Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010573
224 pages

p. 531 à 547
doi: en cours

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Volume 44 2003/3

2003 Revue française de sociologie

Le type idéal comme instrument de la recherche sociologique

Jacques Coenen-Huther Département de Sociologie – Université de Genève CH-1211 Genève 4 – Suisse
L’expression « type idéal » fait partie du vocabulaire courant de la sociologie. Ces termes sont néanmoins fortement chargés d’ambiguïté. Les débats récurrents en la matière ont porté non seulement sur la signification et la portée méthodologique de la notion mais aussi sur son origine. Celle-ci est le plus souvent située dans une tradition intellectuelle allemande mais elle émerge également dans une sociologie d’inspiration durkheimienne. Le type idéal est lié tantôt à un procédé de conceptualisation propre aux sciences sociales, tantôt à une volonté de réduction sélective de complexité, tantôt à une méthode particulière. En fait, le type idéal est un modèle. Dans la pratique de la recherche de terrain, la distinction entre type idéal et type moyen s’estompe cependant souvent. Pourtant si le type idéal était ramené à une synthèse de faits d’observation, c’est la raison d’être du concept qui s’en trouverait compromise. The expression « ideal type » is part of the vocabulary currently used in sociology. These terms are however highly ambiguous. The recurring debates on this issue have not only had an impact on the signification and the methodological consequence of the notion, but also on its origin. The latter is most often situated within German intellectual tradition but it also appears in Durkheimian-inspired sociology. The ideal type is linked sometimes to a conceptualizing process belonging to social sciences, sometimes, to the will for a selective reduction of complexity, and sometimes, to a particular method. In fact, the ideal type is a model. In practice, however, when carrying out field research, the distinction between ideal type and average type often becomes blurred. Yet, if the ideal type was brought back to mean synthesis of observation facts, it would be the raison d’être of the concept which would fall under compromise. Der Ausdruck « Idealtyp » ist Teil des üblichen soziologischen Vokabulars. Das Wort ist jedoch stark von Mehrdeutigkeit geprägt. Die häufigen Debatten dazu bezogen sich nicht nur auf die Bedeutung und die methodologische Tragweite des Begriffs, sondern auch auf seine Herkunft. Diese wird oft einer deutschen intellektuellen Tradition zugeschrieben, taucht aber auch in einer von Dürkheim inspirierten Soziologie auf. Der Idealtyp wird zuweilen mit einer der Sozialwissenschaft eigenen Konzeptualisierungsmethode oder mit einer willentlich selektiven Komplexitätsvereinfachung oder auch mit anderen Sondermethoden in Verbindung gebracht. In Wirklichkeit ist der Idealtyp ein Modell. In der Praxis der Feldforschung verliert jedoch die Unterscheidung zwischen Idealtyp und Durchschnittstyp oft an Bedeutung. Würde dennoch der Idealtyp auf eine Synthese von Beobachtungsfakten reduziert, könnte die Berechtigung selbst des Begriffs infrage gestellt werden. La expresión « modelo ideal » forma parte del vocabulario corriente de la sociología. Sin embargo esos términos están cargados de fuertes dosis de ambigüedad. Los debates efectuados sobre el sujeto llevan no solamente sobre la significación y el alcance metodológico de la noción, si no también sobre su origen. Este es a menudo situado en una tradición intelectual alemana pero que aparece igualmente en una sociología de inspiración durkheniana. El modelo ideal esta ligado tanto a un procedimiento de conceptualización propio de las ciencias sociales, tanto a una voluntad de reducción selectiva de complejidad, tanto a un método particular. En efecto, el modelo ideal es un verdadero modelo. En la práctica de la investigación de terreno, la distinción entre modelo ideal y modelo medio sin embargo se detiene a menudo. Sin embargo si el modelo ideal es llevado a una síntesis de hechos de observación, es la razón de ser del concepto que se encontraría comprometida.
L’expression « type idéal » fait actuellement partie du vocabulaire courant de la sociologie. Rares sont les ouvrages de référence – manuels, dictionnaires, encyclopédies – qui n’en font pas mention. Rares sont pourtant les termes si chargés d’ambiguïté et si propices à susciter des malentendus de tous ordres. Il y a près d’un demi-siècle, Don Martindale voyait dans la notion ainsi évoquée et les débats qui l’entouraient « a major mystery story » ; il se demandait ironiquement s’il ne conviendrait pas de « reconstruire la scène du crime » pour y voir plus clair (1959, p. 57). Quelques années plus tard, Lazarsfeld jugeait « regrettable » l’incessante discussion « confuse » au sujet des types idéaux (Lazarsfeld et Oberschall, 1965, p. 198). Dans la même veine, Raymond Boudon estimait que la notion de type idéal contribuait davantage à « décrire une difficulté » qu’à définir une méthode (1969, p. 101). À peu près à la même époque, Pierre Bourdieu et ses collaborateurs présentaient le type idéal comme un instrument précieux pour autant « que soient levées les ambiguïtés » qui l’entourent (1968, p. 79). Plus tard, Boudon et Bourricaud reviendront sur la question, indiquant que cette notion, décidément, « paraît résister à l’exégèse » (1982, p. 621).
De fait, la littérature exégétique en la matière est considérable. Ce n’est pas seulement la signification et la portée méthodologique de la notion qui firent l’objet de débats récurrents : c’est son origine même. Le plus souvent, celle-ci est située dans une tradition intellectuelle allemande et l’on crédite Max Weber d’un apport méthodologique décisif à ce sujet. Plus récemment, on fit toute-fois observer que la traduction française [1] de l’Idealtypus wébérien ne comporte aucune innovation de sens par rapport à l’usage durkheimien du terme (Isambert, 1993, p. 361 ; Schnapper, 1999, p. 14) [2]. La référence courante à l’œuvre wébérienne recouvre néanmoins un certain nombre de points de vue divergents. Le type idéal est tenu tantôt pour le résultat d’un procédé de conceptualisation qui ne peut que s’imposer aux sciences sociales, tantôt pour l’expression d’une volonté de réduction de complexité et d’un principe de sélection des données lié à un rapport aux valeurs, tantôt, plus pragmatiquement, pour le noyau d’une méthode particulière, dite « idéaltypique ». Mais loin des débats érudits, dans la pratique de la recherche empirique, une telle méthode idéal-typique se confond très fréquemment avec de banales opérations de typologie. La distinction entre type idéal et type moyen s’estompe alors et l’invocation de Max Weber ne sert plus qu’à parer le reproche de simplification abusive dans l’analyse. Le type idéal devient ainsi trop souvent le terme fétiche du chercheur de terrain en position défensive [3]. Il n’est donc peut-être pas inutile de rappeler les particularités de ce mode de conceptualisation, d’en retracer la genèse, d’indiquer dans quelle stratégie d’analyse il joue un rôle, de préciser enfin sa fonction dans la réalité d’une séquence de recherche empirique. C’est à quoi l’on s’emploiera ici.
 
Le type idéal : ce qu’il est et ce qu’il n’est pas
 
 
Même si l’œuvre wébérienne n’inaugure vraiment ni le recours à la notion ni l’usage du terme qui lui sont tous deux antérieurs, c’est incontestablement dans les écrits de Max Weber, et tout particulièrement dans le texte Die « Objektivität » sozialwissenschaftlicher und sozialpolitischer Erkenntnis de 1904 [4] que l’on trouve la tentative la plus élaborée – bien qu’un peu laborieuse – de préciser en quoi consiste le type idéal, tout à la fois résultat d’un certain mode de conceptualisation, expression d’une certaine conception de l’activité scientifique et instrument d’une stratégie d’analyse spécifique. Le type idéal, on l’a répété à satiété, est une construction intellectuelle obtenue par accentuation délibérée de certains traits de l’objet considéré (Weber, [1922] 1988, p. 191 ; 1965, p. 181). Cette création conceptuelle n’est pas sans lien avec la réalité observée mais elle en présente une version volontairement stylisée. Weber lui-même, et divers commentateurs à sa suite, mettent l’accent sur le « caractère fictionnel » de l’objet sélectivement construit de la sorte (Hennis, [1987] 1996, p. 150 ; Martuccelli, 1999, p. 224).
L’idée de fiction – tout comme le terme « utopie » également employé par Weber ([1922], 1988, p. 191 ; 1965, p. 181) – pourrait prêter à confusion si les écrits wébériens ne nous offraient plusieurs illustrations détaillées de ce qu’il faut entendre par là. Il y a, d’une certaine façon, fiction dans la mesure où les objets définis de manière idéal-typique n’émergent pas de la réalité empirique. Ils en offrent une représentation « purifiée de variations contingentes » (Rocher, 1993, p. 629), réduite à ce qui est « strictement nécessaire » pour comprendre « la logique d’une certaine conduite » (Weinreich, 1938, p. 99). Mais le lien avec la réalité empirique reste un impératif, au point que Weber assigne au chercheur la tâche d’apprécier dans chaque cas « combien la réalité se rapproche ou s’écarte de cette représentation idéale » [5] ([1922], 1988, p. 191). Et si le terme « utopie » s’impose, c’est parce que la réalité présentée de façon idéal-typique relève de ce que l’on a appelé une « Soziologie des Als-Ob », une sociologie du « comme si » (Tenbruck, 1959, p. 625). Cette formule n’a rien de dépréciatif. Il faut entendre par là que la présentation ainsi faite serait conforme à la réalité empiriquement observable si les actions et interactions en cause obéissaient à une logique pure que ne viendrait affecter aucun facteur extérieur à cette logique. Ceci fait dire à Philippe Raynaud que le type idéal suggère le déroulement de l’action « qu’il aurait fallu attendre dans l’hypothèse d’un comportement rationnel » et met a contrario en évidence les « irrationalités de toutes sortes » qui interviennent dans l’activité réelle (1987, p. 51). Et, certes, Raynaud est fondé à affirmer que l’économie classique a « valeur paradigmatique pour la méthodologie des types idéaux » (ibid., p. 54). La théorie économique offre à Weber un terrain de choix pour l’illustration de sa conception du type idéal. Elle présente en effet « un cosmos non contradictoire de relations pensées » ([1922], 1988, p. 190 ; 1965, p. 180, terme souligné par le traducteur). Le « sujet économique » construit à l’encontre de l’individu empirique, fait observer Weber, n’est en aucune façon affecté par des motivations qui ne seraient pas spécifiquement économiques mais qui influencent bel et bien le comportement des êtres humains réels (Weber, [1922] 1925, pp. 2-3). Martuccelli a raison de souligner que « de manière sournoise, l’action rationnelle en finalité devient le modèle d’où découle la construction significative » (1999, p. 226). Il n’en reste pas moins que la prise en compte de la rationalité axiologique autorise à dépasser la référence exclusive à la rationalité économique. C’est l’idée de logique pure – dépouillée de tout élément parasite – qui est à la base de la notion de type idéal, quelle que soit par ailleurs la logique prise en considération. Et c’est également cette idée qui justifie l’expression « type idéal ». Bien sûr, comme on l’a dit souvent, il s’agit d’un type « idéel », c’est-à-dire abstrait, pensé, construit. Et Guy Rocher juge opportun d’écrire à ce propos qu’il est « idéel plutôt qu’idéal » (1993, p. 629). Mais le qualificatif « idéal » exprime aussi la référence à des notions qui ne deviendraient réalité que dans un univers social gouverné entièrement par des logiques abstraites. C’est cognitivement, et sans aucune visée normative, que cette création conceptuelle est tout à la fois idéelle et idéale [6].
Max Weber place toutefois sous la rubrique « type idéal » des objets de diverses natures : actes singuliers, états de choses ou dispositions d’esprit (Weinreich, 1938, p. 101) ; il n’y a, en principe, pas de limite à leur diversité (Albrow, 1990, p. 154). Ceci nous invite à distinguer des variantes du type idéal. Un des premiers exégètes de l’œuvre wébérienne, Alexander von Schelting, y relève la présence de types idéaux individualisants et généralisants en y voyant d’ailleurs une source de confusion [7]. Dans le même esprit, Watkins distinguera ultérieurement chez Weber des types idéaux « holistes » et « individualistes ». Les premiers sont construits en mettant en évidence les aspects majeurs d’une situation historique prise dans son ensemble, organisés de façon à faire apparaître une image cohérente. Les seconds résultent de l’examen de la situation d’acteurs individuels et se fondent sur l’abstraction d’éléments tels que des schèmes de préférences personnelles, des modes de connaissance de la situation ou des types de relations entre individus (1952-1953, p. 723 et sq.). C’est notamment sur l’examen critique de ces deux procédés de conceptualisation que Watkins fonde son adhésion au principe de l’individualisme méthodologique (ibid., p. 729). Talcott Parsons, qui s’appuie fortement sur Schelting, reprend à son compte la distinction entre types individualisants et types généralisants. La catégorie individualisante recouvre pour lui des processus historiques singuliers ou des mouvements d’idées apparaissant dans l’histoire comme des phénomènes singuliers. Le caractère idéal-typique du concept tient alors à la sélectivité dans les critères de définition, laquelle dépend de la nature des intérêts scientifiques en cause. La catégorie généralisante a une autre fonction logique : elle vise à dégager des traits essentiels. Dans ce cas, le concept est dit « idéal-typique » parce qu’il permet la construction d’une séquence événementielle hypothétique (Parsons, 1937, pp. 604-605) [8]. De façon analogue, Runciman propose une distinction entre types idéaux descriptifs et types idéaux explicatifs (1983, pp. 291-294). Le type idéal descriptif est « idéal » en ce sens qu’il ne correspond à aucun exemplaire empiriquement observable mais qu’il peut servir de critère (yardstick) pour la définition et la comparaison des objets individuellement observables (ibid., pp. 291-292). On se trouve ici dans la logique opératoire du type individualisant de Schelting et Parsons. Le type idéal explicatif n’émerge pas davantage de la réalité empirique mais il est exigé logiquement par extrapolation à partir d’une théorie qui s’adapte au monde de nos observations (ibid., p. 292).
À la suite de Bernhard Pfister (1928, p. 170 et sq.), Judith Janoska-Bendl estime quant à elle que les deux variantes de la notion de type idéal recouvrent une dimension historique et une dimension proprement sociologique. Le type idéal sociologique reposerait dès lors sur des propositions à caractère intemporel, exprimant soit le sens subjectivement possible (« überzeitliche Aussagen über möglichen gemeinten Sinn ») de certaines catégories d’actions soit la probabilité qu’elles interviennent. Le type idéal historique isolerait au contraire une configuration empiriquement donnée en lui conférant une signification culturelle (« anhand der Kulturbedeutung ») (1965, p. 39). D’un point de vue sociologique, le mode de conceptualisation idéal-typique correspond incontestablement à des intentions théoriques variées (Saegesser, 1975, p. 107 et sq.). Il peut s’agir de proposer une interprétation crédible de l’émergence d’un phénomène social particulier. Il peut s’agir de construire des catégories fondées sur des logiques de comportement diverses, souvent extraites de leur contexte d’origine. Il peut s’agir enfin de comprendre la signification d’écarts observés par rapport à une logique de comportement donnée.
 
Les origines de la conceptualisation idéal-typique
 
 
La diversité des intentions théoriques véhiculées par la conceptualisation idéal-typique reflète la diversité des influences intellectuelles qui s’exercèrent en la matière. Celles qui viennent le plus directement à l’esprit et qui sont le plus fréquemment citées émanent des controverses de méthode dans lesquelles fut impliqué Max Weber dans l’Allemagne de son temps. De nombreux auteurs attribuent son choix du terme Idealtypus à l’influence de Georg Jellinek, juriste et spécialiste de l’étude comparative des systèmes politiques, avec qui il était lié (Albrow, 1990, p. 151 ; Antoni, 1938, p. 282 ; Ringer, 1997, p. 110). Cette opinion peut se prévaloir du témoignage de Marianne Weber qui note que Jellinek utilise l’expression dans le même sens que Weber après lui ([1926] 1989, p. 327) [9]. Elle gagne toutefois à être soumise à la critique car elle a donné lieu à des exégèses contestables, comme le fait observer Tenbruck (1959, p. 620). En fait, si Weber a emprunté le terme à Jellinek, il ne lui donne pas le même contenu conceptuel ; ceci est souligné non seulement par Tenbruck (op. cit.), mais aussi par Fleischmann (1964, p. 199), Pfister (1928, pp. 138-139) et Runciman (1972, p. 9). Weber applique le terme « type idéal » à ce que Jellinek qualifie de « type empirique » (1905, p. 34) [10].
C’est toutefois le Methodenstreit opposant les économistes néoclassiques aux tenants de l’école dite « historique allemande » qui fournit le stimulant principal aux réflexions méthodologiques de Weber (Burger, 1976, p. 140 ; Käsler, 1988, pp. 180-181 ; Ringer, 1997, p. 110 et sq.). La science économique allemande avait longtemps été dominée par une tradition de pensée historisante, mettant principalement l’accent sur l’historicité des faits économiques. Cette orientation était poursuivie par Gustav Schmoller qui occupait une position influente dans le Verein für Sozialpolitik dont faisait également partie Weber. Ce dernier considérait les options de politique sociale défendues par Schmoller comme excessivement paternalistes et bureaucratiques. Il les tenait en outre pour le fruit de compromis ad hoc davantage que pour le résultat de visées socioculturelles solidement étayées (Ringer, 1997, p. 15). Il en résulta un débat sur le rôle des jugements de valeurs dans l’activité scientifique, auquel Weber participa et dont on retrouve l’écho dans la conférence Wissenschaft als Beruf ([1919] 1959). Les conceptions de Schmoller furent également critiquées d’un autre point de vue par Carl Menger, figure importante de l’école néoclassique autrichienne. Celui-ci était d’avis que la science économique ne pouvait être fondée ni sur l’accumulation de données historiques relatives aux activités économiques ni sur des choix de politique économique non fondés en théorie.
Pour Menger, la science économique devait viser à une connaissance à portée générale. Ceci posait le problème du degré d’abstraction dans l’analyse. La théorie ne pouvait prétendre appréhender la réalité dans toute sa complexité ; elle se devait de dégager des éléments essentiels, de façon à mettre en évidence des acteurs, des comportements, des processus typiques qui auraient valeur de modèles mais dont la réalité empiriquement observable s’écarterait nécessairement. Max Weber fut sensible aux arguments de Menger et le construit du type idéal dérive en partie des conceptions modélisantes de Menger. Mais Weber avait également pratiqué l’étude historique à la manière de Schmoller et de ses prédécesseurs ; il se préoccupait donc aussi de l’introduction de normes de scientificité dans l’analyse historique quoi qu’ait pu en penser Lazarsfeld [11]. Dès lors, la question de l’abstraction sélective se posait à lui de deux façons et pour deux raisons. Il s’agissait certes de fournir aux sciences sociales des procédés de conceptualisation propices à la généralisation en vue de permettre l’attribution causale. Mais il s’agissait aussi de se donner des règles présidant à l’indispensable sélection dans la reconstitution de séquences historiques. Cette double préoccupation rend compte du caractère apparemment hétérogène du concept wébérien de type idéal.
Le type idéal généralisant est certainement celui qui doit le plus aux impulsions intellectuelles provoquées par le Methodenstreit. C’est plus particulièrement par le souci de généralisation que Weber rejoint certains des principes énoncés par Durkheim, comme on l’a rappelé plus haut. L’évolution du type généralisant vers des formes intemporelles doit beaucoup à l’influence de Simmel et à l’orientation formaliste de celui-ci ; ceci est signalé par Tenbruck (1959, p. 620 et sq.) et par Fleischmann (1964, p. 201). Le type individualisant, quant à lui, a une longue histoire qui doit beaucoup moins aux controverses théoriques et méthodologiques traversant les sciences humaines allemandes et qui remonte aux classifications aristotéliciennes. L’intention première qui s’y rattache est avant tout comparative. La principale source d’inspiration est à cet égard l’œuvre de Montesquieu. Boudon et Bourricaud nous mettent sur sa piste lorsqu’ils suggèrent que « par bien des côtés, Max Weber est le Montesquieu du XXe siècle » (1982, p. 624). Or, nous le savons car Marianne Weber nous l’indique ([1926], 1989, p. 267), Max Weber lisait Montesquieu. Il s’y réfère explicitement dans Wirtschaft und Gesellschaft ([1922] 1925, p. 166 et p. 393). De fait, Montesquieu adopte des procédés de raisonnement fondés sur des principes de compatibilité ou d’incompatibilité, qui préfigurent la démarche idéal-typique. Ainsi, par exemple, écrit-il dans De l’esprit des lois que « dans une nation libre, il est très souvent indifférent que les particuliers raisonnent bien ou mal ; il suffit qu’ils raisonnent : de là sort la liberté qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements. De même, dans un gouvernement despotique, il est également pernicieux qu’on raisonne bien ou mal ; il suffit qu’on raisonne pour que le principe du gouvernement soit choqué » (1748, Livre XIX, chapitre 27). Ce qui est en cause est ici le matériau historique : comme le fait observer Raymond Aron, il s’agit pour Montesquieu de « passer du donné incohérent à un ordre intelligible » ([1967] 1991, p. 28) ; c’est également l’objectif déclaré de Max Weber.
L’influence bien réelle de Montesquieu – plus que n’importe quelle activité d’ordre performatif ultérieure – aide également à comprendre la parenté de méthode qui lie Weber à Tocqueville et qui pousse parfois les commentateurs à l’anachronisme. Tocqueville se situe également dans la lignée de Montesquieu pour lequel il ne cachait pas son admiration et auquel on le comparait à son époque. Sainte-Beuve, par exemple, évoque De la démocratie en Amérique comme l’ouvrage qui fait « naturellement songer à Montesquieu » ([1860] 1948, p. 94). Au surplus, l’œuvre de Tocqueville était connue dans les milieux que fréquentait Max Weber (Lepenies, [1985] 1990, p. 288). On pouvait y trouver une stratégie idéal-typique avant la lettre, au service de l’analyse comparative, genre dans lequel Tocqueville excellait [12].
 
Procédés de conceptualisation à caractère idéal-typique
 
 
En dépit des réserves exprimées plus haut, la notion de type idéal restera sans doute définitivement associée dans la vulgate sociologique aux écrits de méthode de Max Weber. L’histoire de la sociologie comporte néanmoins une tradition durable de recours à la conceptualisation et au raisonnement sur le mode idéal-typique. Weber lui-même a fait observer que diverses propositions marxiennes deviennent tout à fait acceptables – et ont une valeur heuristique indéniable – si on les tient pour l’expression d’une vision idéal-typique de l’évolution sociale et non pour une description à caractère réaliste (Weber, [1922] 1988, pp. 204-205 ; 1965, pp. 199-200). Pareto, autant que Marx ou Weber, a le souci de l’abstraction sélective en fonction d’un point de vue particulier. S’agissant de la circulation des élites, il écrit « [...] il faut s’efforcer de simplifier le problème [...] Nous considérons le problème seulement en rapport avec l’équilibre social, et nous tâcherons de réduire le plus possible le nombre des groupes et des modes de circulation [...] » (Pareto, [1916] 1968, § 2025, p. 1295). Plusieurs commentateurs considèrent la théorie parétienne des élites, prise dans son ensemble, comme une construction théorique à caractère idéal-typique (Lopreato et Alston, 1970 ; Eisermann, 1989). Pour Pareto, si l’on établit une distinction dichotomique entre élite et non-élite pour les besoins de l’analyse, il est possible de poser en principe que les fonctions dirigeantes dans la politique et l’administration sont assumées par les plus qualifiés pour le faire. C’est alors que les aptitudes de la classe dirigeante correspondent à la dénomination d’élite. Toutefois, comme le font observer Lopreato et Alston, une telle « loi » ne peut se rapporter – de façon idéal-typique – qu’à un état de « libre circulation » des élites ne comportant aucun facteur particulariste ou encore à une phase d’équilibre temporaire, alors qu’une classe dirigeante serait à peine arrivée au pouvoir (1970, p. 94).
Ultérieurement, d’autres auteurs importants se sont distingués par une conceptualisation à caractère implicitement ou explicitement idéal-typique. Ainsi en est-il de MacIver et de la « reconstruction imaginative », de Parsons et du recours aux pattern-variables, de Merton et de son usage de la notion de paradigme, de Howard S. Becker ou de John McKinney et du « type construit ». Martindale (1959) a ébauché un premier inventaire de leurs travaux, sans toutefois mettre leurs stratégies d’élaboration théorique en rapport avec les différents types idéaux distingués plus haut. C’est ce que l’on va tenter ici. Pour MacIver, la tâche prioritaire de la sociologie consiste à établir des relations de causalité. Une procédure expérimentale devrait permettre de comparer des situations se distinguant par la présence ou l’absence de l’un ou l’autre facteur causal. Lorsque la mise en œuvre d’un tel plan expérimental est impossible – ce qui est le plus souvent le cas en sociologie – il ne reste plus que l’expérience mentale qui consiste à envisager une des deux situations par la « reconstruction imaginative » (MacIver, 1942). Que se serait-il passé si les Perses avaient gagné la bataille de Marathon ? Il va de soi qu’un scénario de substitution ne peut se présenter dans la réalité ; il ne peut qu’être imaginé. Le processus, fait observer Martindale, s’apparente à la construction d’un type idéal (1959, p. 73). Mais dans de tels cas, l’intention généralisante n’est pas prioritaire. Il s’agit avant tout de reconstruire la logique possible d’un enchaînement d’actions. C’est le type idéal individualisant qui est ici pertinent.
Talcott Parsons, au contraire, vise à l’élaboration d’une théorie générale se situant à un degré élevé d’abstraction. La notion wébérienne de type idéal ne l’intéresse que dans la mesure où elle apporte des matériaux à une telle théorie. Ses pattern-variables suggèrent des alternatives d’orientation aux valeurs se présentant sous la forme de dichotomies dont chaque pôle est un cas limite relevant de la conceptualisation idéal-typique. Sur un plan relationnel, les permutations et combinaisons de ces variables définissent un système de types d’attentes de rôles possibles. Parsons dépasse ainsi le type idéal isolé pour l’intégrer à une logique systémique (Parsons, 1951, p. 66) [13]. Comme le note malicieusement Martindale, Parsons, à la manière de Henry Ford pour les automobiles « [...] seems to have indicated the way to mass produce ideal types on an assembly-line basis [...] » (1959, p. 75). Mais dans ce cas, c’est bien le type idéal généralisant qui est visé.
Un procédé du même genre est mis en œuvre par Robert K. Merton dans la construction d’un paradigme pour l’analyse des modes d’adaptation individuelle aux contraintes structurelles. Les cinq catégories distinguées – conformité, innovation, ritualisme, retraite, rébellion – permettent de combiner de différentes façons l’adhésion ou le rejet de buts culturellement acceptés et de moyens institutionnalisés (Merton, [1949] 1968, p. 194). Que les catégories ainsi obtenues aient le caractère de types idéaux n’est guère douteux (Martindale, 1959, pp. 79-80). Comme les pattern-variables parsoniennes, elles présentent un potentiel de généralisation incontestable [14] et sont ainsi également en affinité avec le type idéal généralisant. Davantage que les dichotomies de Parsons toutefois, elles combinent des formes intemporelles et des conditions historiquement observables : en l’occurrence, des particularités de la culture américaine au XXe siècle (ibid., p. 79). La conceptualisation idéal-typique se situe ici au niveau des théories de portée moyenne.
Dans un style un peu différent, Howard S. Becker et John McKinney se situent plus directement dans la mouvance wébérienne tout en renonçant au terme « type idéal » qu’ils jugent trop chargé d’ambiguïté et qu’ils remplacent par « type construit », ce qui ne trahit en aucune façon l’esprit de la conceptualisation idéal-typique (Becker, 1940 ; McKinney, 1954). Pour l’un comme pour l’autre, le type construit revêt le caractère d’une théorie implicite plus ou moins élaborée ; il en résulte que les écarts entre le construit idéal-typique et la réalité empirique doivent faire eux-mêmes l’objet d’une explication (Janoska-Bendl, 1965, pp. 79-83). À cet égard, McKinney insiste – de manière quelque peu irréaliste – sur la nécessité d’une mesure quantifiée du degré de déviation (1954, pp. 144-145). Becker, pour sa part, associe le type construit à l’élaboration de propositions conditionnelles de la forme « si A, alors B » : si les facteurs impliqués dans la construction du type sont effectivement repérés, alors certaines conséquences présumées s’en suivront (1950, p. 108).
Becker et McKinney se livrent à une démarche idéal-typique au second degré dans la mesure où ils soumettent le type idéal à des opérations de classement. La distinction opérée par Becker est sommaire : le type daté et localisé qui intéresse l’historien, opposé au type non daté ni localisé qui sert les buts du sociologue (1950, p. 90) ; il ne s’agit de rien d’autre que de la distinction entre type individualisant et type généralisant. McKinney propose des catégories plus élaborées qui constituent un véritable essai de typologie fondé sur six axes bipolaires : ideal-extracted, general-specific, scientific-historical, timeless-time-bound, universal-local, generalizing-individualizing (1966, chap. 2). Ce qui est ainsi gagné en précision ne l’est certainement pas en clarté opératoire. On a pu faire observer à ce sujet que les distinctions effectuées de la sorte ne sont pas toujours mutuellement exclusives (Lopreato et Alston, 1970, p. 90). Il n’en reste pas moins qu’elles offrent les éléments d’une critique de la conceptualisation idéal-typique elle-même. Le type idéal wébérien de l’entrepreneur capitaliste ainsi considéré est une combinaison ideal-extracted incorporant à la fois les éléments de la logique d’action du personnage et des caractéristiques concrètes fondées sur des moyennes observées (McKinney, 1966).
 
Type idéal et modélisation
 
 
La construction de types idéaux, on l’a rappelé plus haut, correspond à une volonté de « stylisation de la réalité » (Schnapper, 1999, p. 18). Le type idéal ne décrit pas la réalité empirique mais reflète un « construit mental » (Burger, 1976, p. 164). Ce construit mental n’entretient une relation avec le monde réel que moyennant un certain nombre de conditions qui doivent être spécifiées dans chaque cas. Il s’agit donc bien d’une logique de modélisation, avec tout ce que cela implique ; les rapprochements possibles de la réalité modélisée avec le monde réel peuvent sans doute être une source de satisfaction pour le chercheur mais ce sont les écarts constatés et leur analyse qui ont les vertus heuristiques décisives. Il s’ensuit que des propositions relatives au type idéal tenant lieu de modèle ne peuvent être confondues avec la théorie d’un ensemble de faits empiriquement observables. Les raisonnements relatifs aux fondements wébériens de la légitimité ne fournissent pas une théorie de la légitimation de l’un ou l’autre régime concret, bien qu’ils puissent être d’un grand secours pour l’élaboration d’une telle théorie. De même, ce qui peut être dit du type idéal de la bureaucratie ne nous apprend rien sur le mode de gestion réel de telle ou telle organisation à caractère bureaucratique ; on y trouve en revanche les principes de fonctionnement d’une organisation de ce genre, sous une série de conditions restrictives.
Pas plus que la sélection d’un modèle, la construction d’un type idéal ne peut être assimilée à une procédure de vérification d’hypothèses. Au contraire, c’est le type idéal – comme le modèle – qui est fondé sur une série de présuppositions implicitement tenues pour acquises concernant le comportement humain (Burger, 1976, p. 165). En tant que « type construit », il a le caractère d’un « modèle théorique » et fonctionne comme une théorie implicite (McKinney, 1957, p. 226). La parenté du type idéal et du modèle apparaît clairement dans les constructions théoriques qualifiées par certains auteurs d’« idéalisations » (Lopreato et Alston, 1970, pp. 93-94) mais que l’on pourrait aussi bien traiter de modélisations. Ainsi en est-il du modèle de « l’égalité complète » (full-equality model) [15]. Celui-ci implique que dans des conditions de mobilité parfaite, la position professionnelle d’un individu est déterminée exclusivement par ses qualifications professionnelles, ses origines familiales n’ayant aucun effet sur sa profession. Il va de soi que les conditions d’application du modèle ne sont jamais réunies dans la réalité empiriquement observable. On peut néanmoins y avoir recours pour en dériver des fréquences attendues de mobilité intergénérationnelle. La fameuse théorie de la stratification sociale de Davis et Moore (1945) est du même type. En bref, elle propose l’idée que les gratifications matérielles et symboliques attachées à une position professionnelle sont déterminées par la contribution de cette position à un état valorisé de la société. Les conditions d’application de cette proposition théorique n’étant jamais réalisées, celle-ci ne peut que revêtir le caractère d’un modèle pour l’examen systématique de tous les écarts par rapport à un état « idéal » de la société où la position dans une hiérarchie des professions serait déterminée par l’importance fonctionnelle de cette position (Lopreato et Alston, 1970, pp. 93-94). Dans les cas de ce genre, on n’a pas affaire à une description de réalité, mais la congruence avec des faits empiriquement observables est logiquement du domaine du possible. Le mode de raisonnement est fondé sur l’énumération d’une série de conditions permettant le passage du pensé à l’observé (Burger, 1976, pp. 164-165). Pour que cette congruence logique s’actualise, il faut cependant que les conditions stipulées ne relèvent pas de l’utopie sociale. Dans le cas contraire, ce sont les réflexions sur les écarts observés – et sur les causes de ces écarts – qui prennent le pas sur la constatation de rapprochements plausibles.
L’idée de construit mental – sous-jacente à la notion de type idéal tout comme à celle de modèle – implique que des éléments formels de connaissance préexistent à tout traitement analytique de données d’observation. Cette intuition kantienne s’accorde avec l’épistémologie piagétienne dont elle est une source d’inspiration ; un ensemble de faits n’acquiert un sens qu’après passage par le filtre d’une structure de connaissance. Dans cette perspective, le rapprochement quelque peu inattendu qui a été fait entre le type idéal d’inspiration wébérienne et la structure, telle que la conçoit Lévi-Strauss (Moreux, 1975, pp. 14-15) mérite que l’on s’y attarde. Dans l’un et l’autre cas en effet, on a affaire à un « modèle synthétique » fondé sur l’attribution de sens par renoncement délibéré à l’exhaustivité. L’accentuation unilatérale ainsi produite résulte de la priorité accordée à l’un ou l’autre aspect de l’objet considéré. Ceci est vrai par exemple du type idéal de l’entrepreneur capitaliste tel que le construit Max Weber ; c’est tout aussi vrai du principe d’échange que Claude Lévi-Strauss situe à la base des alliances matrimoniales dans un système d’exogamie (ibid., p. 23). Le recours au type idéal comme l’élaboration du modèle structurel ont ceci de commun qu’ils fondent l’intelligibilité sur une recherche de rationalité poussée à l’extrême et sur la pluralité des interprétations possibles (ibid., pp. 23-26). Il faut bien voir néanmoins que la rationalité du type idéal est en principe accessible à l’acteur social quelque peu lucide, par l’intermédiaire des raisons qu’il peut avoir de se comporter d’une certaine manière. En revanche, le lieu d’où s’élabore la rationalité du modèle structurel lévi-straussien exclut l’intervention de telles raisons. La crédibilité des deux démarches requiert néanmoins un pari sur l’existence de mécanismes fondamentaux de la vie en société et d’invariants du comportement humain. C’est ce qui permet de se placer mentalement – selon la formule de Boudon (1986) – dans la logique d’un « acteur banalisé » dans le premier cas, d’adopter une logique surplombante, insensible aux motivations des acteurs sans être arbitraire pour autant, dans le second.
La parenté entre type idéal et modèle implique qu’il ne peut être véritablement question d’une méthode idéal-typique au sens strict ; une telle expression – quoique fréquemment utilisée dans la littérature et d’un emploi tentant – est par trop restrictive. On peut certes parler d’une méthode dont la conceptualisation par types idéaux n’est qu’un aspect : cette méthode est la modélisation qui, pour faire bref, consiste à se donner une représentation volontairement simplifiée de la réalité comme guide pour des investigations empiriques ultérieures. Lorsque la modélisation comporte déjà un schéma d’interaction entre variables jugées pertinentes, on peut y voir un modèle générateur au sens que Raymond Boudon donne à ce terme [16] : le modèle engendre des théories. Quand, au contraire, on en reste au stade de la conceptualisation plus ou moins élaborée, il est prématuré de parler de modèle générateur mais c’est à bon droit que l’on peut parler de « concepts générateurs ». Si le modèle générateur est à même de produire directement de la théorie par vérification ou par transposition, le concept générateur peut produire des diagnostics sociologiques qui constituent, eux-mêmes, l’assise d’une élaboration théorique subséquente. Ainsi en est-il, par exemple, du « type aristocratique » et du « type démocratique » chez Tocqueville, de la Gemeinschaft et de la Gesellschaft chez Tönnies, ou encore des pattern-variables chez Parsons. En tant que concept générateur, le type idéal fournit une base utile à l’approche comparative par son caractère sélectif. Il offre un principe d’intelligibilité par la mise en évidence de contrastes. De la sorte, il amorce un raisonnement théorique plus élaboré en suggérant des compatibilités et des incompatibilités pouvant donner la clé de tensions au sein d’un système social [17]. Ainsi, le type idéal peut être mis au service de la comparaison, au service de la recherche de sens ou au service de l’analyse causale. C’est dire qu’il ne saurait y avoir de démarche spécifiquement « compréhensive » à laquelle serait liée la conceptualisation idéal-typique. Non que la compréhension ne soit indispensable à la construction d’un type idéal, mais elle constitue une phase implicite ou explicite de tout processus de recherche en sociologie. Dès lors, la conceptualisation idéal-typique peut être associée à des stratégies de recherche diverses dans la mesure où l’opération mentale de reconstruction de sens que nous appelons compréhension joue nécessairement un rôle à l’un ou l’autre stade de la réflexion, fût-ce à l’insu des chercheurs. C’est bien pourquoi elle est présente aussi bien chez Durkheim, opposant la solidarité organique à la solidarité mécanique, que chez Weber, s’interrogeant sur les affinités entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.
 
Le type idéal et la recherche empirique
 
 
Nombreux sont les jeunes chercheurs qui sont très au fait des particularités de la conceptualisation idéal-typique dans l’œuvre wébérienne, mais qui n’en restent pas moins perplexes lorsqu’il s’agit de transposer ce mode de conceptualisation dans la pratique d’une recherche de terrain. La confusion terminologique qui accompagne fréquemment les opérations de typologie le montre à suffisance. Loin des types idéaux wébériens consacrés de longue date, comme ceux du capitalisme ou de la bureaucratie, il importe donc de s’interroger sur les fonctions du type idéal dans une séquence de recherche actuelle. On l’a souligné à maintes reprises, le type idéal reflète la vie sociale telle qu’elle pourrait être sous certaines conditions de cohérence rationnelle. Pour ce qui est de l’étude de la vie sociale dans sa réalité observable, il ne peut donc que servir de terme de référence (Albrow, 1990, p. 157).
Il en résulte qu’un programme de recherche ne peut avoir pour but de présenter des types idéaux, à moins qu’il ne s’agisse précisément d’une recherche à caractère exploratoire, visant à mettre au point des outils conceptuels à des fins ultérieures. La conceptualisation idéal-typique est la construction logique sous l’angle de laquelle sera examinée la réalité empirique. Il s’agit donc d’une opération intermédiaire entre l’interrogation initiale du chercheur et les conclusions auxquelles ses travaux le conduisent. Ce sont les écarts enregistrés entre la réalité préalablement construite et la réalité mise au jour par la recherche qui sont de nature à fournir des hypothèses relatives aux motivations ou aux comportements des acteurs. Rappelant l’aspect artisanal pouvant être attribué à la société médiévale, Max Weber évoque les conséquences qui peuvent logiquement en être tirées pour la suite du développement économique. Il ajoute que si « le cours réel des choses » ne correspond pas à l’évolution conçue de manière idéal-typique, cela signifie nécessairement que « la société médiévale n’a pas été rigoureusement artisanale sous certains rapports » (Weber, [1922] 1988, pp. 203-204 ; 1965, pp. 197-198).
Voilà bien un mode de raisonnement qui illustre les vertus heuristiques de la conceptualisation idéal-typique et que l’on peut reproduire, quel que soit l’objet de la recherche. Un exemple simple, inspiré de la logique wébérienne en la matière, permettra de le montrer sans difficulté. Le comportement habituel d’un marchand, envisagé de façon idéal-typique, sera dominé par une logique économique inspirée de la recherche d’un profit optimal. Qu’un nombre non négligeable de marchands observés dans la conduite de leurs affaires se conforment effectivement à cette logique est une constatation relativement banale. En revanche, qu’une série d’individus – puciers, brocanteurs, bouquinistes –, relevant incontestablement de la catégorie « marchand » selon les critères aristotéliciens du genre prochain et de la différence spécifique, présentent des conduites s’écartant délibérément du comportement typique du marchand : voilà une constatation qui ne peut qu’exciter la curiosité. Surgit alors la question du « pourquoi », ne pouvant être satisfaite que par la mise en évidence de causes, les motivations des acteurs pouvant être en l’occurrence des causes. Pourquoi, étant engagé dans des opérations commerciales, fait-on volontairement fi des stratégies habituelles d’optimisation du profit ? Pourquoi, dans la même situation, en vient-on à négliger en toute connaissance de cause un profit possible ?
C’est le modèle rationnel de l’action véhiculé par le type idéal du marchand qui suscite de telles questions en contribuant implicitement ou explicitement à mettre en évidence les écarts par rapport à la logique marchande. Mais c’est aussi ce modèle qui transforme les écarts constatés en autant de « faits-polémiques » au sens de Bachelard. Les divergences entre la réalité imaginée de prime abord et les faits réellement observés ne peuvent que susciter un jeu d’hypothèses visant à en fournir une explication. Le type idéal offre des motivations plausibles et pousse à anticiper le comportement à prévoir dans la logique qu’il représente. Les personnages empiriquement observables dont le comportement s’écarte de la logique du type idéal substituent à ces motivations plausibles d’autres motivations qui deviennent tout aussi plausibles quand on a réussi à en reconstruire le sens. Comme le note Fritz Ringer, le type initialement construit – le type idéal – est avant tout « a counterfactual projection, which facilitates the causal ascription of deviations from it to motives other than those attributed to the ideal agent » (1997, pp. 114-115 ; termes soulignés par l’auteur).
Pour la recherche de terrain, il y a donc à ce propos deux questions à résoudre : tout d’abord, de quoi les écarts observés sont-ils faits, exactement ; ensuite, en quoi consistent les motivations qui interfèrent avec celles de l’acteur idéal-typique ? Une dialectique s’instaure ainsi entre le type idéal – type construit sur la base d’évidences antérieures – et le type moyen, émergeant d’observations effectuées en raison même du stimulant intellectuel offert par le type idéal. De cette façon – mais de cette façon seulement – les procédures idéal-typiques adoptées consciemment ou intuitivement par ceux que nous considérons à présent comme nos classiques – Marx, Tocqueville, Durkheim, Tönnies, Weber, Parsons et d’autres – gardent leur fécondité analytique. Voudrait-on au contraire ramener le type idéal à une synthèse de faits d’observation, c’est alors la raison d’être du concept qui s’en trouverait compromise.
 
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NOTES
 
[(1)]Sous ses diverses variantes : type idéal, idéal-type, idéaltype. On s’en tiendra ici à la première, plus conforme au génie de la langue française.
[(2)]Dans un ouvrage récent, Charles-Henry Cuin fait observer que l’analyse durkheimienne des causes du suicide repose sur la construction d’un acteur idéal-typique (2000, p. 162).
[(3)]Au cours d’un colloque récent, Jean-Claude Passeron alla jusqu’à dire que le terme est souvent utilisé pour défendre une définition insuffisante (Troisième cycle romand, Morges, avril 2001).
[(4)]Repris dans les Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre ([1922] 1988, pp. 146-214) et, en traduction française, dans les Essais sur la théorie de la science (1965, pp. 117-213).
[(5)]Ma traduction qui s’écarte légèrement de celle de Julien Freund (1965, p. 181). À ce niveau de généralité, je traduis en effet plus volontiers « Idealbild » par « représentation idéale » que par « tableau idéal ».
[(6)]Ce qui a suscité les hésitations de Julien Freund quant à la traduction la plus adéquate (Weber, 1965, p. 485).
[(7)]Schelting évoque à cet égard « la confusion du caractère généralisant et individualisant du concept » (« die Verwischung des generalisierenden und individualisierenden Begriffscharakters », 1934, p. 332).
[(8)]Parsons crédite Schelting d’avoir noté pour la première fois que Weber place sous le terme « type idéal » deux catégories « tout à fait hétérogènes » (« the two quite heterogeneous categories of generalizing and individualizing concepts », 1937, p. 604).
[(9)]Selon Marianne Weber en effet, on a affaire à « ein Ausdruck, den schon Georg Jellinek in seiner allgemeinen Staatslehre in demselben Sinn wie nach ihm Weber verwendet » ([1926], 1989, p. 327).
[(10)]À savoir « eine Zusammenfassung von Merkmalen, die ganz von den Standpunkt, abhängt, den der Forscher einnimt » (Jellinek, 1905, p. 34).
[(11)]Qui y voyait une source d’ambivalence créée précisément par un intérêt pour « two types or two fields of work » (Lazarsfeld et Oberschall, 1965, p. 194).
[(12)]Voir à ce sujet Coenen-Huther (1997a, chap. III).
[(13)]En conformité logique avec les réserves qu’il avait émises précédemment à l’égard des potentialités théoriques du type idéal non intégré dans un système de types (Parsons, [1947] 1964, p. 28).
[(14)]Comme je l’ai montré dans Coenen-Huther (1997b, pp. 295-298).
[(15)]Commenté par Lopreato et Alston (1970, p. 93) qui s’appuient sur Jackson et Crockett (1964).
[(16)]Voir par exemple Boudon (1991, p. 162).
[(17)]J’ai moi-même utilisé les patternvariables de Parsons pour mettre en évidence une source interne de tensions au sein d’une collectivité, en l’occurrence un kibboutz (Coenen-Huther, 1995, chap. 1).
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[(8)]
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[(9)]
Selon Marianne Weber en effet, on a affaire à « ein Ausdru...
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[(10)]
À savoir « eine Zusammenfassung von Merkmalen, die ganz vo...
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[(11)]
Qui y voyait une source d’ambivalence créée précisément par...
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[(12)]
Voir à ce sujet Coenen-Huther (1997a, chap. III). Suite de la note...
[(13)]
En conformité logique avec les réserves qu’il avait émises...
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[(14)]
Comme je l’ai montré dans Coenen-Huther (1997b, pp. 295-298...
[suite] Suite de la note...
[(15)]
Commenté par Lopreato et Alston (1970, p. 93) qui s’appuien...
[suite] Suite de la note...
[(16)]
Voir par exemple Boudon (1991, p. 162). Suite de la note...
[(17)]
J’ai moi-même utilisé les patternvariables de Parsons pour ...
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