2003
Revue française de sociologie
Les compétences pratiques font-elles partie du capital culturel ?
Jörg Blasius
Université de Bonn Adenauerallee 98a – D-53113 Bonn – Allemagne
Jürgen Friedrichs
Institut des Recherches Sociologiques Université de Cologne Greinstr. 2 – D-50939 Köln – Allemagne
Dans cet essai, nous nous référons à la distinction que fait Bourdieu entre capital économique, capital culturel et capital social, et suggérons d’élargir le concept de capital culturel
pour y inclure une dimension supplémentaire : celle des compétences pratiques. Nous
explorons ainsi la façon dont ces compétences pratiques (en tant que part du capital culturel)
sont liées au capital économique et social. En fondant notre travail sur des entretiens individuels réalisés auprès d’un échantillon de population vivant dans quatre quartiers pauvres de
Cologne, en Allemagne, nous testons notre proposition de manière empirique pour en conclure que les compétences pratiques peuvent effectivement être converties en capital économique et social. Nos constatations montrent que les personnes recevant des aides publiques
convertissent leurs compétences pratiques en capital économique beaucoup plus que les
autres. Cette conversion dépend de l’importance du réseau social, donc du capital social de
la personne en question. Nos conclusions confortent l’argument théorique selon lequel les
compétences pratiques peuvent être inclues dans le concept de capital culturel.
In this paper we refer to Bourdieu’s distinction of economic, cultural and social capital,
suggesting to extend the concept of cultural capital by includind as an additional dimension the
manual skills persons have. We further explore how skills (as a part of cultural capital) are related
to economic and social capital. Based on face-to-face-interviews of a sample of residents of four
poverty areas in Cologne, Germany, we empirically test the proposition, skills can be converted
into economic and social capital. Our findings indicate that persons receiving transfer payments
convert their skills into economic capital significantly more often than persons without transfer
payments. The conversion of skills depends upon the size of the social network, hence on the
social capital the person has. The findings support the theoretical argument to include skills in the
concept of cultural capital.
Aufbauend auf Bourdieus Unterscheidung von ökonomischem, kulturellem und sozialem
Kapital wird in dem Artikel vorgeschlagen, das Konzept des kulturellen Kapitals um die
manuellen Fertigkeiten von Personen zu erweitern. Mithilfe dieser Erweiterung wird die These
Bourdieus untersucht, die Unterschicht sei durch eine « Kultur der Notwendigkeit » gekennzeichnet. Die empirische Erhebung beruht auf einer face-to-face Befragung von Bewohnern in
vier benachteiligten Wohngebieten Kölns. Wir testen die Hypothese und untersuchen ferner, wie
kulturelles Kapital in ökonomisches und soziales konvertiert werden kann. Die Ergebnisse
zeigen, dass Personen, die von Transferzahlungen (vor allem Sozialhilfe) leben, signifikant
häufiger ihre Fertigkeiten in ökonomisches Kapital konvertieren als solche Personen, die nicht
auf Transferzahlungen angewiesen sind. Die Chancen der Konversion hängen von der Größe des
sozialen Netzwerks ab. Insgesamt stützen die empirischen Ergebnisse das theoretische Argument,
Fertigkeiten in das Konzept des kulturellen Kapitals aufzunehmen.
Nosotros nos referimos en este ensayo a la distinción que hace Bourdieu entre capital económico, capital cultural y capital social, y sugerimos ampliar el concepto de capital cultural para así
incluir una dimensión suplementaria : la de las competencias prácticas. Exploramos así la manera
por la cual esas competencias prácticas (como parte del capital cultural) están ligadas al capital
económico y social. Basando nuestro trabajo sobre entrevistas individuales realizadas a una
muestra de población que vive en cuatro barrios pobres de Colonia, en Alemania, nosotros
testeamos nuestra proposición de manera empírica para concluir que las competencias prácticas
efectivamente pueden ser convertidas en capital económico y social. Nuestras constataciones
muestran que las personas que reciben las ayudas estatales convierten sus competencias prácticas
en capital económico mucho mas que los otras. Esta conversión depende de la importancia de la
red social, es decir del capital social de la persona en cuestión. Nuestras conclusiones fortifican el
argumento teórico según el cual las competencias prácticas pueden ser incluidas en el concepto
de capital cultural.
Depuis la fin des années soixante-dix, on note un intérêt croissant pour les
styles de vie. Ceux-ci sont utilisés dans des domaines aussi nombreux que
variés, en tant que méthode complémentaire dans les analyses de classe, par
exemple (Prandy, 1990 ; Uusitalo, 1979), pour décrire différents types de
consommateurs (Cathelat, 1990 ; Conrad et Burnett, 1985,1990 ; Mitchell,
1983 ; Wells et Tigert, 1971) ou de téléspectateurs (Bourdieu, 1996), ainsi
qu’en politique (Becker et Nowak, 1982 ; Flaig, Meyer et Ueltzhöffer, 1994 ;
Gluchowski, 1987). En rapport avec ces applications, nous trouvons diverses
façons d’exploiter le concept des « styles de vie », en utilisant par exemple
des indicateurs concernant les activités de loisirs, les activités culturelles, les
tableaux préférés ou les comportements de consommation.
Le débat dans les sciences sociales a (re)pris avec la publication de La
distinction de Bourdieu (1979). Dans ce livre, Bourdieu s’est penché sur ce
que Weber considère comme des « manifestations de styles de vie »
(Lebensführung) : les vêtements, la nourriture, les boissons et la façon
d’accomplir certaines activités artistiques. Par le biais de ces caractéristiques,
Bourdieu a décrit différents groupes sociaux, les classant en fonction du
métier. Il a commencé par séparer les classes en trois catégories : supérieure,
moyenne et populaire. À chacune de ces classes, il a attribué des compositions
d’adjectifs spécifiques qui, à leur tour, ont donné ce que l’auteur appelle le
« goût ». À un second niveau, Bourdieu a décomposé ces trois classes en fractions, là encore en fonction du métier. Les membres de ces fractions de classe
se caractérisent par un mélange particulier de styles de vie.
Pour décrire la composition des styles de vie par rapport à la position
sociale, Bourdieu (1979,1986) a défini trois types de capital : économique,
culturel et social. Ces trois types peuvent se transformer : le capital économique permet d’acquérir le capital culturel et social, le capital culturel peut se
convertir en capital économique et social, et le capital social en capital économique et culturel. Cependant, la relation entre eux, le mécanisme d’échange,
diffère selon la classe. Par exemple, les membres de la classe dite supérieure
peuvent convertir leur capital économique en capital culturel lorsqu’ils achètent des tableaux coûteux ou qu’ils assistent à des événements artistiques, et
ils peuvent acquérir un capital social en devenant membre d’un club de golf.
Au niveau des trois classes, Bourdieu utilise le terme d’« esthétique
distinctive » pour décrire la classe supérieure. À l’intérieur des classes,
Bourdieu (1979) note différents « styles de vie » : les membres de fractions de
classe utilisent leur « goût » pour se distinguer des autres fractions. Le goût
des classes moyennes est décrit comme « la recherche du progrès par un effort
d’éducation ».
Alors que l’on peut distinguer les fractions au sein des classes moyenne et
supérieure par leur composition en capital culturel et économique, cela n’est
pas possible pour les membres des classes populaires. Bourdieu utilise à leur
égard l’expression « goût de nécessité ». Il n’y pas de distinction entre les
fractions en termes de capital : la composition du capital économique et
culturel relève du hasard, elle ne dépend pas de caractéristiques manifestes
telles que le revenu, l’éducation ou un savoir particulier. Du fait de leur situation économique et de leur niveau d’éducation relativement faibles, les
membres des classes populaires ne possèdent pas de goût propre à leur fraction, ils sont mus par la nécessité.
Le travail de Bourdieu se fonde sur des indicateurs de styles de vie qui
caractérisent la classe moyenne et, plus particulièrement, la classe supérieure,
mais ne semblent pas appropriés pour décrire les classes populaires. Lorsque
ces indicateurs leur ont été appliqués, les réponses de leurs membres ont pu
être arbitraires ou formulées au hasard ; il n’y a par conséquent aucun moyen
systématique de les différencier. Pourtant, il serait possible de distinguer les
membres des classes populaires par leur « connaissance de la vie pratique »,
et ainsi mieux décrire leur capital culturel en utilisant des compétences pratiques telles que la décoration intérieure, le repassage, les réparations automobiles, les soins aux personnes âgées ou malades, ou la coiffure, plutôt qu’en se
servant d’indicateurs de styles de vie.
Ce sont ces compétences pratiques que nous suggérons d’inclure dans le
concept de « capital culturel » des classes populaires. Les indicateurs de
styles de vie utilisés par Bourdieu, comme la façon de s’habiller ou le type de
plats servis aux invités, associent des éléments de capital économique et
culturel. Par contraste, les compétences pratiques suggérées ne sont fondées
que sur le capital culturel, à l’exception du jardinage. En effet, la capacité de
jardiner dépend également du capital économique – à savoir la possibilité
d’avoir ou non un jardin.
Dans la première partie, nous étudions les hypothèses théoriques visant à
différencier les fractions au sein de la classe populaire. Puis, nous présentons
les données d’une étude sur les membres de la classe populaire allemande et
décrivons leur maîtrise et leur utilisation de différentes compétences pratiques. Dans la troisième partie, nous décrivons « l’espace des compétences »,
en distinguant « volume des compétences » et « composition des compétences ». Dans la mesure où l’espace géométrique est fondé sur les compétences pratiques, sa composition ne peut pas être identique à celle du capital
économique et culturel mentionnée dans La distinction de Bourdieu. En ce qui
concerne les compétences mentionnées dans le questionnaire (comme la réparation de voitures ou le repassage), la principale différenciation a trait au sexe
de la personne interrogée – et peut-être à d’autres caractéristiques sociodémographiques. Pour décrire la composition et le volume des compétences pratiques, nous incluons des informations supplémentaires provenant des
personnes questionnées, comme par exemple le sexe, le nombre d’années
d’étude ou les revenus d’équivalence au sein de l’espace donné. Cette procédure nous permet d’attribuer des ensembles de compétences à certains
groupes de personnes. Pour terminer, nous utilisons ces informations pour
tester l’hypothèse de Bourdieu sur « le goût de nécessité ».
Les compétences pratiques telles que le jardinage, la décoration intérieure,
la plomberie ou la garde d’enfants peuvent être considérées comme une forme
de capital, dans la mesure où les personnes ont investi du temps et de
l’énergie pour les acquérir. En reprenant la théorie de Bourdieu, il paraît très
utile de les inclure dans le capital culturel puisque les compétences pratiques
sont une forme de connaissance qui peut (théoriquement) être convertie en
capital économique et social. Elles peuvent être directement transformées en
capital économique lorsqu’un service particulier est monnayé, et indirectement lorsqu’il est rendu dans le cadre d’un échange – par exemple une
personne aide son voisin dans ses travaux de jardinage et, en échange, celui-ci
l’aide à tapisser son séjour. S’il existe localement une structure telle que le
système d’échange local (SEL), l’échange de compétences devient alors une
nouvelle forme d’économie de marché non fondée sur l’argent (Ekins, 1989 ;
Let’s work, 1995). La conversion de compétences peut en outre déboucher sur
une densification du tissu social.
Par conséquent, les compétences pratiques peuvent être considérées
comme un moyen d’améliorer le statut économique et/ou la position d’une
personne dans son réseau social. D’une manière plus générale, nous devons
explorer la relation entre le réseau social et la conversion des compétences
pratiques en ressources monétaires. Même si Bourdieu (1979,1986) discuta
de l’importance du capital social, il ne le prit pas en compte pour la description empirique de sa théorie. Il nous faut cependant tenir compte du capital
social dans notre exemple. La capacité de convertir des compétences pratiques en capital économique peut, par exemple, dépendre de l’ampleur du
réseau social.
Cette approche théorique nous amène à poser trois questions : tout d’abord,
certaines compétences pratiques sont-elles spécifiques à quelques fractions de
classe, voire seulement aux classes populaires ? Par exemple, les réparations
automobiles ou le repassage sont fortement connotés « masculin » ou
« féminin » ; d’autres compétences peuvent être liées à l’éducation, ou à une
connaissance particulière. Deuxièmement, à quel degré ces compétences sont-elles converties en capital économique et/ou en capital social et par qui ?
Troisièmement, comment sont-elles reliées au capital social ? Il peut n’exister
aucune possibilité directe de convertir un capital culturel en capital économique, dans la mesure où une personne doit avoir connaissance d’une opportunité pour proposer ses talents – par exemple, pour obtenir un certain type de
travail un individu a besoin de l’aide d’un réseau social.
Pour le test empirique, nous analysons des données provenant d’une étude
sur les quartiers urbains (Friedrichs et Blasius, 2000). La zone de résidence
est utilisée pour désigner la population selon des classes et des fractions de
classe
[1]. L’hypothèse de base est que les gens cherchent (et trouvent) leur
zone de résidence en fonction de leur statut professionnel, de leur revenu, de
leur style de vie, de leurs amis, autrement dit en fonction de leur capital
économique, culturel et social. Comme dans bien d’autres aspects de la vie, il
existe une concurrence sur le marché du logement en termes d’offre et de
demande. Dans beaucoup de sociétés, c’est le capital économique qui prime
pour obtenir un logement – plus la personne est prête à dépenser (ou en a les
moyens), plus la maison ou l’appartement seront confortables et la zone de
résidence agréable. D’autres indicateurs ont un effet sur l’allocation des logements. Le capital culturel comprend par exemple une connaissance des « bons
quartiers » d’une ville ou d’une zone géographique, ce qui aide un acheteur à
négocier le prix du logement avec le vendeur ou à convaincre les résidents
d’un quartier recherché d’accepter un nouveau voisin. Enfin, la zone de résidence est étroitement liée au volume du capital : les foyers possédant un
volume de capital très important – les membres des classes supérieures – vont
vivre dans les « meilleurs » quartiers, tandis que ceux qui possèdent un (très)
faible volume de capital – les membres des classes populaires – vivront dans
des quartiers défavorisés. Pour évaluer la pertinence des compétences et tester
nos propositions, nous avons retenu un échantillon de personnes vivant dans
des quartiers défavorisés – essentiellement des résidents des classes populaires.
Nos données proviennent de quatre quartiers pauvres de la ville de
Cologne, en Allemagne. Dans un premier temps, nous les décrivons sur un
plan général. Tandis que Bourdieu se sert du « métier » pour comparer des
membres de classes supérieure, moyenne et populaire par le biais de leurs
styles de vie, nous utilisons le « quartier » pour distinguer des fractions entre
les membres des classes populaires.
En nous fondant sur le savoir des travailleurs sociaux, sur les statistiques
officielles (en utilisant des indicateurs tels que « proportion de personnes
recevant des allocations ») et en sillonnant la zone à pied, nous avons sélectionné quatre quartiers où la « pauvreté » semble s’être concentrée à différents
niveaux. En termes de stratification, les deux quartiers de Bilderstöckchen et
de Kalk-sud peuvent être attribués aux classes populaires supérieures, tandis
que Kalk-nord appartient aux classes populaires moyennes et Kölnberg aux
classes populaires inférieures (pour une description détaillée des zones défavorisées, consulter Friedrichs et Blasius, 2000). Dans ces quartiers, nous
avons interviewé individuellement 430 personnes de nationalité allemande, au
moyen d’un questionnaire type. Le taux de réponse a été de 47.3 %.
Le Tableau I montre les plus importantes caractéristiques sociodémographiques des personnes interviewées. Pour distinguer les résidents des quartiers défavorisés des habitants des quartiers plus riches, nous avons intégré
des données obtenues en 1997 à Cologne-Marienburg. Cette étude fut menée
au moyen du même questionnaire que celui utilisé dans les quartiers défavorisés (Jürgens, 1998). À Marienburg, 135 personnes furent interviewées, avec
un taux de réponse de 58.2 %
[2].
Si l’on étudie le statut marital de la population, il est frappant de noter le
pourcentage relativement élevé de célibataires à Kalk-sud et à Kölnberg, et le
pourcentage encore plus élevé de couples divorcés à Bilderstöckchen et
Kölnberg. Les quatre quartiers défavorisés se différencient également par
l’âge de leurs habitants : à Kalk-sud, la proportion des 26-45 ans est supérieure à la moyenne, tandis qu’à Kalk-nord, ce sont les 65 ans et plus qui
prédominent. À Kölnberg, la proportion des 18-25 ans et des 36-45 ans est
plus élevée que la moyenne habituellement constatée dans les classes populaires ; les 56 ans et plus sont, pour leur part, bien moins nombreux.
TABLEAU I.
Caractéristiques sociodémographiques des quatre quartiers défavorisés
TABLEAU I. – Caractéristiques sociodémographiques des quatre quartiers défavorisés
et Marienburg
Caractéristique Bilder- Kalk- Kalk- Kölnberg Total Marienburg
stöckchen sud nord
Statut marital
Marié 59.6 47.9 53.6 45.2 51.9 51.2
Célibataire 13.8 21.8 17.0 23.8 18.9 20.7
Avec conjoint 8.3 13.4 6.3 19.0 11.3 11.6
Divorcé 12.8 9.2 9.8 10.7 10.6 9.1
Veuf, veuve 5.5 7.6 13.4 1.2 7.3 7.4
Âge
18-25 ans 7.4 7.6 7.1 13.1 8.5 8.3
26-35 ans 15.7 23.5 18.8 14.3 18.4 14.0
36-45 ans 20.4 26.1 17.0 36.9 24.3 9.9
46-55 ans 14.8 9.2 8.9 15.5 11.8 21.5
56-64 ans 23.1 16.0 18.8 9.5 17.3 21.5
65 ans et plus 18.5 17.6 29.5 10.7 19.6 24.8
Scolarisation
9 ans d’études 48.6 55.5 68.2 52.8 56.4 4.2
10 ans d’études 31.8 17.6 18.7 33.7 24.9 10.9
13 ans d’études 19.6 26.9 13.1 13.5 18.7 84.9
Revenu d’équivalent
(DM par mois)
Moins de 1 000 16.0 15.1 23.0 44.9 22.7 1.1
1 000 à 1 499 23.4 27.4 28.0 31.3 27.3 1.1
1 500 à 1 999 20.2 23.9 20.0 13.4 20.1 13.3
2 000 et plus 40.4 33.6 29.0 10.4 29.9 84.4
Allocations
Enfants 25.9 20.3 17.9 45.5 26.3 27.5
Logement 6.5 8.5 13.5 34.9 14.5 0.0
Alimentaire 6.5 8.5 2.7 6.1 6.0 3.3
Chômage première* 0.9 7.0 8.1 8.5 6.0 0.8
Chômage secondaire** 6.5 1.7 8.9 20.7 8.6 0.0
Aide publique 8.3 4.2 12.5 37.3 14.0 0.0
N 109 120 112 89 430 121
* Allocation au début du chômage, 65 % du dernier salaire net, pour 12 mois.
** Allocation après 12 mois de chômage, 53 % du dernier salaire net.
Il existe des différences relativement grandes entre les zones en ce qui
concerne les années d’études. À Kalk-sud et Bilderstöckchen, la proportion
d’habitants « scolarisés 13 ans et plus » est supérieure à la moyenne, tandis
que la proportion des « scolarisés 9 ans » est particulièrement élevée à Kalknord. Si l’on se réfère à un revenu équivalent
[3], Kölnberg est le quartier où
la proportion de personnes interrogées appartenant aux deux catégories de
revenus les plus bas est de loin la plus élevée. Les autres quartiers ne sont pas
très différents, Bilderstöckchen apparaissant comme le quartier le moins défavorisé, suivi de Kalk-sud et Kalk-nord. À Kölnberg, beaucoup d’habitants
dépendent des allocations, alors qu’à Bilderstöckchen ils sont relativement
peu nombreux. En termes de précarité, le classement Bilderstöckchen – Kalksud – Kalk-nord – Kölnberg ne peut être confirmé pour tous les indicateurs,
mais il est pertinent en ce qui concerne les allocations logement et les allocations chômage.
La différence entre les quartiers des classes supérieures et ceux des classes
populaires apparaît clairement lorsque l’on prend en compte Marienburg. Les
variations en matière d’âge et de statut marital sont plutôt minimes, la
moyenne d’âge des habitants de Marienburg étant même plus élevée que celle
de Kalk-nord. Les différences en termes de revenus et de durée d’études sont
en revanche très importantes – les catégories choisies à l’origine pour les
quatre quartiers défavorisés ne conviennent pas à Marienburg. Par ailleurs, à
l’exception des allocations familiales – qui, en Allemagne, sont versées indépendamment du statut économique des ménages – les mêmes personnes
touchent diverses allocations, ce qui fait que les valeurs, dans ce domaine,
sont égales ou proches de zéro. Le pourcentage de personnes interrogées recevant diverses allocations croit avec le degré de pauvreté du quartier : le quartier le plus défavorisé, Kölnberg, possède à ce titre les valeurs les plus
élevées, les quartiers moins pauvres de Bilderstöckchen et Kalk-sud ont, pour
leur part, des valeurs relativement basses, tandis que celles de Kalk-nord se
situent entre les deux.
Description des compétences
Nous avons demandé aux personnes interrogées de noter leur maîtrise
concernant 13 compétences pratiques (voir les Tableaux IIa et IIb) selon une
échelle allant de 1 (très bonne) à 6 (très mauvaise), ou de mentionner « jamais
fait » lorsqu’ils ne les avaient jamais accomplies. En marge des notations, ils
devaient préciser s’ils avaient fait usage de leurs compétences pratiques à
l’extérieur de leur propre foyer, et, dans l’affirmative, s’ils avaient perçu une
rémunération. Pour une meilleure appréhension des données, et dans la
mesure où certaines catégories n’ont qu’un nombre limité de cases, nous
avons regroupé les réponses « très bonne » et « bonne » sous la mention
« bonne » ; « assez bonne » et « suffisante » sous la mention « assez bonne » ;
et « mauvaise » et « très mauvaise » sous la mention « mauvaise ».
Dans les quartiers défavorisés (Tableau IIa), un grand nombre de personnes
interrogées ont déclaré « bonne » leur maîtrise des compétences suivantes : la
cuisine (60.5 %), le ménage (58.1 %), le repassage (47.2 %), la garde
d’enfants (46.5 %) et la décoration intérieure (40.0 %). Les femmes se sont
notées au-dessus de la moyenne pour la garde d’enfants, la cuisine et le
ménage, tandis que les hommes estiment avoir de relativement bonnes compétences en matière de décoration intérieure, de travaux d’électricité et de réparations automobiles (les différences sont importantes ; les tableaux ne sont
pas joints à cette étude pour des raisons de volume). En théorie, ces compétences devraient pouvoir se convertir en capital économique et/ou social.
Cependant, dans La distinction, Bourdieu émet l’hypothèse du « goût de
nécessité » selon laquelle les membres des classes populaires ne seraient pas
capables de convertir leur capital culturel en capital économique pour
accroître leur volume de capital. Nous reviendrons sur ce point.
Si l’on compare la population marginale des quartiers défavorisés avec
celle de Marienburg, le Tableau IIb montre que les personnes interrogées de la
classe supérieure ont une bien moins bonne maîtrise de la plupart des
13 compétences pratiques que celles des quartiers défavorisés, à l’exception
des soins aux personnes âgées/malades et de la garde d’enfants, qui sont au
même niveau, ainsi que le jardinage. Les deux premières compétences sont
fortement liées à l’environnement familial – des différences entre les classes
ne sont donc pas supposées apparaître. Les notes en matière de jardinage
s’expliquent par le fait d’avoir ou non un jardin.
TABLEAU IIa.
Évaluation de la maîtrise des compétences pratiques par les résidents
TABLEAU IIa. – Évaluation de la maîtrise des compétences pratiques par les résidents
des quartiers defavorisés
(en pourcentage, N = 430)
Compétence pratique Bonne Assez bonne Mauvaise Jamais fait
Décoration 40.0 30.5 5.3 24.2
Travaux d’électricité 15.9 20.5 10.0 53.6
Plomberie 9.5 17.9 8.6 64.0
Pose de carrelage 9.8 11.4 9.3 69.5
Réparations automobiles 7.4 13.7 11.3 67.5
Coiffure 16.7 20.0 9.0 54.3
Jardinage 30.0 28.1 4.5 37.4
Couture 21.2 30.0 9.5 39.3
Soins aux personnes âgées/malades 20.7 14.5 4.9 59.9
Garde d’enfants 46.5 17.7 3.0 32.8
Cuisine 60.5 27.4 3.5 8.6
Ménage 58.1 30.9 4.0 7.0
Repassage 47.2 25.3 7.0 20.4
TABLEAU IIb.
Évaluation de la maîtrise des compétences pratiques par les résidents de Marienburg
TABLEAU IIb. – Évaluation de la maîtrise des compétences pratiques par les résidents de Marienburg
(en pourcentage, N = 121)
Compétence pratique Bonne Assez bonne Mauvaise Jamais fait
Décoration 22.3 32.2 9.1 36.4
Travaux d’électricité 7.4 24.8 16.5 51.2
Plomberie 3.3 16.5 18.2 62.0
Pose de carrelage 2.5 6.6 13.3 77.7
Réparations automobiles 4.1 14.0 15.7 66.1
Coiffure 11.6 19.8 10.8 57.9
Jardinage 48.7 37.3 5.0 19.0
Couture 13.2 29.7 17.4 39.7
Soins aux personnes âgées/malades 16.6 21.4 5.8 56.2
Garde d’enfants 50.5 13.2 2.5 33.9
Cuisine 48.8 29.7 6.6 14.9
Ménage 29.0 44.6 8.3 18.2
Repassage 32.3 30.6 10.7 26.4
La raison des notes plus faibles dans les 10 compétences restantes tient
probablement au fait que les membres de la classe supérieure ne trouvent pas
d’intérêt à maîtriser ce type de compétence. Si par exemple leur voiture est en
panne, il leur paraît plus efficace de l’amener chez le garagiste plutôt que de
« perdre du temps » à apprendre comment la réparer et le faire eux-mêmes.
L’argument « perte de temps » est valable pour la plupart des compétences
sélectionnées : cela va plus vite, cela fait gagner du temps et le résultat final
est meilleur si la tâche est confiée à un expert. Les membres des classes supérieures estiment par conséquent rationnel d’utiliser leur capital économique
pour bénéficier de tels services.
Selon la théorie de Bourdieu, les résidents du quartier de Marienburg se
servent assez fréquemment de leur capital économique pour le convertir en
compétences pratiques. Ils n’ont pas ou peu d’expérience dans les domaines
sélectionnés ; il est également probable qu’ils comparent leur propre maîtrise
de ces compétences avec celle des professionnels. Par conséquent, ils s’attribuent des notes basses ou moyennes.
Convertir des compétences pratiques en capital économique et social
Nous abordons ici la conversion de compétences pratiques en avantages
monétaires ou non monétaires. Dans les quatre quartiers défavorisés et dans
les réponses données pour les 13 compétences sélectionnées, seules 18.1 %
des personnes interrogées ont déclaré convertir leurs compétences en capital
économique (travail rémunéré), tandis que 68.6 % d’entre elles n’en retirent
aucun bénéfice financier (Tableau III). Ce nombre peu élevé de réponses en
matière de rémunération est quelque peu surprenant : étant donné le capital
économique relativement faible de la plupart des foyers, on aurait pu
s’attendre à ce qu’un plus grand nombre d’entre eux utilise ses compétences
pour bénéficier de revenus supplémentaires
[4].
TABLEAU III.
Utilisation remunerée et non remunérée des compétences pratiques, par quartier
TABLEAU III. – Utilisation remunerée et non remunérée des compétences pratiques, par quartier
(en pourcentage)
Compétence pratique Bilderstöckchen Kalk- Kalk- Kölnberg Total Marienburg
(N=109) sud nord (N=90) (N=430) (N=121)
(N=120) (N=111)
Décoration remunérée 4.6 7.5 5.4 4.4 5.6 0.0
non rem. 41.3 45.0 30.6 22.2 35.6 38.0
Travaux d’électricité remunérée 0.9 2.5 2.7 0.0 1.6 0.0
non rem. 15.6 14.3 12.6 4.4 12.1 16.5
Plomberie remunérée 0.9 3.3 0.9 1.1 1.6 0.0
non rem. 7.3 7.5 4.5 2.2 5.6 6.6
Pose de carrelage remunerée 0.9 3.3 1.8 0.0 1.6 0.0
non rem. 4.6 8.3 4.5 2.2 5.1 2.5
Réparations remunérée 0.9 0.8 0.9 1.1 0.9 0.0
automobiles non rem. 7.3 8.3 6.3 5.6 7.0 8.3
Coiffure remunérée 1.8 0.8 2.7 0.0 1.4 0.8
non rem. 23.9 21.7 21.6 6.7 19.1 19.0
Jardinage remunérée 2.8 3.3 3.6 1.1 2.8 3.3
non rem. 19.3 27.5 12.6 2.2 16.3 31.4
Couture remunérée 1.8 0.0 0.9 2.2 1.2 0.8
non rem. 15.6 15.0 11.7 5.6 12.3 14.0
Soins aux personnes remunérée 3.7 7.6 5.4 0.0 4.4 4.1
âgées/malades non rem. 23.9 16.8 23.4 2.2 17.2 24.8
Garde d’enfants remunérée 3.7 5.0 5.4 1.1 4.0 7.4
non rem. 43.1 44.2 31.5 15.6 34.7 42.1
Cuisine remunérée 0.0 2.5 1.8 0.0 1.2 0.8
non rem. 37.6 42.5 34.2 12.2 32.8 47.9
Ménage remunérée 7.3 6.7 7.2 0.0 5.6 2.5
non rem. 24.8 30.0 19.8 6.7 21.2 18.2
Repassage remunérée 0.0 1.7 0.9 0.0 0.7 0.8
non rem. 14.7 22.5 18.0 4.4 15.6 11.6
Total remunérée 21.1 19.2 21.4 8.9 18.1 12.5
non rem. 81.7 75.8 69.6 41.1 68.6 79.2
La comparaison entre les quatre quartiers défavorisés montre que les différences en matière de « travail rémunéré » entre les trois quartiers les moins
pauvres sont relativement faibles – environ une personne sur cinq déclare
avoir réalisé un « travail rémunéré » au cours des dernières années. En revanche,
moins d’un habitant de Kölnberg sur dix a indiqué avoir effectué un « travail
rémunéré » en plus de son emploi habituel ou de ses allocations. Si les
personnes interrogées vivant dans le quartier le plus défavorisé ont le volume
de capital le plus bas, nous supposons alors que le « travail rémunéré » est
également associé à l’importance du capital social et culturel : plus le volume
du capital est bas, plus les probabilités de conversion du capital sont réduites.
Les différences entre les quatre quartiers sont encore plus grandes en
matière de « travail non rémunéré ». Nous tirons du Tableau III la conclusion
que plus un quartier est défavorisé, plus ses habitants déclarent avoir effectué
du « travail non rémunéré ». Tandis que les différences entre Bilderstöckchen,
Kalk-sud et Kalk-nord sont relativement faibles, Kölnberg, pour sa part, se
distingue fortement. Comme nous l’avons déjà mentionné, le « travail non
rémunéré » est particulièrement lié au capital social. On peut présumer que
plus un quartier est défavorisé, moins il possède de capital social.
Dans notre étude, nous avons échantillonné des réseaux centrés sur l’individu en utilisant une combinaison de générateurs de noms de Burt (1984) et
Fischer (Fischer, 1982 ; McCallister et Fischer, 1978). Lorsque nous calculons les valeurs moyennes en matière de taille de réseaux, les résultats confirment l’hypothèse selon laquelle plus le quartier est pauvre, plus le réseau est
petit : Bilderstöckchen a une valeur moyenne de 0 = 5.30, Kalk-sud de
0 = 5.14, Kalk-nord de 0 = 4.53 et Kölnberg de 0 = 3.27 (F = 7.2, p < .001,
* =.22). Si l’on établit un parallèle entre la taille des réseaux et la perception
d’aides publiques (0 = 3.89), d’allocations chômage (0 = 4.62) et la non-perception d’allocations (0 = 4.79), les valeurs moyennes vont dans la direction attendue mais les différences ne sont pas significatives (F = 1.2, n.s.).
Ces résultats confortent la théorie de Wilson (1987)
[5] qui soulignait que
les personnes provenant des quartiers populaires ne sont pas seulement défavorisées du fait de leur faible capital économique, mais qu’elles sont aussi
isolées et exclues de larges pans de la société à cause de la pauvreté de leur
quartier. Cette exclusion se caractérise notamment par un réseau social plus
petit et par une connotation négative du quartier. Pour donner un exemple,
prenons le cas d’une femme habitant Kölnberg, quartier le plus défavorisé.
Cette femme postule pour un emploi de femme de ménage chez un particulier.
Si plusieurs personnes se présentent pour ce poste, il y a de fortes chances
pour que l’employeur ne choisisse pas celle qui vient du quartier le plus
pauvre. Dans la mesure où ce quartier a la plus mauvaise réputation en termes,
notamment, de criminalité et de violence, notre postulante peut être éconduite
au téléphone sur la simple mention de son adresse. Le même processus vaut
pour le travail non rémunéré. Les habitants de Kölnberg ont des réseaux
sociaux relativement peu étendus et sont peu sollicités pour une aide en repassage, ménage, ou en soins aux personnes âgées/malades. Leur capital social
est relativement faible.
Si l’on compare les résultats obtenus dans les quartiers défavorisés à ceux
de la zone de classe supérieure Marienburg, la valeur correspondant au
« travail non rémunéré » est aussi élevée que celle de la zone la moins défavorisée, Bilderstöckchen. Même si le niveau de leurs compétences pratiques est
en moyenne plutôt bas, ils s’en servent assez souvent pour aider leur famille
et leurs amis. Les habitants de Marienburg n’ont que rarement mentionné
« travail rémunéré », et lorsqu’ils l’ont fait, cela concernait surtout la garde
d’enfants et les soins aux personnes âgées/malades – travaux souvent effectués par les adolescents pour se faire de l’argent de poche.
Deux conclusions peuvent être tirées de ces résultats. Premièrement le
quartier, en outre des caractéristiques individuelles, peut exercer une
influence sur l’emploi des compétences pratiques au moment où celles-ci sont
proposées. Deuxièmement, nous déduisons du Tableau III que les membres
des classes populaires convertissent assez rarement leurs compétences pratiques en capital économique.
Par ailleurs, il est nécessaire de posséder un capital social – sous la forme
de réseaux sociaux – en plus d’un capital culturel pour bénéficier d’un
« travail rémunéré » ou d’un « travail non rémunéré ». Si quelqu’un n’a pas
conscience d’avoir la possibilité d’obtenir un revenu supplémentaire en se
servant de ses compétences pratiques, ou s’il n’a tout simplement pas de
contacts sociaux qui lui donnent l’occasion de gagner de l’argent de cette
manière, alors il ne peut pas convertir son capital culturel en capital économique. Ceci est valable également pour le « travail non rémunéré » : si le
réseau social est peu étendu, personne ne proposera de l’aide.
Afin de pousser un peu plus loin l’analyse, nous avons étudié l’existence
ou non d’un lien entre les conditions particulières du chômage, l’aide
publique et l’emploi de compétences pratiques pour des travaux rémunérés ou
non. Le résultat de cette étude figure dans le Tableau IV, qui montre le pourcentage de population recevant des allocations chômage, des aides publiques
ou ne recevant aucune allocation.
TABLEAU IV.
Utilisation des compétences pratiques, par statuts d’emploi et aide publique
TABLEAU IV. – Utilisation des compétences pratiques, par statuts d’emploi et aide publique
(en pourcentage)
Remunérée Non remunérée
Compétence pratique AC AP AA AC AP AA
A : Décoration 7.3 5.4 5.5 36.4 37.8 35.3
B : Travaux d’électricité 1.8 0.0 1.8 9.1 13.5 12.6
C : Plomberie 3.6 0.0 1.5 9.1 0.0 5.8
D : Pose de carrelage 1.8 0.0 1.8 3.6 2.7 5.8
E : Réparations automobiles 1.8 0.0 0.9 9.1 10.8 6.4
F : Coiffure 3.6 5.4 0.6 14.5 18.9 19.9
G : Jardinage 5.5 5.4 2.1 14.5 10.8 17.2
H : Couture 1.8 0.0 0.9 7.3 10.8 13.5
I : Soins aux personnes âgées/malades 3.7 13.5 3.7 13.0 24.3 17.2
J : Garde d’enfants 3.6 8.1 3.7 27.3 29.7 36.8
K : Cuisine 0.0 2.7 1.2 29.1 43.2 32.2
L : Ménage 3.6 8.1 5.8 18.2 21.6 21.2
M : Repassage 0.0 2.7 0.6 18.2 13.5 15.3
Total 21.8 26.3 16.9 65.5 68.4 69.9
AC = Allocation chômage, N = 55
AP = Aide publique, N = 38
AA = Aucune allocation, N = 326
Ce sont les personnes recevant une aide publique (26.3 %), puis celles
recevant des allocations chômage (21.8 %) et enfin celles ne recevant aucune
allocation (16.9 %) qui mentionnent le plus fréquemment un « travail rémunéré ». Ainsi, la frange de population ayant le capital économique le plus bas
est celle qui indique le plus souvent cette forme de conversion de capital. Par
ailleurs, la conversion de compétences pratiques en capital économique
dépend également du capital social, la taille moyenne des réseaux des
personnes ayant effectué un travail rémunéré étant de 0 = 6.23, et celle des
personnes n’en ayant pas effectué de 0 = 4.28 (F = 21.3, p < .001, * =.22).
Comme nous l’avons montré, ceux qui reçoivent une aide publique ont des
réseaux sociaux relativement peu étendus. Nous pouvons en conclure que les
personnes interrogées ayant un capital économique assez bas utilisent assez
fréquemment leurs réseaux pour avoir une source de revenus supplémentaire.
Si nous regardons quelles sont les compétences pratiques pour lesquelles les
personnes recevant une aide publique ont perçu une rémunération, nous
voyons qu’il s’agit essentiellement des soins aux personnes âgées/malades et
des gardes d’enfants – ces activités étant très souvent menées au sein de la
famille. La contradiction selon laquelle les personnes recevant une aide
publique et ayant les réseaux sociaux les moins étendus sont celles qui
mentionnent fréquemment « travail rémunéré » est ainsi résolue : ils peuvent
obtenir une aide financière de leur propre famille en effectuant des travaux
que les personnes plus fortunées accompliraient sans rémunération, ou dans le
cadre d’un échange (gratuit) de services, par exemple la garde d’enfants.
Les valeurs attribuées au « travail non rémunéré » ne relèvent pas d’une
logique liée au type d’allocation. Il n’existe pas de différence systématique
dans l’emploi des compétences pratiques entre ceux qui reçoivent une aide
publique, ceux qui bénéficient d’allocations chômage et ceux qui ne reçoivent
aucune allocation. Ainsi, le fait de convertir un capital culturel en capital
social ne dépend pas de la situation économique. Cependant, il y a un lien
important entre le « travail rémunéré » et la taille du réseau : la taille
moyenne des réseaux des personnes ayant répondu qu’elles effectuaient des
travaux non rémunérés est de 0 = 5.24, et celle des personnes qui n’ont pas
mentionné « travail non rémunéré » de 0 = 3.31 (F = 31.0, p < .001, * =.26).
Ces résultats peuvent être interprétés à la lumière de précédentes recherches réalisées sur les réseaux sociaux et les quartiers pauvres mentionnés dans
l’introduction. Comme l’ont écrit Hurlbert, Beggs et Haines (2001, p. 220), le
concept d’isolement social des résidents de quartiers défavorisés émis par
Wilson (1987) peut être décomposé en deux dimensions : la structure des
réseaux et les ressources. En ce qui concerne la structure des réseaux, l’hypothèse de Granovetter (1973,1983) et Wilson est que les gens pauvres ont des
réseaux avec un petit nombre de liens faibles. Ils ont par conséquent un accès
plus difficile aux personnes de condition plus élevée et des possibilités
d’emploi plus limitées.
Selon Hurlbert (ibid., p. 221), les ressources peuvent être interprétées
comme « un accès à des personnes cultivées et à des moyens de transport et
de communication ». Dans notre étude, nous trouvons des réseaux homogènes
avec un accès limité à des personnes de meilleure condition. Nous n’avons
toutefois aucune information sur des ressources telles que les transports ou les
moyens de communication. Mais si l’on prend le terme « ressource » au sens
plus large de « biens matériels et symboliques » (Lin, 2000, p. 29), cela inclut
la capacité d’accéder à des personnes prêtes à rémunérer des compétences
pratiques.
Notre étude montre que la taille des réseaux est étroitement liée au degré
de pauvreté d’un quartier. Plus celui-ci est défavorisé, moins les réseaux sont
étendus. Conformément aux propositions de Granovetter et Wilson (et par
opposition aux résultats obtenus par Hurlbert, Beggs et Haines), les personnes
dont les réseaux sont peu étendus ont surtout des liens forts. Ce constat corrobore également l’hypothèse de Lin (ibid., p. 51, p. 65) et Burt (2001) selon
laquelle les gens les plus modestes ont des liens moins hétérophiles et en
obtiennent moins de retours.
En ce qui concerne les ressources, nous tirons deux conclusions importantes de notre étude : d’une part, les individus ne possédant qu’un petit
réseau peuvent assez rarement s’en servir pour mobiliser des ressources,
comme par exemple trouver des personnes prêtes à rémunérer leurs compétences pratiques. D’autre part, ils utilisent ce réseau pour obtenir un soutien
informel en effectuant des tâches non rémunérées. Ces deux conclusions
corroborent les propositions d’Hurlbert.
L’espace des compétences sociales
Pour étudier la structure latente des 13 compétences pratiques sélectionnées, liées au sexe de l’individu, nous les avons divisées en deux catégories :
repassage, ménage, cuisine pour les femmes ; travaux d’électricité, plomberie
et réparations automobiles pour les hommes. Cependant, pour évaluer ces
variables, il faut prendre en compte au moins une dimension, intitulée
« composition du capital » : une partie correspond à des personnes attribuant
des valeurs élevées à des compétences comme les réparations automobiles
(personnes cochant la catégorie « bon ») et des valeurs basses pour des tâches
comme le repassage (catégorie « mauvais »), l’autre inversant ces valeurs,
c’est-à-dire les personnes attribuant des valeurs élevées à des compétences
telles que le repassage et des valeurs basses à des tâches telles que les réparations automobiles.
Par ailleurs, il est nécessaire d’ajouter une dimension qui reflète le
« degré » ou le « volume » des compétences pratiques. Indépendante des
compétences elles-mêmes, elle correspond d’une part aux individus capables
d’effectuer la plupart des tâches, c’est-à-dire attribuant des valeurs relativement élevées à des compétences comme les travaux d’électricité et le ménage,
et d’autre part à ceux qui accordent des valeurs basses aux compétences. Cette
dimension est associée à l’autre indicateur de capital culturel – les « années
d’études » : plus la durée des études est longue, plus le volume des compétences est important.
Dans le Tableau II, nous avons montré les marges des variables trichotomisées pour les 13 compétences pratiques, ainsi que la catégorie « jamais fait ».
Afin de garder dans l’échantillon la frange de population ayant coché cette
dernière catégorie, et afin de traiter les sujets dans l’ordre des catégories, nous
présumons qu’une personne ayant répondu n’avoir jamais effectué une tâche
n’est pas en mesure de l’accomplir. La catégorie « jamais fait » fusionne ainsi
avec la catégorie « mauvais ». Comme méthode d’évaluation, nous appliquons l’analyse des composants principaux non linéaires. Les données en
entrée sont les 13 compétences pratiques, assorties de trois catégories ordonnées chacune (bon, assez bon et mauvais – pour les réponses marginales, voir
Tableau II).
L’analyse en composants principaux (ACP) est une technique bien connue
pour mettre en évidence les relations entre des cas associés à plusieurs variables. Avec des variables catégorielles (ordonnées et non ordonnées), l’ACP
n’est pas immédiatement disponible, même si ces variables sont souvent traitées comme si elles étaient numériques. La technique la plus appropriée
consiste par conséquent à utiliser l’analyse en composants principaux non
linéaires (ACPNL), dans laquelle les valeurs des catégories (allant ici de 1 à
3) sont remplacées par des notes optimales (valeurs-objets) pour chaque
dimension (pour plus de détails, consulter Gifi, 1990 ; Heiser et Meulman,
1994)
[6]. Le processus de notation optimale permet d’imposer des
contraintes d’ordre de façon à ce que les variables catégorielles ordonnées
aillent en augmentant, ou du moins en ne diminuant pas, les quantifications
comme les niveaux catégoriels devenant de plus en plus stricts à l’intérieur de
l’espace dimensionnel
r (avec
r = 1,2,.... ; souvent
r = 2).
Lorsque les réponses ne sont pas compatibles avec l’ordonnancement en
dimensions r, cela se traduit par des quantifications optimales égales pour
deux catégories ultérieures ou plus. Contrairement à l’ACP classique, le
nombre r de dimensions requises dans l’ajustement du modèle doit être
spécifié à l’avance, et les solutions pour les dimensions r et r + 1 ne se regroupent pas. Une fois les valeurs-objets et les quantifications dans l’espace
dimensionnel r trouvées, les quantifications peuvent remplacer les codes catégoriels des indicateurs et le reste de l’analyse peut être considéré comme une
ACP classique. S’ajoutant aux valeurs-objets des catégories de variables, les
notes attribuées aux personnes interrogées (valeurs-sujets) sont disponibles
dans chaque dimension. Les valeurs moyennes de ces valeurs-sujets sont standardisées à 0, les variantes à 1. Dans une étape ultérieure, nous utiliserons ces
valeurs pour subdiviser différents groupes à l’intérieur de l’espace dimensionnel r latent.
En plus des notes optimales attribuées aux variables sur chaque axe, des
quantifications dans l’espace dimensionnel r et des valeurs-objets correspondant aux personnes interrogées sur chaque axe, l’ACPNL, tout comme l’ACP,
fournit des valeurs d’axe pour les variables. En les mettant au carré et en les
additionnant à l’intérieur des dimensions, on obtient les valeurs propres. En
prenant le poids des facteurs au carré et en les ajoutant à la dimension r, on
obtient la « qualité » (dans l’ACP : communalité), c’est-à-dire le degré
d’explication des éléments dans l’espace dimensionnel r.
L’ACPNL fournit également des quantifications sur les catégories variables à l’intérieur des dimensions
r. Le processus de recherche de coordonnées
de points dans un espace de moindre dimension est l’affaire des graphiques à
deux dimensions. Pour les variables quantitatives et les cas linéaires, les
graphiques à deux dimensions sont exprimés en vecteurs et l’approximation
est souvent interprétée à travers la décomposition des valeurs singulières
(Gabriel, 1971,1981). À l’inverse, Gower et Hand (1996) ont souligné que les
axes des graphiques à deux dimensions peuvent être interprétés de la même
façon que les autres axes coordonnés, c’est-à-dire par projection et lecture à
partir d’une échelle. Les graphiques à deux dimensions peuvent être créés à
partir des informations fournies par les quantifications variables dans l’espace
dimensionnel
r. La comparaison entre les axes de ces graphiques donne la
structure de la réponse. Dans le cas qui nous intéresse, le graphique à deux
dimensions montre quelles sont les compétences effectuées par les mêmes
personnes et quelles sont celles effectuées par des personnes différentes
[7].
Les données en entrée pour l’ACPNL sont les évaluations données par 428
des 430 personnes interrogées sur leur maîtrise des 13 compétences pratiques
sélectionnées
[8]. Comme nous l’avons évoqué précédemment, nous avons
pris le parti de construire un espace latent à deux dimensions. Cette solution
explique 43.5 % de la variation totale et confirme nos prévisions ; la première
dimension en couvre 24.5 % et peut être dénommée « composition du
capital », la seconde en couvre 19 % et peut s’intituler « volume des compétences ». En utilisant la méthode du graphique à deux dimensions, nous
montrons dans quelle direction les variables sont positionnées dans l’espace,
c’est-à-dire quelles sont les évaluations similaires et les évaluations divergentes, selon les dimensions 1 et 2. Dans l’étape suivante, nous exposons les
valeurs moyennes des 428 personnes interrogées, en rapport avec leurs caractéristiques sociodémographiques et d’autres variables intéressantes à l’intérieur de l’espace donné. Tandis que les axes du graphique à deux dimensions
reflètent la structure des réponses et comment les évaluations sont reliées
entre elles, la présentation graphique des valeurs moyennes montre les positions (moyennes) des groupes de sujets.
FIGURE I.
Représentation des compétences sur un graphique à deux dimensions
La Figure I montre les axes du graphique à deux dimensions pour les
13 compétences classées de « A » pour l’aménagement intérieur à « M » pour
le repassage (Tableaux IV et V). Le point où tous les axes se croisent est le
centroïde de la présentation. Il correspond à la valeur moyenne de tous les
jugements émis sur toutes les compétences, c’est également le point où se
croisent les moyennes des (deux) variables latentes, à savoir la « composition
du capital » et le « volume des compétences » (en lignes pointillées). Les
abréviations sont situées dans la catégorie « bon ». Les points de niveau catégoriel sur les axes du graphique à deux dimensions indiquent les positions des
catégories intermédiaires (« assez bon ») des évaluations de compétences
dans la présentation bidimensionnelle. On peut voir, par exemple, que pour
les réparations automobiles (E), les réponses « bon » et « assez bon » sont très
proches l’une de l’autre (alors qu’elles sont distantes de la catégorie
« mauvais »), tandis que pour l’aménagement intérieur (A) la catégorie
« assez bon » est plus proche de la catégorie « mauvais » que de « bon ».
Dans le cas des réparations automobiles, cela signifie que les personnes interrogées répondant « bon » et « assez bon » ont des évaluations très similaires
de leur propre maîtrise de cette compétence, tandis que dans le cas de
l’aménagement intérieur, cette similitude vaut pour les catégories « assez
bon » et « mauvais ».
La Figure I montre que de bas en haut, c’est-à-dire dans la seconde dimension, tous les axes du graphique se dirigent dans la même direction. Par conséquent, toutes les variables ont quelque chose en commun : le « volume des
compétences ». En d’autres termes, les personnes interrogées peuvent se
caractériser selon l’évaluation qu’elles font de leur maîtrise des compétences
sélectionnées.
Dans la première dimension (horizontale), on peut distinguer les compétences selon une échelle continue. À gauche, proches l’une de l’autre, on
trouve les compétences suivantes : pose de carrelage (D), travaux d’électricité
(B), plomberie (C) et réparations automobiles (E), les mêmes personnes étant
soit capables, soit incapables de réaliser ces tâches. De ce fait, la plomberie et
les travaux d’électricité se chevauchent presque, les évaluations données par
toutes les personnes interrogées pour ces deux compétences étant très similaires. À droite de la dimension 1, on trouve le repassage (M), le ménage (L),
la couture (H), la cuisine (K) et la coiffure (F). Ces compétences sont positionnées dans des directions similaires, les jugements respectifs de toutes les
personnes interrogées étant assez proches dans la mesure où elles sont soit
capables, soit moyennement capables, soit incapables de réaliser les tâches
mentionnées.
C’est entre les réparations automobiles (E) et le repassage (M) que l’on
trouve la plus grande différence de réponses. Elles sont légèrement négatives
en corrélation avec les deux premières dimensions (comparez l’angle entre les
deux axes respectifs). Entre les deux groupes de compétences décrits ci-dessus, on trouve la garde d’enfants (J), les soins aux personnes âgées/
malades (I), le jardinage (G) et la décoration intérieure (A). Les deux
premières sont plus près du groupe qui comprend le repassage, la dernière est
proche du groupe qui comprend les réparations automobiles. Le jardinage est
situé presque exactement à mi-distance des deux groupes. L’ordre des aptitudes peut être associé au sexe des personnes interrogées : sur la gauche, les
« compétences très viriles », sur la droite les « compétences très féminines »,
et entre les deux celles qui sont évaluées de manière similaire par les hommes
et les femmes.
Afin d’examiner ces résultats plus en détail, nous montrons les solutions
numériques pour les variables (Tableau V). Les valeurs de l’axe (exposées
dans les colonnes « dim_1 » et « dim_2 ») se rattachent à l’information :
« Quel point appartient à quelle partie de quel axe ? ». Ils peuvent servir
d’indicateur pour montrer comment chaque élément est expliqué par les
seules dimensions. Les valeurs élevées communes et les signes communs
(positifs ou négatifs) indiquent une association positive entre les éléments ;
les valeurs élevées et les signes divergents indiquent une association négative ; les valeurs basses indiquent que les éléments ne sont pas corrélés à la
dimension. Dans le cas où les deux valeurs de l’axe sont basses, c’est-à-dire
lorsque la « qualité » est basse, l’élément doit être expliqué par une ou des
dimensions plus élevées. Au niveau des compétences individuelles, nous
pouvons ainsi expliquer 25.4 % pour la garde d’enfants (voir colonne
« qualité »), et 60.9 % pour les travaux d’électricité.
TABLEAU V.
Dimensions des compétences pratiques, résultats de ACPNL (N = 428)
TABLEAU V. – Dimensions des compétences pratiques, résultats de ACPNL (N = 428)
Compétence pratique dim_1 dim_2 Qualité
A : Décoration .366 .576 .467
B : Travaux d’électricité .652 .429 .609
C : Plomberie .634 .414 .567
D : Pose de carrelage .512 .438 .455
E : Réparations automobiles .623 .314 .486
F : Coiffure -.405 .404 .330
G : Jardinage .061 .552 309
H : Couture -.478 .375 .371
I : Soins aux personnes âgées/malades -.147 .494 .267
J : Garde d’enfants -.259 .433 .254
K : Cuisine -.507 .454 .458
L : Ménage -.617 .363 .507
M : Repassage -.680 .331 .572
Pour les valeurs de l’axe, nous utilisons une valeur de seuil de .316 comme
critère pour assigner une variable à une dimension, ce qui signifie que 10 %
de la variation d’un élément donné doit être expliqué par ses axes respectifs
[9]. En ce qui concerne la dimension 1, on peut subdiviser les variables en
trois groupes : le premier inclut la décoration intérieure, les travaux d’électricité, la plomberie, la pose de carrelage et les réparations automobiles ; ces
éléments sont associés de façon négative aux éléments du deuxième groupe
qui comprend la coiffure, la couture, la cuisine, le ménage et le repassage
(voir les différents signes). De cette association négative découle la forte
probabilité qu’une personne ayant indiqué une bonne maîtrise pour les
travaux d’électricité ait fait de même pour la plomberie, et qu’elle n’ait que
peu de compétences en cuisine et en repassage. De même, les personnes qualifiées en cuisine et en repassage sont assez souvent incapables d’accomplir des
travaux d’électricité ou de réparer une voiture. Le troisième groupe comprend
les domaines qui ne sont pas associés à la première dimension, c’est-à-dire le
jardinage, les soins aux personnes âgées/malades et la garde d’enfants ; ces
variables sont assez peu représentées dans l’espace bidimensionnel.
Les personnes interrogées reçoivent une valeur-sujet positive élevée dans
la dimension 1 si elles sont incapables d’accomplir des tâches telles que les
travaux d’électricité et la plomberie, mais capables d’en réaliser d’autres
comme le ménage et le repassage. Elles se voient attribuer des valeurs négatives élevées dans le cas inverse, c’est-à-dire si elles peuvent accomplir des
travaux électriques par exemple, mais pas de tâches telles que la cuisine. Si
elles ont une bonne maîtrise des deux types de compétences – indépendamment de la notion « capable », « plutôt capable » ou « incapable » – elles
obtiennent un score proche de 0.
FIGURE II.
L’espace des compétences avec la valeur moyenne des catégories
En ce qui concerne la deuxième dimension, toutes les valeurs de l’axe sont
positives. Il n’existe qu’une différenciation minime entre les compétences.
Comme nous l’avons montré précédemment, cet axe reflète la quantité d’aptitudes auto-signalées ; l’ordre des catégories est le même partout, indépendamment du type de compétence (valeurs positives pour « bon », négatives pour
« mauvais »). Plus les évaluations que donnent les personnes interrogées de
leurs propres maîtrises sont bonnes, et plus les valeurs-sujets sont élevées sur
le second axe. Quelqu’un qui juge ses capacités dans tous les domaines (très)
bonnes obtient un score positif (très) élevé sur le second axe, tandis que
quelqu’un qui se juge (très) mauvais se voit attribuer un score négatif (très)
élevé. La quantité de divergences expliquées pour le second axe se situe entre
approximativement 10 % pour les travaux d’électricité (dim_2 = .314) et
environ 34 % pour la décoration intérieure (dim_2 = .576).
En utilisant l’ACPNL, nous avons créé un espace bidimensionnel dans
lequel le premier axe reflète la « composition du capital », c’est-à-dire le
contraste entre des compétences comme la plomberie ou la pose de carrelage
et des compétences telles que la cuisine et le ménage. Le second axe correspond au « volume des compétences ». L’étape suivante consiste à rechercher
des indicateurs pouvant être attribués à certaines parties de l’espace social.
Nous recherchons par exemple des groupes de personnes pouvant se caractériser par un volume de capital élevé avec des évaluations hautes – particulièrement pour des compétences telles que la coiffure et le repassage. Par
ailleurs, il peut y avoir un groupe de personnes indiquant des capacités au-dessus de la moyenne, particulièrement pour les réparations automobiles, la
plomberie et les travaux d’électricité (il y a de fortes chances pour que ce
groupe soit essentiellement composé d’hommes). Un autre groupe peut avoir
un volume de compétences clairement en-dessous de la moyenne ; dans ce
cas, une subdivision des compétences n’est pas forcément significative, le
niveau étant très bas et les divergences pouvant se produire par hasard. En
calculant les valeurs moyennes de ces groupes selon les deux variables
latentes, et en les incluant dans « l’espace des compétences », nous pouvons
associer les indicateurs au volume des compétences et à l’espace des compétences.
Les variables à inclure dans l’espace donné sont constituées par les
problèmes de voisinage et les caractéristiques démographiques. Le premier
groupe de variables comprend les quartiers eux-mêmes (quatre catégories), le
« temps passé dans le quartier » (quatre catégories) et le « partage de temps
dans le quartier » (quatre catégories). Le deuxième groupe intègre le sexe des
personnes interrogées, le revenu équivalent (quatre catégories), les aides
publiques et les allocations chômage (trois catégories), la durée des études
(trois catégories), le statut marital (cinq catégories), l’âge (cinq catégories),
les allocations (trois catégories), ainsi que les travaux rémunérés/non rémunérés (deux catégories pour chaque). La représentation graphique de cette
analyse se trouve dans la Figure II.
Venant s’ajouter au premier et au deuxième axe (lignes horizontale et verticale), nous avons inclu deux lignes diagonales principales. Celle qui va de bas
en haut et de gauche à droite symbolise les tâches « féminines » (comparer les
axes du graphique à deux dimensions dans la Figure I), et celle qui va de bas
en haut et de droite à gauche les tâches « masculines ». Pour donner un
exemple lisible, nous avons ajouté des lignes pointillées partant de la catégorie « vivant avec un conjoint » en direction des quatre axes, les projections
étant faites sur 90o. En projetant « vivant avec un conjoint » sur la deuxième
dimension (ligne verticale), on voit que les membres de ce groupe ont, en
général, un volume de compétences clairement au-dessus de la moyenne
(cette moyenne étant symbolisée par le croisement des axes). La projection de
la catégorie « vivant avec un conjoint » vers les deux lignes diagonales
montre que les capacités pour les « tâches féminines », tout comme pour les
« tâches masculines », se situent au-dessus de la moyenne, les deux points de
calibrage étant au-dessus de la moyenne.
La variable la plus importante pour décrire le premier axe est le sexe : les
femmes se retrouvent dans la partie positive de la dimension déterminée par
les compétences couture, coiffure, cuisine, ménage et repassage. À l’opposé :
les hommes sont assez souvent capables d’accomplir les travaux d’électricité,
les réparations automobiles, ainsi que la plomberie et la pose de carrelage (à
comparer avec la Figure I, Tableau V). Ces deux catégories hommes/femmes
sont situées assez loin du centroïde de la présentation. Elles ont par conséquent une grande influence sur l’orientation géométrique de la dimension 1
dans l’espace latent
[10].
Les veufs et ceux qui habitent dans le quartier depuis vingt-cinq ans et plus
peuvent être ajoutés à la partie « féminine », car leur composition est similaire, ainsi que le volume de leurs compétences. Dans la partie « masculine »,
on trouve les personnes « passant moins de 74 % de leur temps dans le quartier », ainsi que ceux qui ont relativement souvent des revenus oscillant entre
« DM 1500 et DM 1999 ».
Dans la dimension 2, les personnes divorcées et celles qui vivent avec un
compagnon, les personnes ayant entre DM 1500 et DM 1999 de revenus, les
personnes ayant étudié 13 ans et plus, celles ayant entre 25 et 34 ans ont un
volume de compétences relativement élevé. Par ailleurs, les évaluations assez
hautes concernant la maîtrise des compétences ont été données par les bénéficiaires d’allocations chômage, tandis que ceux qui bénéficient de l’assistance
sociale émettent des jugements sur leurs capacités en-dessous de la moyenne.
Par contraste, les personnes âgées (65 ans et plus), celles qui ont entre 18 et
24 ans, les célibataires ainsi que celles qui passent 90 % et plus de leur temps
dans le quartier se caractérisent par un volume de compétences relativement
faible. Indépendamment du sexe, ces gens ne sont capables d’accomplir ni les
tâches « féminines » comme le repassage ou la cuisine, ni les tâches « masculines » comme les réparations automobiles ou les travaux d’électricité.
Lorsque l’on projette « travail rémunéré : oui » et « travail non rémunéré :
oui » dans la dimension 2, il devient apparent que les deux catégories sont
associées avec un volume de compétences au-dessus de la moyenne. On peut
présumer que les personnes ayant un volume de compétences relativement
élevé sont capables de le convertir en capital social (« travail non rémunéré »)
et en capital économique (« travail rémunéré »). Par ailleurs, nous trouvons
les allocations chômage dans la partie positive de la dimension 2, alors que les
personnes recevant ce type de revenus devraient avoir moins de capital économique que celles ayant des conditions de vie similaires, mais travaillant. Pour
comprendre la relation positive entre « allocations chômage » et « volume de
compétences », regardons les deux catégories restantes de cette variable :
« pas d’allocations » est situé très près du centroïde de la dimension 2 et
« aides publiques » se trouve dans la partie négative. « Pas d’allocations »
devrait correspondre à un groupe assez hétérogène, comprenant les personnes
ayant un travail et les retraités ne recevant pas de revenus supplémentaires.
Par opposition, « aides publiques » inclut tous ceux qui ne sont pas sur le
marché du travail, notamment de nombreuses personnes âgées et les chômeurs
longue durée. Tous sont censés avoir des compétences assez faibles. Les
personnes recevant des « allocations chômage » sont relativement jeunes et
ont de bonnes chances de retrouver un travail assez rapidement ; leurs compétences sont relativement élevées (ou jugées comme telles).
La dimension 2 correspond au volume de compétences relevant du capital
culturel. Pour cette raison, elle doit être associée positivement aux « années
d’études » – autre façon de mesurer le capital culturel. En projetant les trois
catégories de cette variable dans la deuxième dimension, on obtient la confirmation de l’ordre attendu : dans la partie positive, on trouve « 13 années
d’études et plus », dans la partie négative, « 9 années d’études » et entre les
deux « 10 années d’études ».
Lorsque Bourdieu (1979) proposa son « goût de nécessité » pour décrire
les membres des classes populaires, son argument étant que ces membres
n’étaient pas en mesure de convertir systématiquement leur capital culturel en
capital économique (pour augmenter leur volume de capital) parce qu’ils
devaient avant toute chose gérer la nécessité. Avec « le revenu d’équivalence », nous avons un indicateur pour tester cette hypothèse : si les membres
des classes populaires ne sont pas en mesure de convertir leur capital culturel
en capital économique, alors « revenu d’équivalence » et « volume des
compétences » ne doivent pas avoir de corrélation. En d’autres termes, de
meilleures compétences ne les aident pas à augmenter leur capital économique. En projetant les catégories de « revenus d’équivalence » dans la
dimension 2, les deux catégories les plus basses (« moins de DM 1000 » et
« DM 1000 et DM 1499 ») se retrouvent dans la partie négative, la catégorie
la plus élevée (« DM 2000 et plus ») se situant juste un peu au-dessus du
centroïde, et la catégorie « DM 1500 et DM 1999 » étant assez haute dans la
partie positive. Ainsi, ceux qui appartiennent au second groupe de revenus ont
le volume de compétences le plus élevé, l’ordre des catégories n’étant pas
reflété. Ce résultat va dans le sens de l’hypothèse de Bourdieu sur le « goût de
la nécessité ». Dans la logique de cette hypothèse, on peut prédire que les
différences entre les quartiers sont minimes. C’est effectivement le cas. Même
si l’ordre de précarité est positif, à une exception près (les quartiers de
Bilderstöckchen et Kalk-sud sont intervertis mais leurs niveaux de pauvreté
sont très proches), associé au volume des compétences, les quatre groupes
sont très près du centroïde. Les différences sont tellement minimes qu’elles
peuvent être dues au hasard.
Nous nous intéresserons pour terminer à la taille du réseau social. Comme
prévu, cet indicateur n’est pas corrélé à la dimension 1 (r = .05, n.s.) – la
composition des compétences –, mais à la dimension 2 (r = .16, p < .01) – le
volume des compétences. Même si la divergence est de moins de 3 %, il
existe une relation positive entre le volume des compétences et la taille du
réseau social. Par ailleurs, « travail rémunéré : oui » et « travail non rémunéré : oui » sont situés dans la partie positive de la dimension 2 – ce qui était
également prévisible. Plus le volume des compétences est élevé, plus il est
probable que ces compétences soient utilisées pour un travail rémunéré/non
rémunéré. Étant donné que seul le « travail rémunéré » est lié au capital
économique et que, comme nous l’avons montré, il a assez souvent été
mentionné par les personnes interrogées recevant des aides publiques, nous en
concluons que le travail rémunéré se substitue souvent à un faible revenu (il
n’y a pas d’association positive entre le volume des compétences et « le
revenu d’équivalence »). De plus, le travail rémunéré est fortement associé
avec la taille du réseau social.
Nous avons étudié l’inclusion des compétences pratiques à la théorie de
Bourdieu comme forme de capital culturel. Des compétences telles que les
réparations automobiles, la décoration intérieure, le repassage et le ménage
sont mentionnées par un grand nombre de personnes interrogées appartenant
aux classes populaires, et seulement par quelques-unes des autres classes.
Seul un petit nombre de personnes des classes les plus basses convertissent les
compétences en capital économique, même si ce nombre est plus élevé que
dans les quartiers des classes supérieures. En effet, la conversion ne marche
qu’à la condition d’avoir un réseau social relativement étendu, un volume de
compétences assez élevé et un capital économique plutôt bas.
Si l’on se réfère à l’hypothèse de Bourdieu sur le « goût de nécessité », on
ne trouve aucune conversion directe d’un capital culturel en capital économique – en cela, nos données confirment sa théorie. Cependant, à la condition
de réunir un capital social élevé, un capital économique relativement bas et un
volume de compétences assez élevé, il existe des transferts permettant
d’accroître le volume du capital. En revanche, et en accord avec la théorie des
réseaux, un capital social bas n’offre que peu de possibilités.
L’utilisation des compétences pratiques semble appropriée pour décrire le
capital culturel des membres des classes populaires, mais pas celui des classes
supérieures. En effet, ces derniers se servent souvent de leur capital économique pour acheter les travaux dont ils ont besoin, à l’exception des soins aux
personnes âgées/malades, de la garde d’enfants et du jardinage. En ce qui
concerne les classes moyennes, elles se situent quelque part entre les deux :
selon leur capital économique, elles peuvent s’offrir certaines compétences
pratiques, comme par exemple les réparations automobiles. Elles peuvent en
réaliser d’autres, sous forme de travail rémunéré ou non, comme la décoration
intérieure. Pour décrire ce groupe, il faudrait probablement changer la liste
des compétences pour en inclure d’autres, telles que remplir une feuille
d’imposition ou installer un logiciel sur un ordinateur.
Comme nous l’avons montré, la composition du capital culturel dépend des
classes – pour chacune d’entre elles, différentes sortes de capital culturel
doivent être prises en compte. Les mécanismes de conversion varient selon les
classes, et ne peuvent s’appliquer d’une classe à une autre. Par conséquent,
lorsqu’on décrit les sociétés sur un plan plus large, il est nécessaire d’accorder
une attention particulière aux différentes compositions du capital culturel.
Traduction : Isabelle Pighetti
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[(1)]
Bourdieu (1979) utilisait le « métier »
pour différencier la population. Mais cet
indicateur a des inconvénients bien connus, par
exemple pour classifier les mères au foyer, les
retraités et les personnes qui ne sont pas encore
entrées sur le marché du travail au moment de
l’entretien. Par ailleurs, même si certaines
personnes ont un métier identique, il peut y
avoir d’autres facteurs qui les différencient
(sécurité de l’emploi, conditions de travail,
salaire).
[(2)]
Les résultats de l’enquête sont disponibles au
Zentralarchiv fur Empirische Sozialforschung (Archives centrales pour la recherche
sociale empirique), Bachemer Str. 40,50931
Koln, Allemagne. Le
Zentralarchiv fait partie
de la Fédération internationale pour l’organisation des données (
IFDO – International
Federation of Data Organization).
[(3)]
Le revenu équivalent équivaut au revenu
net pondéré d’un foyer : la part du premier
adulte compte pour 1.0, celle de tous les autres
adultes pour 0.8, celle des 15-18 ans est de 0.9,
des 8-14 ans de 0.7 et des plus jeunes de 0.45.
[(4)]
On pourra évidemment objecter que les
personnes interrogées ne souhaitaient pas
évoquer des travaux réalisés au noir, voire
craignaient que les résultats de l’enquête ne
soient communiqués aux services des impôts,
des allocations familiales ou à leur employeur.
Même si nous ne pouvons complètement
exclure cette interprétation, nous la rejetons
dans la mesure où la liste proposée à ces
personnes se trouvait au milieu d’un questionnaire et non dans un contexte sensible. Par
ailleurs, cette liste était présentée comme une
enquête sur la maîtrise d’un certain nombre de
compétences. Enfin, selon les échos de nos
enquêteurs, aucun des interviewés n’a fait de
commentaire sur la liste en insinuant qu’elle
était un moyen déguisé de traquer les revenus
cachés, et ceci ni au cours des présélections, ni
au cours de l’enquête principale.
[(5)]
Voir aussi Brun et Rhein (1994) ; Dubet et Lapeyronnie (1992) ; Paugam (1991) ; Rhein
(1996) ; Wacquant (1993).
[(6)]
L’ACPNL est disponible sous le nom
d’analyse en principaux composants catégorielle (en anglais «
Categorical Principal
Component Analysis »
CATPCA) = dans le
module
SPSS CATEGORIES (SPSS, 1999).
[(7)]
Les graphes à deux dimensions sont
disponibles dans la version
SPSS 10, ils font
partie de la procédure
CATPCA.
[(8)]
Deux personnes sont exclues des
analyses dans la mesure où il manque des
données dans leur série de réponses.
[(9)]
De même que dans l’ACP et l’analyse factorielle, la valeur de seuil est quelque peu
arbitraire.
[(10)]
L’inertie des catégories est calculée en
prenant le produit de la masse d’une catégorie
(lui-même calculé par le nombre de personnes
interrogées appartenant à cette catégorie divisé
par la taille globale de l’échantillon) et la
distance au carré entre elle et le centroïde ; pour
plus de détails sur l’interprétation de l’inertie,
consulter Le Roux et Rouanet (1998).