vu, à l’encontre des parents, suspectés d’être attentifs
aux conditions de scolarité de leurs seuls enfants. Ce soupçon est d’autant
mieux pris en compte, dans le cas étudié, qu’il est partagé par quelques
parents, au début de la mobilisation : « Je crois que c’était à l’origine une
mobilisation très localo-locale : on touche à nos avantages […] Moi au départ,
j’étais assez réservé sur l’action parce qu’effectivement, il y des situations
beaucoup plus désespérées. Je travaille en Seine-Saint-Denis, je crois que
c’est clair… donner les mêmes moyens qu’à Stains ou à La Courneuve, je
trouve ça un peu déplacé. » Émanant d’un représentant de la FCPE, qui manifeste ses doutes, dans les premières réunions rassemblant parents et enseignants, ce soupçon va servir d’aiguillon à la mobilisation, obligeant ce faisant
les associations de parents à élaborer une argumentation qui vaille en toute
généralité. Le président du conseil local de la FCPE, lorsqu’on l’interroge sur
la façon dont la mobilisation a pris corps, fait explicitement état du rôle joué
par cette critique dans la recherche d’arguments propres à la faire taire : « Au
sein de la FCPE, il y a eu un clivage au départ avec un adhérent qui était très
pour l’idée d’une discrimination positive qui devrait un jour disparaître parce
qu’elle aurait porté ses fruits […] On a réfléchi, cherché, travaillé avec les
enseignants pour trouver tous les arguments, qu’on a portés en tant que tels
auprès de l’administration, qui ne nous a pas du tout écoutés mais qu’on a
portés en tant que tel. » Comment les parents et les enseignants qui revendiquent le maintien en ZEP le justifient-ils ? Avec quels arguments ou selon
quels procédés peuvent-ils faire échec au soupçon d’égoïsme qui pèse sur la
cause qu’ils défendent ?
La montée en généralité par la solidarité
Parmi les nombreux éléments mis en avant dans le cadre de cette mobilisation, un argument récurrent a consisté à faire valoir que ceux qui se sont
mobilisés ne l’ont pas fait pour eux-mêmes, pour leur confort d’enseignant ou
celui de leurs propres enfants, mais bien pour les enfants des familles les plus
démunies du quartier, lesquelles, précisément, ne se mobilisent pas. On peut
distinguer chez les parents deux figures de cette montée en généralité par la
solidarité.
La première figure, incarnée par une adhérente de l’Amicale, se clôture
d’emblée sur l’espace de voisinage, pensé sur le modèle communautaire du
village dans la ville : « C’était un mouvement très, très fort ! C’était la
première fois qu’on a pu mobiliser comme ça. Même les gens qui, en fait,
n’étaient pas du tout concernés, qui pouvaient suivre leur gamin ou qui
avaient aussi des moyens financiers, étaient eux en premier mobilisés pour
défendre ceux qui n’ont pas cette possibilité-là. Il y avait… Enfin, moi
j’appelle cela un village notre secteur, parce que c’est vrai qu’il y a une
grande solidarité. » Cette solidarité est, dans le même temps, marquée par
l’incomplétude, non seulement en raison de l’absence de ceux pour lesquels
on se bat, mais parce que le travail de mobilisation en leur direction est jugé
insuffisant : « En fait moi, j’ai trouvé dommage, dans ce mouvement, que
c’était pas forcément les parents qui avaient besoin que l’école soit en ZEP
qui étaient là. J’ai trouvé ça dommage. » Cette conception de la solidarité
exprimée par une adhérente de l’Amicale, exigeante sur le plan de l’élargissement tant de la mobilisation que du recrutement des associations de parents
d’élèves, débouche sur le constat critique que l’association à laquelle elle a
adhéré privilégie trop l’entre-soi : « Non, je ne pense pas que ce soit une
volonté d’exclure ces gens-là. Je pense qu’il n’y a pas assez de travail de fond
qui est fait… Moi, c’est ça qui me gêne, se retrouver entre gens de même
niveau social, moi, ça me dérange ; j’aurais aimé que ce soit plus large. »
Partant d’une conception communautaire de la solidarité, les propos tenus
aboutissent cependant à une critique politique du fonctionnement des associations de parents d’élèves.
La seconde figure, moins développée, ouvre sur une vision où la solidarité
est exprimée comme un ressort explicite de la mobilisation et articulée à des
valeurs politiques de gauche. Voici par exemple ce que dit la présidente de
l’Amicale : « Donc, je dirais qu’après le mouvement est parti, ce n’était pas
tellement pour nos enfants qui n’ont pas spécialement de problèmes scolaires.
C’était peut-être plus pour les autres, c’est là aussi où ça a rejoint le côté, je
sais pas… des mouvements de gauche. » Ces propos témoignent d’une trajectoire inverse du cas précédent : la solidarité politique évoquée, à visée civique
universaliste, tend paradoxalement à se clôturer sur un périmètre restreint,
« les autres » désignant clairement les enfants défavorisés du groupe scolaire.
Dès lors, la montée en généralité soutenue par les deux figures de la solidarité
identifiées, si elle permet de faire échec à l’accusation d’égoïsme, présente,
dans ce cas, une forme d’inachèvement liée à sa restriction à un territoire
géographiquement délimité.
Quelques questions générales posées par une mobilisation locale
Les entretiens auprès des parents, qui restituent les temps forts du travail
argumentatif réalisé pour faire valoir leur revendication, font état d’une ambition sinon de repenser l’ensemble de la politique des ZEP, du moins de
pointer quelques-unes des interrogations qu’elle suscite. Les questions soulevées, qu’il s’agisse des limites de la conception binaire de l’inégalité sélective
ou encore des liens entre l’école et le peuplement d’un quartier, débouchent,
dans certaines réflexions, sur une exigence de solidarité élargie.
Les limites de la conception binaire de l’inégalité sélective
Les zones d’éducation prioritaire ont été le dispositif par lequel a été introduite en France la notion d’inégalité sélective, réinterprétation de la discrimination positive pratiquée aux États-Unis d’abord en faveur des minorités
ethniques
[7]. C’est, en effet, dès 1981 que le ministère Savary reconnaît la
nécessité de créer des inégalités sélectives en faveur de zones socialement et
culturellement défavorisées. Depuis lors cette mesure a connu un succès
croissant jusqu’à ce que le rapport Moisan-Simon (1997) et les assises nationales des ZEP de 1998, destinées à la relance de l’éducation prioritaire, en
soulignent la médiocre efficacité.
Les parents mobilisés en faveur du maintien en ZEP des écoles de leur
quartier sont conduits à s’interroger quant à eux sur l’ajustement de la politique d’inégalité sélective à l’ampleur des problèmes rencontrés dans les quartiers en difficulté. En la matière, les propos des interviewés manifestent des
degrés de sophistication variables qui vont du souci de préserver le dispositif
en l’état pour les écoles de leur quartier à celui de repenser le dispositif ZEP,
voire d’envisager des actions pédagogiques spécifiques. Tous sont amenés à
prendre en compte le fait qu’il existe des endroits plus défavorisés, mais que
la politique d’éducation prioritaire ne permet pas, en l’état, de faire face aux
exigences éducatives de tels quartiers.
Du côté de l’Amicale, l’accent est mis, comme le rapporte l’un de ses
représentants, sur l’existence de difficultés sociales réelles dans le quartier
mais qui n’ont pas de retentissement au sein de l’école car les moyens alloués
dans le cadre de la ZEP lui permettent précisément de faire face à la situation
(voir infra : École et quartier : la menace du ghetto). Ce constat conduit une
autre représentante à défendre l’idée selon laquelle les moyens alloués aux
écoles des quartiers en grande difficulté sont insuffisants : « J’ai tout à fait
conscience qu’il y a des quartiers qui ont des plus grandes difficultés que les
nôtres et là il faut leur donner encore plus de moyens. Euh ! je sais bien que
c’est utopiste […] C’est vrai que la question, je me la suis posée aussi au
départ ! Bon, mais après j’ai changé d’avis en me disant : ok, il y a pire
ailleurs, mais c’est ailleurs qu’il faut faire autrement et nous, on nous laisse
ça ; nous ça marche, on nous laisse ça. » Si le souci de l’ailleurs apparaît ici
directement connecté à celui de préserver un équilibre menacé qui la concerne
directement, le propos suggère à la fois un cheminement de la réflexion et les
difficultés de mise en œuvre de ce qui est suggéré.
Du côté de la FCPE, la réflexion sur les limites de la conception binaire de
la discrimination positive est plus nourrie. C’est ainsi que le représentant
d’une des écoles maternelles, plutôt réservé au départ sur le bien-fondé de la
mobilisation, critique avec force l’insuffisance des moyens octroyés dans les
quartiers connaissant de très grandes difficultés : « Les problèmes sont tellement plus massifs à certains endroits que l’on se dit que ce n’est pas forcément les mêmes outils qu’il faut employer. C’est vrai que lorsqu’on travaille à
moyens constants, les choses deviennent un peu difficiles […] Est-ce que le
quartier mérite d’être en ZEP ou ne mérite pas d’être en ZEP, je crois qu’il y a
des raisons pour qu’il le soit et je crois que ce n’est pas scandaleux. Par contre
c’est clair qu’il y a des endroits où il devrait y avoir des actions beaucoup plus
fortes, des moyens beaucoup plus forts. » Pour ce représentant FCPE, qui
pointe les contraintes liées à une refonte de la carte des ZEP à moyens constants, le dispositif tel qu’il est conçu est inadapté car il ne permet pas de
traiter la complexité des niveaux de difficulté. Les propos de la représentante
de l’Amicale attestent également que le constat de l’inadaptation de la politique des ZEP s’est constitué dans un va-et-vient entre une connaissance des
écoles du quartier et des échos de situations plus éloignées : « À la limite, les
gens lorsqu’on leur disait qu’en Seine-Saint-Denis, etc., ils disaient : “Bien
oui, c’est pas parce qu’en Seine-Saint-Denis c’est beaucoup plus problématique, qu’ici il n’y a pas aussi des problèmes ; c’est en Seine-Saint-Denis qu’il
faut mettre beaucoup plus de moyens plutôt que d’essayer de retirer les
moyens ici.”»
Un autre représentant FCPE, élu en élémentaire, évoque l’idée de « super
ZEP », adaptée aux quartiers en grande difficulté et va jusqu’à décliner des
mesures appropriées : « Ma réflexion serait de penser qu’il y a des nécessités
dans les quartiers à hautes difficultés sociales, aujourd’hui, qui dépassent très
largement cette discrimination particulière des ZEP. Ça va certainement beaucoup plus loin que les 25 élèves par classe, avec des enseignants formés de
façon extrêmement précise, avec des décloisonnements pour qu’il y ait des
petits groupes, avec la capacité de mettre un réseau d’aide sociale cohérent et
que les choses ne soient pas simplement l’affaire de l’école seule et que, peut-être, ce n’est pas la ZEP la solution. » Les suggestions faites sont nettement
plus ambitieuses que ce que permet le dispositif ZEP et sa conclusion est
réservée quant aux capacités de la politique d’éducation prioritaire à traiter le
problème.
L’inspecteur de circonscription fait également ressortir les limites de la
politique des ZEP, telle qu’elle est conçue, mais c’est pour mieux rappeler les
difficultés que connaissent certaines autres écoles de la circonscription qu’il
administre : « J’ai une circonscription qui est très variée avec des oppositions
très nettes entre certaines écoles qui me paraissent être en très grosse difficulté, en particulier autour du quartier X... Et de temps en temps, je me dis
que c’est pas normal que ces écoles-là aient exactement les mêmes moyens
que [le quartier étudié]. En d’autres termes, je me demande si on fait des
réseaux d’éducation prioritaire ou des zones d’éducation prioritaire, je me
demande s’il ne devrait pas y avoir une hiérarchisation en fonction de la difficulté des écoles. » C’est d’abord son expérience quotidienne qui l’informe des
limites de la politique d’inégalité sélective dans la mesure où elle conduit à
octroyer les mêmes moyens à deux écoles dont les difficultés sont sans
commune mesure. C’est en revanche la menace du retrait du statut ZEP des
écoles où leurs enfants sont scolarisés qui incitent les représentants des
parents à une réflexion sur le sujet. Tous posent, de façon convergente, la
question de l’ajustement de la politique d’éducation prioritaire et des moyens
engagés en fonction des difficultés rencontrées. Ce faisant, est suggérée une
conception plus fine, plus graduée de la politique des ZEP où les moyens
alloués sont proportionnels aux difficultés rencontrées avec, dans les cas les
plus problématiques, le déblocage de ressources importantes et la mise en
place de dispositifs innovants de traitement des problèmes. La prise en
compte d’une gradation des niveaux de difficulté scolaire atteste d’une
exigence de solidarité dont l’espace de référence est élargi bien au-delà du
seul voisinage.
École et quartier : la menace du ghetto
Beaucoup de travaux ont aujourd’hui mis en évidence les migrations des
élèves et l’évitement des établissements publics des quartiers défavorisés,
réputés « sensibles » ou « difficiles », par les familles des classes moyennes
(Broccolichi et van Zanten, 1997 ; van Zanten, 2001). Ces déplacements se
font d’une école publique vers une autre, lorsque c’est possible et, plus
encore, du public vers le privé. La rigidification de la carte scolaire peut aussi,
dans certains lieux, avoir des effets sur les migrations résidentielles (et pas
seulement scolaires) et générer à terme la constitution de véritables ghettos
urbains dans lesquels les phénomènes d’évasion scolaire ne se posent plus en
raison de l’absence totale de mixité sociale. Non seulement l’école est en
interaction avec son environnement social et urbain, mais de plus en plus elle
contribue à en dessiner la physionomie. La préservation d’une mixité sociale,
indissociablement urbaine et scolaire, est apparue, non sans ambiguïté,
comme un problème central soulevé par la mobilisation étudiée.
C’est ainsi qu’un des membres de l’Amicale s’interroge sur le dilemme que
provoquerait chez lui le délabrement social et scolaire de l’école de secteur :
« Un des enjeux forts, c’était le maintien de la mixité, la ZEP était aussi la
garantie de cette mixité […] Si l’école fonctionne bien, on ne se pose pas la
question, du moins dans mon cas, je ne me pose pas la question de la composition sociale du quartier, le fait de savoir s’il y a des enfants en difficulté ou
pas dans l’école. Ce qui m’intéresse, c’est que l’école ait les moyens de
répondre à cette situation. C’est vrai que, quelles que soient nos convictions
par ailleurs, si mon fils était tombé dans une école complètement dégradée,
avec des enseignants qui n’ont pas les moyens, qui sont dépassés par la situation, je me serais posé la question de le maintenir dans cette école. » L’évocation de l’évasion scolaire a pu parfois apparaître comme une menace, voire
comme un chantage brandi par des parents de milieux favorisés. C’est en
partie l’interprétation de l’inspecteur de circonscription : « Les parents que
j’ai rencontrés étaient globalement issus de couches relativement favorisées et
l’argument qu’ils tenaient, c’était : “Nous laissons nos enfants parce que
l’école est en ZEP […] parce qu’elle reçoit un certain nombre de moyens qui
font que les difficultés peuvent être traitées. Si vous l’enlevez de la ZEP, eh
bien on va perdre ces moyens. Donc ça va faire une école qui va avoir
tendance à se ghettoïser et nous ne resterons pas.”»
Cependant l’inspecteur, tout en manifestant un soupçon d’agacement, se
trouve démuni face à un tel discours : il n’a aucun moyen de contraindre les
familles qui y ont recours à continuer à vivre dans un quartier qui leur fait
craindre pour la scolarité et l’avenir de leurs enfants. Il évoque d’ailleurs lui-même, lorsqu’il parle de la sociographie de sa circonscription, les déménagements des familles de classes moyennes au moment de l’entrée dans le secondaire et le départ des familles d’origine européenne d’une des écoles
élémentaires qu’il administre. Loin d’être isolé, le phénomène de migration
scolaire s’étend également aux familles d’origine immigrée comme en
témoigne le cas d’une adhérente de l’Amicale qui, quoique de culture musulmane, a envoyé son fils aîné dans un collège catholique pour le prémunir de
fréquentations douteuses : « On ne pensait pas systématiquement à l’école
privée, ma démarche, c’était changer uniquement de secteur. Comme ça n’a
rien donné – la dérogation a été refusée – donc on a atterri dans le privé.
Donc, dans le privé, je ne me sens pas du tout… D’abord c’est un collège
catho […] Ces parents-là sont trop différents de moi dans les façons de voir
les choses […] J’aurais souhaité que mon fils soit dans le public. » Faisant
tout à la fois le sacrifice de ses convictions et de son investissement de parent
d’élève, l’interviewée ressent comme une profonde injustice la rigidité de la
carte scolaire, parce qu’elle est indexée sur une géographie qui n’est pas
neutre socialement. « Ce que je trouve dommage c’est que d’un arrondissement à un autre, on n’est vraiment pas logé à la même enseigne, on a tel
collège, point final. On ne peut pas bouger de là, qu’il soit bon, qu’il soit
mauvais, on n’a pas le choix. Je trouve que c’est vraiment une injustice. Si on
pouvait avoir des collèges un peu hétérogènes, un petit peu partout, sans qu’il
y ait des ghettos ou des collèges élitistes, c’est l’idéal. »
L’idéal de l’établissement hétérogène auquel aspire cette mère de famille
est assez partagé par les parents qui se sont mobilisés pour préserver le statut
ZEP de leurs écoles. Les personnes rencontrées, adhérentes d’associations de
parents d’élèves, ont manifesté leur attachement au quartier tel qu’il est, à son
caractère populaire, au mélange des populations qui s’y côtoient. Leur fort
investissement dans l’école, que montrent les différents propos rapportés, en
font un point névralgique. L’idéal d’école républicaine, socialement et culturellement mixte, auxquels ils souscrivent en raison de leurs convictions politiques et laïques tant du côté de la FCPE que de l’Amicale, leur semble bien
incarné dans l’école du quartier, mais sous un équilibre très fragile : « pas un
quartier hyper à problèmes mais quand même un quartier qui est un peu sur le
fil du rasoir ». Grâce aux moyens supplémentaires offerts par le statut ZEP, ils
ont l’impression de contribuer à cette mixité : « S’il n’y a pas de problèmes,
c’est peut-être parce que des gens comme nous laissons nos enfants dans ces
écoles ; pourquoi on laisse nos enfants dans les écoles publiques du quartier ?
C’est peut-être justement parce qu’il y a aussi des moyens. »
Se trouve ainsi mise au jour, sans nuance ni précaution oratoire, l’ambiguïté des objectifs de mixité sociale auxquels les politiques éducatives ne
cessent de se référer sans jamais les afficher explicitement comme priorité.
Dans les quartiers à dominante populaire, il n’est jamais possible d’être
certain que les familles de classes moyennes qui y vivent continuent d’inscrire
leurs enfants à l’école publique. Contribuant à la mixité sociale de l’école et
du quartier, elles sont aussi celles qui, en obtenant des dérogations à la carte
scolaire, en migrant vers l’école privée ou en changeant de lieu de résidence
peuvent, en peu de temps, transformer l’école républicaine, en laquelle elles
sont les premières à croire, en ghetto social, voire à faire d’un quartier culturellement et socialement mixte un ghetto urbain. L’administration de l’Éducation nationale est impuissante face à ce risque dans la mesure où elle n’a pas
la maîtrise de tous les paramètres : quand bien même elle chercherait à rendre
la carte scolaire plus stricte, seul paramètre qui soit partiellement de son
ressort, une telle mesure peut faire fuir ces familles vers l’école privée ou
encore les faire déménager vers d’autres quartiers. Un des inspecteurs interrogés, responsable d’une autre circonscription parisienne et qui a précédemment occupé un poste dans un environnement très difficile, fait état du
problème. Son expérience le conduit à considérer que la rentabilité de l’investissement éducatif est un élément à retenir dans la politique des ZEP. Elle ne
devrait pas tant consister à donner davantage à ceux qui auraient moins qu’à
donner davantage aux écoles qui peuvent le mieux en profiter : « Les indicateurs sont bons pour tout ce qui est réussite scolaire, alors je dirais que, pour
avoir travaillé à la Grande Borne et pouvoir comparer les choses, bien entendu
ça n’a rien à voir avec la Grande Borne, il faut quand même être parfaitement
clair, justement ce sont des secteurs sur lesquels quand on travaille, comme la
dégradation n’est pas continue, le travail qu’on fournit porte ses fruits. »
Les parents des classes moyennes sont incités, dans une telle conception, à
entrer dans un raisonnement utilitariste en maintenant leurs enfants dans les
écoles de secteur, lorsqu’ils y habitent, voire à vaincre leurs éventuelles réticences de mobilité résidentielle vers ce type de quartier, en raison des avantages offerts par le classement en ZEP : effectifs d’élèves moins chargés,
moyens pédagogiques supplémentaires, projets innovants, enseignants
motivés. Plutôt que de recourir à la dérogation pour une autre école publique,
à l’inscription dans une école privée ou au déménagement, ils seraient encouragés à contribuer à la réussite du dispositif d’éducation prioritaire. C’est la
question du déplacement de la politique d’inégalité sélective en matière
éducative qui est alors posée. D’un seul objectif d’aide aux plus défavorisés,
elle basculerait vers un objectif de mixité sociale ; d’un objectif strictement
éducatif, elle évoluerait vers un objectif d’aménagement du territoire, conçu
comme mieux apte à contribuer à la réduction des inégalités. Loin d’être
absente, une exigence de solidarité élargie irrigue une telle conception, qui
suggère la mise en synergie des politiques publiques et qui met l’accent sur la
nécessité d’organiser la mixité sociale.
Extension du débat, clôture de la controverse et rapport de force
La dynamique de la controverse conduit les parents à élaborer un argumentaire publiquement recevable qui cherche à rendre compatibles la réalité des
écoles que fréquentent leurs enfants, les caractéristiques du quartier dans
lequel ils vivent avec la prise en compte d’une gamme étendue d’autres situations, des plus favorisées aux plus défavorisées. Ce faisant, ils sont conduits à
ré-inventer la politique qu’ils critiquent. Jusqu’où parviennent-ils à faire
entendre le bien-fondé de leur position et de leurs propositions ? Dans quelle
mesure l’administration de l’Éducation nationale se montre-t-elle ou pas
réceptive aux arguments énoncés ? L’élaboration argumentative tient-elle,
enfin, une place dans la clôture de la controverse ou celle-ci cède-t-elle le pas
à des rapports de force ?
La mobilisation étudiée a rapidement fédéré les deux associations de
parents, les parents militants et les parents non affiliés, les parents et les
équipes pédagogiques, les écoles maternelles et les écoles élémentaires, les
écoles du quartier et celles d’autres quartiers concernés par une sortie du
dispositif ZEP. L’engagement de nouveaux acteurs, toujours plus divers,
contribue à élargir le débat, à arracher celui-ci du seul ancrage de proximité et
permet de tenir à distance l’accusation selon laquelle la mobilisation serait
exclusivement tournée vers des intérêts égoïstes. C’est un souci identique qui
conduit les associations à alerter les élus politiques comme en témoigne ce
représentant de l’Amicale : « Nous avons envoyé des lettres à tous les élus, à
la mairie de Paris, au maire du XXe arrondissement, aux groupes politiques de
la mairie du XXe arrondissement pour les alerter de la situation et les inviter à
nos réunions. Donc, on a eu très vite un soutien sans borne du Parti communiste et des Verts qui se sont mobilisés, qui nous ont offert leurs moyens, qui
se sont mis à notre disposition pour tirer des tracts. » Mais étendre la mobilisation par l’enrôlement d’acteurs à la fois plus nombreux et aptes à la relayer
nécessite un travail argumentatif approprié qui atteste de la généralité de la
cause soutenue. Comme la recherche d’un argumentaire recevable, qui fait
l’objet de réunions de travail entre parents et enseignants, ce type d’élargissement témoigne d’un engagement dans une logique tactique-stratégique
(Corcuff et Sanier, 2000 ; Lafaye, 1994) qui autorise la construction d’un
rapport de force favorable.
Si, pour le conseil local de la FCPE, cet élargissement va de soi, celui-ci
est objet d’un débat interne à l’Amicale : « Chez certains parents de
l’Amicale, il y avait quand même l’idée qu’il fallait d’abord défendre notre
bout de gras et qu’après tous les autres n’avaient qu’à se bouger. Mais ça n’a
pas duré très longtemps parce que, très vite, on s’est aperçu que l’enjeu n’était
pas foncièrement local, que c’était un enjeu au moins parisien sinon national
pour la politique de relance des ZEP. » La tentation égoïste, illustrée ici par la
métaphore dénonciatoire du « bout de gras », est écartée au profit d’une mobilisation conçue comme une contribution au débat général sur l’école, plus
particulièrement à la politique de relance des ZEP. Le même adhérent de
l’Amicale dit par ailleurs : « Il y avait une philosophie de l’éducation prioritaire que nous voulions défendre
. » Le cas local est explicitement conçu
comme permettant de mieux éprouver l’ajustement d’une politique publique
générale : « Nous avons réussi à solliciter une question orale au Sénat par
l’intermédiaire d’un élu communiste du XX
e. Il a contacté un élu du groupe
communiste du Sénat qui a posé une question orale à Ségolène Royal, laquelle
portait sur le groupe scolaire, puisqu’à cette époque, c’était considéré un peu
comme un symbole, en tout cas pour Paris, de la manière dont s’opérait cette
relance [des ZEP]. »
[8].
Mais on arrive aux confins du régime de la justification publique, lorsque
les acteurs eux-mêmes évoquent la nécessité de créer un rapport de force
favorable vis-à-vis de l’administration scolaire : « On était quand même assez
convaincus qu’en faisant bouger un peu les journaux ça avait de toute façon
plus de poids que les délégations qu’on pouvait faire, les rassemblements dans
la rue. De toute façon, nous n’avions pas les forces, les moyens, d’engager un
rapport de force de ce côté-là. Donc c’était un rapport de force en termes de
débat public qu’on pouvait faire. » Chez cet adhérent de l’Amicale, la notion
de débat public – qui signifie qu’un problème est mis en discussion dans
l’arène publique, ici par l’intermédiaire des médias – est articulée à celle de
rapport de force. Or, la force et les rapports de force sont généralement pensés
comme étrangers au régime de justification publique, ce qui rend nécessaire
l’examen des modalités de leur accrochage (Thévenot, 1996 ; Nordacchione,
2003). En décomposant le récit, on constate que la campagne de presse et la
couverture médiatique qui l’accompagne sont décrites comme étayées par un
dossier argumenté : « On a fait une conférence de presse, dans le cadre du
quartier, pour laquelle on avait constitué un dossier un peu conséquent ; on
avait fait tout un argumentaire. » Or, la suite du récit montre que le bien-fondé des arguments importe moins, pour sensibiliser l’administration
scolaire, que la pression médiatique qui les relaie. Les représentants des
services académiques estiment d’ailleurs, lorsqu’on les interroge, que les
parents ont développé une mobilisation en cherchant à construire un rapport
de force favorable, ce dont ils admettent la pertinence puisque, comme
l’explique l’inspecteur de la circonscription, ce sont ceux qui se mobilisent le
plus qui sortent gagnants.
La recherche d’arguments fondés, avec l’objectif de construire une cause
publique détachée de la défense d’intérêts particuliers, a davantage pour effet
de souder le mouvement, de donner de la force à ceux qui le mènent, grâce à
l’élaboration de revendications légitimes, que de convaincre l’administration.
Cette recherche d’une argumentation recevable se double d’une démarche
tactique-stratégique qu’une directrice d’école maternelle explicite. Il y a les
arguments (qui, s’ils n’ont pas été déterminants pour faire pencher l’administration, ont constitué un horizon de légitimité permettant la prise de conscience des gens et la constitution du mouvement). Il y a la mobilisation
(conçue comme un moyen de pression sur l’administration de l’Éducation
nationale). De plus, l’élaboration d’arguments acceptables assure la crédibilité et la légitimité de la mobilisation aux yeux des politiques comme des
médias. Le relais que ces derniers permettent, par leur inscription dans des
réseaux longs, et qui en définitive contribue à faire basculer l’administration,
ne doit pas laisser croire que la recherche argumentaire a été superflue. Elle
est une condition essentielle sinon première, celle qui permet au mouvement
de se constituer, de grossir, d’être entendu et relayé : elle met en branle le
mouvement, lui donne sa légitimité et permet son succès quand bien même les
arguments tendent à s’effacer devant la force dont ils sont le moteur.
Ce constat conduit plusieurs acteurs à se plaindre d’une sortie du conflit
par la force et à regretter que leurs arguments n’aient pas été pris en compte,
ni même entendus : « C’est le rapport de force qui nous a fait gagner, c’est pas
nos arguments, ils n’ont pas été écoutés. » Cette déception diffuse, plus
marquée chez les parents que chez les enseignants, n’est-elle pas due au fait
que l’objet de la mobilisation s’est progressivement déplacé du seul maintien
en ZEP des écoles du quartier vers l’aspiration, plus globale et plus exigeante,
de contribuer à une politique de relance des ZEP largement ignorée des interlocuteurs administratifs ?
Le premier intérêt de l’étude de cas présentée est d’offrir une grille de
lecture d’une forme d’action collective qui constitue à la fois l’aiguillon et
l’avatar de la relocalisation des politiques publiques nationales. De la même
façon que s’est substituée à l’approche dite top down (i.e. par le haut) des
politiques publiques une approche dite bottom up (i.e. par le bas et à travers
l’expérimentation), l’action collective organisée sur le modèle du parti politique, du syndicat ou des grandes fédérations associatives (pendants de la
verticalité étatique) a laissé la place à des formes localisées et émergentes
d’action revendicative. Notre analyse de la mobilisation des parents contre le
déclassement du dispositif ZEP du groupe d’écoles où leurs enfants sont
scolarisés montre cependant que de telles formes d’action ne se réduisent pas
à des revendications limitées aux seuls intérêts particuliers, du type de celles
que l’on qualifie, dans le domaine de l’aménagement, de NIMBY. Les formes
d’action que nous avons étudiées sont à la fois « localisées » et « émergentes », dans la mesure où elles sont susceptibles de faire émerger et de
poser des questions d’intérêt général à partir d’un ancrage localisé, retrouvant, mutatis mutandis, les racines des mouvements collectifs. On a pu voir,
ce faisant, que les lignes de fracture usuelles entre associations locales et
fédérations nationales tendent à s’effacer.
La mobilisation analysée montre la possibilité pour des mouvements
locaux de construire du général, de trouver des points d’articulation avec des
revendications non particularistes, sans pour autant perdre de vue les motifs
initiaux d’insatisfaction. C’est parce que pèsent sur l’action revendicative de
fortes contraintes de généralité et de recevabilité des arguments échangés que
des mobilisations à première vue locales cessent de l’être dans le mouvement
même de publicité de leurs revendications. Ce faisant, les motifs de l’action
sont désubjectivés, rendus partiellement extérieurs aux personnes et déposés
dans une grammaire publiquement disponible (Trom, 2001).
La clôture de la controverse atteste, enfin, de la perméabilité entre deux
formes d’engagement des personnes, généralement pensées comme antinomiques : un engagement dans un régime de justification publique, qui permet à
la mobilisation de se constituer en cause publiquement recevable et ainsi de
rassembler autour d’elle de plus en plus de monde, et un engagement dans le
rapport de force. Dans ce dernier cas, les arguments cèdent la place à la force,
entendue comme la somme des acteurs qui les mobilisent, les relaient ou
peuvent être atteints par eux (les lecteurs des journaux). C’est la force qui
s’impose à l’administration parisienne et la conduit à abandonner le projet
contesté. L’administration accède à la satisfaction de la revendication des
parents, mais méconnaît sa légitimité. La réponse qu’elle propose déconsidère
les efforts des parents d’élèves dont l’action est assimilée à la seule construction d’un rapport de force dont le juste est absent. D’une part, elle freine les
possibilités réelles de prise au sérieux des mouvements localisés qui constituent pourtant aujourd’hui une forme de plus en plus répandue d’action
collective, s’interdisant de prévenir son caractère imprévisible par la mise en
œuvre d’un type de relations approprié. D’autre part, elle ferme le débat
public ouvert par la mobilisation, s’empêchant elle-même de participer plus
étroitement à la redéfinition de la politique d’éducation prioritaire.
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